
AFRO-CENTRISME ET PANAFRICANISME
Sujet de mon exposé fait
à l'Université de Genève le 29 Avril 1993 : " La portée
politique de la pensée de Malcom X ".
Le but de cet exposé est de développer la doctrine philosophique dont s'est inspirée Malcom X lors de son retour d'Afrique, à savoir le Panafricanisme, et d'établir dans ses grandes lignes le concept actuel de l'afro-centrisme.
Avant toute chose, je pense qu'il serait bon de donner une définition du panafricanisme: le panafricanisme représente une doctrine et un mouvement tendant à regrouper spirituellement tous les Noirs du monde dans la conscience de leurs attaches africaines, et à réaliser en Afrique une unité politique.
En Avril 1964, à la suite
de son pèlerinage à la Mecque, Malcom X entreprend plusieurs
voyages en Afrique qui vont le mener au Nigeria, Ghana, Egypte, Liberia,
Senegal, Maroc et Algérie.
Au Nigeria, lors d'un discours prononcé
à l'université Trenchard Hall d'Ibadan, Malcom X insiste
sur la nécessité de porter le cas des afro-américains
devant les Nations Unies. Il demande l'aide des Etats indépendants
africains. Dans le même temps, tout comme les Juifs américains
sont en parfaite harmonie politiquement, économiquement et culturellement
avec le monde Juif, les afros-américains doivent se joindre aux
panafricanistes.
Malcom X précise sa pensée
en disant que les afros-américains doivent demeurer aux Etats-Unis
afin de lutter pour leurs droits constitutionnels mais ils doivent se pencher
vers l'Afrique philosophiquement et culturellement afin de développer
le concept du panafricanisme.
Je vais maintenant vous parler brièvement
du panafricanisme et une belle occasion m'est donné puisqu'à
la suite de son séjour au Nigeria, Malcom X se rend au Ghana où
il s'entretient avec différentes personnalités dont le président
ghanéen Kwamé Nkrumah. . Revenons quelques instants sur l'historique
du panafricanisme : Kwamé Nkrumah, considéré comme
le professeur du nationalisme des républiques noires, a fortement
contribué à la formation du panafricanisme en organisant
les premières conférences groupant sur le continent africain
des responsables politiques de différents pays, mais la doctrine
en elle-même n'est pas née en Afrique.
Le mouvement panafricain est né,
pour l'essentiel, dans des régions de langue anglaise : au Sud des
Etats-Unis et aux Antilles britanniques. Les précurseurs du panafricanisme
sont William Edward Burghardt Du Bois, Marcus Garvey et Jean Price-Mars.
Les deux premiers ont joué un rôle important dans la lutte
pour l'égalité qu'ont mené les Noirs américains
au 20ème siècle.
Du Bois, jeune professeur de l'université d'Atlanta, mit tout en oeuvre pour convaincre ses frères de race afin que les satisfactions matérielles passent après la lutte pour l'égalité des droits civiques. Il s'opposa de cette façon à un autre leader noir américain, Booker T.Washington, qui demandait à ses concitoyens de concentrer toute leur énergie sur l'éducation industrielle et l'accumulation de biens matériels.
C'est Du Bois qui incita les noirs
américains à renouer avec leurs origines africaines et leur
fit prendre conscience de l'état d'aliénation culturelle
auquel ils s'étaient plus ou moins résignés. En Juin
1905, Du Bois lança un appel pour le premier meeting du mouvement
Niagara, alors en train de se former et qui devait aboutir, par le jeu
des alliances, à la fondation de la "National Association for the
Advancement of Colored People" (la NAACP qui joua par la suite un rôle
important dans la lutte pour l'obtention des droits civiques, Martin Luther
King collabora d'ailleurs avec cette organisation).
Il prendra, de 1919 à 1945,
la direction du mouvement panafricain qui protestait contre la politique
impérialiste en Afrique.
Marcus Garvey, originaire de la Jamaïque,
organisa le plus grand mouvement nationaliste noir et un des plus importants
mouvement de masse de l'histoire et de la résistance noire. En Jamaïque,
il fonda sa propre organisation. Les objectifs de cette association étaient
l'établissement de liens confraternels aux niveaux politiques, économiques,
sociaux et culturels entre les populations noires des Amériques,
d'Afrique et d'Europe.
En 1916, il devint à Harlem
et dans de nombreuses villes d'Amérique du Nord, l'un des leaders
de la communauté noire et des organisations prônant le "Black
Nationalism". Son cri de guerre "l'Afrique aux africains", c'est à
dire le retour des noirs américains en Afrique, lui valut une très
grande popularité auprès des Nords américains à
la fin de la seconde guerre mondiale. Il revendiquait également
l'apport de la civilisation aux peuples africains arriérés
et la création d'une nation réunissant tous les noirs.
Jean Price Mars, originaire de la Martinique, incarne pour sa part le panafricanisme culturel. Cet humaniste insiste sur les apports des cultures noires à la civilisation mondiale.
Les différences profondes des personnalités de Du Bois, Marcus Garvey et Jean Price Mars rendent parfaitement compte de la diversité des aspects d'un courant de pensées qui ne se développa sur les rives du Golfe de Guinée qu'au cours des 10 années qui suivirent la deuxième guerre mondiale.
Les premières grandes conférences
groupant sur le continent noir des responsables politiques africains eurent
lieu en 1958, à l'initiative notamment du Docteur Nkrumah. Le rêve
des précurseurs du panafricanisme était devenu réalité
et l'influence de la doctrine s'étendit bientôt aux rives
du continent africain.
Plusieurs conférences se
tinrent en Afrique, notamment à Accra, ce fut là la première
conférence des Etats africains indépendants, puis à
Tunis, Monrovia et bien d'autres villes.
Quand Malcom X rencontre le docteur Nkrumah en Mai 1964, celui-ci est au centre du mouvement de l'organisation pour l'union africaine.
Exposons brièvement les idées fondamentales du Docteur Nkrumah :
1) Il faut organiser les travailleurs et la jeunesse puis liquider l'analphabétisme politique. Ceci ne peut se réaliser que par une éducation politique des masses qui doivent se maintenir en contact permanent avec les masses des autres pays coloniaux.
2) Il faut former les agents du progrès : ceci implique une recherche des éléments les plus capables parmi les jeunes pour les former selon leur goût particulier puis établir un fond scolaire pour aider et encourager les étudiants à poursuivre leurs études.
3) Un effort particulier doit être fait pour améliorer les conditions sociales et économiques du peuple. Le développement futur des peuples d'Afrique Occidentale, comme de tout peuple colonisé, ne peut être réalisé que dans des conditions d'indépendance politique, de nature à assurer une grande liberté pour l'élaboration et la mise en exécution de plans économiques et de législations sociales.
Malcom X exposa son programme au sein de la Mosquée musulmane le 20 Mars 1964. Il faut se souvenir que la Mosquée musulmane est la première organisation que créa Malcom X après sa séparation avec la "Nation of Islam". Voici les trois idées principales qui ressortent de ce programme :
1) Rapprochement culturel et philosophique des afro-américains vers l'Afrique et développement de l'éducation, sans quoi aucune amélioration concrète ne peut s'opérer.
2) Développement de la philosophie économique du nationalisme noir, c'est à dire contrôle de l'économie et de la politique au sein de la communauté.
3) Développement de la philosophie sociale du nationalisme noir qui encourage le peuple à élever sa propre société plutôt qu'à essayer de s'intégrer là ou sa présence n'est pas désirée.
S'il est vrai que Malcom X proposa ce programme deux mois avant de partir en Afrique, il est certain que les idées échangées lors de son entretien avec Nkrumah durent le convaincre de la nésessité d'appliquer le concept du panafricanisme aux Etats-Unis.
La portée culturelle et phylosophique de la pensée de Malcom X se ressentent aujourd'hui dans le concept de l'afro-centrisme.
Avant d'exposer les théories
et les programmes afro-centristes, il serait bon de faire un bilan objectif
concernant la situation actuelle de la communauté noire aux Etats-Unis
:
malgré les acquis des luttes
pour les droits civiques, la minorité noire est de nos jours plus
que jamais marginalisée. Non seulement elle est largement exclue
de l'emploi, de l'éducation et des autres services sociaux, mais
elle est surreprésentée parmi les plus pauvres et les toxicomanes.
Imaginez seulement que le taux de chômage des Noirs est trois fois
plus élevé que celui des blancs, que le revenu moyen d'une
famille noire représente à peine 56 % du revenu moyen d'une
famille blanche et que les noirs représentent presque la moitié
de la population pénitentiaire.
Il faut savoir que le terme afro-américain a été introduit aux Etats-Unis de façon intermittente depuis 1850, mais il semble que la popularité de ce terme soit plus marquée de nos jours que lors de sa création.
Toute la campagne afro-centriste
qui s'est développé aux Etats-Unis repose sur une théorie
selon laquelle l'enseignement de l'histoire à l'école est
essentiellement thérapeutique : il s'agit en fait d'aider les enfants
des minorités à prendre conscience de leur propre valeur.
Selon cette théorie, l'eurocentrisme est la cause de leurs échecs
scolaires parce que la vision du monde à travers l'histoire ne donne
pas aux enfants noirs un passé dont ils puissent être fiers.
En théorie, l'immersion dans
l'histoire d'un groupe minoritaire permettra à ce groupe de triompher
de ses sentiments d'infériorité raciale, soit parce qu'il
sera fier d'un passé glorieux, soit parce que ce passé lui
fournira des modèles pour l'avenir.
En 1987, les deux Etats à
la fois les plus peuplés et les plus diversifiés sur le plan
ethnique, à savoir la Californie et l'Etat de New-York, ont adopté
pour les classes du primaire et du secondaire un programme scolaire qui
augmentait considérablement le temps alloué à l'étude
des cultures non-européennes.
Ce programme fut révisé
en 1989 et une commission pour la promotion des droits et de la réussite
des minorités produisit un rapport complet dont la première
phrase révélait toute l'ampleur : Je cite :" Les afro-américains,
les américains d'origine asiatique, les amérindiens, les
latinos et les portoricains ont tous été victimes d'une oppression
intellectuelle et éducative caractéristique de la culture
et des institutions des Etats-Unis et du monde euro-américain depuis
des siècles".
Malcom X disait à ce sujet
que "la chose qui a maintenu les afro-américains dans un état
proche de la paralysie est leur ignorance quasi totale de leur passé".
Pour les spécialistes noirs
actuels, une des raisons principales de l'autodépréciation
des membres d'une minorité s'expliquerait également par l'absence
de toute commémoration du passé".
Un des plus grands historiens africains,
Cheik Anta Diop, affirme dans son livre "Nations nègres et culture"
: je cite : " Il faut insister sur la nécessité pour un peuple
de connaître son histoire. Il ne s'agit pas de créer de toutes
pièces, une histoire plus belle que celles des autres, de manière
à doper moralement le peuple pendant la période de lutte,
mais de partir de cette idée évidente que chaque peuple a
son histoire".
Récemment, les programmes
afro-centristes ont commencé à se répandre dans les
écoles secondaires publiques : c'est la preuve de la place croissante
que prend l'idéologie du groupe de travail de la commission citée
auparavant.
Dans la plupart des cas, les programmes
afro-centristes se servent d'un ensemble de textes appelés "Essais
fondamentaux en études afro-américaines" conçu par
le psychologue scolaire Asa Hilliard et d'un livre écrit par John
Henrik Clark qui traite des sciences sociales.
Quelles sont les idées fondamentales
que développent ces programmes éducatifs afro-centristes
:
1) nécessité de la
recherche d'une identité culturelle par le biais de l'histoire des
peuples africains. L'argument afro-centriste repose sur la proposition
que l'Egypte ancienne était un pays noir africain. Selon John Henrik
Clark, je cite : " l'Egypte a donné naissance à ce qui s'est
appelé par la suite la civilisation occidentale, bien avant la grandeur
de la Grèce et de Rome. Après le déclin de l'Egypte,
des empires magnifiques prirent naissance en Afrique de l'Ouest, en particulier
au Ghana, au Mali et au Niger. D'autres essais de ce genre avancent que
l'Afrique a vu naître les sciences, les mathématiques, la
phylosophie et les arts et que l'Europe a volé sa civilisation et
entrepris par la suite, une campagne tendancieuse visant à donner
de la société et des peuples d'Afrique une image déformée".
Martin Bernal, professeur à
l'université de Cornell, et auteur de "Black Athena", défend
vigoureusement la thèse de l'influence de l'Egypte noir sur la Grèce.
2) Après l'histoire de l'Egypte, les afro-centristes enseignent aux enfants noirs celle des glorieux empereurs de l'Afrique de l'Ouest, des vastes territoires sur lesquels ils régnaient, de la civilisation qu'ils avaient crée. Selon ces idéologues afro-centristes, Pythagore et Aristote sont accusés d'avoir dérobés aux savants noirs égyptiens leurs mathématiques et leurs phylosophie.
Ces deux théories constituent
le pilier de base des théories afro-centristes. Certaines autres
vont jusqu'à prôner que l'esprit des afro-américains
fonctionne de façon génétiquement différente
de celui des blancs, qu'il faut insérer dans l'éducation
afro-centriste les rites, le rythme et le rap.
L'afro-centrisme est arrivé
à une telle popularité aux Etats-Unis que les prénoms
musulmans donnés aux nouveaux-né New-Yorkais sont plus nombreux
que les prénoms chrétiens.
On s'en doute, ces théories
afro-centristes sont fortement contestées par les historiens et
les sociologues américains, qui refutent catégoriquement
l'idée d'une Egypte noire qui aurait donné naissance à
la civilisation occidentale.
Il faut savoir également
que l'idée d'un rapprochement culturel vers l'Afrique était
déja combattu par certains leaders noirs américains. Citons
en deux : Frederick Douglass, le premier grand leader noir américain,
répudiait en 1886 toute identité africaine et Martin Luther
King déclarait : je cite : "Le Noir aux Etats-Unis est un américain,
nous ne savons rien de l'Afrique".
Nous pouvons donc nous rendre compte
des controverses qui entourent ces théories et ces programmes afro-centristes.
Je pense qu'il serait intéréssant
de poser au moins deux questions auquelles on pourrait tenter de répondre
lors du débat qui va suivre :
1) Est-il vrai que des enfants noirs qui n'ont que de vagues notions de leur passé africain puissent apprendre plus facilement la culture africaine que la culture américaine à laquelle ils sont quotidiennement confrontés ?
2) Pensez-vous que les enfants noirs américains obtiendront de meilleurs résultats si on leur apprend que tout ce que le monde a de positif a trouvé son origine en Afrique et que l'Egypte donna naissance aux mathématiques, aux arts ....?
Pour terminer, j'aimerais vous parler
brièvement de la musique noire américaine qui a souvent développé
et soutenu des idées militantes.
Dans les années soixante
et septante, Charles Mingus, John Coltrane, Gil Scot Heron et les Last
Poets joueront un rôle important dans la nouvelle prise de conscience
noire américaine. A cette époque, des organisations comme
les Black Panthers et les Black Powers menaient le combat des noirs américains
pour l'égalité.
Aujourd'hui, c'est à travers
le RAP que les jeunes reconnaissent une véritable prise de position.
Beaucoup de groupes de RAP ont adopté les théories afro-centristes.
Un des groupes phares de l'afro-centrisme
fut X Clan. Ils ont crée le "Blackwatch mouvement" dont le but est
de faire passer la religion au second plan et de rassembler les origines
en premier lieu : la religion étant pour eux synonymes de division
au sein de la communauté noire américaine.
On remarque ici l'influence qu'a
eu Malcom X sur un groupe comme X Clan. En effet, c'est en Juin 1964 que
Malcom X décida de changer le nom de la Mosquée musulmane
en Organisation pour l'unité afro-américaine, afin
de regrouper les noirs américains indépendamment de leur
religion. La philosophie de X Clan est basée sur des livres comme
"Black Athena" de Martin Bernal ou "L'origine africaine de la civilisation"
de Cheik Anta Diop qui expliquent que la civilisation moderne n'est pas
née en Grèce mais en Egypte.
Chuck D, chanteur du groupe Public Ennemy, parle de l'afro-centrisme en ces termes : je cite : "La différence entre blancs et noirs est sans fondement, elle est instauré par les gens qui veulent rester au pouvoir. Il n'y a personne sur cette planète qui soit 100% noir ou 100% blanc. Si le groupe prône l'afro-centrisme, c'est uniquement parce que nous vivons dans une structure qui favorise les blancs. En ce moment, il faut que nous nous accrochions à notre intégrité pour nous défendre. Le fondement, c'est que le blanc vient du noir et que l'Afrique n'est pas le Tiers-Monde mais le Premier Monde, le berceau de l'humanité"
KRS One, fondateur avec Scott La
Rock de Boogie Down Productions, insiste sur l'importance de l'éducation
: je cite " Ce qui manque à la jeunesse noire, à savoir l'estime
de soi, les occasions créatives et les perspectives viennent des
faiblesses du système scolaire. Hors de la classe, ils sont soumis
aux coupures de budget des programmes pour la jeunesse.
Si vous arrachez son identité
à un jeune, il ne lui reste plus rien. Ce vide se remplit de son
environnement. Si cet environnement est froid, négatif et violent,
il deviendra lui aussi froid, négatif et violent ".
Il est évident que ces deux exemples ne peuvent pas suffire à résumer tous les messages véhiculés à travers le RAP, mais ils prouvent en tout cas qu'il s'agit là d'une musique qui, tout comme le Jazz, prend position à travers des textes engagés.
Pour conclure, je citerai une phrase
écrite par un de mes amis : "La connaissance apporte la sagesse,
et la sagesse élimine les faiblesses".
Cette phrase aurait sans doute été
adopté par Malcom X, tant le combat pour lutter contre l'ignorance
lui tenait à coeur.

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier