Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE

ASPECT GEOPOLITIQUE

Comment expliquer l'existence et la forme curieuse de cet État, versant occidental du bassin du lac Malawi, prolongé au sud par son débouché, la vallée de la Shire ? Comment expliquer, d'autre part, la sorte d' insularité  qui le caractérise ? Car si sa position à la jointure de l'Afrique orientale et de l'Afrique australe et l'existence d'une magnifique voie lacustre semblaient destiner le Malawi à lier deux parts de l'Afrique, il fut, pour trente ans, comme à l'écart.

Le Nyassaland, devenu Malawi lors de son indépendance (1964), fut conçu comme un verrou : un verrou britannique contre la progression allemande et portugaise, quand la British South Africa Company, progressant par le Sud, touchait à peine la Rhodésie du Nord ; et plus encore un verrou suscité par David Livingstone et par les missionnaires protestants contre les marchands d'esclaves.

La résistance des chefferies, encadrées par les Ngoni venus d'Afrique du Sud suite au Mfecane ¨ et établis récemment, avait freiné la traite ; l'établissement en 1891 du protectorat britannique arrêta les traitants et fit même naître un pôle d'immigration, si bien que le Malawi est aujourd'hui un foyer de peuplement en Afrique australe (sa densité est de 72 hab./km², 25 hab./km² au Zimbabwe, 20 hab./km² au Mozambique et 11 hab./km² en Zambie).

La répartition des hommes souligne l'hétérogénéité du pays : on y lit une opposition première entre le Nord où les densités sont inférieures à 40 hab./km² et le Sud où elles sont toujours supérieures à ce chiffre, et une opposition secondaire entre l'extrême sud où, autour de Blantyre, elles dépassent 150 hab./km² et ce qui peut constituer un Centre, le pays chewa, au peuplement plus modeste.

Cette tripartition est significative. Pays des missions chrétiennes, puis des Églises africaines et des sectes (notamment les Témoins de Jéhovah), le Malawi l'est resté, mais il l'est inégalement : le taux d'alphabétisation en témoigne. Au nord, ce taux est toujours supérieur à 55 % : dans cette région isolée et pauvre, les missions ont mené une politique d'instruction de masse, et on émigre jusqu'en Rhodésie et en Afrique du Sud. Au sud, le taux d'alphabétisation est toujours inférieur à 55 % et très souvent à 40 %, sauf autour du pôle missionnaire de Blantyre, où l'éducation fut plus sélective, destinée à fournir des cadres. Quant au pays chewa, il est resté beaucoup plus traditionaliste, moins marqué par l'éducation chrétienne.

Une autre forme d'opposition régionale s'entremêle avec la précédente. Le Sud, où les espaces cultivables sont plus vastes et qui est mieux relié à l'extérieur par le chemin de fer vers Beira, fut le domaine privilégié des plantations européennes (thé, sucre, tabac) ; celles-ci bénéficient d'une main-d'oeuvre abondante, gonflée par l'immigration, dès le début du siècle, des Lomwe du Mozambique qui fuyaient les exactions de la Compagnie du Nyassa. Au Centre, le pays chewa est resté pour l'essentiel une région de petite agriculture marchande, qui permit les premières fortunes africaines.

La sclérose d'un pouvoir absolu

L'histoire politique du Malawi a été dominée pendant quarante ans par le charismatique et patriarcal président Hastings Kamuzu Banda. Mais son  règne  a pris fin en mai 1994, à la suite de sa défaite aux élections présidentielle et législative. Le nouveau président, Bakili Muluzi, est un de ses anciens collaborateurs passé dans l'opposition. La victoire du Front démocratique uni, acceptée avec fair-play par Banda, met fin au régime autoritaire et au pouvoir absolu de son chef.

Maître incontesté du parti unique, le Malawi Congress Party (MCP), dont il fut la seule instance exécutive, Banda avait fondé son autorité tant sur sa connaissance du monde extérieur (il fut longtemps médecin en Grande-Bretagne) que sur sa maîtrise des rouages traditionnels de la société. Le puritanisme qu'il imposa au pays rappelle le protestantisme victorien, mais ses instruments préférés furent les chefs et les sociétés d'initiation. Sa base fut le pays chewa dont il a favorisé les élites économiques (celles-ci ont repris ou créé des plantations) au détriment des cadres formés par les missions.

Le conservatisme culturel et économique s'est doublé d'un conservatisme en matière de politique internationale, ce qui justifia la rupture, intervenue dès 1964, entre Banda et l'aile   progressiste  de son parti. Au contraire des pays de la  ligne de front  contre l'apartheid ¨, le Malawi a affiché de bonnes relations avec le Portugal, jusqu'à l'indépendance du  Mozambique, et avec l'Afrique du Sud.

Ce dernier pays a financé la construction de la nouvelle capitale, Lilongwe, et a établi au Malawi des industries qui l'aidaient à tourner les sanctions internationales. Ce pragmatisme avait à l'origine des justifications géopolitiques : le Malawi n'avait jusqu'à une date récente d'autre débouché que le Mozambique (par Beira, puis, dans les années 60, par Nacala), ce qui conduisit d'ailleurs le président Banda à négocier avec le Frente de Libertação de Moçambique ou Front de Libération du Mozambique (Frelimo) lorsque celui-ci, tenant l'axe du Zambèze, pouvait couper l'approvisionnement du pays.

Depuis le début des années 80, la situation a toutefois évolué : le Malawi a amélioré ses relations avec la Zambie et avec la Tanzanie, le chemin de fer arrive à la frontière zambienne, l'extrême nord est relié au grand axe routier et ferroviaire du Sud tanzanien, et l'évolution du régime sud-africain  désinsularise  politiquement le pays.

L'attitude du Malawi reste toutefois ambiguë : phases de rapprochement avec le Frelimo et phases d'entente avec la Résistance nationale mozambicaine (Renamo) alternent selon une logique qui peut s'expliquer par le poids des réfugiés mozambicains (plus de 1 million aujourd'hui) et le souci de maintenir ouvertes les voies ferrées. Mais cette attitude n'a-t-elle pas marqué aussi la sclérose d'un pouvoir absolu, exercé par un nonagénaire qui a ignoré pendant trente ans l'opposition ? Que les Églises chrétiennes soient à la pointe de la contestation montre leur engagement pour la liberté et contre la corruption, mais aussi la persistance de vieux clivages sociaux et régionaux.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier