Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1994
CONNAISSEZ-VOUS la Guinée équatoriale? Répondre négativement n'aurait rien de surprenant: au cours des dernières années, en France, les journaux télévisés n'en ont point parlé une seule fois. Pas une minute, pas une image consacrée à ce petit Etat africain. Serait-ce la preuve qu'on y nage dans le bonheur? Hélas! non. Constatation, au contraire, que les médias sont parfois sourds et aveugles, incapables de révéler une injustice majeure dans un pays périphérique si aucun événement flamboyant n'en impose soudain le spectacle violent. A cet égard, la Guinée équatoriale constitue un cas d'école.

Car s'il est un peuple meurtri et violenté, c'est bien celui de ce pays infortuné n'ayant jamais connu la liberté malgré l'indépendance acquise en 1968. Il a d'abord été soumis à l'une des dictatures les plus sanguinaires du continent africain (1), celle de Macias Nguema qui ferma les frontières et laissa l'économie sombrer dans la ruine. Il fut renversé, en 1979, et remplacé par son neveu, le général Teodoro Obiang, toujours au pouvoir.

Celui-ci considère la Guinée équatoriale comme sa propriété privée. Il en dispose à sa guise, s'appropriant les meilleures terres et prélevant une dîme sur l'exploitation pétrolière. Il fait aussi régner la terreur, et plus de 100 000 habitants, sur les 350 000 que compte le pays, ont dû chercher refuge au Cameroun, au Gabonet au Nigéria. Ce despote s'est entouré d'une "garde présidentielle" formée de 700 soldats marocains qui sèment l'effroi et hantent les prisons (2). La plus épouvantable de celles-ci, le bagne de Playa-Negra, est située dans l'enceinte même du palais présidentiel... Y sont enfermés, en particulier, les opposants politiques incarcérés sans procès. La torture y est appliquée systématiquement: "Coups assénés à l'aide de bâtons, de fouets et de matraques sur la plante des pieds, le dos et les fesses, décharges électriques sur les parties génitales, et suspension des prisonniers par les bras ou les pieds (3)". On estime que dix pour cent des suppliciés en meurent. "Le groupe de hauts responsables gouvernementaux qui semblent contrôler l'appareil de sécurité ­ affirme Amnesty International ­assistent souvent aux séances de torture, voire y participent activement." En outre, les prisonniers, au mépris de toutes les conventions internationales, sont soumis au travail forcé et "contraints de travailler dans les plantations appartenant au président". Les femmes sont violées, "obligées de danser nues devant les gardes de sécurité".

Sous la pression de l'Occident, le général Obiang est entré à son tour dans la ronde des "démocratisations" africaines et a procédé, en novembre 1991, à une modification de la Constitution afin d'y introduire le multipartisme. Cette réforme concède une très maigre liberté d'expression et d'association, sans pratiquement aucune garantie protégeant de l'emprisonnement les citoyens qui tenteraient d'exercer leurs nouveaux droits. La plupart des partis d'opposition ont d'ailleurs préféré demeurer dans la clandestinité. Mais des centaines d'opposants ont pris au pied de la lettre les nouvelles dispositions; à leur retour d'exil, ils ont été arrêtés sans inculpation.

DANS ces conditions, les élections multipartites du 21 novembre 1993 (boycottées par 70 % des électeurs) ont été facilement gagnées par le dictateur qui a pu constituer, le 22 décembre dernier, un nouveau gouvernement au sein duquel le nombre des ministres originaires, comme lui, de Mongomo a été renforcé... Pendant la campagne, les assassinats politiques se sont multipliés. Les partis d'opposition ont été interdits d'accès aux médias et leurs meetings sabotés par la soldatesque, tandis que leurs militants étaient régulièrement passés à tabac par les redoutables ninjas, sortes de "tontons macoutes" dirigés par le propre frère du général Obiang, qui remplacent peu à peu la garde prétoriene marocaine. Ces ninjas sont formés, entraînés et équipés... par la France. Ce que M. Severo Moto, président du Parti du progrès, en exil, a dénoncé en reprochant à Paris de "participer à la formation d'escadrons de la mort au sein des forces de sécurité du général Obiang (4)" et d'être plus intéressé par l'exploitation des gisements de pétrole et de gaz que par l'aspiration à la liberté de ses concitoyens.

Ceux-ci, à diverses reprises, se sont héroïquement révoltés. En juillet 1993, par exemple, la population d'Annobon s'est soulevée en masse, prenant le contrôle de l'île avant que des renforts de soldats la déciment et procèdent, en l'absence de témoins, à un effroyable massacre de civils.

Le maître de ce régime oppresseur devrait être placé au ban de l'humanité. Pourtant, "notre ami" Teodoro Obiang a été chaleureusement accueilli à l'Elysée le 23 avril dernier. Quel parlementaire s'en est ému? Quel média a protesté? Alors que l'opinion publique reste fixée sur des drames plus télégéniques, qui prête l'oreille aux cris des suppliciés de Playa-Negra? Une tragédie humanitaire peut encacher une autre. Et les images, bouleversantes, de Sarajevo peuvent masquer les souffrances de Timor-Oriental, du Rwanda, du Libéria, d'Haïti, de tous ces petits pays qui endurent des tourments immenses. Sous prétexte que le public serait "gavé de massacres" faut-il taire ces grands crimes oubliés? Les citoyens peuvent-ils accepter que l'indignation démocratique soit ensevelie sous un linceul de silence?

Notes:
(1) Cf. "Guinée équatoriale, l'Etat des supplices", le Monde diplomatique, décembre 1978.
(2) Cf. "Guinée équatoriale", rapport d'Amnesty International, janvier 1993.
(3) Cf. "La torture en Guinée équatoriale", rapport d'Amnesty International, mai 1990.
(4) Le Monde, 1er mars 1993.

1994
Ancienne colonie espagnole, la Guinée-Equatoriale vit, depuis son accession à l'indépendance en 1968, sous la botte d'un clan, qui pille le pays, tourmente ses habitants et refuse de céder le pouvoir. Très isolée sur le plan international, cette dictature ubuesque a trouvé paradoxalement en France ­ "pays des droits de l'homme" ­ des appuis nombreux et, lors d'une récente visite à Paris, le tyran Teodoro Obiang Nguema a même été reçu, une nouvelle fois, par le président de la République et par le ministre de la coopération...

"AVANT, ici, toutes les maisons étaient en dur. Maintenant, il n'y a plus que des maisons en bois." A Rebola, petite ville de Guinée-Equatoriale regroupée autour de son église blanche, avec un clocher rouge qui domine les habitations comme s'il voulait faire concurrence aux grands arbres de la forêt toute proche, les habitants portent l'amertume sur leurs visages et dans leurs propos. Rebola est au centre de ce qui fut la principale région cacaoyère de la Guinée-Equatoriale. La région était riche; on y faisait venir des travailleurs étrangers pour exploiter l'un des meilleurs cacaos du monde. Aujourd'hui, à l'image de l'ensemble du pays, Rebola se survit. Au milieu d'une végétation tropicale généreuse, qui apporte chaque jour de quoi manger, la population vit au jour le jour, et un sentiment de colère rentrée le dispute au fatalisme et à l'impuissance. Ici, la faillite économique n'est pas due principalement à des facteurs extérieurs, mais plutôt à l'incurie d'un système politique autocratique et oppresseur, imposant son arbitraire sur cet Etat confetti qui, malgré son exiguïté, est l'enjeu d'une rivalité entre l'Espagne et la France.

En 1885, face à une Espagne sur le déclin, les puissances coloniales cèdent à Madrid un comptoir en Afrique, constitué de trois petits territoires: une partie continentale de 26 000 kilomètres carrés, coincée entre le Cameroun et le Gabon; l'île de Bioko, de 2 000 kilomètres carrés, à quelques encablures du Nigéria dans le golfe de Guinée; et la petite île d'Annobon, de 17 kilomètres carrés, au sud de Sao-Tomé-et-Principe. Cette aberration géographique devait constituer un Etat, auquel l'Espagne accordera l'indépendance en 1968.

A l'époque, Madrid laisse un pays riche du cacao produit sur l'île de Bioko. En revanche, la dictature franquiste n'a pas su préparer la relève politique. Au nom de l'"authenticité" africaine et de la peur du complot, le premier chef d'Etat, Francisco Macias Nguema, ferme son pays, et fait assassiner en dix ans entre cinq mille et dix mille personnes sur une population de moins de quatre cent mille habitants. Cent mille Equato-Guinéens s'enfuient. La communauté internationale reste silencieuse; l'ambassade de France à Malabo, seule chancellerie occidentale ouverte, se tait. En Espagne, tout ce qui concerne la Guinée-Equatoriale entre dans le "domaine réservé" du caudillo.

Après le cacao et le café, le rêve de l'or noir

EN 1979, à la suite d'un coup d'Etat qui se révélera être surtout une révolution de palais, le cordon sanitaire s'entrouvre. Le pays est exsangue. La Guinée-Equatoriale, qui produisait 38 000 tonnes par an de l'un des meilleurs cacaos du monde, parvient à peine à en fournir 5 000 tonnes. Les efforts entrepris pour renouveler les plants ne donnent pas les résultats escomptés et, après être légèrement remontée, la production s'effondre à nouveau. Elle n'atteint pas les 2 000 tonnes en 1993.

Le café ne se porte pas mieux. Les quantités exportées dépassent à peine les 1 000 tonnes, alors qu'on en exportait 8 500 tonnes en 1968. Le bois est plus rentable, mais il souffre de la concurrence asiatique et de difficultés de transport dues à l'absence d'un port moderne. Néanmoins, il est utilisé par l'Etat comme moyen de paiement. Ainsi, en 1973, l'unique navire assurant la liaison entre l'île de Bioko et le continent a été réparé sur des chantiers navals allemands en échange d'une fourniture de bois.

Dans un pays dont la dette extérieure (260 millions de dollars) est la plus élevée du monde par habitant, les hommes au pouvoir entretenaient depuis longtemps un rêve d'or noir. A quelques encablures des gisements d'hydrocarbures du Gabon et du Nigéria, la Guinée-Equatoriale croyait à sa chance. Le rêve est devenu réalité en 1992, lorsque la société américaine Walter International a entamé la production de pétrole près de l'île de Bioko. La Walter produit actuellement 6 000 barils par jour, et estime que la production pourrait atteindre les 10 000 barils par jour dans vingt ou vingt-cinq ans. Cette manne devrait couvrir de 30% à 35% du budget, selon l'Etat, mais de 18% à 20% seulement, selon le Fonds monétaire international (FMI). En tout cas, il n'est pas un ministre qui ne rêve tout éveillé lorsqu'il évoque tout le bien-être que le pétrole va procurer à la Guinée-Equatoriale. En revanche, la population n'attend rien; depuis vingt-cinq ans, elle sait que ce n'est pas elle qui bénéficie des quelques richesses du pays.

La plupart des plantations appartiennent à des membres de l'entourage présidentiel et sont exploitées par des compagnies espagnoles, comme l'est également la production forestière. La France est présente dans les télécommunications et dans la distribution des hydrocarbures, via une filiale de Total. Le petit commerce est entre les mains des Béninois ou des Nigérians. La bière est achetée au Cameroun. La Guinée-Equatoriale importe tout et ne produit pratiquement rien. Le secteur privé n'existe pas, ou, plus exactement, comme l'explique un diplomate, le pays tout entier est une immense propriété privée qui appartient à la famille au pouvoir à Malabo. Aucune transaction ne se fait sans l'aval du clan présidentiel. D'autre part, d'après l'Observatoire géopolitique des drogues, la Guinée-Equatoriale est devenue l'une des plaques tournantes du trafic de cocaïne entre l'Amérique latine et l'Europe.

Les deux chefs de l'Etat qui se sont succédé sont originaires de la même famille et du même village, Mongomo, dans l'extrême est du pays, à la frontière du Gabon. Le directeur général de la sûreté, M. Armengol Ondo, est le frère du chef de l'Etat; le secrétaire d'Etat à la sûreté est l'un de ses cousins... Même le président du nouveau Parlement, M. Felipe Ondo Obiang, censé symboliser l'ouverture démocratique du pays, est un membre du "clan de Mongomo". Le pouvoir est donc, depuis vingt-cinq ans, aux mains d'une famille d'ethnie fang, appartenant plus précisément au clan essangui. Si l'ensemble du pays est victime de ce népotisme, les insulaires d'ethnie bubie se sentent particulièrement marginalisés.

Au moment de l'indépendance, en 1968, il avait pourtant été question d'un statut d'autonomie pour chacune des trois régions, mais la dictature a vite balayé ces prétentions. Les Bubis n'ont pas les mêmes traditions culturelles que les Fangs. De plus, avant d'être une colonie espagnole, l'île de Bioko était sous mandat portugais, mais était, de fait, gérée par les Anglais, et en particulier les mouvements anti-esclavagistes britanniques. Il reste donc sur l'île une forte influence baptiste, inconnue sur le continent. La plupart des Bubis parlent également le pidgin, ce créole anglais pratiqué au Nigéria et au Cameroun. Ces différences n'étaient pas mises en avant tant que le cacao fournissait des revenus suffisants pour apporter à tous la prospérité. Mais, aujourd'hui, l'île de Bioko se meurt, et les Bubis en rendent les Fangs responsables. Certains n'hésitent pas à parler de colonisation fang, faisant remarquer qu'il y a désormais dans l'île à peu près autant de fangs que de Bubis.

Le long des chemins, on reconnaît les femmes Fangs, le buste en avant, ployant sous le poids des récoltes qu'elles portent dans une hotte sur leur dos, tandis que les femmes bubis, droites, retiennent de la main leur fardeau sur la tête. Insensiblement, un sentiment d'injustice puis de révolte est né chez les Bubis; il s'est transformé en rancoeur à l'égard de tous les Fangs, sans que, bien souvent, aucune distinction soit faite entre ceux du "clan de Mongomo" et les autres.

A quelques jours des élections législatives du 21 novembre 1993, le Mouvement pour l'autodétermination de l'île de Bioko s'est fait connaître pour la première fois publiquement. Il a adressé, le 12 novembre, au chef de l'Etat, un manifeste faisant état de ses principales revendications. Ce mouvement publie un journal clandestin, Bojuelo, qui circule sous le manteau. Dans certaines localités bubies, personne, y compris les chefs traditionnels, ne cache son hostilité au pouvoir. Ce mouvement semble donc bien représentatif d'un certain état d'esprit. L'année dernière, il a fait circuler dans la communauté bubie un appel au boycottage des élections législatives.

Toujours la répression et la torture

CES élections, pluralistes mais entachées de nombreuses irrégularités, au point qu'elles n'ont bénéficié d'aucun soutien des bailleurs de fonds traditionnels de la Guinée-Equatoriale, ont également été boycottées et dénoncées par la plupart des partis d'opposition. Mais le taux d'abstention dans les régions bubies a été plus élevé encore que partout ailleurs. Tous les observateurs présents lors du scrutin dans la ville de Rebola, fief des autonomistes bubis, ont noté que les bureaux de vote étaient quasiment vides. Officiellement, le taux de participation nationale est supérieur à 68%; mais les journalistes, les diplomates, les personnalités présentes ce jour-là, estiment qu'à peine 30% des électeurs se sont déplacés.

Le groupe des donateurs ­ Union européenne, Nations unies, Etats-Unis, Espagne, Nigéria et France ­ n'a fourni aucune aide, et n'a envoyé aucun observateur à ce premier scrutin législatif multipartite, boycotté par huit partis politiques sur quatorze. A vrai dire, il s'en est fallu de peu que la France soit le seul pays occidental à apporter son soutien à Malabo. Rompant la solidarité du groupe des donateurs, Paris s'était engagé à fournir une aide matérielle d'un montant de 25 millions de francs CFA. Ce projet a été bloqué au dernier moment, lors du sommet franco-espagnol de Madrid, le 20 novembre dernier. MM. Edouard Balladur et Alain Juppé ont été interloqués lorsque les autorités espagnoles, mais aussi la presse, ont mis en avant, comme principale pomme de discorde entre les deux pays, la politique française à l'égard de cet Etat confetti d'Afrique centrale. Dans certains milieux français, on estime que le multipartisme, instauré en janvier 1992, peu après la visite à Malabo du président du gouvernement espagnol, M. Felipe Gonzalez, est déjà un grand pas en avant, et qu'il faut le prendre en considération. Car ce pays n'avait connu jusqu'alors que la colonisation, sous un régime fasciste, puis la dictature. Les autres bailleurs de fond se montrent plus exigeants.

La fin de l'année 1992 s'était caractérisée par une vague de répression accrue. A la suite de l'arrestation d'un enseignant, un mouvement de grève dégénéra en manifestations de rue, et plus de cent cinquante personnes, dont deux prêtres, furent interpellées, torturées, et enfermées sans jugement pendant plusieurs semaines. Le Père Luis affirme que ses tortionnaires, des militaires et des membres de la garde présidentielle, armés de câbles électriques, lui ont donné plus de deux cent coups sur la plante des pieds, le ventre et le dos. Il a eu une côte cassée, des douleurs aux reins, des problèmes de vue, des blessures à la tête et aux pieds qui l'ont handicapé pour marcher pendant plusieurs jours. Après sa libération, il a été muté dans une paroisse éloignée de la capitale, et n'a plus le droit d'enseigner. L'archevêque de Malabo, qui fait également partie de la famille du chef de l'Etat, s'est abstenu de prendre fait et cause pour son subordonné. Les prêtres protestataires sont encore minoritaires. Néanmoins, certains d'entre eux insistent de plus en plus, dans leurs sermons, sur les notions de justice et de liberté. Le Père Luis dit s'appuyer sur la doctrine sociale de l'Eglise et agir tout simplement en chrétien dans sa société.

Ces quelques cas isolés représentent les seules tentatives de contre-pouvoir dans un pays sans société civile; il n'existe aucun syndicat, aucune association, pas même un mouvement d'étudiants structuré, car l'enseignement supérieur est quasiment absent. Toute tentative d'organisation est étouffée dans l'oeuf bien que, depuis peu, le droit d'association soit reconnu. Il ne faut donc pas s'attendre à de fortes pressions de l'intérieur contre le régime. Les opposants, d'ailleurs mal organisés, reconnaissent volontiers qu'ils attendent surtout un concours de l'extérieur. Lors des arrestations de décembre 1992, M. Manuel Marin, commissaire européen au développement, a menacé de suspendre toute l'aide au développement fournie par la CEE. Depuis lors, l'Union européenne poursuit les projets en cours mais n'en a entamé aucun nouveau. Elle veut des garanties concernant les droits de l'homme.

Sous la pression des Occidentaux, le pouvoir a fini par accepter de s'asseoir à la même table que les partis d'opposition, et un "pacte national" a finalement été signé en mars 1993. Il définissait les modalités d'organisation des élections et d'accès des partis politiques aux médias, et abolissait diverses dispositions, telle celle obligeant tout candidat aux élections à avoir séjourné pendant dix ans en Guinée-Equatoriale. Mais l'accord n'a pas été totalement appliqué. La loi n'a pas été modifiée et le recensement prévu pour établir les listes électorales, auquel toutes les composantes de la vie politique équato-guinéenne devaient prendre part, n'a pas été effectué. "Nous étions de bonne volonté, répond-on officiellement, mais nous n'en avions pas les moyens. Or les bailleurs de fonds, en particulier les Nations unies, ne nous ont pas fourni l'aide prévue." La bonne volonté du pouvoir reste tout de même à prouver, dans la mesure où les entraves à la liberté d'expression ont été très nombreuses. Souvent, les partis d'opposition se sont vu refuser l'autorisation d'organiser des meetings ou de voyager. En août 1993, à l'occasion du retour au pays d'un des opposants les plus connus, M. Andres Moises Mba, acclamé à l'aéroport par une foule nombreuse, le pouvoir est retombé dans le travers de la répression: M. Pedro Motu, ancien militaire passé à l'opposition, et très populaire car responsable de l'incarcération de l'ancien dictateur Macias Nguema, est arrêté par le secrétaire d'Etat à la sûreté en personne, le capitaine Manuel Nguema Mba. Il est frappé en public, et emmené. Le lendemain, on annonce son suicide en prison. Son corps n'a jamais été rendu à sa famille.

Des chats dévorés par les militaires

A la même époque, quinze autres anciens militaires ont été arrêtés. La répression s'abat également sur l'île d'Annobon, située à 600 kilomètres environ au sud de Bioko, et reliée à la capitale par un unique bateau qui assure deux à trois liaisons par an. Récemment encore, les deux mille habitants voyaient aussi arriver chaque mois l'avion de la coopération espagnole, qui approvisionnait quelques coopérants. L'île est tellement pauvre que les vingt militaires qui y stationnaient ces derniers mois ont mangé tous les chats, laissant la place aux rats qui dévorent les récoltes. Une telle misère a poussé les gens à s'en prendre aux militaires, à la suite d'une altercation dans un bar. Deux cents soldats ont été envoyés en renfort. Deux personnes ont été exécutées sans jugement et quinze autres arrêtées et condamnées à des peines pouvant atteindre vingt-huit ans de prison. Le gouvernement équato-guinéen a accusé l'Espagne d'être l'instigatrice de ces révoltes et a interdit la liaison aérienne avec l'île.

Une amnistie, à la mi-octobre, en faveur de la plupart des prisonniers politiques, n'a pas suffi pour convaincre les opposants, notamment les deux partis qui semblent être les plus représentatifs, l'Union populaire et le Parti du progrès. Le pouvoir a aussitôt interdit l'accès aux médias d'Etat à ceux qui appelaient au boycottage, et le seul journal indépendant qui paraît à peu près régulièrement, la Verdad, est l'objet de nombreuses tracasseries, quand il n'est pas saisi. Les lecteurs du journal sont parfois interpellés. Son directeur, M. Placido Miko, a lui-même été arrêté, torturé et emprisonné sans jugement, du 9 février au 3 juin 1992, dans la sinistre prison de Black Beach. Quant à la presse étrangère, elle n'est pas autorisée. Dans les faits, cette mesure s'applique surtout à la presse espagnole, les journaux français étant tolérés.

L'année 1993 aura tout de même marqué la fin d'une époque, avec le départ des quelque six cents Marocains de la garde présidentielle, présents en Guinée-Equatoriale depuis quatorze ans. A Malabo, le camp où ils ont sévi jusqu'en août 1993 porte toujours le surnom de "Rabat". Le pouvoir a donc fini par céder aux pressions de l'Espagne et des Etats-Unis, qui faisaient du départ des Marocains un préalable à une éventuelle amélioration des relations avec Malabo. Ils avaient souvent été cités, notamment dans les rapports d'Amnesty International, comme étant des tortionnaires zélés.

Aujourd'hui la population craint ceux qu'elle a surnommés les "ninjas". Ces hommes en uniforme noir bénéficient d'une formation assurée par la coopération française (1). Trois représentants du service de coopération technique international de la police (SCTIP), deux à Malabo et un à Bata, encadrent les nouvelles recrues. Déjà, à la fin de 1992, Paris avait assuré la formation des forces chargées du maintien de l'ordre lors du sommet de l'Union douanière des Etats d'Afrique centrale (UDEAC) à Bata, sur le continent. "Il ne s'agit en aucun cas d'un appui au régime en place, déclare-t-on à Paris, mais bien au contraire d'éviter les débordements en formant les forces de l'ordre au respect des lois et des droits de l'homme." Ce discours ne satisfait ni l'opposition ni les chancelleries étrangères. Un ressentiment antifrançais se fait jour de plus en plus ouvertement au sein de l'opposition, d'autant que les arrestations arbitraires et les tortures n'ont pas cessé. L'Espagne, en particulier, ne cache pas son irritation à l'encontre de la politique française. Dernier désaccord en date: après la dévaluation du franc CFA, Paris souhaite que la dette de Malabo soit rééchelonnée par le club de Paris, comme celle des autres pays de la zone franc, alors que Madrid y met des conditions en matière d'ouverture politique et de respect des droits de l'homme. L'Espagne n'a jamais admis "l'offensive" française sur la Guinée-Equatoriale, qui s'est traduite, notamment, par l'entrée de l'ancienne colonie espagnole dans la zone franc en 1985, et par son adhésion à la francophonie en 1991. "Qu'est-ce que son entrée dans la zone franc a apporté à la Guinée-Equatoriale, alors que ce pays doit tout importer?", s'interroge-t-on dans les milieux diplomatiques espagnols. La monnaie équato-guinéenne, l'ekwele, n'était même pas convertible en pesetas; la zone franc a apporté à ce pays une monnaie stable, convertible, une meilleure maîtrise de l'inflation et des facilités d'échanges avec les pays de la sous-région, répond-on dans les milieux diplomatiques français.

En tout cas, les dirigeants équato-guinéens jouent à merveille de cette rivalité. Le ministre des affaires étrangères n'hésite pas à insinuer que Paris "comprend mieux" la réalité des pays africains. Toujours est-il que la coopération française, qui au total se monte à quelque 12 millions de dollars par an, se développe dans le secteur des finances, et que de nouveaux crédits viennent d'être débloqués en faveur de l'enseignement du français. En revanche, l'Espagne, dont l'aide s'élevait à environ 25 millions de dollars par an, vient de diminuer sa coopération de 50%, à la suite de l'expulsion par Malabo du consul d'Espagne à Bata. En rétorsion, Madrid a limité sa coopération aux secteurs de la santé et de l'enseignement, retirant notamment ses techniciens radio, qui permettaient au pouvoir de faire sa propagande.

Mais, chaque fois que les autorités madrilènes prennent des décisions en faveur des droits de l'homme, elles se demandent si Paris sera solidaire. Au début d'avril dernier, le tyran Teodoro Obiang Nguema est venu en visite de travail pendant dix jours à Paris; il a été reçu par le président de la République, ainsi que par le directeur de la Caisse française de coopération, M. Philippe Jurgensen, et par M. Michel Roussin, ministre de la coopération. Il y a un an déjà, lors d'un séjour aussi discret, le dictateur équato-guinéen avait eu droit aux mêmes honneurs (2).

Notes:
(1) Lire à ce propos Philippe Leymarie, "La France et le maintien de l'ordre en Afrique", le Monde diplomatique, juin 1994.
(2) Lire Ignacio Ramonet, "Linceul de silence", le Monde diplomatique, janvier 1994.

Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997


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