Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ARTICLES PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

La suprématie du parti du chef de l'Etat, 1989

Madagascar compte plus de dix millions d'habitants. Quatre millions sept cent mille électeurs étaient inscrits en 1982:

Election présidentielle: M. Didier Ratsiraka, président sortant, avait obtenu 80,16 % des voix en 1982, contre 19,84 % à son seul concurrent, M. Monja Jaona, président du Monima, qui n'avait creusé l'écart que dans son fief de la province de Toliary (34,9 %) et dans la capitale (32.1 %).

Elections locales et régionales: l'Aréma, parti du président Ratsiraka, avait obtenu le contrôle de 977 cantons (n'en laissant que 34 à l'AKFM, 16 au Vonjy, 16 au MFM) et celui des comités exécutifs de 108 départements (sur 110) ainsi que des six provinces.

Elections législatives: l'Aréma avait remporté 117 sièges, contre 9 seulement à l'AKFM du pasteur Andriamanjato, 6 au Vonjy, 2 au MFM.

L'ensemble de ces formations sont représentées au Conseil suprême de la révolution, mais le gouvernement est composé uniquement de militaires ou de civils membres ou proches de Aréma (à l'exception de deux ministères mineurs confiés à des personnalités de l'AKFM).

Opération "sécurité intégrée" contre les voleurs de zébus, 1989
LEYMARIE PHILIPPE

"LES dahalo sont des bandits de grand chemin. Ils volent nos zébus. Mais il leur arrive aussi de faire la razzia sur les cultures, de brûler des maisons, de violer, de tuer. Les villageois ont peur: ils se terrent ou partent, abandonnent leurs terres. Il n'y a plus d'écoles ni de commerce..."

M. Gilbert Razafindravelona, président de la collectivité territoriale de Tsironomandidy, fait les honneurs du marché de zébus de la ville, où trois mille têtes changent de mains chaque jeudi, échangées contre autant de liasses de billets alourdies par l'inflation. Tsironomandidy - "le pays où un seul commande", avait décrété le roi Radama 1er - est la porte de l'Ouest et du Sud profonds, à cinq jours de marche d'Antananarivo, la capitale; c'est le premier marché à bestiaux d'un pays où, au début des années 60, il y avait presque autant de zébus que d'habitants.

Une vieille tradition

UN cheptel qui était une richesse nationale - un quart de la production agricole, un dixième du produit intérieur brut, un dixième des exportations - et qui reste un élément essentiel du patrimoine culturel: des zébus sont sacrifiés lors des grandes fêtes traditionnelles; leurs bosses et leurs cornes inspirent les artisans, ornent les timbres et les billets de banque, quand elles ne servent pas de sceau à la République malgache (1).

Mais l'élevage du zébu n'est plus ce qu'il était: des sécheresses successives, le relâchement de l'autorité dans les campagnes, le désintérêt ou la peur des paysans, ont rogné un cheptel sur lequel les voleurs prélèvent en outre des dizaines de milliers de têtes chaque année.

La pratique du vol de boeufs est très ancienne dans le Sud, notamment en pays bara, où les jeunes en avaient fait un sport, une étape indispensable pour entrer dans la vie et se constituer une dot: des moeurs sinon acceptées, du moins tolérées comme un mal nécessaire (2). Le phénomène avait été contenu dans des proportions raisonnables sous la colonisation, notamment grâce à la mise en oeuvre du système de la "responsabilité collective" de la communauté villageoise.

En 1960, à l'accession de Madagascar à l'indépendance, Philibert Tsiranana, le président de la 1re République qui rappelait volontiers son passé d'ancien bouvier dans son pays natal Tsimihety, avait lancé une offensive contre les voleurs de boeufs: une ordonnance punissait les coupables de cinq à vingt ans de travaux forcés. Ainsi, pensait-on, le jeune voleur sortirait avec les cheveux presque blancs et les jambes vacillantes, et l'on éviterait la spirale des représailles.

Les notables du Sud avaient été invités à signer, à Sakaraha, une convention par laquelle ils s'engageaient à épauler la justice. Le texte, imparfaitement appliqué, avait été "durci" en 1968, et la gendarmerie avait organisé plusieurs opérations d'envergure pour tenter d'en renforcer l'effet dissuasif (3).

A la chute de Tsiranana, en 1972 - la "seconde indépendance" de Madagascar, - l'action répressive a été relâchée. Devant la recrudescence de l'insécurité, plusieurs réponses ont été apportées. D'abord, l'autodéfense villageoise: le "pouvoir révolutionnaire" a encouragé la formation de milices armées et admis que - dans un premier temps, en l'absence de toute autorité policière ou judiciaire, comme il est courant sur ces étendues immenses - elles pouvaient être amenées à exercer elles-mêmes un début de justice. Le président Ratsiraka reconnaît aujourd'hui que la méthode n'avait pas que du bon: "Quand les fokonolona (les villageois) attrapent un voleur, ils le tuent!" Et le cycle des représailles et de la terreur reprend.

La technique a été affinée à partir de 1987, avec la mise en place - dans tout l'Ouest et le Sud - d'un dispositif de "sécurité intégrée", qui se veut surtout un système préventif d'alerte. Dans chaque village, quelques individus formés par les gendarmes sont baptisés "quartiers mobiles". Ils procèdent au contrôle des passeports des bovidés et des laissez-passer des bouviers. Ils agissent sous le patronage des rayamandreny (les anciens du village), et ont pour consigne de rendre compte d'éventuelles difficultés auprès des élus et des gendarmes.

"C'est la combinaison de deux approches, explique le chef de la province d'Antananarivo, M. Roland Ramahatra. Une bonne connaissance de l'anthropologie malgache, qui permet de s'appuyer sur les meilleurs interlocuteurs possibles dans les communautés villageoises, et la technique de "pacification" telle que l'armée française, par exemple, l'avait pratiquée en Algérie."

Amateurs et professionnels

LES premiers résultats, selon les autorités, ont été encourageants - criminalité rurale en régression d'un tiers, disparition presque totale du vol des récoltes sur pied, diminution d'un cinquième des vols de boeufs avec violences, - mais cependant insuffisants. La seule cour criminelle de la province de Fianarantsoa a eu à connaître, pour la dernière année judiciaire plus de quatre cents dossiers, pour le vol de cinq mille têtes. Et encore ne s'agissait-il, pour l'essentiel, que de vols d'"amateurs".

"Les professionnels, les dahalo, explique le lieutenant-colonel Raobelina, chef des opérations pour la province d'Antananarivo et un des "shérifs" les plus redoutés, sont des chefs de bande aguerris, connus seulement sous leurs noms de guerre, qui terrorisent jusqu'à leurs familles. Ils utilisent des armes à feu contre lesquelles les "quartiers mobiles" aux mains nues ne peuvent rien. Et lorsque les forces de l'ordre parviennent à les prendre en chasse, ils n'obtempèrent pas aux "halte, gendarmerie!"

D'où la multiplication, ces derniers mois, des opérations "coup de poing", avec intervention conjointes d'unités spéciales de la gendarmerie et de l'armée; de véritables manoeuvres, avec le secours éventuel d'hélicoptères, et surtout l'autorisation d'ouvrir le feu: "Article 329 et cas assimilés de légitime défense. On en a tué quelques-uns, admet le lieutenant-colonel Raobelina. Mais avec des opérations du type "Ditra" (délinquants, sauvages, indomptés), on a obtenu d'un coup le retour de la confiance, avec repeuplement des villages, réouverture des écoles et augmentation des surfaces cultivées."

L'opposition, qui avait réclamé plus de vigueur dans la lutte contre les dahalo, dénonce aujourd'hui ces opérations qui auraient provoqué l'"assassinat" par les forces de l'ordre de plusieurs centaines de paysans, dont une majorité d'innocents. "Ce n'est plus l'Etat de droit, affirme par exemple M. Manandafy Rakotonirina, membre du Conseil suprême de la révolution, chef de l'ancienne extrême gauche MFM. On est passé du constat du flagrant délit à la simple dénonciation par vote secret, pour autoriser l'exécution sommaire à l'aide d'armes de guerre. Parfois, il suffit d'un simple vol supposé de pieds de manioc. Même si les magistrats sont pourris, ce n'est pas une raison pour faire comme si la justice n'existait plus. Il est dangereux d'utiliser ainsi l'armée à des tâches de simple police.

Eliminer des opposants?

M. MONJA JAONA, le vieux dirigeant nationaliste du Sud - une personnalité dont l'intégrité est reconnue dans le pays, - a mené l'enquête dans les régions rurales où son parti, le Monima, est fortement implanté. Selon lui, l'opération "Tsy Mitsitsy" (sans merci), menée en mai dernier, a donné lieu à des demandes de rançons, des sévices graves et des exécutions sommaires de la part de gendarmes ou de soldats (4). "La justice a été devancée par ces maudites opérations", conclut M. Monja Jaona, qui, avec l'appui de plusieurs partis et associations d'opposants, demande la création d'une commission d'enquête nationale, et tente de mobiliser l'opinion à l'étranger.

Plus grave encore, selon M. Monja Jaona, qui avait été le seul candidat en 1982 à se présenter à l'échelon présidentiel contre M. Didier Ratsiraka et qui pourrait recommencer en novembre prochain: "Ces opérations servent surtout à éliminer les opposants, à instaurer la terreur et à faire place nette à l'approche des élections qui vont se dérouler pendant toute l'année 1989. Les grands voleurs, ou leurs commanditaires, sont à chercher dans les allées du pouvoir. Sous prétexte d'éradiquer le fléau de l'insécurité rurale, ils essaient de faire disparaître leurs complices, d'éliminer des témoins gênants. La Procoops, société créée par Didier Ratsiraka, fait main base sur des milliers de zébus pour les exporter, sur pied, vers les îles de la région..."

Dans son vaste bureau boisé de palissandre, à Ambohitsirohitra - l'ancien palais des gouverneurs coloniaux français, - le président Ratsiraka fait la moue à l'énoncé de toutes ces critiques: "Les chiens aboient, la caravane passe." Les opérations "coup de poing", dont il a décidé la multiplication dans tout l'Ouest et le Sud, lui paraissent indispensable. La justice? "Le pays est sous-administré; les gens retrouvent leur voleur ou tueur le mois suivant en liberté  provisoire." L'efficacité? "Le prix de la viande n'a cessé d'augmenter dans la capitale, preuve que les boeufs volés n'arrivent plus sur le marché." L'entrée en scène de l'armée? "Elle n'agit pas seule: la population, les élus, participent; les uns et les autres ont surmonté leur peur." Les priorités? "Je ne peux tout de même pas admettre que des officiers formés à l'académie militaire se fassent tirer comme des lapins par des voleurs de zébus; je préfère encore le contraire... (5)"

Un mystérieux massacre

DU côté de la gendarmerie, on n'exclut pas des "bavures": certains shérifs locaux ont pu abuser de la situation. Un mystérieux massacre de treize passagers d'un taxi-brousse, sur une route dans le Sud, en octobre, par de "faux militaires et gendarmes", a fait enfler des rumeurs à propos de cas isolés de rébellion de membres des forces de l'ordre engagés dans ces opérations contre le grand banditisme rural.

Mais, comme souvent à Madagascar, ces faits resteront sans doute à jamais inexpliqués. Tout comme, en 1984 et 1985, les massacres des TTS (les jeunes chômeurs proches du parti du président) et des membres des clubs de kung-fu. Ou encore la mort accidentelle de ministres et d'officiers supérieurs, souvent présentée par l'opposition comme le résultat de sabotages ourdis par l'une ou l'autre tendance au pouvoir. Ou le déclenchement des émeutes contre la communauté indo-pakistanaise, en 1987, l'assassinat ces dernières années de plusieurs membres du clergé catholique, et la mort dans un accident d'avion, en octobre, d'Olivier Andriamalazaony, le patron de la Procoops...

Comment en serait-il autrement, dans un pays où - quatorze ans après, et malgré ce qu'on a appelé dans la Grande Ile le "procès du siècle" - les raisons de l'assassinat du colonel Ratsimandrava, éphémère prédécesseur du président Ratsiraka, ne sont toujours pas clairement établies.

Notes:
(1) Dès 1500, des voyageurs portugais avaient été frappés par le nombre de zébus dans le sud de la Grande Ile. Au temps du roi Andrianamponimerina, le zébu avait plus de valeur que l'argent. Les conquêtes des royaumes d'Antananarivo et d'Ambohidratimo avaient été "provoquées" par le refus d'un cadeau d'un millier de zébus, offert par Andrianamponimerina aux souverains de ces royaumes.
(2) Les rois baras, avant la colonisation, avaient édicté des lois sévères: un bouvier surpris à voler un zébu devait en restituer dix. Mais les rois se livraient parfois eux-mêmes à la razzia sur les troupeaux, ou s'attachaient les services de voleurs professionnels, qui devenaient ainsi les meilleurs pourvoyeurs des parcs à bestiaux royaux.
(3) La nouvelle convention de Sakaraha prévoyait, par exemple, que si un village abritait sciemment un voleur de zébus il pourrait être rasé et transféré de force. Tout poursuivant de voleur qui rebroussait chemin devait remettre un zébu aux autres poursuivants, etc.
(4) Le compte rendu d'enquête publié par M. Monja Jaona fait notamment état de l'exécution sommaire de plusieurs voleurs ou supposés tels devant leurs familles, dans la préfecture du Betioky-Sud. Dans deux cas, des paysans auraient été contraints de boire le sang des morts, dont un père celui de son fils...
(5) Les vols de bétail ne sont pas une exclusivité malgache. Ils sont courants, par exemple, dans le Karamoja, en Ouganda, ou dans le Northern District, au Kenya. Dans ces régions, les armées nationales sont aux prises avec des bandes de plusieurs centaines de voleurs, puissamment armées.

Le président Ratsiraka, champion de l'entreprise privée, 1989
LEYMARIE PHILIPPE

AU bord du canal du Mozambique, proche de l'Afrique du Sud, Madagascar est un des grands malades de la région australe, même si, heureusement, ce pays ne connaît pas les affres de la guerre civile.

Dix millions d'habitants, un petit continent, un pays immense mais sans matières premières exceptionnelles. Un nationalisme retrouvé, après la remise en cause, en mai 1972, des "accords d'esclavage" avec la France et l'évacuation de la base de Diego-Suarez, devenue Antsirane.

Mais, après seize ans de "révolution nationale", une société en crise: usines bloquées, dévaluations à répétition, chômage, enseignement engorgé et dévalué, et le cortège des calamités familières: cyclones, sécheresse, famine, paludisme, insécurité...

Un modèle en difficulté: celui du Livre rouge lancé en 1976 par l'actuel président, M. Didier Ratsiraka. La difficile alliance entre les idées révolutionnaires - ou ce qu'il en reste - et une ouverture libérale sous la contrainte. Le jeune chef tiers-mondiste pur et dur, obligé de se battre aujourd'hui pour figurer au rang des bons élèves du Fonds monétaire international.

Les élections générales qui auront lieu cette année raniment un grand débat national: l'ensemble des responsables politiques, des chefs de village au président de la République, mettront leur mandat en jeu en 1989, sur fond d'insécurité dans les campagnes et de polémique autour de la libéralisation.

"Le socialisme que je ne peux pas mettre en oeuvre via l'Etat, pour des raisons objectives, je tente de le faire avec la Procoops..." Le président Ratsiraka explique comment, en pleine vague de libéralisation, il a lancé son parti dans l'activité économique. A l'origine, il y avait ces chèques d'une valeur de trois millions de dollars reçus du colonel Kadhafi, dirigeant libyen, et de M. Saddam Hussein, chef de l'Etat irakien. "Des dons personnels, en une seule fois, remis directement au "frère", de la main à la main: c'est leur style!"

La somme a été versée à l'Avant-garde de la révolution malgache (Aréma) (1). Une société anonyme a été créée, en activité depuis trois ans. Premières réalisations: l'usine automobile Karenjy, qui fabrique les premiers véhicules de conception malgache (2); une unité de fabrication de garnitures de freins; sept mille hectares de riz et de manioc dans le nord, d'autres périmètres agricoles en cours d'aménagement dans le sud; une opération coton, et bientôt du tabac; la construction, dans chaque capitale provinciale, d'ensembles d'habitations à bon marché; la mise en place de magasins coopératifs, etc.

"Et ça marche", commente avec une feinte modestie le chef de l'Etat malgache. "Nous servons un peu de l'élément régulateur de l'inflation", ajoute le directeur général, M. Olivier Andriamalazaony, en nous faisant visiter une boucherie ou un chantier de logements à Toamasina (ex-Tamatave) (3). "Nous devons montrer ce que nous savons faire", renchérit Mme Hortense Raveloson-Mahasampo, en nous faisant les honneurs du périmètre agricole de Fanambana, dans le Nord, où elle séjourne plusieurs mois dans l'année. "Nous rendons service au consommateur. Je suis responsable des femmes à l'Aréma: je dois donner l'exemple à toutes mes soeurs. J'ai promis à notre camarade-président de réussir..."

"Madame Hortense", belle-soeur du chef de l'Etat et épouse du ministre de la défense, concentre sur son nom, en tant que PDG de la Procoops, l'essentiel des critiques. Les plus dures font référence aux précédents des Marcos aux Philippines, ou des Duvalier à Haïti; c'est la mise en coupe réglée du pays par la famille régnante, affirme-t-on dans les milieux de l'opposition chrétienne ou au Monima, le parti de M. Monja Jaona. Ils accusent, pêle-mêle, la Procoops de faire de la concurrence déloyale aux commerçants de la place, de bénéficier de passe-droits auprès de l'administration ou de l'armée, d'accaparer - grâce à ses relations très haut placées - les marchés les plus juteux, de faire travailler une main-d'oeuvre gratuite grâce à un recrutement "militant" plus ou moins forcé, voire de chasser les paysans de leurs terres ou d'organiser le vol de zébus à grande échelle, pour pouvoir les vendre à l'étranger...

Un des plus "remarquables" programmes d'ajustement

DU côté de l'Aréma, on rétorque que les comptes sont clairs et d'ailleurs contrôlés par un cabinet de gestion indépendant, que les factures sont payées rubis sur l'ongle, y compris à l'Etat ou à l'armée quand ses moyens de transport sont sollicités, que la société est gérée à l'économie et que - n'ayant pas pour but de faire des bénéfices - elle pratique des marges commerciales très faibles, qui font son succès. "Ceux qui nous attaquent sont des jaloux, qui ne font rien, sinon égrener la litanie des fléaux qui accablent notre pays. J'ai sur mes épaules l'énorme défi économique et social auquel nous sommes confrontés. Il faut que je bouge", se défend M. Didier Ratsiraka, qui met sur le compte d'une mentalité rétrograde le fait qu'on reproche au président de s'occuper aussi des périmètres agricoles ou de la vente des cahiers d'écoliers.

La Procoops n'est qu'une des facettes du grand chambardement introduit dans le pays depuis trois ans par la "libéralisation" lancée sous la pression du Fonds monétaire international. Un mouvement qui s'est accompagné d'une mise au placard des idéologies, et d'un vaste sentiment de désillusion. "Je n'ai jamais dit que nous étions dans le socialisme, rappelle M. Didier Ratsiraka. Nous sommes à peine dans la phase de révolution nationale démocratique." "Pour le moment, la question n'est vraiment pas de faire ou de ne pas faire du socialisme", ajoute le pasteur Richard Andriamanjato, président de l'AKFM (gauche nationaliste prosoviétique), le principal partenaire de l'Aréma au sein du régime, le seul en tout cas à soutenir encore fermement l'action du président Ratsiraka.

L'évolution de M. Manandafy Rakoronirina, le chef de l'ancienne extrême gauche MFM - principal acteur du "mai malgache", qui avait débouché sur le renversement du président Tsiranana, en 1972, et sur la remise en cause des accords franco-malgaches, - est encore plus significative: "Il ne nous est plus possible, affirme-t-il aujourd'hui, d'avoir un niveau de vie inférieur à ce que nous vivons actuellement." Et l'ancien dirigeant des étudiants contestataires et des jeunes chômeurs d'appeler de ses voeux une application plus rapide du programme d'ajustement structurel préconisé par le FMI, seul moyen selon lui - et quels que soient les coûts sociaux immédiats - de retrouver un taux de croissance positif et de permettre la création des deux cent mille emplois annuels indispensables pour la jeunesse.

De fait, à la Banque mondiale, le programme d'ajustement structurel appliqué à Madagascar passe pour "un des plus remarquables du continent africain". Le soutien de la communauté internationale ne se dément pas: neuf pays et douze organismes bailleurs de fonds devaient engager 700 millions de dollars dans le pays en 1988 - une enveloppe dont l'importance avait surpris. Madagascar a également été, en octobre dernier, le deuxième pays africain - après le Mali - à obtenir du Club de Paris un rééchelonnement exceptionnel de sa dette publique, au titre de l'application du plan de Toronto, adopté en juin 1988 par les principaux pays industrialisés (4).

L'évolution engagée depuis trois ans paraît irréversible. Elle a commencé par l'abandon du monopole d'Etat sur la collecte et la distribution du riz, un produit essentiel à Madagascar, qui en est un des plus gros consommateurs du monde. D'autres mesures ont suivi: libéralisation des importations, par simplification des formalités administratives et douanières; suppression des taxes de sortie des produits (sauf pour le café ou la vanille, régis par des caisses de stabilisation) et promulgation d'un nouveau code des investissements. Ces derniers mois, la décision a été prise de liquider une quinzaine de sociétés d'Etat créées en 1975, lors de la vague de nationalisations, et jugées non performantes, et d'en privatiser une vingtaine d'autres, dont les trois banques nationales et la société Air Madagascar, devenues sociétés anonymes (5).

L'ensemble de ces mesures - accompagnées de plusieurs dévaluations du franc malgache, dont une de plus de 50 % en 1987 - ont eu, dans un premier temps, des répercussions négatives sur le niveau de vie du plus grand nombre. Des augmentations graduelles de salaires en ont corrigé les effets, en tout cas pour une fraction de la population urbaine.

En revanche, les entreprises ont pu commencer à importer les pièces détachées et les matières premières nécessaires à leur relance: la plupart d'entre elles ne tournaient plus, depuis sept ans, qu'à un tiers de leur capacité. Déjà, les marchandises les plus diverses sont à nouveau proposées à la vente, même si c'est souvent à des prix hors d'atteinte, et les pénuries en matière de produits de première nécessité sont devenues l'exception.

"Nous passons aux mains de l'étranger"

CHEZ les opérateurs économiques, le sentiment est double. D'abord, l'enthousiasme: ils aperçoivent la sortie d'un tunnel, ils veulent être au grand rendez-vous des affaires. Mais aussi l'inquiétude: "Nous sommes exsangues, nous avons épuisé nos réserves, plaide M. Charles Andriantsitohaina, le président de la principale fédération patronale. L'ouverture, oui, mais avec des mesures d'accompagnement; sinon, nous passons aux mains de l'étranger. Nous ne pouvons lutter contre le capitalisme international. Nous allons devenir le déversoir des surplus des pays industriels, des produits de deuxième choix." M. Charles Andriantsitohaina donne son propre exemple; une usine de fabriquant des batteries de voiture. Une ouverture des frontières sans discernement l'obligera à licencier ses cent trente employés. Il ne lui en faudra plus que deux pour mener ce qui lui restera d'activité: l'importation directe de batteries d'Europe.

Les entrepreneurs redoutent en particulier le dynamisme des minorités étrangères chinoise et surtout indienne, qui disposent à la fois des liquidités, des réseaux commerciaux et de l'esprit d'entreprise qui manquent le plus souvent aux nationaux (6).

"La grande question, affirme M. Pierre Ranjeva, un ancien haut fonctionnaire qui anime aujourd'hui une lettre économique, c'est de savoir si les hommes qui se sont enrichis ces quinze dernières années, sur les ruines du socialisme révolutionnaire et grâce à l'économie administrée, vont réinjecter ce qu'ils ont encaissé: si oui, ce serait la naissance d'une bourgeoisie nationale industrielle qui pourrait s'associer avec des étrangers, dans le cadre d'une économie de partenariat. Sinon, les Malgaches en resteront à l'économie de courtage... et continueront à ramasser les miettes."

M. Richard Andriamanjato redoute, lui aussi, que les Malgaches n'en soient réduits, toujours, à "ramasser les miettes qui tombent de la table du maître". Il est favorable au maintien de la dose de protectionnisme la plus forte possible: "Même le riz que le paysan malgache produit revient plus cher que certains riz d'importation: si on ouvre trop le marché, il sera complètement découragé." De fait, pour contenir la montée des prix consécutive à la libéralisation du commerce du riz en 1986, le gouvernement avait dû intervenir avec un stock-tampon, puis autoriser la distribution par les collectivités décentralisées de riz d'importation. En 1987, les paysans avaient encore investi malgré la cherté des pesticides et des engrais en raison d'une dévaluation de 50 % du franc malgache. L'année avait été trop bonne: acheteurs et collecteurs, qui conservaient les stocks de 1986, s'étaient faits rares: les prix payés aux producteurs avait à peine couvert les frais. Pour la campagne 1988-1989, les paysans auront tendance à moins produire; mais dans cette année électorale la tentation sera grande pour les autorités d'intervenir sur le marché afin d'approvisionner largement les points de vente et de maintenir les prix dans des limites supportables.

Il y a d autres limites à la volonté de libéralisation. D'abord le volume des avoirs extérieurs et le niveau de la balance commerciale, qui conditionnent la stabilité de la monnaie. Mais les données sont inquiétantes: en septembre dernier, le président Ratsiraka évaluait les manques à gagner consécutifs à la baisse des produits malgaches sur le marché mondial à 100 millions de dollars pour le café et à 60 pour le girofle. En octobre, le ministre du commerce, M. George Solofson, reconnaissait qu'au tiers de la campagne de commercialisation de la vanille - dont Madagascar est le premier producteur mondial - il n'y avait encore que 40 tonnes de vendues, sur un quota de 900 tonnes (et alors que le stock de Madagascar était de 1 800 tonnes).

Autre limitation: les réticences d'une partie des politiques et de l'administration à admettre un démantèlement de tout l'appareil de régulation et de contrôle de l'économie en vigueur déjà sous la première République, et renforcé à partir de 1976, sous la seconde. "Pas de retour au capitalisme sauvage des années 60, affirme le directeur général du commerce: il faudra toujours un Etat-gendarme."

Une libération des esprits

MAIS le courant le plus fort réunit ceux qui se sont engouffrés dans la vague de la libéralisation comme dans une brèche. Et pas seulement sur le terrain de l'économie traditionnelle. M. Roland Ramahatra, chef de la province d'Antananarivo, l'un des hommes en vue de l'Aréma, y voit l'amorce d'une libération des esprits, la chance pour beaucoup de Malgaches de se lancer dans l'entreprise, de rechercher les filières rentables, d'occuper des créneaux jusque-là réservés à certaines couches privilégiées de la population malgache ou aux étrangers. Pour lui, c'est la libéralisation qui permet aussi le lancement, en zone rurale, de pharmacies coopératives villageoises, de programmes de vaccination élargie, des opérations de sécurité intégrée, de diffusion de cahiers d'écoliers, de mise en relation directe des zones de production et de consommation, de groupements paysans, de mutuelles, etc.

A sa manière, l'opposition tire également les leçons de la libéralisation: l'ajustement économique, plaide-t-elle, implique un ajustement politique. La solution à la crise économique, c'est le dialogue, la diversité, bref le multipartisme, explique-t-on du côté du "Front du refus" - des partis membres du Front de défense de la révolution, mais en désaccord ouvert avec la ligne du président Ratsiraka - ou des formations chrétiennes liées à des personnalités en exil à l'étranger, qui n'ont pas droit de cité (7).

Mais M. Didier Ratsiraka, le président sortant, qui a fondé la seconde République et ne compte pas laisser la place, doit estimer qu'il a donné suffisamment de gages ces dernières années, avec les privatisations, les hommages à la langue française et au christianisme, le rapprochement avec la France et l'abandon de la référence permanente au Livre rouge qui servait de charte au régime.

Notes:
(1) Le président Ratsiraka affirme avoir reçu cet argent en 1979, dans la foulée du grand discours de M. Fidel Castro à La Havane, appelant les pays du tiers-monde à se serrer les coudes. Il l'a déposé à la Banque centrale de Madagascar. Il avait d'abord envisagé de l'injecter dans des projets de développement régional. Mais il affirme s'être heurté à deux obstacles: l'absence de structures d'accueil: le reproche de chercher à "acheter" des voix en distribuant ainsi de l'argent dans les provinces. C'est dans ces conditions qu'il a "décidé d'utiliser cet argent pour le parti".
(2) L'usine d'automobile Karenjy, installée à Fianarantsoa, produit des véhicules tout terrain. Le chassis et la coque sont fabriqués sur place; le moteur et une partie des pièces sont importés de chez Renault, en France. Bien que les qualités de ces véhicules légers et rapides soient parfois mises en doute, cette réalisation suscite en général une certaine fierté dans l'opinion malgache.
(3) M. Olivier Andriamalazaony, directeur général de la Procoops, est mort dans un accident d'avion à Antalaha, le 6 octobre dernier. Certaines rumeurs - invérifiables - ont évoqué la possibilité de l'élimination volontaire d'un homme détenant des secrets. Ce genre d'allégations est courant, en pareil cas, à Madagascar.
(4) La dette globale de Madagascar était évaluée en 1986, par la Banque mondiale, à 2,63 milliards de dollars, soit 105.6 % du PNB. Le produit brut par habitant est de 230 dollars.
(5) Le gouvernement a également autorisé l'installation de banques étrangères, susceptibles de drainer et de sécuriser les capitaux privés étrangers et malgaches.
(6) Les émeutes contre les commerçants indo-pakistanais, en 1987, ont montré que leur présence est également mal supportée par la population.
(7) Seul peuvent participer aux diverses élections des candidats présentés par un des six partis membres du Front national de défense de la révolution, mis en place lors de la fondation du régime.

"Madagascar ne s'agenouille pas", 1990
BUI RAPHAËL

Exsangues, la plupart des Etats du tiers-monde n'ont plus les moyens d'entretenir leurs infrastructures. A Madagascar, dans la région de Antanifotsy, la population s'est mobilisée, avec l'aide d'une ONG, pour mener à bout un projet modeste mais vital: refaire une route.

"J'AI la joie de vous annoncer que je n'ai aucun roseau à opposer au courant de la rivière..." Par ce langage fleuri, imagé, M. Victor Ramahatra, alors ministre des travaux publics de Madagascar, accédait à la demande des notables qui lui soumettaient un projet de réfection de "leur" route. Leur souhait: réhabiliter avec l'assistance d'une organisation non gouvernementale (ONG), Ingénieurs sans frontières (1), la route empierrée de 10 kilomètres qui relie leur village à l'épine dorsale de l'île, la nationale 7.

C'est souvent sur une initiative de ce genre que des travaux incombant normalement à l'Etat sont réalisés par la population locale; en particulier, les routes, problème crucial à Madagascar. Avec une superficie de 587 000 kilomètres carrés, équivalente à celle de la France plus le Benelux, la Grande Ile ne possède que 37 000 kilomètres de routes, dont 3 700 goudronnées (contre 800 000 kilomètres en France).

Le problème des voies de communication s'y pose depuis toujours. La colonisation française, de 1896 à 1960, a doté Madagascar de son réseau actuel en utilisant le plus souvent la coercition. L'entretien ne posait pas de problèmes, il était lui aussi assuré par des travaux forcés au titre de l'impôt en nature. Mais aujourd'hui, l'Etat renonce à ses obligations sur la plus grande partie du réseau. Il faut attendre alors une initiative locale pour remédier à une situation où, l'empierrement initial de la route ayant disparu, les ornières et les trous qui se creusent se transforment en obstacles infranchissables durant la saison des pluies.

M. Rasediniarivo, chroniqueur à l'hebdomadaire la Kroan'i madagasikara, cite en termes élogieux l'exemple de travaux routiers réalisés en juillet dernier dans la région d'Antanifotsy, avec un millier d'habitants bénévoles:

"Qu'y a-t-il de remarquable dans cet engagement des gens de la région? D'abord leur sens de l'initiative et leur prise de responsabilité collective. Ils se prennent en charge eux-mêmes. Ils n'attendent ni dons ni subventions extérieures pour refaire LEUR route. Comme fokontany (quartier) et comme firaisana (commune), et avec les élus de ces instances, ils constituent le peuple qui a besoin de cette route: ils la refont. (...). Bien sûr, avec des engins plus puissants et des moyens plus grands, les travaux auraient été meilleurs, plus rapides et peut-être plus durables... Mais ces engins et ces moyens n'existent pas pour les gens d'Antanifotsy et d'Ambohimiarambe. Ils les auraient peut-être en l'an 2000, au XXIe siècle, s'ils le demandaient aujourd'hui. Or, c'est aujourd'hui qu'ils ont besoin de LEUR route. Ils se sont mis à l'oeuvre. Voici des compatriotes vraiment "indépendants". Le jour où la majorité des Malgaches sera comme eux, alors "Madagaskara tsy mandohalika", (Madagascar ne s'agenouille pas), ne sera plus une vaine formule ni un voeu pieux à la limite du ridicule, mais une réalité vivante."

Un tel projet de développement repose sur une dynamique locale, sur une prise en charge par les habitants. Le facteur temps intervient: des travaux communautaires bénévoles sont réalisés sur de courtes périodes allant de quelques jours à quelques semaines - pratiquer ensemble les travaux agricoles, déboucher un canal d'irrigation, réparer des digues de rizières, - mais il n'est pas possible d'obtenir une participation locale de plus de deux mois sur un projet. La réfection d'un kilomètre de route empierrée, avec des méthodes artisanales, requiert de mille cinq cents à trois mille journées de labeur. La pratique traditionnelle du travail du fokonolona (communauté villageoise) ne peut donc servir de base que pour des projets de développement ponctuels.

Nombre d'organisations non gouvernementales s'y sont laissé prendre, et Ingénieurs sans frontières, composée essentiellement de jeunes ingénieurs en formation, ne fait pas exception. Echecs et réussites, sur la centaine de projets qu'elle a réalisés depuis sa création en 1982, ont contribué à la faire évoluer vers une approche plus réalistedes problèmes de participation. Le projet de la route d'Antsiriribe, conduit par des élèves de l'Ecole nationale des ponts et chaussées, en fournit une illustration. Les questions techniques, depuis l'étude géotechnique jusqu'à la fabrication d'outils adaptés, purent être traitées rapidement pour laisser la place aux questions d'organisation, portant sur la représentativité et la légitimité des responsables du projet, une répartition des rôles qui respecte les structures locales du pouvoir sans en reproduire les défauts. Qui va gérer le projet? Comment faire pour qu'il ne s'écroule pas au départ de l'assistance technique? Comment mobiliser les habitants, leur donner confiance en leur capacité de mener à bien un projet de développement, sans apparaître comme celui que le docteur Roland Ramahatra, président du Faritany d'Antananarivo, appelle "la personne charismatique" sans qui rien ne marche?

Ainsi, la mise en place d'une association locale chargée de gérer le projet, la formation de chefs d'équipe, la définition des rôles et des apports respectifs des partenaires "extérieurs - que sont l'Etat - représenté par la province d'Antananarivo - et l'ONG, ont constitué autant d'étapes, toutes aussi importantes que la résolution des problèmes de financement, celle-ci ayant d'ailleurs été assurée par le ministère français de la coopération (120 millions de francs), par une action de mécénat d'Electricité de France (100 millions de francs) et par une participation de l'USAID (40 millions de francs) et d'Ingénieurs sans frontières directement (40 millions de francs).

Une connaissance du paysage administratif local, des relations d'autorité et de pouvoir, de la langue et du discours malgache est indispensable. Ce contexte, une ONG du Nord a du mal à le cerner seule. D'où une évolution très nette vers des actions en partenariat avec des ONG du Sud. L'identification des projets et l'action de sensibilisation sont de leur ressort, tandis que l'appui technique et l'aide à la recherche de financement reviennent à l'ONG du Nord. L'expérience est actuellement en cours pour un certain nombre de missions d'Ingénieurs sans frontières, en Inde, au Zaïre... et à Madagascar: "On ne peut prendre un pou avec un seul doigt..." "L'enfant qui a perdu ses amis joue seul avec la poussière..." L'humour et la poésie des fitenenana malgaches sont là pour rappeler cette valeur de la solidarité et du partenariat.

Notes:
(1) Ingénieurs sans frontières est membre du Centre de recherches et d'information sur le développement. ISF: EPPV, bât.G, 211, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris. Tél.: 42-45-29-72.

DE LUANDA AUX ÎLES DE L'OCÉAN INDIEN, 1991
Le nouvel ordre régional sud-africain
LEYMARIE PHILIPPE

TOUJOURS aux mains des Blancs, le pouvoir sud-africain se sent le vent en poupe: les réformes entreprises lui valent une nouvelle légitimité politique, le champ est ouvert pour instaurer un nouvel ordre régional. Les Etats de l'ancienne "ligne de front" et les îles du sud-ouest de l'océan Indien deviendront un glacis économique et politique pour ce partenaire écrasant qui abandonne son complexe de forteresse assiégée et aspire même à devenir - face à la Grande-Bretagne ou à la France - une métropole de substitution.

Sans attendre un règlement politique interne, qui ne devrait pas remettre en question l'orientation économique libérale du pays, l'Afrique du Sud a entrepris de conquérir de nouveaux espaces. Et d'abord en direction des Etats de l'ancienne "ligne de front" (Angola, Botswana, Mozambique, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe) qui - une fois éloignées les menaces de déstabilisation longtemps ourdies par Pretoria - se plaisent à imaginer que l'Afrique du Sud de l'après-apartheid va rejoindre les rangs de la Conférence de coordination pour le développement de l'Afrique australe (SADCC) (1): de larges secteurs, comme l'énergie, les transports ou le tourisme, sont déjà ouverts au partenaire sud-africain. Les appareils de la South African Airways (SAA), traditionnels éclaireurs, se posent au Zaïre, en Zambie, au Botswana, en Namibie, au Zimbabwe, au Mozambique, au Malawi, au Rwanda, au Kenya et jusqu'en Côte-d'Ivoire ou au Cap-Vert.

L'union des chambres de commerce sud-africaines, représentée désormais comme observateur lors des sommets de la zone d'échanges préférentiels (ZEP), qui regroupe seize pays d'Afrique australe, centrale et orientale, a organisé en mars une conférence destinée à lancer l'idée d'un marché commun régional, avec l'Afrique du Sud comme pilier central. Thème de la réunion: "Scénario pour un sous-continent".

En septembre dernier, le chef de la diplomatie sud-africaine, M. "Pik" Botha, expliquait à Washington que son pays avait mis au point un plan destiné à encourager la croissance économique de onze pays d'Afrique australe: "Nous pourrons former le centre d'une Afrique australe dynamique sur le plan économique si nous réussissons à obtenir les capitaux nécessaires non pas pour l'Afrique du Sud, mais pour l'ensemble de la région", avait-il précisé (2). Pretoria espère, en outre, accueillir un bureau de la Banque mondiale, et concurrencer de plus en plus les Européens pour l'obtention de contrats liés à l'aide internationale, ou, en tout cas, pour participer à des opérations triangulaires, les Européens servant alors d'"introducteurs", sur le marché privé africain, pour les capitaux sud-africains à la recherche de respectabilité (3). Déjà les échanges de Pretoria avec le reste du continent atteignent dix milliards de rands (3,8 milliards de dollars).

Le cessez-le-feu espéré en Angola et au Mozambique - les deux voisins les plus immédiats de l'Afrique du Sud - devrait donner le coup d'envoi à la relance économique de la région. Pretoria ne manque d'ailleurs pas de moyens de pression sur ces pays. On se proposait, par exemple, en janvier dernier, dans la capitale sud-africaine, d'offrir un siège pour les négociations directes entre le gouvernement de Maputo et le mouvement rebelle de la Renamo, en étroite concertation avec M. Kenneth Kaunda, président de la Zambie.

Sans attendre une issue encore bien problématique, l'Afrique du Sud a réussi à rétablir avec le Mozambique une coopération équivalente de ce qu'elle était à l'époque de la colonisation portugaise: Pretoria se charge de la rénovation des grands hôtels du sud du pays, de la modernisation du port de Maputo (à l'aide d'un financement de la Banque mondiale), de la restauration du barrage de Cabora-Bassa, de la fourniture de matériel aux troupes mozambicaines chargées de la surveillance des lignes haute tension, etc.

La fin des guerres civiles au Mozambique et en Angola permettrait de parachever la connexion des réseaux de transports, d'énergie et de télécommunications qui transforment déja cette région d'Afrique australe en "un ensemble remarquablement intégré, avec des potentiels qui en font la pièce maîtresse du continent africain (4)". Et cela même si les perspectives de libre-échange régional inquiètent les pays de la SADCC, aux prises avec un partenaire écrasant, auquel ils ont bien peu à offrir, sinon quelques matières premières... et leur marché intérieur, déserté par des industries nationales qui ne seraient pas en mesure de tenir le choc. Les Etats membres de la SADCC, déjà largement dépendants de leur voisin sud-africain - l'organisation avait été fondée en 1980, précisément, pour tenter de briser cette dépendance, - deviendraient ainsi des Etats satellites de Pretoria, érigée pour l'occasion en métropole de substitution, loin de Londres, Paris ou Lisbonne.

Diplomatie et mercenaires

LES îles du sud-ouest de l'océan Indien font également partie de ce "premier cercle" du réseau de relations qu'est en train de tisser l'Afrique du Sud. Et d'abord Madagascar, la Grande Ile, de l'autre côté du canal du Mozambique: déjà, sous la colonisation française, l'Afrique du Sud lorgnait sur son or et son bétail et rêvait d'y installer des Boers fuyant la domination britannique. Profitant du désordre introduit par les deux guerres mondiales, elle avait cherché à s'y implanter, se heurtant assez vite aux résistances françaises.

C'est pourtant la Madagascar indépendante, celle de la première République du président Tsiranana, qui devait offrir à l'Afrique du Sud son premier partenaire pour un "dialogue" pourtant condamné à la quasi-unanimité par l'Organisation de l'unité africaine (OUA): après la fermeture du canal de Suez, en 1967, et alors que la "route du Cap" et ses riverains retrouvaient un intérêt stratégique, le chef de l'Etat malgache acceptait l'ouverture d'une ligne aérienne régulière avec l'Afrique du Sud, invitait les touristes de ce pays à venir constater sur place les mérites d'une coexistence raciale bien comprise, recevait des ministres sud-africains et envisageait de conclure avec Pretoria un accord pour un grand projet portuaire dans la baie de Narinda, sur la côte ouest. Tous projets encouragés, depuis l'île française de la Réunion, par l'ex-premier ministre du général de Gaulle, M. Michel Debré, qui animait sur place un lobby aux couleurs de la "défense de l'Occident chrétien"; mais auxquels le "mai malgache", en 1972, avec demi-rupture entre Antananarivo et Paris, devait mettre brusquement fin... (5).

Rapports anciens également entre l'Afrique du Sud et l'île Maurice: les communautés indiennes et blanches de ces deux pays n'ont jamais cessé d'être en communication. Port-Louis est une escale naturelle, sur la route aérienne et maritime de l'Inde; et plus de la moitié des Blancs mauriciens - les "Franco-Mauriciens" - sont établis à Durban, dans le Natal. Ni le commerce ni les relations aériennes n'ont jamais été interrompus, en dépit de toutes les résolutions internationales.

Les grands courants politiques locaux, reflétant ce déterminisme, ont toujours eu une attitude accommodante à l'égard de Pretoria: le travailliste Ramgoolam critiquait l'apartheid pour le principe, en solidarité avec ses frères indiens d'Afrique du Sud, qui en étaient eux aussi victimes. Le chef de la droite créole, Gaëtan Duval, aimait durant les années 70 à prendre le thé, à Pretoria, avec Mme Vorster, la femme d'un président qui appliquait les lois de l'apartheid avec une rigueur extrême. Et la gauche, avec le Mouvement militant mauricien de Paul Bérenger, arrivée au pouvoir à la fin des années 70, se voulait ferme sur l'idéologie, mais a été peu regardante sur les investissements, quand elle ne les encourageait pas (comme dans le secteur hôtelier). Au point que l'île Maurice est connue comme l'un des pays ne respectant pas les sanctions décidées dans le cadre de l'ONU, de l'OUA ou du Commonwealth.

Aujourd'hui, avec un montant d'échanges de 300 millions de dollars par an, l'Afrique du Sud est le second partenaire commercial de l'île Maurice (après la France). Un bureau commercial y a été ouvert, étape préfigurant un consulat, puis une mission, dans l'attente d'une ambassade à part entière, qui ne pourra être établie que lorsque la renonciation de Pretoria à l'apartheid sera entrée dans les faits.

A la Réunion, le fort courant anti-apartheid incarné par le Parti communiste réunionnais de M. Paul Vergès n'a pu empêcher les échanges: 208 millions de francs d'importations d'Afrique du Sud, en 1989 (troisième partenaire commercial de l'île). Ni l'existence d'un consulat qui avait essentiellement une fonction politique, durant la période d'isolement international de l'Afrique du Sud: il vient d'être fermé, et le titulaire du poste a été nommé ambassadeur à Paris...

Le régime de Pretoria, en butte dans les autres îles à des pouvoirs "révolutionnaires", n'a pas répugné à mener des actions de déstabilisation. Ainsi aux Seychelles, où les mercenaires liés à l'armée sud-africaine ont essayé à plusieurs reprises de débarquer pour renverser le président France Albert René. La dernière tentative, en novembre 1981, avait été conduite par le chef mercenaire Mike Hoare, avec l'aide de l'actuel ministre sud-africain de la défense, le général Magnus Malan. Cela n'a pas empêché une coopération discrète dans les domaines des relations aériennes et du tourisme. Depuis 1990, les entreprises privées seychelloises sont à nouveau autorisées officiellement à commercer avec l'Afrique du Sud, ce qui n'est toujours pas le cas pour les sociétés étatiques.

Beaucoup plus réussie fut l'intervention aux Comores, où une équipe de mercenaires français, conduits par Bob Dénard, et parrainés déjà par des diplomates sud-africains, avait réinstallé au pouvoir, en mai 1978, le président Ahmed Abdallah. Par l'entremise des mercenaires qui ont leurs contacts à Pretoria, des conversations secrètes s'engagent entre les gouvernements. En 1984, M. "Pik" Botha, le chef de la diplomatie, effectue une première visite à Moroni et offre de prendre en charge l'entretien de la garde présidentielle, une unité encadrée par les hommes de Bob Dénard, et jusque-là financée par la France (par l'entremise du Gabon et du Maroc). En échange, Pretoria obtient d'utiliser l'archipel comme base de transit pour des exportations d'armes clandestines, destinées à la Renamo au Mozambique, ou à l'Iran, alors en guerre contre l'Irak.

A partir de 1986 - la France inaugure son expérience de "cohabitation", avec la nomination d'un premier ministre de droite, - la coopération devient officielle: un consulat sud-africain est ouvert; Pretoria finance une ferme-pilote et la réalisation de deux hôtels de luxe. Les Comores sont alors devenues un "condominium franco-sud-africain", avec les inévitables problèmes de concurrence entre les deux "métropoles (6)".

Elles auront à gérer le pire: l'assassinat du président Abdallah par des cadres de la garde présidentielle, en présence de Bob Dénard. Et l'"exfiltration" du chef des mercenaires français: un service rendu par Pretoria à la demande de Paris, qui - à la faveur de l'opération - reprend le contrôle des forces de sécurité comoriennes. L'avantage est revenu à la France, alors que l'Afrique du Sud doit recentrer sa coopération: depuis le mois de mars, les appareils de sa compagnie aérienne SAA se posent à nouveau à Moroni...

Madagascar - le "vrai chef de file de l'océan Indien", estimait récemment l'un des directeurs de cette compagnie - posait un problème autrement difficile aux Sud-Africains. La petite aviation de chasse constituée avec l'aide de la Corée du Nord et de l'Union soviétique avait pour objectif de défendre l'espace aérien face aux éventuelles incursions sud-africaines; une station de radio de l'ANC émettait depuis les environs d'Antananarivo; et le président Ratsiraka n'avait jamais eu de mots assez durs contre l'apartheid, empêchant toute relation, même indirecte, avec Pretoria.

De l'aveu de M. "Pick" Botha, Madagascar était "le dernier obstacle important" à franchir pour atteindre la normalisation avec le continent.

Il aura fallu l'évolution politique en Afrique du Sud, bien sûr, mais aussi la détresse économique de la Grande Ile pour expliquer le brusque revirement des Malgaches. Deux semaines après la libération de M. Nelson Mandela, en février 1990, la première mission malgache se rend à Pretoria; en mars, M. Ratsiraka affirme que rien, désormais, ne s'oppose à des relations commerciales; en août, le président De Klerk effectue un premier voyage "historique" à Antananarivo; en septembre a lieu le vol inaugural de la South African Airways, assorti d'un accord pour la maintenance et la formation des pilotes de la compagnie malgache (qui devaient auparavant s'effectuer en France ou en Belgique). Un accord est conclu pour la construction d'hôtels, tandis que les Sud-Africains manifestent leur intérêt pour la nouvelle zone franche de Madagascar ou des chantiers de génie civil... Le niveau des échanges pourrait dépasser celui de l'île Maurice. Et lors du sommet de la Commission de l'océan Indien, le 16 mars, à Antananarivo, le président Ratsiraka a envisagé une possible intégration de l'Afrique du Sud à cette organisation régionale.

La rapidité avec laquelle Antananarivo a renoué avec Pretoria a recueilli l'approbation générale des médias et des partis locaux; mais elle a surpris les observateurs, et s'explique peut-être par la déception des Malgaches à l'égard de la France, premier donateur d'aide et premier investisseur public, qui a montré peu d'empressement à encourager ses investisseurs lors de la promulgation, en 1985, d'un premier code des investissements pourtant taillé sur mesure, ou lors de la création de la zone franche (7). Il faudrait alors y voir un nouvel épisode de la lutte sourde que se livrent Paris et Pretoria dans les îles du sud-ouest de l'océan Indien, même si - là comme ailleurs en Afrique - des hommes d'affaires français, parfois liés de près à leur gouvernement, ont servi d'"introducteurs" aux Sud-Africains.

Offensive en direction de l'Est

LE redéploiement sud-africain vise également le reste du continent noir, avec lequel Pretoria cherche à officialiser des relations limitées pour le moment à des représentations plus ou moins discrètes: c'est le cas, en Afrique francophone, pour la Côte-d'Ivoire et le Togo; mais le Congo, le Cameroun, le Gabon sont également sollicités. Avec le Zaïre, le commerce a triplé en deux ans, et la présence sud-africaine est déjà solide: bureau de liaison, coopération agronomique, reprise possible par une banque sud-africaine de la BIAO-Zaïre, fourniture de pétrole, exploitation d'or, inscription d'étudiants zaïrois dans les universités sud-africaines, etc. (8).

Dans tous ces pays, les réserves idéologiques tombent une à une, même si - pour respecter la volonté de M. Nelson Mandela, le chef de l'ANC - la grande vague des reconnaissances diplomatiques est encore retenue. La désagrégation du bloc de l'Est européen et l'effondrement de la diplomatie soviétique - traditionnelle alliée des organisations noires sud-africaines et des mouvements de libération d'Afrique australe - ont joué comme un déclic.

Pretoria en a profité pour conduire une offensive diplomatique en direction des anciens pays socialistes: des relations commerciales officielles ont été établies avec la Roumanie; des ambassades ou bureaux d'intérêts ont été ouverts en Pologne et en Hongrie; des relations consulaires sont en cours d'établissement avec la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Et les rapports se normalisent graduellement avec l'Union soviétique, qui avait rompu avec Pretoria dans les années 50.

M. "Pik" Botha avait enfoncé le clou, au cours d'un de ses premiers voyages en Europe de l'Est: "L'ANC, avait-il dit en Hongrie, en février 1990, doit maintenant comprendre que ses camarades-frères d'Europe de l'Est et leurs idéologues politiques ont disparu. Il est temps que ses dirigeants réalisent que ce qu'ils aimeraient établir en Afrique du Sud vient de mourir en Europe de l'Est, et est en train de mourir en Union soviétique. (9)"

Notes:
(1) En anglais: South African Development Coordination Conference, regroupant les pays suivants: Angola, Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe.
(2) La Lettre de l'océan Indien, Paris, 6 octobre 1990.
(3) "Paris-Pretoria: business triangulaire", la Lettre du Continent, Paris, 20 septembre 1990.
(4) Luc-Joël Grégoire, Marchés tropicaux, Paris, 31 août 1990.
(5) Dominique Darbon, la France et l'Afrique du Sud, puissance africaine, CREDU-Karthala, Paris, 1990. Sur l'émergence du pôle sud-africain, lire aussi: Achille Mbembé, "L'Afrique noire va imploser", Le Monde diplomatique, avril 1990.
(6) Daniel Bach, La France et l'Afrique du Sud. Histoires, mythes et enjeux contemporains (ouvrage collectif), CREDU-Karthala, Paris, 1990.
(7) La Lettre de l'océan Indien, Paris, 28 juillet 1990.
(8) Business Day, 14 mars 1991, et "La stratégie de l'araignée", la Lettre du Continent, 3 janvier 1991.
(9) Cité par Claude Wauthier, "Perestroïka et pretoriastroïka", Libération, 1er février 1990.

SÉVÈRES AFFRONTEMENTS SUR UNE ÎLE APPRAUVRIE, 1991
Révolution ou restauration à Madagascar?
LEYMARIE PHILIPPE

Accablé de misère, le peuple malgache ne semble pas près de voir le bout du tunnel. Organisant manifestation après manifestation, l'opposition ne désarme pas, mais le président Didier Ratsiraka s'accroche au pouvoir. Devrait-il l'abandonner prochainement, rien n'indique que des changements profonds seraient décidés pour sortir l'île de son désarroi. La "révolution" promise risque fort de ressembler à une restauration de l'ordre ancien.

"Nous resterons debout dans la tempête; nous ne montrerons pas, sous l'éclair des grands orages, des figures décomposées par la peur." C'était le 15 juin 1990, quelques jours avant le sommet franco-africain de La Baule. M. Didier Ratsiraka citait Jaurès, pour conclure en beauté le discours adressé à son auguste visiteur: M. François Mitterrand.

Il venait, dans son palais - une "folie" versaillaise, édifiée en rase campagne avec l'aide des Nord-Coréens - de saluer une présence "qui met un point final à la décolonisation": seul des chefs d'État français, le général de Gaulle avait fait le déplacement; mais c'était en 1959, avant l'accession de la grande île à l'indépendance, pour faire campagne en faveur du "oui" dans le référendum sur la création de la Communauté franco-africaine.

Pour marquer le coup, M. Didier Ratsiraka avait offert d'"accueillir à nouveau, à bras ouverts, les bâtiments de la Royale à Antsiranana" (sans toutefois autoriser la création de nouvelles bases navales étrangères sur les côtes malgaches), et proposé que des chantiers navals français se réinstallent sur l'ancien arsenal de Diego-Suarez, dont les Français avaient été chassés en 1973, après dénonciation de l'accord de défense franco-malgache.

Le président français, rodant les formules qu'il s'apprêtait à lancer au sommet de La Baule, avait de son côté exalté "le vent qui commence à souffler d'Europe, la formidable aspiration populaire à la justice et à la souveraineté", le devoir pour les pays riches d'y répondre, le souhait que la France "ne quitte pas l'Afrique", et la possibilité - pour Paris - d'accorder une prime ou un "bonus" aux pays qui choisissent le changement, par exemple en s'ouvrant au multipartisme.

Un discours tempéré par quelques affirmations d'inspiration plus tiers-mondiste: pas de démocratie sans développement; à chacun sa forme et son rythme de changement. "C'est bien facile, avait-il dit, d'étiqueter de loin, d'exiger, quand on est riche et en bonne santé", exprimant aussi "la grande satisfaction avec laquelle la France a accueilli ces changements démocratiques chez vous".

Le chef de l'État malgache, comblé par une visite prenant l'allure d'une bénédiction - "Nous sommes faits pour être amis et compagnons", avait affirmé M. François Mitterrand, - n'avait pas pris pour Madagascar les avertissements du président français, destinés surtout, selon lui, au continent noir, et non à la grande île afro-asiate, qu'il jugeait volontiers en avance. "Le discours de La Baule ne concerne pas Madagascar, premier pays démocratique d'Afrique", devait affirmer M. Didier Ratsiraka quelques semaines plus tard...

Il est vrai que, tout comme dans l'île Maurice voisine, le pluralisme est une donnée ancienne à Madagascar: religieux, syndical, culturel et politique. Le système en vigueur depuis 1976 subordonnait certes l'autorisation des partis à leur appartenance au Front national de défense de la révolution, c'est-à-dire aux membres fondateurs de la seconde république, qui avaient souscrit à la charte socialiste - ce qui limitait le débat politique, écartant d'emblée les formations les plus conservatrices. Mais il n'avait pas empêché des affrontements sévères aux élections présidentielles de 1982 et de 1989, ni M. Didier Ratsiraka de ne recueillir que 62,6 % des voix (48,8 %, selon des pointages effectués par l'opposition).

Accusant réception de ce "signal" - qui avait été accompagné dès avril 1989 d'une première salve de manifestations populaires, - le président malgache avait accentué la politique de libéralisation économique, levé la censure de la presse, "oublié" la charte de la révolution socialiste (son programme de 1975, annexé à la Constitution) et, surtout, dissous le Front national de défense de la révolution, ce qui revenait à instaurer, à partir de 1990, un multipartisme intégral.

Se sentant quitte, au moins sur le papier, le président estimait alors avoir fait le maximum de concessions. Et il rejetait l'argumentation de l'opposition, pour qui le régime actuel, responsable du désastre économique, et qui ne s'était engagé qu'à reculons sur la voie du changement, devait laisser la place à d'autres hommes. Il lui fallait aussi admettre que - de la base au sommet - il ne devait son maintien au pouvoir qu'à l'utilisation, voire à la manipulation, du vote provincial et rural, traditionnellement plus légitimiste que celui des villes (où l'opposition a été majoritaire en 1989).

Croyant pouvoir s'en tenir à un simple "toilettage" de la Constitution et disposer d'un délai confortable avant les prochaines échéances électorales, le chef du régime malgache pensait poursuivre tranquillement la métamorphose qui - les dures réalités aidant - muait un officier nationaliste et tiers-mondiste en un père de la nation contraint au libéralisme et à la social-démocratie. Cela dans un pays qui avait économiquement et socialement touché le fond, mais dont la longue patience passait pour une vertu cardinale. Et dans un monde où la fin de la guerre froide affranchissait des rigueurs de l'"alignement", et où la transformation de l'Afrique du Sud voisine autorisait les plus grands espoirs (1).

Le rêve s'est brisé sur quatre mois de manifestations, grèves, négociations, avec l'affrontement entre la légalité à laquelle se cramponne le fondateur de la seconde république et la légitimité qu'une opposition, revigorée par l'instauration du multipartisme intégral, estime tenir des dizaines, parfois des centaines de milliers de manifestants réunis chaque jour à Antananarivo, nouveau nom donné à la capitale Tananarive par M. Ratsiraka.

Deux principes, deux présidents, deux gouvernements, puisque l'opposition, encouragée par les puissantes Églises chrétiennes, est restée fidèle à une ligne non violente: la mobilisation paisible mais obstinée de la population devait suffire à faire tomber les colonnes du temple (2). Mais elle a adopté, parallèlement, une attitude qualifiée par elle-même d'"insurrectionnelle", la conduisant à proclamer un président et un premier ministre bis, à tenter de faire occuper les ministères par ses propres hommes, à suspendre la Constitution et à démettre le président.

L'entêtement du président

CONDUITE par un médecin - ancien ministre aux côtés de M. Didier Ratsiraka entre 1972 et 1975, - par un pasteur longtemps prosoviétique et allié du régime - et par un général en retraite, cette opposition mêle les élites tananariviennes (traditionnellement hostiles aux présidents issus d'autres régions de l'île), le petit peuple d'une capitale grossie par l'exode rural, accablé par la misère, les milieux dirigeants chrétiens, une partie de la bourgeoisie des provinces.

Sa "révolution" - puisqu'elle revendique le terme - a souvent des allures de restauration avec le retour à un modèle et à une ligne proche de celle de Philibert Tsiranana, le fondateur de la première république. Le comité directeur, dit des "forces vives", fait souvent la part belle aux surenchères des petites formations, comme celle du Dò Albert Zafy, le premier ministre bis, s'attirant à l'occasion un coup de patte de M. Didier Ratsiraka sur "ces bons amis qui manipulent le petit peuple souffrant de l'ajustement structurel". Le Parti pour le pouvoir prolétarien de M. Manandafy Rakotonirina, acteur numéro un de la révolution de mai 1972, devenu un sage Parti pour le progrès, qui représente l'aile jeune et moderniste du mouvement, est bien implanté dans les métropoles provinciales, a pris ses distances à la fin du mois de juillet dernier, rejetant le verdict quotidien des foules, s'inquiétant du vide juridique et du bloquage politique, et préférant un processus de transition en douceur, ménageant les partis et forces sociales restés proches de M. Didier Ratsiraka.

Deux événements ont marqué cependant un point de non-retour. La fusillade d'Iavoloha, le 10 août, lorsque le régiment de sécurité présidentielle, qui défend le palais, a tiré sur l'avant-garde d'une "marche de la liberté": la trentaine de morts qui s'ensuivit a transformé en "président-assassin" celui qui se flattait, jusqu'alors, de n'avoir jamais donné l'ordre de viser la foule.

Elle a donné à l'opposition ses martyrs, et soulevé une vague de protestations dans la communauté internationale, obligeant notamment le gouvernement français à se démarquer plus nettement du régime Ratsiraka. Ce drame, qui a suscité un âpre débat au sein de la classe politique malgache (fallait-il "marcher sur le palais", avec quelles intentions, etc.?), a également donné la mesure de l'entêtement du président et un avant-goût des affrontements à venir.

Un sentiment renforcé par un second événement: la proclamation, unilatérale, par cinq des six provinces (à l'exception de celle d'Antananarivo), d'"États fédéraux". Exaspérées par les grèves générales à répétition déclenchées par l'opposition, qui - en bloquant la plupart des services centraux - ont empêché la paye des fonctionnaires locaux, entravé le ravitaillement et la commercialisation des récoltes, les assemblées provinciales, en grande majorité composées de partisans de M. Didier Ratsiraka, ont proclamé une sécession qui - pour paraître aussi formelle que beaucoup des initiatives de l'opposition ou du président lui-même, enfermé dans son palais - pouvait être interprétée comme le prélude à des affrontements graves entre les provinces des Hauts-Plateaux, réputées acquises à la contestation, et celles de la côte, supposées plus légitimistes. Le 10 septembre, les autorités de l'"État fédéré" de Toamasina, le grand port de la côte est, ont menacé d'établir un blocus économique de l'île et de suspendre le ravitaillement en pétrole si la grève générale continuait.

Ce schéma, qui recoupe des clivages anciens, exploités largement autrefois par les autorités coloniales françaises pour brider le mouvement nationaliste, s'appuie sur un ressentiment réel qui avait conduit, par exemple, la première république à mettre en place, à côté de l'Assemblée nationale, un Sénat à composition quasi fédérale. La loi-cadre de Gaston Defferre, dès 1956, avait préfiguré un système fédéral, en créant des exécutifs provinciaux; mais l'alliance des bourgeoisies de toutes les provinces, sous la houlette du président Tsiranana, avait rendu cette évolution inutile.

L'unité nationale menacée

PLUS de trente ans après, les bourgeoisies régionales ont mis fin à laur ancienne union: les mêmes personnes, ou leurs enfants, se retrouvent dans des camps adverses. A la faveur de la décentralisation relancée à partir de 1972, des chefferies locales se sont reconstituées, réclamant plus d'autonomie et un meilleur partage des ressources budgétaires.

C'est sur ce terrain hypersensible - puisqu'il touche à l'unité nationale - que M. Didier Ratsiraka a pris le risque de se placer, pour justifier a contrario son maintien à la tête de l'État: "Si je pars, le pays va connaître un terrible conflit ethnique", avait-il averti au début du mois d'août, alors qu'il multipliait les rencontres avec les chefs coutumiers et qu'il renouait une alliance avec le vieux dirigeant nationaliste Monja Jaona, fondateur du parti MONIMA (3).

L'armée, restée sur la réserve depuis le déclenchement de la crise, s'est finalement émue de ces menaces contre l'intégrité de la nation "qui peuvent mener au chaos et à la guerre civile", et a "condamné sans appel toute forme d'illégalité portant atteinte à l'unité de l'État", ce qui a paru rejoindre la condamnation par l'opposition de la proclamation des provinces en États fédérés.

Le Comité militaire pour le développement, qui rassemble la hiérarchie, a rappelé son attachement à un processus prévoyant un gouvernement de transition neutre, un débat national, une réforme de la Constitution et du code électoral ainsi qu'un référendum et des élections générales. Mais il a réaffirmé au passage la nécessaire neutralité des militaires, dont l'opposition avait attendu en vain pendant plus de trois mois un appui délibéré à sa cause.

Il est vrai que l'armée n'avait pas voulu du pouvoir, en mai 1972, lorsque Philibert Tsiranana, malade, avait fait tirer sur la foule, sur la place du 13-Mai (qui commémore ce drame et sert à nouveau de point de ralliement aux contestataires). Il avait fallu un plébiscite de la rue, et des pressions françaises, pour que le général Ramanantsoa, chef d'état-major, ancien officier de l'armée coloniale, accepte de recevoir les pleins pouvoirs.

La France, à l'époque, était représentée à Antananarivo par des ambassadeurs taillés sur le modèle Foccart; et le chef des forces françaises du sud de l'océan Indien était le général Bigeard. Elle avait les moyens de se faire entendre. Par la suite, c'est M. Didier Ratsiraka, alors jeune et brillant ministre des affaires étrangères, qui devait dénoncer, puis renégocier, les accords de coopération avec Paris, préconiser et obtenir la sortie de Madagascar de la zone franc, et lancer un programme nationaliste ambitieux - son "Livre rouge" - qui devait jeter un froid durable dans les relations franco-malgaches.

Réconcilié depuis avec un président confronté au désastre économique et redevenu francophile, Paris a hésité, ces derniers mois, devant l'attitude à tenir. Conscient que le régime s'était amendé ces dernières années, les dirigeants français ont d'abord jugé plutôt injuste l'acharnement contre un homme et contre un dessein politique qui - pour avoir connu l'échec - ne manquaient pas de hauteur au départ. On s'est aussi interrogé sur l'inexplicable série d'erreurs politiques commises par un président réputé habile, mais aveuglé par sa fierté, et toujours en retard sur l'événement, comme s'il avait perdu définitivement l'écoute de son peuple.

Budgets sociaux dramatiquement réduits

ON insistait surtout, dans les milieux dirigeants français, sur l'équation économique et sociale impossible à résoudre: le doublement de la population en vingt ans (près de douze millions aujourd'hui); son quadruplement dans la capitale (près d'un million) alors que la production de paddy (deux millions de tonnes par an) reste stable et que le Malgache est le premier consommateur de riz au monde, l'écroulement des revenus à l'exportation (vanille, café, girofle, etc.); la dépréciation accélérée de la monnaie (moins 250 % depuis l'orgueilleuse sortie de la zone franc); l'endettement massif, pour tenter de réaliser des objectifs trop ambitieux d'autosuffisance agricole et industrielle.

A quoi il faut ajouter la restriction dramatique des budgets sociaux (éducation, santé, etc.) dans le cadre de la politique d'ajustement préconisée par le Fonds monétaire international et accompagnée par la France (1 milliard de francs de dons et prêts chaque année), avec un enseignement plus largement diffusé mais dont la qualité a énormément baissé, le retour des épidémies (100 000 morts dues au paludisme en 1987)...

Bref, aux portes du monde francophone, à quelques centaines de kilomètres d'une île de la Réunion qui ploie sous les transferts publics, une île de la misère, où le revenu par tête est inférieur à 100 francs par mois, et où la timide reprise amorcée depuis un an est venue mourir sur l'écueil d'une grève générale sans cesse reconduite, et qui s'apparente à une automutilation.

Paris qui, dans cette crise de confiance entre M. Ratsiraka et l'opinion, s'était contenté au début de faire le pompier, puis le facteur entre camps adverses sans prendre parti - et au risque de s'attirer les foudres de sa propre opposition, - a dû ensuite donner des gages aux contestataires, tout en maintenant le dialogue avec le Palais: la gerbe de l'ambassadeur, en mémoire des morts d'Iavaloha ("Celui qui est debout"), a été laissée des semaines durant sur la place du 13-Mai, pour témoigner de la reconnaissance de l'opposition à la suite du changement d'attitude prêté à la France. Mais, dans les cercles de la même opposition, l'ambassadeur qui avait fait déposer les fleurs était surnommé, quelques semaines plus tard, le "proconsul".

Notes:
(1) Cf. Philippe Leymarie, "Le nouvel ordre régional sud-africain", le monde diplomatique, avril 1991
(2) Les catholiques et les protestants, regoupés dans la fédération des églises chrétiennes (FFKM), avaient évité de se placer délibérément dans le camp de l'opposition, afin de servir d'arbitres le moment venu. Les prises de position de plusieurs de leurs chefs, et notamment du cardinal-archevêque d'Antananarivo, après la fusillade de 10 aôut, semblent leur avoir enlevé cette faculté.
(3) La milice du chef Antandrey, composée en majorité de personnes originaires de son fief, aurait provoqué les premiers rangs des manifestants de la "marche de la liberté" du 10 août.

Des origines à la Troisième République

Premiers siècles de notre ère : Débuts du peuplement par des Malais et des Bantous.

XIIe siècle : Comptoirs arabes.

XVIe siècle : Début des échanges avec l'Europe.

XVIIe siècle : Divers petits royaumes se partagent la Grande île.

XIXe siècle : Unification de l'île, sous la royauté Merina.

1885 : Madagascar devient protectorat français.

1895 : L'île devient colonie françaises.

1947 : Soulèvement nationaliste. La répression fait 100 000 morts.

1960 : Proclamation de l'indépendance, en coopération étroite avec le France.

1972 : Révolte étudiante à Tananarive (Antananarivo), après une insurrection paysanne dans le Sud. Le président Philibert Tsiranana remet les pleins pouvoirs au général Gabriel Ramanantsoa.

1975 : Naissance de la République démocratique de Madagascar, sous la présidence de M. Didier Ratsiraka.

1991 : Manifestations du mouvement des Forces vives, massacre devant le palais, mise en place d'une Haute Autorité     de l'État (HAE) pour neutraliser le président Ratsiraka.

1992 : Forum national et adoption de la Constitution de la Troisième République.

1993 : Élection de M. Albert Zafy à la présidence de la République.

ESPACE GÉOPOLITIQUE ÉCLATE, ÉTATS RIVERAINS EN CRISE, 1995
Longue patience à Madagascar
LEYMARIE PHILIPPE

MADAGASCAR - 12 millions d'habitants, dans le sud-ouest de l'océan Indien, un des pays les plus pauvres du monde - reste un mystère. Historique: les origines mêmes de ce peuple mélangé de Bantous (Afrique) et de Malais (Asie) demeurent floues. Humain: la société, pétrie de spiritualité, vouée au culte des ancêtres, fait preuve, dans l'adversité, d'une patience apparemment inaltérable, même si son histoire est jalonnée, de loin en loin, d'accès de colère volcaniques. Politique: ce pays, qui a essayé toutes les formes de régimes - tribus, royauté, période coloniale, et après la social-démocratie, révolutionnarisme nationaliste, et maintenant libéralisme populiste chrétien -,paraît ne s'accommoder d'aucune.

Après une Première République indépendante (1960-1972) où la France avait cultivé l'art de "s'en aller pour mieux rester", l'opinion malgache avait paru séduite, sous la seconde (1975-1991), par l'exaltation du souvenir du soulèvement de 1947 (1), la rupture des "accords d'esclavage" avec Paris, la sortie de la zone franc, les nationalisations, la malgachisation de l'économie et de l'enseignement, les rêves d'autosuffisance et d'industrialisation autonome... Tout ce qui conduisait à un retour de souveraineté.

Les élites avaient moins apprécié le retournement d'alliances au profit de la Corée du Nord, de la Chine, de l'Union soviétique (diplomatie "tous azimuts", plaidait le président de l'époque); le centralisme peu démocratique d'un pouvoir pourtant bavard sur la décentralisation et la mobilisation populaire; la multiplication des "éléphants blancs" (investissement "à outrance", disait un président mué en Grand développeur aux yeux rivés sur les mirages de l'an 2 000); l'explosion de l'endettement public (alors que les cours mondiaux à l'exportation s'effondraient); ou le retour des campagnes à l'autarcie, quand les villes commençaient à crier famine...

Le pays profond - sur les Hauts-Plateaux comme dans les grandes villes côtières - avait détesté l'attitude ressentie comme antichrétienne d'un "socialisme scientifique" souvent mal assimilé. Et il avait tôt fait d'imputer au régime du président Didier Ratsiraka l'abandon des valeurs de sagesse et de solidarité - le "fihavanana" - qui constituent, dans l'imaginaire, le ciment de la société malgache, au moment où des enfants abandonnés mouraient dans les rues, le paludisme emportait des villages entiers, la corruption gagnait toutes les couches de la société, les files d'attente s'allongeaient devant les échoppes (2).

Le recentrage libéral du chef de la révolution, opéré au milieu des années 80 sous la pression de la crise et des institutions de Bretton Woods - inflation, dévaluations, réductions des budgets sociaux, privatisations - avait été récupéré par les clans affairistes de la bourgeoisie, y compris par sa propre famille (3). Les concessions politiques - levée de la censure de la presse, multipartisme, "toilettage" de la Constitution - étaient venues trop tard: l'opinion publique urbaine, harassée par une inexorable plongée dans la misère, s'est engouffrée dans la brèche: un réveil attisé par les prêches des hommes d'Église (voir ci-dessous le reportage de Sylvie Brieu).

Le massacre de Iavoloa - le chef de l'État commandait en personne, le 10 août 1991, le régiment qui avait tiré sur la foule -, puis la tentative désespérée de jouer sur la corde sensible et dangereuse de l'unité nationale, en incitant les assemblées provinciales à se proclamer en "États fédéraux", avaient achevé de discréditer le régime et celui qui l'avait fondé.

Les Forces vives - mouvement essentiellement urbain et chrétien - pouvaient alors exiger l'"ajustement politique", dans un pays que les potions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale avaient "désocialisé" durant les années 80, mais dont le régime politique portait toujours ses marques de jeunesse. Le "Castro malgache", neutralisé dès 1991, avait été battu définitivement en 1993, lors de l'élection présidentielle, par l'actuel chef de l'État, M. Albert Zafy: un professeur de médecine au chapeau de paille, modeste et pieux, succédait à l'amiral fier et flamboyant qui, vingt ans plus tôt, alors capitaine de frégate et jeune ministre des affaires étrangères, avait tenu tête au gouvernement de l'ancienne puissance coloniale, représenté par M. Michel Debré, à l'époque chef de la diplomatie française.

La Troisième République malgache, en dépit de son virage libéral et de quelques acquis - un mouvement non-violent, l'entrée en scène de la "société civile", la neutralité réaffirmée de l'armée -, se débat pourtant dans des difficultés aussi inextricables que sous le régime précédent: la même corruption envahissante, la même insécurité, le même attentisme des partenaires du pays, la même confusion politique.

L'État n'assure plus les fonctions essentielles: sécurité, transports, santé, éducation. Il n'y a plus de véritable chaîne de commandement. L'économie, abandonnée à l'initiative privée, fait la part belle aux circuits informels (trafics de zébus, vanille, drogue, or et autres minerais précieux) qui profitent de "l'archipellisation" du pays (4).

Au sommet, c'est - plus que jamais - la lutte des clans, la guérilla permanente: le président Albert Zafy, en juillet dernier, accuse son premier ministre d'être "le premier responsable de la corruption" et de chercher ainsi à "saborder la Troisième République". M. Francisque Ravony avait répliqué en saisissant la Cour suprême, et en évoquant un possible gouvernement militaro-civil de salut public.

Les deux hommes s'opposent en fait depuis deux ans sur les choix en matière de financement d'un redressement maintes fois annoncé mais qui n'est toujours pas entamé. Le premier ministre, converti à l'ultra-libéralisme comme nombre d'anciens gauchistes malgaches, estime que son gouvernement ne peut avoir d'autre politique que le programme d'ajustement structurel mis au point avec les experts du FMI et de la Banque mondiale.

Le chef de l'État, épaulé par le pasteur Richard Andriamanjato, un ancien proche de l'Union soviétique, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale, estime que le pays ne peut se plier aux délais et aux conditions du FMI, pratiquement impossibles à remplir, et s'est évertué à trouver des financements parallèles, dans des conditions le plus souvent acrobatiques, au grand dam des autorités financières internationales qui, du coup, font indéfiniment attendre leurs crédits (5). Le pasteur affirme vouloir "rompre avec cette néocolonisation qui s'instaure à travers les organismes internationaux".

Le chef de l'État, souvent accusé de "populisme", joue le pays rural profond, et insiste sur sa mission d'éducateur des masses. Après le désaveu infligé par une large majorité des députés, qui ont refusé en juillet dernier de voter une motion de censure contre le premier ministre, il a choisi d'en "appeler au peuple": le référendum du 17 septembre a entériné une modification de la Constitution, le premier ministre étant désormais nommé par le président (et non plus élu par l'Assemblée). Il compte ainsi desserrer l'étreinte de l'Assemblée sur l'exécutif, et en finir avec la valse des majorités: trois en deux ans. Le pasteur Andriamanjato évoque une "démocratie à géométrie variable (6)".

La "révolution tranquille" du professeur Zafy pourra-t-elle, avec ce recours au plébiscite, sortir le pays de la paralysie? Après ces jeux politiciens, bien éloignés du grand dessein qui aurait pu accompagner ce changement de république, certains placent leurs derniers espoirs dans l'élection des responsables des collectivités décentralisées, en novembre prochain, et plus tard la mise en place d'un Sénat qui représentera les provinces, et veulent croire, alors, à une mobilisation du pays profond, pour sortir de la vieille ornière... (7).

Notes:
(1) La répression avait fait une centaine de milliers de morts, fauchant toute une génération. En France comme à Madagascar, un voile pudique a été étendu sur cet épisode dramatique, un des premiers soulèvements nationalistes et un des plus grands massacres coloniaux de l'après-guerre.
(2) Cf. Jaona Ravaloson, Transition démocratique à Madagascar, L'Harmattan, Paris, 1994.
(3) Cf. Philippe Leymarie, "Le président Ratsiraka, champion de l'entreprise privée", Le Monde diplomatique, janvier 1989.
(4) Cf. Claude-Gérard Marcus, rapport d'information n° 1853, Assemblée nationale française, août 1994, et Françoise Raison-Jourde, "Une transition achevée ou amorcée?", Politique africaine n° 52, décembre 1993.
(5) Une brochure rédigée par quatre jeunes dirigeants de l'ancien régime s'est taillé un franc succès en recensant récemment, sous le titre, Madagascar, naufragé volontaire, la totalité de ces scandales financiers, considérés comme un signe de la "déchéance de la nation". Comme le président Ratsiraka l'avait tenté en créant la Procoops, une coopérative privée prise en main par des membres de sa famille, l'actuel président de l'Assemblée nationale défend, à travers la société confiée à l'un de ses fils, en liaison avec un mystérieux groupe Flamco, du Liechtenstein, des orientations définies en dehors du cadre imposé par les institutions de Bretton Woods.
(6) M. Richard Andriamanjato, entretien sur Radio France internationale, 11 septembre 1995.
(7) Cf. Jean Hélène, "Dénuement et rancoeur au sud de Madagascar", Le Monde, 9 juillet 1995.

MADAGASCAR, 1995
La Grande Île sous l'influence des Églises
BRIEU SYLVIE

SUR Andralanitra, principale décharge de Tananarive (d'Antananarivo, la "ville des mille") située à 8 kilomètres du centre-ville, un vent fort balaie les 20 hectares de déchets et diffuse une odeur viciée. Les mouches pullulent. Juchées sur les monticules d'immondices, des familles entières guettent patiemment l'arrivée du camion à ordures, au milieu de leur élevage de cochons noirs.

Hirsutes, des gamins vêtus d'oripeaux crasseux participent à la fouille plusieurs heures par jour. Ils fréquentent aussi les bancs d'une école conçue pour eux, aux abords de la décharge, par le Père Pedro Opeka et son association Akamasoa ("Les bons amis"). Aidé d'une poignée de bénévoles, ce prêtre catholique aide depuis 1989 ces exclus à retrouver une dignité. Trois centres sociaux - Andralanitra, Manantenasoa et Antolojanahary - ont été bâtis avec écoles et dispensaires. Outre le tri dans la décharge, les habitants - d'anciens "4 Mi" (1) - exploitent une carrière et confectionnent nappes ou cartes. Un système de sécurité sociale intérieure et de subventions en riz ou en argent, voire l'attribution d'un lot pour la construction d'une maisonnette en brique, permet à plusieurs centaines de familles de sortir de la marginalité.

Accompagné de membres de son équipe, le Père Pedro arpente régulièrement les quartiers populaires de Tananarive, qui fait figure de "grande surface de la misère" de l'océan Indien. Dans la capitale qui - avec plus d'un million d'habitants - rassemble la moitié de la population urbaine de la Grande Ile, les signes de dégradation sociale sont plus visibles qu'ailleurs. Des enfants à moitié nus s'accrochent aux passants pour mendier une piécette. La pénurie de logements est criante, les habitations exiguës, la voirie à l'abandon et l'insécurité générale, dans un pays où une inflation galopante a porté le prix du sac de riz à plus de 50 000 FMG (2), soit presque l'équivalent d'un salaire minimum que beaucoup ne touchent même pas...

Acculés à une pauvreté grandissante, les Malgaches semblent vivre sans illusions une Troisième République que les Églises chrétiennes - une des seules institutions incontestées du pays - ont contribué à faire naître. "La misère se propage comme une gangrène. Le nombre de "4 Mi" augmente. Les exclus veulent fuir la ville, où ils sont considérés comme des sous-hommes, et se réfugier dans nos villages. Ils ont peur. Ils ne savent pas comment se défendre", relève le Père Pedro.

A Antsiramandroso, petit village situé en pleine forêt tropicale humide, à 15 kilomètres au nord de Toamasina (l'unique port naturel de la côte est), une piste défoncée, bordée de bananiers, de caféiers et de girofliers traverse des ponts étroits constitués de planches en bois mal assemblées.

Le centre de formation dirigé par le Frère Jean-Pierre Calvez, un vazaha (Blanc étranger), aidé de douze moniteurs, initie les paysans aux techniques culturales et à la fabrication d'outillage. Des formations sanitaires sont également dispensées à la demande, et des pharmacies communautaires commencent à s'implanter.

L'action sociale est un élément fondamental de l'évangélisation à Madagascar. Les Églises chrétiennes - catholique, réformée, luthérienne et anglicane - sont un des agents majeurs du développement; leur implication dans la vie nationale s'est intensifiée à partir de l'indépendance, en 1960. Et, dans un contexte de difficultés économiques grandissantes à partir des années 80, elles ont eu tendance à se substituer à un État défaillant.

"Dans chaque paroisse, nous avons des commissions qui s'occupent de tout ce qui touche à la vie de la nation, politiquement et socialement", explique le pasteur Edmond Razafimahefa, président de l'Église réformée malgache. "Les taux de réussite aux examens officiels sont supérieurs dans les écoles privées", remarque le cardinal-archevêque de Tananarive, Mgr Armand Razafindratandra. Le désengagement de l'État dans le secteur sanitaire - 2 % du budget en 1994 - a contribué à renforcer la présence ecclésiale dans la vie nationale: de nombreuses régions sont sous-médicalisées, les hôpitaux sont à la dérive; aussi les Églises ont-elles multiplié à travers l'île les dispensaires, maternités, léproseries, centres pour handicapés mentaux et physiques. Le Père Sylvain Urfer, responsable du centre Foi et justice, fait remarquer cependant que les ressources pour l'entretien de ces établissements médicaux proviennent exclusivement de l'étranger.

Mobilisation populaire

ACTIVES sur tous les fronts, les Églises bénéficient d'un capital confiance important dans la population: 45 % des Malgaches se disent chrétiens. "En ces temps difficiles, l'influence des Églises s'accroît surtout parmi les couches sociales les plus défavorisées. La communauté ecclésiale apparaît comme un lieu de refuge où les gens, victimes de désillusions, peuvent se rassembler sans craindre une récupération politique ou idéologique", affirme Henry Ranaivosoa, directeur de publication de La Revue de l'océan Indien.

Les instances ecclésiales sont constamment appelées à se prononcer sur les affaires intérieures, exerçant de ce fait un "contre-pouvoir parapolitique". M. Gabriel Rabearimanana, maître-assistant au département de géographie de l'université d'Antananarivo, estime que "leur influence idéologique et stratégique joue un rôle prépondérant dans l'acquisition et le maintien du pouvoir (3)".

Dès 1980, les Églises réformée, luthérienne, catholique et anglicane s'étaient regroupées au sein du Conseil des Églises chrétiennes, le FFKM, s'élevant contre l'aggravation des inégalités et la manipulation idéologique sous le régime "socialiste-marxiste" de l'amiral Didier Ratsiraka. Lors de son premier congrès, tenu à Antsirabe, en 1982, le FFKM avait adopté une série de résolutions extrêmement critiques à l'encontre des autorités (4).

La réélection - dans des conditions douteuses - du président Ratsiraka a cristallisé en juin 1991 une mobilisation populaire profondément marquée par l'empreinte du christianisme. Les versets bibliques "Fais monter mon peuple" et "Abats le mur de Jéricho!" - sous-entendu le pouvoir en place - ont été repris comme autant de slogans, au fil de meetings politiques précédés de cultes oecuméniques.

La convention du 31 octobre 1991 a marqué le début d'une période transitoire et entériné la participation institutionnelle du FFKM à la vie politique du pays. L'article 3 lui a confié le secrétariat général de la Haute Autorité d'État (HAE) et l'article 6 l'a mandaté pour organiser un forum national, au cours duquel ont été rédigés une Constitution, un code électoral, ainsi que des résolutions, inspirées par le premier congrès du FFKM, qui deviendront le programme de gouvernement des Forces vives - Hery Velona - le parti dirigé par le professeur Albert Zafy, lors de l'élection présidentielle de 1993.

A la lumière de ces événements, M. Rabearimanana estime que, "depuis 1991, sans occuper de poste dans les hautes sphères, le FFKM détient le pouvoir politique, puisque cette entité peut tout aussi bien "louanger" que "diaboliser" un personnage politique (5)". A quoi le Père Adolphe Razafintsalama, ex-représentant de l'Église catholique auprès du FFKM, ajoute: "Dans un pays fragile comme Madagascar, où ce sont les chrétiens qui ont le savoir et le pouvoir, il est compréhensible que l'Église ait une position forte sur le plan national." Avec ses comités "vie nationale", "oeuvres de développement" etc., le FFKM continue de suivre de près les affaires intérieures.

Pourtant, ressentie comme une ingérence, l'action politique des Églises dans la transition démocratique a créé un malaise parmi les intellectuels, qui se sont sentis dépossédés de leurs responsabilités. "L'Église doit encourager les chrétiens à prendre des responsabilités politiques et non pas prendre les choses en main elle-même", considère Madeleine Ramaholimihaso, militante chrétienne et secrétaire générale du Comité national d'observation des élections (CNOE).

Certains membres du FFKM sont accusés de s'être servis de la religion comme d'un tremplin pour assouvir des ambitions politiques personnelles. De fait, un lien étroit, qualifié "d'affectif", existe entre l'Église et le pouvoir. "Le FFKM est pratiquement une institution d'État. Officiellement, il y a une séparation entre l'Église et l'État. Mais, dans la pratique, l'État prête toujours une oreille attentive à ce que disent les instances ecclésiales. En réalité, le pouvoir a peur des Églises. Ce qui a perdu Ratsiraka, c'est qu'il ne les a pas écoutées", note M. Ranaivosoa.

Le regroupement des Églises chrétiennes a pris quelques distances, récemment, avec le régime du président Zafy: il a, notamment, appelé au respect de la Constitution, en avril dernier, alors que certains projets semblaient remettre en cause la séparation du politique et du judiciaire.

Soucieux d'entretenir de bonnes relations avec le clergé, les représentants de l'État assistent régulièrement aux fêtes religieuses et convient les chefs d'Église aux événements nationaux d'importance. Dans un message adressé à l'Église catholique de Madagascar, le 21 août 1994, à l'occasion de la cérémonie dédiée à la mémoire de sainte Victoire Rasoamanarivo, le président Zafy n'a pas hésité à comparer l'Église et l'État à l'eau et au riz...

Avec trente-six ans de carrière politique derrière lui, le pasteur Richard Andriamanjato, président de l'Assemblée nationale, est un exemple de cette imbrication entre le religieux et le politique. Un homme d'Église pourrait-il aller jusqu'à la présidence de la République? "Bien sûr, répond-il sans détour. Pourquoi devrait-on laisser le monopole de la direction à des gens qui n'ont pas d'éducation théologique? (6)?"

Au sein du clergé, d'aucuns s'interrogent sur les risques de servilité de l'Église par rapport à l'État, et prônent un retour à l'oecuménisme, considéré comme la vocation première du FFKM: "La Bible n'est pas une livre de sciences politiques, mais un livre de foi!", martèle un pasteur réformé.

Des différences de sensibilité apparaissent selon les appartenances religieuses: "Nous sommes plus engagés dans la sphère politique, explique le pasteur Razafimahefa, alors que l'Église catholique est plus présente sur le champ social." Ce qui ne va pas sans poser des problèmes de consensus au sein du FFKM, où des discussions sont en cours pour élaborer une ligne de conduite plus uniforme et éviter à l'avenir tout risque de dérapage.

Notes:
(1) Nom donné aux exclus, car les mots qui peuvent les caractériser commencent par mi: mifoka, drogue; misotro, alcoolisme; mivarotena, prostitution; et mingalatra, vol.
(2) Données recueillies en mai dernier. Le taux de change était alors de 820 FMG pour 1 FF.
(3) Cf. Revue de l'océan Indien, mai 1994.
(4) Cf. Sylvain Urfer, "Quand les Églises entrent en politique", Politique africaine, décembre 1993.
(5) "Le pouvoir au service de la société", 27 septembre 1984.
(6) Un autre pasteur, M. Paul Ramino, ancien secrétaire général de la Haute Autorité de l'État et un des pères de la Constitution actuelle, s'est présenté comme candidat à la mairie de Tananarive, un poste qu'avait occupé pendant plus de quinze ans le pasteur Andriamanjato.

La mémoire en cendres de Madagascar, 1996
RAISON-JOURDE FRANÇOISE

QUEL familier de Madagascar, quel simple voyageur pourrait oublier l'enceinte royale qui domine de 200 mètres la ville de Tananarive? Elle abritait un admirable ensemble composé de cinq palais de bois et du temple royal. Tous ont brûlé, en une nuit, le 6 novembre 1995. Ce lieu de mémoire était aussi cher aux Malgaches que Saint-Denis et Versailles aux Français. Quatre jeunes gens sont d'ailleurs morts dans l'incendie, en tentant de sauver des souvenirs irremplaçables.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, chaque souverain avait eu à coeur de laisser une maison symbolisant son rôle dans l'édification du royaume. La grâce aérienne de la Maison d'argent comme la masse grandiose du Palais de la reine disaient la continuité de ce désir et la volonté de faire l'unité de l'île pour accomplir le voeu énoncé par Andrianampoinimerina: "La mer est la limite de ma rizière." L'ensemble, visible de quarante kilomètres à la ronde, donnait à la ville l'air d'une antique acropole.

Le matin même de l'incendie, en basse ville, les archives du ministère des finances avaient également brûlé. L'opinion fut d'emblée convaincue du caractère criminel de ces feux, sur fond de changement de gouvernement tout récent (M. Emmanuel Rakotovahiny remplaçant M. Francisque Ravony) et au lendemain de l'élection à la mairie de Tananarive de M. Guy Willy Razanamasy, ancien premier ministre de la transition (1).

Le lendemain, des foules innombrables montèrent jusqu'au site inscrit il y a peu au titre du patrimoine mondial par l'Unesco, et désormais découronné. Les tombeaux de pierre ayant éclaté dans la fournaise, des restes, identifiés trop vite peut-être comme ceux de Ranavalona III, furent descendus jusqu'au stade de Mahamasina et veillés comme on le faisait avant 1895 pour le corps du souverain défunt. Un rituel s'improvisait dans le contact avec le masina (corps saint), dont la vertu efficace n'est plus à démontrer à Madagascar.

Le 17 novembre, sous la poussée de l'opinion, les autorités reconnaissaient le caractère criminel du feu. Les conséquences de ce drame, qui anéantit des pièces majeures du patrimoine culturel de Madagascar, ont été sous-estimées par la presse française. Ce qu'il révèle, c'est d'abord l'état du pays. Sur fond de paupérisation des services publics (des pompiers sans matériel et sans eau) et de mécontentement social intense, un incendie a peut-être été allumé sur les pentes de la haute ville comme partout dans l'île actuellement. Anonyme, le feu est généralement le signe d'un mécontentement populaire qui n'arrive pas à se faire entendre des politiciens.

Mais ce signal, qui accompagna dans le passé toutes les périodes de fracture (1946-1947 ou 1972), n'a-t-il pas été utilisé en vue d'une opération politicienne? On aurait ainsi voulu détourner l'attention de la destruction des archives financières. Pis encore, on aurait voulu susciter un affrontement entre Merinas (2), dont l'histoire, la mémoire, sont inséparables de ce patrimoine, et les "côtiers", supposés indifférents, voire hostiles à ces signes du passé dans lesquels certains résument à tort l'histoire de toute l'île. L'incendie des palais aurait donc eu pour but de ranimer les braises des passions ethniques qui furent une des composantes de la rébellion de 1947.

Le retentissement du drame est incalculable, tant il touche au coeur de la construction nationale. Il révèle l'anarchie dans laquelle a glissé un pays dont les gouvernants n'ont pas su répondre à la mobilisation de 1991. L'absence de ligne de conduite, le report continuel des négociations avec le FMI et surtout la Banque mondiale, le recours aux financements parallèles ont fait place libre à l'ethnicisation du champ politique, c'est-à-dire à une régression vers la lecture de tout événement en termes d'affrontement entre Merinas et côtiers. On est passé le 7 novembre 1995 très près d'affrontements de style ethnique.

Chacun est conscient du danger. Parmi les côtiers, beaucoup admettent qu'avec le recul du temps ces hauts lieux signifiaient l'unité nationale et que Tananarive, enrichie de nombreux apports de migrants côtiers, est en passe de devenir une métropole représentative de tous les Malgaches. Un langage commun se cherche aujourd'hui à la faveur du traumatisme. Il alerte sur les conduites suicidaires fréquentes à Madagascar. Un ami côtier affirme: "Nous avons brûlé nos forêts, nous brûlons nos palais, supports de notre mémoire, et nos ancêtres royaux. La prochaine fois, nous nous brûlerons nous-mêmes. Donnons-nous trente ans et reconstruisons le pays entier et non plus un palais. Portons certes le deuil de nos palais, mais plus chère encore doit nous être l'unité nationale."

Notes:
(1) Lire Philippe Leymarie, "Longue patience à Madagascar", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(2) Nom du royaume qui, fondé au centre de Madagascar, a étendu sa domination sur les deux tiers de l'île avant d'être annexé par la France.

LA MEMOIRE TROUBLEE DE L'INSURRECTION ANTICOLONIALE DE 1947, 1997
Chape de silence sur une effroyable répression
LEYMARIE PHILIPPE

"ON disait "oiseau": si celui d'en face répondait "feu", c'était un ami. S'il répondait différemment, c'était un ennemi: on le tuait...", raconte M. Monja Jaona, un des chefs insurgés. Ce 29 mars 1947, dans la nuit de samedi à dimanche, le camp de la gendarmerie Tristani à Moramanga, sur la voie de chemin de fer entre Antananarivo et Tamatave, est soudainement attaqué, de même que des concessions du fleuve du Bas-Faraony et la ville de Manakara, sur la côte est. Ailleurs, malgré l'effet de surprise, le soulèvement généralisé échoue: la majorité de la population ne suit pas...

C'était pendant la saison des pluies, raconte le Père Jacques Tronchon, coordonnateur de la conférence épiscopale, dont le livre L'Insurrection malgache de 1947 fait toujours autorité, dans la nuit du dimanche des Rameaux et dans la période du Fandroana, la "fête du bain", la célébration nationale du temps des reines, où sont exaltés la mystique de la patrie, du renouveau, ainsi que le culte des ancêtres et les valeurs traditionnelles malgaches (1). La France, défaite par l'Allemagne, avait dû s'appuyer sur l'empire pour rallier le camp des vainqueurs du nazisme: elle n'était plus invincible. Avec son discours de Brazzaville, le général de Gaulle promettait aux peuples d'outre-mer, avec l'Union française, un accès à la citoyenneté. Même si, de Sétif à Haïphong, l'armée française continuait à torturer et à massacrer (2).

Déjà, en Indochine, Ho Chi Minh se disait "trahi". A Madagascar, le petit et le grand colonats ainsi qu'une partie de l'administration, qui s'inquiétaient d'éventuelles visées britanniques ou sud-africaines sur la Grande Île, supportaient mal la spectaculaire montée en puissance du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), à la fois national et pacifiste, dont se réclamaient les trois députés malgaches: "L'ambiance était fervente, nous étions envoûtés par la nostalgie du pays, raconte M. Jacques Rabemananjara, le plus jeune d'entre eux. Devenir de plus en plus français tout en étant malgache, telle était notre devise... (3)". En janvier 1947, le MDRM - dirigé, selon le président du conseil socialiste Paul Ramadier, par "une aristocratie décadente de grands hovas (4)" - s'était imposé aux élections locales et avait annoncé un congrès pour le mois d'avril...

Formées dans le culte des mouvements de résistance à la colonisation, les deux principales sociétés secrètes du moment, Panama (Patriotes nationalistes malgaches) et Jiny (du nom d'un oiseau rouge qui volette de vallée en vallée), entendaient arracher l'indépendance par la force. Avec le recul, elles considèrent cependant qu'elles ont été jetées prématurément dans la bataille: un groupe manipulé par la police avait lancé le signal de l'action, les obligeant à suivre. La thèse de la provocation - de la police, des colons, voire des Anglo-Saxons - est désormais retenue par la plupart des chercheurs.

Fondateur du Jiny dans le Sud, M. Monja Jaona est un des seuls chefs nationalistes à avoir reconnu sa responsabilité dans le déclenchement de ce que les colons avaient baptisé la "rébellion", et que les Malgaches eux-mêmes appelèrent ensuite les "événements": "Mes ancêtres étaient morts pendant l'occupation française, fusillés par les Sénégalais. Je devais lutter pour venger mon père. J'étais en colère. Je disais: nous sommes allés en France; nous avons combattu les Allemands, défendu la France, pays des Français... Pourquoi ne défendons-nous pas notre patrie? Levons-nous! Abolissons les travaux forcés! J'avais appelé le peuple à la grève...(5)."

Deux zones de guérilla s'installent, dans la grande forêt de l'Est, montagneuse et dense, et font tache d'huile. Une "bataille du rail" s'engage, avec la complicité d'une partie des cheminots. Plusieurs "armées" se créent, avec leurs "généraux", leurs "ministres de la guerre": d'anciens militaires, fraîchement démobilisés, encadrent les rebelles, de même que de nombreux mpanjakas (chefs traditionnels).

Dès avril débarque un corps expéditionnaire français de 18 000 hommes - ses effectifs grimperont jusqu'à 30 000. Il lui faudra un an pour réduire les maquis nationalistes: privés d'armes, de chefs et de ravitaillement, les derniers rebelles survivants sortent de la forêt, affamés, vingt et un mois après le déclenchement de l'insurrection. "Ils cherchaient à éliminer tous les cadres, raconte Me Gisèle Rabasahala, à l'époque secrétaire des avocats français du MDRM, qui prit ensuite la tête du comité chargé de défendre et réhabiliter les emprisonnés, et il suffisait d'avoir un pantalon et des chaussures pour être suspect..." "C'était le coup d'assommoir, renchérit Jacques Tronchon. On a parlé pacification après avoir tout écrabouillé." Selon les comptes de l'état-major, auxquels se fie Jacques Tronchon, la "pacification" a fait 89 000 morts, avec tortures, exécutions sommaires, regroupements forcés, mises à feu de villages. Le haut-commissaire de Chevigné, à l'Assemblée nationale, avait donné une fourchette plus large: entre 90 000 et 100 000. Et, pour beaucoup de Malgaches, la saignée a été plus massive encore. On rodait alors les nouvelles techniques de guerre coloniale, notamment en matière d'action psychologique, tout comme, lors de la conquête en 1895, les forces françaises avaient testé à Madagascar une partie de leurs armements, moins de vingt ans avant le premier conflit mondial, sous la houlette des généraux Gallieni, Joffre et Lyautey, les futurs "vainqueurs de la Marne".

Quant aux insurgés, ils sont responsables de la mort de 550 Européens et d'environ 1 900 Malgaches. C'est que, durant les premières semaines, une guerre civile effroyable a mis aux prises, en marge de la guerre coloniale, les nationalistes et certains membres du Parti des déshérités de Madagascar (Padesm). Soutenue par l'administration, cette formation - qui recrutait notamment parmi les Mainty (Noirs) et les descendants d'esclaves, sur les Hauts-Plateaux, ainsi que parmi les habitants des provinces côtières - accusait le MDRM d'avoir "fomenté la rébellion dans le but de restaurer l'ancienne monarchie et l'hégémonie hova (6)".

Les trois députés de Madagascar sont arrêtés. Lors du procès, Paris, écartant l'accusation de provocation policière, retient la thèse du complot organisé par le MDRM: les parlementaires sont condamnés à mort (ils seront graciés), le mouvement est dissous. A Madagascar, comme en Indochine et en Algérie, le contact avec les nationalistes est rompu. Six ans plus tard, ce sera la défaite de Dien Bien Phu en Indochine. Et l'insurrection de la Toussaint rouge en Algérie...

Notes:
(1) Cf. Jacques Tronchon, L'Insurrection malgache de 1947, Karthala, Paris 1986. L'auteur a pu recueillir cent quarante témoignages et avis, et a eu accès en France, en raison d'un concours de circonstances, à vingt-deux liasses d'archives secrètes.
(2) Cf. Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950: la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994.
(3) Extrait de L'Insurrection de l'île rouge, Madagascar 1947, coproduction La Sept/Arte, "Point du jour", 1994, documentaire de Danièle Rousselier et Corinne Godeau.
(4) Comme beaucoup d'hommes politiques français au long de la colonisation, Paul Ramadier confondait les hovas - la bourgeoisie des Hauts-Plateaux, détentrice du pouvoir réel avec les andrianas, les nobles, dont par exemple le député Ravohangy-Andrianavalona, condamné à mort à la suite de l'insurrection de 1947. Les Français, notamment socialistes, se posaient couramment en défenseurs des "opprimés" malgaches face à leurs exploiteurs des hautes classes. C'est ainsi qu'avait été justifié, sur le plan idéologique, le soutien français au Padesm, d'abord machine antinationaliste, puis matrice du futur Parti social-démocrate du président Philibert Tsiranana, qui permit à la France de conserver Madagascar dans son giron durant la Ire République (1958-1972).
(5) Monja Jaona, décédé en 1994, n'aura cessé de lutter contre "l'étranger", sous toutes ses formes, depuis les années 30. Fondateur en 1958 du parti Monima (Madagascar aux Malgaches), il avait lancé une révolte dans le Sud, en mars 1971, durement réprimée par Philibert Tsiranana, premier président de la République indépendante, puis rallié la IIe République avant de la combattre. Il avait été gravement blessé par des militaires, en 1992, en conduisant une manifestation en faveur d'une Constitution fédéraliste dans l'île.
(6) Cf. Lucile Rabearimanana, "Les événements de 1947 à Madagascar", Omaly Sy Anio, revue de la faculté des lettres, Université de Madagascar, 1988-2, Antananarivo.

Madagascar entre nationalisme et survie, 1997
LEYMARIE PHILIPPE

MADAGASCAR va commémorer avec ferveur, à partir du 29 mars, le 50e anniversaire d'un soulèvement qui fut l'une des premières manifestations nationalistes dans l'empire français. La répression, avec près de 100 000 morts - un des grands massacres coloniaux de l'après-guerre, sur lequel la France a étendu un voile de silence - , a fauché toute une génération de cadres malgaches; et accru le trouble d'une nation jadis fière et unie, mais défaite par les intrusions étrangères, et impuissante depuis à retrouver ses équilibres ancestraux. Et avec le retour, le 9 février dernier, de l'amiral Didier Ratsiraka à la tête de l'Etat, puis la désignation, le 21 février, d'un nouveau premier ministre, M. Pascal Rakotomavo, la politique risque de s'orienter dans une direction apparemment très éloignée des vieux idéaux nationalistes.

Aux marges de l'Afrique, mais proche de l'Asie par une partie de sa population, située dans une zone stratégique, entre le Cap et le Golfe, Madagascar, la grande île du sud-ouest de l'océan Indien, tour à tour social-démocrate (Ire République), nationaliste et révolutionnariste (IIe), puis libérale, populiste et chrétienne (IIIe), se veut aujourd'hui "humaniste et écologique" pour tenter, dans un quotidien obsédé par la survie, de sauver ce qui peut l'être.

"Ce 29 mars 1947, se souvient M. Guy Razanamasy, ancien premier ministre, actuellement maire de la capitale, on projetait La Bataille du rail,le film de René Clément." Involontaire et bientôt douloureuse ironie: les insurgés avaient commencé par couper des voies ferrées; certains d'entre eux devaient périr ensuite dans des wagons, au fil d'une répression qui - sur trois ans - a pris l'allure d'une véritable guerre coloniale (lire l'article ci-dessous).

"J'avais dix- huit ans. L'insurrection nous a fait comprendre que nous étions malgaches. C'était national, pas seulement merina", insiste M. Guy Razanamasy, dont un oncle, lieutenant rallié aux rebelles, avait été exécuté. La revendication politique du Mouvement démocratique pour la rénovation malgache (MDRM), qui, à la faveur des premières élections dans ce qui était devenu l'Union française, avait réussi à faire élire ses députés, dépassait largement les limites des Hauts-Plateaux merinas et betsileos. De même, l'insurrection armée déclenchée par des sociétés secrètes a-t-elle eu pour cadre essentiel la côte est, avec sa forêt, ses voies stratégiques de chemin de fer, ses plantations coloniales.

Pendant plusieurs décennies, il n'a plus été question, officiellement du moins, de la "rébellion", comme l'appelaient les Français, ou du tabataba (les événements), comme disaient les Malgaches. Un drame vécu par beaucoup comme une saignée doublée d'un incompréhensible malheur. Il avait fallu attendre 1967 pour que le président Tsiranana, fondateur de la Ire République, décrète pour la première fois le 29 mars "journée de deuil" mêlant bourreaux et victimes, anticolonialistes et collaborateurs, dans un même regret silencieux, comme marqué par la faute et la malédiction. A la fin des années 70, l'anniversaire commence à être célébré dans la fierté et la reconnaissance, comme "une révolution certes manquée, mais préparant la voie aux luttes nationalistes qui devaient suivre (1)".

On écrit encore parfois à Mme Gisèle Rabesahala, secrétaire générale de l'AKFM-KDRSM et infatigable animatrice du Comité de solidarité de Madagascar, à l'en-tête de "Mme la Présidente des Evénements de 1947" , puisqu'elle avait eu à coeur, comme ministre de la culture sous la IIe République "démocratique", de faire rechercher les charniers, dresser dans tout le pays des obélisques et apposer des stèles commémoratives. Elle souhaite, maintenant que la plupart des acteurs sont âgés ou disparus, qu'on adopte une vue plus scientifique sur cette époque et que Paris ouvre ses archives, et surtout reconnaisse cette page peu glorieuse... "Il ne s'agit pas de se recouvrir la tête de cendres. Juste accepter les faits: c'était, en proportion, comme si à l'époque on avait tué un million de Français... Pourquoi les diplomates français, invités comme tous les autres depuis 1977, n'ont-ils jamais osé participer aux cérémonies d'anniversaire? "

Assumer le passé

L'AMIRAL Didier Ratsiraka, qui vient d'être réélu à la tête de l'Etat, souhaite également un geste: "J'en parlerai à la mi-mars, à Paris, au président Chirac..." Recevant à Toamasina (ex-Tamatave), sa ville natale, au cours d'une tournée dans les régions du Nord-Est, partiellement dévastées par un cyclone, il affirme que son rôle est de "préparer psychologiquement les Malgaches et les Français "à assumer ce passé: "Entre la France et l'Allemagne, il y a eu deux guerres mondiales. Cela ne les empêche pas de marcher ensemble: des troupes allemandes ont bien défilé, ces dernières années, sur les Champs-Elysées! Ici, il y a eu les exactions, les fusillades, la répression contre des nationalistes qui croyaient leur cause juste. Mais la colonisation aussi croyait en sa mission de civilisation."

Lors de son investiture, le 9 février dernier, le président Ratsiraka a annoncé que les 4 032 combattants et mutilés survivants de cette période vont bénéficier d'une pension régulière, et que le 50e anniversaire du soulèvement de 1947 sera célébré solennellement. Il reconnaît que, côté malgache aussi, ce "travail de deuil" n'avait pu être mené à bien sous la IIe République, qu'il avait fondée et dirigée entre 1975 et 1992: "Le passé était trop sensible."

S'imposant toujours à la vue, à des dizaines de kilomètres à la ronde, la silhouette familière mais décharnée de l'ancien Palais de la Reine, avec ses quatre tours posées sur la plus haute colline de la capitale, en est le témoignage. Cet ensemble de bâtiments royaux, pour l'essentiel en bois, a en effet brûlé corps et biens le 6 novembre 1995, ne laissant qu'une massive enveloppe carrée de pierre donnant sur le vide, là où jusqu'à la fin du siècle dernier les souveraines merinas - l'ethnie dominante des Hauts-Plateaux malgaches, qui avait fini par assurer l'unité du pays, et constituer plus tard le principal foyer nationaliste - juraient, devant cour, diplomates étrangers, soldats et sujets, qu'elles ne concéderaient pas aux étrangers "le plus petit coin de terre, pas même la surface que couvre un grain de riz".

Le spectacle de ce brasier nocturne, considéré d'emblée comme d'origine criminelle mais toujours inexpliqué, qui anéantissait un lieu sacré, témoignage de la splendeur d'antan, avec ses palais, ses objets et ses sépultures royales, avait plongé la capitale dans le désespoir et l'angoisse. "C'était notre âme qui brûlait" , se rappelle un spectateur, tandis que se passaient de main en main les quelques palanquins, tableaux, vêtements, livres ou ustensiles royaux arrachés au feu par d'intrépides jeunes gens (2). Le drame renvoyait le pays à un passé glorieux et quasi mythique, mais aussi à ses vieux démons, alors qu'une fois de plus la mémoire de l'île partait en cendres (3). "On a voulu provoquer un début de guerre civile, estime le prêtre jésuite Rémy Ralibera, et jeter dans la rue des Tananariviens pourtant fatigués des émeutes en s'en prenant à ce qu'ils ont de plus profond, quelle que soit leur caste." Un ancien ministre avait alors "appelé les Merinas à réagir". Mais c'était oublier, selon le prêtre, rédacteur en chef du journal catholique La Kroan'i Madagasikara, que les originaires des provinces côtières vivent le plus souvent en parfaite harmonie avec les autres habitants de la capitale, dans les quartiers ou les églises, comme en témoignent les mariages mixtes ou la composition des conseils paroissiaux ou communaux. Et qu'une "chasse aux côtiers" dans la capitale aurait tôt fait d'entraîner des représailles contre les familles de fonctionnaires ou commerçants natifs des Hauts-Plateaux, nombreux à exercer à l'intérieur du pays...

Condamnés à vivre ensemble

LES fondements de l'unité sont pourtant évidents pour l'historien Ignace Rakoto, ministre de l'enseignement supérieur durant treize ans sous la IIe République: une langue unique, permettant aux dix-huit tribus de la Grande Ile de parler de l'essentiel avec les mêmes mots. Et une tradition institutionnelle commune, s'appuyant sur les kabary - des adresses au peuple, suivies de réponses et de concertations - et sur un pouvoir royal élu ou héréditaire, selon les régions. L'historien y voit un signe que les Malgaches, "prisonniers de leur île", sont condamnés à vivre ensemble, malgré une diversité due à des apports successifs de population et aux difficultés de communication: des particularismes "qui ne sont pas des obstacles à l'unité, mais au contraire sa garantie", avec des patrimoines qu'il convient de valoriser et non d'étouffer, en faisant entrer dans les faits une décentralisation qui n'a été réussie par aucune des Républiques.

Le sens des "événements" de 1947? "Quand on voit l'état du pays après trente-sept ans d'indépendance, c'est inimaginable! commente le général Ramakavelo, ministre de la défense sous la IIIe République.  Les gens qui se sont battus à l'époque auront eu le temps de se retourner plusieurs fois dans leurs tombes... Cela en valait-il la peine?"

Pour ce militaire rompu à la politique et écrivain à ses heures, mieux vaut se projeter vers le passé lointain: "Madagascar avait sa place dans le monde entier, au siècle dernier. Il avait une cohésion. On était conscient de nos valeurs... Aujourd'hui, alors que toutes les ambassades vantent notre potentiel minier ou humain et que les touristes nous prétendent bénis des dieux, notre vita gasy (made in Madagascar) est une appellation péjorative, et ramatoa (synonyme, au siècle dernier, de lady) désigne la bonne... "

Il est vrai que le pays est à bout. L'Etat n'assure plus les fonctions essentielles: sécurité, transport, éducation, santé. L'espérance de vie atteint à peine cinquante ans. Les trois quarts de la population, selon un rapport secret de la FAO, sont sous-alimentés. Madagascar a régressé, en 1996, à la 150e place (sur 174) dans le classement des Nations unies sur le "développement humain durable". Moins de la moitié des enfants sont scolarisés dans le primaire, moins d'un dixième dans le secondaire. Avions et navires militaires sont immobilisés. L'économie, abandonnée presque sans contrôle à l'initiative privée, fait la part belle aux trafics de zébus, vanille, or et saphirs, qui profitent de l'"archipellisation" du pays (4).

Faute d'accord avec le FMI, l'Etat s'est lancé à la recherche de financements parallèles douteux, Madagascar devenant - après les Comores, Maurice et les Seychelles - une nouvelle cible des barons de la drogue. Dans la majorité des villages, il n'y a encore ni route, ni électricité, ni poste de radio. Le prix du riz, première denrée alimentaire, a explosé: "Madagascar est un des seuls pays où le rendement de la riziculture n'a pas augmenté en trente ans", souligne M. Jean-Hervé Fraslin, expert en crédit agricole.

La capitale, Antananarivo, avec ses 1 200 000 habitants - sur 14 millions dans le pays - , est un concentré des malheurs de l'île: développement anarchique, habitat insalubre, enfants des rues (20 000 sans-abri), embouteillages, eaux contaminées, pollution de dix à cent fois supérieure aux normes de l'OMS, sous-emploi (60 % des actifs, dont de nombreux diplômés), triomphe de l'informel, insécurité, malnutrition... (5) Et, bien sûr, des inégalités criantes, l'insolente opulence des 4 × 4 rutilants importés d'Asie côtoyant le petit monde des 2-chevaux et 4L éternellement rafistolées, témoignage décati de l'ancienne prospérité néocoloniale franco-malgache...

Dans un tel contexte, estime le pasteur Joshua Rakotonirainy, secrétaire général du Conseil des Eglises chrétiennes (FFKM), une notion comme le nationalisme ne peut qu'avoir "disparu de l'horizon de l'homme moyen". Plus grave: les références morales et culturelles, par exemple le fihavanana (solidarité), qui faisaient le ciment et la dignité de la société malgache, sont de plus en plus rejetées dans une île où les "richards" se donnent en exemple et investissent la classe politique, où des évangélistes d'andafy (outre-mer) font recette à grand renfort de moyens douteux, et où les sectes se multiplient (6). Les Eglises traditionnelles, au contraire, cèdent du terrain, après s'être brûlées au contact de la politique (7).

Mais, sur fond de mondialisation galopante et après la signature, en novembre dernier, d'un accord avec le FMI, suivant quatre ans de rupture, existe-t-il un espoir de développement autocentré? Le général Ramakavelo en doute, qui recense les abandons de souveraineté exigés par le Fonds monétaire international: les entreprises du secteur public privatisées au profit des étrangers; les experts internationaux ou français à nouveau imposés dans les ministères; les aides publiques qui transitent de plus en plus par des centaines d'ONG, plus ou moins sérieuses, faisant souvent le lit de l'"ingérence humanitaire"; le libre accès à la propriété, pour les non-nationaux, et la libéralisation des visas (alors même que l'Europe se barricade et humilie les élites francophones); la politique du "ciel ouvert", avec le débarquement des "Jumbo" de la compagnie française Corsair, qui menace l'existence même d'Air Madagascar, obligée de renoncer progressivement à ses dessertes de "service public" sur les contrées isolées de la Grande Île; l'abandon du contrôle des changes et des prix. Le tout légalisé par huit projets de loi adoptés à la va-vite, par l'Assemblée, en août 1996. "La fierté nationale, l'insurrection de 1947: tout cela est si loin...", conclut le général.

Retour à l'ajustement structurel

LE président Didier Ratsiraka, rescapé d'une expérience malheureuse de "socialisme révolutionnaire", rappelle que, dès 1983, il avait négocié "pied à pied", lui, les premières facilités d'ajustement structurel avec le FMI. Il compte poursuivre, dans la ligne du "Document-cadre de politique économique" récemment préparé en collaboration avec les institutions de Bretton Woods, mais avec "quelques adaptations", et surtout en ramenant la discipline: "On ne peut s'enrichir impunément sur le dos des autres", lance-t-il, en faisant valoir que l'affairisme, au temps de "sa" IIe République, n'était que "pêché véniel", à côté des trafics, coulages et autres scandales de la IIIe.

Le chanteur Rossy, sacré pour la deuxième fois "meilleur artiste de l'année" par le principal quotidien de la capitale, et véritable "tombeur" de l'ancien président Albert Zafy, avec son tube Lera (C'est l'heure!), veut y croire lui aussi. "Je suis né avec l'indépendance, je suis un pur produit de la période socialiste", dit cet originaire de la côte, âgé de trente-cinq ans et habitué des tournées internationales, dont l'enfance a été bercée par les défilés et spectacles politiques. "A l'école, on apprenaitL'Enfant noir, de Camara Laye, Emile Zola, la théologie de la libération, Mandela. Pour nous, 1947 avait un sens. Et on retenait du premier Ratsiraka qu'il avait su dire "Non" aux Vazahas (les Blancs): on tient ça de lui (8)."

Déçu - comme beaucoup de sa génération, et de la précédente - par l'expérience socialiste des années 80, Rossy avait entonné alors un chant anticorruption, baptisé L'Afrique est malade : une manière aussi, pour ce côtier, de revendiquer sa négritude, face à une haute société merina volontiers condescentante à l'égard des andevo (descendants d'esclaves) des plateaux, et plus encore à l'endroit des maintys (Noirs) de la côte.

La France a cessé d'investir à Madagascar, estime M. David André Silamo, secrétaire général du Syndicat chrétien de Madagascar (Sekrima), laissant le champ libre aux Asiatiques, relayés sur place par la communauté karana (les Indo-Pakistanais), qui contrôle traditionnellement les circuits de commerce de proximité, même si elle fait les frais, périodiquement, de flambées d'hostilité populaire et subit les anathèmes nationalistes mais intéressés de la bourgeoisie "nationale".

"Pendant la colonisation, c'était tout pour les Français; sous la Ire République, tout pour le Parti social-démocrate du président Tsiranana; sous la IIe, tout pour l'Arema et la centrale coopérative Procoops du président Ratsiraka. Les gens n'ont pu penser à eux que depuis ces années 90: il n'y a jamais eu autant de constructions, entreprises, trafics. L'idée de l'initiative individuelle a commencé à prendre, le goût du risque, de travailler sans l'Etat... et sans avoir peur de lui. Si le nouveau chef de l'Etat ne le comprend pas, ca va faire mal!", explique ce dirigeant pour qui l'action syndicale passe désormais par l'informel, le développement et l'esprit d'entreprise.

Certains hommes d'affaires ont investi le champ politique: M. Heri-Zo Razafimahaleo, patron d'un groupe prospère, a créé le parti Leader. Il avoue n'avoir à proposer, en guise de programme, que ses propres succès ("Vous allez réussir avec moi..."), et comme méthode, celle du marketing ("Je vends un produit..."). Avec 15 % des voix, il avait créé la surprise lors du premier tour de l'élection présidentielle, avant de rallier au second le camp de M. Didier Ratsiraka.

"Les Malgaches sont spéciaux, estime M. Jean-Aimé Rakotoarisoa, directeur de l'Institut de civilisations, à propos des chances de décollage et d'autonomie de l'île. C'est, par exemple,le seul pays du monde où la viande de porc, que l'on produit en un an, est plus chère que le boeuf... Ils ne comprennent rien au marché, ne travaillent qu'en fonction d'un besoin, évitent de paraître trop s'enrichir, mélangent les religions, colmatent toutes les brèches avec la solidarité familiale ou villageoise..." Selon lui, le courant est coupé depuis longtemps entre administration et population. "Avec ce nouveau départ, on va revenir dans le vent, redresser les équilibres, maîtriser l'inflation. Mais entre-temps, combien de cadavres! En 1986-1987, déjà, la suppression des subventions sur les produits de première nécessité avait abouti à un génocide indirect: qui a compté les bébés mourant dans les dispensaires ou au fin fond des campagnes ?"

"Dans le fond de Ratsiraka, on sent le nationalisme, même aujourd'hui", se console Mme Gisèle Rabesahala, qui se prépare à exalter, à partir du 29 mars, l'épopée dramatique de ses compagnons lors de l'insurrection de 1947. "On ne peut penser à un redressement national sans tenir compte des traditions, de la culture." La secrétaire générale du parti AKFM, héritier de 1947, n'est pas sûre que l'idée du nouveau chef de l'Etat - une "République humaniste et écologique", pour tenter notamment de sauver une île qui "saigne", perdant sa terre, sa faune, ses forêts (9) - puisse être aisément comprise de l'opinion. "Certes, conclut-elle à propos des chances de son pays de rester lui-même, il y a les fourches Caudines; mais l'atout du nouveau président, c'est d'être capable de ne pas laisser imposer tout et n'importe quoi..."

Notes:
(1) Cf. Fulgence Fanony et Noël Jacques Gueunier, "Témoins de l'insurrection", Foi et Justice, Antananarivo, 1997.
(2) Trois d'entre eux ont péri dans les flammes.
(3) Cf. Françoise Raison, "La mémoire en cendres de Madagascar", Le Monde diplomatique, décembre 1995. Ces dernières années, l'hôtel de ville, des archives judiciaires, celles du ministère des finances, ainsi que plusieurs demeures de politiciens ont été détruits par les flammes, dans des conditions qui n'ont jamais été élucidées. Les manifestants, lors de rotaka (émeutes), ont souvent recouru au feu, notamment contre des commercants karana (indo-pakistanais). Les feux de brousse, pour renouveler les pâtures ou dégager des espaces de culture, qui sont une pratique courante bien qu'ils soient interdits ont, de tout temps, constitué des signes de mécontentement ou de résistance populaire.
(4) Cf. Philippe Leymarie, "Longue patience à Madagascar", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(5) Selon une enquête réalisée dans le cadre du projet "Madio", 62 % des habitants de la capitale seraient en dessous des 1 810 calories, considérées comme le seuil de subsistance. "Est-ce mieux en dehors de la capitale?", se demande l'hebdomadaire La Kroan' i Madagasikara?
(6) Cinq cents associations évangéliques sont officiellement constituées (Midi-Madagascar, 26 août 1996). La Vierge Marie serait apparue à des paysans, à une centaine de kilomètres de la capitale, en novembre 1990. Et plusieurs observateurs signalent une recrudescence des cultes traditionnels.
(7) Cf. Sylvie Brieu, "La Grande Île sous l'influence des Églises", Le Monde diplomatique, octobre 1995.
(8) Le capitaine de frégate Didier Ratsiraka, attaché militaire à Paris, nommé ministre des affaires étrangères après les manifestations anti-françaises de 1972 et 1973, avait dénoncé les "accords d'esclavage" avec la France, et obtenu l'évacuation des bases militaires françaises de Tananarive et Diego-Suarez, alors commandées par le général Marcel Bigeard. De nouveaux accords de coopération, plus équilibrés, avaient été négociés, en dépit de l'hostilité de M. Michel Debré, alors ministre des affaires étrangères.
(9) L'expression a notamment été utilisée par les premiers astronautes américains, apercevant les torrents de boues rouges s'écoulant dans l'océan. Mais on parlait depuis le siècle dernier de l'"île rouge "

Source :
Le Monde diplomatique 1987-1997


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