Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
BILAN ECONOMQUE ET SOCIALE

BILAN ECONOMIQUE ET SOCIALE

La question de l'entrée dans la zone franc continue de peser sur l'avenir de l'économie bissau-guinéenne. Malgré un vote en sens contraire du Parlement en 1996, les experts de l'Union économique et monétaire d'Afrique de l'Ouest estiment que cette mesure pourrait être adoptée en 1997. Le remplacement du peso par le franc CFA permettrait à la Guinée-Bissau d'attirer des investisseurs découragés par l'instabilité de la monnaie nationale.

Le potentiel agricole, touristique et minier du pays est en effet immense. Mais pour l'exploiter, il faudra remettre sur pied une administration inefficace -les rentrées fiscales sont tout à fait aléatoires -et doter le pays d'infrastructures -routes, adduction d'eau potable -dont il est pour l'instant totalement dépourvu. On a ainsi découvert depuis quelques temps d'importants gisements de phosphates et de bauxite dont la mise en exploitation se heurte à l'absence de routes et de chemins de fer.
D'autre part, l'autosuffisance alimentaire, sur laquelle reposait depuis longtemps la stabilité sociale du pays, n'est plus qu'un souvenir: plusieurs dizaines de milliers de tonnes de riz sont aujourd'hui importées.

Le grand événement économique de l'année pour ce petit pays lusophone a été l'entrée dans l'Union monétaire ouest-africaine et donc l'adoption du franc CFA comme monnaie nationale. Cette mesure est censée donner un coup d'arrêt à l'inflation qui mine tous les efforts de redressement du pays, l'un des plus pauvres du monde, avec un PIB par habitant de 244 dollars (1460 francs) en 1996. Il semble que la hausse des prix, qui a été de 65% en 1996, ait été maîtrisée. Mais l'introduction du franc CFA a provoqué certaines tensions sociales. Les fonctionnaires, mécontents de la manière dont la conversion de leurs salaires en pesos guinéens en francs CFA avait été calculée, se sont mis en grève au début du mois d'août. Les parlementaires également ont traîné les pieds et les relations entre le président ]oao Bernardo Vieira et la Chambre des députés restent tendues, comme l'a prouvé la crise au sujet de la nomination du nouveau premier ministre, Carlos Correia. Mais ce ne sont que péripéties par rapport aux formidables difficultés que doit affronter la Guinée Bissau, dont l'endettement -894 millions de dollars (5,3 milliards de francs) représente plus de trois fois le PIB. Malgré les annulations et le rééchelonnement, le poids de la dette ne cesse d'augmenter, au point que, en 1996, 99% des investissements publics ont été réalisés grâce à l'aide internationale. La faiblesse des administrations explique également la modicité des recettes fiscales. Une bonne part des exportations, dont la noix de cajou, la première d'entre elles, passe par le secteur informel. Avant que le pays puisse exploiter ses ressources naturelles (bois, pêche, phosphate, zinc), il lui faudra donc se restructurer et surtout s'équiper en infrastructures.

Après le Liberia et la Sierra Leone, la Guinée-Bissau est le troisième Etat d'Afrique de l'Ouest à s'être auto-détruit en quelques mois de guerre civile. La mutinerie qui a opposé la quasi-totalité de l'armée au président élu Joao Bernardo « Nino » Vieira a eu des causes directement politiques. Le chef d'état-major, le général Ansumane Mane, a été accusé par le pouvoir politique d'avoir couvert un trafic d'armes en direction des rebelles indépendantistes de Casamance, une région méridionale du Sénégal en proie depuis des années à une guerre meurtrière. Limogé, le général Mane a tenté de renverser le président Vieira, qui n'a pu se maintenir au pouvoir que grâce à l'intervention de troupes venues du Sénégal et de Guinée Conakry.

Du 7 juin à la fin du mois d'octobre, les combats, d'abord cantonnés dans la capitale Bissau, ont gagné l'ensemble du pays et, à la veille de la conclusion, le 3 octobre, d'un accord politique entre le chef de l'Etat et la mutinerie, le premier ne contrôlait plus que les abords du palais présidentiel. Il est encore trop tôt pour dire si cet armistice débouchera sur une paix véritable, mais le conflit aura de toute façon durablement ruiné le pays. Des dizaines de milliers de Bissau-Guinéens ont été déplacés, les cultures ont été abandonnées et les infrastructures de la capitale ont été endommagées.
La seule protection contre les ravages de la guerre civile aura finalement été l'extrême dénuement du pays, qui, après avoir remporté l'une des seules guerres de libération de la région, a végété dans un sous-développement entretenu par des dirigeants incompétents. Pour sortir son pays de son isolement et de son arriération, le président Vieira lui avait fait rejoindre, en 1997, la zone franc. Mais ce changement monétaire a en fait correspondu à une vive hausse des prix et a provoqué un mécontentement durable qui explique que la population, malgré les méthodes condamnables des mutins, n'ait jamais manifesté son soutien au régime civil.

Depuis les accords de paix conclus à Abuja en novembre 1998 et censés mettre fin à cinq mois de guerre civile, la destitution du président Joao Bernardo Vieira par son ancien chef d'état-major Ansumane Mané n'était qu'une question de temps. Le 8 mai 1999, il aura suffi de quelques heures à ses troupes pour mettre en déroute le dernier carré de soldats restés loyaux au chef de l'Etat, pour la plupart issus de son ethnie. Selon la thèse de la junte rebelle -contredite par la force africaine de maintien de la paix (Ecomog) présente à Bissau -les militaires loyalistes se préparaient à violer le cessez-le-feu.

Soucieuse de préserver un semblant de légalité, la junte a laissé le vaincu s'exiler à Lisbonne, en mettant à sa place et à titre intérimaire le président de l'Assemblée nationale, Malam Bacaï Sanha. Mais, dès le mois d'août, un détournement de fonds publics de 15 millions de dollars (90 millions de francs) a été invoqué par le gouvernement bissau-guinéen pour demander au Portugal l'extradition du général Vieira.

Les 250 000 citoyens déplacés, les Il 500 mines antipersonnel dispersées et les cultures de riz délaissées sont là pour rappeler Bissau à plus de raison. Soucieux de tourner cette page sanglante de près d'une année, les bailleurs de fonds ont commencé à apporter leurs concours. Le 14 septembre, le FMI a approuvé un crédit « post-conflit » de 3 millions de dollars (18 millions de francs). Moins d'un mois plus tard, l'Union européenne a versé la première tranche d'une aide de 11 millions de dollars (66 millions de francs). Fin octobre, en visite à Lisbonne, le général Mané a obtenu des assurances sur un programme de coopération bilatéral de 40 millions d'euros (262,4 millions de francs). Tout dépend du deuxième tour de l'élection présidentielle, le 16 janvier 2000, le premier ayant été largement dominé par le candidat de l'opposition Kumba Yalla.

En réplique aux dévastations subies du fait des affrontements armés de mai 1998 à juin 1999, la Guinée-Bissau s'est déplacée en masse aux urnes, en novembre 1999, pour reléguer l'ancien parti unique, le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée Bissau et du Cap-Vert (PAIGC), au rang de troisième formation parlementaire.
Le 16 janvier 2000, le représentant du Parti pour la rénovation sociale (PRS), Kumba Yalla, remporte le scrutin présidentiel. Un mois plus tard, un gouvernement civil « élargi » est formé. Mais l'illusion démocratique n'est que de courte durée. L'ombre imposante du général Ansumane Mané, chef de la junte militaire victorieuse en mai 1999 du régime du général Joao Bernardo « Nino » Vieira, continue de planer. Un rapport des Nations unies, rendu public en octobre, déplore que l'armée intervienne « constamment » dans les affaires politiques du pays.

A la suite de la décision gouvernementale de tailler dans les budgets des organes dirigeants (en vue de revaloriser les traitements des petits fonctionnaires), le général Mané a évoqué la « fatigue » des anciens combattants. Une menace à peine voilée. Or, par ses déchirements permanents, la classe politique semble creuser sa propre tombe. Le deuxième parti de (feu) la coalition au pouvoir, Résistance de Guinée-Bissau (RGB), a retiré ses ministres du gouvernement. Le chef de l'Etat accuse le PAIG -qui porte plainte en justice et en appelle indirectement au général Mané d'avoir fourni des armes aux indépendantistes casamançais. L'ancien premier ministre de cette junte, Francisco Fadul, traite l'équipe au pouvoir, de « stagiaires corrompus »...

Une chose est sûre: le pays va de nouveau droit dans le précipice. Les enseignants font grève, les commerçants baissent le rideau, l'électricité se fait très rare, la plus importante banque risque la faillite. Un programme avec les institutions de Bretton Woods est, certes, en vue, mais les bailleurs de fonds, hormis Lisbonne, renâclent à financer la reconstruction. Un lot de consolation: la campagne agricole 1999-2000 s'est révélée une réussite, la production de noix de cajou (70% des exportations) ayant dépassé le record de 1997 -1998.

Source : Le Bilan du Monde 1997-2001


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier