Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Mali XI
ANALYSE DES EVENEMENTS DE 1982 à 1997

1982-1983 :

Le Mali (7,2 millions d'habitants) dispose d'un très grand avantage naturel: la grande vallée du fleuve Niger. Relativement riches, les sols alluviaux y sont chaque été inondés par la crue. C'est dans cette zone sahélienne un privilège exceptionnel et on pourrait transformer ce "delta intérieur du Niger" (ou Macina) en une région de production agricole intensive. C'est surtout dans cette vallée que les cultures du coton et des arachides ont été développées à l'époque coloniale et que de grands travaux de contrôle des eaux et d'irrigation ont été entrepris sous la direction des colonisateurs.

En dépit de ces potentialités considérables, la situation économique du Mali est très mauvaise. Depuis son indépendance en 1960, une série de coups d'État militaires a porté au pouvoir des dirigeants qui ont tenté plusieurs expériences "socialistes" successives basées sur la collectivisation de l'agriculture et des méthodes de gestion étatique particulièrement contraignantes et inefficaces. Elles n'ont pas empêché le développement de la corruption, dont les militaires marxistes ont été les premiers bénéficiaires. Les mouvements de protestation, notamment ceux des lycéens et des étudiants, ont été réprimés dans le sang. Un grand nombre de Maliens se sont enfuis à l'étranger, notamment en Côte-d'Ivoire. Malgré l'aide des États communistes européens, l'expérience du "socialisme malien" qui, comme la Guinée, avait voulu rompre avec l'ancienne puissance coloniale, se solde par un bilan de faillite. A partir de 1970, les dirigeants maliens ont fait de nouveau appel à l'aide française et à partir de 1980 à celle de la Côte-d'Ivoire qu'ils avaient pourtant amplement dénoncée comme le symbole de la soumission à l'impérialisme.

1983-1984 :

Sous la houlette du Fonds monétaire international (FMI), le Mali (7,5 millions d'habitants) exécute depuis 1982 un programme de redressement économique et financier qui comporte trois volets: refonte du secteur d'État dont les entreprises sont très déficitaires, libéralisation du circuit céréalier, assainissement des finances publiques. Si le responsable du programme FMI - reconduit jusqu'en 1985 - tirait en 1983 un "bilan largement positif dans l'ensemble", il faut souligner que l'austérité et la privatisation ont touché en premier lieu les paysans et les couches urbaines les plus modestes, pour qui ce libéralisme a signifié avant tout une flambée des prix et des licenciements.

Cependant, le régime militaire dirigé par Moussa Traoré n'entendait pas laisser s'exprimer la moindre protestation. Par exemple, depuis mars 1983, l'attribution d'une bourse ou d'un emploi dans la fonction publique est liée à l'appartenance à l'organisation de jeunesse du parti unique.

Traversé par la vallée du Niger, ce pays dispose d'un atout naturel qui en fit un grenier de l'Afrique occidentale. Mais sa production agricole reste dominée par les cultures de rente héritées de l'ère coloniale (coton, arachide) et le déficit vivrier est aujourd'hui le double de celui prévu par le Plan. Deux millions de personnes étaient touchées par la sécheresse en 1983 et 1984, en particulier dans le Nord-Est du pays (Gao, Tombouctou), mais aussi dans les régions de Kayes, Ségou et Mopti. Dans les zones sinistrées, l'absence d'écoles, les dispensaires désertés, pouvaient laisser croire à un "dépérissement de l'État".

En novembre 1983, le Mali et la Haute-Volta sont convenus de soumettre leur différend frontalier à la Cour internationale de justice de La Haye, s'engageant à respecter son verdict. Cela a conduit la Haute-Volta à lever son hypothèque sur la rentrée du Mali dans l'Union monétaire ouest-africaine (UMOA). Mais cette réintégration du Mali dans la zone franc devrait être échelonnée, vu l'état de délabrement financier du pays. L'accord d'adhésion à l'UMOA a ainsi été signé le 17 février 1984, mais aucune date n'a été fixée pour le remplacement du franc malien par le franc CFA.

1984-1985 :

C'est dans un contexte financier très difficile - fort endettement, déficit de la balance commerciale - que le Mali (7,7 millions d'habitants) du général Moussa Traoré a rejoint l'Union monétaire ouest-africaine (UMOA): depuis le 31 août 1984, le franc CFA a remplacé le franc malien. En dépit de l'annonce d'augmentations de salaires en 1985, le secrétaire général de l'Union nationale des travailleurs maliens (UNTM), centrale unique, a déclaré que la vie était "devenue intenable" pour les travailleurs depuis l'entrée du pays dans l'UMOA. Du reste, M. Bandiougou Doucouré, le ministre des sociétés d'État qui était aussi membre du bureau exécutif de l'UNTM, a été exclu de ce dernier dès avril 1984.

La thérapeutique du Fonds monétaire international (FMI), administrée au Mali de 1982 à mai 1985, a été bien amère. La refonte du secteur d'État et l'assainissement des finances publiques se sont traduits par plusieurs milliers de licenciements dans les sociétés d'État (SOMIEX, COMATEX, Air Mali, OPAM, SONATA), les chemins de fer et la fonction publique. La hausse des prix des biens de première nécessité et la multiplication de contributions obligatoires au titre de la "solidarité nationale" ont concouru à isoler le pouvoir dont les remèdes ne pouvaient satisfaire que l'armée et les commerçants privés.

Naguère la vallée du Niger avait fait du Mali le grenier de l'Afrique occidentale. Au début de 1985, la libéralisation du circuit céréalier et la vérité des prix à la consommation, prônées par le FMI, n'ont toujours pas résolu, loin de là, les excès bureaucratiques passés, d'autant que le régime militaire n'est pas prêt à laisser s'organiser la paysannerie en associations ou coopératives ; et en 1984, alors que le concept de "stratégie alimentaire" - visant à l'autosuffisance - devait connaître un début d'application dans ce pays, le déficit céréalier a dépassé, avec 481 000 tonnes, celui des années 1973-1974. Le bétail, qui représente 34% des recettes d'exportation, a été décimé à 80% dans certaines localités. Les aléas climatiques n'expliquent pas tout et les discours ne peuvent faire oublier que la production agricole reste dominée par les cultures de rente: avec 140 000 tonnes de coton, le Mali était en 1984 le troisième producteur africain.

Le Mali est resté très dépendant de l'extérieur. Les concours financiers de la France en 1984 équivalaient à environ 40% du budget de fonctionnement. Mais les bailleurs de fonds se sont montrés réservés bien que le FMI ait fait du Mali un pays test sur le continent africain. Douteraient-ils eux-mêmes de l'efficacité de la perfusion?

1985-1986 :

Le conflit éclair (25 au 29 décembre 1985) qui a opposé le Mali au Bourkina a marqué la vie politique de ce pays dirigé depuis 1968 par le général Moussa Traoré, à la tête du Comité militaire de libération nationale (CMLN) et de l'Union démocratique du peuple malien (UDPM), parti unique. Pourtant, en 1983, les deux pays s'en étaient remis à la Cour internationale de justice de La Haye pour régler leur litige frontalier et ils entretenaient de bonnes relations qui avaient facilité le retour du Mali dans l'Union monétaire ouest-africaine (UMOA) en 1984. Le président Traoré et son gouvernement ont tiré le plus grand avantage de cet affrontement qui a suscité un surprenant élan national en leur faveur, alors que le climat social était particulièrement tendu au Mali suite au blocage des salaires dans le secteur public. Tandis que les deux pays achevaient d'en découdre, les autorités maliennes en ont profité pour dénoncer notamment le Syndicat national de l'enseignement et de la culture (SNEC), accusé de collusion avec le Bourkina, et pour lancer en janvier 1986 une campagne d'intimidation et de répression (arrestations et détentions prolongées arbitraires).

Soumis depuis 1982 à la thérapeutique du FMI (un troisième accord de confirmation couvre la période novembre 1985-mars 1987), le Mali n'en finit pas de guérir. Certes, le budget 1986 a été arrêté en équilibre à 69 milliards de francs CFA mais le chef de l'État, avec le FMI, a dû reconnaître en mars la persistance d'importants déséquilibres financiers et économiques en dépit des sacrifices exigés: licenciements dans le secteur public, baisse des dépenses sociales, forte hausse des prix (jusqu'à 100%) avec le retour dans l'UMOA. Alors que la petite paysannerie est aux abois, une couche de nouveaux riches se développe: commerçants profitant de la libéralisation des circuits céréaliers, fonctionnaires corrompus au sein d'une administration de plus en plus inefficace.

La chute des cours du coton a entraîné en 1986 un manque à gagner de 20 milliards de francs CFA, malgré une récolte record de 175 000 tonnes. Les pluies assez tardives ont pourtant permis une amélioration sensible de la production vivrière après le déficit catastrophique de près de 500 000 tonnes en 1984-1985. Dans le cadre d'une politique d'investissements plutôt modérée (8 milliards de francs CFA sur les 42 milliards prévus en 1986) - en raison des incertitudes politiques -, le Mali est resté très dépendant des bailleurs de fonds étrangers au premier rang desquels se trouve la France.

1986-1987 :

Depuis le coup d'État qui a renversé Modibo Keïta en 1986, le général Moussa Traoré dirige le Mali, à la tête du Comité militaire de libération nationale et de l'Union démocratique du peuple malien (UDPM), parti unique. Si le chef d'État malien peut se réjouir du règlement du litige frontalier avec le Bourkina par la Cour internationale de La Haye (décembre 1986) et de l'adoption en 1987 de la Charte d'orientation nationale par un congrès extraordinaire de l'UDPM, l'année a été marquée par un profond mécontentement social (grèves en décembre 1986). Autre ombre au tableau: les expulsions massives de travailleurs émigrés maliens d'Algérie, du Nigéria, de Lybie et... de France avec le scandale du charter affrété à la demande du ministre français de l'Intérieur, Charles Pasqua.

En 1986, le ralentissement de l'inflation et la progression du produit national brut (+13,3%) n'ont pas suffi à sortir le pays du marasme. Cette situation est liée au poids croissant de la dette et à la chute brutale du cours du coton, principal produit d'exportation. Cet effondrement a entraîné un important déficit de la balance commerciale, malgré les récoltes exceptionnelles (180 000 tonnes) de ces deux dernières années, dues au retour des pluies. L'invasion des sautériaux a par ailleurs limité les espoirs d'une bonne campagne agricole 1986-1987. L'économie du pays n'est maintenue à flot que par des financements extérieurs qui équivalent à 30% du produit national brut, contre moins de 20% en 1982.

En remaniant le gouvernement en février 1987, le chef de l'État a exprimé sa volonté de libéraliser l'économie, conformément au souhait du FMI qui intervient au Mali depuis 1982. Mais avec les exigences de celui-ci, la marge de manoeuvre de Moussa Traoré a diminué. Les déséquilibres financiers tardent à se réduire ou s'aggravent, et l'Union nationale des travailleurs maliens (UNTM), centrale unique traditionnellement acquise au régime, mène l'action contre les licenciements massifs, le démantèlement du secteur public et les retards de paiement de salaires, qui atteignent plusieurs mois. Cela explique peut-être la création d'un poste de Premier ministre, occupé par Mamadou Bembélé depuis juin 1986.

Moussa Traoré compense la vacuité de sa politique intérieure par une intense activité diplomatique, tous azimuts. Elle se manifeste dans les pays arabes, en particulier ceux du Maghreb où le chef d'État malien sert de médiateur dans le conflit saharien. Moussa Traoré entretient aussi d'excellents rapports avec les bailleurs de fonds occidentaux, au premier rang desquels se situe la France dont il a accueilli le chef d'État en novembre 1986, après avoir visité quelques mois plus tôt la Chine, la Corée du Nord et l'URSS.

1987-1988 :

Depuis 1968, le général Moussa Traoré préside aux destinées de ce pays plongé dans un marasme économique profond et dont le climat social s'est tendu dans les villes en 1988 en raison des contraintes de plus en plus pressantes du FMI, qui intervient depuis 1982.

En mars 1988, lors du IIIe congrès de l'UDPM (Union démocratique du peuple malien, parti unique), le général Amadou Baba Diarra, souvent considéré comme le "numéro deux" du régime, ainsi que d'autres dignitaires ont été écartés. Les grèves et manifestations de février et de mars 1988, lancées par le Syndicat national de l'enseignement et de la culture (SNEC), suivies d'arrestations, ont traduit le malaise permanent de fonctionnaires dont les salaires sont payés avec des mois de retard.

Le plan de redressement du FMI, fondé sur la restructuration d'un secteur public fortement endetté, la réduction des dépenses sociales, la libéralisation du marché des céréales (dont les prix se sont envolés avec le déficit de la campagne agricole 1987-1988) laissaient craindre au régime une explosion sociale. L'Union nationale des travailleurs maliens, centrale unique qui soutient le chef de l'État, a bien du mal à faire admettre les milliers de licenciements du secteur étatique (un tiers des effectifs de la Banque nationale de développement du Mali - BDM -, par exemple). En dépit de ces mesures draconiennes, les déséquilibres financiers persistent, à cause, notamment, de l'effondrement des cours du coton depuis 1985: le budget 1988 a été arrêté à 112 milliards de francs CFA de recettes pour 146,5 de dépenses et la dette extérieure s'est alourdie. Dans ce contexte, la lutte pour la moralisation de la vie publique dont se réclame l'UDPM laisse l'opinion sceptique en dépit de neuf condamnations à mort pour corruption en décembre 1987.

La normalisation des relations avec le Burkina Faso voisin, l'engagement accru de la France par le biais de la Caisse centrale de coopération économique (CCCE) en 1988 et la remise de la dette envers la RFA ont été de maigres consolations pour le général Traoré qui, par son action diplomatique diversifiée (pays occidentaux, monde arabe, pays socialistes) compense difficilement la vacuité de sa politique intérieure.

1988-1989 :

A la tête du Mali depuis vingt ans, le général Moussa Traoré a été élu président de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) le 26 mai 1988. La lutte contre l'apartheid, la Namibie, le différend tchado-libyen, le conflit du Sahara occidental et le problème de la dette l'ont conduit à mener au sein et au-delà du continent africain une intense activité diplomatique.

Pourtant, le remaniement ministériel de juin 1988, en supprimant le poste de Premier ministre, créé deux ans plus tôt, a traduit une concentration du pouvoir entre les mains du chef d'État désormais titulaire du portefeuille de la Défense. L'élection de la liste unique des 82 députés de l'UDPM (Union démocratique du peuple malien, parti unique, 98% des suffrages...) en juin 1988, l'installation en novembre du Conseil économique et social présidé par le général Amadou Baba Diarra, auparavant écarté de la direction du Parti, les mesures de grâce touchant les auteurs encore en vie de la tentative de putsch de 1978, la reconversion du pénitencier de Taoudenit en centre industriel ont marqué la seconde moitié de l'année 1988 qui avait connu à son début une forte agitation sociale, en particulier parmi les étudiants, les enseignants et les fonctionnaires toujours payés avec plusieurs mois de retard.

La persistance de la fraude et de la corruption (en dépit de condamnations spectaculaires et des appels officiels à la moralisation de la vie publique qui laissent sceptique l'opinion malienne), la baisse des concours financiers extérieurs, le bas cours du coton, le poids croissant de la dette (120% du PIB et un service supérieur à 40% des recettes d'exportations) avaient conduit le Mali au bord du gouffre. Conforté par sa désignation à la présidence de l'OUA, le général Traoré a choisi d'accepter, malgré leur prix social, les exigences du FMI (incluant la liquidation de quinze sociétés d'État, dont Air Mali). L'engagement des bailleurs de fonds (notamment la France) encouragés par l'attitude du FMI, le réaménagement de la dette souhaité par le Club de Paris, une campagne agricole 1988-1989 satisfaisante (excédent céréalier sauf pour le riz et 240 000 tonnes de coton) ont été de nature à limiter les graves déséquilibres financiers.

1989-1990 :

C'est en juillet 1989 que le chef de l'État, le général Moussa Traoré, a achevé son mandat à la tête de l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Dirigeant le pays depuis le coup d'État militaire de 1968, il s'est entouré de proches lors du dernier et important remaniement ministériel de juin 1989 qui a consacré un resserrement du pouvoir autour de sa personne. Encore peu sensible aux évolutions vers le multipartisme dans certains pays africains, le Conseil national de l'Union démocratique du peuple malien (UDPM) a confirmé, en décembre 1989, le rôle dirigeant du parti unique, l'opposition restant réduite à la clandestinité.

Bien que les autorités se soient réjouies des résultats économiques de 1989, les fonctionnaires et étudiants ont continué de percevoir salaires et bourses avec retard (grève et fermeture de l'École nationale d'administration en novembre 1989). Les condamnations spectaculaires de 1989 pour détournements de fonds n'ont pas troublé le scepticisme d'une opinion publique malienne sensible à la persistance de la fraude et de la corruption dans le pays. Le FMI guide la politique économique du général Traoré depuis 1982, sans que soit sérieusement pris en compte son coût social: pouvoir d'achat réduit et chômage accru en particulier, dans un contexte d'urbanisation accélérée. La privatisation, à partir d'août 1989, de quatorze importantes sociétés et entreprises d'État dont la Banque de développement du Mali s'est inscrite dans un plan notamment marqué par la restructuration du secteur agricole, la libéralisation des marchés céréaliers et la liquidation d'Air Mali et de la SOMIEX (monopole du commerce). Ces mesures ont été soutenues par les bailleurs de fonds (CEE, France, Pays-Bas, États-Unis et pays arabes) qui, en retour, se sont engagés, en 1989, de façon très significative. La dette publique (125% du PIB) a été réaménagée au Club de Paris en novembre 1989. A ces retombées financières, également liées à l'exercice de la présidence de l'OUA, se sont ajoutées une campagne agricole satisfaisante en 1989-1990, dégageant un léger excédent céréalier et une bonne production de coton. Les gisements d'or de Loulo et de Syama, mis en service en 1990, font des mines un secteur d'avenir. Le déficit budgétaire était pourtant de 57 milliards FCFA en 1989 et le budget 1990, arrêté à 245 milliards FCFA, a prévu un déficit de 15 milliards qui devrait être, comme les années précédentes, largement dépassé.

1990-1991 :

Dans la nuit du 25 mars 1991, l'arrestation du général Moussa Traoré par des militaires, dirigés par le lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré, a mis fin à plus de vingt-deux ans d'un pouvoir sans partage, marqué par le népotisme et la corruption, mais bénéficiant jusqu'au bout de la complaisance des bailleurs de fonds occidentaux et du monde arabe, et de la sollicitude de la Chine et de l'URSS. Depuis trois jours, dans la capitale Bamako et dans les principales villes du pays, la répression féroce de manifestations réclamant multipartisme et démission du chef de l'État avait fait plusieurs centaines de morts. Hostile à toute ouverture démocratique et attaché au parti unique, l'UDPM (Union démocratique du peuple malien), le général Traoré avait répondu par des centaines d'arrestations, puis par les armes aux multiples grèves et aux marches pacifiques massives des 10 décembre 1990, 21 janvier et 3 mars 1991, à l'initiative du Comité national d'initiative démocratique (CNID), de l'Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA), créés en octobre 1990, et de l'Association des élèves et étudiants maliens (AEEM). Magistrats, avocats, élèves, étudiants, femmes ont impulsé ce soulèvement général des villes qui a conduit à la tête de l'État un Comité transitoire pour le salut du peuple (CTSP). Présidé par le lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré, qui est devenu chef de l'État, composé de dix militaires et quinze civils, le CTSP s'est donné trois mois pour préparer une "conférence nationale" dans le cadre d'un multipartisme intégral. Connu pour son intégrité, Soumana Sacko a été nommé chef du gouvernement formé le 5 avril 1991 et comprenant cinq militaires.

Le conflit engagé contre le pouvoir central, en juin 1990, par les Touaregs des régions Nord (Gao, Tombouctou) avait été violemment réprimé (des centaines de morts) par l'armée du général Traoré. Un accord de paix, signé le 6 janvier 1991 à Tamanrasset, sous l'égide de l'Algérie, a prévu un régime spécial pour la région de l'Adrar, et deux représentants touaregs sont entrés au CTSP.

Le Mali, marqué par les retombées sociales des divers accords conclus dans les années quatre-vingt avec le FMI, a connu cependant une amélioration de sa situation économique et financière en 1989-1990: filière coton désormais excédentaire, perspectives favorables pour l'extraction de l'or, reconstitution du cheptel malgré les aléas climatiques, meilleure couverture fiscale en dépit des détournements de fonds des proches de l'ancien président, réduction sensible du déficit budgétaire. Mais un lourd endettement (850 milliards FCFA) a continué d'hypothéquer l'avenir de ce pays qui s'est ouvert à la démocratie.

1991-1992 :

Après le renversement, en mars 1991, du général Moussa Traoré, au pouvoir depuis plus de vingt-deux ans, et dont la dictature s'est achevée dans le sang, le Comité transitoire pour le salut du peuple (CTSP), composé de civils et de militaires et présidé par le populaire lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré, a pu organiser une "conférence nationale", conformément à ses engagements, malgré une tentative de coup d'État le 15 juillet.

Rassemblant 1800 délégués du 29 juillet au 12 août 1991 à Bamako, la Conférence a élaboré un projet de Constitution, un code électoral et une charte des partis, tandis que le Mouvement populaire de l'Azawad (touareg) revendiquait un statut particulier pour les régions du nord du Mali. Un certain malaise au sein des forces armées et les rivalités entre forces politiques civiles ont entraîné plusieurs remaniements ministériels mais n'ont pas empêché le bon déroulement de la période de transition, seulement prolongée de quelques mois.

Le référendum du 12 janvier 1992 a marqué le début d'un marathon électoral achevé le 26 avril avec le second tour de la présidentielle. La participation a été modeste (43,5% au référendum, 30% à 40% aux municipales, environ 25% aux législatives et à la présidentielle). Ancrée à gauche, l'Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA) a remporté d'incontestables succès: un tiers des sièges aux municipales, 76 des 116 sièges à l'Assemblée. Son candidat, Alpha Oumar Konaré, a très largement devancé, avec 70% des suffrages, son ultime adversaire à la présidentielle, Tiéoulé Mamadou Konaté, issu de la fraction conservatrice de l'Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain (RDA). Déçu par ses résultats électoraux (13% des conseillers municipaux, une dizaine de députés, 12% des voix au premier tour de la présidentielle), le Congrès national d'initiative démocratique (CNID) de Mountaga Tall, qui a joué un rôle décisif dans la chute de Moussa Traoré, n'a pas adhéré au pacte républicain unissant les forces démocratiques.

Par ailleurs, le 11 avril 1992 à Bamako, après deux ans de rébellion engendrée par plusieurs massacres de populations touarègues perpétrés par l'armée, les quatre mouvements touarègues ont conclu avec les autorités un pacte national accordant un statut particulier au nord du Mali. Cet accord, fragile, devrait faciliter la tâche du président O. Konaré, investi le 8 juin.

Pendant cette délicate transition démocratique, le Mali, lourdement endetté (2,5 milliards de dollars en 1991, soit plus de quatre fois la valeur annuelle des exportations), a pu compter sur l'appui des bailleurs de fonds traditionnels (CEE, France, Allemagne, États-Unis) pour exécuter son programme d'ajustement structurel.

1992-1993 :

nvesti le 8 juin 1992, le premier chef d'État du Mali élu démocratiquement, Alpha Oumar Konaré, homme de gauche qui dirigea l'Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA), a su conforter son autorité malgré une faible participation au scrutin présidentiel (20%) et de nombreux écueils politiques aggravés par la situation économique précaire du pays.

Le 12 février 1993, à l'issue d'un procès exemplaire pour le continent africain, mais à haut risque pour le nouveau pouvoir tant il entretenait un malaise profond dans l'armée, l'ancien président, le général Moussa Traoré, ses ministres de la Défense, de l'Intérieur et son chef d'État-Major des armées ont été condamnés à mort pour les massacres de mars 1991, qui ont précédé la chute d'une dictature de plus de vingt-deux ans. Les condamnés se sont pourvus en cassation, les autres anciens dignitaires inculpés se trouvant acquittés. Ce verdict de consensus a définitivement tourné la page de la transition conduite par le populaire lieutenant-colonel Amadou Toumanny Touré, promu général.

Mettant un terme officiel à deux ans de rébellion armée, le Pacte national, conclu en avril 1992, entre les autorités de Bamako et l'ensemble des mouvements touarègues a été mis en oeuvre avec l'appui financier de la France. Six cents combattants touarègues devaient être intégrés dans l'armée nationale et d'importants engagements ont été pris reconnaissant un statut particulier au Nord du Mali.

Les nouveaux dirigeants ont su faire face en décembre 1992 à une grève de 48 heures des opérateurs économiques protestant contre l'application de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) et les conséquences d'une politique d'assainissement des sociétés publiques. La relance du programme d'ajustement structurel de l'économie a engendré, au début de 1993, un fort mécontentement parmi la jeunesse active dans le renversement du dictateur Moussa Traoré. Le Congrès national d'initiative démocratique (CNID), influent en milieu étudiant et comptant une dizaine de députés, a rejoint, avec le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP), le nouveau gouvernement formé au mois d'avril, après les graves violences qui ont secoué la capitale. L'opposition de droite regroupée dans le Front de sauvegarde de la démocratie (FSD) a taxé d'hégémonie l'ADEMA, qui, à elle seule, détient la majorité absolue au Parlement.

L'habileté politique et la rigueur du nouveau chef de l'État ont commencé à séduire les bailleurs de fonds dont la France qui devait engager plus de 500 millions FF en 1993 pour consolider "la jeune démocratie malienne", célébrée à Paris en décembre 1992 lors de la visite du président Konaré.

1993-1994 :

"Malgré les tensions économiques et sociales qui ont fait tanguer le bateau Mali en 1993, nous avons pu sauvegarder l'essentiel, la démocratie", a résumé dans son message de Nouvel an Alpha Oumar Konaré, premier président démocratiquement élu en 1992, après une délicate transition de quatorze mois.

Au cours de cette période, le lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré, promu depuis général, avait tenté de faire oublier les vingt-deux ans de pouvoir sans partage du général Moussa Traoré.

Nommé à la tête du gouvernement le 4 février 1994, Ibrahima Boubacar Keïta, un proche du chef de l'État, a su rétablir la confiance et l'unité de l'ADEMA (Alliance pour la démocratie au Mali), parti détenant la majorité absolue au Parlement et dont il est un des piliers. En effet, l'ADEMA, qui jugeait trop consensuels dans la conduite des affaires le Premier ministre précédent Abdoulaye Sékou Sow et le président Konaré lui-même, avait connu une grave crise interne au cours de l'année 1993 entraînant des remaniements gouvernementaux.

Abandonnée, à l'exception d'un représentant des mouvements touarègues, par les autres partis (Congrès national d'initiative démocratique et Rassemblement pour la démocratie, en particulier) qui ont choisi de quitter en février le gouvernement de Ibrahima Keïta, l'ADEMA a dû faire face aux conséquences de la dévaluation du franc CFA, survenue le 12 janvier 1994 (inflation supérieure à 40% en 1994), dans un contexte marqué par une forte pression revendicative des syndicats et de la jeunesse, et à la dégradation de la situation politique au Nord (accrochages à partir de février-mars). Cette dernière était directement liée aux lenteurs de l'application du pacte national signé en avril 1992 par le gouvernement et les mouvements touarègues.

Frappé par une baisse de moitié de ses recettes fiscales, le Mali, qui ne parvenait pas à satisfaire les exigences des bailleurs de fonds, a su renouer avec le FMI et la Banque mondiale qui lui ont accordé, en février 1994, une assistance financière de 1,2 milliard FF pour la période allant jusqu'à 1996.

Ce concours, ajouté à celui de son premier partenaire, la France (600 millions FF prévus pour 1994 après des retards de décaissements en 1993), est apparu d'autant plus nécessaire que la dévaluation avait creusé le déficit budgétaire (830 millions FF estimés en 1994) de ce pays fortement endetté au regard de son PIB et qui a accumulé les arriérés de paiements. En effet, le coton (50% de la valeur des exportations) - dont il est le deuxième producteur d'Afrique après l'Égypte -, l'élevage et l'exploitation encore limitée de l'or n'ont pas semblé devoir suffire à relever les défis lancés à cette jeune démocratie.

1994-1995 :

Dans un contexte délicat né de la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994, le président Alpha Oumar Konaré et le gouvernement d'Ibrahima Boubacar Keita ont dû faire face, d'une part, à la dégradation de la situation politique au Nord, liée au retard de l'application du pacte national conclu avec les Touarègues en avril 1992, et, d'autre part, au malaise de l'armée et de la jeunesse scolarisée.

Traduisant la volonté de dialogue du pouvoir, l'organisation, en août 1994, de concertations régionales sur les problèmes du pays a permis une première trêve sociale: entre octobre et décembre, écoles, lycées et Université ont été rouverts. La décentralisation, fixée à 1996, devrait achever la démocratisation engagée en 1992, malgré une paix sociale fragile.

Nommé, le 26 octobre 1994, ministre des Forces armées dans un gouvernement dominé par l'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema, dirigée par I. Keita), Sada Sy avait opté pour une politique de fermeté, avant de mourir dans un accident en février 1995. Ainsi avait-il dissous, dès la fin de 1994, la Commission des sous-officiers et des hommes de troupe, à l'origine de grèves dans l'armée et la gendarmerie, et engagé, en novembre 1994, une offensive contre les bases du Front islamique armé de l'Azawad (FIAA) de Zahabi, en rupture avec les autres mouvements touarègues. Les autorités ont, par ailleurs, mis fin aux actions des milices du mouvement Ganda Koy (songhaï) contre les populations touarègues et maures, dans le nord du pays. En 1994, les affrontements dans le Nord ont fait des centaines de morts; la situation est donc restée précaire. L'Assemblée nationale a adopté en février 1995 un Code de justice militaire et défini une nouvelle organisation de l'armée.

En maintenant l'inflation peu au-dessous de 30% en 1994 et en réduisant les déficits des finances publiques (de plus d'un tiers pour le budget 1995), le Mali a bien absorbé le choc de la dévaluation. L'aggravation des conditions de vie a cependant encouragé la population des villes en particulier à rejoindre les nostalgiques de l'ancien parti unique, regroupés depuis janvier 1995 dans le Mouvement patriotique pour le renouveau.

Un excédent céréalier de 400 000 tonnes en 1994-1995 lié à une bonne pluviométrie, une récolte de coton exceptionnelle et la bonne tenue des cours, enfin l'essor des exportations de bétail ont amélioré les conditions de vie des ruraux (80% de la population). Les entreprises agropastorales de transformation ont redémarré.

1995-1996 :

En faisant brûler symboliquement un stock d'armes lors de la cérémonie de la flamme de la paix, à Tombouctou, le 27 mars 1996, le président Alpha Oumar Konaré a consacré la normalisation de la situation dans le nord du Mali, où, de juin 1990 à novembre 1994, les affrontements entre combattants touarègues d'une part, armée malienne et, en 1994, combattants songhaï du mouvement Ganda Koy d'autre part, avaient fait des centaines de victimes. Déjà réunis à Tombouctou en juillet 1995, le gouvernement malien, les représentants touarègues et les bailleurs de fonds avaient jeté les bases d'une relance économique du Nord (les deux tiers du pays), nécessitant 200 milliards de francs CFA d'investissements, pour accélérer le retour, prévu sur trois ans, de plus de 100 000 personnes réfugiées en Algérie, en Mauritanie et au Burkina Faso. Plus de 3 000 anciens combattants touarègues et de Ganda Koy se sont retrouvés en cantonnement au début de 1996, puis intégrés dans l'armée et différents projets socio-économiques.

A la veille des élections générales de 1997, sous le contrôle d'une commission nationale électorale indépendante, le président Konaré et le gouvernement d'Ibrahima Boubacar Keïta pouvaient, avec une inflation de 12,4 % et un taux de croissance de 6 % en 1995, se targuer d'avoir bien géré la dévaluation du franc CFA (1994), dont a cependant eu à souffrir la population des villes.

En février 1996 se sont engagées de nouvelles négociations avec le FMI (Fonds monétaire international), après la réussite du plan d'ajustement structurel de l'économie 1992-1995 renouvelé pour trois ans. La restructuration du secteur public a été bien menée, à l'image de l'Office du Niger gérant les eaux et l'aménagement agricole. La balance commerciale s'est redressée grâce à la filière coton (plus de 300 000 tonnes, au premier rang en Afrique subsaharienne), l'élevage et l'exploitation industrielle de l'or dont la production de 6 tonnes par an devrait tripler à échéance de l'an 2000 avec le nouveau site de Sadiola.

Malgré l'effort de réduction des déficits publics, les autorités maliennes ont accordé la priorité à l'éducation (22,5 % du budget 1996), tablant sur un taux de scolarisation de 50 % en 2001. La médiocre campagne agricole 1995-1996 a cependant engendré, dès juin 1996, des pénuries dans le Nord (Gourma).

Pièce maîtresse du gouvernement et disposant de la majorité absolue au Parlement, l'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema), animée depuis septembre 1994 par Ibrahima Ndiaye, a intégré en 1996 l'Internationale socialiste.

1996-1997 :

La préparation des élections générales de 1997 a donné lieu, de septembre 1996 à janvier 1997, à une guérilla parlementaire à propos de la réforme du code électoral et de la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) entre le parti au pouvoir, l'Alliance pour la démocratie au Mali (Adema), membre de l'Internationale socialiste, et une opposition hétéroclite mais déterminée, guérilla entretenue par les avis d'une Cour constitutionnelle jouant pleinement son rôle. La mauvaise organisation du premier tour des élections législatives, le 13 avril 1997, malgré plusieurs reports accordés à la CENI, a servi de prétexte à l'opposition - en passe d'être largement battue - pour discréditer l'ensemble du processus électoral d'un pays remarqué depuis 1992 pour son respect de la démocratie. Malgré l'annulation de ce scrutin, l'opposition a boycotté, à l'exception d'un candidat de second plan, la présidentielle du 11 mai 1997 qui a reconduit le président Alpha Oumar Konaré. La participation a été faible (28,4 %), mais supérieure à celle de 1992, année où A.O. Konaré avait affronté un adversaire de poids. Les arrestations de dirigeants de l'opposition, libérés peu après, à la suite des manifestations du 8 juin, jour de l'investiture du président, ont compromis la participation de celle-ci aux élections législatives des 20 juillet et 4 août 1997 (largement remportées par l'Adema) et aux élections locales reportées à fin 1997 (dont l'enjeu a été accru grâce à une importante réforme en matière de décentralisation créant environ 700 communes contre 19 auparavant). La table ronde de Kayes (région déshéritée de l'Est), en janvier 1997, a traduit la volonté des autorités de régler dans la dignité les problèmes de l'émigration malienne en France (de nombreux Maliens "sans papiers" avaient été expulsés de France avec des méthodes expéditives).

Une exceptionnelle récolte de coton (468 000 tonnes), dont le Mali est le 2e producteur du continent après l'Égypte, et la mise en exploitation en novembre 1996 de la très prometteuse mine d'or de Sadiola (11 tonnes par an pour 124 tonnes de réserves) sont des atouts pour ce pays qui a misé sur l'éducation (un quart du budget) et a maintenu une croissance régulière (autour de 6 %) même s'il a connu de sérieux problèmes d'approvisionnement en énergie.

Le président A.O. Konaré, qui s'est déplacé en Asie, en Europe et en Amérique, a participé aux médiations dans les crises centrafricaine et congolaise en janvier et juin 1997.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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