Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles extraits de la presse internationale
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Données générale en 1987

SUPERFICIE: 583 000 kilomètres carrés.

POPULATION: 20,4 millions d'habitants (tous les chiffres sont de 1985).

PNB/HAB: 290 dollars.

DETTE: 4,2 milliards de dollars.

PRINCIPALES SOURCES DE DEVISES: café, thé, tourisme.

ESPÉRANCE DE VIE: 54 ans.

MORTALITÉ INFANTILE: 91 pour mille.

EVOLUTION POLITIQUE

1895: instauration du protectorat britannique.

DÉCEMBRE 1963: accession à l'indépendance. Le Kenya African National Union (KANU) s'assure le monopole du pouvoir.

AOÛT 1978: mort de Jomo Kenyatta, père de l'indépendance. Il est remplacé à la tête de l'Etat par M. Daniel Arap Moï.

LE KENYA ET LA FRAGILITE

CITÉ en exemple pour s'être conformé aux exigences du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, le Kenya, principal allié des Etats-Unis dans l'Est africain, s'enfonce dans l'inégalité: chômage des jeunes, expulsions de travailleurs étrangers, effondrement du salaire minimum, violence urbaine, droits de l'homme foulés au pied... Les remous s'amplifient autour du président Daniel Arap Moï, alors qu'augmente le nombre de conseillers militaires israéliens et que Nairobi paraît tenté de renouer ses relations avec Jérusalem.

Avec l'intégration du Kenya dans le dispositif de la Force de déploiement rapide américaine, s'est ouvert une nouvelle phase dans l'histoire du pays. Les accords semi-secrets signés en juin 1980 (1) donnaient aux militaires des Etats-Unis accès au port et à l'aéroport de Mombasa sur l'océan Indien, ainsi qu'aux terrains d'aviation de Nairobi, de Nanuki dans la province centrale et de Wajir dans le désert de la région du nord-est habité principalement par des pasteurs somaliens. De cette alliance, seuls tirèrent bénéfice le personnel politique - qui reçut de substantiels pots-de-vin - et les propriétaires des hôtels, maisons de passe et casinos, où des milliers de soldats de la flotte américaine venaient se délasser. Cet afflux d'argent accentua la concentration des richesses dans un petit cercle de la bourgeoisie, qui avait déjà prospéré de manière spectaculaire sous Kenyatta. De surcroît, le développement de la prostitution entraîna une exploitation des femmes encore inégalée.

Pour les Etats-Unis, la priorité donnée à leurs relations avec le Kenya avait une signification régionale et continentale qui dépassait de loin les quelques profits retirés des ventes d'équipements militaires ou les possibilités de fréquenter les bars et les plages offertes à leurs marins. Enserré entre l'Ethiopie marxiste, la Tanzanie socialiste, le régime, faible et discrédité, de M. Siad Barré en Somalie et l'Ouganda instable du temps de M. Oboté, le Kenya apparaissait comme le seul allié fiable de l'Occident.

Sur le terrain diplomatique, les autorités kényanes se sont ainsi prêtées à diverses tentatives pour modifier le cours des événements en Afrique. Elles ont aidé les Israéliens dans leurs efforts pour renouer avec les Etats du continent; elles ont fait pression sur l'Organisation de l'unité africaine pour tenter de bloquer la relance des négociations entre le Maroc et le Front Polisaro dans le conflit du Sahara occidental; elles ont fourni un asile, du travail et des papiers aux opposants au régime du FRELIMO du Mozambique; et, surtout, elles ont combiné diplomatie et intervention militaire pour empêcher l'accession au pouvoir, dans l'Ouganda voisin, de M. Yoweri Museveni et de l'armée de résistance nationale (NRA).

Nairobi était devenu à la fois un lieu de surveillance de l'insurrection ougandaise et un contrepoids à l'influence des Tanzaniens auprès d'elle. En août 1985, après l'effondrement du régime de M. Milton Oboté à Kampala, des pourparlers furent entamés entre la nouvelle junte militaire ougandaise, dirigée par le général Tito Okello, et M. Museveni. Toujours présents militairement dans le pays, les Britanniques contribuèrent alors à faire porter M. Moï, le chef de l'Etat kényan, à la présidence des négociations. Comme les Américains, les Britanniques entendaient, en se servant du prestige rehaussé de M. Moï, enfermer M. Museveni dans le piège d'une coalition gouvernementale faible et divisée, où il ne serait qu'un partenaire de second plan. Mais on sait comment la manoeuvre a échoué (2): la NRA accéda seule au pouvoir en janvier 1986.

Les négociations de Nairobi donnèrent lieu à des scènes étonnantes. La foule, massée pour assister aux allées et venues des négociateurs, réservait ses applaudissements à M. Museveni et boudait son propre président. Dans une société marquée par la répression, les apparitions du dirigeant de la NRA fournissaient une occasion rare de manifester contre les choix économiques et diplomatiques du régime.

Alors que 30 % des Kényans vivent au-dessous du seuil de pauvreté, les inégalités ne cessent de s'aggraver. Depuis 1978, le produit national brut (PNB) par habitant a diminué annuellement de 1 %, et aujourd'hui plus de un million de paysans ne possèdent pas de terres. Entre 1978 et 1984, le pourcentage des citoyens "sans ressources connues" a plus que doublé (3). Durant la première moitié de la décennie 80, le salaire minimum réel a chuté de 36 % tandis que le salaire industriel moyen diminuait de 23 %. Au cours de la même période, les producteurs de céréales voyaient leurs ressources augmenter de 71 % en termes réels et les producteurs de denrées destinées à l'exportation de 49 %. Ces hausses bénéficiaient principalement aux compagnies multinationales et à la grande bourgeoisie kényane.

En 1986, le pays a connu un "mini-boom" illusoire, avec la progression de 5 % du PNB grâce aux recettes records tirées des trois principales richesses du pays: café, thé, tourisme. Depuis, les prix mondiaux du café et du thé ont chuté tandis que l'industrie du tourisme - dont les clients viennent en particulier de RFA - est plus durement frappée par la diffusion du SIDA parmi les prostituées que ne le reconnaissent les autorités. L'objectif ambitieux du million de visiteurs pour 1988 a été ramené à huit cent mille, alors que les chiffres actuels plafonnent à cinq cent mille, et que l'accroissement du coût des importations dépasse largement la progression des recettes du tourisme (4).

Une part importante des bénéfices réalisés, dans ce secteur comme dans bien d'autres, n'arrivent jamais au Kenya, ou en sortent rapidement. Alors que cent quatre-vingts compagnies multinationales contrôlent la majeure partie de l'industrie, corruption et laisser-faire se combinent pour laisser les profits se réfugier à l'étranger.

"Brésilianisation"

Sous le double effet de la croissance démographique - 4% par an, un record mondial - et de la marginalisation des plus pauvres parmi les petits propriétaires, qui sont contraints de vendre leurs champs, la pression sur la terre - 18 % seulement des superficies sont cultivables, - se renforce. L'exode vers les villes s'accélère et touche maintenant les femmes qui avaient tendance à demeurer au village. Les bidonvilles s'étendent, la pauvreté s'aggrave et la violence urbaine prend de telles proportions que des milices privées ont fait leur apparition dans certaines banlieues privilégiées de la capitale. Ce phénomène, comparable à ce que l'on peut voir dans diverses capitales latino-américaines, a incité l'Economist à parler de "brésilianisation".

Chaque année, 300 000 jeunes quittent l'école et se retrouvent sur un marché du travail qui offre, au mieux, 20 000 emplois. Réservés traditionnellement aux immigrants ougandais, rwandais ou burundais, le travail non qualifié et sous-payé dans les plantations de café et de thé est désormais effectué par des Kényans.

Les expulsions, au mois de mars, de milliers de travailleurs étrangers - même ceux parfaitement en règle - s'inscrivent dans une campagne de chauvinisme par laquelle le président Moï espère gagner quelque popularité. Tâche difficile, car le président est connu comme un des hommes les plus riches d'Afrique (5). Associé au milliardaire israélo-américain M. Gad Zeevi, M. Moï possède une grande part de l'industrie pétrolière, ainsi que l'ancienne compagnie Mobil Oil.

Depuis le coup d'Etat avorté d'août 1982 (6), le capital étranger a commencé à fuir le pays. Le nombre des firmes américaines a chuté de 140 à 125. Ainsi, la compagnie pharmaceutique Bristo Myers s'est installée à Lagos, tandis que Pepsico se transportait à Athènes. Ce mouvement a accompagné l'exode de nombreux asiatiques, premières victimes des pillages et violences qui avaient marqué les événements de l'été 1982.

Mais le gouvernement de M. Reagan a fait un choix inverse. Lors de son court périple africain, en janvier 1987, M. George Shultz a donné en exemple le Kenya et la Côte-d'Ivoire, qui ont favorisé l'extension du secteur privé et se sont conformés aux prescriptions du FMI et de la Banque mondiale.

Quelques jours plus tard pourtant, M. Howard E. Wolpe, président démocrate de la sous-commission pour l'Afrique de la Chambre des représentants, à Washington, dénonçait avec violence le bilan kényan en matière de droits de l'homme: "Nous avons constaté... un accroissement drastique de l'intimidation contre les individus qui critiquent la politique du gouvernement (7)." En mars, lors de la visite du président Daniel Arap Moï à Washington, la presse américaine montait en épingle plusieurs cas de tortures, ainsi que la détention sans procès d'un avocat conservateur, M. Gibson Kamau Kuria.

Cette pression obligea le président Reagan à aborder le problème lors de sa rencontre avec M. Moï. Mais avec une extrême prudence. "Les droits de l'homme sont l'un des points à l'ordre du jour. Nous avons exprimé notre souhait que soient préservées les institutions démocratiques du Kenya et que la réputation dont jouit ce pays en matière de respect des droits de l'homme ne soit pas ternie", déclara le porte-parole du département d'Etat avant d'ajouter que les relations entre les deux pays se fondaient sur des bases "bien plus larges" (8). Au même moment, il est vrai, les Etats-Unis tentaient d'obtenir de M. Moï une modification des accords militaires et la transformation des facilités d'accès en bases permanentes ou occupées pour une longue période. Comme le Zaïre avec le site de Kamina, au Shaba (9), le Kenya se transformerait en base arrière potentielle pour une éventuelle intervention en Afrique australe.

Pourtant la marge de manoeuvre du gouvernement américain est limitée. Entre 1984 et 1987, l'aide au Kenya a chuté de 111 millions de dollars à 53 millions. Et pour la première fois, au printemps 1987, la Chambre et le Sénat ont, dans un projet de loi, lié l'aide future au problème des droits de l'homme (10). D'où les rumeurs persistantes d'un changement au sommet à Nairobi, qui permettrait d'apaiser l'opinion américaine tout en préservant les relations militaires entre le Kenya et les Etats-Unis et en contenant la poussée d'une opposition de gauche clandestine dont le groupe Mwakenya est la composante la plus connue.

Durant ces derniers mois, le gouvernement kényan a multiplié les couvre-feu administratifs dans diverses localités, particulièrement dans l'ouest, à la frontière ougandaise. Mais c'est surtout l'imposition de cette mesure aux secteurs africains de Mombasa, à la fin du mois de mai dernier, qui a témoigné de l'extrême nervosité des autorités devant le risque d'un coup d'Etat inspiré par les Occidentaux.

Cette crainte s'est traduite par un important remaniement ministériel au début du mois de juin et la mise à l'écart du ministre des affaires étrangères, M. Elijah Mwangele. Si le prétexte invoqué fut la responsabilité du chef de la diplomatie dans la froideur de l'accueil de M. Moï à Washington, deux autres causes ont pesé de manière bien plus décisive. D'abord l'appui public aux opposants ougandais de M. Mwangele, qui n'a pas hésité à ramener de Londres, dans son avion, plusieurs dirigeants de la guérilla anti-NRA. Cet engagement trop voyant a gêné M. Moï, qui pourtant n'a pas hésité à faciliter les activités des anciens compagnons de M. Oboté. Et, surtout, les ambitions personnelles de M. Mwangele, qui a tenté d'élargir le cercle de ses partisans à l'intérieur tout en multipliant les contacts avec diverses capitales occidentales intéressées par un changement dans la continuité à Nairobi.

Un nouveau facteur, le renforcement de la présence de conseillers militaires israéliens auprès de l'armée kényane, risque toutefois de brouiller les cartes. En s'appuyant sur les Israéliens, le président Moï espère bénéficier des mêmes contradictions qui ont permis, au Libéria, au général Samuel Doe d'échapper, en novembre 1985, à un coup d'Etat encouragé par la CIA. En échange, le Kenya pourrait, à la suite du Togo, renouer ses relations avec Jérusalem.

Notes:
(1) Voir Lawrence Lifschultz, "Washington renforce son dispositif militaire dans le Golfe et l'océan Indien", le Monde diplomatique, février 1987.
(2) Victoria Brittain, "Comment l'armée de résistance nationale vint à bout d'un régime discrédité", le Monde diplomatique, mars 1986.
(3) Kenya to 1990: Prospects for Growth, The Economist Intelligence Unit, Londres, 1987.
(4) Ibid.
(5) Africa Analysis, 17 avril 1987.
(6) Cf. Victoria Brittain, "Kenya; une situation explosive derrière la vitrine de prospérité", le Monde diplomatique, novembre 1982.
(7) International Herald Tribune, 19 janvier 1987.
(8) Africa Wireless File (ambassade des Etats-Unis à Paris), n° 47, 17 mars 1987.
(9) Cf. "Zaïre: à la remorque de la politique américaine en Afrique australe", le Monde diplomatique, mars 1987.
(10) International Herald Tribune, 14 mai 1987.

Fin de règne difficile

POUR avoir trop longtemps écrasé toute voix critique et laissé la corruption gangrener les plus hautes institutions, le président kényan Arap Moi est lâché par ses alliés occidentaux de toujours. Une période indécise s'ouvre dans un pays de surcroît affaibli par un grave manque de nourriture. La sortie de dictature risque de n'être pas de tout repos.

Ancienne colonie britannique qui fut pendant des décennies le plus important allié de l'Occident en Afrique orientale, une base d'entraînement permanente pour les soldats britanniques et pour la force d'intervention rapide américaine, et le centre régional des actions diplomatiques et secrètes israéliennes, le Kenya est désormais balayé par ce même vent qui souffle sur les autres régimes dictatoriaux et corrompus du continent. En novembre, après que l'opposition eut tenté en vain de manifester à Nairobi et après l'arrestation de ses dirigeants, l'ambassadeur allemand fut rappelé à Bonn; les représentants américains et britanniques ainsi que ceux de la CEE dénoncèrent vivement le régime.

Les défenseurs des droits de l'homme, ignorés pendant dix ans, sont maintenant écoutés et quand, fin novembre, les membres du Club de Paris se réunirent pour examiner une demande d'aide d'environ 2 milliards de dollars sur deux ans, ce fut dans une atmosphère empoisonnée par les accusations de meurtre de hautes personnalités. Fait nouveau: la Banque mondiale annonça à l'issue de la rencontre qu'aucune décision d'aide ne serait prise avant six mois, dans l'attente d'une action gouvernementale en faveur des droits de l'homme. Le même jour, les deux personnes les plus proches du président étaient arrêtées dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat, dix mois plus tôt, de l'ancien ministre des affaires étrangères.

Le président Arap Moi, qui avait succédé à Jomo Kenyatta après avoir été longtemps son vice-président, n'a pas vu son pouvoir remis en question (à part une tentative de coup d'Etat en 1982) depuis treize ans qu'il l'exerce. Kenyatta avait fait de son pays une terre d'accueil pour les intérêts occidentaux. La prospérité était basée sur le thé, le café, le tourisme et une industrie de biens de consommation: savon, biscuits, textiles, etc. (1). Le pouvoir se souciait peu de la question foncière, alors que la population avait le plus fort taux mondial de croissance et que le chômage urbain faisait des ravages. Le Kenya se distinguait de ses voisins avec ses hauts immeubles modernes, son système efficace de communications, ses nombreux hommes d'affaires locaux et étrangers. Cette image s'altéra pourtant dès les premières années de la présidence de M. Moi. L'économie, reposant essentiellement sur les produits primaires, créait vingt mille emplois par an alors que trois cent mille jeunes sortaient des écoles. Les pauvres répondirent à la crise par la criminalité, les riches, par l'évasion de capitaux.

Corruption au sommet

Kenyatta dirigeait de manière autoritaire son système de parti unique; son successeur en accentua le caractère répressif, et un dangereux vide risque de se produire maintenant que l'"après-Moi" a commencé. La base du régime a été systématiquement réduite. M. Moi ne cessant de neutraliser le pouvoir politique et économique du groupe ethnique dominant, les Kikuyus (ethnie de Kenyatta), au profit de son propre groupe, les Kalendjins. L'armée subit des purges et bénéficia de prébendes qui l'ont coupée du reste de la société. Au cours de la période récente, les perspectives de développement ont été assombries par la corruption grandissante de l'entourage présidentiel, qui a scandalisé les donateurs d'aide et effrayé le secteur privé, dont les investissements ont baissé de 12 % en un an. Selon un document, remis en novembre au Club de Paris par des juristes, des ecclésiastiques et des professeurs kényans, et citant des sources du Fonds monétaire international, de juin 1988 à juin 1991, 1,3 milliard de dollars ont illégalement quitté le pays, soit l'équivalent de 40 % de l'aide publique.

En 1990, pour la première fois depuis 1982, la question du multipartisme a été ouvertement évoquée. Mais le pouvoir voulut mettre un terme au débat, ce qui provoqua des émeutes en juillet: il y eut environ trente morts. Deux personnalités éminentes des cercles politiques kikuyus furent emprisonnées sans jugement, et l'ambassadeur américain commença à critiquer durement le régime.

Mais l'événement-clé, dont les conséquences se feraient sentir dix-huit mois plus tard, fut l'assassinat (le quatrième meurtre politique depuis l'indépendance) de Robert Ouko, le ministre des affaires étrangères. L'enquête fut soudain arrêtée en novembre dernier lorsque furent incarcérés deux proches du président, MM. Nicholas Biwott, ancien ministre de l'énergie, et Hezekiah Oyugi, ancien responsable de la sécurité. D'autre part, six mois après Robert Ouko, disparaissait, au cours d'un étrange accident de la route, Mgr Alexander Muge, l'un des plus virulents critiques du régime. Dès lors, le président ne pouvait plus faire l'impasse sur la question des droits de l'homme.

Les autorités parlèrent de suicide (2) à propos de la mort de Robert Ouko, alors que cette personnalité respectable du régime fut tuée d'une balle dans la tête et que son corps fut ensuite brûlé. Son sort a sans doute été réglé lorsqu'il souligna auprès de M. Nicholas Biwott la nécessité de rapatrier l'argent détenu par l'élite à l'étranger - idée évoquée par M. Moi lui-même voilà dix-huit mois, lorsque commencèrent les pressions occidentales (3). M. Biwott disposerait d'environ 200 millions de dollars à l'étranger. Selon la soeur de Robert Ouko, il aurait touché une commission de 15 % sur les 20 millions de dollars qu'une firme italienne a investis dans la construction d'une usine de production d'alcool à partir de sucre, un "éléphant blanc" grassement subventionné par le gouvernement, ce qui illustre le caractère grotesque d'une politique minée par l'incompétence et la corruption.

Cette situation a amené les Etats étrangers à arrêter ou à diminuer leur aide. Le Danemark a bloqué un programme de développement rural après avoir constaté la disparition de 33 millions de dollars (4). La Norvège a cessé toute relation avec Nairobi en 1990. Londres vient de mettre un terme à ses subventions à l'huile de consommation courante, l'argent risquant de se retrouver dans la poche d'un politicien puissant (5). La même crainte a amené la Banque mondiale à bloquer un programme énergétique de 100 millions de dollars (6). Et un rapport de l'ambassade des Etats-Unis désigne M. Moi, en même temps que MM. Biwott, Oyugi et le vice-président George Saitoti, comme les principaux bénéficiaires de la corruption (7).

Cette évolution de l'attitude de l'extérieur a coïncidé avec l'entrée dans le mouvement de l'opposition au régime de deux personnalités célèbres, MM. Kenneth Matiba et Charles Rubia, arrêtés et maltraités en 1990 pour leur action en faveur du multipartisme. Jusqu'en 1990, l'opposition se cantonnait à un cercle étroit d'hommes d'Eglise, de juristes, d'anciens politiciens comme l'ancien vice-président Oginga Odinga et l'ancien député George Anyona. Il comprenait aussi le mouvement clandestin de gauche Mwakenya, qui dénonce depuis 1982 la corruption et la torture. En juillet 1990, à la suite de la répression, le professeur Ngugi wa Thiongo, le meilleur écrivain kényan, en exil depuis 1982 et enseignant à Yale, devint le porte-parole officiel du Mwakenya (8). Il réclama la formation d'une large alliance d'hommes d'Eglise, de juristes, de politiciens libéraux tels que MM. Matiba et Rubia, et de son propre mouvement, ainsi que l'adoption d'une nouvelle Constitution et la formation d'une équipe chargée d'expédier les affaires courantes à la suite du départ du président Moi (9).

Mais des années de répression sous la houlette de la Kenya African National Union (KANU), le parti unique - le Parlement n'étant qu'une chambre d'enregistrement, - ont empêché l'émergence d'une puissante opposition capable de mobiliser massivement et ouvertement la population.

Des "hyènes" pugnaces

La nouvelle opposition publique intérieure est dirigée par un groupe de juristes qui, en 1990, ont pris la défense de MM. Matiba et Rubia, ces hommes que M. Moi a décrits comme "des dictateurs, des tribalistes, des hyènes et des traîtres". Les opposants paient chèrement leur attitude. C'est ainsi que M. Gitobu Imanyara, directeur du Nairobi Law Monthly, a été arrêté et accusé de complot pour un article de caractère juridique. Quarante avocats étaient présents au tribunal pour le défendre (10). Evolution révélatrice, certes, mais insuffisante pour emplir les rues de manifestants. La répression n'explique pas tout. Car, en raison de la polarisation de classes du Kenya, il est difficile de tisser des liens entre le paysanat, les travailleurs urbains, les chefs des Eglises et le groupe encore mince des juristes et des politiciens libéraux hostiles au régime.

La personnalité-clé de l'opposition demeure M. Odinga, vieux routier nationaliste de la vie politique kényane. Marginalisé par Kenyatta après qu'il eut fondé en 1966 la Kenya People's Union, parti interdit, ce qui lui valut d'être emprisonné, M. Odinga vient une fois encore de créer un mouvement. Mais le National Democratic Party s'est vu refuser sa légalisation en juin, et le jeune juriste oeuvrant pour M. Odinga, M. James Orengo, fut accusé d'outrage à magistrat par un des juges britanniques qui demeurent au centre du dispositif de contrôle de la machine judiciaire au service du président Moi (11). M. Odinga, refusant de céder, a créé en août le Forum pour la restauration de la démocratie (FORD), de concert avec plusieurs vétérans respectés de la vie politique tels que MM. Masinde Muliro et Martin Shikuku. Ce dernier fit savoir que le FORD ne tenterait pas de se faire enregistrer mais rappela que toute réunion de neuf personnes était légale, fût-ce pour débattre des exigences du mouvement concernant le pluralisme. Cependant, M. Moi a déclaré l'organisation illégale et la police a entamé la chasse de ses partisans.

A la mi-novembre, lors de sa première confrontation avec un régime tellement affaibli qu'il fut contraint de se défaire de M. Biwott, le FORD décida d'organiser une manifestation à Nairobi. La réaction des pouvoirs publics en dit long sur l'état d'impréparation des autorités à admettre le nouveau cours africain: douze dirigeants du FORD furent bannis dans leurs provinces d'origine où ils durent rendre compte devant les tribunaux de leur "atteinte à l'ordre public", décision qui fit descendre dans la rue des milliers de partisans du mouvement.

La rapidité des transformations de la scène politique au cours des derniers jours de 1991 a surpris l'opposition. M. Moi fit une concession majeure à l'Occident et permit le multipartisme - de ce fait, regagnant sa confiance. Il fit libérer MM. Biwott et Oyugi de leur prison dorée. La KANU reprit l'offensive. Quant au FORD, il s'adjoignit de nouveaux dirigeants, parmi lesquels des responsables kikuyus, tels M. Kenneth Matiba et Charles Rubia, et une personnalité fort respectée, M. Munyua Waihaki, ancien ministre des affaires étrangères de Kenyatta.

Le mouvement FORD demeure globalement conservateur, même si les dirigeants qui ont bâti cette coalition peuvent se réclamer de ceux qui, en 1982, applaudirent à la tentative de changement. La stratégie est la suivante: maintenir en place un large front capable d'organiser dans les premiers mois de 1992 une conférence nationale du FORD d'où émergera une nouvelle direction et une liste de candidats aux élections. Le mouvement FORD manque de cette base syndicale qui, en Zambie, a permis au parti MDM de défaire le président Kenneth Kaunda. Une des clés du changement au Kenya se situe dans le camp des donateurs d'aide occidentaux: sont-ils décidés à rompre avec un régime dont les pratiques criminelles sont bien connues, pour soutenir le mouvement FORD, en dépit de leur vieille prévention à l'égard de M. Odinga?

Notes:
(1) Lire Victoria Brittain, "Kenya, une situation explosive derrière la vitrine de prospérité", le Monde diplomatique, novembre 1982, et "Le Kenya dans toute sa fragilité", le Monde diplomatique, août 1987.
(2) The Guardian, Londres, 4 juillet 1990.
(3) Weekly Review, 16 août 1991.
(4) Reuter, Copenhague, 18 octobre 1991.
(5) Weekly Review, 25 octobre 1991.
(6) The Observer, Londres, 27 octobre 1991.
(7) International Herald Tribune, 22 octobre 1991.
(8) Le Monde diplomatique a publié en août 1987, sous le titre "Décoloniser l'esprit", des extraits du livre de Ngugi wa Thiongo, Decolonising the Mind: The Politics of Language in African Literature, paru en 1986 chez James Currey-Heinemann, Londres.
(9) New York Times, 21 octobre 1991.
(10) The Guardian, 11 juillet 1990.
(11) "Kenya, Taking Liberties", Africa Watch, juillet 1991.

Quelques mots sur les Massai

Les Maasaï du Kenya (ainsi que leurs frères de Tanzanie), célèbre peuple pastoral d'Afrique de l'Est, sont la mémoire vivante d'une longue tradition du refus de l'État sur le continent. Aujourd'hui ultraminoritaires et semi-sédentarisés, dans le cadre d'une réforme foncière dite des "group ranches", ils n'ont jamais accepté - à la différence des autres ethnies du Kenya et de bien d'autres pays africains - le postulat de l'inégalité sociale et la supériorité du modèle occidental.

L'imposante étude de Xavier Peron, chercheur en science politique, fruit de cinq séjours sur le terrain, montre comment il leur a fallu apprendre à oublier d'être maasaï pour devenir "kenyans", mais aussi briser la société traditionnelle pour que s'épanouisse, sans l'entrave communautaire, le développement libéral individualiste. Au risque de devenir, au mieux, des cow-boys; au pis, une population en voie de clochardisation rapide.

GROS PLAN SUR ARAP MOI

TANDIS que des milliers de Rwandais chassés des camps de Tanzanie tentaient de se réfugier au Kenya, Nairobi accueillait, pour la deuxième fois, en décembre 1996, un sommet africain consacré à la crise de la région des Grands Lacs. L'échec de la tentative de médiation conduite par le président Daniel arap Moi ne remet pas en cause la pérennité d'un régime despotique et impopulaire, qui a réprimé violemment, le mois dernier, des manifestations étudiantes, faisant trois morts.

Pour comprendre la situation actuelle du Kenya, il faut remonter aux élections présidentielle et législatives de décembre 1992 (1), premières élections pluralistes qu'ait connues le pays en vingt-sept ans. Celles-ci n'étaient pas dues à une soudaine conversion du président Daniel arap Moi aux vertus de la démocratie élective, mais simplement au fait que les bailleurs de fonds occidentaux, exaspérés par les violations répétées des droits de l'homme, la corruption et les incessants scandales financiers dans lesquels une grande partie de l'aide extérieure se trouvait engloutie, avaient fini par couper le robinet à finances en novembre 1991. L'effet avait été presque instantané, amenant une abrogation de la clause de la Constitution qui imposait le monopartisme.

Cela fait, le président Moi s'était immédiatement employé avec autant d'efficacité que d'absence de scrupules à ruiner les chances de l'opposition. Cela n'avait pas été trop difficile. Tolérant d'abord la politique de "majimboisme" (régionalisme désignant par euphémisme une "rectification ethnique" tranquille) de ses alliés tribaux masais et kalenjins comme William Ole, Ntimama et Nicholas Biwott, il avait renforcé son camp, qui, bien que minoritaire, était très uni. Pour affaiblir ses ennemis, largement appuyés sur les ethnies majoritaires kikouyou et luo, il avait discrètement encouragé les ambitions rivales des divers dirigeants de l'opposition. Cette politique avait réussi au-delà de toute espérance.

Lors de l'élection présidentielle de décembre 1992, M. Moi avait dû affronter non pas un, mais trois candidats de poids: l'ambitieux Kenneth Matiba, dirigeant kikouyou du Forum for the Restauration of Democracy (FORD), dit "Asili", c'est-à-dire "originaire", pour le distinguer du FORD-Kenya, né de la scission dirigée par le vieux lutteur luo Oginga Odinga, lui aussi candidat et toujours populaire malgré ses quatre-vingts ans passés, ainsi que l'ancien vice-président Mwai Kibaki, kikouyou, du Democratic Party (DP). Ces trois hommes divisaient l'opposition en trois groupes d'importance à peu près égale. Le résultat fut que le président Moi, ultra-minoritaire avec 1,8 million de voix, gagnait les élections alors que les trois candidats de l'opposition en réunissaient un total de 3,4 millions.

Lors des législatives qui eurent lieu en même temps, les multiples triangulaires (voire quadrangulaires) permirent au parti gouvernemental, la Kenyan African National Union (KANU), d'envoyer au Parlement plus de cent députés, contre à peine quatre-vingts à l'opposition, alors que celle-ci avait regroupé 3,2 millions de suffrages, contre 1,3 million à la KANU. Comme devait le dire tristement le vice-président du FORD-Kenya, M. James Orengo :"Ce n'est pas la KANU qui a gagné les élections, c'est l'opposition qui les a perdues."

"Vertueux" contre "réalistes"

UMILIÉS, les Occidentaux déclaraient dès le début de 1993 qu'il n'y aurait pas de reprise de l'aide tant qu'un certain nombre de conditions ne seraient pas remplies. Il y avait bien sûr l'habituelle palette des mesures d'ajustement structurel, la libéralisation des douanes et des changes, le contrôle de la masse monétaire, la déréglementation, notamment pour les prix agricoles, et les privatisations. A ces mesures purement économiques s'ajoutaient des conditions politiques implicites: arrêt du harcèlement des opposants, maintien de la liberté de la presse, fin des violences ethniques appuyées par les amis du président, qui ensanglantaient tout l'ouest du pays, investigations sérieuses des divers scandales politico-financiers et même de certains meurtres à connotation politique comme celui du ministre des affaires étrangères Robert Ouko ou celui de la touriste britannique Julie Ward.

Loin de plier, le président Moi annonçait en mars 1993 qu'il n'appliquerait pas le plan d'ajustement structurel (PAS) que tentait de lui imposer le Fonds monétaire international (FMI). Tactique habile, car il savait déjà que le PAS était incontournable pour toute reprise de l'aide, la croissance économique étant tombée de 4 % en 1991 à 0,4 % en 1993 sous l'effet de l'étranglement financier. Mais la surenchère sur le PAS allait permettre au président Moi de négocier très habilement avec les bailleurs de fonds pendant les années 1994 et 1995, cédant petit à petit sur les mesures économiques inéluctables pour mieux résister aux conditions politiques, qu'il parvenait finalement à contourner.

Cet inégal duel des volontés entre un vieux renard de la politique qui se battait le dos au mur pour préserver un contrôle de fer sur la vie publique de son pays et un ensemble de gouvernements souvent peu sûrs de ce qu'ils voulaient vraiment et qui se méfiaient les uns des autres a quelque chose d'exemplaire pour l'évolution des rapports politiques entre l'Afrique et le monde occidental depuis le début des années 90. Lors de la réunion de Londres, organisée en 1993 sous l'égide de la Banque mondiale, on assistait à un affrontement entre les"vertueux" (Scandinaves, Américains, Allemands), qui insistaient sur un nécessaire assainissement de la vie politique kenyane comme condition préalable à toute reprise de l'aide, et les "réalistes" (Britanniques, Français, Japonais, Italiens), qui s'inquiétaient des effets délétères de l'ostracisme financier envers Nairobi et craignaient des conséquences graves pour un pays qui est la "base arrière" des Occidentaux dans la région.

Nairobi est en effet une plaque tournante régionale essentielle en Afrique orientale. Tout en dépend: les télécommunications, les agences de presse, les bureaux de l'ONU et des ONG, les liaisons aériennes, le système bancaire international et même la livraison de l'aide humanitaire, comme on l'avait vu lors de la crise somalienne de 1992 et comme on allait le voir lors du génocide rwandais de 1994. Une éventuelle implosion de l'économie kényane, sombrement évoquée par l'hebdomadaire The Economist à la mi-1993 (2), aurait eu des conséquences régionales telles que devant cette perspective les "vertueux" ne résistèrent pas longtemps; dès octobre 1993, les Allemands débloquaient discrètement 103 millions de dollars d'aide bilatérale. Un mois plus tard, lors de la réunion du Club de Paris, les donateurs, quelque peu adoucis par la suppression du contrôle des changes et par le limogeage du très controversé directeur de la banque centrale, M. Eric Kotut, programmaient 850 millions de dollars de crédits pour 1994 en assortissant leur cadeau d'admonestations aussi dignes qu'imprécises sur la nécessité des "réformes".

Jaugeant avec précision le degré de résolution de ces critiques, le président arap Moi poursuivait sa gestion intérieure entièrement à son gré. Alors que le scandale Goldenberg battait son plein (3), le gouvernement tolérait que les banques dites "politiques" (c'est-à-dire liées au régime) (4) acquièrent pour 230 millions de dollars de crédits à 3 % et qu'elles replacent immédiatement cet argent en bons du Trésor rémunérés à... 55 %! Le plus ironique, c'est que la création de ces bons du Trésor à taux d'intérêt très élevé avait ét la communauté internationale comme un véritable progrès parce qu'ils étaient censés servir à restreindre la masse monétaire et à limiter l'inflation.

Par ailleurs, le harcèlement des opposants se poursuivait sans relâche: imprimeries mises à sac, politiciens de l'opposition "bousculés", titres de la presse contestataire catholique interdits, procès arbitraires, comme celui du dissident Koigi wa Wamwere, condamné sans preuves à quatre ans de prison, et pressions administratives en tout genre, comme lorsque l'ONG kényane Clarion, qui avait réalisé pour le compte de Danida (l'agence de coopération danoise) une étude sur la corruption, se vit retirer son autorisation de fonctionnement (5).

Plus grave: dans la Rift Valley, à l'ouest du pays, le "regroupement ethnique" toléré, sinon encouragé, par le régime amenait des chocs répétés entre les "habitants originels" kalenjins (l'ethnie du président Moi) et les "colons" kikouyous établis dans la région depuis les années 60. La violence, qui durait depuis 1990, avait causé entre 1 000 et 1 500 morts et provoqué la fuite de près de 300 000 Kikouyous; ceux-ci vivaient depuis dans des conditions très précaires, soit dans des camps de déplacés, soit renvoyés dans leur "région d'origine" où ils n'avaient souvent plus ni terre, ni maison, ni famille, celle-ci ayant déménagé depuis longtemps. Tout cela n'empêcha pas le Club de Paris, réuni en décembre 1994, de renouveler sa confiance au régime kényan en acceptant d'ouvrir de nouveaux crédits, d'un montant de 800 millions de dollars, pour 1995. C'était rendre hommage tant au rôle régional du Kenya qu'à l'habileté politique du président Moi, qui ne cessait de susciter des crises domestiques ou internationales pour les résoudre ensuite sélectivement, de manière à paraître faire des concessions alors qu'il ne faisait, en fait, que durcir ses positions.

Ainsi, après avoir brandi la menace de lois très répressives sur l'activité de la presse à la fin de 1995, il décidait généreusement de les "oublier" en janvier 1996, parvenant à donner l'impression que le statu quo était une ouverture majeure envers la liberté de la presse. De même, l'annonce des privatisations du National Social Security Fund (NSSF), des Kenya Cooperative Creameries (KCC) et du National Cereal and Produce Board (NCPB) en février 1996 apparut aux donateurs comme une mesure très encourageante, et ils accordèrent encore 730 millions de dollars de crédits au Kenya lors de la réunion du Club de Paris de mars 1996. En fait, ces privatisations étaient des opérations de chirurgie post mortem, les trois entreprises paraétatiques étant au-delà de tout secours, la KCC n'ayant même plus de conseil d'administration, tout le monde s'étant enfui pour éviter de se trouver pris dans les éventuelles enquêtes pour détournement de fonds et pillage de l'entreprise par ses dirigeants.

Le président Moi appliquait les mêmes recettes efficaces à la gestion de la politique extérieure. Après avoir, en 1993, menacé d'expulser tous les réfugiés somalis du Kenya (il y en avait 400 000), il accepta généreusement - et moyennant une aide accrue - de les garder. Au bord de la guerre avec l'Ouganda voisin au printemps 1995, il s'était heureusement réconcilié avec le président Yoweri Museveni un an plus tard et échangeait avec lui des représentants de "guérillas" aussi dérisoires les uns que les autres, les "subversifs" en question (le Kényan Odongo, l'Ougandais Itongwa) étant à la tête de mouvements fantômes qui ne menaçaient personne. Après avoir refusé de coopérer avec le Tribunal international sur le génocide rwandais en octobre 1995, il revenait sur sa décision et proclamait sa bonne volonté quelques mois plus tard.

Il n'était pas jusqu'à ses relations avec le gouvernement de Khartoum qui n'aient bénéficié de cette alternance de souffles froids et chauds puisque, tout en abritant les bureaux de la guérilla sudiste du colonel John Garang, le président Moi était le seul chef d'Etat d'Afrique orientale à demeurer en termes à peu près cordiaux avec le régime islamiste soudanais. Chef-d'oeuvre d'ambiguïté qui faisait du Kénya, plus que jamais, le passage obligé de toute action en Afrique de l'Est. Lorsque, au printemps 1996, le FMI ouvrit au pays une nouvelle ligne de crédit de 216 millions de dollars (en dehors des engagements du Club de Paris un mois plus tôt), la lettre d'information britannique Africa Confidential put titrer: "Les donateurs sont battus" (6). Ils n'étaient pas les seuls.

Un pouvoir minoritaire

POUR que les Occidentaux ne se résignent pas à la pérennisation du régime du président arap Moi au Kenya, il aurait fallu que l'opposition offre une solution de rechange crédible. Or, depuis ses palinodies de 1992, elle semble n'avoir rien appris ni rien oublié. La mort du vieil Oginga Odinga en janvier 1994, loin d'améliorer les choses, les a plutôt aggravées. Le FORD-Kenya n'a pas renégocié d'alliance politique, il s'est au contraire déchiré entre les partisans de son fils, M. Raila Odinga, et le secrétaire général du parti, M. Wamalwa Kijana. Leur rivalité a atteint un point tel que le dernier congrès a tourné au pugilat. L'ethnicisation croissante du FORD-Kenya a amené les non-Luos, comme M. Gitobu Imanyara ou l'avocat Paul Muite, à démissionner.

Ces derniers ont cru un moment pouvoir trouver un nouveau point de chute avec le parti Safina que voulait lancer le paléontologue et écologiste Richard Leakey, mais le président Moi, conscient du fait qu'un Blanc, par nature en dehors des conflits ethniques actuels, constituait le meilleur candidat pour créer une fédération de l'opposition, a systématiquement refusé au nouveau parti toute reconnaissance légale (7). Le Democratic Party, quant à lui, est miné par les ralliements au gouvernement et les querelles internes, tandis que le FORD-Asili s'est récemment déconsidéré lorsque son président, M. Kenneth Matiba, a déclaré qu'il fallait expulser les Indiens du Kenya, une remarque qui a instantanément ramené à la mémoire de tout le monde en Afrique orientale le fantôme du général Idi Amin Dada, dont une mesure similaire en 1972 avait provoqué un désastre économique en Ouganda.

Malgré cette déconfiture de l'opposition, deux Kényans sur trois demeurent opposés au président Moi, et celui-ci le sait. Frustré par son impopularité mais rendu audacieux par ses victoires intérieures et extérieures, il se laisse aller à de fréquentes embardées verbales, accusant M. Leakey d'être soutenu par le Ku Klux Klan ou l'ambassadrice des Etats-Unis de s'ingérer dans les affaires intérieures du Kenya, recommandant à ses concitoyens de se méfier des "ONG subversives" et de l'homosexualité, "vice de Blancs", ou annonçant que le président ougandais Yoweri Museveni a recruté des mercenaires sud-africains pour le renverser. Comme son homologue zaïrois le maréchal Mobutu Sese Seko, il sait qu'il peut beaucoup se permettre.

A l'heure où la démocratisation du continent africain semble de plus en plus tourner à la confusion générale, les vieux despotes ont compris qu'ils représentaient des "valeurs sûres" dans un continent perçu comme en pleine décomposition. Mais les vieux despotes détestent préparer leur succession. L'an prochain, le président Moi va briguer un nouveau mandat de cinq ans - alors qu'il en aura déjà soixante-douze. Il n'a plus de dauphin depuis que les soupçons de corruption et de complicité dans l'assassinat de Robert Ouko ont contraint M. Nicholas Biwott à prendre ses distances, et personne ne croit sérieusement que, contrairement à ce qui s'est passé en 1978 à la mort du président Jomo Kenyatta, le mécanisme constitutionnel de succession pourra jouer librement. En ne parvenant pas à se structurer alors qu'elle est largement majoritaire, l'opposition kényane porte une lourde responsabilité, non seulement pour le présent mais peut-être encore plus pour le futur.

Notes:
(1) Lire Victoria Brittain, "Fin de règne mouvementée au Kenya", Le Monde diplomatique, janvier 1992.
(2) "If Kenya goes...", The Economist, Londres, 12 juin 1993.
(3) M. Kamlesh Pattni, le millionnaire d'origine indienne qui dirigeait la société Goldenberg, avait obtenu, en 1992, 230 millions de dollars en compensation d'exportations d'or non existantes. Arrêté vingt-quatre heures en janvier 1995, il était promptement remis en liberté grâce à de hautes protections. La rumeur publique attribuait ces dernières aux libéralités qu'il aurait eues envers la KANU durant la campagne électorale.
(4) Il s'agit de l'Exchange Bank, de la Delphis (appartenant au milliardaire indien Ketan Somaia, ami du président Moi), de la Panafrican et de la Postbank.
(5) Lire, notamment, le nouveau rapport Kenya: Shadow Justice, African Rights, Londres, 1996, 267 pages, 9,95 livres sterling.
(6) "Kenya: Donors Defeated", Africa Confidential, Londres, 12 avril 1996.
(7) Les 40 000 Blancs du Kenya sont bien intégrés, et les attaques racistes du président Moi contre M. Richard Leakey n'ont guère eu de succès. Si M. Leakey a un "problème ethnique", c'est plutôt celui d'être perçu comme un Kikouyou. C'est en effet sa langue maternelle au même titre que l'anglais, et ses amis africains sont souvent des Kikouyous.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier