Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LE PAYS DE 1982 A 1997

LE PAYS DE 1982 A 1997

Le Malawi (6,2 millions d'habitants), ancien protectorat anglais du Nyassaland, est un petit État montagneux, à la densité de population très forte et qui s'allonge le long de la côte occidentale du lac Nyassa. Un grand nombre de travailleurs sont employés dans les mines d'Afrique du Sud. Le pays est solidement tenu en main depuis 1966 par le Dr Banda qui, pour avoir été jadis un ami de N'Krumah, n'en est pas moins devenu un dictateur (il s'est proclamé président à vie en 1971) et un des plus fidèles partisans de l'Afrique du Sud. Celle-ci lui accorde en retour un soutien important. En mai 1983, le leader de l'opposition et son épouse réfugiés en Tanzanie ont été condamnés à mort après avoir été attirés au Malawi.
Ce pays a obtenu son indépendance le 5 juillet 1964. Petit état montagneux, il s'étire le long de la côte occidentale du lac Nyassa. Depuis 1964, y règne sans partage Kamazu "Hastings" Banda, aujourd'hui largement octogénaire, président à vie depuis 1971, qui affiche ostensiblement sa richesse. Une stabilité obtenue au prix de nombreuses éliminations d'opposants et d'une collaboration étroite avec l'Afrique du Sud.

A quatre-vingt-un ans, Hastings Kamuzu Banda continue, en 1985, à vouloir être seul maître à la tête de son pays, le Malawi (6,83 millions d'habitants), dont il est le président depuis 1971. Non content de tenir entre ses mains trois portefeuilles importants (Affaires étrangères, Agriculture, Justice et Travaux publics), il ne supporte ni les dauphins (qui disparaissent ou sont systématiquement écartés), ni l'opposition dont les dirigeants font l'objet d'attentats ou bien sont arrêtés. Fervent presbytérien, il fait régner sur cet ancien protectorat britannique un puritanisme rigide digne de l'époque victorienne.

Seul pays d'Afrique à entretenir des relations diplomatiques avec l'Afrique du Sud, le Malawi en a été longtemps récompensé économiquement et financièrement par Pretoria. En novembre 1984, Kamuzu Banda a annoncé que son pays était autosuffisant au niveau alimentaire. La production de maïs est passée de 130 000 tonnes en 1983 à 250 000 tonnes en 1984 (le pays produit également du sorgho, du coton, des arachides, du thé, du tabac, et du riz).

Le gouvernement a présenté un budget d'austérité pour la période d'avril 1984 à mars 1985 ne prévoyant qu'une augmentation de 2,2% des dépenses publiques, et surtout un déficit de 67,7 millions de dollars, en partie comblé par des hausses de prix sur des produits de consommation comme la bière et les cigarettes.

Enclavé entre le Mozambique, la Tanzanie et la Zambie, ce pays tout en longueur dépend de ses voisins pour acheminer ses produits. Il est sévèrement handicapé par la guerre civile au Mozambique qui perturbe le trafic ferroviaire. Ainsi, en octobre 1984, manquant d'essence et de gasoil, le Malawi a dû en importer du Zimbabwé. Au lieu d'utiliser les ports du Mozambique, il a été obligé de faire transiter une part croissante de ses marchandises par ceux de l'Afrique du Sud (Durban), traversant la Zambie et le Botswana, ce qui a multiplié par quatre le prix du transport.

La construction d'une liaison routière vers l'océan Indien à travers la Tanzanie, commencée en 1983, a été plus lente que prévu. Le Mozambique, qui accuse régulièrement le Malawi de servir de base "aux bandits du RNM" (Résistance nationale du Mozambique), a signé avec lui, en octobre 1984, un accord de coopération avec un volet militaire.

En 1985, le Malawi a assuré son autosuffisance alimentaire et est même parvenu à exporter des surplus. Mais, il fait partie des nations les plus pauvres, avec un PIB de 210 dollars par habitant, un taux de mortalité infantile proche de celui d'un État en guerre, et un niveau de scolarisation dramatiquement faible.

Non content de s'être promu en 1971 président à vie, Hastings Kamuzu Banda, octogénaire, a gardé entre ses mains quatre des principaux portefeuilles du pays: les Affaires étrangères, l'Agriculture, la Justice et les Travaux publics. Comme pratiquement chaque année, il a procédé en janvier 1985 et janvier 1986 à des remaniements ministériels. Il s'agissait plus d'un changement d'attributions au sein d'une même équipe que d'un renouvellement des hommes ; Kamuzu Banda a rappelé ainsi qu'il était le seul maître: il ne supporte pas plus les dauphins que l'opposition.

Formé surtout de plateaux, le Malawi vit essentiellement de son agriculture: le thé, le tabac et le sucre constituent les trois quarts de ses exportations. Cette fragilité économique a été exacerbée par la détérioration internationale des termes de l'échange, la sécheresse, et les conflits dans les États voisins par où doivent transiter les marchandises. Le programme de développement économique mis en place en 1981 est entré dans sa troisième phase pour la période 1986-1989. Ses objectifs: développer l'industrie agro-alimentaire, diversifier les cultures d'exportation, améliorer les rendements des petits propriétaires qui détiennent 70% des terres arables et étendre l'infrastructure routière et ferroviaire. Ce programme a été accompagné d'un plan d'austérité pour limiter les importations. Une attention particulière est apportée au reboisement et à l'utilisation maximale de bois comme combustible à la place du pétrole qui, avec les engrais, grève lourdement le budget du pays.

Le groupe consultatif en faveur du Malawi réuni en janvier 1986 à Paris a évalué à 200 millions de dollars par an jusqu'en 1989 la somme nécessaire pour soutenir les efforts de restructuration économique. Depuis juillet 1984, la Banque mondiale a ouvert une mission dans ce pays et des prêts importants ont été accordés, entre autres, par l'Association internationale de développement, l'Agence des États-Unis pour le développement international, la RFA, le Japon et la CEE, pour des travaux d'irrigation, pour des entreprises agro-alimentaires ou pour l'infrastructure. La voie mozambicaine - la plus courte - étant régulièrement coupée par les rebelles de la Résistance nationale du Mozambique (RNM), les efforts ont porté sur l'amélioration du réseau routier et ferroviaire desservant le port tanzanien de Dar-es-Salaam.

En mai 1985, le Malawi a rétabli des relations diplomatiques avec la Tanzanie.

Économie en pleine restructuration, avenir politique incertain, contexte régional très tendu: en 1986, le Malawi a démontré sa capacité à surmonter un état de crise. Longtemps considéré comme proche de l'Afrique du Sud, le régime du président Kamuzu Hastings Banda avait opéré un rapprochement politique avec ses voisins. Mais en 1986, ceux-ci l'ont accusé de servir de sanctuaire à la Résistance nationale du Mozambique (RENAMO), soutenue par Prétoria contre le gouvernement mozambicain.

Après plusieurs incidents sur le terrain, trois chefs d'État, Samora Machel (Mozambique), Robert Mugabe (Zimbabwé) et Kenneth Kaunda (Zambie) se sont rendus au Malawi en septembre 1986 pour faire pression sur le président Banda, en menaçant de décréter le blocus aux frontières de son pays enclavé. Tandis que Samora Machel parlait d'état de guerre et que l'ambassade malawite à Maputo était mise à sac, le président Banda réagissait avec mesure, refoulant des membres de la RENAMO et relâchant des soldats mozambicains "prisonniers" au Malawi après y avoir été acculés par la RENAMO. En décembre 1986, les deux pays ont signé un accord de coopération et d'amitié, mais les rumeurs propagées par l'Afrique du Sud portant sur un complot zambien et mozambicain contre le régime malawite ont suffi à démontrer que la crise pouvait renaître rapidement.

Les difficultés ont aussi été d'ordre économique, avec, notamment, les charges supplémentaires que doit supporter le fret malawite vers les ports sud-africains ou vers Dar-es-Salam en raison des sabotages par la RENAMO des communications vers Beira et Nacala (Mozambique).

Le programme de restructuration économique s'est poursuivi sous la houlette de la Banque mondiale, qui finance le déficit budgétaire (environ 35 millions de dollars en 1986). Dans le budget 1986-1987, marqué par le poids du service de la dette et par une tendance inflationniste, les dépenses publiques et les augmentations de salaires ont été réduites. La balance commerciale, en équilibre depuis 1984, a bénéficié des exportations traditionnelles (thé, tabac) mais aussi des ventes de maïs sur un marché très demandeur. Ceci a permis de relancer le secteur de la petite production, longtemps négligé face à celui des plantations. Le programme de développement adopté pour 1986-1989 a conservé comme priorités l'agriculture et les infrastructures de transport. Malgré les difficultés, le Malawi a connu en 1986 une croissance du PNB (3,7%) supérieure à la croissance démographique (3%).

Sur le plan politique et social, la dissolution du gouvernement puis sa reconduction immédiate en janvier 1986, n'ont en rien troublé la toute puissance du parti unique, le Parti du Congrès du Malawi (MCP). Le "jeu de patience" s'est poursuivi, en l'absence de successeur officiel au président Banda, même si John Tembo (membre du Comité exécutif du MCP) a consolidé sa position de dauphin en jouant le rôle de médiateur lors du conflit avec le Mozambique.

Le pragmatisme est toujours de rigueur. Après un bilan économique 1986-1987 décevant (poids du service de la dette, augmentation du déficit commercial, baisse des cours du thé et du sucre, aggravation du coût des transports, crise de la production vivrière, pertes importantes dans le secteur public), le budget 1987-1988 visait à réduire les dépenses publiques et à relancer les exportations. Une mini-réforme fiscale a gelé l'impôt sur le revenu (pour favoriser l'épargne), mais augmenté les impôts indirects (produits de luxe) et la taxation des bénéfices "étrangers".

La réorganisation du secteur public engagée depuis 1983 s'est poursuivie non sans difficulté. Le groupe Press Corporation (qui contrôle, directement ou non, un tiers de l'économie) pourrait être privatisé à 40% en 1988. Le kwacha ayant été dévalué de 20%, en janvier 1987, le gouvernement a décidé de nouvelles mesures de soutien à l'exportation en faveur des petits et moyens producteurs. Les prix d'achat du maïs, qui n'avaient pas changé depuis trois ans, ont été augmentés de 40%. Le président Kamuzu Hastings Banda accepte désormais de soutenir militairement le gouvernement mozambicain dans sa lutte contre les rebelles. Cinq cents soldats malawites assurent la protection de la voie ferrée jusqu'au port de Nacala, issue maritime du Malawi en territoire mozambicain. Les liens diplomatiques avec l'Afrique du Sud ont été maintenus malgré ce rapprochement avec les États africains voisins.

Sur le plan intérieur, les élections législatives de mai 1987 se sont déroulées sans incident ; la moitié environ des députés sortant ont perdu leur siège. Dans de nombreuses circonscriptions, deux ou trois candidats se présentaient, tous membres du Parti du congrès du Malawi (MCP). Le président a ensuite formé un nouveau gouvernement sans surprise, si ce n'est la promotion de Maxwell Pashane au ministère de l'Éducation. John Tembo, membre du Comité exécutif du MCP, reste grand favori pour la succession du président Banda, mais ce dernier, procédant à un nouveau remaniement, a nommé en janvier 1988 Maxwell Pashane secrétaire général du MCP, un poste clé.

Les difficultés pèsent toujours sur le pays, qui vit dans la crainte des lendemains de la succession de son vieux Président, Hastings Kamuzu Banda. Une sécheresse rare (il existe un microclimat habituellement protecteur) et l'afflux de réfugiés mozambicains (500 000) ont fait fondre les stocks de maïs, denrée alimentaire de base. Certaines régions ont connu la disette, si bien que le président a dû faire un inhabituel discours à la nation pour calmer les esprits (décembre 1988). Le budget pour 1989 a pourtant prévu une croissance économique de 2,5%, s'appuyant sur une libéralisation des importations (sans autorisation préalable), un rééchelonnement de la dette publique et un bond en avant de l'aide extérieure (+60%). Pilier de l'économie, le tabac a battu tous ses records en 1988: volumes multipliés par trente et recettes en progression de 40%, la meilleure part des bénéfices revenant aux plantations.

Mais l'avenir reste pourtant incertain, malgré une nouvelle dévaluation de la monnaie en janvier 1988 (15%). Les rentrées - importantes - de devises sont menacées par les effets du SIDA, l'Afrique du Sud devant renvoyer 9 000 des travailleurs émigrés malawites, porteurs du virus.

Sur le plan extérieur, la visite du président Chissano du Mozambique a scellé le renouveau des relations bilatérales. La venue du président sud-africain Pieter Botha a été diversement appréciée: pour beaucoup, elle est apparue comme une marque de soutien au dauphin officieux et contesté du président Banda, John Tembo, à qui la population pourrait préférer le chef de l'armée, Melvin Khanga.

Après le tremblement de terre de mars 1989 dans la région centrale, qui a détruit la première récolte de maïs, le Malawi a souffert de pluies et d'inondations d'une ampleur inhabituelle. Une aide de 30 millions de dollars de l'USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) a été sollicitée pour faire face aux effets du désastre (routes, ponts et habitations détruites) qui n'ont fait qu'ajouter aux problèmes alimentaires du pays. Malgré l'aide internationale, la présence de près de 900 000 réfugiés mozambicains a aggravé les difficultés. La trêve entre le gouvernement du Mozambique et la guérilla de la RENAMO (Résistance nationale du Mozambique), en août 1989, a certes permis de réouvrir la voie ferrée du Malawi à Nacala. Sa fermeture depuis 1986 a coûté au pays près de la moitié de ses recettes d'exportations agricoles (celles-ci devant transiter par Durban, en Afrique du Sud).

L'économie malawite a vécu à l'heure de la privatisation, sous l'influence du programme de redressement du FMI. La Caisse de commercialisation agricole a vendu la plupart de ses plantations, de même que les conglomérats parapublics (Press Holdings et Malawi Development Corporation) ont ouvert leur capital aux investissements privés. La rentabilité de leurs activités, très diversifiées, a semblé s'en être améliorée. La difficulté demeure cependant de privatiser sans laisser s'engouffrer les capitaux étrangers. Une bataille feutrée a semblé être engagée avec la multinationale britannique Lonrho, puissamment implantée dans de nombreux secteurs économiques. Enfin, la commercialisation du maïs a elle aussi été ouverte à des entrepreneurs privés, mais la spéculation dans ce domaine n'a fait qu'aggraver l'inflation (oscillant entre 20% et 30% en 1989) et la précarité alimentaire des foyers les plus pauvres.

Sur le plan politique, le docteur Kamuzu Hastings Banda, président octogénaire, a semblé, de sources officieuses, prendre conscience de l'impopularité générale de son dauphin, John Tembo. L'armée, plus que jamais, se tient prête à arbitrer, voire diriger le jeu difficile de la succession présidentielle. On retiendra enfin le limogeage de Sam Kakhobwe qui, pour le pouvoir, prenait trop d'initiative dans une sphère politique en plein immobilisme. Il a été remplacé au poste de secrétaire général du président et du gouvernement par Justin Malewezi. A souligner également deux événements: la visite du pape Jean-Paul II en mai 1989 et la grève de deux jours des étudiants, une première dans le monde universitaire malawite.

En 1990-1991, le sort a paru s'acharner sur le Malawi. Depuis 1987, le pays avait connu la sécheresse, les inondations et un faible tremblement de terre: le 10 mars 1991, dans le district de Mulanje, au sud-ouest du pays, ce sont des glissements de terrain dus aux pluies torrentielles qui ont causé la mort de près de 500 personnes, laissant 150 000 sans-abri. Ce désastre national a encore ajouté aux difficultés de la pénurie alimentaire qu'a connue une grande partie de la population rurale qui ne dispose ni des moyens de produire assez de maïs, nourriture de base, ni de ceux d'en acheter. La privatisation du marché du maïs, avec pour objectif à moyen terme la fixation de prix non subventionnés, n'a bénéficié qu'à quelques producteurs prospères qui possédaient déjà les moyens de saisir cette opportunité. Les conditions de vie des foyers les plus pauvres se sont aggravées avec l'augmentation du prix de leur principale nourriture.

Dans le cadre du troisième volet du plan d'ajustement structurel, le Fonds monétaire international (FMI) a débloqué, fin 1990, un prêt de 25 millions de dollars. D'un côté, l'application sans faille du programme économique a porté ses fruits: l'inflation est retombée à 15% en 1990 (40% en 1988), la balance des paiements, bien que toujours déficitaire, s'est montrée en voie de redressement, la baisse de la fiscalité personnelle et d'entreprise a amorcé une relance de l'épargne, de l'investissement et de la demande, et le taux de croissance a atteint 4,7% pour 1990. D'un autre côté, la reprise économique a semblé oublier la majeure partie de la population dont les revenus sont toujours parmi les plus faibles au monde. Aucune mesure structurelle de redistribution des ressources n'a été prise. Sur le fond, les structures agricoles n'ont pas été réformées pour redonner vie à une agriculture paysanne de rente (par opposition à celle des plantations) en déclin régulier depuis vingt ans, au point que sa capacité vivrière elle-même est devenue précaire.

Sur le plan politique, le président octogénaire, Kamuzu Hastings Banda, a semblé s'enfermer dans une fin de règne répressive. Politiciens et hauts fonctionnaires sont restés sous surveillance et les arrestations politiques et les limogeages (Edward Bwanauli, ministre depuis 1975) ont repris. Les perspectives de démocratisation associée à une plus grande redistribution des ressources sont apparues plus confuses encore tandis que se renforçaient les risques d'explosion sociale.

La période 1991-1992 est apparue comme une année de faille au Malawi. Sur le plan politique, le monolithisme du pouvoir a subi des assauts nouveaux. Sur le plan économique, la politique de libéralisation des importations et d'encouragement à l'investissement privé (dans la petite industrie et l'agriculture) s'est poursuivie, même si l'inflation en 1991 (12%) a dépassé les prévisions.

Le nonagénaire président Kamuzu Hastings Banda a dû répondre, en particulier lors de la réception des légations étrangères en janvier 1992, aux demandes des donneurs d'aide et de financement en faveur d'une certaine démocratisation dans le pays. Dans son discours, le président a rappelé que la Grèce antique, mère de la démocratie, ne connaissait pas le multipartisme, insistant en revanche sur l'absence de corruption dans la gestion de l'aide au Malawi. Il a également répondu aux accusations d'Amnesty International sur le traitement de certains prisonniers, dont Orton Chirwa, un des leaders de l'indépendance, toujours maintenu au secret à la mi-1992.

Quelques semaines plus tard, après l'arrestation d'étudiants à la sortie d'un office religieux, une manifestation estudiantine a été réprimée à coups de feu, apparemment sans faire de victimes. Le 16 mars 1992, le président a fermé, pour la première fois de son histoire, la seule université du pays. En même temps, sept prêtres prenaient la clandestinité après avoir publié une lettre ouverte contre la violation des droits de l'homme dans le pays.

A l'extérieur, un nouveau mouvement d'opposition est né en juin 1991, l'UFMD (Front uni pour la démocratie multipartisane), dirigé par un ancien parlementaire, Akogo Kanyanya. Si l'on ajoute que les problèmes de couverture alimentaire sont restés aigus, aggravés par la présence d'un million de réfugiés mozambicains (proportionnellement la plus forte concentration de réfugiés au monde), il a pu sembler assez peu probable que le Malawi reste à l'écart de la vague de démocratisation engagée en Afrique, sauf à risquer une explosion sociale.

Violence et répression, symptomatiques d'une situation de conflit grave, ont sévi, en 1992-1993 au Malawi. Après les émeutes déclenchées en mars 1992 suite à la répression des velléités démocratiques des étudiants et de prêtres catholiques et relayées par des grèves dans les usines de Blantyre et plusieurs plantations (38 morts officiellement dénombrés), les arrestations ont continué. Des prêtres ont été accusés de sédition tandis qu'Orton Chirwa, ancien bras droit du président Hastings Kamuzu Banda, est mort dans des conditions suspectes derrière les murs de la prison où on l'avait enfermé en 1981. L'arrestation de Chakufwa Chihana et sa condamnation à deux ans de travaux forcés à la suite d'une interview "séditieuse" accordée aux médias britanniques ont attisé la colère populaire. Ce syndicaliste, issu des "radicaux" chassés du pays après l'indépendance (1964), est en effet devenu le symbole de l'opposition au régime. Il a été libéré le 12 juin 1993.

Sous la pression internationale (arrêt de l'aide non-humanitaire), le pouvoir a annoncé, en mai 1992, un référendum sur la question du multipartisme, réforme, déjà engagée dans les États voisins. Le groupe Alliance pour la démocratie (AFORD) réunissant des personnalités d'opposition, n'a pas pu faire campagne: créé en septembre 1992, il a été interdit au mois de novembre suivant et des centaines de sympathisants ont été arrêtés.

Dans ce contexte de poudrière politique, l'économie est passée au second plan, subissant le poids des augmentations de salaire accordées après les grèves et les émeutes de mars, mais aussi une dévaluation monétaire de 22% en juin 1992. Si la récolte de tabac, source de devises, a été exceptionnellement bonne, compte tenu de la sécheresse, les faibles prix payés aux producteurs ont soulevé des protestations. Le taux record de croissance économique affiché pour 1991 (7,8%) s'annonçait difficile à maintenir. La crise alimentaire a perduré, l'eau a parfois été rationnée et la situation sanitaire du pays a régressé.

Enfin, la mise à la retraite du général Melvin Khanga, compétent et populaire chef de l'armée (celle-ci n'est pas intervenue lors des émeutes), a paru ouvrir la voie aux dernières ambitions de John Tembo, dauphin du président Banda, nonagénaire. M. Khanga s'était ouvertement opposé à l'accès au pouvoir de J. Tembo: ce dernier, peu aimé mais fort de ses liens avec l'appareil du parti unique et la branche militaire du mouvement d'opposition mozambicain, la Renamo (Résistance nationale du Mozambique), menaçait, en effet, de préférer l'aventure du coup de force à la confrontation par le multipartisme.

Le Malawi saura-t-il éviter le chaos politique et social pour s'engager définitivement sur la voie d'une transition vers la démocratie? Deux événements majeurs de l'année permettaient d'être optimiste: le référendum sur la question du multipartisme et les élections générales. Malgré les rumeurs, le régime du président Hastings Kamuzu Banda n'a pas cédé à la tentation du coup de force, certainement en raison de la prudente neutralité de l'armée.

Au contraire, un référendum sur l'introduction du multipartisme a eu lieu le 15 juin 1993, grâce notamment à la pression internationale. Le multipartisme a été plébiscité avec 63% des voix (80% dans les deux tiers des vingt-cinq districts du pays). Le processus de démantèlement du régime s'est aussitôt enclenché: le 29 juin, le Parlement a légalisé les partis politiques, le lendemain le président Banda a déclaré l'amnistie pour des milliers d'exilés et, en novembre, les députés - pourtant tous issus du MCP - ont aboli le principe de la présidence de la République à vie. Autre manifestation de la lame de fond qui a bouleversé le pays et les mentalités, la législation sur les "comportements décents" a été supprimée (les femmes pouvant, par exemple, désormais porter des pantalons) et, dans un autre registre, les dispositions pénales sur la détention et la confiscation des biens pour motifs politiques ont également été abolies.

Le 17 juin 1994 ont eu lieu les élections générales. Aux législatives, le mouvement d'opposition de Bakili Muluzi, le Front démocratique uni, a remporté la victoire avec 84 sièges, contre 65 à l'ancien parti unique, le Parti du congrès du Malawi, et 36 sièges au parti d'opposition mené par le syndicaliste Chakufwa Chihana. B. Muluzi a été élu à la tête de l'État avec 1,4 million de voix contre 900 000 au président sortant. Ces premières élections libres ont ainsi sonné le glas de la très longue carrière politique du docteur Banda; il aura exercé trente années de pouvoir sans partage.

Le nouveau chef de l'État a décidé la libération immédiate de tous les prisonniers politiques et promis un changement. Le plus probable semblait, toutefois, qu'il reconduise pour l'essentiel la politique économique de son prédécesseur, étroitement surveillée par le FMI (Fonds monétaire international). Une mauvaise saison 1993-1994 pour la récolte du maïs, denrée alimentaire de base, une hausse des coûts d'importation due à la dépréciation de la monnaie, une inflation estimée à 50% pour 1994 constituaient autant de difficultés à résoudre pour le nouveau pouvoir qui, ne disposant pas de la majorité absolue au Parlement (177 sièges), devra donc négocier des alliances.

Le nouveau président et chef du gouvernement Bakili Muluzi, élu le 17 juin 1994, lors des premières élections libres du pays, n'aura pas eu le temps de savourer sa victoire sur Hastings Kamuzu Banda, qui était à la tête du pays depuis trente ans. Au plan politique, il dû immédiatement faire face à l'opposition attendue de l'ancien parti unique, le Parti du congrès du Malawi (MCP), mais aussi à celle de l'Alliance pour la démocratie (AFORD), menée par Chakufwa Chihana. Celui-ci, après avoir pourfendu le précédent régime, a, en effet, fait alliance avec le MCP, pour finalement rallier le camp gouvernemental en acceptant le poste de ministre de l'Irrigation et surtout celui de second vice-président de la République créé pour l'occasion en novembre 1994.

Le président Muluzi, qui avait lui-même été secrétaire général du MCP douze ans plus tôt, avant de démissionner de ce poste, s'est attaché à tenir ses promesses de réconciliation nationale tout en prenant garde à la montée des tensions. En effet, les principaux partis tiennent leur soutien de régions et d'ethnies différentes et l'on craignait que le spectre des divisions ethniques, étouffé trente ans durant, puisse resurgir.

La situation économique s'est aussi assombrie. Une forte sécheresse a diminué de 40% la production vivrière habituelle de maïs. De son côté, le syndicat national des salariés du secteur privé a réclamé au gouvernement une augmentation des salaires de 300%. Quant aux fonctionnaires, il aura fallu la menace de sanctions pour qu'ils cessent leur grève, en octobre 1994. Cinquième pays le plus pauvre au monde, le Malawi voyait à peine repartir les réfugiés mozambicains, qu'affluaient dès septembre 1994 des centaines de réfugiés rwandais et burundais.

La population, déjà traumatisée par les ravages du sida (130 000 morts entre 1985 et 1995, 800 000 orphelins estimés en l'an 2000), voit monter violence et corruption: des faux billets circulent en masse, délinquants et criminels sont exécutés au pneu enflammé selon une pratique venue d'Afrique du Sud, tandis que les parlementaires se votent des privilèges. Face au mécontentement, B. Muluzi a opposé son programme de lutte contre la pauvreté, de libéralisation de l'économie, de développement de la petite et moyenne production agricole, ou encore de gratuité de l'enseignement primaire, mais sans certitude quant à ses appuis.

De ce point de vue, l'événement marquant du début 1995 aura été l'arrestation de l'ancien président Banda ainsi que de son bras droit, John Tembo, accusés d'avoir ordonné l'assassinat de quatre ministres en exercice en 1983, dont le très populaire Dick Matenje. Le procès et la condamnation de l'ancien président constitueront sans doute un problème supplémentaire pour B. Muluzi.

Le pays a poursuivi sa reconstruction tant sur le plan politique et économique que sur celui de la cohésion sociale, depuis l'instauration du multipartisme et l'élection libre du président Bakili Muluzi en 1994. De ce point de vue, la loi de nationalisation du groupe d'entreprises Press Corporation (7 novembre 1995) est apparue à la fois comme un symbole et comme un choix économique capital. Cet empire financier, contrôlant banques, hôtels, presse, distribution, plantations, représentait 40 % de l'économie et 30 % du PNB. Il était détenu officiellement par l'ancien parti unique, le Parti du congrès du Malawi (MCP) avec 96 % des parts appartenant nommément à l'ancien président Kamuzu Banda. Le MCP a boycotté le vote de la loi de nationalisation.

Le MCP a aussi dû faire face à la défection de plusieurs dirigeants, dont le secrétaire général du parti, Donton Mkandawire, qui a rejoint les rangs du parti du chef de l'État, le Front démocratique uni (UDF). L'ancien parti unique a tout de même remporté une victoire surprise à l'élection législative partielle de Mzimba-Est en décembre 1995, et a lancé une campagne dite "du sang neuf" avec comme étoile montante Lynold Chaziya. Pourtant, l'UDF a renforcé sa position dominante sur l'échiquier politique, alors que son allié, l'Alliance pour la démocratie (AFORD), se déchirait.

La justice a de son côté, semble-t-il, fait preuve d'une certaine indépendance. K. Banda, ainsi que trois autres accusés, dont son bras droit John Tembo, ont été acquittés des charges du meurtre de quatre députés et ministres en 1983. En revanche, James Njolomo, un officier accusé d'avoir fomenté une mutinerie en vue d'un coup d'État, a été condamné à quinze ans de travaux forcés.

L'économie a connu une embellie. La saison 1995-1996 a été particulièrement bonne pour le tabac, avec une production de 130 000 tonnes, en augmentation de 33 % sur la saison précédente, et une hausse du prix de vente moyen de 12 %.

Avec une croissance du PNB de 9,9 %, les équilibres économiques se sont améliorés. Enfin, le Malawi, qui paie toujours les conséquences de la présence d'un million de réfugiés mozambicains sur son territoire pendant sept ans, s'est lancé dans la recherche d'aides internationales pour réparer les dommages ainsi causés aux sols et remédier à la déforestation.

Durant l'année 1996-1997, le pays est apparu toujours en recherche d'un équilibre durable. L'alliance fragile entre le parti du président Bakili Muluzi (Front démocratique uni, UDF) et les partis d'opposition (Parti du congrès du Malawi - MCP - et Alliance pour la démocratie - AFORD), destinée à obtenir une majorité de vote au Parlement, a particulièrement souffert. En effet, après que le président eut nommé six ministres issus des partis d'opposition sans consulter les instances de ces derniers, l'accord pour une majorité parlementaire a été rompu.

Ces dissonances dans un fonctionnement politique fragile faisaient suite, en réalité, à la démission du vice-président de la République, Chakufwa Chihana, dirigeant de l'Alliance pour la démocratie. L'ouverture de la session parlementaire pour 1997 n'a pu avoir lieu, faute d'obtenir le quorum requis.

Le pays a également réglé ses comptes avec son passé politique. L'ancien président Kamuzu Banda, dont le régime monopartisan ne tolérait aucune opposition, s'est "excusé des souffrances que le peuple a pu connaître", dans un discours à la nation radiodiffusé, incriminant cependant les intérêts égoïstes de son entourage à l'époque. Deux de ses plus proches collaborateurs, John Tembo et Cecilia Kadzamira, ont été inculpés pour la tentative d'assassinat de trois ministres en 1995, mais ils ont été laissés libres contre caution. K. Banda était lui-même sous le coup d'une inculpation pour détournement de fonds.

Enfin, un certain Mouvement pour la restauration de la démocratie au Malawi, semblant compter 2 000 membres entraînés militairement au Mozambique, a annoncé qu'il allait entamer une guérilla sur le sol malawite.

La situation économique était plus sereine. Le programme de privatisation des nombreuses entreprises publiques qu'affectionnait particulièrement l'ancien régime a commencé. Le plan d'ajustement structurel de l'économie préconisé par le FMI a été suivi à la lettre et le double objectif d'une croissance du PNB de 7 % et d'une inflation de 6 % en 1998 (37,7 % fin 1996) semblait réalisable. Surtout, la couverture alimentaire a été assurée en raison notamment des pluies abondantes qui ont succédé à plusieurs saisons de sécheresse.

Source :
L'Etat du Monde 1981-1998


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier