Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE

ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

Cruel destin pour ce petit pays pauvre mais tranquille d'Afrique de l'Ouest dont nul ne pouvait présager de la décomposition actuelle. Tout a commencé le samedi 6 juin 1998, à l' aube, quand des militaires, sur ordre de la présidence de la République, sont venus arrêter le général Ansumane Mané, limogé le même jour par le chef de l'Etat après avoir été suspendu de ses fonctions en janvier 1998. Le général Ansumane Mané est accusé de « négligence » dans une sombre affaire de trafic d'armes destinées aux séparatistes casamançais, au Sénégal voisin. Il organise la résistance, dès le lendemain, 7 juin.

UNE PETITE ARMÉE

Le président Joào Bemardo Vieira a dû renoncer à se rendre au 34' Sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), du 8 au 10 juin 1998, à Ouagadougou, après avoir échappé à un guet-apens sur la route de l'aéroport où son chef du protocole a été tué. Le président sénégalais, Abdou Diouf, lui, écourte sa participation à ce Sommet pour venir parer au plus pressé. Il autorise l'envoi d'un corps expéditionnaire de 1 300 hommes. Son homologue guinéen, Lansana Conté, dépêche, de son côté, 400 soldats à Bissau. C'est donc un contingent de 1 700 hommes qui est allé appuyer ce qui reste de la petite armée bissauguinéenne, dont l'essentiel de l'équipement est entre les mains des insurgés.

La résistance, sur le terrain, s'annonce plutôt sérieuse. Les forces sénégalaises s'enlisent devant la puissance de feu des rebelles retranchés à l'intérieur du Camp Bra situé dans le nord de la capitale, sur la route conduisant à l'aéroport international. Ce camp dispose de nombreux bunkers puissamment protégés par des mines et engins. Il est également doté de bases de feu mobiles d'où les rebelles ont pu lancer de redoutables obus sur certaines ambassades occidentales. La chancellerie américaine et le siège de l'Union européenne sont en partie détruits. On est en pleine guerre civile, avec des centaines de cadavres qui jonchent les rues de Bissau, rapidement vidée d'une bonne partie de ses 300 000 habitants.

Le conflit entre le Président et une large frange de son armée menée par le général Ansumane Mané trouve sa source dans le trafic des armes en faveur de la rébellion que Bissau avait initiée de longue main. Le chef de l'Etat bissauguinéen était lui-même impliqué en une période où l'affaiblissement du Sénégal, dont Bissau contestait la souveraineté sur certaines zones maritimes frontalières, était un intérêt stratégique pour les autorités bissauguinéennes. Au surplus, le double jeu était payant pour Bissau qui avait acquis l'honorable statut de pays garant des accords de Cachéu de juillet 1991 entre le Sénégal et la rébellion casamançaise.

Mais le président Joào Bernardo Vieira avait donné trop de gages à son voisin. Par ailleurs, le Parlement bissauguinéen avait voté contre l'entrée du pays dans la zone franc. Or à partir de 1996, Bissau tombait progressivement sous le contrôle de la sphère culturelle et monétaire française et le président Joiio Bernardo Vieira se coupait des secteurs influents du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) et de l'armée.

UNE DERNIÈRE PARADE

L'affaire du trafic d'armes n'a fait qu'accentuer cet isolement quand, au cours du mois d'avril, le général Ansumane Mané le mit personnellement en cause ainsi que l'actuel ministre de la Défense, Samba Lamine Mané. De larges secteurs d'opinion allant des anciens maquisards à l' opposition avaient d'autant plus prêté foi aux accusations du général Ansumane Mané que celui-ci les avait étayées par des documents mis à la disposition d'une commission parlementaire.
Convoqué par la commission parlementaire, mais cherchant à se dérober jusqu'au bout, le chef de l'Etat, par une dernière parade, décida de faire arrêter le général Ansumane Mané. A partir de ce moment, il a perdu le contrôle militaire de la situation après en avoir perdu le contrôle politique. L'intervention à ses côtés des armées d'Abdou Diouf et de Lansana Conté ne pourra lui assurer qu'un court répit, tant le dépit est grand parmi son peuple d'avoir subi de son fait la loi de deux armées étrangères. Son peuple qui, seul, avait vaincu le colonialisme portugais après une lutte opiniâtre et longue de 1963 à 1975.

JEUNE AFRIQUE ECONOMIE, JUILLET 1998
 

Victime d'une mutinerie d'une partie de l'armée, la Guinée-Bissau a plongé dans l'horreur le 7 juin 1998. La tentative de coup d'état a tourné à la guerre de tranchées. Les mutins n'ont pas hésité à pilonner la capitale, coupée du monde et vidée de la plus grande partie de ses habitants.

«C'est ici que tout a commencé. » Notre guide montre du doigt une superbe maison de maître, entourée d'arbres sans, doute centenaires, dans un quartier résidentiel de Bissau. « C'est ici que les rebelles ont tiré les premiers coups de feu, le dimanche 7 juin 1998. Devant cette maison. Celle du brigadier [général] Ansumane Mané. » Selon plusieurs témoins, des hommes en armes, appartenant à l'armée bissauguinéenne, sont sortis au pas de charge de la résidence de celui qui fut pendant longtemps le chef d'état-major des forces armées de GuinéeBissau. Armes au poing, ils ont commencé à tirer un peu partout.

Leur première cible a été l'Hôtel du 24 septembre, situé de l'autre côté de la rue. La soixantaine de clients d'un des plus vastes hôtels de la place, étrangers pour la plupart (notamment de nombreux ouvriers espagnols construisant un pont et réhabilitant une usine à Bissau), ont été surpris dans leur sommeil par des coups de feu nourris. Dans une panique indescriptible, ils ont pris la poudre d'escampette, sans se préoccuper de leurs effets personnels, abandonnés sur place.

Heureusement, les hommes en armes ne sont guère restés dans l'Hôtel du 24 septembre. A l'évidence, ils cherchaient surtout à affoler les clients, à créer un mouvement de panique, qui allait se propager à travers Bissau comme une traînée de poudre. Cet objectif a été atteint. D'autant qu'ils se sont lancés dans les rues de la capitale en tirant tous azimuts.

C'est ainsi que Bissau a basculé dans l'horreur et la désolation. Depuis le 7 juin, la ville est l'objet d'échanges de tirs et croule sous les obus. Fuyant les combats, la majorité de la population a pris la fuite, se réfugiant où elle le pouvait. Selon certaines sources, plus de 250000 personnes ont ainsi été déplacées par cette guerre qui ne dit pas son nom.
Les mutins ont certes été progressivement boutés hors de la ville par les forces loyalistes, épaulées par des troupes sénégalaises et guinéennes. Mais au 25 juillet, ils tenaient encore une partie de l'aéroport international, empêchant tout contact avec l'extérieur, et s'étaient repliés au nord de la ville, dans une zone difficile d'accès et entourée de populations qui leur servent de « bouclier humain », à partir de laquelle ils pilonnent Bissau avec d'impressionnants obus.

QUI sont ces hommes armes . Des militaires bissauguinéens, vraisemblablement rejoints depuis le 7 juin par quelques aventuriers et épaulés par des combattants étrangers ( on parle notamment des rebelles casamançais qui ont traversé en masse la frontière avec le Sénégal). Que veulent-ils ? Près de deux mois après le début des combats, on se le demande toujours. Le chef de l'Etat lui-même, Joào Bemardo Vieira, trouve cette mutinerie « incompréhensible ». Mais, en cherchant bien, on finit par trouver des éléments de réponse.
L'homme qui a pris le commandement des mutins est le général Ansumane Mané. Ancien chef d'état-major, il a été révoqué le 5 juin 1998. Au début de l'année, il avait été suspendu de ses fonctions par le président de la République afin de permettre le bon déroulement d'une enquête des services de la sécurité d'Etat. L'Assemblée nationale, qui a voulu en savoir plus sur cette affaire, a elle-même créé, après la suspension du général Ansumane Mané, une commission d'enquête parlementaire. Ses travaux sont achevés. Ses conclusions devaient être examinées par l'Assemblée nationale le... 8 juin.

Les conclusions de ces enquêtes sont édifiantes: un vaste trafic d'armes et de munitions a été organisé et mis à exécution par des officiers bissauguinéens ; un grand nombre d'armes, de munitions et de mines antipersonnel ont quitté le magasin général des forces armées pour être, notamment, remises aux rebelles casamançais qui défient les autorités sénégalaises depuis des années; enfin, le chef d' état major de l'époque, Ansumane Mané, est personnellement impliqué dans ce vaste trafic, en compagnie d'autres officiers supérieurs de l'armée et de complices étrangers. La plupart ont été arrêtés. Sauf Ansumane Mané.
Après une première revendication purement corporatiste (l'amélioration de leurs conditions de vie ), les mutins ont demandé la réintégration du chef d'état-major déchu. Ce dernier s'est même autoproclamé chef d'une « junte militaire », avouant du coup ses ambitions.

Pour Joào Bemardo Vieira, ce n'est pas surprenant: un coup d'Etat était pour cet homme la seule manière de faire disparaître les dossiers compromettants qui l'accusent et qui devaient le conduire devant la justice.
Ce que les mutins n'avaient pas prévu, c'est que leur aventure durerait plus que l'espace d'un matin. Car la plupart de leurs objectifs militaires n'ont pu être atteints, le 7 juin 1998. Ils avaient prévu de prendre Bissau par surprise, en un temps record. Ils se sont trompés. En vain, ils ont tenté de prendre le contrôle de la télévision et de la radio nationales. Ils ont alors jeté leur dévolu sur une radio privée, appartenant à un responsable de l'opposition, Radio Bombolom. A Bissau, depuis que les mutins en ont pris le contrôle, on l'a surnommée « Radio des milles collines », par référence à celle qui a joué un rôle nauséabond dans le génocide rwandais.

Dans un premier temps, « les ondes de Radio Bombolom ont permis aux rebelles de faire peur à la population », expliquent plusieurs habitants de Bissau. « Quittez la ville! Nous allons la réduire en pièces! Partez si vous voulez avoir la vie sauve! », a-t-on pu entendre. Puis, lorsque les mutins se sont enlisés, Radio Bombolom leur a servi de caisse de résonance pour propager leurs revendications, qui n'ont cessé de changer de nature. De corporatistes, elles sont devenues politiques, mais sélectives. C'est ainsi qu'a été exigée la démission du président de la République et de son gouvernement, mais pas celle de l'Assemblée nationale.

Pour un proche du pouvoir, ce n'est pas innocent. La Constitution bissauguinéenne prévoit en effet que c'est le président de l'Assemblée nationale qui assume l'intérim en cas de vacance de la présidence de la République. Pour beaucoup à Bissau, les choses ne font pas de doute: « Nino Vieira, qui dérange, devait être remplacé par le président de l'Assemblée, réputé plus proche de l'ancienne puissance coloniale. En fait, la Guinée-Bissau est en train de payer au prix fort son adhésion à l'Union économique et monétaire de l'Afrique de l'Ouest et à la zone franc » en 1997.
Exagération ? Paranoïa ? Peut être. Mais comment interpréter alors les déclarations de certains hommes politiques à Lisbonne, expliquant benoîtement, après le début des combats, qu'ils savaient qu'un coup d'Etat était en préparation, deux mois avant le 7 juin 1998'! A Bissau, c'est peu dire que l'on a peu apprécié ce genre de déclarations. Dans les rues, il ne faut pas beaucoup insister pour que les langues se délient, et dénoncent ce que l'on appelle ici le « double jeu » ou « la duplicité » du Portugal.

Beaucoup racontent que lors du premier contact avec les rcebelles établi par les émissaires portugais, avec l'accord des autorités de Bissau, le Portugal aurait « livré du matériel ultra performant de télécommunication par satellite » aux mutins. C'est d'ailleurs ce qui aurait poussé le secrétaire exécutif de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest, le Guinéen Lansana Kouyaté, un homme d'habitude très posé, à dénoncer publiquement et avec force le « comportement colonial » du Portugal.

Alors que les partis d'opposition n avalent toujours pas condamné la tentative de coup de force d'Ansumane Mané, les ministres des Affaires étrangères du « groupe de contact » créé par la Communauté des pays de langue portugaise sont arrivés à pied d'oeuvre le 24 juillet 1998. A plusieurs reprises, ils ont fait l'aller-retour entre le palais présidentiel et les positions tenues par les rebelles, se déplaçant dans un hélicoptère, par l'intermédiaire du bâtiment de marine portugaise, le Corte Real, qui croise au large de Bissau (sur lequel ils avaient pris leurs quartiers).

Dans l'après-midi du 26 juillet 1998, un « mémorandum d'entente » a été signé par le gouvernement et un représentant des mutins, prévoyant notamment une trêve et l'ouverture de négociations dans un délai de huit jours. Nul ne sait si ce texte sera respecté. Mais une chose est sûre: les Bissauguinéens souhaitent que les combats cessent une bonne fois pour toute. Commencera alors une autre épreuve pour ce pays aux ressources limitées : celle de la reconstruction.

JEUNE AFRIQUE ECONOMIE, AOÛT 1998
 

L'armée sénégalaise, en baptisant «Gabou» son Intervention dans la capitale de Guinée Bissau, pensait rapidement en finir une fois pour toute. D'abord avec les rebelles casamançais du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), qui y ont Installé leur base arrière, puis avec les rebelles locaux du général Ansoumane Mané, chef des mutins qul veulent mettre fin aux 18 années du régime du président Joao Bemardo Vieira.

Pourquoi les mutins de Guinée Bissau sont-ils entrés en guerre ? Officiellement, suite à l'interpellation du général Ansoumane Mané, ex-numéro deux de l'armée bissau-guinéenne, limogé en janvier dernier et remplacé par le général Humberto Gomez, suite à la découverte d'un trafic d'armes avec les rebelles sénégalais du mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). C'était le 6 juin dernier. La «découverte», à vrai dire, n'en était pas une; la hiérarchie militaire du pays est largement impliquée dans le trafic entre les deux frontières. A plusieurs reprises, la sécurité sénégalaise a déposé sur le bureau du président Vieira un dossier sur le rôle obscur de l'état-major bissau-guinéen en Casamance, mais il n' y a jamais eu de suite. Entre officiers bissau-guinéens et rebelles casamançais, les anciennes solidarités de maquis, au temps de la lutte contre le colonisateur portugais, renforcées par de trafics juteux, restent solides. Ne signale-t-on pas d'étranges fonds venus de Bagdad (via la Mauritanie) pour renflouer les Casamançais? Ansoumane Mané lui-même n'est-il pas présenté comme un Gambien d'origine arrivé à Bissau à dix-sept ans? Du côté des mutins, outre la tentative d'assassinat contre Mané, on invoque même des arguments juridiques comme la non saisine au préalable du bureau de l'Assemblée nationale... Le 6 juin, le président Vieira se rendait à l'aéroport pour le sommet de l'Oua à Ouagadougou, lorsqu'un proche lui a glissé à l'oreille: «Si tu pars, tu ne reviendras plus» .Annulant son voyage, le président a alors fait téléphoner à Mané qui ne répondait plus. ..Nino a aussitôt dépêché 35 hommes pour le chercher; une moitié périt en route et l'autre moitié se rallie au chef rebelle. L'armée composée majoritairement de Balantes, Diolas, Mandingos et Foulascoundas s'est elle révoltée contre un homme hier sacralisé dans le maquis ? En tout cas le MFDC casamançais, essentiellement diota, n'a aucun mal à trouver des alliés ethniques dans l'armée de Bissau..

Ce sont les contradictions internes d'un pays profondément marqué par la révolution et qui, jusque-là, ignorait le tribalisme au sein du Parti de l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAlGC). Le seul clivage restait l'opposition dans le parti entre l'élite d'origine métisse comme les Amilcar Cabral, Aristides Pereira -et les autres. Ceci avait conduit à la naissance séparée de la République du Cap Vert, en réaction à cet antagonisme.

Au pouvoir depuis le 14 novembre 1980, Nino fait face à une forte opposition intérieure depuis la libéralisation de la vie politique. Le dernier round électoral du 3 juillet 1994 entre le chef d'Etat sortant et le jeune professeur de philosophie Koumba Yala, leader du Parti républicain social, a failli lui être fatal. L'opposition l'a accusé d'avoir volé sa victoire et monté une sainte alliance contre lui avec: Aboubacar Djalo (Union pour le changement), Victor Saude Maria, ex-premier ministre poursuivi pour tentative de coup d'Etat en mars 1993; Victor Saude Maria, ancien ministre des affaires étrangères de Luis Cabral; Domingos Fernandes du mouvement Bafata; François Kankoila du Fling. Il faut dire que Nino est fâché avec la plupart de ses anciens amis depuis 1980, depuis qu'il a fait arrêter Umaru Djalo et Constantino Texeira, le colonel Paulo Correia (quatre de ses codétenus meurent en prison en 1985), et limogé l'officier Iafai Camara. Fâché avec des proches comme José Pereira, ex-ministre de l'intérieur limogé et poursuivi le 30 juillet 1990 pour s'être servi du nom de la maman de Nino pour... détourner l'aide alimentaire. Aristides Meneses, représentant l'aile libérale et «métisse» du parti au pouvoir, chassé en avril 1991 et qui, depuis, a créé le Front démocratique; Joao Costa, actuel patron du Parti pour la rénovation et le développement (PRD); ou Filinto Vaz Marins, ex-ministre de l'industrie, de l'énergie et des ressources hydrauliques.

Les adversaires de Nino se recrutent aussi bien chez les dissidents idéologiques du PAIGC que dans les partis soutenus et financés par l'ancienne métropole portugaise comme le «Mouvement Bafata Résistance de Guinée-Bissau" créé en 1986, après l'exécution de militaires putschistes et de l'avocat Viriato Pan. Vieira a même perdu son soutien traditionnel dans les milieux islamiques depuis que des dissidents du Front démocratique social de Rafael Barbosa: Djibril Baldé, Serifo Mané, Abou Djalo sont allés créer le parti de la Convention nationale regroupant des foulas et mandingos de l'est. Nino a-t-il été plus corrompu que les autres? Rien ne l'indique et il est loin d'être le plus autocrate de la région. Mais ce pays d'un million de personnes est un terreau facile avec la dégradation de la situation économique consécutive à l'entrée du pays dans la zone franc en 1996. l'actuel président est lui-même arrivé au pouvoir grâce à un putsch alimentaire (suite à la grève du riz) et anti-métis. Il faut savoir qu'un policier bissau-guinéen touche 9 000 F cfa par mois, un ministre 60 000 F cfa, et le président Nino moins de 200 dollars etc... Le pays, qui attend encore les dividendes de son entrée dans la francophonie, se compare à la Guinée équatoriale. Mais les Equato-Guinéens, eux, ont du pétrole.
Les raisons sénégalaises sont nettement plus stratégiques et cohérentes. D'abord pour exercer un droit de poursuite plus large sur le MFDC car, si à Dakar on ne met pas en doute la sincérité de Nino, on est moins sûr de celle de ses proches. Les réfugiés casamançais en Guinée-Bissau sont venus noircir le tableau sur les « atrocités" commises de l'autre côté, par les soldats sénégalais. Mais pour un pays formaliste qui veut se prévaloir des règles du droit international, il faut aussi voler au secours d'un président élu démocratiquement. Bénéficiant d'un accord de défense ultra-secret, de la logistique française et l' aval de la communauté africaine, les Djambars sont entrés dans le conflit. Dans l'espace francophone, le président Abdou Diouf est le garant de Nino auquel il prête souvent son avion pour ses déplacements. A Bissau, les rebelles ont gagné la sympathie de la population et celle du reste de l'armée qui assimile les Sénégalais à l'occupant.

Pour s'en sortir, les ministres des affaires étrangères de la Cedeao ont retenu le principe de l'intervention de l'Ecomog. Les pays médiateurs (Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Gambie, Ghana, Guinée, Nigeria, Sénégal) sont d'accord. Il ne reste plus qu'à trouver quelqu'un pour payer la facture, à un moment où le sponsor nigérian connaît les incertitudes d'une transition chaotique depuis la mort de Sani Abacha et de Moshood Abiola. Même si le président libérien Charles Taylor serait ravi d'exporter l'Ecomog stationné depuis neuf ans dans son pays, afin de pouvoir régler définitivement son contentieux avec ses adversaires Krahns.

Pour la Guinée, qui n'a pas donné aucun nom de code à son intervention, les relations sont plus intimes. La plupart des officiers de Guinée-Bissau ont fait leurs armes dans les maquis à partir du territoire guinéen. Le président Lansana Conté, capitaine dans les années 1970, a fait la brousse à la fois avec Ansoumane Mané et Joao Bernardo Vieira Nino. Nino est un proche; c'est presque le seul allié de Lansana Conté dans la région, les deux hommes se parlent sans interprète et les familles se connaissent. La Guinée était la terre de prédilection des ex-guérilleros de Guinée-Bissau en lutte pour l'indépendance. Le 22 novembre 1970, les troupes portugaises ont envahi Conakry pour frapper le PAIGC et libérer certains de leurs prisonniers. C'est en Guinée que le chef historique du PAIGC, Amilcar Cabral, a été tué le 20 janvier 1973, en sortant d'une réception chez l'ambassadeur de Pologne, par un groupe de dissidents dirigé par Innocente Kani et probablement manipulé par la Pide (police politique portugaise). C'est en territoire guinéen que Nino et ses camarades ont proclamé leur première indépendance à Madina Boe en 1973 et la deuxième le 10 septembre 1974, après la Révolution des oeillets en avril 1974 qui a mis fin à la dictature salazariste. La rumeur publique prête même au président de Guinée Conakry de sérieux investissements en Guinée et d'y avoir entreposé des armes depuis la mutinerie de février 1996 qui a failli l'emporter. Dès les premiers coups de feu, les soldats guinéens ont été envoyés au front pour finalement. ..garder les édifices publics, alors que le locataire du palais a évacué sa famille à Conakry. Pour le président Conté, il s'agit de renforcer un allié, d'avoir une base sûre et stopper l'incendie dans un pays très proche, après l'embrasement du Liberia et de la Sierra Leone. Mais pour certains députés guinéens, l'intervention est sans fondement faute d'accord de défense entre les deux pays; c'est notamment la position de Ba Mamadou. Alors que l'un des chefs du parti au pouvoir, Sékou Decasy Camara, affirme le contraire. En tout cas, accord ou pas, les réfugiés de Guinée Bissau affluent en Guinée.

L'ambassadeur de France à Dakar, André Lewin, médiateur apprécié dans le conflit casamançais et fervent partisan de l'axe Sénégal-Guinée-Bissau, a été prié par Paris de modérer son ardeur, l'Union européenne plaidant la voie du dialogue. Quant aux Américains, ils sont proches du Portugal qui n'a pas du tout apprécié «l'échappée en solitaire" de la Guinée-Bissau vers la francophonie au détriment de l'espace lusophone, désormais son unique cadre pour une nostalgie impériale désuète. Aussi a-t-il tenu à associer solennellement l'Angola (qui pourtant n'est plus une colonie) à la médiation, sans oublier de tirer au passage du sommeil de sa retraite le président Luis Cabral réfugié depuis plus de quinze ans à Lisbonne. Le rôle néfaste du Portugal a été dénoncé par le secrétaire exécutif de la Cedeao.

Cette dernière va t-elle résoudre le problème, en y envoyant des troupes ? A voir les résultats au Liberia et en Sierra-Leone, certains en doutent. Dans le premier pays, après des années de présence, il a fallu finalement organiser des élections pour confier le pouvoir à Charles Taylor, «l'ennemi mortel» de l'Ecomog. Quant à la Sierra-Léone, devant la défaite cuisante des militaires nigérians face à la junte militaire, il a fallu finalement faire appel à des commandos et mercenaires. ..britanniques pour chasser les tombeurs du président Ahmad Tejjan Kaba. ...

AFRICA INTERNATIONAL, Juillet-août 1998

"Les militaires réaffirment le respect et leur soumission aux résultats des scrutins (législatif et présidentiel) des 28 novembre et 6 janvier", a indiqué, le 25 janvier à Bissau, un communiqué signé du général Ansumane Mané. Le leader de l' ancienne junte militaire, qui a toujours dit ne nourrir aucune ambition politique et s ' en retourner dans ses casernes en cas d'échec à une élection démocratique de Malam Bacai Sanha, le candidat soutenu par l' armée, a donc tenu parole. Ce n' était pas évident. A la veille des consultations, les hommes en kaki, qui semblaient avoir pris goût au pouvoir, avaient tenté d'imposer aux partis politiques -qui l' ont rejetée dans leur grande majorité -une "Grande Charte" leur permettant de "contrôler la vie politique pendant encore dix ans". Tout se termine donc bien.

Bonne surprise et total soulagement, notamment pour les organisations internationales et les principaux partenaires économiques du pays qui n'ont pas manqué de saluer l'événement. L'Union européenne s'est ainsi félicitée, dès le 27 janvier, dans une déclaration publiée à Lisbonne par la présidence portugaise, " du retour de l'ordre démocratique et constitutionnel par la voie d'élections indépendantes". L'ambassadeur français à Bissau, François Chapellet, a estimé au nom de Paris: " La France reste un pays ami de la Guinée-Bissau. Nous ne défendons pas des régimes mais des gouvernements légitimes." Quant au secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, il a félicité les deux candidats au scrutin présidentiel "pour la manière positive et digne de chefs d'Etat avec laquelle ils ont mené leur campagne". Des compliments à la mesure des inquiétudes suscitées par la longue et douloureuse crise qui a secoué pendant plus de onze mois ce petit pays de l' Afrique de l'Ouest de 1,1 million d'habitants, limitrophe du Sénégal et de la Guinée-Conakry. Une crise qui aura mis à rude épreuve les nerfs de toutes les instances internationales ou régionales qui avaient essayé de réconcilier le général Ansumane Mané et l'ancien Président, son ex-frère de maquis, JoJo Bernardo Vieira.

DÈS LE 26 JUILLET' 998, C'EST À DIRE UN MOIS ET DEMI APRÈS l' entrée en rébellion du général Ansumane Mané, soutenu par une grande partie de l' armée, contre JoJo Bernardo Vieira -qui l'avait limogé sous le prétexte qu'il avait trempé dans un trafic d'armes en direction des indépendantistes Casamançais -, la CPLP (Communauté des pays de langue portugaise) avait réussi à faire signer un cessez-Ie feu aux deux frères ennemis. Il n'avait tenu que trois semaines. Celui paraphé moins d'un mois plus tard, le 20 août, à Praia (capitale du Cap Vert) n'avait pas connu meilleur sort. Pas plus que ]'accord de paix du 2 novembre de la même année obtenu à Abuja (Nigeria) sous l'égide du général Abdulsalami Abubakar, qui présidait aux destinées du Nigeria, alors que pour la première fois depuis le début de la guerre civile, et grâce à l'entregent du président gambien Yaya Jammeh, Ansumane Mané et Joào Bernardo Vieira avaient accepté de se rencontrer. Si la Guinée Bissau a agréablement sur pris l' Afrique et la communauté internationale, le PAIGC, l'ancien mouvement de libération, au pouvoir depuis l'indépendance officielle du pays en 1974, a en revanche fait les frais de cette sortie de crise remarquablement négociée. Il a tout d'abord échoué aux législatives du 28 novembre (en même temps que le premier tour de la présidentielle) : relégué en troisième position avec 25 élus sur 102, contre 37 au PRS de Kumba Yala et 27 à la Résistance de Guinée-Bissau (RGB-Bafata). A quoi s'ajoute l'humiliation de son champion, Malam Bacai Sanha, ancien président de l' Assemblée nationale et président de la République soutenu par la junte au second tour du scrutin présidentiel et qui obtient le maigre score de 28 % des suffrages exprimés. Il est vrai que les chiffres du premier tour -39% pour Kumba Yala et un peu plus de 23% pour Malam Bacai Sanha ajoutés à un alignement quasi unanime des autres partis de l' opposition derrière le leader du PRS ne laissaient que peu de place au suspens. Et ni la dynamique campagne de porte-à-porte menée par Malam Bacai Sanha -qui a laissé croire un moment qu'il pouvait combler son retard -, ni l'état de santé de Kumba Yala (il a dû aller se faire soigner au Portugal entre les deux tours) n'y ont rien changé. Le PAIGC paie ainsi au prix fort l' incurie de ses dirigeants, les divisions internes et les querelles fratricides qui ont rythmé ses vingt-cinq années passées à la tête du pays: règlements de comptes qui avaient fini par dégénérer, en juin 1998, en véritable guerre civile entre Ansumane Mané et Joào Bernardo Vieira, puis en rébellion sanglante qui a abouti en mai 1999 au renversement du second par la junte. L'échec de Malam Bacai Sanha sonne aussi comme un désaveu des militaires qui soutenaient sa candidature.

IRONIE DU SORT, KUMBA YALA, L'HOMME QUI A MIS FIN à l'hégémonie du parti ayant permis à la Guinée-Bissau d'accéder à l'indépendance face à l'armée portugaise, avait fait ses premières armes politiques en son sein. Brillant étudiant, issu d'une famille de paysans, il était chargé de la formation idéologique au sein du PAIGC. Tout en menant carrière dans l'enseignement, il y assumait des responsabilités politiques. En 1990, il rompait avec le PAIGC et créait, en 1992, son propre mouvement, le PRS, après une scission avec le Front pour la démocratie sociale, qu'il avait fondé avec neuf autres opposants au moment de l'instauration du pluralisme politique dans le pays. Lors des premières élections pluralistes de 1994, il réussissait déjà le tour de force de mettre en ballottage l' ancien président Joào Bernardo Vieira, qui disposait alors du soutien du PAIGC.

AU COURS DU DÉBAT TÉLÉVISÉ QUI l'avait opposé à Malam Bacai Sanha, il avait annoncé qu'il ferait procéder à un audit des vingt-cinq années de "mauvaise gestion du pays par le PAIGC» s'il était élu, tout en se gardant de faire des promesses difficiles à tenir. Car cet intellectuel brillant et charismatique, issu de l' ethnie majoritaire des Balantes, très populaire au sein des couches les plus défavorisées, n'ignore pas la multiplicité des défis à relever pour ce pays ruiné et dévasté par onze mois de crise politique et militaire. Selon une évaluation faite en mai 1999 à Genève, au cours d'une table ronde avec les bailleurs de fonds, la reconstruction du pays nécessiterait au moins 225 millions de dollars.

Par ailleurs, les salaires des fonctionnaires accusent un retard de six à huit mois et les militaires ont déjà manifesté à deux reprises pour réclamer leurs soldes. Pour la même raison, les agents de la santé et les enseignants multiplient les grèves, alors que les caisses de l'Etat sont vides.

Autant dire que l'état de grâce du nouveau président et du gouvernement regroupant des membres de tous les partis de l' ancienne opposition et dirigé par son ami et bras droit, Caetano N'tchama, un juriste de 38 ans, risque d'être de courte durée. Ce n'est pas un hasard si, avant même la proclamation des résultats définitifs, il a promis de constituer un gouvernement d'union nationale associant toutes les forces politiques du pays, y compris les "bons éléments patriotes" membres du PAIGC. Une volonté contrariée par ce dernier, qui a décliné l'offre et préféré se "tenir à l'écart".

Reste à savoir si les Bissau-Guinéens accepteront de gaieté de coeur la "politique claire d'austérité" que préconise Kumba Yala et qu'il justifie en ces termes : " Le pays ne peut plus continuer à dépenser ce qu'il n'a pas. Cela ne sera pas facile, mais nous n'avons pas d'autre alternative." Par ailleurs, le nouveau président doit s'évertuer â ressouder l'unité d'une nation profondément déchirée par les longs mois de crise politico-militaire: "Il nous faut extirper les fantasmes du racisme et du tribalisme, et, à leur place, cimenter la solidarité et l'unité nationale ", a-t-il affirmé dans I 'une de ses premières allocutions après la proclamation officielle de sa victoire.

AFRIQUE ASIE, Avril 2000

Ansumane Mané a été tué, le 30 novembre, au cours d'un accrochage avec les forces loyalistes. Il avait tout pour vivre paisiblement sa retraite. Général hors cadre, El Brigadero était estimé par la troupe, jouissait de la considération des chefs d'État de la sous-région et passait pour le sauveur de la jeune
République bissau guinéenne. Héros de la guerre de libération contre les Portugais, il avait
conforté sa popularité en prenant la tête d'une rébellion, en juin 1998, contre le régime honni du président Bernardo Nino Joào Vieira, qu'il finit par renverser en mai 1999. Kumba Yala, président élu en janvier 2000, après une transition cahoteuse, a la réputation d'être un incorrigible rêveur. Opposant de toujours et rival malheureux dans la précédente présidentielle contre Nino Vieira, il est connu pour préférer les maquis populaires aux salons des chancelleries. Poète et philosophe, il a attendu patiemment son heure et a su saisir la chance quand elle s'est présentée. La situation économique désastreuse et la rébellion qui a traumatisé la population ont joué en sa faveur, lui ouvrant l'accès au pouvoir.

Mais Ansumane Mané n'avait jamais digéré la victoire de Kumba Yala face à son candidat, Malam Bacaï. Engagé dans le processus de retour vers des institutions démocratiques, il avait dû reconnaître le nouveau pouvoir, refusant toutefois de dissoudre la junte qu'il dirigeait. Estimant qu'il avait des droits sur la République, Mané avait sombré dans une mégalomanie qui lui faisait perdre tous les repères. Kumba Yala, de son côté, tirant sa légitimité des urnes, acceptait mal de devoir associer le général à la conduite du pays. Il a peut-être eu tort, ne pouvant s'empêcher de prendre des mesures contradictoires, d'humilier ses partenaires politiques dans la coalition gouvernementale, de dépenser le maigre budget de la présidence à voyager, en quête d'aide internationale pour reconstruire Bissau, la capitale, ravagée par la rébellion. Toujours est-il que les deux hommes se regardaient en chien de faïence. Jusqu'à ce 20 novembre.

Ce jour-là, une cérémonie se tient au palais présidentiel. Kumba Yala décore des officiers et nomme un nouveau chef d'état-major, Verissimo Seabra Correia. Il prend tout de même la précaution d'associer le général à l'opération en lui proposant une quatrième étoile. Non seulement Mané refuse la promotion, mais il convoque les nouveaux promus et, face aux caméras de télévision, il leur arrache les insignes, décrétant nulle et non avenue la désignation de Verissimo Seabra Correia à la tête de l'état-major.
« Mané estimait, à tort, que l' armée était sa chose, analyse un homme d'affaires libanais établi à Bissau. Kumba Yala pouvait faire joujou avec la classe politique, mais pas avec les militaires. Pour lui, nominations et promotions étaient de son seul ressort. »

Mané, en tout cas, déclenche les hostilités contre Yala et les institutions légitimes. Il en sera pour ses frais. Au bout de deux jours, ses fidèles subissent une véritable dérou..te. La plupart d'entre eux se rendent et les autres sont arrêtés par les loyalistes. Le général avait-il surestimé sa popularité dans les casernes ? Peut-être, mais il a surtout sous-estimé celle de Kumba Yala auprès de la troupe. Le nouveau président peut paraître un tantinet intello, il n'a jamais tourné le dos au petit peuple. Tout l'oppose à son prédécesseur Nino Vieira, usé par le pouvoir et discrédité par l' enrichissement rapide de ses proches. Les bidasses ont donc refusé de suivre Mané dans une nouvelle aventure.
L'autre erreur du général a été d'ordre tactique. En juin 1998, dès le début de la rébellion, les mutins avaient occupé le camp stratégique de Bra, à proximité de l'aéroport de Bissau, après avoir vidé les magasins d'armement de toutes les casernes environnantes. Cette fois
ci, sans doute confiant dans la fidélité de la troupe, le général Mané et les officiers ont omis de renforcer leurs positions militaires.
Troisième erreur, enfin: le général a méprisé les capacités de réaction des officiers qu'il a humiliés en arrachant leurs médailles. Ce sont eux qui ont encadré les forces loyalistes et défait les forces insurgées.

Kumba Yala n'a pas laissé passer l'occasion pour lancer une vaste épuration politique et militaire. Tous les officiers suspects de sympathie à l'égard du général ont été écartés des postes de responsabilités, voire arrêtés et torturés. Le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap Vert (PAIGC), ancien parti unique dont était proche Mané, a été décapité. Son président, Francisco Benante, à qui l'on reproche d'avoir applaudi la tentative de coup d'État, a été interpellé, tout comme d'autres chefs de l'opposition, parmi lesquels Agnelo Regala et Fernando Gomes, ancien président de la Ligue des droits de l'homme. Même des députés ont été arrêtés sans qu'aucune mesure de levée d'immunité parlementaire n'ait été prise. Bissau a-t-elle évité une guerre civile pour mieux tomber dans une chasse aux sorcières avec tout ce que cela suppose comme exactions à l'encontre de prisonniers civils et militaires ? C'est en tout cas ce que redoutent les diplomates accrédités à Bissau.

Mané avait battu en retraite avec une poignée de fidèles à Quinhamel, un village à 40 kilomètres de Bissau. Le pourchassant sans relâche, les loyalistes ont fini par l'abattre le
30 novembre. Sa disparition ne lève pas pour autant toutes les incertitudes. Le général demeurait populaire auprès des anciens combattants de la guerre de libération. Et les vétérans ont toujours leurs armes.

JEUNE AFRIQUE L'INTELLIGENT, Décembre 2000
 

Une fusillade opposant Ansumane Mané et sa garde rapprochée à des soldats loyalistes dirigés par le commandant Anicet Naflac, la nuit du 30 novembre, dans la forêt de Quinhamel, une localité de cinq mille habitants située à environ 40 km de Bissau, aura donc été fatale à l'ancien chef d'état-major de l'armée bissau-guinéenne. Sous prétexte que les promotions au sein de l'armée décidées et annoncées par le président Kumba Yala n'étaient pas à son goût, Ansumane Mané, après avoir annoncé le limogeage du nouveau chef d'état-major nommé par Kumba Yala, Verissimo Seabra Correia, s'était autoproclamé chef d'état-major général des armées.

Et pourtant, l'ombrageux général avait semble-t-il bien planifié son coup de force. Il savait l'environnement sous-régional favorable. Abdou Diouf, qui avait envoyé l'armée sénégalaise au secours de Joaio Bernardo Vieira en 1998, ne préside plus aux destinées du Sénégal. Son successeur, Abdoulaye Wade, qui avait vigoureusement condamné le geste de son prédécesseur, a annoncé la couleur dès sa prise de pouvoir: pas question de demander aux Diambars (les soldats sénégalais) de voler au secours du gouvernement bissau-guinéen, fût-illégitime, en cas d'une nouvelle passe d'armes avec ses militaires. Le président sénégalais, qui a fait du règlement de la crise casamançaise l'une de ses priorités, sait qu'une telle initiative risquerait de rendre sa tâche autrement plus périlleuse: "Je condamnerai, bien sûr; cette nouvelle ingérence de l'armée dans les affaires du pays. Mais je demanderai à la communauté internationale de se saisir du problème et de lui trouver la meilleure solution possible. Bien entendu, le Sénégal apportera sa contribution dans la mesure de ses possibilités", avait-il laissé entendre.

Quant à la Guinée-Conakry, qui avait elle aussi apporté un soutien militaire à Joaio Bernardo Vieira, harcelée à ses frontières sud par des rebelles venus du Liberia et de la Sierra Leone, elle joue sa stabilité. Par ailleurs, l'armée bissau-guinéenne -et Ansumane Mané n'en doutait pas un seul instant -était censée être totalement acquise à sa cause. Du reste, les premières heures de sa rébellion confirmaient le parfait fonctionnement du scénario. Des images de cadres militaires lui faisant allégeance et lui remettant les médailles reçues le 17 novembre des mains du chef de l'Etat étaient diffusées sur la télévision bissau-guinéenne. A ce moment-là, plus aucune incertitude ne planait sur l'identité de celui qui détenait le vrai pouvoir dans le pays.

MAIS LE HÉROS DE LA GUERRE D'INDÉPENDANCE A COMMIS UN énorme péché d'orgueil qui a causé sa perte. En cherchant à tout prix à humilier Kumba Yala, avec qui il entretient des rapports détestables, il a par la même occasion outragé et trahi les jeunes officiers promus par ce dernier et qui ont contribué, par leur engagement à ses côtés, au succès de sa mutinerie contre son ex-compagnon d'armes, l'ancien président Joiio Bernardo Vieira. Sans compter que ces derniers, formés pour la plupart dans les académies militaires européennes, peu imprégnés de la culture politico-militaire du PAIGC (Parti pour l'indépendance de la Guinée et du Cap Vert) et plus sensibles au vent de démocratie qui souffle sur le continent depuis le début des années quatre vingt -dix, rechignent à défier indéfiniment les autorités légales. Il n'en demeure pas moins que cette énième crise couvait depuis plusieurs mois.

AU LENDEMAIN DES ÉLECTIONS législatives et présidentielle, suite à la rébellion militaire de onze mois, de juin 1998 à mai 1999, déclenchée par le limogeage du général Ansumane Mané du poste de chef d'état-major des armées qu'il occupait déjà, et qui avait abouti à la chute du président Joaio Bernardo Vieira, l'armée n'avait pas vraiment regagné ses casernes. A preuve, malgré les appels réitérés de Kumba Yala, la junte militaire n'avait jamais été officiellement dissoute, alors qu'elle aurait dû disparaître après son élection. Un pouvoir bicéphale de fait codirigeait le pays. Ce qui ne constituait pas réellement une surprise, tant un certain nombre d'officiers avaient pris au goût au pouvoir.
A la veille des scrutins, n'avaient-ils pas déjà tenté d'imposer aux partis -qui l'ont rejetée dans leur grande majorité -une "grande charte" qui leur aurait permis de "contrôler la vie politique encore dix ans" ? Pis, l'accession à la magistrature suprême en janvier 2000 de Kumba Yala -qui a battu Malam Bacaï Sanha, le champion du PAIGC -était un véritable bras d'honneur à Ansumane Mané et à ses pairs issus des rangs des anciens combattants de la guerre d'indépendance. En effet, elle mettait sèchement fin à l'hégémonie de ce mouvement mythique -demeuré longtemps parti unique -qui a arraché de haute lutte l'indépendance du pays.

Kumba Yala, débarrassé de cette épée de Damoclès que représentait le turbulent et incontrôlable Ansumane Mané, va avoir les coudées franches pour sortir son pays de la crise. Déjà mal en point depuis de nombreuses années, la Guinée-Bissau est sortie exsangue de la longue instabilité provoquée par la guerre civile. Quasiment tous les secteurs d'activité sont touchés par la crise. La vie quotidienne est rythmée par les pénuries. Les habitants de Bissau, la capitale, ont dû s'habituer à vivre sans électricité et sans eau courante. Ceux qui en ont les moyens envoient leurs enfants étudier à l'étranger : l'éducation nationale est agonisante et les enseignants enchaînent grève sur grève pour obtenir d'être payés. Depuis son arrivée au pouvoir, Kumba Yala a fait, avec ses ministres, le tour des capitales des pays riches à la recherche des subsides nécessaires à la reconstruction de son pays. Or, la stabilisation du processus démocratique et la consolidation des institutions ont invariablement été posées comme conditions sine qua non par la communauté internationale. A moins que Kumba Yala, grisé par sa victoire, ne cherche à pousser son avantage en se lançant dans une vendetta politique contre les dirigeants et les partis de l' opposition qui ont soutenu la tentative de mutinerie de l'ancien chef d'état major. L'hypothèque Ansumane Mané levée, son pays devrait pouvoir obtenir satisfaction de la part de ses partenaires au développement. C'est en tout cas le souhait exprimé par le Sénégalais Abdoulaye Wade. Après avoir souligné que "l'extrême pauvreté du pays prédispose à l'instabilité politique et sociale", ce dernier a appelé, le 22 novembre dernier, la communauté internationale à accorder "une aide économique et financière urgente au gouvernement et aux populations de Guinée-Bissau".

AFRIQUE ASIE, Janvier 2001


 
 

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier