Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Les dangers d'une lecture simpliste des données économiques

LES DANGERS QUE CONSTITUENT UNE LECTURE SIMPLISTE DES SEULES DONNEES ECONOMIQUES
LA DETTE EXTERIEURE ET LES PROGRAMMES D'AJUSTEMENT STRUCTUREL

Quelques notions économiques :

Le PNB, considéré globalement, reflète la capacité de production d'une nation et le volume de sa richesse; quand on le rapporte à la population totale, il permet de déterminer la richesse individuelle des citoyens d'une nation (PNB par habitant). C'est sous cette forme qu'on l'utilise pour classifier les pays selon leur niveau de richesse. La plus grande critique qu'on lui adresse est celle d'ignorer la distribution sociale de la richesse, ce qui d'une part, donne une idée peu réelle de la vraie richesse ou pauvreté d'une nation et d'autre part, fausse la comparaison des niveaux de vie entre pays.
Le Gabon avait en 1990, un PNB par habitant estimé à 3000 dollars EU, légèrement supérieur à celui de l'ile Maurice (2250 dollars) mais bien au delà de celui du Maroc (750 dollars). Est-ce à dire que le niveau de vie au Gabon est supérieur à celui de l'ile Maurice ou à celui du Maroc ?
La Côte d'Ivoire qui a un PNB supérieur à celui du Kenya a un taux d'alphabétisation plus bas et un taux de mortalité plus élevé (53.8% contre 69% dans le premier cas et 92 pour mille contre 68 pour mille dans le deuxième). Le Koweit a un PNB par habitant supérieur à celui de beaucoup de pays occidentaux sans être pour autant classé parmi les pays développés Cet indicateur relève ce que le PNB cache : les insuffisances en matière de progrès social, les inégalités d'accès à l'éducation, aux services de santé de base ou à un environnement propre et sans danger, ainsi que les discriminations en matière de libertés humaines, politiques et économiques.
PNB ou IDH, les indicateurs ne donnent cependant qu'une image instantanée et souvent superficielle de la réalité. Les subtilités historiques, sociales ou culturelles qui gouvernent les différents modes de formation et de distribution de richesse nationale dans la plupart des pays en développement ne sont pas nécessairement pris en compte par ces indicateurs.


Vous aurez l'occasion, en parcourant les pages qui suivent, d'avoir accès à des données économiques sur les différents pays africains étudiés. Il faut savoir que ces données proviennent, pour la plupart, d'institutions internationales telles que le FMI et la Banque Mondiale. Ce sont ces institutions internationales qui dressent le "bilan de santé" des pays africains en tenant compte uniquement de paramètres fixés par elles tels que : le taux de croissance économique, la réduction des déséquilibres financiers, la privatisation des entreprises d'Etat, le rythme de libéralisation du commerce et du marché.... Les institutions internationales ont déclaré ces dernières années que l'Afrique se porte mieux, puisque son PIB est passé de 0.9% en 1994 à 5.6% en 1996 et que 31 pays enregistrent maintenant une croissance positive par habitant.
Je me propose, dans les lignes qui vont suivre, de montrer que ces chiffres ne reflètent absolument pas le niveau de vie des populations africaines...

L'aspiration des populations africaines à "jouir" des bienfaits de la démocratie, après des années passées sous des régimes militaires et dictatoriaux, se retrouve mise à mal à cause, entre autres, des programmes dictés par les institutions internationales.
La nouvelle classe politique, née à la faveur d'élections pluralistes, a le dos au mur. Elle n'a ni les moyens ni la possibilité de satisfaires les besoins des électeurs et des électrices, alors qu'elle doit en principe répondre devant ceux-ci. La dette extérieure et la dépendance financière sont la cause de cette situation : sitôt élus, les acteurs politiques, s'ils veulent se maintenir au pouvoir, sont obligés d'adopter un cadre macroéconomique qui répond plus aux exigences des créanciers qu'aux besoins nationaux en emplois, écoles, soins de santé, administration, logement, eau potable...

Il n'est pas dans mon intention, du moins dans l'immédiat, de revenir sur les pourquoi de la dette extérieure des pays africains : les responsabilités sont multiples. Disons simplement que la dette n'a pas cessé d'augmenter depuis 1962 : à l'époque, elle était de 3 milliards de dollars; puis la dette à long terme est passée à 7.6 milliards de dollars en 1972. La dette totale avoisinait les 69 milliards de dollars en 1982 pour atteindre 175 milliards de dollars en 1991, selon la Banque Mondiale. On pouvait déja dire en 1963 que les pays emprunteurs devaient souvent s'acquitter de leurs dettes avant même que les projets financés par l'emprunt aient eu le temps de produire. Pour en finir avec la dette, disons simplement qu'en 1970, la dette extérieure augmentait de 15% par an et deux fois plus vite que ce que rapportaient les exportations...!!

Toujours est-il qu'à l'heure actuelle, la proportion des pauvres augmente au fur et à mesure que les pays africains améliorent leurs performances macroéconomiques..!!
La situation est explosive car des hommes élus à la faveur d'élections pluralistes se retrouvent très vite discrédités en suivant les mesures dictées par les institutions internationales... à quoi sert la démocratie si l'homme et la femme de la rue se retrouvent dans une situation de pauvreté pire qu'à l'époque des dictateurs et des militaires..??

Certains en arrivent à espérer la fin de la démocratie tant leur pouvoir d'achat à diminuer suite, par exemple, à la dévaluation du franc CFA survenue au Mali en 1994...le pouvoir d'achat, déja faible, a été réduit de moitié..!! La dévaluation du franc CFA au Mali a eu comme conséquence le doublement de l'encours et du service de la dette extérieure dont la quasi-totalité est libellée en devises extérieures.
Non seulement la dévaluation du franc CFA a réduit le pouvoir d'achat mais en plus, l'information n'a pas été partagée avec la population qui n'a pas eu la possiblitié de se prononcer...En dépit du coût social et politique élevé de la dévaluation, les monétaristes continuent à penser que l'Afrique ne peut pas continuer à profiter d'un pouvoir d'achat que l'état de ses économies ne justifie pas. Une monnaie, selon eux, ne peut pas être durablement forte dans une économie faible.
Le service du remboursement de la dette coûte chaque année, à un pays comme le Mali, quatre fois le montant des budgets de santé et d'éducation : il constitue le premier poste de dépense budgétaire.
Selon la CEA (Commission économique africaine), le ratio de la dette africaine, par rapport au PNB, est passé de 38% au début des années 80 à 101% en 1991 pour atteindre 108,2% en 1994, en raison de la stagnation des recettes d'exportation, mais aussi sous l'effet des opérations de rééchelonnement et de l'accumulation des arrièrés (arrièrés de la dette=66 milliards de dollars).

Vivre au dessus de ses moyens pour un pays consiste à permettre une émission monétaire trop lâche, susciter une forte demande, recruter de nombreux agents de l'Etat, octroyer des bourses, accorder des subventions et autres largesses que l'intégrisme monétaire abhorre.
Un gouvernement qui commet de telles fautes est obligé de se soumettre à la cure d'austérité de l'ajustement structurel. Elle comporte deux étapes distinctes : d'une part la stabilité macroéconomique à court terme qui se traduit par la libéralisation des prix, l'austérité fiscale, la dévaluation et, d'autre part, les réformes structurelles qui, mises en oeuvre simultanément ou parallèlement, consacrent le dépérissement de l'Etat, la libéralisation du commerce et du système bancaire, la privatisation des entreprises et sociétés d'Etat, la compression de l'emploi et le gel du recrutement à la fonction publique. Tout pays endetté qui sollicite des fonds du FMI et de la Banque Mondiale doit appliquer ces mesures qui, en principe, lui permettent d'améliorer sa situation économique, d'être compétitif, d'attirer les investissements étrangers et de réduire son déficit public. Cette recette "miracle" se négocie entre les institutions et les gouvernants sans l'avis et l'approbation des gouvernés. Dans le cadre de la privatisation excessive, est-il logique que de grandes entreprises de service public, en position de monopole, passent sous le contrôle de repreneurs quelconques, notamment de celui qui sera le plus offrant, et qui peut être un étranger ??
Le but avoué des programmes d'ajustement structurel est de restructurer l'économie pour retrouver la croissance ainsi que de disposer de perspectives réelles de développement. Mais il faut souligner que ceux qui dictent ces programmes s'imitient réellement dans la vie politique et économique du pays : dès les premiers programmes, les bailleurs de fonds ont exigé la privatisation des entreprises publiques et la cession des parts ou actions détenues par l'Etat dans les sociétés d'économie mixte. Le rôle des bailleurs de fonds, aussi experts soient-ils, est de soutenir le gouvernement, et non pas de se substituer à lui...Cette ingérence se retrouve effective dans tous les secteurs, y compris les domaines dans lesquels les conséquences se sont révélées désatreuses : éducation , santé, population, emploi, développement rura, environnement, secteur minier, industrie, transports, comunication, énergie, culture, planification du développement et gestion macroéconomique, décentralisation, gouvernance, justice......Son omniprésence lui premet d'exercer son influence à tous les niveaux, mais aussi de s'assurer que toutes les interventions participent à l'ouverture de l'économie au marché mondiale.

De nos jours, le bilan de ces programmes d'ajustement structurel sont catastrophiques : la plupart des pays sous ajustement sont passés de la stagnation au déclin : les déficits alimentaires ont atteint des proportions inquiétantes, le chômage s'est aggravé, la sous utilisation de la capacité industrielle s'est généralisée et la détérioration de l'environnement menace la survie des Africains.
Les pays africains en sont arrivés à une telle situation où plus ils paient plus ils s'appauvrissent : les 48 pays de la région ont accumulé des arrièrès énormes : 48 milliards de dollars en 1996. Cette situation d'appauvrissement, qui est encore plus visible au niveau de la population, va encourager l'émergence des marchés parallèles, de l'économie informelle, de la corruption, des pots-de-vin, du clientélisme politique, de braconnage....

Que dire encore des pays qui ont suivi à la lettre les programmes d'ajustement et qui se retrouvent dans une situation sociale explosive. C'est le cas du Zimbabwe qui, de 1986 à 1991, a remboursé plus de 2.6 milliards de dollars à ses créanciers au titre du service de la dette et qui était autosuffisant ? Ce pays avait reçu, depuis son indépendance, 9 prêts de la Banque mondiale et 4 crédits de l'IDA d'un montant de 649 milliards de dollars : il n'avait pas besoin du Programme Economique d'Ajustement Structurel. Celui-ci lui fut imposé comme pour prouver qu'aucun pays ne peut se passer de la médecine de cheval du FMI et de la Banque Mondiale. Comme conséquences, le Zimbabwe importe maintenant des denrées alimentaires et les infrastrcutures de la santé et de l'éducation naguère parmi les meilleures d'Afrique se sont considérablement dégradées. Le gouvernement de ce pays se trouve confronté à des grêves à répétition et des émeutes, dont la violente manifestation de 1988 pour la baisse des produits de première nécessité.

N'oublions pas que la Banque Mondiale dispose avec le FMI des fonds dont les Etats ont besoin : ils ont la possibilité d'influencer d'autres sources de financement; ils assujetissent l'octroi des emprunts à l'application rigoureuse des politiques qu'ils ont conçues eux-mêmes pour les pays. Ils ne répondent pas de leurs propres fautes, ni devant les citoyens des pays qu'elles induisent en erreur et endettent, ni devant leurs conseils d'administration dont les membres sont eux-mêmes nommés - et non élus - dans de nombreux cas par des régimes non démocratiques.
Certains pays, décrétés "mauvais élèves" par les institutions internationales, voient pleuvoir sur eux des sanctions économiques comme la diminution de l'aide, ce qui touche bien entendu en premier les populations.

Pour terminer, citons la phrase de Henry Kissinger, ancien secrétaire d'Etat américain : " si les dirigeants politiques peuvent infliger à leurs populations un certain degré de souffrance pour stabiliser les économies nationales, ils ne sauraient survivre s'ils se font les avocats d'une austérité quasi éternelle sur la base de directives édictées par l'étranger ".


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier