
LA GUINEE DE 1981 à 1999
La Guinée (Conakry) (5,3 millions
d'habitants), après sa rupture en 1958 avec l'ancienne puissance
coloniale, a fait figure d'État révolutionnaire, et son leader,
Sékou Touré a été considéré comme
une figure de proue de l'anti-impérialisme. Malgré des potentialités
économiques considérables (grands gisements de bauxite et
de fer), malgré l'aide des États communistes, mais aussi
celle de la RFA et des États-Unis, le bilan économique du
"socialisme guinéen" est celui d'une faillite. A son bilan politique,
cette dictature sanguinaire et sans principe, peut inscrire l'exode, notamment
vers la Côte-d'Ivoire, d'environ deux millions de Guinéens,
un nombre record - compte tenu de la population - de prisonniers politiques
et de "disparus" ; des groupes ethniques entiers, comme celui des Peuls,
décrétés "ennemis du socialisme" et soumis à
de graves persécutions. Le groupe dirigeant, aussi corrompu que
ceux des régimes qu'il dénonce, a été, soumis
à une succession de purges, la plupart d'entre elles correspondant
à un changement dans la gamme variée des protecteurs étrangers.
Le gouvernement guinéen, soi-disant champion de la lutte contre
l'impérialisme, a par ailleurs rendu d'importants services aux firmes
multinationales, en torpillant par exemple une entente des pays exportateurs
de bauxite qui aurait pu avoir un rôle comparable à celui
de l'OPEP. Sékou Touré sollicite depuis quelques années
l'aide de la France et de la Côte-d'Ivoire.
La Guinée (Conakry) (5,3
millions d'habitants), indépendante depuis 1958 en disant "non"
au referendum de De Gaulle, a été dirigée depuis cette
date jusqu'en mars 1984 par son leader Sékou Touré: celui
qui fut le chef "révolutionnaire" de l'Afrique des années
soixante, aux côtés de N'Krumah et de Modibo Keita, est devenu
plus tard le dictateur sanguinaire des "goulags exotiques". Après
une période de rupture quasi totale des relations économiques
avec l'ancienne puissance coloniale - mais non pas avec tous les pays occidentaux
- Sékou Touré a effectué en 1982 un voyage officiel
en France qui marquait la volonté des deux pays de rétablir
des relations normales.
Avec près de 30% des réserves mondiales reconnues de bauxite (13 milliards de tonnes), la Guinée dispose - sans l'utiliser - d'un pouvoir exceptionnel pour peser sur les cours de l'aluminium, métal dont les cours ont très vivement progressé en 1983 et continuaient de progresser au début de 1984. Deuxième producteur mondial de bauxite derrière l'Australie, la Guinée poursuit la recherche et la mise en exploitation de nouveaux gisements de bauxite (Boké), de fer (monts Nimba) ou de diamants... Producteur de matières premières pour le compte des principales multinationales de l'aluminium, la Guinée ne transforme qu'une faible partie de sa bauxite en alumine alors que le potentiel hydroélectrique important des hauts plateaux du Fouta-Djalon le permettrait: la capacité de la Guinée à transformer sur place sa bauxite dépendait en fait toujours en 1983 de la confiance que lui accordaient ces multinationales...
Malgré des disponibilités également exceptionnelles sur les plans climatique ou pédologique, l'agriculture guinéenne n'a guère progressé depuis une vingtaine d'années, et le reste de l'activité commerciale ou économique non plus. Les seuls secteurs dynamiques sont les industries extractives qui constituent en fait des enclaves à l'intérieur du pays. Malgré une stagnation évidente, les investissements miniers ont été garantis par l'État guinéen, qui se trouve aujourd'hui lourdement endetté (1,6 milliard de dollars à la fin 1983), d'où la difficulté à engager la politique d'équipement qu'exigent les principaux secteurs de la ville et de la campagne.
La fin de la longue dictature de
Sékou Touré pourrait toutefois ouvrir de nouvelles perspectives.
Le 26 mars 1984, en effet, Sékou Touré décédait
dans un hôpital aux États-Unis. Et le 3 avril un Comité
militaire de redressement national (CMRN) prenait le pouvoir afin de créer
"les bases d'une véritable démocratie, évitant à
l'avenir toute dictature personnelle". Toutes les organisations politiques
fondées sous le règne de Sékou Touré ont été
dissoutes. Les nombreux prisonniers politiques ont été libérés
et la population a été conviée par la radio à
faire connaître ses critiques de l'ancien régime. Le CMRN,
apparemment dirigé par le colonel Lansana Conte, ne semblait pas
animé par une seule idéologie politique, et affirmait sa
volonté de rassembler et de réconcilier des différentes
forces du pays.
La Guinée (Conakry) (5,3
millions d'habitants). Une semaine après le décès
dans un hôpital américain de Ahmed Sekou Touré, intervenu
le 26 mars 1984, les colonels Lansana Conté et Diara Traoré,
à la tête d'un Comité national de redressement, ont
pris le pouvoir et proclamé la deuxième République
de Guinée. Tout le monde a pu voir sur les écrans de télévision
la liesse populaire qui a déferlé sur Conakry et toutes les
villes de Guinée. Ainsi s'est achevée une dictature exotique,
qui avait commencé dans une même fête bariolée,
avec un large soutien populaire, à une époque où le
"non" au referendum gaulliste de 1958 avait donné au peuple guinéen
et à son leader charismatique, Sekou Touré, une audience
internationale - et notamment africaine - insoupçonnée.
En vingt-six ans, le régime est passé d'une phase de la décolonisation africaine à la caricature sanglante d'une monarchie antipopulaire. De Gaulle souhaitait, dit-on, que cette colonie, qui avait refusé le projet de communauté proposé par la France, servît de contre-exemple aux autres colonies plus obéissantes: si ce souhait a été exaucé au-delà de ce qu'il était raisonnable de penser, on peut aussi dire que les "bons élèves" de la décolonisation à la française ne sont pas dans une situation si brillante qu'il faille se féliciter.
Des officiers supérieurs de l'armée guinéenne ont donc pris le pouvoir le 3 avril 1984 sans grande difficulté et se sont fait applaudir en annonçant le rétablissement des droits de l'homme, en ouvrant les prisons - dont la plus célèbre, le sinistre camp Boiro - et, enfin, en ouvrant les frontières à tous ceux qui s'étaient exilés, pour des raisons politiques ou économiques. L'autorité du nouveau président de la République, Lansana Conté, s'est apparemment renforcée au cours des douze premiers mois, au point qu'il s'est séparé, le 18 décembre 1984, de son Premier ministre et a réduit l'équipe gouvernementale afin d'en accroître l'efficacité. Les problèmes qui se posaient à elle au début de l'année 1985 étaient nombreux et aussi urgents les uns que les autres.
Sur le plan de l'organisation administrative, l'hypertrophie bureaucratique était devenue telle que la restructuration devait nécessairement être lente et prudente, d'autant que les militaires en place n'étaient pas nécessairement les plus clairvoyants pour ce genre de réforme.
Sur le plan économique, les difficultés étaient également gigantesques. Le nouveau président ne l'a pas caché dans sa déclaration du 18 décembre 1984: "La rigueur financière, la réorganisation des entreprises publiques, l'assainissement monétaire, je suis d'accord pour cela. Mais est-ce que je peux appeler mon peuple à se mobiliser pour le développement et en même temps lui imposer une chute brutale de son niveau de vie?... La pilule amère que certains nous préparent ne ferait qu'aggraver notre mal..." C'est dans le secteur minier que le nouveau gouvernement a trouvé des investisseurs potentiels: pour l'or, les diamants, le fer des monts Nimba, en dehors de la bauxite dont l'exploitation n'a jamais été freinée par le régime précédent et s'est poursuivie avec les multinationales européennes ou américaines de l'aluminium, ou avec les Soviétiques.
Malgré la publication d'un Code des investissements, le 3 octobre 1984, encourageant la libre entreprise, les financiers internationaux ont continué d'exiger un "réajustement monétaire", en cours de négociation avec le Fonds monétaire international (FMI). Celui-ci, outre la dévaluation du syli, a préconisé une réduction massive des effectifs de la fonction publique, le démantèlement de certaines entreprises d'État, l'augmentation des tarifs publics ... toutes mesures d'accompagnement considérées comme "classiques" pour les pays soumis à la tutelle du FMI.
Le nouveau gouvernement se trouvait
ainsi confronté, en 1985, à des difficultés d'un type
nouveau s'il voulait à la fois rétablir un régime
réellement démocratique, remettre en route l'économie,
notamment dans le secteur agricole, et s'ouvrir sur l'extérieur
pour trouver le financement des investissements industriels et des infrastructures.
Mais il bénéficiait encore de la faveur de toutes les puissances
occidentales qui n'oublient pas que ce pays détient plus du quart
(13 millions de tonnes) des réserves mondiales de bauxite et d'autres
ressources minérales importantes.
En Guinée, le 15 mai 1985,
le Comité militaire de redressement national (CMRN) présidé
par le colonel Lansana Conté décidait de libérer trente
dignitaires de l'ancien régime de Sékou Touré: quatorze
anciens membres du gouvernement, cinq hauts fonctionnaires, l'ancien chef
d'état-major de l'armée de terre, le général
Somah Kourouma, la fille aînée de l'ancien dictateur, Aminata
Touré, neuf officiers et un homme de troupe. Mais à peine
ces libérations étaient-elles effectuées, que les
tensions internes au régime débouchaient sur une tentative
de coup d'État. En effet, le 4 juillet 1985, la radio guinéenne
annonçait que le CMRN était renversé et remplacé
par un "Conseil suprême d'État", dirigé par le colonel
Diarra Traoré. Mais la plus grande partie de l'armée est
restée fidèle au président Conté, qui participait,
au moment des événements au sommet de la CEDEAO à
Lomé (Togo).
Le 5 juillet, il était patent que la tentative de coup d'État avait échoué. Parmi les conjurés se trouvaient, outre le colonel Diarra Traoré, le capitaine Lanciné Kéita, secrétaire permanent du CMRN, M. Mamady Bayo, ministre de la Jeunesse, des Arts et des Sports, et les capitaines Bakary Sako ou Oumar Kébé. Ce coup d'État manqué a fait officiellement 18 morts et 229 blessés. On estime à deux cents (dont six membres du gouvernement) le nombre des personnes arrêtées. En prévision du procès des conjurés, deux ordonnances présidentielles ont été prises le 13 août, créant une Cour de sûreté de l'État et un tribunal militaire. Des rumeurs persistantes indiquent que, depuis juillet 1985, plus d'une vingtaine de prisonniers politiques auraient été exécutés sans procès par le régime du président Conté. Il s'agirait, outre le colonel Diarra Traoré, de certains anciens compagnons de Sékou Touré: Moussa Diakité, Ismael Touré, Siaka Touré, Mamady Kéita...
L'un des problèmes les plus préoccupants pour le nouveau régime guinéen est celui des "Guinéens de l'étranger". Ils sont environ deux millions à vivre soit en Europe (France, RFA), soit en Amérique (Canada, États-Unis), soit dans des pays africains limitrophes (Côte d'Ivoire, Sénégal). Le colonel Conté a voulu faire un geste en leur direction en créant un secrétariat d'État chargé des Guinéens de l'étranger, confié à Jean-Claude Diallo, psychiatre ayant passé une grande partie de sa vie en RFA. Mais cette politique a montré ses limites lorsque M. Diallo a démissionné du gouvernement le 18 mars 1986, alors qu'il se trouvait en mission à Genève.
La situation politique est trouble ; la situation économique et monétaire, dramatique. Au début de 1985, on échangeait, au taux officiel, un dollar contre 25 silys (la monnaie nationale jusqu'à la réforme monétaire de 1986) alors qu'au taux parallèle, un dollar s'échangeait contre 300 silys! Le gouvernement Conté a donc entrepris la réorganisation de l'économie nationale en prenant un certain nombre de mesures: institution d'un code des investissements privés pour attirer les capitaux étrangers (3 octobre 1984), promulgation de la loi bancaire (6 mars 1985), organisation de la Chambre de commerce, d'industrie et d'agriculture (22 avril 1985), institution d'un code de la Sécurité sociale (17 mai 1985), création d'un comité de coordination économique et financière chargé de négocier avec le FMI et la Banque mondiale... Principale conséquence de ces mesures: en décembre 1985, les établissements bancaires d'État ont été remplacés par des banques à capitaux privés, ce qui a permis à trois banques françaises d'implanter des filiales en Guinée (la Banque internationale pour l'Afrique de l'Ouest, BIAO ; la Banque nationale de Paris, BNP ; la Société générale des banques).
Mais la principale réforme entreprise par le gouvernement Conté a été la réforme monétaire adoptée en janvier 1986. Elle comprend deux volets: d'une part, dévaluation massive du sily et fixation d'un double taux de change ; pour les transactions privées, le dollar est désormais échangé contre 340 silys, alors que pour les transactions extérieures du secteur public, le DTS (droit de tirages spéciaux) est échangé contre 300 silys. Ces nouveaux taux de change correspondent à une dévaluation de l'ordre de 94%. D'autre part, on a abandonné le sily comme unité monétaire pour revenir au franc guinéen. L'échange s'est fait sur la base d'un franc guinéen contre un sily. Cette mesure a été interprétée comme une étape vers la réintégration dans la zone franc.
A la suite de ces réformes,
la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la France,
le Japon, la Suisse et la RFA ont décidé de débloquer
une somme de 170 millions de dollars pour venir en aide au redressement
de la Guinée.
Le 2 octobre 1986 était célébré
le vingt-huitième anniversaire de l'indépendance de la Guinée.
A cette occasion, le général Lansana Conté a réaffirmé
sa solidarité avec les peuples d'Afrique du Sud et de Palestine
et érigé l'autosuffisance alimentaire en priorité
nationale. Il a par ailleurs confirmé la poursuite du programme
de décentralisation et de réduction des effectifs de la fonction
publique. Dans le même temps, le gouvernement guinéen a décidé
que la fête nationale serait désormais célébrée
le 3 avril, date anniversaire de l'arrivée au pouvoir du général
Conté et de l'avènement de la deuxième République
(3 avril 1984), le 2 octobre continuant à être célébré
comme anniversaire de la proclamation de l'indépendance.
Le 20 novembre 1986, les présidents Lansana Conté de Guinée, Samuel Doe du Libéria et Joseph Momoh de Sierra Léone ont signé "un pacte de sécurité et de non-agression". Chacun des signataires s'est engagé à empêcher l'utilisation de son pays comme base de subversion ou d'agression contre d'autres États, à cesser la guerre des ondes, à participer à un comité ad hoc pour étudier la question des opposants aux trois régimes, à échanger toutes les informations touchant à la sécurité. Ce pacte a mis fin à une brouille de cinq ans entre le Libéria et ses deux voisins. Depuis 1981, Samuel Doe accusait en effet la Sierra Léone et la Guinée d'être trop bienveillantes pour ses adversaires politiques. Après que les autorités de Monrovia dirent avoir découvert une tentative de coup d'État, le 12 novembre 1985, cette accusation se fit plus vive.
Les relations entre la France et la Guinée se sont renforcées avec la visite de François Mitterrand à Conakry les 12 et 13 novembre 1986. Celui-ci a réaffirmé la volonté de la France d'appuyer les efforts de la Guinée en matière d'enseignement, notamment en y envoyant des professeurs permanents et en apportant un appui matériel et humain aux structures de l'École normale supérieure de Conakry. La France s'est en outre engagée à livrer à la Guinée 820 000 livres scolaires.
Une épidémie de choléra s'est déclarée en Guinée et en Guinée-Bissao à la fin de l'année 1986. En décembre, trente-sept personnes sont mortes de cette épidémie en Guinée (sur quatre-vingt-six cas officiellement dépistés).
Au plan économique, le gouvernement
guinéen a signé des accords de coopération aussi nombreux
que variés pour accompagner les réformes entreprises en 1984,
1985 et au début de 1986. C'est ainsi que, le 15 septembre 1986,
Conakry a passé avec Washington des accords d'assistance technique
portant sur une somme totale de 23 millions de dollars: 10 millions pour
soutenir la réforme monétaire et la relance économique,
12 millions pour l'achat et le transport de 30 000 tonnes de riz américain,
et un million pour la réforme de la fonction publique et la formation
des fonctionnaires. Le 16 octobre 1986, la France a accordé à
la Guinée une subvention de 295 millions de francs CFA au titre
des programmes agricole et sanitaire. De son côté, le 17 octobre,
le Japon a accordé un prêt de 40 millions de dollars pour
soutenir la politique de "réajustement structurel". Pour ce prêt,
la période de grâce a été fixée à
dix ans et le taux d'intérêt à 1,83%. Le 18 octobre,
l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO)
a signé avec Conakry trois protocoles d'accord d'un montant global
de 31 000 dollars pour le développement de l'agriculture tandis
que, le 26 octobre, à Khartoum, la Banque arabe pour le développement
économique en Afrique (BEDEA) accordait 4,8 millions de dollars
pour le développement de l'élevage. Quant à l'Allemagne
fédérale, elle apporte une contribution de 18 millions de
marks pour la promotion des PME et les énergies renouvelables, et
une autre de 50 millions de marks pour l'hydraulique villageoise et l'extension
du port de Conakry.
Depuis son arrivée au pouvoir
(3 avril 1984), le régime du général Lansana Conté
a entrepris des réformes économiques ambitieuses: réforme
monétaire, réforme du circuit financier, passage progressif
à une économie de marché... Pour appuyer cet effort,
le FMI a accordé à la Guinée, durant l'été
1987, des ressources d'un montant total de 48,4 millions de droits de tirage
spéciaux (DTS). Ce programme d'aide visait à rétablir
les équilibres économiques: la croissance du PIB devrait
atteindre 6% en 1987 et l'inflation passer de 72% en 1986 à 13%
en 1988... Pour accompagner la mise en place de ce programme, le gouvernement
a demandé et obtenu des concours financiers divers. Le 22 octobre,
les bailleurs de fonds de la Guinée, réunis à Conakry,
ont décidé d'aider au renouveau de l'agriculture en mettant
à la disposition de Conakry une somme de 350 millions de dollars
(dont un don de 195 millions). Différentes autres aides ont suivi:
12 milliards du Fonds des Nations Unies pour l'environnement (FENU), 50
millions de francs CFA de la France au titre de l'aide budgétaire,
3,23 millions FF de prêts du Fonds d'aide et de coopération
(FAC).
Le gouvernement du général Conté a par ailleurs décidé de réduire le nombre de fonctionnaires (la Guinée en compte environ 88 000). Un bureau d'aide à la reconversion des agents de la fonction publique (BARAF) a été créé ; au 31 août 1987, il avait traité 598 dossiers. Autre mesure d'assainissement des finances publiques: le 30 janvier 1988 a été publié à Conakry un décret présidentiel interdisant les paiements en devises sur tout le territoire.
Le général Lansana Conté devait effectuer une visite officielle en France en décembre 1987, mais elle a été reportée à la dernière minute: la Guinée bruissait de rumeurs concernant une agitation au sein de l'armée, provoquée par le bas niveau des salaires et le manque de promotions. Le général Conté dut faire le tour des garnisons pour calmer les esprits. Dans le même temps, le général-président reconnaissait dans une interview à l'Agence France Presse que certaines des personnes arrêtées à la suite du putsch manqué du 4 juillet 1985 (dont l'ancien Premier ministre Diarra Traoré) et certains anciens dignitaires du régime de Sékou Touré (dont Siaka Touré, ancien responsable du camp Boiro) "étaient morts" en prison avant même de passer en jugement. Le 1er janvier 1988, le Comité militaire de redressement national (CMRN) a libéré 67 détenus dont Andrée et Mohamed Touré, la veuve et le fils de Sékou Touré.
Nicolae Ceausescu, chef de l'État roumain, a effectué en Guinée une visite officielle du 11 au 13 mars 1988, qui a abouti à renforcer la coopération en différents domaines.
Enfin, sur le plan social, les salaires
des fonctionnaires ont été augmentés de 80% le 31
décembre 1987 ; en même temps, le prix du carburant était
relevé de 78%. A la suite de ces décisions, les commerçants
ont triplé les prix des produits de première nécessité
et les propriétaires ont fortement augmenté les loyers des
logements. Des manifestations ont éclaté le 5 janvier, les
manifestants s'en prenant aux commerçants en brisant étals
et boutiques. Pour désamorcer la crise, le général
Conté a ramené les prix de consommation courante à
leur niveau du 31 décembre 1987 et les a bloqués jusqu'à
nouvel ordre. Ces décisions ont fait tomber la tension.
Un mouvement de consolidation du
pouvoir du général Lansana Conté, à la tête
de l'État depuis avril 1984, s'est amorcé en janvier 1988
avec un important remaniement ministériel. Celui-ci s'est notamment
traduit par l'éviction du gouvernement du chef de bataillon Kerfala
Camara, généralement considéré comme le "numéro
deux" du régime. D'autres militaires ont également été
éloignés de la capitale, ce qui a permis au général
Conté de réduire le danger que le malaise au sein de l'armée,
dû au faible niveau des salaires, faisait peser sur son régime.
Le chef de l'État a par ailleurs exclu le retour prochain des civils au pouvoir, en même temps qu'il dénonçait les méfaits du régionalisme, notamment dans l'administration. Néanmoins, il a annoncé, le 1er octobre 1988, l'élaboration prochaine d'une Loi fondamentale.
Au plan économique, le régime a poursuivi la mise en oeuvre du programme d'ajustement structurel. Mais la libéralisation s'est heurtée à de graves problèmes. Au début de janvier 1988, l'augmentation de 80% des salaires a provoqué une flambée des prix, qui ont triplé en quelques jours. Les manifestations qui ont suivi ont contraint le gouvernement à bloquer les prix ainsi que les loyers. Par ailleurs, la mise en oeuvre de la réforme de la fonction publique qui doit aboutir à une substantielle réduction des effectifs a marqué le pas. Compte tenu de ces difficultés, le général Conté s'est prononcé en décembre 1988 en faveur d'une mise en oeuvre souple du programme d'ajustement structurel.
Bien que demeurant délicate, la situation d'ensemble a néanmoins connu une certaine amélioration. Le strict respect des prescriptions du FMI en matière de finances et de monnaie a globalement limité la tendance inflationniste. L'option libérale a également amené une relance de la production agricole, en particulier en ce qui concerne le riz. Le budget de 1989 a persévéré dans la voie de l'austérité. Une innovation: désormais les départements ministériels devraient être responsables de leurs dépenses dans la limite des crédits qui leur seront alloués, décision consécutive à l'application de la loi de finance recommandée par le FMI.
Ces résultats relativement
encourageants ont conforté la confiance des bailleurs de fonds.
L'IDA (Association internationale pour le développement), une filiale
de la Banque mondiale, a accordé un prêt de 47 millions de
DTS (366 millions de francs) destiné à financer les réformes
économiques dont la réalisation doit, selon les autorités
guinéennes, s'accompagner d'un taux de croissance annuel de 4% environ
jusqu'en 1993. La Guinée a également bénéficié
en mars 1989 d'une aide de 120 millions FF de la Caisse centrale de coopération
économique française (CCCE) destinée à financer
la deuxième phase d'un projet de culture du coton en Haute-Guinée.
Toujours en mars, l'Italie a accordé à Conakry un prêt
non remboursable de 7,7 millions de dollars devant servir pour la construction
d'infrastructures de stockage et de distribution de carburants dans plusieurs
préfectures du pays.
La Guinée est sans conteste
le "bon élève" francophone du FMI. Alors que la purge libérale
administrée aux États africains par les institutions de Bretton
Woods suscite la critique, c'est à un véritable satisfecit
que la Guinée a eu droit pour la réforme de son système
bancaire et la libéralisation des prix et du commerce extérieur.
Le Club de Paris a d'ailleurs accepté l'allégement de la
dette guinéenne.
Il est vrai que le gouvernement guinéen et ses bailleurs de fonds internationaux peuvent se vanter de résultats économiques relativement bons. Ainsi en est-il en particulier de la croissance - de l'ordre de 5% en moyenne de 1986 à 1988 - et de la lutte contre l'inflation, passée pour la même période de 78% à 28%. Le général Lansana Conté, chef de l'État, ne s'est pas fait faute de souligner les efforts entrepris par son gouvernement. L'option libérale choisie après la mort de Sékou Touré en 1984 s'est donc trouvée confortée. Le secteur privé est fermement encouragé à investir dans l'économie et le caractère pléthorique des effectifs de la fonction publique est vertement critiqué. Le budget de l'exercice 1989 a persévéré dans la voie de l'austérité. Pour 1989-1991, les autorités guinéennes ont élaboré un PIP (Programme d'investissements publics) de 644 milliards de francs guinéens concernant 379 projets d'infrastructures, de développement rural et de promotion des secteurs sociaux ; ce PIP repose à 85% sur les ressources extérieures. Fort d'une certaine crédibilité, L. Conté a effectué une visite officielle fructueuse en France en mai 1989, visite au cours de laquelle il a multiplié les rencontres avec les milieux d'affaires.
La situation est cependant moins sereine au plan politique. La mise en oeuvre du plan d'ajustement structurel suscite en effet de nombreuses tensions sociales. Les étudiants s'en sont fait l'écho en avril 1989 ; ils ont notamment protesté contre l'arrêt des recrutements dans la fonction publique depuis l'arrivée du CMRN (Comité militaire de redressement national) en 1984.
L'avenir apparaît dans ce contexte
incertain et dépend pour une large part de l'attitude des militaires.
Le général Conté a certes promis d'instaurer une "vraie
démocratie" dans un délai de cinq ans, mais les contours
de ce projet restent flous. Il n'en reste pas moins que le climat politique
a été décrispé en février 1990 lorsque
le gouvernement a décrété l'amnistie pour tous les
Guinéens, de l'intérieur et de l'extérieur, condamnés
pour délits politiques ; cette mesure concernait notamment les auteurs
de la tentative de coup d'État de l'ancien Premier ministre Diarra
Conté, qui avaient été condamnés en mai 1987.
La vie politique en Guinée
en 1990-1991 a été marquée par l'amorce d'un processus
de démocratisation. Au pouvoir depuis avril 1984, le Comité
militaire pour le redressement national (CMRN) a été dissous
le 16 janvier 1991 et remplacé le lendemain par un Conseil transitoire
du redressement national (CTRN). Présidé par le chef de l'État
qui en nomme les 37 membres, le nouvel exécutif n'a pas mis fin
à l'arbitrage des militaires, mais il en a diminué l'influence
puisqu'il est composé pour moitié de civils. Il devrait rester
en place pendant cinq ans, période à l'issue de laquelle
l'armée retournerait définitivement dans ses casernes. Ce
processus a été précédé par la promulgation
d'une Loi fondamentale (Constitution) en décembre 1990. L'annonce
de ces mesures n'a toutefois pas totalement dissipé un malaise social
et politique persistant. L'agitation étudiante s'est poursuivie
et l'université de Conakry s'est signalée par une grève
de plus de quarante jours. Des tensions ont été sensibles
au niveau de l'armée également. Le chef de l'État,
Lansana Conté, a dû intervenir pour engager les militaires
à ne pas se mêler de politique.
La situation économique a continué d'évoluer au gré de la réalisation du plan d'ajustement structurel. Contrairement aux souhaits du FMI, le déficit budgétaire pour 1989 a été plus élevé que prévu: 91 millions de francs guinéens (FG) (69,6 millions prévus). Ces difficultés financières ont expliqué, pour une large part, les plaintes officielles concernant les salaires trop élevés accordés aux experts étrangers, notamment ceux en poste à la Compagnie de bauxite guinéenne et à la Compagnie d'alumine de Guinée. D'autant que la conjoncture a gravement souffert de l'afflux, sur le territoire guinéen, de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés libériens fuyant la guerre civile dans leur pays.
Le pays a cependant continué
de largement bénéficier de l'aide internationale. De nouveaux
signaux ont été lancés en direction des investisseurs
privés, qu'ils soient étrangers ou nationaux. C'est ainsi
que le gouvernement a supprimé en mai 1990 l'agrément jusque-là
nécessaire à la création de sociétés
commerciales ou industrielles. De plus, la Banque mondiale, la Caisse centrale
de coopération économique française (CCCE) et le ministère
français de la Coopération ont mis en place un programme
d'appui aux banques et au secteur privé, programme doté d'un
fonds de 50 millions FF et complété par diverses actions
d'appui. En ce qui concerne l'aide publique, dans le prolongement des décisions
annoncées par François Mitterrand au sommet de la francophonie
de Dakar (mai 1989), la France a décidé d'annuler une partie
de la dette guinéenne à son égard, soit près
d'un milliard FF. De son côté, le Japon a consenti au rééchelonnement
de la dette commerciale guinéenne. A noter enfin que l'AID (Association
internationale pour le développement) a octroyé à
la Guinée 57 millions de dollars pour l'aménagement des zones
urbaines où vivent aujourd'hui 1,7 million de personnes, Conakry
seule abritant six citadins sur dix.
Alors que l'opposition réclamait
vainement la tenue d'une conférence nationale, le président
Lansana Conté a promulgué, en décembre 1991, dix-sept
lois organisant la vie politique: institutions, partis, code électoral,
libertés publiques, justice, presse. Ce travail normatif a été
suivi en février 1992 d'un important remaniement ministériel
marqué par la réduction de 24 à 16 du nombre des portefeuilles
et, surtout, par le départ de la majorité des militaires
et des Guinéens "de l'extérieur" du gouvernement. Ce changement
a abouti en outre à l'éviction des "barons" du régime,
des proches de Lansana Conté.
La prochaine échéance a été fixée à décembre 1992 et concerne les élections législatives dont l'organisation, précédée du recensement des électeurs, devrait coûter 3 milliards de francs CFA.
La situation économique est restée préoccupante, du fait notamment des tensions persistantes entre les autorités guinéennes et le FMI et la Banque mondiale. A la base de ce désaccord a figuré en particulier la question de la fonction publique dont le poids est jugé trop lourd par les organisations internationales. Cette situation a conduit, en juillet 1990, à la suspension de l'aide du FMI; toutefois, suite à l'adoption d'un budget "réaliste", la négociation entre les deux parties a repris en mars 1992. Elle a de nouveau achoppé sur les effectifs de l'administration: un audit de la Banque mondiale a révélé l'existence de plus de 5 000 "faux" fonctionnaires, alors que le gouvernement guinéen décidait en mai 1991 de doubler le salaire des agents de la fonction publique.
Ce "dérapage" a laissé planer la menace d'une rupture pure et simple avec le FMI.
Le budget 1992 s'est donc efforcé de corriger les excès de l'exercice précédent par un ralentissement du train de vie de l'État. Son déficit a été évalué à 177,9 milliards de francs guinéens, soit 6,3% du PIB prévisionnel. Aucune augmentation salariale n'a été programmée et le nombre des salariés de la fonction publique devait passer de 49800 à 48000. Ce budget n'a cependant que partiellement pris en compte le service de la dette (527 milliards de francs guinéens): le montant des intérêts de 1992 (34,5 milliards de francs guinéens) y étant intégré.
Cette incertitude financière
s'est greffée sur une conjoncture sociale tendue. Amnesty International
a signalé en décembre 1991 de graves violations des droits
de l'homme, à l'encontre notamment des opposants du Rassemblement
du peuple guinéen (RPG). Quatre nouveaux partis politiques ont été
officiellement reconnus début 1992. Un mouvement de grève
a paralysé en février 1992 le secteur bancaire dont les employés
réclamaient une augmentation de 75% de leurs salaires. En dépit
de cela, la Guinée a continué à bénéficier
de l'aide internationale, celle de la France et de la CEE notamment.
La Guinée a continué
d'avancer à pas comptés sur la voie de la transition démocratique.
Dans ce cadre, c'est essentiellement la préparation des élections
législatives qui a accaparé l'attention des responsables
politiques, tant les proches du régime de Lansana Conté que
les leaders des partis d'opposition. Le multipartisme officiellement proclamé,
en avril 1992, le gouvernement s'est attelé, dès le 25 mai
suivant, aux travaux du recensement nécessaire à l'élaboration
des listes électorales.
Un accroc de taille a cependant marqué cette étape puisque, d'emblée, l'opposition l'a boycottée. Demandant que cette tâche soit confiée à un gouvernement d'union nationale, donc par définition neutre, elle en souhaitait le report. Ses pressions n'ont toutefois pas été suffisantes, puisque les pouvoirs publics ont annoncé, à la fin du mois de juillet 1992, la fin du recensement. Loin de calmer le jeu, cette annonce a entraîné une violente réaction de l'opposition, sous le prétexte que les résultats avaient été manipulés par le pouvoir. Pour donner plus d'ampleur à sa protestation, celle-ci s'est organisée, peu après, en un Forum démocratique national. En tête de ses revendications figurait l'organisation d'une conférence nationale, fermement rejetée par le chef de l'État. Ce bras de fer a débouché sur un plus grand raidissement du pouvoir qui a décidé d'interdire toute activité publique (meetings, manifestations, etc.) de l'opposition. Dans ce contexte troublé, la tenue des élections législatives est apparue de plus en plus problématique et le gouvernement a donc annoncé que, initialement fixées au 27 décembre 1992, elles étaient reportées à une date ultérieure pour cause de "difficultés matérielles". Ce report a aussi eu pour effet d'ajourner d'autant l'élection présidentielle qui était prévue pour le premier trimestre 1993.
Au plan économique et parallèlement
à la poursuite du plan d'ajustement structurel de l'économie
(PAS), la Guinée a largement bénéficié du soutien
financier de la France. Ainsi a-t-elle notamment reçu un don du
Fonds d'aide et de coopération (FAC)de 40 millions FF, en avril
1992. Cette somme a alimenté trois conventions: un appui au secteur
médical et hospitalier de 20 millions FF; un soutien à la
décentralisation et à l'administration territoriale de 15
millions FF; enfin, une assistance aux exportations fruitières (ananas
et mangue en particulier) de 5 millions FF.
La vie politique guinéenne
a été marquée par l'élection à la présidence
de la République de Lansana Conté à l'issue de la
consultation électorale du 19 décembre 1993. Cette victoire
a reconduit au pouvoir un homme en charge de l'État depuis la mort
du dictateur Sékou Touré, en 1984. Mais, ayant donné
lieu à des flambées de violence meurtrière dans lesquelles
la responsabilité de l'État a été mise en cause,
elle a laissé planer beaucoup d'incertitudes sur l'avenir démocratique
de la Guinée.
Une véritable épreuve de force, parfois sanglante, a, en effet, opposé le général Conté à l'opposition. Méfiante envers son régime, celle-ci avait réclamé en juin 1993, en vain, la formation d'un gouvernement d'union nationale de transition, auquel elle aurait été associée, ainsi que la tenue d'élections législatives avant les présidentielles. Résolus à imposer la création d'une commission électorale indépendante chargée de superviser l'organisation des scrutins, les 43 partis d'opposition déclarés depuis l'instauration du multipartisme en avril 1992 ont alors bravé l'interdiction de manifester prononcée pour la circonstance par le pouvoir et sont descendus dans la rue les 29 et 30 septembre 1993. Il s'en est suivi de violents accrochages avec les forces de l'ordre (18 morts et 198 blessés selon le pouvoir, 63 morts et 405 blessés selon l'opposition). Finalement, l'élection présidentielle a été reportée du 5 au 19 décembre, officiellement pour des raisons "matérielles", cartes électorales et bulletins de vote n'ayant pas été imprimés à temps.
Face à une opposition divisée sur la question du boycottage du scrutin et grâce au vote massif des Soussous, ethnie dont il est issu, le général Conté est sorti vainqueur, avec un total officiel de 50,70% des suffrages exprimés, pour un taux de participation de 78,48%. Caractérisé par une forte polarisation ethnique, le scrutin a été entaché de nombreuses violences (notamment à Conakry) et d'irrégularités dénoncées par l'opposition, cependant que son organisation a montré de multiples insuffisances.
Cette élection s'est déroulée
dans un contexte économique relativement clément. En effet,
le revenu par habitant est passé de 300 dollars par an en 1984 à
556 dollars en 1993. Par ailleurs, si la croissance a régressé
(+3,8% en 1992 contre +6% en 1988), l'inflation, au taux de 16,6% en 1992,
a baissé de 11 points. Essentiellement imputable à la chute
des prix des produits locaux, ce mouvement s'est poursuivi en 1993, l'inflation
atteignant 8,5% en avril 1994. Dans le même temps, cependant, l'État
s'est révélé impuissant à collecter efficacement
l'impôt, les recettes fiscales restant très inférieures
aux prévisions et n'étant pas entièrement compensées
par la diminution des dépenses publiques. En outre, la dette extérieure,
de l'ordre de 2,6 milliards de dollars, a doublé entre 1984 et 1992.
Devenu le premier président
élu du pays, le 19 décembre 1993, le général
Lansana Conté a continué de gérer, à son rythme,
l'après-Sékou Touré (mort en 1984 après vingt-six
ans de dictature). Faisant suite à bien des spéculations
sur la création d'un poste de Premier ministre et sur l'ouverture
du nouveau gouvernement à l'opposition, le chef de l'État
a finalement procédé, le 23 août 1994 - huit mois après
son élection -, à un remaniement ministériel sans
grande innovation. Les élections législatives, censées
se dérouler dans un délai de soixante jours après
la proclamation des résultats de l'élection présidentielle
de décembre 1993, n'ont finalement été organisées
que le 11 juin 1995. Sous réserve de confirmation par la Cour suprême,
l'opposition a remporté 43 sièges et le parti au pouvoir
71 sur les 114 en jeu. Tout en redoutant la réédition des
fraudes qui les avaient amenés à contester le scrutin présidentiel,
les partis d'opposition ont passé des alliances préélectorales
- sans se faire trop d'illusions sur leurs chances de voir, en cas de victoire,
les caciques du Parti de l'unité et du progrès (PUP, au pouvoir)
accepter une quelconque cohabitation. La plus importante de ces alliances
a réuni, en février 1995, les deux principales formations
de l'opposition: le Rassemblement du peuple guinéen (RPG) d'Alpha
Condé et le Parti du renouveau et du progrès (PRP) de Siradiou
Diallo.
Le scrutin s'est déroulé dans un contexte économique marqué par l'intransigeance des bailleurs de fonds. Certes, la Guinée a obtenu, en janvier 1995, lors de son passage au Club de Paris, le rééchelonnement de la dette extérieure bilatérale (une partie seulement d'une dette extérieure dont le total a été évalué, fin 1993, à 2,6 milliards de dollars). Certes, les efforts d'ajustement structurel, commencés en 1986, ont permis de maintenir, en 1994, la croissance à 3,5% et de maîtriser l'inflation (passée de 25% en 1990 à 10% en 1994). Mais la négociation d'un nouvel accord a achoppé, en 1995, sur la question de la fonction publique. Alors que ses effectifs avaient été réduits de moitié depuis 1986, les recrutements ont repris. Les traitements des 55 000 fonctionnaires guinéens - un seuil de 53 000 agents avait été fixé avec les institutions de Bretton Woods - ont continué de mobiliser la moitié du budget de l'État.
Dix ans après l'ouverture
du pays à l'économie de marché, l'environnement fiscal
et juridique demeurait pour le moins dissuasif. Les investisseurs ne se
sont pas bousculé et les deux millions de Guinéens qui avaient
fui le régime de Sékou Touré sont restés à
l'étranger. Pratiquée partout, jusqu'aux niveaux élevés
de l'État, la corruption, dénoncée par les experts
de la Banque mondiale, a été ouvertement critiquée
par le patronat guinéen, en octobre 1995, pour la première
fois. Fraude et contrebande se sont étendues à tous les marchés:
de l'or au diamant, en passant par les cigarettes et les hydrocarbures.
Aussi le FMI a-t-il vivement recommandé, en septembre 1994, la mise
en chantier d'une réforme judiciaire susceptible de garantir les
droits des opérateurs privés.
La transition démocratique
guinéenne s'est achevée sans susciter le moindre "état
de grâce". Au lendemain des élections législatives
du 11 juin 1995, l'opposition, vaincue, a accusé le Parti de l'unité
et du progrès (PUP, au pouvoir) des mêmes "fraudes et manipulations"
qui avaient entaché le scrutin présidentiel de décembre
1993. Douze formations d'opposition, dont les trois principales, le Rassemblement
du peuple de Guinée (RPG) d'Alpha Condé, le Parti pour le
renouveau et le progrès (PRP) de Siradiou Diallo et l'Union pour
la nouvelle République (UNR) de Ba Mamadou, se sont regroupées
le 14 août 1995 au sein d'une Coordination de l'opposition démocratique
(Codem). Forte de 38 députés (sur 114 sièges), cette
coalition a demandé, en vain, l'ouverture d'un dialogue avec le
pouvoir.
Le climat social, alourdi par la présence de quelque 395 000 réfugiés libériens, est allé se dégradant. Afin d'enrayer la criminalité, l'État a procédé, en 1995, à la retransmission quotidienne des séances de la Cour d'assises de Conakry, laquelle n'a pas hésité à prononcer des condamnations à mort, parfois pour vol à main armée. Arrestations et détentions arbitraires de journalistes et d'opposants ont été dénoncées en novembre 1995 par Amnesty International. La persistance de ces méthodes, appliquées par René Alsény Gomez, ministre de l'Intérieur et "bête noire" de l'opposition, a témoigné d'une certaine continuité avec l'ancien régime dictatorial de Sékou Touré (1958-1984).
Le mécontentement a gagné l'armée. Profitant d'une mutinerie de 2 000 militaires révoltés contre leurs conditions de vie, les 2 et 3 février 1996, des officiers ont tenté de s'emparer du pouvoir. Abandonné par sa garde présidentielle, le général Lansana Conté, chef de l'État, a su, in extremis, tirer parti de la confusion générale suscitée par les pillages des mutins et les erreurs de stratégie des putschistes. Il s'est rallié la troupe en accédant à toutes ses revendications - y compris le limogeage du ministre de la Défense Abdourahmane Diallo. S'il a sauvé son fauteuil, Lansana Conté n'a pas su apaiser les tensions. Il a lui-même affirmé, le 21 février 1996, que le coup de force avait été longuement préparé, avec des "complices civils".
Ces remous ont fait passer l'économie au second plan. Les efforts d'ajustement structurel entamés en 1986 ont permis, en 1995, de maintenir la croissance (4,6 %). Mais la difficulté à recouvrer l'impôt, dans ce pays où l'essentiel de l'économie est non déclarée, a aggravé le déficit budgétaire (8,6 % du revenu national). Premier exportateur mondial de bauxite, la Guinée dispose d'un potentiel minier (fer, or, diamant) et hydraulique encore inexploité.
Ébranlé par la tentative de putsch qui a accompagné la mutinerie militaire des 2 et 3 février 1996, le général-président Lansana Conté a d'abord cherché à reprendre le contrôle de l'armée. Quinze officiers ont été arrêtés dans le cadre d'une information judiciaire ouverte par le parquet de Conakry. A l'annonce de leur propre inculpation, dix soldats ont assassiné, le 22 mars 1996, le colonel Sény Bangoura, commandant du camp Alpha Yaya, d'où était partie la mutinerie. La plupart des inculpés ont ensuite été libérés sans être jugés, à l'exception d'un "noyau" d'une dizaine d'officiers, parmi lesquels Kader Doumbouya, chef du Bataillon autonome des troupes aéroportées (BATA), proche de l'ancien dictateur Sékou Touré et l'un des instigateurs de la tentative de coup d'État. Un mandat d'arrêt a été lancé le 21 avril 1996 contre le commandant Gbago Zoumanigui, lui aussi tenu pour l'un des auteurs de la tentative de putsch. Cet officier se serait réfugié au Mali, puis en Libye, au Burkina Faso et en Sierra Léone.
En quête d'une certaine décrispation, L. Conté a créé, sans réviser la Constitution, un poste de Premier ministre auquel il a nommé, le 9 juillet 1996, Sidya Touré, ex-directeur de cabinet de l'ancien Premier ministre ivoirien Alassane Ouattara. Également chargé de l'Économie, des Finances et du Plan, ce technocrate de cinquante et un ans a dirigé une équipe gouvernementale rénovée et restreinte, marquée par le départ de René Alseny Gomez, ministre de l'Intérieur très redouté.
La stratégie s'est révélée payante: auparavant tendues, les relations de la Guinée avec les institutions financières internationales ont connu une embellie. Un plan de développement sur quinze ans a été défini, le 3 décembre 1996, pour que le pays puisse enfin bénéficier de ses nombreuses richesses naturelles (à commencer par l'eau et les minerais). Un accord pour une seconde "facilité d'ajustement structurel renforcée" a été approuvé le 13 janvier 1997, et une restructuration "exceptionnelle" de la dette publique accordée, le 26 février 1997, par le Club de Paris. Stratégie trop payante? Un "remaniement technique" du gouvernement a déchargé, le 14 février 1997, le Premier ministre du super-portefeuille de l'Économie, des Finances et du Plan, et confiné S. Touré à la stricte "coordination" de l'action gouvernementale.
1999
Une lettre bouleversante sur le cadavre d'un adolescent aura fait découvrir au monde entier la désespérance d'un peuple. Le 2 août 1999, Yaguine Koïta, quatorze ans, et son compagnon d'infortune, Fodé Kountara, quinze ans, sont retrouvés morts dans le train d'atterrissage d'un avion reliant Conakry et Bruxelles. Une dizaine de jours avant d'entreprendre ce voyage insensé, Yaguine écrivait: « Si vous voyez que nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique. » L'émotion est si forte qu'à l'ouverture de la réunion du FMI en septembre, son directeur général, Michel Camdessus, décide de citer, dans son allocution, les dernières lignes de ce jeune Guinéen devenu un symbole.
Etant peu ou prou parvenu, hors de
ses frontières, à redorer le blason de sa gestion économique,
le président Lansana Conté se serait volontiers passé
de cette célébrité funèbre. Même sa réélection
hautement contestée à la tête de l'Etat, en décembre
1998, avait très vite été entérinée.
Ne restait plus qu'à renouveler le premier ministre, en faisant
passer le relais d'un technicien à un autre, en l'occurrence à
Lamine Sidimé, un ancien avocat, président de la Cour suprême.
Celui-ci a eu à préparer deux visites officielles de la plus
haute importance pour le général Conté: en juillet,
celle du président français, Jacques Chirac, qui a inauguré
un barrage hydroélectrique financé par l'Agence française
de développement (AFD), puis en octobre, celle du secrétaire
d'Etat américain, Madeleine Albright.
Dans son environnement régional
immédiat (Guinée-Bissau, Sierra Leone et Liberia), la Guinée
entend, en effet, s'imposer comme un acteur essentiel, mais d'une curieuse
façon. A peine oubliée sa piteuse aventure bissau-guinéenne
de 1998, elle a failli ouvrir, en 1999, un conflit armé avec Monrovia.
Le chef de l'Etat libérien, Charles Taylor, qui accuse Conakry de
soutenir des factions rebelles, s'est alors fait menaçant.
Outre ces velléités
guerrières, les bailleurs de fonds pourraient ne pas apprécier
les conclusions de l'enquête
ouverte dans l'affaire du détournement
présumé de fonds massifs au sein de la société
Friguia, qui exploite la principale richesse du pays, la bauxite. L'avant-projet
de budget 2000, pétri d'austérité, pourrait ne pas
suffire à les convaincre si le scandale venait à éclabousser
le gouvernement.
Source :
L'etat du Monde 1981-1998

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier