Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse géopolitique du Kenya
ANALYSE GEOPOLITIQUE DU PAYS

Le Kenya a longtemps passé pour une vitrine du développement libéral, pour un point d'appui solide des États-Unis sur les bords de l'océan Indien. Son accession à l'indépendance avait pourtant inquiété. Aujourd'hui, son avenir inquiète à nouveau : un gouvernement autoritaire et affaibli contrôle de plus en plus mal territoire et population. Une crise politique pourrait y connaître une ampleur particulière. Comment s'explique cette histoire en dents de scie ?

De la colonisation à l'indépendance

Le Kenya comprend trois ensembles régionaux : au centre et à l'ouest, de hautes terres bien arrosées, aux sols souvent fertiles, très densément peuplées ; au nord et à l'est, des immensités subdésertiques exploitées surtout par des pasteurs somalis et boran, avant-gardes de groupes mieux représentés en Somalie et en Éthiopie ; enfin, une mince bande côtière peuplée de Swahili ¨ islamisés. Sur les hautes terres s'est développée une colonisation agricole européenne qui bénéficiait de 30 000 km², quasi d'un seul tenant, au centre et de part et d'autre du fossé du Rift ; cette surface fut divisée en ranches, en grandes exploitations de polyculture et d'élevage ou en plantations de café, thé et sisal. Les terres africaines furent réparties en réserves tribales, ce qui figea à la fois territoires et statuts ethniques jusque-là fort mouvants selon un système de type sud-africain, même si les réserves noires étaient proportionnellement beaucoup plus étendues.

Bénéficiant du quasi-monopole de la production d'exportation, les exploitations européennes n'ont longtemps subsisté que grâce à l'abondance de la main-d'oeuvre noire, notamment les squatters kikuyu et luo qui bénéficiaient d'une portion de terre en échange de leur travail. La modernisation de l'agriculture européenne après l945 fit apparaître un excédent de main-d'oeuvre africaine et conduisit à des expulsions. Ce fut l'une des origines de la rébellion mau-mau (1952-1956) qui toucha le pays kikuyu et les  terres blanches .

La rébellion avait d'autres motifs, notamment l'hostilité aux chefs  inventés  par les colonisateurs et considérés comme des collaborateurs. Après la répression et l'emprisonnement des principaux leaders, dont Jomo Kenyatta, les Anglais voulurent, avec le plan Swynnerton, trouver un remède dans la modernisation de l'agriculture africaine, fondée sur le remembrement, la délivrance de titres fonciers et l'introduction de cultures commerciales intensives. Succès technique, l'opération aggrava les inégalités foncières, excluant de la propriété nombre de petits tenanciers.

A l'indépendance, la situation foncière ne fut pas remise en cause par Kenyatta qui, devenu président, chaussa les bottes du colonisateur. Les mêmes principes furent peu à peu appliqués à toutes les régions agricoles : le Kenya est le seul pays d'Afrique où la propriété privée de la terre soit généralisée, mais aussi l'un de ceux où le nombre de ruraux sans terre est le plus élevé. La structure foncière des anciennes  terres blanches  n'a guère été modifiée : 400 000 hectares, assez médiocres, furent rachetés aux Européens et lotis au profit de 34 000 familles, dans des périmètres définis selon des critères tribaux ; des lotissements ponctuels furent réalisés par la suite, mais l'essentiel des grandes propriétés a subsisté, de plus en plus souvent aux mains de la nouvelle  élite  kenyane. Les anciens Mau-Mau ayant été pratiquement exclus, leurs revendications foncières s'expriment encore sourdement et inquiètent les dirigeants.

Si l'on a pu maintenir la paix sans désamorcer les problèmes fonciers qui se font de plus en plus graves du fait de la croissance démographique, c'est grâce aux formes de contrôle politique et, pendant deux décennies, à une relative prospérité. Celle-ci permettait à une forte minorité d'intensifier sa production et autorisait une redistribution clientéliste des fruits de la croissance, système géré par l'Union nationale africaine du Kenya (KANU), parti unique de fait, puis de droit en 1982. La KANU est un rassemblement de clientèles locales, tenues par des leaders, membres du Parlement et très souvent ministres, veillant à favoriser leur circonscription : un  paroquialisme  clientéliste régulé par une administration vigoureusement tenue en main par le président (¨clientélisme).

Une question foncière exceptionnellement grave

Mais la gestion des conflits devint de plus en plus difficile. Cela tenait certes à la croissance démographique, extrêmement forte, mais aussi à l'évolution de la situation économique et sociale. Le passage de pouvoir du Kikuyu Jomo Kenyatta au Kalenjin Daniel Arap Moi, en 1978, se fit légalement mais non sans tensions. Arap Moi joua des divisions au sein des Kikuyu pour placer ses hommes dans l'administration et dans les institutions financières, mais le renforcement de la technocratie, rendu nécessaire par la crise, brima les clans locaux. L'emprise présidentielle a toujours été moins forte sur les villes, moins dépendantes de la manne gouvernementale grâce aux impôts locaux ; or l'exode rural, longtemps modéré, semble s'amplifier, compte tenu de la raréfaction de la terre : Nairobi croîtrait maintenant à raison de 15 % l'an ! Le monde urbain est mal maîtrisé, les scandaleux contrastes de niveau de vie poussent à la violence  : en témoignent les graves émeutes qui accompagnèrent la tentative de coup d'État de 1982.

On assiste d'autre part à une multiplication des  affaires  financières et criminelles, qui affaiblissent la crédibilité du gouvernement. En 1990, le meurtre du ministre des Affaires étrangères, Robert Ouko, soucieux de  moralisation , meurtre dans lequel fut compromis le ministre Nicholas Biwott, a clairement manifesté le poids de ce qui est souvent comparé à la mafia ¨ sicilienne.

Les raisons de ce pourrissement résident dans la surenchère des pays industriels, intéressés par un marché jugé encore solvable, mais aussi dans la mutation de l'économie kenyane après la rupture, en 1977, de la Communauté économique est-africaine, qui avait permis au Kenya, en avance par rapport à la Tanzanie et à l'Ouganda, une remarquable croissance industrielle (10 % par an). La reconversion s'est opérée au bénéfice des réseaux commerciaux, largement tenus par les Indiens, sous forme de marché noir (le magendo), jouant sur la pénurie qui régnait dans les pays voisins. Le Kenya a trouvé un intérêt périlleux au maintien du désordre économique et social sur sa périphérie, mais son équilibre en a été profondément affecté.

Aujourd'hui, les espaces ruraux sont de plus en plus zone d'insécurité. La périphérie pastorale, mal contrôlée et parcourue par des populations oromo ¨, somalies et turkana en rapports constants avec les pays voisins, a toujours été au Kenya un problème géopolitique majeur. La crise du contrôle des territoires pastoraux l'atteint aujourd'hui au même titre que les pays limitrophes, et la  barrière sanitaire  constituée par les périmètres irrigués de la Tana et bientôt de la Turkwell paraît assez dérisoire. Qui plus est, le coeur du Kenya  utile , le Rift, est gagné par la crise agraire : un grand nombre de colons kikuyu, chassés par les Masai ¨ ou les Kalenjin constitue une masse de réfugiés.

Enfin, la fin de la guerre froide affaiblit la position géostratégique du Kenya. La base de Mombasa ne présente plus le même intérêt, maintenant que l'ex-Union soviétique ne joue plus un rôle majeur dans l'océan Indien ; elle n'a guère servi lors de la guerre du Golfe. On comprend dès lors que les États-Unis, comme la Grande-Bretagne, soient aujourd'hui davantage sensibles aux multiples atteintes aux droits de l'homme, révélées au Kenya par une presse restée fort libre de ton selon les traditions britanniques. Le régime n'a guère été relégitimé par le rétablissement du multipartisme. Arap Moi cherche à prendre appui sur les églises fondamentalistes et, par ce biais, sur une part de l'opinion américaine, mais il ne tient peut-être en place que par la crainte du chaos qui menace des villes prolétarisées et des campagnes où la question foncière s'aggrave constamment.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier