Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles extraits de la presse internationale
QUELQUES ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Du panafricanisme à la normalisation

6 mars 1957: Sous l'autorité de Kwame Nkrumah, président de la Ire République, le Ghana devient le premier Etat indépendant de l'Afrique noire colonisée.

24 février 1966: Profitant d'un voyage à Pékin du président Nkrumah, l'armée prend le pouvoir. Fin de la Ire République.

31 août 1970: En application de la nouvelle Constitution, M. Edward Akuffo-Addo est élu président de la IIe République.

13 janvier 1972: Le lieutenant-colonel Ignatius Kutu Acheampong prend le pouvoir. Fin de la IIe République.

4 juin 1979: Coup d'Etat conduit par le capitaine Jerry Rawlings. Plusieurs anciens dirigeants sont exécutés. Les élections du 18 juin donnent la victoire au Parti national du peuple (PNP), dirigé par M. Hilla Limann, qui devient président de la IIIe République.

30 décembre 1981: La IIIe République est renversée par un nouveau coup d'Etat du capitaine Rawlings, qui prend le pouvoir.

3 novembre 1992: Election présidentielle au suffrage universel. M. Jerry Rawlings, à la tête de l'Etat depuis onze ans, est élu avec 58,6 % des suffrages. La IVe République est proclamée le 7 janvier 1993.

13 avril 1994: Les quatre ethnies en conflit dans le nord-est du pays concluent un accord avec des représentants du gouvernement, mettant fin aux affrontements.

11 mai 1995: Cinq personnes trouvent la mort et une trentaine sont grièvement blessées lors d'une manifestation organisée par l'opposition contre la politique d'austérité.

15 juillet 1995: Démission du ministre des finances, M. Kwesi Botchwey, artisan des politiques d'ajustement structurel et homme de confiance du FMI.

Fin de l'exception ghanéenne

DANS la patrie de Kwame Nkrumah, fondateur du Ghana indépendant, les élections législatives et présidentielle du 7 décembre s'annoncent comme une épreuve cruciale non seulement pour les institutions et les politiques d'ajustement structurel, mais aussi pour le président, le capitaine Jerry Rawlings, lui-même. Au pouvoir depuis quinze ans à la suite d'un coup d'Etat, l'homme s'était voulu à la fois l'héritier du père du panafricanisme, un modèle d'officier progressiste et l'enfant choyé du Fonds monétaire international (FMI).

Une première fois, en 1992, le capitaine Jerry Rawlings avait mis en jeu son pouvoir alors que la révision constitutionnelle était encore en chantier. Les partis politiques, jusque-là interdits, renaissaient tout juste de leurs cendres. Comités de défense de la révolution et "organes révolutionnaires" (instances locales de contrôle politique et de mobilisation du Conseil provisoire de défense nationale (PNDC) (1) et de l'état d'exception) demeuraient actifs. Porté au pouvoir par le coup d'Etat de décembre 1981, M. Jerry Rawlings appelait à légitimer sa position par une consultation démocratique. Invoquant le bilan, incontestable, d'une décennie de stabilisation économique et politique, il fut élu président.

A la veille des scrutins législatif et présidentiel de décembre 1996, si la mutation institutionnelle est achevée, le climat social s'est fortement dégradé. Et les traits spécifiques de l'expérience ghanéenne se sont atténués ou effacés. Ainsi de l'oscillation persistante entre ordre prétorien et légalité constitutionnelle. Elle n'est certes pas particulière au Ghana, mais elle y avait pris une forme, cyclique, familière, singulièrement accusée: les présidents en exercice des trois précédentes républiques furent renversés par des coups d'Etat - Kwame Nkrumah en 1966, Kofi Busia en 1972, et Hilla Limann en 1981.

Cette fois, le président Jerry Rawlings ira au terme de son mandat. L'alternance dans un cadre constitutionnel, le passage ordonné d'une majorité à une autre semblent en passe de s'institutionnaliser alors que, dans le passé, quelle que fût la nature du pouvoir central, la vie politique restait marquée par une sorte de refus de la dualité et du débat public, la majorité niant l'existence même de l'opposition qui, en retour, récusait la légitimité de la majorité. Quel que soit le verdict des urnes, les élections parlementaires du 7 décembre consacreront le pluralisme et la coexistence d'une majorité et d'une opposition, alors qu'un des rêves du capitaine Jerry Rawlings avait été d'instituer une vie publique disciplinée, excluant les clivages partisans.

Depuis la fulgurante ascension de Nkrumah, les observateurs se sont volontiers focalisés sur les personnalités charismatiques de la politique ghanéenne. Avec l'irruption du capitaine Rawlings, le dynamisme, l'éclat du discours, l'image de rédempteur donnèrent un spectaculaire élan à la mobilisation politique, puis à la stabilisation (2). Depuis, sa popularité s'est lentement érodée, tandis que l'opposition et la presse s'employaient à ternir son image. Mais l'ascendant du capitaine sur les milieux populaires reste impressionnant, surtout comparé à son principal adversaire, M. John Kufuor, personnage terne et effacé, de surcroît inconnu sur la scène internationale.

Par contraste, le prestige de M. Jerry Rawlings demeure intact dans le monde comme en Afrique, où son rôle de pacificateur et d'arbitre des tensions régionales est apprécié. La réaction des Ghanéens est néanmoins mitigée. L'engagement du capitaine Rawlings, en tant que président en exercice de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), dans le règlement de la crise du Liberia, a irrité ses concitoyens, soucieux que le pouvoir consacre toute son énergie et ses ressources à la solution des problèmes domestiques. Un sentiment aiguisé par la persistance, dans plusieurs régions, de vives tensions locales. Alors qu'en Afrique de l'Ouest le Ghana donnait une impression de stabilité et de sécurité, partagée par la majorité des Ghanéens, le violent conflit qui ensanglanta, à partir de février 1994, la région du Nord, avec pour enjeux l'accès à la terre et l'exercice de la souveraineté locale, vint ternir cette image flatteuse.

La crise sociale provoquée par la politique d'ajustement structurel a fini par faire douter de la pérennité de "l'exception ghanéenne". Au cours de l'année 1995, la vitrine de la Banque mondiale sur le continent africain qu'était devenu le Ghana, étalant le miracle de ses programmes de libéralisation à marche forcée, a volé en éclats. Ici comme ailleurs, l'ajustement allait révéler ses limites et ses effets désastreux.

En avril 1983, le pays, au bord de la faillite financière, signait un accord avec le FMI. La situation était critique, l'économie en ruine, les tensions politiques à vif (3). L'injection de capitaux extérieurs, le rééchelonnement de la dette s'imposaient. Par nécessité, FMI et Banque mondiale furent appelés à la rescousse (4). Un expédient plutôt qu'un ralliement. Ce sera l'amorce d'un pacte de longue durée avec les institutions financières internationales. L'application résolue, scrupuleuse, obstinée de leurs directives vaudra au Ghana une réputation d'élève modèle (5).

Pour M. Ravi Kanbur, qui fut longtemps le représentant de la Banque mondiale au Ghana, l'expérience fut un succès. Elle serait "en fait le brillant exemple d'un ajustement structurel impulsé par le secteur public, qui a réussi, dans une large mesure, à réhabiliter les infrastructures de base sans lesquelles l'investissement privé ne peut prendre son essor. Cependant, le moment est venu de passer le flambeau au secteur privé. Le secteur public ne peut continuer de croître au même taux que celui qu'il a connu durant la phase d'ajustement (6)". Le bilan de la décennie 1983-1993 donne la mesure de cette réussite: un taux moyen de croissance, jusque-là négatif, passé à 5 %, une inflation réduite à 10 %.

Mais l'originalité du cas ghanéen tient au rôle central joué par l'Etat. Le président Jerry Rawlings s'est refusé à abandonner les commandes, ralentissant le démantèlement du secteur public, freinant les privatisations, protégeant la fonction publique, tout en réussissant à attirer massivement les capitaux extérieurs, à un rythme annuel équivalant à 8 % du PIB. Dans le même temps, les investissements publics se maintenaient à un niveau élevé de 10 % à 15 % du PIB, ces crédits allant en priorité à la modernisation des zones rurales, aux équipements de base, à la réhabilitation des infrastructures, aux projets de développement local. Visible, sensible, cette politique d'investissements publics avait été appréciée. En outre, le pouvoir se montrait soucieux d'atténuer l'impact social négatif de l'ajustement par des mesures compensatoires: hausses des salaires, contrôle des tarifs des transports, programmes d'aide sociale.

Depuis, les déséquilibres se sont accusés: reprise de l'inflation qui atteint 70 % en 1996, gonflement de la masse monétaire, accroissement des dépenses publiques (7), taux de croissance ramené à 3 %. La monnaie locale, le cedi, continue de se déprécier, les taux d'intérêt sont exorbitants. En l'absence d'une relance du secteur privé, le marché de l'emploi s'effondre, tandis que capitaux et talents quittent le pays.

De plus, les politiques de libéralisation précipitée ont engendré des distorsions structurelles et provoqué le retour en force de l'économie de traite, d'une respécialisation dans l'extraction et l'exportation à l'état brut d'une gamme étroite de matières premières: cacao, bois, or, diamant. Le mince flux des capitaux privés n'irrigue que trois secteurs: industries extractives, import-export, services. L'industrie périclite et la productivité agricole stagne.

Faisant face au marasme, le président Rawlings a multiplié les missions à travers le monde pour attirer des capitaux. Dans l'immédiat, le pays reste sous la perfusion des financements publics internationaux, et rien n'assure qu'il puisse continuer de bénéficier d'un traitement privilégié, même si la Banque mondiale entretient le mirage d'un décollage économique proche qui propulserait le Ghana dans le sillage des "dragons" asiatiques à l'horizon 2020 (8). Cependant, la désillusion, le pessimisme, l'impatience se propagent.

Au départ, les mesures de rééquilibrage drastique et de restructuration n'avaient guère rencontré d'opposition. Le pays vivait alors sous un état d'exception avec le souvenir vivace du chaos de la période précédente. La stabilisation, la restauration des infrastructures, la reprise de la production et des échanges furent favorablement accueillies. A partir de 1993, les couches populaires et intermédiaires des grandes villes expriment sporadiquement leur rejet des effets sociaux de la politique d'ajustement structurel. Au printemps 1995, ce sera l'explosion sociale, provoquée par l'introduction, sous la pression de la Banque mondiale, d'un système de taxe à la valeur ajoutée. En quelques semaines, les prix font un bond de 60 %. Le seuil de tolérance est franchi. A Accra, une puissante manifestation, première "émeute anti-FMI", fait plusieurs morts.

Cette crise embarrasse le pouvoir. Quelle autre politique proposer? Personne n'évoque la possibilité de prendre ses distances avec les programmes d'ajustement, chacun se contentant de promettre d'en atténuer le coût social. Le candidat Jerry Rawlings cherche à accélérer le rythme des projets de développement, en particulier dans les zones rurales. Son adversaire, M. John Kufuor, parle surtout de stimuler les privatisations, d'appuyer les initiatives des entrepreneurs ghanéens, et de réduire le rôle de l'Etat. Entre l'expérience des couches populaires des villes et le message des hommes politiques, le fossé se creuse.

Notes:
(1) PNDC: Provisional National Defence Council.
(2) Voir pour ce dernier: K. Shillington, Ghana and the Rawlings Factor, Macmillan, Londres, 1992.
(3) Cf. Nugent, Big Men, Small Men and Politics in Ghana, Pinter, Londres 1995.
(4) Cf. World Bank, Policies and Program for Adjustment, Washington, 1984.
(5) Cf. Lynne Rienner, Ghana. The Political Economy of Recovery, D. Rothschild, Londres, 1991.
(6) Cf. R. Kanbur, Welfare Economics, Political Economy and Policy Reform in Ghana, Accra, World Bank, 1994.
(7) Cf. Jebuni, W. K. Asenso-Okyere, The State of the Ghanaian Economy in 1994, University of Ghana, Legon, ISSER, 1995.
(8) Ghana-2000 and Beyond. Setting the Pace for Accelerated Growth., Washington, World Bank, West Africa Department, 1992.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier