
LA DETTE EXTERIEURE ET LES PROGRAMMES D'AJUSTEMENT STRUCTUREL
Quelques notions économiques :
- PNB : Produit national brut; c'est l'indicateur le plus connu et le plus utilisé au niveau internationale. Le PNB c'est ce qu'une nation produit chaque année à partir de ses propres ressources. Il est égal au Produit intérieur brut (PIB) additionné des revenus rapatriés par les travailleurs et les capitaux nationaux à l'étranger, diminués des revenus exportés par les travailleurs et les capitaux étrangers présents dans le pays. Selon les systèmes de comptabilité nationale, les pays adoptent le PNB ou le PIB.
- PIB : Produit intérieur brut; il mesure la richesse crée dans le pays pendant l'année, en additionnant la valeur ajoutée dans les différentes branches.
Le Gabon avait en 1990, un PNB par habitant estimé à 3000 dollars EU, légèrement supérieur à celui de l'ile Maurice (2250 dollars) mais bien au delà de celui du Maroc (750 dollars). Est-ce à dire que le niveau de vie au Gabon est supérieur à celui de l'ile Maurice ou à celui du Maroc ?
La Côte d'Ivoire qui a un PNB supérieur à celui du Kenya a un taux d'alphabétisation plus bas et un taux de mortalité plus élevé (53.8% contre 69% dans le premier cas et 92 pour mille contre 68 pour mille dans le deuxième). Le Koweit a un PNB par habitant supérieur à celui de beaucoup de pays occidentaux sans être pour autant classé parmi les pays développés
- IDH : Indice du développement humain; cet indicateur a la prétention de mesurer le développement en y ajoutant une dimension sociale et humaine. C'est un indicateur composite qui est le résultat d'un calcul associant à la fois des indicateurs de la croissance économique et un ensemble de paramètres du progrès social. Sona adhérence à la réalité semble plus élevé que celle du PNB, mais a le désavantage de dépendre de plusieurs paramètres. Son calcul est laborieux et coûteux et les données sont souvent difficiles à obtenir...
PNB ou IDH, les indicateurs ne donnent cependant qu'une image instantanée et souvent superficielle de la réalité. Les subtilités historiques, sociales ou culturelles qui gouvernent les différents modes de formation et de distribution de richesse nationale dans la plupart des pays en développement ne sont pas nécessairement pris en compte par ces indicateurs.
Vous aurez l'occasion, en parcourant
les pages qui suivent, d'avoir accès à des données
économiques sur les différents pays africains étudiés.
Il faut savoir que ces données proviennent, pour la plupart, d'institutions
internationales telles que le FMI et la Banque Mondiale. Ce sont ces institutions
internationales qui dressent le "bilan de santé" des pays africains
en tenant compte uniquement de paramètres fixés par elles
tels que : le taux de croissance économique, la réduction
des déséquilibres financiers, la privatisation des entreprises
d'Etat, le rythme de libéralisation du commerce et du marché....
Les institutions internationales ont déclaré ces dernières
années que l'Afrique se porte mieux, puisque son PIB est passé
de 0.9% en 1994 à 5.6% en 1996 et que 31 pays enregistrent maintenant
une croissance positive par habitant.
Je me propose, dans les lignes qui
vont suivre, de montrer que ces chiffres ne reflètent absolument
pas le niveau de vie des populations africaines...
L'aspiration des populations africaines
à "jouir" des bienfaits de la démocratie, après des
années passées sous des régimes militaires et dictatoriaux,
se retrouve mise à mal à cause, entre autres, des programmes
dictés par les institutions internationales.
La nouvelle classe politique, née
à la faveur d'élections pluralistes, a le dos au mur. Elle
n'a ni les moyens ni la possibilité de satisfaires les besoins des
électeurs et des électrices, alors qu'elle doit en principe
répondre devant ceux-ci. La dette extérieure et la dépendance
financière sont la cause de cette situation : sitôt élus,
les acteurs politiques, s'ils veulent se maintenir au pouvoir, sont obligés
d'adopter un cadre macroéconomique qui répond plus aux exigences
des créanciers qu'aux besoins nationaux en emplois, écoles,
soins de santé, administration, logement, eau potable...
Il n'est pas dans mon intention, du moins dans l'immédiat, de revenir sur les pourquoi de la dette extérieure des pays africains : les responsabilités sont multiples. Disons simplement que la dette n'a pas cessé d'augmenter depuis 1962 : à l'époque, elle était de 3 milliards de dollars; puis la dette à long terme est passée à 7.6 milliards de dollars en 1972. La dette totale avoisinait les 69 milliards de dollars en 1982 pour atteindre 175 milliards de dollars en 1991, selon la Banque Mondiale. On pouvait déja dire en 1963 que les pays emprunteurs devaient souvent s'acquitter de leurs dettes avant même que les projets financés par l'emprunt aient eu le temps de produire. Pour en finir avec la dette, disons simplement qu'en 1970, la dette extérieure augmentait de 15% par an et deux fois plus vite que ce que rapportaient les exportations...!!
Toujours est-il qu'à l'heure
actuelle, la proportion des pauvres augmente au fur et à mesure
que les pays africains améliorent leurs performances macroéconomiques..!!
La situation est explosive car des
hommes élus à la faveur d'élections pluralistes se
retrouvent très vite discrédités en suivant les mesures
dictées par les institutions internationales... à quoi sert
la démocratie si l'homme et la femme de la rue se retrouvent dans
une situation de pauvreté pire qu'à l'époque des dictateurs
et des militaires..??
Certains en arrivent à espérer
la fin de la démocratie tant leur pouvoir d'achat à diminuer
suite, par exemple, à la dévaluation du franc CFA survenue
au Mali en 1994...le pouvoir d'achat, déja faible, a été
réduit de moitié..!! La dévaluation du franc CFA au
Mali a eu comme conséquence le doublement de l'encours et du service
de la dette extérieure dont la quasi-totalité est libellée
en devises extérieures.
Non seulement la dévaluation
du franc CFA a réduit le pouvoir d'achat mais en plus, l'information
n'a pas été partagée avec la population qui n'a pas
eu la possiblitié de se prononcer...En dépit du coût
social et politique élevé de la dévaluation, les monétaristes
continuent à penser que l'Afrique ne peut pas continuer à
profiter d'un pouvoir d'achat que l'état de ses économies
ne justifie pas. Une monnaie, selon eux, ne peut pas être durablement
forte dans une économie faible.
Le service du remboursement de la
dette coûte chaque année, à un pays comme le Mali,
quatre fois le montant des budgets de santé et d'éducation
: il constitue le premier poste de dépense budgétaire.
Selon la CEA (Commission économique
africaine), le ratio de la dette africaine, par rapport au PNB, est passé
de 38% au début des années 80 à 101% en 1991 pour
atteindre 108,2% en 1994, en raison de la stagnation des recettes d'exportation,
mais aussi sous l'effet des opérations de rééchelonnement
et de l'accumulation des arrièrés (arrièrés
de la dette=66 milliards de dollars).
Vivre au dessus de ses moyens pour
un pays consiste à permettre une émission monétaire
trop lâche, susciter une forte demande, recruter de nombreux agents
de l'Etat, octroyer des bourses, accorder des subventions et autres largesses
que l'intégrisme monétaire abhorre.
Un gouvernement qui commet de telles
fautes est obligé de se soumettre à la cure d'austérité
de l'ajustement structurel. Elle comporte deux étapes distinctes
: d'une part la stabilité macroéconomique à court
terme qui se traduit par la libéralisation des prix, l'austérité
fiscale, la dévaluation et, d'autre part, les réformes structurelles
qui, mises en oeuvre simultanément ou parallèlement, consacrent
le dépérissement de l'Etat, la libéralisation du commerce
et du système bancaire, la privatisation des entreprises et sociétés
d'Etat, la compression de l'emploi et le gel du recrutement à la
fonction publique. Tout pays endetté qui sollicite des fonds du
FMI et de la Banque Mondiale doit appliquer ces mesures qui, en principe,
lui permettent d'améliorer sa situation économique, d'être
compétitif, d'attirer les investissements étrangers et de
réduire son déficit public. Cette recette "miracle" se négocie
entre les institutions et les gouvernants sans l'avis et l'approbation
des gouvernés. Dans le cadre de la privatisation excessive, est-il
logique que de grandes entreprises de service public, en position de monopole,
passent sous le contrôle de repreneurs quelconques, notamment de
celui qui sera le plus offrant, et qui peut être un étranger
??
Le but avoué des programmes
d'ajustement structurel est de restructurer l'économie pour retrouver
la croissance ainsi que de disposer de perspectives réelles de développement.
Mais il faut souligner que ceux qui dictent ces programmes s'imitient réellement
dans la vie politique et économique du pays : dès les premiers
programmes, les bailleurs de fonds ont exigé la privatisation des
entreprises publiques et la cession des parts ou actions détenues
par l'Etat dans les sociétés d'économie mixte. Le
rôle des bailleurs de fonds, aussi experts soient-ils, est de soutenir
le gouvernement, et non pas de se substituer à lui...Cette ingérence
se retrouve effective dans tous les secteurs, y compris les domaines dans
lesquels les conséquences se sont révélées
désatreuses : éducation , santé, population, emploi,
développement rura, environnement, secteur minier, industrie, transports,
comunication, énergie, culture, planification du développement
et gestion macroéconomique, décentralisation, gouvernance,
justice......Son omniprésence lui premet d'exercer son influence
à tous les niveaux, mais aussi de s'assurer que toutes les interventions
participent à l'ouverture de l'économie au marché
mondiale.
De nos jours, le bilan de ces programmes
d'ajustement structurel sont catastrophiques : la plupart des pays sous
ajustement sont passés de la stagnation au déclin : les déficits
alimentaires ont atteint des proportions inquiétantes, le chômage
s'est aggravé, la sous utilisation de la capacité industrielle
s'est généralisée et la détérioration
de l'environnement menace la survie des Africains.
Les pays africains en sont arrivés
à une telle situation où plus ils paient plus ils s'appauvrissent
: les 48 pays de la région ont accumulé des arrièrès
énormes : 48 milliards de dollars en 1996. Cette situation d'appauvrissement,
qui est encore plus visible au niveau de la population, va encourager l'émergence
des marchés parallèles, de l'économie informelle,
de la corruption, des pots-de-vin, du clientélisme politique, de
braconnage....
Que dire encore des pays qui ont suivi à la lettre les programmes d'ajustement et qui se retrouvent dans une situation sociale explosive. C'est le cas du Zimbabwe qui, de 1986 à 1991, a remboursé plus de 2.6 milliards de dollars à ses créanciers au titre du service de la dette et qui était autosuffisant ? Ce pays avait reçu, depuis son indépendance, 9 prêts de la Banque mondiale et 4 crédits de l'IDA d'un montant de 649 milliards de dollars : il n'avait pas besoin du Programme Economique d'Ajustement Structurel. Celui-ci lui fut imposé comme pour prouver qu'aucun pays ne peut se passer de la médecine de cheval du FMI et de la Banque Mondiale. Comme conséquences, le Zimbabwe importe maintenant des denrées alimentaires et les infrastrcutures de la santé et de l'éducation naguère parmi les meilleures d'Afrique se sont considérablement dégradées. Le gouvernement de ce pays se trouve confronté à des grêves à répétition et des émeutes, dont la violente manifestation de 1988 pour la baisse des produits de première nécessité.
N'oublions pas que la Banque Mondiale
dispose avec le FMI des fonds dont les Etats ont besoin : ils ont la possibilité
d'influencer d'autres sources de financement; ils assujetissent l'octroi
des emprunts à l'application rigoureuse des politiques qu'ils ont
conçues eux-mêmes pour les pays. Ils ne répondent pas
de leurs propres fautes, ni devant les citoyens des pays qu'elles induisent
en erreur et endettent, ni devant leurs conseils d'administration dont
les membres sont eux-mêmes nommés - et non élus - dans
de nombreux cas par des régimes non démocratiques.
Certains pays, décrétés
"mauvais élèves" par les institutions internationales, voient
pleuvoir sur eux des sanctions économiques comme la diminution de
l'aide, ce qui touche bien entendu en premier les populations.
Pour terminer, citons la phrase de Henry Kissinger, ancien secrétaire d'Etat américain : " si les dirigeants politiques peuvent infliger à leurs populations un certain degré de souffrance pour stabiliser les économies nationales, ils ne sauraient survivre s'ils se font les avocats d'une austérité quasi éternelle sur la base de directives édictées par l'étranger ".

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier