Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Mali X


ANALYSE ECONOMIQUE  ET SOCIALE

L’occupation de l’église Saint-Bernard à Paris, par des immigrants africains en majorité maliens et les expulsions collectives de clandestins à destination de Bamako ont attiré l’attention sur l’extrême dénuement de la région dont la plupart des Maliens qui quittent leur pays sont originaires.
Cette région située autour de la ville de Kayes, où la France a promis de s’impliquer fortement, n’est toutefois pas représentative d’un pays dont l’économie a retrouvé un dynamisme certain depuis la dévaluation du franc CFA.
Certes, le Mali reste l’un des pays les plus pauvres du monde, mais il est également devenu le premier producteur de coton au sud du Sahara, avec une production qui devrait s’élever, pour la campagne 1996-1997, à 450 000 tonnes de coton-graine et à 167,7 tonnes de coton-fibre. Cette production, dont une bonne part est égrenée sur place dans les unités de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT), a procuré au Mali, en 1996, 56,6% de ses recettes d’exportation. La deuxième source de devises du pays est l’or, extrait par orpaillage ainsi que dans les mines de Siama. La début de l’extraction sur le site de Sadiola, justement situé dans la région de Kayes, permettra de doubler la production annuelle, qui doit atteindre 18 tonnes en 1997 et rapporter 60 milliards de francs CFA.
Sur la plan de l’agriculture vivrière, le pays est devenu autosuffisant en riz grâce à la remise en service des systèmes d’irrigation de l’ancien Office du Niger. L’élevage malien, comme celui d’autres pays du Sahel, a bénéficié de la dévaluation du franc CFA : du bétail sur pied est exporté vers les pays côtiers.
L’enclavement du Mali et la faiblesse du secteur  industriel le rendent toutefois particulièrement vulnérable face à l’ouverture des frontières prévues dans le cadre de l’Union économique et monétaire des états d’Afrique de l’Ouest. Le doublement par une route du chemin de fer reliant Bamako à Dakar et la création d’une liaison terrestre entre Kayes et Nouakchott devraient permettre de ne pas dépendre du seul flux en provenance de Côte d’Ivoire.
L’Alliance démocratique malienne du président Alpha Oumar Konaré et du premier ministre Ibrahim Boubakar Keita part favorite dans la course électorale qui s’échelonnera tout au long du premier trimestre 1997. Elle peut se prévaloir des bons résultats économiques évolués plus haut mais également du retour de la paix dans le nord du pays où les mouvements touareg et songhaï, qui s’affrontaient, ont déposé les armes.
 

1997

Le Mali passera t’il cette année le cap des 500 000 tonnes de coton-graine récoltées ? Plus que l’issue d’une crise politique interminable, c’est la grande question qui intéresse le pays. L’excellente santé de la filière coton tire l’économie du pays vers la haut. On s’attend pour 1997 à un taux de croissance de 6%, alors que l’inflation a été maîtrisée.
Les régions productrices de coton, au sud-est du pays, connaissent une réelle prospérité. En conséquence, les surfaces ensemencées s’étendent dans toute la partie méridionale. Dorénavant, le Mali rêve d’une filière rizicole tout aussi prospère, d’où un ambitieux programme de relance du vieil Office du Niger du temps de la colonisation.
Autre secteur dynamique : les mines : le gisement aurifère de Sadiola, dans la région de Kayes, est désormais en exploitation, les exportations de métal jaune sont passées de 6,6 à 16 tonnes entre 1996 et 1997 et la prospection se poursuit sur l’ensemble du territoire.
L’existence de ces filières formelles, source d’importantes recettes fiscales, a permis à l’état malien de limiter le déficit budgétaire et d’honorer ses échéances internationales.
En contrepartie, le FMI a accordé un nouveau prêt d’ajustement structurel renforcé de 90 millions de dollars. La politique de rigueur budgétaire aurait été encore plus efficace si les finances de l’état n’avaient été lourdement grevées par les scrutins législatif et présidentiel. L’élection des députés a dû être annulée et de nouveau organisée, par manque de préparation. Pour protester contre ces conditions déplorables qu’elle estimait résulter de la volonté délibérée du gouvernement, l’opposition est entrée en dissidence, refusant de participer à l’élection présidentielle  et organisant un boycottage actif qui a donné lieu à de graves incidents.
Le président Konaré a donc été réélu à la quasi-unanimité, faute d’adversaire sérieux, et dispose au Parlement d’une majorité écrasante. Si le contentieux entre majorité et opposition n’était toujours pas réglé fin 1997, les signes de détente se sont multipliés.


Il faut savoir qu’au Mali plus de 130 000 familles travaillent sur les plantations de coton ; chaque année, de nouveaux paysans maliens se convertissent à la culture cotonnière : s’ils le font, c’est parce qu’ils y trouvent une source de revenus ; mais aussi car elle les fait rentrer en zone CMDT, compagnie malienne qui dispose du monopole d’achat du coton-graine dans la quasi-totalité des régions cotonnières.
Détenue à 80% par l’état malien et à 20% par la Compagnie française pour le développement des fibres textiles (CFDT), la CMDT régente toutes les activités agricoles de Kita à Sikasso. Des ONG lui reprochent un totalitarisme qui bloque certaines initiatives, et les paysans font remarquer qu’elle ne paie aux producteurs qu’une fraction du prix du coton sur le marché mondial. La compagnie malienne fournit des insecticides et des engrais à crédit, elle entretient les pistes afin de pouvoir envoyer ses camions dans les villages, fournit des semences de maïs et conseille les femmes quand elles cherchent à diversifier leurs sources de revenus. Elle alphabétise aussi les adultes.


Le temps où, dans chaque village, un agent de la compagnie servait de tuteur, est révolu. Des associations villageoises se sont formées, à l’instigation de la CMDT. Elles calculent pour les paysans les surfaces consacrées au coton et les besoins en engrais et en insecticides. Chaque année, une partie du surplus monétaire dégagé par la récolte est consacré à un projet collectif : les salles d’alphabétisation par exemple.
Certains villages dégagent jusqu’à 10 tonnes d’excédents de céréales : le maïs et le mil sont alors vendus à prix avantageux à d’autres villageois qui manqueront de grain en période de soudure.
Le village de Kourouma compte 2268 habitants, une école, un dispensaire avec un médecin à plein temps. L’eau coule aux fontaines toute l’année grâce à une pompe solaire et la caisse villageoise a dans ses coffres 50 millions de francs CFA (500 000 francs français), fruit des économies des paysans, qui peuvent y emprunter. Ce village est un village modèle, où les rendements de coton sont le double de la moyenne nationale. Les plus gros fermiers qui cultivent quelques dizaines d’hectares ne se plaignent pas du prix que paie la CMDT tant l’affaire est profitable. La compagnie n’encourage pas la monoculture de coton : elle fait pression pour qu’un minimum de 1/3 des surfaces cultivables soit consacré au coton et déconseille formellement de renouveler la culture deux années de suite sur la même parcelle.

1998

Le blocage persistant de la situation politique n’a guère influé sur l’activité économique. Depuis le boycottage des élections de 1997, l’opposition n’a pas renoué la dialogue avec le pouvoir, une situation que l’opinion malienne traite avec une indifférence croissante. Le Mali a conforté, lors de la campagne  1997-1998, sa place de premier producteur de coton en Afrique subsaharienne avec une récolte de 522 000 tonnes, record absolu depuis l’introduction de cette culture dans la région. La réussite de la filière malienne a pour l’instant permis au gouvernement de tenir tête aux demandes de la Banque mondiale, qui voudrait bien voir privatiser la Compagnie malienne de développement textile, dans laquelle l’état est majoritaire, le reste du capital étant détenu par la CFDT, compagnie publique française présente dans de nombreux pays de la région.
On a enregistré des progrès en matière de culture de riz avec la poursuite de la rénovation des infrastructures d’irrigation de l’ancien Office du Niger, qui a permis au pays d’être largement autosuffisant (en 1997, le pays a produit 663 000 tonnes pour n’en consommer que 384 000). Le secteur industriel ne partage pas le même dynamisme. Le tissu reste très fragile, à la merci des importations en provenance des pays côtiers, de plus en plus compétitives avec l’adoption d’un tarif douanier commun à tous les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.
Les efforts en matière sanitaire et scolaire restent insuffisants dans un pays profondément déscolarisé. L’émigration est menacée dans la mesure où les principales destinations, la France et la Côte d’Ivoire, ont manifesté, chacune à leur manière, leur peu d’empressement à accueillir de nouveaux arrivants, voire leur désir de renvoyer chez eux les Maliens déjà établis. Certes, la France participe à des projets de développement dans les bassins d’émigration, essentiellement à l’ouest du pays, dans la région de Kayes, mais les responsables maliens s’inquiètent de l’éventuel tarissement de la formidable source de devises que représentent jusqu’ici les transferts de fonds de travailleurs émigrés en direction de leur village d’origine.

1999

Le vibrant hommage rendu à la démocratie malienne par le chef de la diplomatie américaine, Madeleine Albright, le 19 octobre 1999, fait partie des exercices obligés pour tout dirigeant occidental de passage à Bamako. Mais cette figure imposée ne suscite plus aucun écho au sein de la société malienne, qui fait les frais depuis deux années des querelles interminables de sa classe politique.
L'annonce du président Alpha Oumar Konaré de son départ à l'issue de son actuel mandat en 2002, en application de ]a Constitution, n'a provoqué de débat que parmi les états majors des partis. Même la décision présidentielle, fin septembre, de commuer la condamnation à mort de l'ancien dictateur Moussa Traoré en détention à perpétuité a été accueillie dans l'indifférence.

Les inquiétudes se situent ailleurs. Des localités à l'extrême-ouest du pays et au nord de la capitale ont été le théâtre d'affrontements meurtriers entre communautés à la suite de litiges portant sur le partage de l'eau, des terres ou des responsabilités communales. L'armée a dû mettre en place un dispositif serré afin de ramener le calme dans ces zones. Les coupures continuelles de courant ont frappé indifféremment Bamako, Kayes ou Mopti et, en juin, de nombreux habitants de la capitale ont dressé des barricades pour exprimer leur exaspération. A leurs yeux, la mauvaise gestion de la société Energie du Mali (EDM) a dépassé les limites du supportable. Il faudra vraisemblablement patienter jusqu'au milieu de 2001 pour voir rétablie, de façon convenable, l'électricité à Bamako, c'est-à-dire après l'achèvement de ]a centrale électrique de Manantali, dans la province de Kayes.
Pour ne rien arranger, l'Etat malien est confronté à des pertes financières considérables dans la filière coton, qui constitue la première ressource d'exportation. La chute des cours mondiaux de cette matière première a entraîné un manque à gagner pour le pays, en 1999, de 600 millions de francs. On apprend, de surcroît, que des malversations ont été constatées au sein de la Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), chargée de la filière. L'année aura, au moins, été riche en révélations sur le système de corruption devenu tentaculaire. Un rapport d'experts du Fonds européen de développement (FED) a ainsi dénoncé le détournement de ses concours au Mali. Le chef de l'Etat a choisi de reprendre l'initiative en faisant passer au peigne fin l'ensemble des comptes publics depuis 1992.

2000

Un mot d'ordre: sus aux profiteurs ! Le chef d'une formation politique de la mouvance présidentielle, Mamadou Biaise Sangaré, a été écroué pour « détournements de fonds publics » ; un haut responsable de la Compagnie malienne pour le développement textile (CMDT, un pilier de l'économie nationale), Abou Berthé, a été condamné à mort pour des motifs analogues: dans son quatrième rapport, publié en juillet 2000, la Commission malienne anticorruption (officielle) détaille les dysfonctionnements de sociétés publiques, ministères, collectivités locales ou centres hospitaliers et les turpitudes de plusieurs agents publics de haut rang. En s'accélérant, ce nettoyage des écuries d'Augias pourrait finir par balayer l' Alliance pour la démocratie (Adema), le parti du président Alpha Oumar Konaré, l'initiateur de cette opération « mains propres »...

Le Mali voit sa place de premier producteur africain de coton lui échapper. En effet, une dégringolade de quelque 50 % de la production est attendue pour la campagne 2000-2001. Exaspérés par la diminution continue des prix au producteur pratiqués par la CMDT, les paysans ont souvent préféré réduire leurs cultures d'« or blanc », en privilégiant les céréales. Mais même mise en difficukté par des cours mondiaux déprimés et des producteurs démobilisés, l'omniprésente CMDT devrait être l'entreprise publique la moins difficile à privatiser durant l'année à venir.

Le bond du secteur aurifère vient, en partie, compenser le désarroi qui entoure la filière coton. Selon la direction malienne de la géologie et des mines, le pays pourrait se hisser au troisième rang des producteurs de métal jaune sur le continent africain d'ici à la fin de 2001. La seule exploitation de la mine de Morila (au sud de Bamako), récemment découverte, devrait procurer 110 millions de francs de dividendes annuels à l'Etat.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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