Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1990

PLUSIEURS mois de guerre civile au Libéria entre partisans du président Doe et de M. Charles Taylor ont provoqué à la frontière de la Côte-d'ivoire un afflux de réfugiés qui ne se sentent pas en terre étrangère. Deux ethnies se retrouvent et nouent des pactes d'alliance reproduisant les anciens clivages. Au-delà du conflit pour la conquête du pouvoir à Monrovia, c'est la stabilité de l'Ouest ivoirien qui pourrait en être troublée.

"Officiellement tout a commencé ici le 27 décembre 1989, avec l'arrivée des premiers réfugiés", confirme le préfet ivoirien de Danané, dernière ville-frontière de l'Ouest, entourée des villages surpeuplés par l'exode libérien. Avant de se reprendre aussitôt et d'insister sur l'instabilité chronique de l'Etat voisin et la perméabilité des frontières, car les deux ethnies majeures du conflit, dan et guare, se trouvent à cheval sur les limites internationales. Ainsi le coup d'Etat manqué du général Thomas Quiwonkpa (en novembre 1985), originaire de l'ethnie dan (ou yacouba, selon la terminologie malinké), avait déjà amené à Danané des militaires et des notables libériens, dûment accueillis selon la légendaire hospitalité ivoirienne.

Le conflit actuel semble d'une tout autre ampleur: plus de 70 000 réfugiés en Côte-d'Ivoire, 100 000 en Guinée au bas mot au mois de mai; des villes comme Sanniquellie ou Ganta ont été abandonnées par une partie de leur population après la prise de contrôle par les rebelles de M. Charles Taylor, ex-haut fonctionnaire et chef du Front national patriotique du Libéria (NPFL).

Le Libéria n'est pourtant ni l'Angola ni le Cambodge: l'analyse des formes de combat et du dualisme ethnique qui les sous-tend montre une double et contradictoire interprétation du conflit - mais n'est-ce pas le cas de toute société africaine? L'une, la plus courante dans les médias occidentaux, pose uniquement le problème en termes de géostratégie internationale, de guérilla de conquête, d'aide américaine, ivoirienne ou kadhafiste. L'autre, plus interne et plus proche du jeu des acteurs locaux, se dessine davantage en continuité avec le substrat ancien des"guerres de lignages" (1).

Jean-François Bayart, dans sa magistrale synthèse l'Etat en Afrique (2), qualifie d'"escapisme" ce que Gilles Deleuze (3) nommerait ailleurs "ligne de fuite": cette aptitude nomade, particulièrement africaine, à s'échapper des normes, territoires et institutions imposés par l'Occident, pour trouver le salut en d'autres lieux, attitudes ou valeurs en continuité avec la société précoloniale.

Sous l'impact différentiel de la colonisation, plus que féroce chez les peuples segmentaires à l'anarchie ordonnée par l'équilibre des conflits et l'absence de tout pouvoir centralisé, la société dan trouvera à plusieurs reprises son salut dans la fuite, et notamment vers le mythique Libéria.

Dès 1908, l'administration coloniale fait état de "guerres permanentes [en pays dan], entraînant l'impossibilité non seulement d'administrer mais d'être en relation suivie avec ces tribus": les appareils militaires et administratifs ne voient dans ces frontières (tout comme aujourd'hui...) que des flux centrifuges et incontrôlables.

A ces figures de l'incompatibilité segmentaire et étatique, l'Etat colonial, puis indépendant, oppose dans une belle continuité sa logique: recensements (malgré les fausses déclarations et le labyrinthe des parentés), sédentarisation villageoise (tempérée par la fuite en brousse dans les campements), quadrillage par les "pistes stratégiques", portage, travail prestataire et forcé, recrutement militaire enfin. Ainsi pour Alain Marie (4), anthropologue de la société dan, le "despotisme occidental" aboutit dans l'ordre économique au "développement forcé", de sorte que tout rapport à l'Etat n'est désormais vécu que sur le mode du ressentiment, de la méfiance et de l'antagonisme.

Les Dan, peuple particulièrement apte de tradition aux guerres lignagères, comme des poissons dans l'eau sur leur territoire montagneux, ont tout naturellement adapté les alliances et tactiques traditionnelles à la guérilla récente; dans les débuts, seul différait le but ultime: la conquête du pouvoir central; par contre, des conflits éclatés on retenait les même techniques d'embuscades, menées à l'aide d'un matériel hétéroclite: armes artisanales des chasses villageoises, récupération sur l'ennemi, contrebande active de Côte-d'Ivoire ou du Burkina. Au fond, le conflit semble d'école: zone montagneuse où s'établit le foco, doublé d'une base arrière favorable ou complice; guérilla diffuse culminant en prise des villes au début de la saison des pluies; enfin, organisation d'une armée plus professionnelle. En face: incurie et démobilisation, incompétence économique, corruption et maladresse d'un régime aux abois. Manque toutefois une réelle confrontation idéologique, d'où le libre jeu des logiques ethniques et segmentaires.

Un conflit très "local"

SI l'on sait généralement que le président sergent-chef Samuel Doé est originaire de l'ethnie krahn et que la guérilla se développe en territoire gyo ou mano, les observateurs omettent bien souvent de signaler les conséquences réelles de cette dualité ethnique.

Le Libéria est dès l'origine basé sur une "première articulation" ethnique: la dualité des descendants d'afro-américains (ou congos) qui fonde en fait ce qui était vu dès le début par l'opinion internationale (en particulier américaine) comme un havre de paix, sur une domination ethnopolitique très inégale. "Peau noire masques blancs": la formule de Franz Fanon s'applique bien aux descendants (80 000 environ aujourd'hui) des Noirs américains transformés en ethnie dominante, sur le modèle d'ailleurs des bourgeoisies créoles qui, comme dans la proche Sierra-Leone, tiennent le haut du pavé. Ethnie prenant peu à peu des caractères de caste fermée, de par ses intermariages et calquée sur le modèle américain qui faisait d'eux l'équivalent des "évolués" des possessions francophones, dans une opposition implicite à la "barbarie tribale" des natives de l'intérieur.

Le coup d'Etat sanglant du 12 avril 1980, qui coûta la vie au président William Tolbert, procède de cette revanche historique des autochtones, mais aussi de l'Intérieur sur la Côte: le conflit apparaît déjà comme une opposition géopolitique à base ethnique. Ce qui aurait pu passer comme catharsis momentanée d'une domination passée apparaîtra vite comme l'acte fondateur d'un régime établi sur la violence contre ses opposants, particulièrement méprisant des droits de l'homme et des libertés constitutionnelles. Mais aussi, comme au Gabon, au Zaïre, au Togo et autres, un régime reposant sur des hommes décidément sans qualité aux yeux des intellectuels locaux, et où le pouvoir a été usurpé par un responsable arrivé par la violence et qui ne s'y maintenait que par elle.

Que le président Doé soit d'ethnie krahn, d'apparence ultraminoritaire au Libéria (4 % de la population), n'indique pas d'emblée qu'il appartienne au même ensemble que les Wé ou Guéré de Côte-d'Ivoire, où réside d'ailleurs une partie de sa famille. De même chez ses adversaires, pour l'homologie Dan (Ivoiriens)-Gyo (Libéria), même ensemble ethnique situé un peu plus au Nord, à peine séparé par la frontière et qui ne doit qu'à deux contextes linguistiques différents de ne pas porter la même appellation collective. La "deuxième articulation" ethnique oppose donc les Krahn-Guéré soutenant le président Doé et les Gyo-Dan où M. Taylor recrute à l'origine ses partisans. Autour des deux blocs, d'autant plus rivaux qu'ils sont limitrophes, une coalescence d'alliés selon les meilleures traditions guerrières; ainsi le président Doé a-t-il lancé des irréguliers adigo contre les villages du comté de Nimba; ces derniers, musulmans liés à la Guinée et proches des Dyoula de Côte-d'Ivoire, ont à satiété ravagé et brûlé les villages dan du Libéria: jusqu'à Monrovia les lynchages anti-Madigo aboutissent à un mouvement anti-islamique en retour.

Inversement, les violences de la soldatesque officielle ont d'abord gagné bien des coeurs à la guérilla de M. Taylor, paradoxalement plus disciplinée et organisée. Mais la violence se fait vite xénophobe dans ce contexte: allogènes, Libanais et autres communautés sont en première ligne dans les événements récents en Afrique de l'Ouest.

Cela ne signifie pas que la guerre ne procède que d'oppositions ethniques. Car des alliances politiques se construisent entre différents peuples. Par la violence, ces oppositions premières sont instrumentalisées par les dirigeants à d'autres fins, mais parfois la maîtrise leur échappe: ainsi dans Monrovia, les propres troupes krahn de Doé se sont livrées, selon l'aveu du président, à d' "irrationnelles tueries" contre les soldats gyo et mano de l'armée officielle.

Non sans doute que M. Charles Taylor soit plus "démocrate" que le président Doé: la guerre porte une alliance interethnique au pouvoir, avec ses postes et prébendes, derniers moyens d'accès à cette "politique du ventre" décrite par Jean-François Bayart, sur tout le continent; l'alternance veut que "tout le monde mange", sorte de droit naturel s'exerçant au pire par la violence, au mieux par un habile dosage d'ethnies et régions dans les gouvernements successifs (système houphouétiste, entre autres). Enfin dans cette Afrique décidément plurielle, le "Libéria utile", celui des riches mines de fer du mont Nimba, est celui du comté du Dan-Gyo: bloc ethnique certes, mais non sans influence économique.

Ces noms d'ethnies, longtemps effacés de l'histoire, ou flottant selon les aléas de la conquête coloniale ou des définitions erronées, sont aujourd'hui revendiqués par les intéressés et interviennent comme système d'opposition dans le cadre des Etats-nations. Les stéréotypes ethniques sont aussi instrumentalisés dans le conflit: quiconque ignore l'image terrible du guerrier yacouba, aux lèvres peintes et aux dents taillées en biseau, à la solide réputation d'anthropophage, peut bien sûr sourire à telle description; mais il s'interdit de comprendre que les victoires se gagnent parfois dans l'imaginaire, fût-ce sur des données fantasmées. Les Guéré ne sont d'ailleurs pas en reste, leur réputation de sorcellerie étant bien établie dans les peuples proches.

Réfugiés-frères en Côte-d'Ivoire

LE monde "en double" de la sorcellerie est celui d'un manichéisme spontané: à qui veut les entendre, ces récits de "diables", comme on dit localement, priment dans l'imaginaire des acteurs (5).

La condamnation, en juin 1989, du ministre de l'intérieur libérien, le général Gray Allison, pour meurtre rituel (la victime décapitée et son coeur arraché) révéla récemment au grand jour des pratiques courantes, et jusqu'au sommet de l'Etat, fût-ce sous des formes plus anodines au moment des élections, remaniements ou... putschs projetés.

A la suite des tonitrantes dénonciations de M. Samuel Doé contre ses voisins, la Côte-d'Ivoire a officiellement adopté un profil bas et une attitude quelque peu ambigüe à l'égard des réfugiés.

Les trois premiers mois marquent à la fois une phase d'attentisme et d'impuissance de l'Etat, obligé de faire appel à l'aide internationale: réflexe étonnant de la riche Côte-d'Ivoire, terre d'accueil, de la sous-région (30 % à 40 % d'allogènes), mais aussi en grave crise économique; le recours aux bailleurs de fonds apparaît ici au grand jour, alors qu'il est pratiqué plus subtilement au quotidien. Aux villages yacouba de traiter selon leurs codes ce qui n'est officiellement que "problème international": et, de fait, les réfugiés-frères sont accueillis en pleine saison des fêtes, les greniers collectifs de riz allégrement vidés.

Funérailles et mariages sont d'ordinaire l'occasion de pareilles jouissances: les réfugiés suivent naturellement ces réseaux lignagers et villageois de parenté ou d'alliances. Ce n'est que petit à petit que la zone d'accueil s'étend sur l'Ouest et le Sud ivoiriens: les réfugiés semblent soucieux de se masser dans les villages-frontières, allant de l'un à l'autre au grand dam du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou même s'aventurant à nouveau en territoire libérien.

Pour les Dan, les réfugiés ne sont que "ceux de l'autre côté de l'eau" et le dicton yacouba "femme du Libéria, fille de Côte-d'Ivoire" exprime bien le sens des alliances matrimoniales. Le seu, ou pacte d'alliance politique et guerrière, traverse traditionnellement la frontière.

L'Etat ivoirien s'est voulu quelque peu ethnologue, refusant les classiques camps du HCR aux portes des villes et laissant jouer ces logiques traditionnelles: le "containment" des réfugiés est donc passé par leur cantonnement et leur dispersion dans les villages.

Ambassades et entreprises - le fameux groupe Sucres et Denrées ou encore Blohorn ont spectaculairement livré du riz - "sponsorisent" l'accueil: gestes à la fois caritatifs et politiques à l'égard d'Abidjan, qui sollicite avec insistance... Sous la houlette du ministre de l'intérieur qui répartit les crédits et les tâches, les professionnels de Médecins sans frontières (MSF), de la Croix-Rouge et du HCR ont très vite assuré un encadrement efficace, avec une logique d'urgence toute militaire, qui ignore ou relativise parfois les capacités locales.

Sauf pour les cases: devant les besoins présents, Médecins sans frontières s'est contenté de fournir machettes et dabas, qui peuvent aussi servir aux cultures: 7 500 cases ont été en grande partie construites, à l'armature de bois et au toit rond de papo, selon le modèle dan.

MSF a réhabilité hôpitaux et centres de santé et vacciné à tour de bras, mais certains réfugiés n'ont pas supporté la longue marche de l'exode. Malgré la politique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), thérapeutes locaux ou matrones ne sont ni formés ni fournis en médicaments de base; médecins, pharmaciens ou infirmiers libériens ne peuvent officiellement pratiquer en Côte-d'Ivoire. Quand la boue isole les villages, l' "auto-administration clandestine" (6) des communautés villageoises remédie une fois de plus aux carences extérieures.

D'autant qu'en dehors de l'Etat ivoirien ou de l'aide internationale des réseaux informels à peine cachés s'activent localement: l'argent des émigrés libériens aux Etats-Unis croise celui d'une active contrebande avec la Guinée qui s'étale au marché de Danané. M. Charles Taylor lui-même joue l'Arlésienne en pays dan, donnant conférence de presse ou coups de téléphone aux Etats-Unis, appuyé par sa parenté et ses amis ivoiriens. Administration et population locale vivent les événements par procuration: l'Etat ivoirien, par géopolitique bien comprise, ne serait pas fâché d'avoir l'un de ses débiteurs au pouvoir à Monrovia plutôt que l'encombrant et imprévisible président Doé.

Si la masse des réfugiés fait craindre des problèmes matériels à moyen terme, les préoccupations viennent plutôt du renouveau de l'antagonisme larvé guéré-dan, qui semble mal augurer de la stabilité de l'ouest ivoirien. D'un autre côté, les militaires bété, surreprésentés dans l'armée ivoirienne, suivent de très près l'aventure militaire de M. Charles Taylor. Et à Abidjan, ce conflit-prétexte devient source de paraboles - codées dans la presse officielle ou distillées dans les tracts des nouveaux partis - sur le droit au tyrannicide, l'alternance ou l'équilibre ethnique, bref, la future démocratie.

Notes:
(1)Emmanuel Terray et Jean Bazin, Guerres de lignages et guerres d'Etats en Afrique, Archives contemporaines, Paris, 1982.
(2) Jean-François Bayart, l'Etat en Afrique, Fayard, Paris, 1989.
(3) Gilles Deleuze, Mille plateaux, éditions de Minuit, Paris, 1980.
(4) Alain Marie, Une société segmentaire face à l'Etat, pouvoirs étrangers et dynamiques locales chez les Dan de Côte-d'Ivoire, thèse EHESS, Paris, 1981.
(5) Voir le livre clef de Marc Augé, Théorie des pouvoirs et idéologie, Hermann, Paris, 1975, qui part des conceptions des lagunaires ivoiriens pour une analyse générale des logiques de l'imaginaire en Afrique.
(6) Selon la formule d'Ernest Gellner in Arabs and Berbers from Tribe to the Nation in North Africa, Duckworth, Londres, 1972, soulignant les capacités de gestion des communautés paysannes.

1990

RÉUNIS les 6 et 7 août à Banjul (Gambie), les sept pays membres (1) du Comité de médiation de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) lançaient un appel pressant au cessez-le-feu au Libéria, ensanglanté par sept mois de guerre civile opposant les rebelles du Front national patriotique (NPFL) de Charles Taylor au régime du président Samuel Doe. Ils décidaient également l'envoi d'une force d'interposition avec pour objectif de "maintenir la paix, rétablir l'ordre public et veiller au respect du cessez-le-feu". Bien qu'historique et sans précédent - "c'est la première fois en effet que des chefs d'Etat africains (...) passent outre au principe de l'OUA sur la non-immixtion dans les affaires intérieures d'un Etat membre" (Fraternité Matin, Abidjan, 9 août), - cette initiative n'a pas mobilisé l'opinion publique en Afrique occidentale francophone.

La plupart des pays émettaient des réserves et faisaient preuve de scepticisme tandis que le Burkina-Faso désapprouvait la démarche, le chef de l'Etat, le capitaine Blaise Campaoré, estimant que le Comité "n'a nullement compétence pour connaître des conflits internes aux Etats, mais entre les Etats", et mettant en garde "contre une éventuelle extension de ce conflit interne si toutefois l'envoi de cette force était maintenue contre la volonté du peuple libérien frère" (Sidwaya, Ouagadougou, 14 août).

Certes, "le principe de l'envoi d'une force de contrôle du cessez-le-feu à venir ne peut être que salué et applaudi (...). Quel que soit le moment choisi (...) l'initiative s'avère noble et louable (...) face à la tragédie qui continue à se dérouler à nos portes. Le constat était certes clair qu'une véritable boucherie s'était installée à Monrovia, mais la gravité du phénomène n'avait d'égal que le silence gênant et complice" (Fraternité Matin, Abidjan, 9 août). Cependant l'efficacité de l'opération est mise en doute.

D'une part, le déploiement de la Force de maintien de la paix (2) nécessite une première mise de fonds de 50 millions de dollars alimentée par une contribution volontaire des seize Etats membres de la CEDEAO. Or ces Etats "sont dans l'incapacité de financer cette force. Et les pays africains devant envoyer des militaires sont frappés de plein fouet par la conjoncture économique (...). Le déplacement ne pourra être effectif qu'avec l'appui financier des Nations unies et de la Croix-Rouge internationale. L'Afrique compte une fois de plus sur l'extérieur pour remplir une mission africaine" (le Sahel, Niamey, 15 août).

D'autre part, "les troupes rebelles de Charles Taylor n'ont pas attendu (...) pour rejeter toute forme d'intervention. Elles craignent, à tort ou à raison, que cet envoi ne débouche, au bout du compte, sur le statu quo, c'est-à-dire un nouveau répit accordé au régime en place. [Or] Samuel K. Doe est tellement discrédité que l'éventualité de son maintien n'est pas envisageable" (le Soleil, Dakar, 7 août).

En attendant, des centaines de milliers de réfugiés libériens ont gagné les pays voisins, en particulier la Côte-d'Ivoire (lire à ce sujet l'article de Michel Galy dans le Monde diplomatique de juillet 1990) et la Guinée. "Ils ont été reçus par les populations guinéennes qui ont accepté de les héberger et de partager avec eux leurs maigres ressources" (Horoya, Conakry, 4 août).

"Si la CEDEAO est frappée d'impuissance à arrêter cette tuerie grandeur nature, on s'émeut de la passivité des grandes puissances occidentales dont les médias s'alimentent de l'horreur de cette guerre civile. C'est que ce "petit pays perdu" d'Afrique ne présente pas les mêmes intérêts économiques, stratégiques et politiques que le Golfe." Or ce sont ces intérêts "qui déterminent la promptitude des interventions extérieures, surtout quand elles sont l'oeuvre des grandes puissances" (le Soleil, Dakar, 7 août). En témoigne, a contrario, la présence inerte, depuis des semaines, au large des côtes du Libéria, de six navires de guerre et 2 300 marines américains.

Notes:
(1) Gambie, Ghana, Guinée, Mali, Nigéria, Sierra-Leone, Togo.
(2) Environ 2 700 hommes provenant des pays suivants: Ghana (1000), Nigéria (700), Guinée (550), Sierra-Leone (350) et Gambie (105).

FIN 1990

TANDIS que la situation demeure extrêmement tendue à Monrovia, la force d'interposition africaine, dont les effectifs ont été augmentés, est passée sous le commandement du Nigéria qui voit ainsi confirmer son rôle prépondérant. L'impasse politique demeure totale et les rebelles de M. Charles Taylor récusent toujours les "casques blancs"accusés de partialité. Les pays de la région restent eux-mêmes divisés sur le rôle et la mission de leurs soldats.

M. Charles Taylor est l'un des quatre dirigeants autoproclamés du Libéria - avec le président Samuel Doe qui a été assassiné (1), M. Prince Johnson, le rebelle dissident, et le Dr Amos Sawyer, chef du gouvernement mis en place sous l'égide de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) (2). M. Taylor est même la figure centrale de la guerre civile qui a plongé le pays dans une meurtrière anarchie. Pourtant, cet ancien associé du président Samuel Doe - ensuite accusé d'avoir pillé les richesses de l'Etat et réfugié un temps aux Etats-Unis, - aujourd'hui protégé par MM. Blaise Compaoré (chef d'Etat du Burkina-Faso) et Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte-d'Ivoire), - n'a été qu'un catalyseur, car la crise a ses racines dans une détérioration progressive de la vie politique et sociale du Libéria (3).

Depuis son arrivée au pouvoir le 12 avril 1980, l'ancien sergent-chef Samuel Doe a bénéficié de l'appui de Washington. L'élection présidentielle de 1985, qu'il prétendit avoir gagnée - de l'avis de tous les observateurs, elle avait été massivement truquée, - n'avait pas altéré ce soutien, du moins dans l'immédiat, bien qu'il ait jeté en prison ou condamné à l'exil ses opposants.

La lettre de six pages qu'adressait l'été dernier Samuel Doe au président Bush pour implorer de l'aide témoigne d'un état de dépendance psychologique à l'égard de l'étranger sans pareil dans l'Afrique postcoloniale: "Notre capitale a forgé son nom à partir de celui de votre président Monroe. Notre drapeau est une réplique du vôtre. Nos lois sont modelées d'après vos lois. Nous, au Libéria, nous nous sommes toujours considérés comme les enfants par alliance des Etats-Unis. Nous vous supplions de venir défendre vos fils qui sont en danger de perdre leurs vies et leur liberté (4)."

Les relations particulières entre Monrovia et Washington remontent à la naissance de l'Etat du Libéria, créé par d'anciens esclaves noirs américains et devenu indépendant en 1847. Mais elles se sont considérablement renforcées depuis, s'appuyant sur l'exploitation du caoutchouc, tout d'abord - l'empire Firestone, - et, plus récemment, du fer (5). Le Libéria est devenu le premier bénéficiaire de l'aide américaine à l'Afrique noire par tête d'habitant. Durant ses dix années de règne, Samuel Doe avait reçu un demi-milliard de dollars des Etats-Unis, qu'il avait en grande partie détournés à son profit, et 52 millions en aide militaire.

En échange, les Américains disposaient là-bas de leur plus importante base de renseignements et de transmission en Afrique, avec une puissante station-relais pour La Voix de l'Amérique, des antennes pour les communications diplomatiques et celles de la CIA, ainsi qu'un des huit systèmes Omega dans le monde, servant en particulier à guider les missiles lancés à partir des sous-marins. Le Libéria abrite aussi des facilités pour la Force de déploiement rapide et a servi de relais pour l'envoi de l'aide américaine aux rebelles angolais de l'UNITA et pour une tentative de coup d'Etat fomentée par la CIA contre le Ghana en 1983. Dans ce contexte, le département d'Etat et la Drug Enforcement Administration des Etats-Unis ont refusé de prendre en compte les preuves sur le rôle du Libéria dans le blanchiment de l'argent de la drogue (6).

Le rôle du Nigéria

A la fin de l'année dernière, le discrédit du régime de Samuel Doe était si profond que le président du Burkina-Faso jugea utile de répondre positivement à une demande d'aide du Front national patriotique de M. Charles Taylor. Les relations du Burkina-Faso avec les dirigeants radicaux du Ghana et d'Ouganda s'étant détériorées depuis l'assassinat du président Sankara, M. Blaise Compaoré cherche à redorer son image populiste et à faire oublier ses alliances avec les régimes du Togo et de la Côte-d'Ivoire. Il espère constituer un nouvel axe Burkina-Libéria qui jouirait du même prestige que celui forgé entre son pays et le Ghana au temps de Thomas Sankara.

De plus, M. Taylor permettait à M. Blaise Compaoré de prendre sa revanche sur le président ghanéen Rawlings, qui a critiqué le meurtre de Sankara et a accordé l'asile à certains de ses proches: le Ghana, en effet, a emprisonné M. Charles Taylor pendant plusieurs mois, et il aide d'autres opposants libériens hostiles à Samuel Doe et aux Américains (et qui ont trouvé place dans le gouvernement intérimaire installé par la CEDEAO).

C'est grâce à M. Compaoré que M. Charles Taylor a bénéficié de l'appui de la Libye. Mais le colonel Kadhafi avait ses propres raisons d'en vouloir à Samuel Doe: ses conseillers avaient été expulsés du Libéria au profit des Israéliens. Un autre soutien régional, quoique moins important, est celui de la Côte-d'Ivoire, dont le président Houphouët-Boigny a des liens de parenté avec M. Compaoré et où plusieurs tentatives de coup d'Etat contre Doe avaient déjà été organisées.

Le conflit a accentué, dans une certaine mesure, le clivage entre Etats anglophones et francophones, le Mali et le Sénégal condamnant l'envoi de la force d'interposition sous l'égide de la CEDEAO et le Togo refusant d'y associer ses troupes.

En revanche, le Nigéria et la Guinée ont fermement appuyé Samuel Doe. Une amitié étroite liait ce dernier et le président nigérian Babandiga, renforcée par les relations qu'ils entretenaient tous deux avec Israël. Le chef de l'Etat nigérian a d'ailleurs fait incarcérer, pendant plus d'une semaine, au mois de juin dernier, l'opposant de gauche libérien Togba-na Tipoteh, président du Mouvement pour la justice en Afrique (MOJA), qui effectuait une tournée régionale pour attirer l'attention sur la détérioration de la situation dans son pays.

Les victoires inattendues de M. Taylor au début de l'année avaient amené les Américains et les Nigérians à tenter de stopper par une initiative régionale son inexorable avance vers la capitale. Non que le chef des rebelles soit très différent de Samuel Doe, mais, pour les chefs d'Etat de la région, le phénomène Taylor - un homme sans éducation, sans idées politiques ni charisme, et mobilisant ses partisans en faisant appel à leurs attaches tribales - représentait un dangereux exemple qui pouvait susciter des émules chez eux.

Peu soucieux d'intervenir eux-mêmes - leur opinion publique ne l'aurait pas accepté, - les Etats-Unis ont encouragé le général Babandiga à le faire. Le Ghana, dont les relations avec le Nigéria sont bonnes, s'est rallié avec enthousiasme à la proposition, espérant que la force d'interposition africaine permettrait d'éliminer à la fois M. Taylor et Samuel Doe et d'installer un gouvernement stable, et ami. Le MOJA et les autres forces libériennes en exil ont aussi appuyé l'idée à condition qu'elle soit accompagnée de paix non seulement entre les trois fractions armées - celles de Doe, et de MM. Taylor et Prince Johnson, - mais aussi avec l'opposition en exil.

L'intervention de la force régionale africaine - composée de soldats du Nigéria, du Ghana, de Gambie, de la Sierra-Leone et de Guinée - n'a pas de précédent en Afrique. Elle a aussitôt suscité l'opposition de M. Charles Taylor - il a dénoncé les "envahisseurs nigérians", - soucieux de ne pas se voir frustré de sa victoire. Dès lors, les "casques blancs" ne pouvaient se borner à superviser un cessez-le-feu entre les trois parties; ils furent contraints de jouer un rôle actif.

Les contradictions de leur mission ont été démontrées par la capture de Samuel Doe dans leurs locaux, puis par son exécution par les rebelles de M. Prince Johnson. Peut-être l'explication de cette mort réside-t-elle dans le retournement de Doe. Après plusieurs semaines de négociations complexes il venait de déclarer au général ghanéen Arnold Quainoo qu'il ne reconnaîtrait pas le gouvernement formé sous l'égide des Etats voisins, ce qui revenait à relancer la guerre civile. Si la disparition de Doe, dans ces troubles conditions, lève un obstacle - son élimination était une condition exigée par M. Taylor à toute négociation, - elle n'a pas fait fléchir le chef des rebelles, qui a continué à rejeter la présence des forces de la CEDEAO dont la tâche consistant à assurer un cessez-le-feu et à imposer un gouvernement intérimaire apparut encore plus aléatoire. L'intervention de leur aviation dans les combats, au milieu du mois de septembre, a souligné ces difficultés.

Selon le vice-ministre des affaires étrangères ghanéen, M. Mohamed Ibn Chambas, la force interafricaine est dans "une situation compliquée" et l'avenir du contingent ghanéen semble en suspens. Pourtant son retrait compromettrait le sort de cette force d'interposition et porterait un sérieux coup au prestige d'Accra.

Arrêter la "libanisation"

DÈS l'origine, l'ingérence militaire impliquait une lourde charge pour des pays dont les ressources économiques sont limitées. Elle signifiait aussi d'inévitables pertes humaines et créait un précédent qui pourrait être utilisé un jour contre l'avis d'autres gouvernements. Elle risquait aussi, si elle se prolongeait, de susciter un mouvement d'opposition dans l'opinion publique - sauf, peut-être, en Guinée.

Le secrétaire aux affaires étrangères ghanéen, le Dr Obeb Asamoah, justifia l'envoi des "casques blancs" par la nécessité de mettre fin aux massacres, de sauver les ressortissants des pays de la région bloqués à Monrovia et d' "arrêter le pillage des ressources économiques (7)". Il ajouta que cette expérience pourrait se répéter dans d'autres circonstances: "L'idée même de la communauté économique implique l'abandon de la souveraineté politique complète des Etats membres."

Plus prudent, le Dr Abbas Bundu, secrétaire exécutif de la CEDEAO, reflétait les réticences des francophones en affirmant qu'il faudrait revoir les statuts de l'organisation pour atteindre des objectifs aussi ambitieux. Il est bien improbable que dans une région marquée par des alliances instables entre des gouvernements instables un tel projet trouve le soutien d'une majorité d'Etats membres.

Mais, au-delà des considérations régionales qui ont amené les Etats à intervenir au Libéria, au-delà des déclarations sur leur volonté d'instaurer au Libéria une démocratie inconnue chez eux, il existe une nécessité, presque désespérée, d'arrêter la "libanisation" du Libéria. Plus s'accroît la misère du continent, plus les gouvernements doivent en effet affronter des menaces similaires à celles qui ont déstabilisé ce pays: la désintégration des sociétés civiles et la dissolution de la culture nationale au profit de solidarités régionales et ethniques. On peut certes dresser un parallèle entre le Libéria d'aujourd'hui et l'Ouganda des années 80; mais le mouvement rebelle de M. Yoweri Mouseveni, qui l'a finalement emporté, avait deux atouts dont est dépourvu le Front national patrio- tique de M. Taylor: une base pluri- ethnique et une doctrine politique qui ont permis de reconstruire le pays. D'autres comparaisons seraient plus pertinentes, avec la Somalie par exemple, ethniquement déchirée et dépourvue de forces politiques organisées. La grande crainte des Africains est que le Libéria n'offre une caricature de modèle pour l'avenir du continent.

Notes:
(1) Cf. Stephen Smith, "La fin sanglante de Samuel Doe", Libération, 20 septembre 1990.
(2) La CEDEAO est composée de seize Etats: Bénin, Burkina-Faso, Cap-Vert, Côte-d'Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra-Leone, Togo.
(3) Lire Michel Galy, "La guerre civile, loin de Monrovia", le Monde diplomatique, juillet 1990.
(4) Washington Post, 8 août 1990.
(5) Lire Claudio Moffa, "L'histoire se répète au Libéria", le Monde diplomatique, janvier 1986.
(6) International Herald Tribune, 17 juillet 1990.
(7) People's Daily Graphic, Accra, 23 août 1990.

1994

"NO Taylor, no peace!" Le slogan simpliste des rebelles du Front national patriotique (NPLF) résume toujours la situation politico-militaire. Aucune paix n'est possible au Libéria sans la bonne volonté de M. Charles Taylor, qui contrôle toujours les trois quarts du territoire.

Pourtant, le 24 décembre 1989, lorsqu'une poignée d'opposants partit du comté de Nimba, proche de la frontière ivoiro-libérienne, nul ne connaissait cet ancien fonctionnaire, convaincu de corruption sous le régime du dictateur Samuel Doe, puis exilé aux Etats-Unis. Fort de ses appuis ethniques (Gyo et Yacouba, traditionnels opposants des Krahns, alliés de Samuel Doe), politiques (Burkina-Faso, Libye, plus tardivement Côte-d'Ivoire), le NPLF bouscula l'armée libérienne et ses supplétifs madigos démoralisés, conquérant alors 90 % du pays à l'exception du réduit de Monrovia.

C'est au prix de lourds combats que la force ouest-africaine d'interposition (ECOMOG), créée par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) avec l'appui de l'OUA et des Etats-Unis, arrêta le NPLF à quelques centaines de mètres de Mansion House, qui abritait la présidence libérienne. Dès lors, flux et reflux du front, au rythme de la saison des pluies, ont continué à ravager le pays. M. Charles Taylor essaie toujours ­ comme en janvier 1993 ­ de reconquérir Monrovia. L'ECOMOG se targue, en pleine contre-offensive ­ comme en mars 1993 ­ , d'"aller chercher Taylor où il se cache". En vain. Forces, factions, alliances s'équilibrent.

Le paysage politique est, en effet, de plus en plus fragmenté: la dissidence de M. Prince Johnson du NPLF lui permit de revendiquer l'exécution de Samuel Doe le 9 septembre 1990. Le Mouvement uni de libération pour la démocratie (ULIMO) s'implante en 1991 dans l'ouest du Libéria. Madigos musulmans et Krahns s'y sont unis pour occuper 10 % du pays... et déstabiliser la Sierra-Leone frontalière ­ où le général Momoh a été renversé par le capitaine Valentine Strasser en 1992. Plus récemment, le Liberian Peace Council (LPC) s'est formé sur la côte sud, tandis que la Lopa Defense Force (LDF) tenait une enclave proche de la Guinée. A toutes ces factions prétend s'opposer le gouvernement provisoire du professeur Amos Sawyer, installé dans la zone contrôlée par l'ECOMOG et dont la représentativité est contestée.

Car l'ECOMOG, armée africaine de 17 500 hommes, est composée, autour du "noyau dur" nigérian, de contingents variables: Guinée, Gambie, Sierra-Leone, Ghana, à ses débuts; un contingent sénégalais, demandé puis récusé par le NPLF lors des récentes tractations de paix. Malgré l'expérience acquise au Biafra des vieux briscards nigérians, cette "africanisation" du conflit laisse sceptique: à dominante anglophone, cette force a provoqué, en retour, la création d'une "Ligue francophone" informelle, autour de la Côte-d'Ivoire et du Burkina-Faso, avec l'appui discret des techniciens, diplomates et militaires français.

Peuples frontaliers, factions armées et alliances ont déstabilisé de proche en proche l'Afrique de l'Ouest. En Guinée, les responsables gouvernementaux se sont affrontés selon leur origine régionale au sujet de l'aide à M. Charles Taylor. ULIMO et NPLF se combattent à l'intérieur de la Sierra-Leone. Les Alpha-Jet nigérians ont bombardé convois et sites humanitaires, puis, en mai 1993, les postes frontières de la Côte-d'Ivoire, obligeant les batteries anti-aériennes de ce pays à riposter. La radio incendiaire de Gbarnea, la capitale provisoire du NPLF, attise comme au Rwanda les tensions: M. Taylor ne traite-t-il pas le Nigéria et l'ECOMOG de "force d'agression et d'occupation", appelant en outre au massacre des musulmans?

APRÈS les rituels politiques des "sommets", une lueur d'espoir était née avec le sommet de Cotonou (juillet 1993), sous l'égide du Béninois Nicéphore Soglo, président en exercice de la CEDEAO. Gouvernement d'union nationale, gouvernorats, élections, tout a été en principe prévu. Mais peu appliqué. Si, les neuf derniers mois, une présidence collégiale a été installée à Monrovia, si les combats d'envergure ont cessé, les fiefs sont toujours là et les factions toujours armées.

Pendant ce temps, un quart des habitants ­ soit environ 650 000 personnes ­ se sont réfugiés à l'étranger, principalement en Guinée et en Côte-d'Ivoire. Les infrastructures du pays sont détruites, mais les trafics continuent: le fer du mont Nimba, exploité à l'aide du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), a permis à M. Charles Taylor de recevoir plus de 1 million de dollars au Luxembourg. Le diamant est échangé à Anvers par les Syro-Libanais. Le commerce du caoutchouc des plantations de Firestone passe par la Côte-d'Ivoire. Le commerce des 4 x 4 japonais est florissant. La ville frontalière de Danané, en Côte-d'Ivoire, est en plein essor.

Tandis que les enfants-soldats, les mercenaires, les jeunes des bidonvilles de Lagos ou d'Abidjan, du Sahel à la Côte-d'Ivoire, jetés au Libéria comme dans un immense terrain d'aventure, survivent ou meurent. La guerre ­ commes les affaires ­ a encore de beaux jours devant elle.

1996

IMAGES terribles du Liberia: "Parfois une tête de bouc était attachée à un tronc d'homme - et réciproquement - puis les deux chimères étaient amenées plus loin, pour êtres vues par quiconque viendrait de la ville pour aller au combat (1)." Ce récit des guerres entre lignages au XIXe siècle ne déparerait pas aujourd'hui..... Un "conflit de basse intensité", selon l'euphémisme rassurant de certains politologues? Mais il a déjà fait 150 000 morts dans ce petit pays de 6 millions d'âmes, 300 000, selon d'autres évaluations. Une guerre qui aura usé d'enfants-combattants âgés parfois de dix ans, d'amazones tueuses - telle la fameuse "Two for five", garde du corps du chef de guerre Prince Johnson, qui dépeçait au poignard ses ennemis prisonniers -, ou des aventuriers venus de toute l'Afrique de l'Ouest, pour livrer à l'enfer les civils de l'ancienne "Terre promise" des esclaves américains.

Cette longue guerre totale a puisé dans les les sortilèges et les fantasmes ethniques: les corps de guerriers sauvages peints au kaolin, les talismans d'invulnérabilité, les accoutrements féminins se sont téléscopés, dans une surmodernité perverse, avec les massacres à la kalachnikov et les tortures soigneusement filmées, comme lors de l'exécution de l'ancien chef d'Etat, M. Samuel Doe. Il y a longtemps que les dieux ont soif au Liberia. Chez les Gyo et Mano - les deux ethnies qui ont mené la révolte en 1989 -, T'to, ancêtre guerrier divinisé, demandait le sacrifice d'un esclave, de la main du maître de la guerre, le Koula, à la veille du combat. Loin des villages, les sanglantes sociétés secrètes luttaient, sous couvert d'entraide, contre l'oppression et le mépris des natives par les Congos (2). Les Leopard, Nigu, Kela societies ne connaissaient qu'une sanction, le meurtre le plus spectaculaire, "façon de tuer soudaine, brutale, imprévisible (3)".

Drôle de paix. On croit rêver en lisant l'apologie d'une "médiation africaine" (4), quand l'OUA est restée aussi lointaine et impuissante que les Nations unies, ou que la marine américaine qui croisait, endébut du conflit, àquelques encablures des massacres - sans intervenir. On peut s'inquiéter du "modèle" proposé comme une africanisation réussie.

Le cynisme ordinaire ne retient que les chiffres, non les massacres: "seulement" 50 observateurs internationaux de l'ONU - effectif renforcé à 130, en novembre dernier, sur intervention du secrétaire général de l'organisation, pour accompagner le "retour" à la paix relancé par les accords d'Accra, en août 1995 -, 30 millions de dollars d'aide des Etats-Unis et 1 million de l'Europe pour l'Ecomog, la force de paix ouest africaine inféodée au Nigeria. Les dépêches d'agence se font rassurantes: sous l'impulsion du président ghanéen, M. Jerry Rawlings, et sous l'égide de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), le dernier sommet en date a semblé le bon. Un Conseil d'Etat a été formé, regroupant les chefs des différentes factions. Les 60 000 combattants commencent à rendre les armes à l'Ecomog. Après douze mois de transition, on espère voir enfin venir le temps des élections. Même si les combats cessent faute de combattants, reconstruire un Etat inégal, un "colonialisme noir", serait une lourde erreur. Il serait plus nécessaire d'intégrer les guérilleros dans une armée commune - comme au Zimbabwe ou au Mozambique -, de reconstruire les infrastructures (port, aéroport, routes, centrales...) sans gabegie ni corruption, de mobiliser les organisations non gouvernementales pour réinsérer les enfants de la guerre...

Mettre fin aux fructueux trafics frontaliers, lever l'impôt sur les grandes compagnies qui prospèrent sur les décombres (comme Firestone), réprimer vendettas et brigandages serait plus difficile. Mais reconstituer les vieux dualismes entre la capitale ou la côte et l'intérieur se révélerait suicidaire. Au contraire, un effort prioritaire pour les peuples des comtés et des montagnes s'impose: crédit aux plus pauvres, soins de santé primaire et éducation de base seraient alors les meilleurs gages de la reconstruction. Faute de quoi le traité ne représenterait qu'un chiffon de papier de plus: la paix, comme en Somalie, viendra plutôt de négociations de longue durée comprenant palabre, excuse, fête, alliance (5). Si ce n'est par la reconduction d'un rite atroce et efficace, commun aux ethnies concernées: la catharsis d'un meurtre commis de concert, où la fin définitive du conflit se fonde sur le partage vertical du corps d'une captive, les deux moitiés enterrées symétriquement dans chaque camp. Mais peut-être le souvenir des innombrables charniers y pourvoira-t-il...

Notes:
(1) G. W. Harley et G. Schwab, Tribes of the Liberian Hinterland, Cambridge, 1947.
(2) Lire Claudio Moffa, "L'histoire se répète au Liberia", Le Monde diplomatique, janvier 1986, et Michel Galy, "Liberia, une guerre oubliée", Le Monde diplomatique, septembre 1994.
(3) Jean Genevray, Monographie du comté de Grand Bassa, Dakar, 1952.
(4) Adama Gaye, "La Cedeao au Liberia, exemple d'une médiation africaine", Jeune Afrique, 14 août 1995. L'auteur est directeur de l'information à la Cedeao.
(5) Gérard Prunier, "L'inconcevable aveuglement de l'ONU en Somalie", Le Monde diplomatique, novembre 1993.

1996

Feux de brousse, guerres régionales, affrontements ethniques, conflits limités ou de basse intensité, les mots manquent pour qualifier les affrontements qui embrasent de vastes zones en Afrique de l'Ouest. Pour nombre de géopoliticiens, ces crises ne sont pas importantes, car elles se déroulent sur des théâtres jugés secondaires, surtout depuis la fin de la confrontation Est-Ouest. Pourtant, elles mettent à mal, parfois durablement, tout espoir de développement. Et elles sont caractéristiques de ces conflits "fin de siècle" qui minent la planète (1)...

EN Afrique de l'Ouest, les conflits "limités" se multiplient. Ils sont d'autant plus menaçants qu'il s'agit le plus souvent de guerres civiles, touchant aux ressorts intimes des sociétés et mettant aux prises des fronts ou des milices, souvent indisciplinés, qui dérivent à l'occasion vers le banditisme, pratiquent la prise de butin, enrôlent des enfants, s'en prennent aux civils sans défense, et n'hésitent pas à recourir aux formes extrêmes de violence, au pillage de l'aide humanitaire, à la destruction des infrastructures et des récoltes...

"Ces conflits d'un type nouveau, écrit dans un rapport le secrétaire général de l'ONU, M. Boutros-Ghali, placent le personnel de maintien de la paix de l'ONU face à des problèmes qu'on n'avait pas vus depuis l'opération du Congo en 1960 (2)." Pour l'ancien ministre français de la coopéra- tion, M. Michel Roussin, cette vingtaine de crises oubliées sont "autrement plus complexes, et ont des conséquences régionales" plus importantes qu'au temps de la guerre froide (3).

Leurs détonateurs sont multiples: lutte pour le pouvoir - et pour le contrôle des matières premières - au Liberia et en Sierra Leone (lire les articles de Michel Galy et de Thierry Cruvellier); revendication pour la reconnaissance de l'identité de certains groupes ethniques, comme les Touaregs au Niger et au Mali, ou les Pulars (Peuls) en Mauritanie; autonomisme territorial, comme en Casamance (Sénégal) (lire l'article de Jean-Claude Marut), où le nombre des victimes comme celui des réfugiés est tout de même cent fois moins élevé qu'au Liberia. Ils se déroulent tous dans un contexte où, en Afrique comme ailleurs, l'Etat-nation est en crise, "menacé par le haut (du fait du régionalisme et du fédéralisme) et par le bas (du fait de l'ethnicité) (4)".

"Etat-nation ou Etat-tribus", s'interrogeait déjà, en 1988, dans Mauritanie demain, Idoumou Mohamed Lemine, un universitaire mauritanien, aujourd'hui rédacteur en chef de Maghreb-Hebdo, pour qui la question nationale, dans son pays "en perpétuelle naissance", n'est toujours pas réglée: il dénonce, à longueur de colonnes, "la rencontre de deux chauvinismes: arabe, sur fond d'arabisation outrancière [et de balancement perpétuel de la classe dirigeante entre la ligne "baasiste" pro-irakienne et "nassérienne" pro-égyptienne], et négro-africain, en réaction contre l'accaparement du pouvoir par les Maures..."

Un terreau politique additionné de récession économique (dépréciation de la monnaie, ajustements, appauvrissement) et de crise écologique (sécheresse, exode rural vers le fleuve au sud, sédentarisation, conflits de terres...), sur lequel ont germé ce qu'on appelle encore pudiquement, à Nouakchott, "les événements" d'avril 1989: une mini-guerre ethnique, sur le fleuve, de part et d'autre de la frontière avec le Sénégal; des pogroms symétriques à Dakar et Nouakchott, suivis d'une vague croisée de fuites et d'expulsions, et d'une vaste épuration dans les milieux négro-africains en Mauritanie, notamment au sein de l'armée.

"Le conflit n'est pas résolu, estime l'universitaire Abdel Wedoud Ould Cheikh, qui note l'accentuation de l'exclusion à l'égard des communautés noires, l'amertume, la frustration et le sentiment d'une revanche à prendre", même si, admet-il, la crise "fait faire un bond irréversible à l'arabisation, sans retour en arrière possible (5)". L'insoluble guerre du Sahara occidental, avec ses prévisibles rebondissements, ne manquera d'ailleurs pas, comme précédemment, de "tirer" un peu plus la Mauritanie vers le Maghreb et l'arabité (même si, dans ce cas, cette quête d'identité relève de l'imaginaire: la plupart des Maures sont berbères).

Ces mêmes parages sont le théâtre privilégié de la lutte d'influence entre le modèle islamique et le modèle libéral, qui a supplanté le conflit idéologique entre capitalisme et socialisme: chacun des pays de l'arc sahélien - Mali, Niger, Tchad, Soudan - est écartelé entre un Nord et un Sud humainement et économiquement très dissemblables.

Le colonisateur, après avoir favorisé le développement des régions sud, plus utiles sur le plan agricole et moins rétives à l'autorité étrangère, a inversé les rapports de forces locaux, taillant dans le vif des communautés historiques à l'heure des découpages territoriaux (le président sénégalais Abdou Diouf déplore "la tristesse de la balkanisation de l'Afrique", qui avait à jamais terni "la joie des indépendances (6)"), et transféré le pouvoir à la majorité: nordiste, arabe au Soudan et maure en Mauritanie; sudiste au Niger, au Mali, au Tchad. "Depuis les indépendances, relève Philippe Lemarchand, cette dévolution ethno-régionale du pouvoir a partout été remise en cause et reste la toile de fond de conflits sanglants (7)."

Unis par la force, les géants du continent sont eux aussi tiraillés de l'intérieur par des pôles concurrents: il y en a, au moins, trois au Nigeria, au Zaïre, en Afrique du Sud, en Angola, en Ethiopie... Certaines zones - les Grands Lacs, les confins sahariens, la Corne - sont comme autant de "Balkans" africains, théâtres de dramatiques implosions...

Mais, pour Robert Kaplan, c'est l'Afrique de l'Ouest qui devient "le symbole universel des fléaux démographiques, sociaux et environnementaux où l'anarchie criminelle est devenue le vrai danger stratégique", avec, en Sierra Leone, après le Liberia, "la déliquescence du gouvernement central, l'apparition de fiefs tribaux et régionaux, la prolifération incontrôlée des maladies, et un état de guerre larvée endémique (8)".

Une analyse se rattachant au courant "afro-pessimiste" occidental, que rejoint le rapport sur la "criminalisation en Afrique subsaharienne" présenté au gouvernement français par le politologue Jean-François Bayart, directeur du Centre d'études et de recherches internationales (CERI) (9): il note que le principal parti d'opposition, au Zaïre, s'est lancé à son tour dans le trafic de diamants; que l'entourage présidentiel, en Zambie, est éclaboussé par des affaires de drogue; que les nouveaux dirigeants "démocrates" à Madagascar, au Congo, en Centrafrique, se prêtent à "d'étranges financements parallèles, qui cachent mal de pures opérations de blanchiment d'argent sale". Il relève aussi l'implication d'organisations militaires ou paramilitaires dans le détournement de l'aide humanitaire, les trafics de stupéfiants, de diamants ou autres ressources naturelles, patente au Liberia, en Sierra Leone, au Burundi, au Rwanda, et, de façon plus ancienne, au Tchad, Angola, Mozambique, "au point que plusieurs des conflits subsahariens paraissent moins répondre à des logiques politiques, ethniques ou régionales qu'à une logique économique de prédation".

De fait, au Liberia, selon l'ambassade américaine à Monrovia, on exporte à nouveau la même quantité de sève d'hévéas qu'avant la guerre civile: toutes les factions se seraient mises à "faire couler le latex", nouveau pactole local après le diamant et le minerai de fer; trois d'entre elles se disputent le contrôle de la plantation d'hévéas de Firestone, la plus grande du monde. La recherche d'accès aux plantations et aux voies pour "sortir" le latex éclaire, selon les diplomates, les accords passés récemment entre certains chefs de guerre libériens (10). Tout comme, il y a quelques années, le transit du ravitaillement en armes de M. Charles Taylor, via le Burkina Faso et la Côte-d'Ivoire, avec un discret parrainage français, conditionnait les alliances du moment (11).

Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions sommaires, l'avocat sénégalais Bacr Waly Ndiaye insiste, dans le cas du Liberia, sur le risque de constitution de domaines privés, exploités pour le compte des factions politiques: "On y signale même des cas d'esclavage, de travail forcé, car il n'y a pas de code. Ceux qui s'enrichissent ainsi trouvent plus d'intérêt à alimenter la guerre qu'à un règlement politique. C'est pourquoi ils tardent tant à s'entendre... (12)."

Le défenseur sénégalais des droits de l'homme pointe aussi le rôle selon lui très ambigu du Nigeria, qui contrôle à la fois la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et la force d'interposition ouest-africaine (Ecomog) qui en est l'émanation: "La guerre civile au Liberia est pour lui [le Nigeria] une vaste occasion de trafics, du simple soldat qui revend son arme et fait main basse sur le petit butin, au général qui organise la collecte et le trafic de pétrole depuis Lagos..."

La Sierra Leone a toujours été mal contrôlée, avec une profusion d'aéroports privés dont se servent les négociants en diamants libanais ou israéliens, et une ligne internationale directe entre Freetown et Amsterdam... Un ancien délégué du Haut Commissariat aux réfugiés explique que, les ministres changeant tous les six mois, les diamants sortent sans contrôle, sur des bateaux privés: "Avec un peu de cet argent, on peut se payer un coup d'Etat!"

Dans ce pays, il est parfois difficile aussi de faire la différence entre un soldat régulier et un rebelle, note Amnesty International, au point qu'une partie de l'opinion est persuadée que les troupes gouvernementales sont responsables de la plupart des agressions, tout en s'interrogeant sur leurs mobiles. Le commandement de l'armée avait dû prendre, en janvier 1995, des mesures pour démasquer ceux qu'il considère comme des rebelles infiltrés: arrestation de 150 "faux soldats"; vérification de l'identité des 2 000 hommes devant participer à une revue militaire, etc.

La profusion et la libre circulation des armes légères dans toute l'Afrique de l'Ouest préoccupent les autorités ainsi que les organisations internationales. Un ancien secrétaire général de l'OUA, M. Eteki Mboumoua, du Cameroun, chargé par le secrétaire général des Nations unies d'une mission d'enquête, à la demande notamment des présidents du Mali et du Sénégal, estime à plusieurs centaines de milliers le nombre de mitrailleuses, lance-roquettes, fusils ou pistolets-mitrailleurs de tous types et provenances, disséminés dans la région. Il affirme que, "s'il n'y a pas encore d'équivalent du FIS algérien dans ces pays, il y a une prolifération de mouvements religieux qui veulent des armes (13)". "Stockées par des gangsters déguisés en politiciens", ces armes contribuent, selon le diplomate, à la recrudescence de la criminalité - grand banditisme frontalier, comme le phénomène des "coupeurs de route" au nord du Cameroun ou en Centrafrique; délinquance urbaine, braconnage - et incitent les citoyens à acquérir eux-mêmes des armes, ou à se constituer en groupes d'autodéfense.

La collecte de ces "petites armes" est envisagée par l'ONU, mais nécessiterait des moyens financiers énormes, afin de pouvoir "désintéresser" leurs propriétaires. Le désarmement des fronts, milices ou fractions d'armée régulière est également un enjeu majeur des tentatives de pacification en cours, comme au Liberia, où le gouvernement de transition avait ouvert un fonds, début 1995, pour aider à la réinsertion des combattants, tandis que la Mission d'observation des Nations unies promettait de débloquer une enveloppe de plusieurs centaines de dollars en faveur de chaque guérillero "pour les encourager à quitter le maquis", et qu'une des plus anciennes ONG libérienne décidait d'allouer une bourse d'études aux mille premiers combattants qui déposeraient les armes...

Affaiblis - comme leurs populations - par une décennie d'ajustement structurel, avant de subir - pour ce qui est des pays de la zone franc - une spectaculaire dévaluation du franc CFA, les Etats de la région craignent d'être contaminés par des conflits "à la libérienne": "C'est un cercle vicieux, estime Me Bacr Wali Ndiaye. "En même temps qu'on nous disait: "faites la démocratie", les choix devenaient impossibles. D'anciens opposants se sont retrouvés à la tête de gouvernements sans programme, à main nues, sans rien pouvoir décider. Mais un Etat qui n'a pas les moyens de ses choix n'est pas démocratique..."

"Ce sont partout, poursuit-il, les mêmes recettes: les privatisations, une prétendue libéralisation, qui font que le pouvoir se concentre entre peu de mains ou des mains étrangères. Il n'y a plus de marge de décision, ce qui renvoie les gens aux cercles de solidarité les plus rapprochés: ethnique ou régional, avec toutes les conséquences que cela entraîne..."

Pour un autre observateur des désordres ouest-africains, l'ancien ministre des finances du Mali, M. Louis-Pascal Nègre, les classes dirigeantes ont sous-estimé, lors de la vague des indépendances, le problème identitaire: trente-cinq ans plus tard, il y a toujours une crise de l'intégration nationale au Mali, au Niger, au Sénégal, au Tchad, etc. Seul le Burkina paraît y échapper. "L'affaire touarègue, explique-t-il, n'est pas seulement culturelle, mais politique. Ils sont blancs, il n'ont jamais accepté de direction noire. Il y a des minorités frustrées. L'actuel président du Mali, M. Alpha Oumar Konaré, a nommé un Touareg ministre des sports! J'aurais été lui, on aurait eu un premier ministre touareg. Et on aurait même transféré la capitale politique à Tombouctou s'il le fallait, pour redonner une aura à ces régions oubliées du Nord, et couper toute velléité de sécession... (14)."

L'ancien ministre malien aurait tout aussi bien vu un premier ministre casamançais au Sénégal. Pour l'heure, c'est la poudre qui parle. Ce sont des contingents militaires guinéens et nigérians qui tentent d'éteindre le feu sierra-leonais, aux côtés de mercenaires sud-africains. C'est la France qui, en hâte, redéploie sa coopération en matière de sécurité, afin de renforcer les unités de police, gendarmerie et forces anti-émeutes de ses partenaires francophones, pendant que, au siège de l'Organisation de l'unité africaine, on ne cesse de réfléchir aux formes concrètes que pourrait prendre cet introuvable "mécanisme pour la prévention, la gestion, et le règlement des conflits"....

Notes:
(1) Cf. Mariano Aguirre, "Conflits armés fin de siècle", Le Monde diplomatique, novembre 1995. Et Philippe Leymarie, "L'Afrique appauvrie dans la spirale des conflits", Le Monde diplomatique, septembre 1994.
(2) Document du secrétariat général, Nations unies, New York, 3 janvier 1995.
(3) Cf. Michel Roussin, "La France et la sécurité en Afrique", Jeune Afrique, 22 novembre 1995.
(4) Cf. Guy Martin, "La crise de l'Etat-nation", Afrique 2000, avril-mai 1995.
(5) Entretien à Nouakchott, octobre 1995. Cf. aussi Abdel Wedoud Ould Cheikh, "Des voix dans le désert", sur les premières élections de "l'ère pluraliste" en Mauritanie; et Catherine Taine-Cheikh, "Les langues comme enjeux identitaires", Politique africaine, octobre 1994.
(6) Discours à l'Assemblée nationale, à Dakar, à l'occasion du centenaire de la création de l'Afrique occidentale française (AOF), Le Monde, 18 juin 1995.
(7) Cf. l'atlas L'Afrique et l'Europe, sous la direction de Philippe Lemarchand, Complexe, Bruxelles, 1994.
(8) Cf. Robert D. Kaplan, "The Coming Anarchy", The Atlantic Monthly, vol. 273, no 2, février 1994 (cité par Guy Martin, op. cit.).
(9) Des extraits de cette note "confidentielle", avalisée par le Centre d'analyse et de prévision du ministère français des affaires étrangères, ont été publiés par le Canard enchaîné du 27 août 1995, et la Lettre du Continent du 21 septembre 1995.
(10) Cf. "Les warlords se caoutchoutent", La Lettre du Continent, 16 novembre 1995. Et Stephen Smith, "Les pillards de la paix règnent sur le Liberia", Libération, 8 décembre 1995.
(11) Cf. Claude Wauthier, "Appétits américains et compromissions françaises", Le Monde diplomatique, octobre 1994.
(12) Entretien à Dakar, novembre 1995.
(13) Cf. AFP, 2 mai 1995.
(14) Entretien à Saint-Louis du Sénégal, novembre 1995.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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