Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse économique de 1996 à 1998


ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE

Début d'assainissement

Après dix-huit ans de pouvoir, le président Daniel arap Moi pourrait envisager sereinement les élections générales de 1997 tant ses adversaires semblent affaiblis par leurs divisions. Il reste toutefois vigilant ,au cas où l'opposition présenterait contre lui candidat unique, et refuse par conséquent d'amender la Constitution comme le réclament certains opposants désireux d'adapter le texte fondamental au multipartisme. Les donateurs semblent se contenter de la démocratie kenyane telle qu'elle est pratiquée par le pouvoir actuel et apparaissent davantage concernés par l'assainissement de l’économie. Après avoir hésité pendant six mois devant la lenteur du gouvernement à engager des privatisations et à lutter contre la corruption, les bailleurs de fonds ont finalement accordé 730 millions de dollars pour 19964997 et  la Banque mondiale a annoncé le déblocage, contrôlé et par étape, d'une facilité d'ajustement structurel de 6 millions de dollars.
En 1996, la croissance devrait se maintenir autour de 5 % et l'inflation devrait se situer autour de 10 %. On ne constate guère de dérapage dans le gonflement de la masse monétaire, mais l'échéance électorale approche.
La production d'électricité est aujourd'hui inférieure aux besoins car, jusqu'en 1995, les donateurs refusaient de financer l'accroissement de la capacité de production, exigeant plus de transparence au sein du ministère de l'énergie.
Deux centrales sont à présent en cours de réhabilitation. Cependant, des coupures de courant se produiront encore jusqu'à la mi 1997, ce qui continuera à peser sur l'activité économique du pays.
La gestion du port de Mombasa, entachée par une affaire de corruption en 1996, a été confiée à une compagnie britannique qui annonce déjà une amélioration des services portuaires. Par ailleurs, les autorités ont créé un Conseil du tourisme pour tenter de remédier à la chute constante de la fréquentation et des revenus touristiques au Kenya, qui sont passés de 520 à 450 millions de dollars entre 1995 et1996.
La coopération régionale au sein de la Communauté est-africaine, qui regroupe 75 millions d'habitants, est enfin lancée: la réduction des formalités de douane, l'harmonisation des systèmes de TVA et la création d’un document unique de voyage sont prévus.

Bons points

Les élections générales de décembre 1997 ont été précédées, comme en 1992, par des manifestations de l'opposition réclamant davantage de démocratie six ans après la restauration du multipartisme. Mais le président Moi a réussi à récupérer ce mouvement contestataire en faisant approuver des réformes par le Parlement, sans rien céder de ses prérogatives. M. Moi devait remporter ces élections (et son parti, la Kanu, gagner la majorité des sièges au Parlement) face à des adversaires plus divisés que jamais.
Mais la période préélectorale a aussi été marquée, comme il y a cinq ans, par des violences ethniques, peut-être téléguidées par le pouvoir pour des raisons électoralistes. La conséquence prévisible en a été une chute de la fréquentation touristique. On estime que les revenus de ce secteur, qui a rapporté 450 millions de dollars (2,7 milliards de francs) en 1996, ont chuté de 30 % en 1997. L'autre revers économique majeur a été la suspension, en juillet 1997, de la facilité d'ajustement structurel renforcé (dont 200 millions de dollars - 1,2 milliard de francs - restaient à verser) par le FMI, qui a perdu patience devant le refus du gouvernement kenyan d'assainir sa gestion et de lutter contre la corruption.
La dépréciation subséquente du shilling kenyan s'est limitée à moins de 30 % grâce aux importantes réserves en devises de la banque centrale. La sérénité des milieux d'affaires,
qui estiment que la libéralisation du marché des changes est irréversible, a aussi contribué à limiter les dégâts. La sécheresse a fait tomber la production de café de 48 % en 1997 par rapport à 1996 et la récolte de thé a suivi la même tendance. Par ailleurs, les dernières augmentations de salaires concédées, notamment après une grève des enseignants, pèseront lourd sur l'équilibre budgétaire.

En 1997, la croissance a donc été ralentie par une chute de la production agricole, conséquence de la sécheresse, le déclin des revenus du tourisme et une activité industrielle réduite due aux incertitudes de la période électorale. Mais, en 1998, de meilleures récentes attendues, une pénétration accrue des marchés régionaux par les produits de l'industrie kenyane et une probable reprise des investissements devraient relancer la croissance. La décision du FMI pourrait entraîner la suspension des aides accordées par les donateurs bilatéraux qui ont repoussé à 1998 la réunion annuelle de leur groupe consultatif sur le Kenya.

Stabilité

L'attentat anti-américain du 7 août 1998 à Nairobi, dans lequel 236 Kenyans et 12 Américains ont été tués, n'a finalement pas eu les effets négatifs que l'on craignait sur le tourisme au Kenya. Mais les dégâts matériels ont été estimés par les autorités à 500 millions de dollars (3 milliards de francs). Les compagnies d'assurances ne sont pas prêtes à payer la facture, pas plus que les Etats-Unis, même si Washington pourrait réaliser que, malgré tout, le Kenya reste un îlot de stabilité en Afrique.
 Le nouveau ministre des finances s'efforce de réduire les dépenses de s  l'Etat, dont 30 % sont affectés aux salaires de la fonction publique. Cela l'a amené à revenir sur les hausses de salaires promises aux enseignants, qui, après une grève, ont fini par accepter de renégocier. Quatre banques locales, engagées dans des opérations illicites, sont passées sous le contrôle de la banque centrale
Mais cela n'a pas entraîné de crise de confiance dans le secteur bancaire, et
le shilling s'est même réévalué. Le recouvrement des impôts a augmenté de 18 % par rapport à 1997, mais les importations frauduleuses de sucre par des « barons» du régime se sont poursuivies en 1998, mettant en péril l'industrie sucrière locale.

Après une nouvelle mission d'évaluation à Nairobi, le FMI a annoncé qu'il ne reprendrait pas avant juin 1999 le versement des derniers 200 millions de dollars (1,2 milliard de francs) de la facilité d'ajustement structurel renforcé suspendue en juillet 1997. Tout dépendra des progrès de l'interminable procès Goldenberg, portant sur une fraude de 100 millions de dollars (600 millions de francs), ainsi que du redémarrage de l'unité anticorruption - dont le directeur a été suspendu - et de l'état des privatisations.
L'agriculture a récupéré assez rapidement des conséquences dévastatrices d'El Nino. La Banque mondiale a promis un prêt d'urgence de 40 millions de dollars (240 millions de francs) pour réparer les infrastructures dont la destruction avait fait grimper le prix des denrées alimentaires. Le taux de croissance du PIB s'est situé autour de 1 % en 1998 (2,3 % en 1997) à cause de l'effet El Nino et des taux élevés de crédit, responsables de la morosité du secteur industriel.
Alors que le secteur café continue de décliner, la récolte record de thé en 1998 devrait replacer le Kenya en tête des pays exportateurs de thé. A la mi-saison, le groupe hôtelier Serena avait annoncé une baisse de 40 % de ses revenus sur la côte et de 30 % dans les parcs. Toutefois, la fréquentation touristique s'est nettement redressée, à la fin de l'année 1998.

1999

En appelant Richard Leakey, en juillet 1999, comme chef de la fonction publique et secrétaire de cabinet de la présidence, le président de la République Daniel Arap Moi a montré qu'il avait conscience de la dérive économique du Kenya. En faisant du célèbre paléontologue et opposant notoire une sorte de premier ministre informel, le chef de l'Etat, qui a fêté vingt et un ans de pouvoir, compte redorer le blason du Kenya auprès de la communauté internationale. Avec une croissance revenant de 4,6 % à 1,8 % en un an, des exportations en recul puisqu'elles ne représentent plus que 16 % du PIB et des investissements étrangers divisés par trois pour atteindre 20 millions de dollars (120 millions de francs), le déclin de l'économie kényane s'est accéléré. Dans un premier temps, l'objectif est d'obtenir du FMI qu'il reprenne le versement des dernières tranches d'une facilité d'ajustement structurel renforcé stoppée en 1997 pour un montant de 205 millions de dollars (1,2 milliard de francs). La sanction du FMI avait été motivée par l'ampleur de la corruption et des dérives budgétaires.
Leakey, dont la réputation d'intégrité est intacte au sein de la classe politique kényane, a nommé à quelques postes-clefs des hommes venus du secteur privé. Cette équipe n'a encore enregistré que des résultats isolés, d'autant que le terrain sur lequel elle s'avance est miné, après le passage aux affaires d'un ministre des finances suspect d'avoir signé des chèques douteux au point de placer le pays, pour la première fois de son histoire, dans l'impossibilité d'honorer ses créances pendant plusieurs semaines. Le shilling kényan avait perdu du terrain face au dollar, tandis que les taux d'intérêt s'envolaient.
Le comité anticorruption, dont la création était exigée par les bailleurs de fonds, est resté paralysé jusqu'ici. La marge de manoeuvre du gouvernement est de plus en plus étroite avec l'approche des élections générales de 2001, qui devraient voir le président Moi quitter le pouvoir. D'ici là, une refonte de la Constitution, qui accorde des pouvoirs exorbitants au président, devrait devenir effective. Elle est réclamée par l'ensemble de la société kényane.

2000

L'année aura été sombre pour le Kenya, puisque les efforts de l'« équipe de secours » emmenée depuis 1999 par le paléontologue Richard Leakey pour redresser l'économie du pays ont été sérieusement contrariés par la pire sécheresse que le pays ait connue depuis quarante ans. Le déficit pluviométrique a plongé près de 3 millions de personnes dans un état de vulnérabilité nécessitant des distributions d'aide alimentaire.

Les conditions climatique sont également compromis la sortie de récession du Kenya, pénalisant gravement l'agriculture et l'élevage mais aussi asséchant les barrages hydroélectriques, ce qui a provoqué des rationnements drastiques d'électricité. L'activité industrielle à Nairobi a souffert de ne recevoir de courant que 32 heures par semaine. Selon les calculs de la Banque mondiale, la facture de ces rationnements devrait s'établir entre 1 et 4,7 milliards de francs d'ici aux prochaines grandes pluies d'avril 2001, soit 3,8% à 6,5% du PIB.

Ainsi, malgré les espoirs suscités par le retour en grâce du Kenya auprès des bailleurs de fonds grâce aux efforts et à l'entregent de Richard Leakey et de son équipe, la croissance devrait se limiter à 0,4 %. L'inflation s'est envolée aux environs de 9 %, notamment en raison de l'augmentation des prix du pétrole, de l'électricité et de produits de première nécessité comme le sucre.

Pourtant, le gouvernement avait multiplié les efforts pour assainir sa gestion, efforts récompensés par 1 ,5 milliard de francs débloqués par le FMI en juillet 2000, dans le cadre des facilités pour la croissance et la réduction de la pauvreté (PRGF), tandis que la Banque mondiale a décidé d'appuyer plusieurs nouveaux projets, notamment un programme de soutien au secteur de l'énergie qui a permis d'installer des groupes électrogènes pour fournir de l'électricité au pays.

Si la sécheresse prend fin, l'embellie économique devrait se confirmer. Il serait bon, toutefois, que la redistribution de ces richesses à venir soit mieux répartie: la moitié des 39 millions de Kenyans vit toujours au-dessous du seuil de pauvreté.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier