Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Mali XIII
PRESSE INTERNATIONALE

LE 17 janvier 1987 a été inauguré le Centre de santé de Maréna Diombokou, au Mali. Ce complexe sanitaire important - il comprend une pharmacie, un dispensaire, une clinique maternité, un centre de consultations PMI (protection maternelle et infantile), des logements, un bureau pour le personnel et un centre d'état civil, qui peut aussi servir de salle de réunion ou de cours - est le fruit d'un nouveau type de coopération et d'entraide internationales. Sur un budget total de 668 000 francs français, 511 200 francs ont été fournis par les 407 travailleurs émigrés originaires des villages desservis par le Centre et qui habitent et travaillent en France. Quatre villages sont concernés: Makoyafara, Sabouciré, Madinaconta ainsi que Maréna.

Ce type de coopération entre des villages différents est signe d'un esprit nouveau. Certes, ce n'est pas la première fois. 1986 avait vu l'ouverture du dispensaire de Niamiga, également financé par des travailleurs immigrés en France, regroupant les efforts de ressortissants de neuf villages dans une association intitulée Labancaniouma (1). Mais ce genre d'entente reste encore assez exceptionnelle pour être relevée. L'association, fondée par les ressortissants des villages autour de Maréna, s'appelle Diama Djigui (2) en soninké: l'espoir d'un peuple.

Sans nier l'importance d'un secteur hospitalier adéquat ou d'une activité de recherche bien organisée, les immigrés africains en France sont surtout sensibles à l'absence de soins immédiats pour leurs proches au village. Le dispensaire-maternité de Niamiga construit par l'association Labancaniouma est caractéristique de ce souci. L'idée est née en 1977, lors du retour en vacances au village d'un immigré. Il avait constaté que les problèmes rencontrés par les femmes du village pendant leurs grossesses et lors de l'accouchement n'existaient pas en France où les morts dues à des hémorragies ou à la septicémie sont rares. Il en conclut qu'il fallait construire une clinique et former des villageois à la médecine moderne. Les vieux, réticents envers la "modernisation" française, s'opposèrent à l'idée. Trois années plus tard, rien n'avait changé. Alors en 1981, l'immigré réunit les "jeunes", en France, originaires de neuf villages avoisinants. Ils adhérèrent au projet, fondèrent une association et envoyèrent deux délégués pour faire le tour des villages et vaincre les réticences. Après cinq années d'efforts durant lesquelles 398 ouvriers côtisèrent chacun 3 000 francs, le dispensaire fut inauguré en 1986.

L'association a également payé la formation d'une sage-femme et de deux aides-soignants dont M. Lassana Konaté, devenu chef du Centre. L'institut national de prévoyance sociale du Mali a récemment envoyé un autre aide-soignant dont le salaire est pris en charge par l'État. Bien sûr, des problèmes existent, comme l'insuffisance de l'alimentation en eau (qui affecte tous les villages du secteur) ou les ruptures de stock de médicaments. Mais le bilan de l'année reste encourageant: 105 femmes accouchées dans de bonnes conditions; croissance des consultations pré ou post-natales - indiquant que la confiance progresse, - et plus généralement, entre 200 et 300 visites mensuelles. De plus, sept villages ont choisi chacun deux personnes pour participer à une formation de secouriste et d'accoucheuse traditionnelle. Ces équipes sont prêtes à fonctionner, mais manquent de matériel - les trousses d'équipement de base - qui permettrait à chaque village d'avoir accès aux soins d'urgence.

Mais le dispensaire dépend toujours des cotisations de Labancaniouma en France, et cette précarité financière incite à imaginer d'autres solutions: extension du "soutien" de l'opinion publique française, contribution plus active des ONG, mise en place d'une Caisse mutualiste pour la population de la région.

Notes:
(1) Labancaniouma, M. Mahmadou Coulibaly, 18, rue Bara, 93100 Montreuil.
(2) ADD-CMS, 34, rue Montholon, 75009 Paris.
870401MD2103

EN Afrique, la démocratie gagne du terrain. Au Bénin, un chef de l'État élu succède à un dictateur. Au Togo, le président Eyadema a dû accepter, le 18 mars, le principe de pluralité des partis. Et au Mali, une vieille dictature s'est enfin écroulée à la suite de plusieurs mois de manifestations très durement réprimées. Pour le moment, le pouvoir à Bamako reste aux mains des militaires. Le chemin est sans doute encore long qui mène à l'authentique démocratie, d'autant que cela suppose la solution des graves problèmes de développement.

A la suite de plusieurs jours de violentes manifestations, le président malien Moussa Traoré a été renversé le 25 mars par des militaires organisés au sein du Conseil de réconciliation nationale, dirigé par le lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré, commandant des unités parachutistes. La Constitution a été suspendue et le parti unique, l'Union démocratique du peuple malien (UDPM), dissous.

Les officiers ont rencontré les dirigeants de l'opposition politique qui, tout en se félicitant de la chute du dictateur, ne tiennent pas à voir les officiers accaparer le pouvoir. "Même si l'armée n'était pas intervenue, notre victoire était assurée. L'armée a seulement accéléré le processus", a déclaré Me Demba Diallo, président de l'Association malienne des droits de l'homme et membre du Comité national d'initiative démocratique (CNID).

Depuis les émeutes de janvier, le compte à rebours s'était déclenché pour le régime de M. Moussa Traoré instauré à la suite du coup d'État de 1968 qui avait mis un terme au pouvoir du père de l'indépendance, Modibo Keita. A plusieurs reprises déjà, le Mali avait été secoué par des manifestations antigouvernementales: en 1977, les étudiants et les fonctionnaires descendaient dans la rue aux cris de "A bas Moussa! Modibo au pouvoir!"; au printemps 1980, des grandes manifestations étudiantes avaient été violemment réprimées (1). Mais jamais mouvement n'avait connu une telle ampleur et pour la première fois le pays était secoué par l'aspiration collective à la démocratie.

Une tradition commerçante

IL y était pourtant peu préparé. La tradition de l'empire de Ségou était celle d'un pouvoir autocratique, et celle des Bambaras - dont les Diolas (mot qui signifiait à l'origine "commerçant" en langue bambara) ne sont qu'un avatar - est celle d'un commerce qui remonte à ce qu'on nomme, avec une évidente fierté nationale, les grands empires (celui du Mali aux quatorzième et quinzième siècles recouvrait en partie le territoire du Mali actuel). Dans son histoire, le pays a connu seulement quatre brèves années de pratiques parlementaires à l'extrême fin de la période coloniale et le pays s'appelait encore le Soudan.

Il est conforme à ces traditions qu'un chef d'État autoritaire soit lié, voire se confonde en partie avec les milieux d'affaires, et comme le Mali est pratiquement dénué de toute richesse productive, la seule source de revenus demeure le commerce. Chacun dénonçait la mise en coupe réglée de ce pays pauvre et enclavé du Sahel par la famille au pouvoir. Il n'y avait, dans ce pillage, aucune explication tribale ou clanique; nous étions en présence d'une "affaire de famille" au sens occidental du terme (2).

La femme du président se trouvait à la tête d'une vaste entreprise de rackett, avec l'aide de son frère Abdoulrahman Doua Cissoko, le directeur général des douanes - qui a été tué lors des événements de mars. Chaque fois que le scandale devenait trop voyant, M. Traoré faisait courir le bruit qu'il se séparerait de sa seconde femme au profit de la première. Et puis tout recommençait... La femme du président tenait en main la manne pétrolière sous la forme de licences d'importation d'essence qu'elle distribuait à bon escient - et la liste de ses protégés était connue des ambassades.

Les diplomates, particulièrement ceux de la France, savaient que l'aide extérieure - indispensable pour la survie du pays - contribuait surtout à enrichir les proches du président. Pourtant leur complaisance à l'égard de M. Traoré fut sans limites: ni la prévarication ni les rapports d'Amnesty International - notamment sur les sinistres bagnes de Taoudani (dont la fermeture fut annoncée fin 1988) et de Kidal - ne suscitèrent de différend entre Paris et Bamako. La légère brouille lors de l'élection de M. Mitterrand en 1981 fut vite oubliée: la France continue à apporter jusqu'au bout son assistance à l'armée malienne et à aider, non le pays, mais le pouvoir. En 1985, la Banque mondiale dressait un bilan flatteur de trois années d'ajustement structurel. En 1989, les bailleurs de fonds occidentaux consentirent à une restructuration de la dette extérieure, évaluée aujourd'hui à 2 milliards de dollars.

Mais les bouleversements et les manifestations populaires en Afrique en faveur du pluripartisme amenèrent Paris, notamment lors du Sommet franco-africain de la Baule en juin 1990, à appeler le continent à un effort démocratique. La politique d'ajustement structurel permit aussi de dépouiller le pouvoir en place de ses privilèges exorbitants sur les ressources du pays (3). M. Traoré tente bien de se servir de ces pressions pour dénoncer les "manipulations internationales"; il essaya, notamment lors du conflit de frontières avec le Burkina-Faso, en décembre 1985, de faire vibrer la fibre nationaliste, mais cette fois-ci sans grand succès: le dénuement total de la société où le taux d'analphabétisme dépasse 80 % et où l'espérance de vie est de quarante-huit ans, était imputé par tous à vingt années de dictature.

Dans ce contexte où la débrouille l'informel comme disent les chercheurs - est le remède universel, le pouvoir multiplia les erreurs. En décembre 1990, le gouvernement eut la fâcheuse idée de vouloir faire payer patente à tout le petit commerce informel, favorisant ainsi les maisons établies, protégées par l'État, au nom de l'ordre et de la salubrité publique. Des protestations de femmes - principaux agents de ce petit commerce - le contraignirent à rapporter cette mesure. Une seconde manifestation, politique celle-là, eut lieu le 10 décembre en faveur du multipartisme et d'élections libres. En octobre des opposants avaient eu l'habileté d'utiliser la loi de 1901, jamais abolie, pour crées trois associations: l'Association des étudiants et des élèves du Mali (AEEM); le Comité national d'initiative démocratique (CNID) et l'Association pour la démocratie au Mali (ADEMA). La première regroupe les scolaires, la deuxième est radicale, tandis que la troisième est modérée et réformiste. Ils avaient obtenu le soutien de l'Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM), le syndicat unique, dans leur lutte pour le multipartisme.

Le 30 décembre, à la veille de la cérémonie rituelle de présentation des voeux, aux cris de "A bas Moussa! Moussa voleur!", une nouvelle manifestation se déroula à l'appel du CNID et de l'ADEMA. La riposte ne se fit pas attendre et, dans son discours du lendemain, conciliant en français (à usage externe), M. Traoré dénonça violemment l'opposition: "Je ferai descendre l'enfer sur vos têtes." Mais la contre-manifestation qu'il suscita le 6 janvier fut un échec malgré le concours actif de la très officielle Union des femmes et la mobilisation des enfants des écoles et des proches du régime: à peine 5 000 personnes. M. Traoré décida alors de dissoudre son gouvernement, de donner le ministère de l'intérieur à M. Sekiouli, un partisan de la manière forte, et de nommer un militaire à celui de la justice, le lieutenant-colonel Sambo Soumaré, ancien directeur général des services de sécurité. Pour pouvoir ramener des troupes sur Bamako, le chef de l'État décida d'accélérer la conclusion d'un accord avec les Touaregs, accord mal perçu par les nationalistes soucilleux.

Tout le mois de janvier, la tension resta très vive. Les 8 et 9 janvier, à l'appel de l'opposition, Bamako fut paralysée; marche le 18 le CNID organisa une réprimée le 21 janvier des manifestations à l'appel de l'AEEM tournèrent à l'émeute: les demeures des parents du chef de l'État et des notables les plus prévaricateurs, des magasins des principaux profiteurs furent les cibles des manifestants. Le bilan fut lourd: quatre ou cinq tués des dizaines de blessés et de nombreuses arrestations.

Le déploiement de l'armée et de la police, la répression empêchèrent une manifestation importante le 25 janvier, mais le calme ne fut rétabli qu'en apparence. La mobilisation avait mis fin à une longue tradition de soumission et de peur. La presse d'opposition y avait largement contribué. Cinq journaux s'étaient partagé le marché; comme ils disposent de très peu de moyens, ils paraissaient successivement une semaine chacun, à tour de rôle. La semaine du 21 janvier était réservée à une feuille - créée par des jeunes journalistes au nom sans ambiguïtés: Aurore (no 28). Hardiment - elle publia le "premier sondage indépendant" portant sur une comparaison entre les régimes de l'ancien président Modibo Keita et de M. Moussa Traoré. Le résultat fut sans appel: le président Traoré ne recueillait que 6 % des suffrages contre 58 % à son prédécesseur. Parmi les personnes consultées, 89 % se prononçaient en faveur du multipartisme et seulement 1 % pensaient que le pays serait aussi délabré et misérable si le coup d'État de 1968 n'avait pas eu lieu... Et le journal de conclure, prémonitoire: "Le Mali, en trente ans d'indépendance, n'a connu que deux présidents, Qui sera le troisième?"

En février et en mars, la pression sur le pouvoir ne se relâcha pas. De sérieux troubles sociaux éclatèrent à Ségou fief d'une grand famille de profiteurs du régime - et dans toutes les villes de l'intérieur. Le 6 mars, un imposant meeting se déroula dans la capitale. Les adhésions aux associations se multiplièrent au point que l'impression des cartes de membre ne pouvait suivre la cadence. Enfin, point d'orgue du mouvement, les trois jours de manifestations, à partir du 23 mars, violemment réprimées par les forces de l'ordre, qui firent sans doute plus de 150 morts et des centaines de blessés. L'ampleur du massacre fit basculer le régime, et l'arrestation par l'armée de M. Moussa Traoré, qui jusqu'au bout refusa toute concession sur le multipartisme, marquait la fin de vingt-trois ans d'autocratie et d'abus.

Mais l'avenir reste incertain, et le rôle politique de l'armée, rejeté par la majorité de la population, demeure en question. Même si le pouvoir revient aux civils et si le multipartisme est confirmé, les problèmes seront loin d'être résolus. Le multipartisme est une condition nécessaire mais non suffisante de la démocratie. Le petit peuple réclamait le départ de M. Traoré, symbole de la prévarication et de la violence, pour que l'injustice sociale soit moins criante, pour que les effets des politiques d'ajustements structurel ne pèsent pas uniquement sur les pauvres. Mais personne, pas même l'opposition, ne dispose d'un véritable programme politique ni de propositions pour sortir les neuf millions de Maliens de la misère.

Deux autres risques pèsent sur l'évolution en cours. Faute d'une véritable expression nationale qui serait rendue difficile par une multiplication des partis politiques, le pays peut retomber dans les mêmes pratiques de prédation, au bénéfice d'une nouvelle élite; mais le contrôle imposé par la rigueur technocratique des plans d'ajustement structurel rend cette dérive peu probable. Les officiers pourraient aussi décider de ne pas rentrer dans leurs casernes en se présentant comme plus honnêtes que leurs prédécesseurs et comme les garants d'un retour à l'ordre. Tout serait alors à recommencer...

Notes:
(1) Lire Alain Gresh, "le Mali des militaires à l'épreuve du FMI", le Monde diplomatique, février 1986.
(2) Ces données ont été recueillies grâce à l'aide de Jean-Loup Amselle, de l'École de hautes études en sciences sociales (EHESS) qui effectue un travail sur la corruption.
(3) Lire Olivier Vallée, "La logique économique du changement démocratique", le Monde, 5 mars 1991.
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En Afrique, où les paysans représentent encore une majorité de la population, pluralisme politique et renforcement des institutions démocratiques exigent que l'on associe davantage les campagnes aux choix de développement. Sans attendre, un peu partout, de petites communautés villageoises ont entrepris de s'organiser pour assurer leur survie. Ainsi au Mali, où les producteurs de coton, organisés en coordination paysanne, ont pris conscience de leur poids économique.

"Nos problèmes sont différents, mais, tous, nous cherchons à mieux vendre nos produits." M. Michel Daou, cinquante-six ans, rentre d'un premier voyage en France. Pendant plusieurs semaines, ce paysan malien, originaire de la région cotonnière du Sud, a séjourné dans une exploitation près de Caen, en Normandie. Installé sur une natte, dans la cour de sa petite concession à Kolombada, le voyageur s'adresse en langue bambara à ses voisins venus s'informer: "Ici, nos vaches donnent un demi-litre de lait par jour. Là-bas, chaque bête produit quotidiennement quarante litres. Ils en gardent une dizaine et jettent le reste sur un tas de fumier pour limiter la production."

Au-delà du choc des découvertes, comme l'ordinateur qui équipe certaines fermes ou l'automatisation de la traite des vaches laitières, c'est un état d'esprit qui frappe Michel Daou: "En Normandie, et ailleurs en France, le temps est cher... On ne bavarde pas." Or, depuis l'âge de dix-neuf ans où il est entré à la Compagnie française pour le développement des fibres et textiles (CFDT), ce paysan a toujours trouvé un moment pour "bavarder". Pour lui, "l'homme est un livre qu'il faut sans cesse étudier". Cette disponibilité, cette qualité d'écoute, est sans doute ce qui lui a permis de jouer un rôle grandissant et déterminant chez les populations de la région de Koutialia, le coeur de la zone cotonnière.

Ici, dans le "Mali sud", 135 000 exploitations, spécialisées dans la culture du coton, font vivre tant bien que mal plus de 2,3 millions de personnes, soit le quart de la population nationale. Le coton, principale ressource du pays, représente plus de 50 % des recettes d'exportation et rapporte chaque année 25 milliards de francs CFA (1) de revenus bruts aux producteurs.

M. Michel Daou a toujours activement participé à l'aventure cotonnière de cette région vitrine: d'abord comme employé de la CFDT, puis comme ancien responsable de la formation rurale de la Compagnie malienne pour le développement du textile (CMDT). Initiateur, en 1974, de la première association villageoise - il y en a 1 750 aujourd'hui, - il rappelle que, depuis 1960, la superficie de la culture du coton est passée de 28 000 à 214 000 hectares. Un résultat qui place le Mali au premier rang des pays producteurs en Afrique de l'Ouest. Toutefois, cette progression n'a pas empêché la détérioration des conditions de vie des producteurs. Endettés, pressurés par l'administration, ils ont de plus en plus de mal à garder confiance en l'avenir. "Depuis toujours, on a promis la lune aux paysans", explique-t-il en s'appuyant sur des exemples concrets.

Si le prix du kilo de coton-fibre premier choix est passé de 23 francs CFA en 1970 à 85 francs CFA aujourd'hui, dans le même temps le coût des indispensables intrants (engrais, fongicides et insecticides) n'a cessé d'augmenter. Sans oublier la charge de plus en plus lourde des taxes et des impôts, et le prix toujours plus élevé des produits de première nécessité.

Beaucoup d'agriculteurs ne possèdent pas de boeufs de labour et n'ont jamais eu accès au moindre crédit. Les aléas de la récolte, les terribles sécheresses de 1974 et 1984 et les fluctuations du marché ont achevé de désespérer une majorité d'entre eux. Ici, comme ailleurs dans le pays, les jeunes prennent le chemin de la ville pour étudier ou pour "devenir des feignants" comme disent les villageois. "Le jour où il y aura de l'argent au village, ils resteront", affirme M. Adama Sanogo, président de l'Union des caisses de Kafo Jiginew (jiginew signifie "grenier" en bambara), un réseau de banques rurales autogérées, récemment créé.

Pour l'heure, les producteurs de la région de Koutiala vivent plus ou moins dans le dénuement: les villages ne possèdent toujours pas d'eau courante ni d'électricité... Les cases en banco, les houes et les charrettes sont les mêmes que celles des ancêtres.

Sur cet univers en apparence figé souffle cependant, depuis le mois de mai 1991, le vent du changement. Pour la première fois dans l'histoire du pays et de l'Afrique de l'Ouest, des paysans ont décidé de s'organiser à la base, en dehors des cadres rigides de l'administration ou du pouvoir. Une coordination paysanne a vu le jour, bouleversant les rapports de forces jusque-là établis par la CMDT, la toute-puissante et unique interlocutrice des producteurs de coton. Le monde paysan a pris conscience de sa force et de son poids économique.

Partenariat plutôt que paternalisme

A l'origine de cette brusque évolution, les journées révolutionnaires du mois de mars 1991 qui ont abouti à la chute du président Moussa Traoré et à l'émergence du "pouvoir de la rue". Les fonctionnaires ayant alors obtenu de solides augmentations de salaires, la CMDT, comme la plupart des entreprises et sociétés maliennes, a répondu favorablement aux revendications salariales de ses 2 300 employés. Dans le même temps, les carences dans la distribution des tourteaux de graines de coton (un des aliments de base pour la nourriture du bétail en période de soudure) allaient jouer le rôle de détonateur. Le 6 mai, une première réunion historique entre, d'une part, délégués des associations villageoises et des tons (2) et, d'autre part, un représentant de la chambre d'agriculture de Koutia se tient dans le petit village de Sinsina.

Dix jours plus tard, la décision de créer une coordination paysanne est prise à l'unanimité. Dans la foulée, une plate-forme revendicative en douze points est élaborée. Ainsi, un relèvement du prix du kilo de coton de 85 à 100 francs CFA, la mise à disposition des deux tiers des tourteaux, l'augmentation de la dose des semences, le paiement du coton dès la pesée au silo et la réduction du prix des intrants de 30 à 10 francs CFA le kilo, sont demandés dans un mémorandum adressé au ministre du développement rural, au président de la chambre de l'agriculture et au directeur général de la CMDT. Enfin, la coordination menace de faire la grève du coton si un accord n'intervient pas d'ici à la fin du mois de mai 1992.

Quelques jours après, le 24 mai, le ministre du développement rural en personne entame des négociations avec la coordination à Sikasso, Koutiala et Fana. Il promet d'examiner les revendications des producteurs. De fait, les paysans obtiennent un relèvement du prix de base du coton à 95 francs CFA par le jeu d'une prime exceptionnelle et d'une ristourne puisée dans la caisse de stabilisation de la CMDT. Mais, surtout, ils remportent une victoire de taille en se faisant admettre et reconnaître comme interlocuteurs à part entière.

"Tous, ici, nous étions exaspérés par les agents techniques qui se croient supérieurs et qui, en permanence,"tordent"la main aux paysans", explique M. Bakary Coulibaly, président de la coordination. "Il faut un changement des mentalités afin que le partenariat remplace le paternalisme", renchérit-il. Agé d'une trentaine d'années, cet agronome, qui a choisi, après ses études, de revenir à la ferme familiale de M'Pessoba, sait que rien n'est gagné d'avance. "Mais l'essentiel est que les paysans, qui représentent 75 % de la population active, ont pris conscience de leur poids", dit-il, faisant remarquer que, lors de la conférence nationale de l'été dernier, les ruraux auraient pu, s'ils l'avaient voulu, bloquer les travaux des participants par le seul exercice de leur droit de veto.

Aujourd'hui, la coordination procède étape par étape. Diplomates, mais fermes, ses responsables réclament des négociations sur le contrat-plan portant sur la période 1993-1994. Dans le même temps, la coordination étudie les moyens de contourner les obstacles traditionnels. "Cela va des rancoeurs des gros paysans qui spéculent à celles des fonctionnaires de l'Action coopérative (département du ministère de l'agriculture) en passant par l'attitude méprisante des technocrates installés dans leurs bureaux climatisés." En revanche, d'autres facteurs échappent à l'évolution des esprits, telles les fluctuations des prix sur le marché international.

"Depuis le mois de novembre, le prix du coton a chuté de 30 % par rapport à l'an dernier pour la même période." M. Jean-Baptiste Diabaté, l'un des responsables du développement rural à la CMDT, explique cette baisse par l'augmentation de la production de coton aux États-Unis et par le fait que les ex-Républiques soviétiques ont bradé leurs stocks. A cela, M. Bakary Coulibaly répond qu'il reste possible de jouer la carte de la compétitivité en misant sur la qualité. "Mais cela suppose que l'on donne de nouveaux moyens aux paysans." Les moyens... Ce chapitre revient comme un leitmotiv dans toutes les discussions. Aussi la coordination cherche-t-elle maintenant des fonds pour tenir un congrès constitutif lui permettant d'acquérir un statut de syndicat indépendant, ce qui serait une première sur le continent.

Sur ce point, les organisations internationales non gouvernementales (ONG) ont un rôle décisif à jouer. Kafo Jiginew (l'Union des greniers), le réseau de caisses rurales autogérées, fait partie des 250 ONG qui travaillent sur le terrain. Le Comité français contre la faim (CFCF), avec trois autres organisations, - belge, italienne et allemande - et l'appui des Communautés européennes, soutient depuis 1987 cette initiative en prise directe sur la réalité paysanne. Actuellement, trente-cinq caisses de ce type fonctionnent dans les villages du sud du Mali. Gérées par des paysans choisis par leurs pairs et formés par Kafo Jiginew, elles commencent à drainer l'épargne locale et accordent des crédits (en particulier en période de soudure) à un taux très faible. Surtout, elles permettent aux paysans éloignés des villes de surmonter les handicaps liés au système bancaire traditionnel: "Pour la plupart d'entre nous, effectuer des démarches auprès de la banque se traduit par de nombreuses difficultés: voyage de plusieurs dizaines de kilomètres, pertes de temps, obstruction de certains employés qui méprisent les paysans, formulaires à remplir où l'on ne comprend rien."

Dans un pays qui compte à peine 17 % d'alphabétisés, on comprend aisément que la majorité renonce à une telle démarche et préfère garder son pécule chez elle. Pis encore: dans certains cas extrêmes, on demande du crédit à des commerçants "qui pratiquent jusqu'à 100 % d'intérêt". Aussi les banques n'ont-elles jamais su gagner la confiance des paysans. Le dépôt de bilan en 1985 de la Banque de développement du Mali (BDM), où beaucoup avaient mis leurs économies, n'a fait qu'augmenter leur méfiance. Ils ont donc continué à placer leur épargne dans les troupeaux, au risque de ne pouvoir les nourrir correctement et d'accélérer la dégradation de l'environnement.

Forts de ce constat, les initiateurs du projet de Kafo Jiginew ont conclu un accord de principe avec la société cotonnière pour promouvoir un réseau de caisses d'épargne et de crédit, avec le feu vert de l'Etat. Préparés, depuis quelques années, par des campagnes d'alphabétisation fonctionnelle et une formation à la gestion mises sur pied par la CMDT - chaque année, environ vingt-quatre mille personnes suivent ces stages, - les paysans commencent à maîtriser les circuits de l'argent et à peser d'un poids certain face à leurs interlocuteurs.

En cinq ans, les crédits alloués sur fonds propres par ces "banques des champs" sont passés de 7 millions à 150 millions de francs CFA. Aujourd'hui, les dépôts atteignent environ 200 millions de francs CFA. "Pour l'instant, certains responsables n'ont pas encore réalisé... Mais, un jour ou l'autre, se posera le problème du pouvoir." M. Adama Sanogo, choisi pour sa sagesse par le conseil d'administration comme président de Kafo Jiginew, ne se fait guère d'illusion. "Un jour, il y aura forcément confrontation avec l'administration, qui pourrait alors s'opposer à nos décisions."

En attendant, les Kafo Jiginew font leur chemin dans la brousse. A deux ou trois exceptions près, on salue le sérieux de leurs gérants, toujours choisis parmi les gens de la zone cotonnière. Deux fois par semaine, ces paysans passent derrière leurs guichets et accueillent, conseillent leurs collègues dans un langage qui leur est commun. Simplicité du système, faibles taux de remboursement, rapidité des opérations contribuent au succès de la formule. Le nouveau chef de l'Etat, M. Alpha Oumar Konaré, reconnaît même que "Kafo Jiginew pourrait, à l'avenir, avoir en milieu rural plus d'importance que la Banque nationale de développement agricole (BNDA)". Si tout va bien, d'ici à la fin de l'année prochaine, le réseau pourrait compter soixante caisses et toucher vingt-cinq mille exploitants.

Au-delà de l'expérience de Kafo Jiginew, c'est l'évolution d'un des secteurs vitaux de l'économie et de la société maliennes qui est en jeu. Pour la première fois dans ce pays, la base paysanne prend son destin en main. Et même si elle est guidée dans sa formation et encadrée par l'un des hommes du réseau de solidarité coopérative, le pouvoir de décision lui appartient.

La manière avec laquelle les paysans ont su s'imposer sur la scène de la conférence nationale est, à ce titre, révélatrice. Aucun miracle venu d'en haut n'est attendu et, progressivement, on sort de l'anesthésie pratiquée depuis trente ans par le parti unique. Reste que, lors des premières élections démocratiques du pays, les paysans ont boudé les bureaux de vote. Cela explique en grande partie le faible taux de participation à l'échelle nationale (21 %). Quand il évoque des "déficits de solidarité", le nouveau chef de l'Etat, historien de formation, en connaît parfaitement les causes. Regagner la confiance du monde rural est une tâche de longue haleine, "mais l'éveil des paysans sera l'élément le plus marquant pour l'avenir du pays, et tout doit être fait pour favoriser cette prise de conscience".

Apparemment, les intéressés ont devancé la volonté politique affichée au sommet. Mais, à tout moment, cette majorité, jusqu'alors silencieuse, peut voir sa démarche autogestionnaire contrecarrée par des courants autoritaires, rétrogrades ou simplement individualistes. Les responsables paysans le savent. C'est à l'aune de leurs capacités à surmonter ces obstacles qu'on jugera des chances de voir émerger un authentique mouvement paysan.

Notes:
(1) 1 F CFA = 0,02 F.
(2) Le ton est à l'origine une association traditionnelle propre au pays bambara, fondée sur la solidarité et le travail en commun. Sous le régime du président Moussa Traoré, c'était devenu la structure de base de l'administration territoriale.
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La région du Mali sud, pôle de développement économique, assure son autosuffisance alimentaire et procure un revenu monétaire aux cultivateurs qui commercialisent coton et maïs. Ces cultures en extension donnent d'excellents rendements, ce qui donne satisfaction aux agents de développement et à l'Etat. En fait, ce bilan masque une détérioration du niveau de vie de nombreuses personnes, particulièrement une régression des qualités nutritionnelles de leur alimentation et de graves dommages à l'environnement.

Les cas d'indigence se multiplient et des familles sont en situation de famine dans certains villages pilotes. Ce phénomène, très récent, est corrollaire de la stratification sociale induite par les projets de développement. Pour rétablir leur subsistance alimentaire, certains cultivateurs renoncent à la culture du coton pour se consacrer uniquement aux cultures vivrières, tandis que les femmes reprennent leur production alimentaire de condiments et de plats cuisinés commercialisés sur les marchés.

On évoque souvent les millions de francs CFA que rapporte le coton, mais on n'insiste pas assez sur les coûts de production élevés: les engrais et l'insecticide représentent près de 40 % du revenu cotonnier et on oublie toujours de mentionner que ce revenu ne couvre pas les besoins de subsistance et que chaque producteur a de nombreuses personnes à charge pour lesquelles il doit payer l'impôt de capitation. A titre indicatif, le revenu annuel net d'un couple d'agriculteurs - dont il est difficile d'imaginer qu'ils soient sans enfants et qu'ils ne prennent pas en charge leurs vieux parents - frôle les 73 800 francs CFA (1 franc CFA = 0,02 franc français). De plus, ce revenu est soumis aux aléas du marché mondial, où les cours s'effondrent suite à la surproduction.

Le 26 avril 1992, M. Alpha Oumar Konaré était élu démocratiquement président de la République du Mali, une élection qui mettait un point final à trente ans de dictature et consacrait comme chef de l'Etat, outre l'homme de lettres, un ancien dirigeant mutualiste (1). En effet, M. Alpha Konaré n'est autre que le fondateur du premier centre de santé communautaire du pays et de la Mutuelle des travailleurs de l'enseignement et de la culture (MUTEC), première structure mutualiste du Mali.

Tout un symbole dans un pays qui cumule les plus mauvais chiffres sanitaires du monde: espérance de vie à la naissance: quarante-cinq ans à peine; taux de mortalité infantile: 28,4 %. Rougeole, paludisme, gastro-entérites, maladies pulmonaires et dermatoses font des ravages. Or le secteur public de santé, saturé, a été touché de plein fouet par les mesures d'austérité imposées au gouvernement par le Fonds monétaire international (FMI): fiscalité croissante, liquidations de sociétés, licenciements de fonctionnaires et abandon du volet social des programmes gouvernementaux ont accru le handicap des malades à accéder à des soins médicaux. En vingt ans, la contribution de l'Etat au financement des dépenses de santé n'a cessé de diminuer: moins de 4 % du budget national en 1992. Les structures sanitaires de proximité sont rarissimes, et les deux grands centres hospitaliers de Bamako, le Point G et Gabriel-Touré, fonctionnent avec les moyens du bord: bâtiments insalubres, pénurie de médicaments, matériel chirurgical à la charge des patients.

En dehors de la population salariée (10 % des actifs), prise en charge par l'Institut national de la prévoyance sociale, le coût de la santé, qui a connu une croissance brusque et importante, est entièrement à la charge des particuliers. Le prix d'un accouchement peut atteindre 60 000 francs CFA (2), une visite prénatale 10 000 francs CFA, une simple consultation en médecine libérale près de 5 000 francs CFA, alors que le salaire moyen d'un fonctionnaire s'élève au mieux à 15 000 francs CFA. Si bien que le nombre des exclus des soins a augmenté de manière dramatique, créant dans le pays des situations de détresse. Pour M. Camara, l'actuel directeur de la MUTEC, la situation est grave: "Le déficit de l'Etat est tel, la pression de la Banque mondiale si forte, qu'il est clair que le gouvernement ne pourra investir dans des programmes sociaux avant plusieurs années. L'émergence de structures communautaires de soins semble la seule option de développement actuellement envisageable."

Et, effectivement, les centres de santé communautaires,au nombre de treize dans la seule Bamako, constituent un espoir pour tous les quartiers pauvres de la ville, en particulier pour la mise en application de la politique des médicaments essentiels, encouragée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Celui de Fadgiguila-Doumanzana, par exemple, a vu le jour dans un de ces quartiers appelés "spontanés" par les Maliens, à la fois terre d'accueil pour les déracinés de la brousse et lieu d'exil pour les exclus du centre-ville: "Pourquoi une forme mutualiste?, témoigne M. Moussa Koné, médecin-chef du centre. Parce que le système d'adhésion volontaire et de cotisations solidaires de l'ensemble des habitants nous a semblé la seule voie susceptible de permettre l'accès aux soins dans ce quartier défavorisé."

RECHERCHÉE dans toute l'Afrique, cette troisième forme de développement, non étatique, non capitaliste, reposant sur la participation des populations elles-mêmes, s'affirme au Mali, tout particulièrement en zone rurale, où vit 83 % de la population. "Avec les plans d'ajustements structurels, confirme M. Lahaou Touré, vice-président de l'Assemblée nationale, les budgets sociaux ont été laminés. C'est pour des raisons évidentes de survie que la mutualité est née et s'exprime aujourd'hui aussi spontanément en zone rurale."

Dans les villages de brousse de la région de Kayes, à 500 kilomètres à l'ouest de Bamako, les réalisations communautaires financées par l'épargne des 200 000 émigrés organisés en associations de village dans les foyers de travailleurs de la région parisienne se multiplient (3). Elles vont des centres de santé aux écoles et collèges, en passant par les infrastructures hydrauliques, agricoles et commerciales. Durant la seule année 1985, les foyers ont financé 29 écoles, 20 centres de santé communautaires, 17 coopératives agricoles et 84 banques de céréales. On compte dans la région de Kayes plus de 600 associations villageoises fédérées.

Ainsi, l'Espoir du Guidimaka, qui regroupe 24 villages et 4 000 personnes, a organisé en 1993 une grande campagne de vaccination pour les enfants et distribué plus de 100 000 plaquettes de Nivaquine.

Pour mettre en oeuvre de telles réalisations, des sommes considérables sont collectées dans les foyers et gérées collectivement par les Maliens de l'extérieur.

"Il est temps de fédérer ces initiatives innombrables mais dispersées", insiste M. Bassirou Diarra, ancien directeur de cabinet du ministère des Maliens de l'extérieur. "Pourquoi, s'interroge-t-il, ne pas réfléchir à une union mutualiste des Maliens en France, à des formes mutualistes de crédit, à des actions concertées des centres de santé communautaires?" Des options qui devraient être facilitées par la mise en place prochaine, auprès des services du premier ministre, d'une délégation à l'action coopérative et mutualiste, et par l'adoption d'un code de la mutualité qui fixera un cadre législatif et réglementaire.

Notes:
(1) Lire Catherine Coquery-Vidrovitch, "Les convulsions et la chute de la dictature malienne", le Monde diplomatique, avril 1991.
(2) 1 franc CFA = 0,02 F.
(3) Lire Michael Hoare, "L'initiative des émigrés maliens", le Monde diplomatique, avril 1987. Voir aussi Carmen Bader, "Au Mali, des paysans s'organisent", le Monde diplomatique, septembre 1992.
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DEPUIS le début des années 90, une vingtaine de pays africains tentent de réinventer, au jour le jour, et au milieu des pires difficultés économiques, ce qu'on appelle, au Nord, la "démocratie". Contestation, violence, déséquilibres aiguillonnent les nouvelles et fragiles institutions. Exemple, le Bénin, "ex-marxiste", dont la conférence nationale, en 1990, avait donné le signal du réveil démocratique à toute une partie du continent; et le Mali, où un général-président était tombé devant l'émeute étudiante...

"Au temps du président Mathieu Kérékou, on n'aurait même pas eu le courage de vous parler..." Dans le bidonville de Sainte-Rita, à Cotonou, la capitale du Bénin, M. Innocent Gandedo, ouvrier imprimeur de vingt-neuf ans, habite, avec son épouse, ses frères et leurs enfants, une maison en dur et deux cases en matériaux de récupération dans un von, une ruelle sablonneuse. Retouche d'habits, tressage, vente de charbon de bois au détail, tout est bon pour faire vivre les onze personnes: triomphe de l'"informel", qui aide l'Afrique profonde à survivre et n'entre guère dans les statistiques officielles.

Aujourd'hui, même "ceux d'en bas", les plus démunis, ne semblent plus prêts à se taire: "Sous le régime militaire, la police politique quadrillait le quartier. Maintenant, on a la démocratie, la liberté; mais aussi la dévaluation, les prix plus chers, le chômage. Il faut se contenter d'acheter les comprimés venant du Nigéria, ou se rabattre sur l'indigénat [les médicaments traditionnels]. La différence, c'est qu'on peut s'en plaindre ouvertement", explique ce Béninois.

Même tonalité à Bamako, capitale du Mali, où les plaintes du petit peuple sont relayées haut et fort par une presse de combat: au lieu de l'ancien journal unique, qui se chargeait de la propagande du parti-Etat, les petits vendeurs de rue offrent d'une seule main un éventail coloré de titres, le plus souvent hebdomadaires, faute de crédits.

Seuls les principaux partis, et leurs réseaux d'entrepreneurs et commerçants amis, sont à même de soutenir des quotidiens approchant parfois les 30 000 exemplaires, comme l'Essor, partisan du président Alpha Oumar Konaré. Ce journalisme de professeurs, cadres, anciens étudiants est d'un professionnalisme souvent sommaire. Mais un petit organe comme le Démocrate malien donne, à chaque édition, des sueurs froides aux ministres, aux notables du parti du président ou aux ambassadeurs étrangers.

Cet enthousiasme populaire pour les médias, au sortir des années "du silence", concerne avant tout les populations urbaines. Mais un coopérant français, M. Dominique Mondolini, chargé de mettre en place des "bibliothèques de brousse" au Bénin, parle d'un "énorme appétit de lecture, de savoir, de connaissance", jusqu'au fin fond des provinces.

L'un des animateurs vedettes de Radio-Kahira, M. Amadou Maïga, surnommé "James", officie dans le faubourg poussiéreux de Diélédougou, dans la capitale malienne: après avoir écumé les deux zones ouest-africaines ­ anglophone et francophone ­, il se réclame d'une "radio de proximité": une "voix pour les sans-voix", en bambara et en français. Seule radio indépendante de la place, Radio-Kahira avait été suspendue dix jours, en février dernier, pour avoir diffusé un message incendiaire de la coordination étudiante.

A Cotonou, ce rôle a été tenu un temps ­ bien malgré lui ­ par le correspondant local de Radio France internationale, M. Jean-Luc Aplogan: son papier sur quelques acrobaties financières de Mme Soglo, la "première dame du pays", lui avait valu l'ire de la présidence... et une interdiction de travailler de quelques mois (1). Avec la radio nationale, RFI est la seule station diffusée sur la bande FM locale. Ces deux radios sont ainsi les principales sources d'information du pays, car le pouvoir fait la sourde oreille aux demandes d'installation d'émetteurs privés ­ qualifiés par avance par le président de "radios Coca-Cola" ­, tandis que la télévision se capte difficilement en province et que la presse écrite ne touche qu'un dixième des électeurs du pays.

Autres ferments de démocratie dans la "société civile": les étudiants. Ils avaient été le fer de lance des combats contre les dictatures: au Mali, l'un de leurs chefs avait été ministre dans le gouvernement provisoire du général Toumani Touré, après la chute du général Moussa Traoré. Dans ce pays, l'Association des élèves et étudiants maliens (AEEM) ne cesse de rappeler le sang versé lors des émeutes de 1991. Et certains de ses membres retrouvent aujourd'hui les anciens réflexes, entraînant une masse indistincte de jeunes chômeurs, parfois délinquants.

En février et mars derniers, ces groupes se sont livrés à des "rodéos" contre les forces de l'ordre: barricades, arbres enflammés, destruction de mobilier urbain. Ils s'en sont pris aux demeures privées des dirigeants de l'Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (ADEMA-PAJIS), la formation gouvernementale.

Et, au mois de mai encore, ils ont saccagé les représentations locales de la Banque mondiale et de la Caisse française de développement, tandis qu'une psychose sécuritaire gagnait les expatriés européens.

L'ombre des anciens dictateurs

FACE à ce "mai rampant", le pouvoir reste prudent. Les militaires cherchent surtout à se faire oublier, depuis la répression de 1991. La coopération française a pris en charge l'entraînement d'un bataillon d'intervention, qui saura sans doute "réprimer sans tuer" (2).

Cependant, la contestation armée a cédé le pas à la mobilisation sociale. Ainsi, quand la police politique du Mali, par exemple, enlève brutalement le principal dirigeant étudiant, M. Yahya Ould Zarawana, d'innombrables tractations souterraines commencent aussitôt. Pour Me Demba Diallo, président de l'Association malienne des droits de l'homme, la clé de ces événements doit être recherchée dans "ces médiations multiformes, associations de parents, dignitaires religieux ou chefs traditionnels, appel aux relations d'aînesse et de respect... tout cela, très malien!".

Cette "ritualisation" de la violence, signe d'une démocratisation réussie, est d'autant plus méritoire qu'une population frondeuse sait pouvoir changer, d'un coup de force, le cours de l'histoire. Les lieux y incitent: dans le vieux Bamako, surpeuplé et misérable, les bastions bien gardés des principaux partis, les emplacements des concessions-forteresses de leurs chefs sont connus de tous et peuvent être, eux aussi, la cible d'émeutiers, la classe politique ne pouvant s'isoler de l'intense crise sociale des quartiers (3).

Au Bénin aussi, sur le campus, Francine Kissé Cissé, étudiante en lettres et correspondante du journal étudiant le Héraut, affirme avec force que "rien n'a changé" depuis la conférence nationale quant au sort de ses camarades: "Chaque rentrée dégénère en violences et manifestations en ville; car deux mille étudiants seulement sur douze mille ont une bourse, et celle-ci parfois fait vivre toute une famille..." Le président Nicéphore Soglo daube, comme d'autres, sur "ces étudiants de trente à quarante ans". Il est vrai qu'au Mali, où les étudiants manifestent en faveur d'"une bourse pour tous", satisfaire cette revendication reviendrait à ponctionner 6 milliards de francs CFA supplémentaires sur le budget d'un Etat déjà en quasi-faillite... et à payer les étudiants mieux que les instituteurs.

Amidou, vingt-deux ans, explique pourtant les difficultés d'étudiants "qui viennent de l'intérieur du pays, doivent trouver un tuteur à Bamako, effectuer les trajets à pied, parfois dormir à l'école entre les cours, sans manger". Il s'indigne de ce que le Mali soit un des seuls pays d'Afrique sans campus: même la cité universitaire de Cotonou, surpeuplée, très dégradée et exilée à l'extérieur de la ville, lui paraît enviable. Conditions de vie et perspectives de chômage expliquent en grande partie les émeutes. L'insolence affichée par les "enclaves" occidentales ­ ambassades, résidences, banques... ­ et l'ingratitude des nouvelles institutions font le reste: le pacte implicite de croissance et d'éducation semble rompu...

D'autres dangers guettent les pouvoirs issus des conférences nationales. L'ombre des anciens dictateurs et de leurs partisans plane sur les consciences. M. Mathieu Kérékou, l'ancien président béninois, énigmatique et sûr de son impunité ­ puisque ainsi en a décidé la conférence nationale ­, s'est enfermé dans son palais, en plein centre de Cotonou. L'ex-président malien Moussa Traoré a certes été jugé et condamné à mort, et reste maintenu en prison; mais, aux yeux de l'Association des victimes de la dictature, ses responsabilités réelles n'ont pas été toutes établies.

Plus immédiate, la menace que font courir, dans la capitale malienne, les commerçants du Grand Marché, armés jusqu'aux dents grâce à la contrebande venant du Libéria. Refusant la kokakdjé (transparence, en langue bambara), cette sorte de glasnost tropicale devenue le maître-mot du régime, ces ennemis de longue date de tout impôt seraient ­ selon des proches de la présidence et certains diplomates européens ­ les instigateurs de nombre de mouvements sociaux et estudiantins, et agiraient de connivence avec les partisans de l'ancien dictateur...

"Seul un fou voudrait être président du Mali!", avait lancé le général Toumani Touré, qui, après avoir mis fin au régime du général Moussa Traoré en 1991, avait fait un an plus tard un exemplaire "retour à la caserne". Son successeur élu, l'archéologue Alpha Oumar Konaré, affirme vouloir retrouver au plus vite ses activités de recherche. Quant au président béninois, retour de Dakar en janvier porteur de la très mauvaise nouvelle de la dévaluation du franc CFA, il avait déclaré brusquement à ses compatriotes ébahis: "Si quelqu'un se croit plus apte, je suis prêt à lui céder la place..." Projetés au sommet par les circonstances, ayant longtemps hésité à se porter candidats, en butte aux pressions extérieures et aux critiques acerbes d'une presse libérée, cette nouvelle génération de dirigeants ne paraît pas assoiffée de pouvoir, même si la logique présidentialiste ­ et l'appétit des entourages ­ joue parfois à l'opposé des idéaux de l'"ouverture".

Peut-être aussi leurs peuples ont-ils toujours besoin de héros, selon la tradition des anciens royaumes. Dans sa concession de Bamako, M. Shaka Bagayoko, porte-parole de l'ADEMA, n'oublie pas qu'il a été anthropologue. Le pouvoir d'Etat fanga, selon lui, s'exerçait par la contrainte et la violence: une forme de gouvernement lointaine, autocratique, au mieux arbitrale, dithyrambiquement louée par les griots, qui éloignaient son détenteur du sort commun. Le clientélisme et la redistribution ­ où commerçants et guerriers tenaient leur rôle ­ structuraient la société (4).

Sous de nouvelles formes, la perpétuation d'un pouvoir dominant ­ président ou parti-Etat ­ et de ses pratiques relève de cet héritage. Aujourd'hui, fort de son bon score ­ 64% des suffrages à l'élection de mars 1991 ­, le président Nicéphore Soglo a longtemps tardé à installer les contre-pouvoirs prévus au départ, comme le Conseil constitutionnel ou le Haut Conseil de l'audiovisuel et de la communication, s'attirant les remontrances de l'ancien arbitre de la conférence nationale, l'évêque catholique de Souza.

L'équilibre béninois ­ le président ne peut dissoudre le Parlement, l'Assemblée ne peut renverser le gouvernement ­ connaît bien des accrocs mineurs. Fief de l'opposition, le Parlement est isolé à Porto-Novo, dans l'ancien bâtiment de la maison de la culture, mais ses ténors savent se faire entendre, y compris à l'étranger. Les débats, télévisés depuis peu, allient courtoisie de forme et mordant critique, justifiant la réputation très Quartier latin des intellectuels béninois, qui retrouvent avec ravissement les charmes oratoires du multipartisme des premières années de l'indépendance.

La vingtaine de partis que compte le pays forment des rassemblements inconstants. Volte-face et querelles dérisoires ­ qualifiées parfois par les intéressés eux-mêmes de "béninoiseries" ­ ternissent l'image de ce Parlement très "IVe République française". De vieilles alliances, parentés ou inimitiés déterminent le cours quotidien de la vie politique; mais, selon un diplomate occidental, les divisions recoupent, plutôt que des oppositions ethniques, les trois grands groupes régionaux que l'éphémère expérience de "présidence tournante", en 1970, était censée représenter (5). Le président Soglo, regrettant l'absence d'une majorité parlementaire stable, en raison notamment d'un mode de scrutin proportionnel, s'est dit "prêt, s'il le faut, par référendum, à demander un système majoritaire (6)".

Après l'éclatement, l'an dernier, du groupe majoritaire du Renouveau et la naissance d'un rassemblement des "indépendants", le chef de l'Etat a favorisé la création du Rassemblement africain pour le progrès et la solidarité. Le président de l'Assemblée, M. Adrien Houngbedji, passé à l'opposition, se plaint de ne pouvoir voyager dans le pays ès qualités, allant jusqu'à affirmer qu'il existe "un danger de fascisation du pouvoir", et à mettre en cause l'entourage présidentiel. Sur le terrain glissant de la corruption et des avantages personnels, la présidence elle-même affirme détenir des "dossiers explosifs". Selon M. Albert Toevedjré, l'un des chefs de l'opposition, "le débat reste essentiel, car il empêche le pouvoir d'aller plus loin": imparable définition d'une démocratie sans cesse négociée...

Au Mali, le raz-de-marée électoral qui a accordé les trois quarts des sièges au parti présidentiel, l'ADEMA, a transformé l'Assemblée en "chambre introuvable". Lors des violentes émeutes estudiantines du 4 mai 1992, comme pendant les désordres du début de 1994, les revendications n'ont pu trouver d'écho ni dans les débats parlementaires ni dans les médias d'Etat, encore très contrôlés. En dépit de la défection du Centre national d'initiative démocratique (CNID), la présidence a toujours pour programme officiel d'arriver à une large alliance nationale, assortie d'un "pacte social" (7): un schéma qui va au devant des voeux des bailleurs de fonds occidentaux, mais qui ne favorise pas un vrai débat.

Ainsi, en mars, alors que l'émeute grondait à Bamako, les déclarations du rassemblement d'une douzaine de partis d'opposition étonnaient par leur modération, s'attirant les sarcasmes d'un vieux routier de la politique malienne comme Me Demba Diallo, raillant une opposition "qui participe tellement au gouvernement qu'elle en oublie qu'elle est dans l'opposition" et qui ­ comme l'ADEMA du président ­ "n'a d'autre programme que celui de la Banque mondiale!"

La démocratie s'est-elle vraiment, comme l'affirme avec enthousiasme le président béninois Nicéphore Soglo, "propagée à la manière d'un feu de brousse qui a embrasé l'Afrique, du Cap-Vert au Mali, du Niger au Congo, de Madagascar à la Zambie... pendant que d'autres se cherchent, de la Côte-d'Ivoire au Ghana, et même aux deux géants du continent, Nigéria et Afrique du Sud (8)"?

En fait, l'environnement régional a pesé, certains dictateurs de pays voisins ne se résignant pas à l'ouverture, mais servant de repoussoir aux tensions politiques dans les jeunes démocraties.

M. Philippe Noudjénené, porte-parole du Parti communiste béninois, reconnaît du bout des lèvres que son pays est un "paradis démocratique", au regard du Togo ou du Zaïre. Le président Soglo, quant à lui, fait remarquer que la présence de deux cent mille réfugiés togolais et de cinquante mille Ibos nigérians provoque des troubles dans son pays et représente un "risque géopolitique", alors que la querelle avec le Niger à propos de l'île frontalière de Lete s'envenime et que, parallèlement, Lagos masse des troupes dans la presqu'île de Bakassi, du côté camerounais.

Au Mali, après la signature, en 1992, d'un pacte national avec les responsables touaregs du front de l'Azawad, les tentatives faites pour développer les régions du Nord ­ le détournement de l'aide vers le "Mali utile" ayant longtemps profité au Sud et à la capitale ­ et pour intégrer les ex-rebelles dans l'armée se sont fortement ralenties. Le refus opposé aux accords par des clans touaregs très segmentaires s'est conjugué à la grave crise financière que traverse le pays. Le président Alpha Oumar Konaré a, dans son discours du 29 mai dernier, évoqué un nouveau "risque de guerre civile", alors que de nouveaux affrontements dans le Nord ont fait, en juin et juillet, des dizaines de victimes.

Au Bénin, construit ­ comme son voisin togolais ­ sur une dualité ethnique et régionale Nord-Sud, des partisans de l'ancien président Mathieu Kérékou, tel le capitaine Tawes, tentent de susciter des tensions dans son ancien fief nordiste, en liaison avec un fils du général Gnassimbé Eyadema, le chef d'Etat togolais. Tandis que les Yorubas, à cheval sur la frontière avec le Nigéria et habitués à une fructueuse contrebande, ne se résolvent pas à accepter un contrôle administratif. Mais les souvenirs communs du royaume guerrier d'Abomey ou de la traite massive des esclaves transcendent les régionalismes ethniques au Bénin. Et tout comme au Mali, le sentiment y est encore très fort d'appartenir à une "ancienne nation", qui a été au coeur d'empires magnifiques...

Encore l'influence des réseaux français?

A FORCE d'avoir longtemps construit ­ ou parrainé ­ les gouvernements dans son "pré-carré", la France se fait prêter des pouvoirs qu'elle n'a pas, ou qu'elle n'a plus. Certains, au Mali, l'ex-président Moussa Traoré en tête, s'obstinent à attribuer à Paris la responsabilité du déclenchement du processus qui a conduit l'ancien régime à sa perte, au début 1991, alors même que le mouvement de contestation avait été désavoué par les ministres français de la coopération successifs et que l'on se trouvait manifestement devant un authentique mouvement endogène de démocratisation.

En revanche, qui doute, au Bénin, que les Français ont "fait la réforme à Cotonou", favorisant la médiation de l'Eglise catholique, encourageant les oppositions à se modérer, incitant le président sortant M. Mathieu Kérékou à accepter sa sortie: l'ambassadeur de France, M. Guy Azaïs, "proposait" le principe de la conférence nationale, puis une nouvelle Constitution, puis des élections... Pour beaucoup d'observateurs, le Parti communiste béninois ­ bien implanté, notamment dans les campagnes ­ aurait très bien pu, sans cette initiative, prendre par les armes un régime à bout de souffle.

Ce n'est pas la récente dévaluation du franc CFA qui dissuadera de voir une influence des réseaux français derrière toute décision majeure. L'impression d'un diktat de Paris cède cependant la place à une rancoeur contre la soumission des dirigeants africains et ­ pour les intellectuels ­ à la dénonciation "d'une ultime prise de pouvoir par les institutions de Bretton-Woods" privant, à des degrés divers, Africains et Français de toute autonomie... ce que les opinions locales traduisent par des jeux de mots aussi amers que féroces, parlant aussi bien de leaders "dévalués" que de "déviation" (sous-entendu "démocratique") et, pour les plus démunis, de "dévalisation"...

"On a cassé l'argent! On a multiplié notre misère par deux!" Parfois, l'étranger est pris à partie: la source de cet appauvrissement subit n'est-elle pas au Nord? Déjà, les changements d'habitudes alimentaires s'observent. Délinquance, prostitution, racket se développent. Le nombre des enfants de la rue a explosé en quelques mois: un indice immédiat du degré de pauvreté des familles...

"S'il le faut, on va laisser tout ce qui vient de là-bas", de "métropole", comme on dit encore parfois en Afrique de l'Ouest. Laure Lokossou, vingt-sept ans, vendeuse au supermarché de Pointe-Noire, affirme: "Seuls les Blancs qui ont de bons salaires ­ doublés! ­ peuvent encore acheter. Les Béninois ne viennent plus."

Au grand marché de Dantokpa, les listes de relevés de prix attestent d'une augmentation en flèche des produits vivriers, qui ­ à en croire les théories monétaristes des décideurs ­ devaient rester stables. Du côté officiel français, on se refuse à tout commentaire: information sensible. Pour Marthe Akossou, jeune marchande de primeurs appartenant à la communauté fon, seul le prix du gari, le plat national béninois, est resté à peu près stable; mais, après la dévaluation de janvier dernier, le savon était passé en un mois de 45 à 60 francs CFA, le tongolo ­ mesure locale ­ d'arachide de 150 à 175 francs CFA, la tomate de 100 à 150 francs CFA, etc. En indices pondérés, sur les quinze produits les plus courants, l'augmentation aura été de l'ordre de 37% durant les trois premiers mois suivant la dévaluation.

Les intellectuels, surtout, ont été scandalisés par la manière, plutôt mal déguisée, dont cette mesure a été imposée par les Occidentaux. Me Demba Diallo parle même de "pire conclusion pour la décennie perdue du développement" et, plus grave, de "coup de poignard dans le dos de la démocratisation". Et M. Lacina Koné, l'un des porte-parole de la contestation étudiante à Bamako en mars dernier, renchérit: "C'est injuste, cela fait du mal à notre pays! Les institutions internationales sont responsables de cette violence au Mali. Cela aussi, c'est une forme de dictature!"

Reste que les décisions "d'en haut" sont commentées comme jamais. L'effervescence politique n'est que la partie émergée d'un formidable mouvement associatif, qui lui a d'ailleurs ouvert la voie. Le terreau de cette démocratie à l'africaine s'appuie sur les traditions communautaires, réinterprétées jusqu'en ville: associations de ressortissants de tel village, organisées jusque dans la capitale; tontines et groupes d'entraide; associations de voisinage, culturelles ou religieuses, qui se substituent aux lignages, aux services sociaux et administratifs, pour sécuriser l'individu et lui donner de multiples groupes d'appartenance.

Les affaires locales et municipales, longtemps chasse gardée des grands notables, intéressent une nouvelle couche de cadres, intellectuels, entrepreneurs, dans une étonnante renaissance du sentiment civique, de communautés dans la ville. M. Moévi Akué, cinquante-six ans, issu d'une vieille famille métisse de la bourgeoisie côtière, est de ceux-là: son entreprise de bureautique le laisse insatisfait. Il espère, comme d'autres, profiter du choc de la dévaluation pour lancer de nouveaux projets: briqueterie, maquis (restaurant), clinique... Mais, dans son "carré" de Squa Beto, dans la vieille ville, il contribue aussi à la bonne marche d'une association de quartier qui doit s'occuper bénévolement du nettoyage, de la salubrité, de la voirie, de l'emplacement des petits métiers, des marchés et des fêtes... toutes tâches précieuses dans une ville qui s'est développée de manière anarchique, sans voirie et sans plan d'urbanisme.

Les associations de défense des droits de l'homme, sur un autre terrain, se font procureurs des anciens régimes et censeurs impitoyables des nouveaux. La Ligue béninoise, proche du parti communiste, a établi ­ avec les victimes ­ un rapport qui recense les exactions du régime du président Mathieu Kérékou entre 1972 et 1991: la Nomenclature des tortionnaires. Elle dénonce l'incarcération, depuis 1992, de militants du syndicat paysan Miébé Ava, et ­ tout comme son homologue malienne ­ s'interroge sur les inculpations de journalistes qui ont osé critiquer le pouvoir actuel.

Les nouvelles autorités, embarrassées, aident à reconstituer les carrières, promettent d'indemniser les victimes et leur conseillent de faire confiance à la justice. Mais ni la fonction publique ni l'armée n'ont pu être épurées: trop cher, trop dangereux. L'on craint, en effet, que des fonctionnaires corrompus et des agresseurs impunis ne soient demain en mesure de tenir l'ouverture démocratique à leur merci. Comme partout en Afrique, les prisons sont surpeuplées: il y a eu le décès de vingt détenus en 1993, à Porto-Novo, selon la Ligue béninoise des droits de l'homme. Détournements de fonds, réservés en principe à l'alimentation, ou mauvais traitements y sont encore monnaie courante.

En milieu rural, un certain pluralisme avait éclos dès 1985, favorisé par la crise économique et le tournant néolibéral du président Mathieu Kérékou. Après une période de contrôle autoritaire de l'administration, la chefferie traditionnelle a connu à nouveau une certaine faveur. Les villageois, loin de la capitale, retiennent surtout de la démocratisation la liberté d'opinion retrouvée et celle de la pratique religieuse, notamment du vaudou. Mais ils savent aussi se faire reconnaître comme interlocuteurs: à Grand-Hinvi, un projet du Fonds français d'aide et de coopération et de la Banque mondiale, couvrant six mille hectares, bailleurs de fonds, services d'agriculture et agents de la préfecture ont dû négocier avec les paysans, traditionnels maîtres de la terre, qui posent enfin la question de la démocratisation du développement face aux attitudes arrogantes des agents villageois.

Le danger d'un "monde immobile"

LA démocratie sous contrôle a commencé lors des premières élections communales de 1974; les nouvelles élites ­ chefs nommés, jeunes déscolarisés ­ se sont superposées aux anciens notables villageois. Une stratification dont profitent les associations de ressortissants qui, entre villes et campagnes, interviennent entre les "parents" du village et l'Etat.

Mais la nostalgie de la dictature peut aussi s'exprimer. A Founougo, dans le département du Borgou, au nord du Bénin, les vieux paysans craignent surtout l'insécurité: avec le temps de M. Soglo, disent certains, "partout on tue les gens sur les routes... La démocratie, c'est la liberté, mais aussi pour les délinquants!" Pour les plus frondeurs, ceux qui écoutent Radio-Cotonou, cette démocratie si lointaine, "c'est vendre le pays aux Blancs, et laisser les fils du pays au chômage (9)".

L'Eglise catholique du Bénin, par un long travail d'acculturation, de réflexions sur le passé et sur les valeurs contemporaines, tente d'établir une version africaine de la "théologie de la libération", ancrée dans les communautés villageoises comme autant de "petites Eglises". Mgr Agboka, évêque d'Abomey, a fédéré une centaine d'associations locales, essayant de dialoguer avec les vieux traditionalistes comme avec les jeunes déscolarisés et de faire la part entre la richesse et les contraintes des coutumes: "Le refus profond de la violence, des tortures de la dictature, dit-il, s'était traduit d'abord par un repli, lente rumination d'une solution communautaire, devant l'injustice du pouvoir."

Autre forme de contestation née de la démocratisation: le refus obstiné de l'impôt personnel, ce "prix de l'âme", comme disent les Bambaras. Au grand dam de l'Etat et des bailleurs de fonds, cette résistance passive à l'impôt, qui était ancienne, s'est transformée en lutte ouverte. Après avoir fortement réprimé les manifestations paysannes de 1993, qui exprimaient le refus collectif de cette taxe, ressentie comme un archaïsme colonial, le gouvernement a été contraint de l'abroger, en janvier dernier. Le scénario avait été semblable au Mali, où cet impôt par capitation, rappelant la guerre, la conquête et l'esclavage, avait été aboli dès 1992...

Pour l'essayiste et dramaturge malien Moussa Konaté, le danger principal ­ outre une "prise de pouvoir par le haut", venue de l'Occident ­ est celui d'un "monde immobile", au-delà des soubresauts actuels. Ainsi, une société malienne au fond très compacte et consensuelle, malgré l'opposition apparente d'élites restreintes, s'emploie, par des négociations constantes, à retrouver l'unanimisme disparu (10).

Formule africaine d'un débat certes civil mais occulte, dont il n'est pas sûr que la démocratie sorte gagnante, en l'absence d'enjeux clairement définis. Lenteur d'un "processus démocratique" apparent qui s'accompagne de féroces attaques ad hominem. A l'image idéalisée de l'extérieur, ces "dirigeants du troisième type" opposent le pessimisme tragique de ceux qui ont fait le tour des difficultés de la transition. Mais aussi réflexion plus vive sur la démocratie comme pouvoir instable, négocié, sans cesse remis en question au risque de la violence, mais qui gagne cependant, de proche en proche, et doit tenir compte des nouvelles exigences des populations. Des Etats forts et coercitifs pour gérer la transition, l'ajustement et la dévaluation? En Afrique de l'Ouest comme ailleurs, il en est pour croire, au contraire, qu'"il faut peut-être beaucoup d'individus indisciplinés pour faire des peuples libres".

Notes:
(1) Dans l'affaire dite des "10 millions" de francs CFA, dépensés "pour raisons de santé" lors d'un voyage à Paris, en 1993, par Mme Rosine Soglo, épouse du président béninois, l'opposition considère qu'il y a eu détournement.
(2) Cf. Philippe Leymarie, "La France et le maintien de l'ordre en Afrique", le Monde diplomatique, juin 1994.
(3) Sur la violence, lire Norbert Elias, la Civilisation des moeurs, Calmann-Lévy, Paris, 1973. Pour une synthèse politique, Richard Banégas, "Les transitions démocratiques", revue Cultures et conflits, 1994.
(4) Cf. Shaka Bagayogo, "Lieux et théories du pouvoir dans le monde mandé", Cahiers ORSTOM Sciences humaines, n° 25, 1989, et "L'Etat au Mali", in l'Etat contemporain en Afrique, L'Harmattan, Paris, 1987.
(5) En mai 1970, pour tenter de mettre fin à une instabilité chronique au Bénin, qui s'appelait encore Dahomey, le pouvoir avait été confié à un conseil présidentiel composé de MM. Maga, Apithy, Ahomadegbé, chacun d'eux ayant à exercer la magistrature suprême pendant deux ans.
(6) Entretien avec l'auteur, Cotonou, 2 mars 1994.
(7) Entretien du président Konaré avec l'auteur, Bamako, 8 mars 1994.
(8) Cf. note (6).
(9) Cf. La démocratie au village: étude socio-anthropologique de la démocratisation en milieu rural au Bénin, ouvrage réalisé par le GRET (Paris), la FSA (université du Bénin), le FU (Berlin), l'EHESS-CNRS (Aix-Marseille). A paraître.
(10) Cf. Moussa Konaté, Mali, Ils ont assassiné l'espoir, L'Harmattan, Paris, 1990.
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CINQ ans après le début d'une guerre entre des mouvements touaregs et les États du Niger et du Mali, aucune solution durable ne semble s'ébaucher pour permettre le retour des dizaines de milliers de réfugiés ayant fui les zones de conflits. Les différents accords de paix ont révélé leur fragilité à l'épreuve du temps. Si le Niger connaît une relative accalmie, après la conclusion d'une trêve renouvelable, le Mali sombre de nouveau dans la violence.

En avril 1992, le pacte de paix signé entre le gouvernement malien de transition présidé par le lieutenant colonel Amadou Toumani Touré et les représentants des Mouvements et fronts unifiés de l'Azawad (MFUA) suscita beaucoup d'espoir. Il succédait à un précédent accord conclu un an auparavant en Algérie, à Tamanrasset, par le régime vacillant du général Moussa Traoré, et demeuré lettre morte. Le pacte prétendait répondre cette fois à l'une des revendications majeures des MFUA: un statut particulier pour les trois régions du Nord, appelées Azawad. Les négociations furent menées avec la médiation de l'Algérie. La France n'intervint pas officiellement, mais le projet de décentralisation présenté par M. Edgard Pisani servit de cadre au document final.

Ainsi le pacte définit-il un nouveau découpage administratif du nord du Mali, fondé sur des assemblées locales, régionales et interrégionales. Il prévoit, entre autres, l'intégration des combattants des MFUA dans les différents corps en uniforme, celle des cadres dans la fonction publique, la création de patrouilles mixtes pour assurer la sécurité, un programme de rapatriement des réfugiés, une aide au développement du Nord, une commission indépendante d'enquête...

Mais de graves faiblesses compromettaient la réussite du projet. Le pacte ne fit pas l'unanimité et bon nombre de combattants, partisans du fédéralisme ou de l'indépendance, ne s'y associèrent pas, notamment le secrétaire général du Front populaire de libération de l'Azawad (FPLA), M. Rhissaag sidi Mohamed, suivi par une partie de la jeunesse touarègue. L'ensemble des populations civiles ne furent pas associées à son élaboration: ni les représentants des dizaines de milliers de réfugiés de Mauritanie et d'Algérie ni ceux des différentes communautés vivant au nord du Mali. Le gouvernement de transition n'eut d'ailleurs pas le loisir de respecter le calendrier d'application de l'accord: deux semaines après la signature, il cédait la place à M. Alpha Oumar Konaré, candidat de l'Alliance pour la démocratie du Mali (Adema), élu président de la République.

Très vite, les échéances se révélèrent intenables, et le pacte prit des allures de cadeau empoisonné pour la nouvelle équipe. Les bailleurs de fonds internationaux, censés soutenir la paix en finançant des projets de développement, n'honorèrent pas leurs promesses. Les rares interventions se firent dans la confusion. En mars 1993, quelques centaines de réfugiés rentrèrent d'Algérie dans la région de Kidal, mais repartirent aussitôt, en l'absence de structures d'accueil et d'aides.

Selon Mme Odile Hardy, responsable de l'association Enfants de l'Adrar des Ifoghas (région montagneuse au nord-est du Mali, près de la frontière algérienne), "on a vu se multiplier à Bamako les ONG qui se déclaraient disponibles pour intervenir dans le Nord, mais qui siégeaient au Sud, cherchant à récupérer des fonds auprès des bailleurs, mais se gardant bien de faire des missions d'évaluation pour déterminer les vrais besoins". En deux ans, les seuls résultats concrets du pacte semblent être l'intégration de 640 combattants qui constituèrent, avec des militaires, les patrouilles mixtes, équipées par la France, et l'installation, dans de somptueux hôtels de Bamako, de dirigeants des MFUA signataires du pacte, coupés des populations touarègues et maures survivant difficilement dans les camps de réfugiés (1).

Sur le terrain, la situation ne cessait de se dégrader malgré la présence des patrouilles mixtes. Des militaires hostiles au pacte continuaient régulièrement d'assassiner des civils touaregs et maures dans la région du fleuve Niger et vers la frontière mauritano-malienne. Dans les mêmes secteurs, les vols de véhicules et de bétail ainsi que les attaques se multipliaient, commis par des individus difficilement identifiables: combattants des fronts, lassés d'attendre leur intégration ou l'improbable ravitaillement de leur base, trafiquants en tout genre, provocateurs divers... Le pacte tardant à s'appliquer, les conflits latents au sein des MFUA s'envenimèrent. Après les violentes échauffourées entre le FPLA et le Front islamique arabe de l'Azawad (FIAA), intervint début 1994 une véritable guerre entre l'Armée révolutionnaire de libération de l'Azawad (ARLA) et le Mouvement populaire de l'Azawad (MPA). Au sein des fronts, les dissidences se multiplièrent. Les causes de ces divisions sont diverses: partisans et adversaires du pacte, conflits personnels entre dirigeants, course au pouvoir, règlements de comptes entre composantes traditionnelles de la société touarègue...

Au même moment, à Bamako, le pouvoir du président Konaré devait faire face à différentes mutineries de l'armée, à des crises sociales, à la division de l'Adema et à une succession de remaniements ministériels. Aux difficultés dues à son isolement politique s'ajouta l'affaiblissement de l'économie après la dévaluation du franc CFA en janvier 1994. Le pays étant soumis à un plan d'ajustement structurel, les nouvelles intégrations de combattants dans l'armée, la fonction publique et le corps diplomatique, exigées par les MFUA et promises par le gouvernement, provoquèrent l'ire de la puissante Union nationale des travailleurs du Mali. Face aux menaces du syndicat, le pouvoir suspendit ses décisions. Le conflit entra de nouveau dans une phase d'extrême violence.

Le mouvement Ganda Koy (les "maîtres de la terre"), longtemps en gestation, fit soudain parler de lui. Il utilise l'exaspération des populations sédentaires songhaïs, lassées d'être victimes d'attaques et de vols, et menace d'exercer des représailles sur les MFUA, accusés d'être à l'origine du banditisme. Mais, dès le mois de mai 1994, les activistes du Ganda Koy commencèrent à massacrer des populations civiles. Leur violence culmina en octobre, à Gao, quand, à la suite d'une attaque du Front islamique arabe de l'Azawad (FIAA), ils assassinèrent toute la population civile d'un campement touareg (entre 60 et 300 morts, selon les sources).

M. Mahmoud Alpha Maiga, représentant du Ganda Koy à Paris, justifie ces meurtres, car, pour lui, "les populations touarègues et maures sont plus ou moins complices de la rébellion. Nous nous donnons le droit de les juger et de les sanctionner". Parallèlement aux actions du Ganda Koy, l'armée, redéployée massivement dans les régions de Gao et de Tombouctou, reprit ses exactions contre les populations civiles maures et touarègues avec la même violence qu'en 1991 et 1992. Selon Amnesty International, elle aurait commis quelque 600 exécutions extrajudiciaires entre avril et juin (2). L'association des réfugiés victimes de la répression de l'Azawad estime à 400 le nombre de civils tués lors de la mise à sac de Tombouctou en juin avec un total de 1 000 morts de mai à août (3). La grande complicité existant entre les militaires et le Ganda Koy pourrait laisser croire que ce dernier n'est qu'une émanation de l'armée: "Les relations sont très bonnes entre l'armée et nous, affirme M. Mahmoud Alpha Maiga. Les officiers déserteurs qui ont rejoint le Ganda Koy continuent d'ailleurs à toucher leur solde."

Du côté des MFUA, le Front islamique arabe de l'Azawad (FIAA), profitant de la division des autres mouvements, réussit à prendre une importance qu'il n'avait pas jusque-là. Seul front à se réclamer ouvertement de l'arabité et de l'islam, il fut créé en 1991 lors des négociations de Tamanrasset pour répondre aux persécutions subies par les populations maures des régions de Gao et de Tombouctou. Il reçut la bénédiction de l'Algérie, soucieuse d'imposer une composante arabisante à un mouvement essentiellement berbérisant. Le FIAA bénéficierait de l'aide d'une riche bourgeoisie commerçante et de certains pays arabes. Signataire du pacte et partisan du dialogue, il a soudainement radicalisé ses actions à la suite d'un affrontement avec le Ganda Koy, à qui il a déclaré une guerre totale. Certains secteurs de l'ARLA et du FPLA le soutiennent. D'autres demeurent dans l'expectative, tandis que le Mouvement populaire de l'Azawad (MPA) se range du côté du gouvernement en maintenant ses combattants intégrés à leur poste. Le FIAA ne semble pas toujours contrôler ses éléments, et des massacres de populations civiles noires lui sont imputés par Amnesty International (4). En cette période troublée, le conflit s'éloigne peu à peu de son fondement politique pour prendre des allures de règlements de comptes racistes. A Bamako, peu de responsables s'inquiètent de cette tournure. Bien au contraire. Les thèses d'un racisme antiblanc, xénophobe et militariste du Ganda Koy reçoivent un écho favorable (lire ci-dessous l'article d'Hélène Claudot-Hawad). Son organe, La Voix du Nord, peut lancer des appels à la haine en toute tranquillité: "Concitoyens du Nord, balayons toute présence nomade de nos villes et villages, de nos terres même incultes." Une partie de la presse malienne publie avec complaisance des entretiens avec ses dirigeants et reprend ses thèses bellicistes, ne parlant pas de massacres de Touaregs mais de "chasse aux oreilles rouges" ou aux "peaux blanches" (5), et justifie l'assassinat du consul de Suisse par l'armée (6).

Le Ganda Koy bénéficie de la sympathie et du soutien actif d'une majorité des partis politiques en s'opposant farouchement au pacte national. Le 11 décembre 1994, l'ensemble des partis politiques ont organisé à Bamako une marche appelant à "engager une lutte sans merci contre les terroristes, ennemis de 1'unité nationale et de l'intégrité territoriale (7)". L'armée, soucieuse de faire oublier son lourd passé répressif au service du régime de M. Moussa Traoré, surenchérit et réclame des moyens supplémentaires que personne ne lui conteste au nom du plan d'ajustement structurel. Pour l'aider à se réorganiser et à s'équiper, la France pose une condition: non pas la mise à l'écart des responsables des massacres, mais une "désoviétisation" de l'état-major, formé dans l'ex-Union soviétique (8). Enfin, pour dynamiser la répression, la thèse d'un pseudo-complot intégriste est avancée par nombre de politiciens, de militaires et de journalistes, tant maliens que français (9).

Le pacte est-il encore d'actualité? Pour le président Alpha Oumar Konaré, "il est une chance pour le Mali. J'essaie d'aborder avec objectivité le problème, ce qui me vaut à la fois d'être accusé de brader le "territoire national" et en même temps d'encourager le "génocide" (10)." Pour M. Ali Nouhou Diallo, président de l'Assemblée nationale et membre de l'Adema, "il n'est pas remis en cause (...). Notre armée a besoin d'un certain temps pour s'habituer à faire la distinction entre les terroristes intégristes et les populations civiles dont ils sont issus. Les dérapages ont chaque fois grossi les rangs de la rébellion." Pour M. Sidi Mohamed ag Ichrach, dirigeant de l'ARLA et coordinateur des MFUA en exil au Burkina Faso, "le pacte est en très mauvaise posture. Le gouvernement malien n'en veut pas et voudrait le renégocier. Il tient un double langage: tout en massacrant à l'intérieur du pays, il se veut apaisant et démocratique à l'extérieur. Tout le monde demande des moyens supplémentaires pour une armée que je ne crois pas hors de contrôle."

La situation dans le nord du Mali paraît inextricable. Les informations qui en proviennent sont confuses, ou contestables (11). Les MFUA, affaiblis, sont déchirés par des rivalités de pouvoir. A Bamako, le conflit est utilisé comme prétexte par les partisans d'un nouveau régime fort. Les relations du Mali avec la Mauritanie et le Burkina Faso se tendent. La communauté internationale continue à se désintéresser du problème. Le Parlement européen s'empêtre dans ses actions (12). La France et l'Algérie n'ont pas de politiques cohérentes (13)...

Pendant ce temps, les populations touarègues et maures affluent dans les pays limitrophes. En Mauritanie, les réfugiés seraient estimés à plus de 70 000. Au Burkina Faso, leur nombre a décuplé et avoisine les 50 000. Ils seraient 100 000 en Algérie (14). D'autres gagneraient la Libye. Tout un peuple semble condamné à l'errance et à la charité internationale. Quel nom donner à un tel destin?

Notes:
(1) Cf. Philippe Baqué, "Des Touaregs doublement dépossédés", Le Monde diplomatique, février 1993.
(2) Cf. le rapport d'Amnesty international, Mali: conflit ethnique et massacre de civils, septembre 1994.
(3) Cf. les lettres et bulletins de l'Association des réfugiés et victimes de la répression de l'Azawad, qui a son siège en Mauritanie.
(4) Cf. le rapport d'Amnesty International, op. cit.
(5) L'hebdomadaire Le Démocrate malien du 14 juin 1994 écrit: "La réaction de la population civile a été à la hauteur de l'attaque rebelle, puisque deux familles blanches y ont péri. Il n'y a plus à Niafunké, tout comme à Gao et Tombouctou, une "oreille rouge".
(6) Le consul de Suisse, Jean-Claude Berberat, a été tué à Niafunké en octobre 1994 avec certains de ses collaborateurs touaregs. En décembre, le gouvernement malien a fini par reconnaître qu'il avait bien été assassiné par des militaires.
(7) Cf. Lettre du Sud, Paris, 19 décembre 1994.
(8) Cf. La Lettre du continent, Paris, 8 décembre 1994.
(9) Cf. Thierry Desjardins, "Mali: la guerre oubliée des Touaregs", Le Figaro, 2 décembre 1994.
(10) "Alpha Oumar Konaré à coeur ouvert", Le Nouvel Afrique-Asie, novembre 1994.
(11) Ainsi, un article de Libération du 4 décembre 1994 parle d'une attaque de l'armée malienne ayant fait 16 morts parmi les rebelles touaregs, alors que, selon la Commission internationale pour les droits des peuples indigènes, les victimes étaient en fait des civils, dont plusieurs femmes et enfants.
(12) A l'initiative pressante des Verts et des socialistes, le Parlement européen avait adopté une résolution, le 28 septembre 1994, condamnant les massacres commis par l'armée malienne et exigeant qu'une commission d'enquête internationale soit constituée. Le 19 décembre, sa commission du développement et de la coopération ne prenait aucune décision, si ce n'est l'envoi d'une délégation au Mali en février dernier, qui ne put mener à bien sa mission.
(13) L'Algérie, où vit une minorité touarègue, joue un rôle de médiateur, tout en exerçant des pressions sur les membres des fronts et les réfugiés installés sur son territoire en les emprisonnant ou les expulsant. Les interventions françaises sont multiples: tantôt ses chargés de missions officieux se veulent conciliateurs, tantôt ses responsables de la coopération militaire appuient le gouvernement.
(14) Chiffre donné par M. Jean-Marc Pierrot, chargé de mission d'Oxfam Belgique. Selon lui, 25 000 réfugiés se trouveraient dans les centres de regroupement des frontières malienne et nigérienne, 20 000 dans la wilaya de Tamanrasset, 20 000 dans celle d'Adrar, 12 000 dans celle d'Illezi, les autres réfugiés étant répartis sur le territoire.
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COMMENT atteindre l'autosuffisance alimentaire dans les pays du Sahel, où alternent périodes de sécheresse et de pluviosité, zones déficitaires et zones excédentaires de production céréalière? Pour l'organisation non gouvernementale française Afrique verte, présente au Burkina Faso, au Niger et au Mali, l'autonomie passe par la mise en place de circuits d'échanges locaux et régionaux et par l'intervention de réseaux de coopératives capables de peser de façon significative sur les marchés et les prix. Dans ce rude combat, il est impératif de s'appuyer d'abord sur les paysans eux-mêmes.

Près de Maradi, sur la nationale 1 qui relie, d'ouest en est, Niamey à Zinder, la pluie d'avril a rempli les mares, plongé les bourgs dans la gadoue. De part et d'autre de la route, les champs dessinent leurs vaguelettes de sable: on sème à la main, pas à pas, tous les 90 centimètres, en tassant du pied. Entre les plateaux érodés, ravinés par les koris, et les quelques "plaines" verdoyantes, après les inondations de l'année passée, la campagne agricole 1995-1996 vient de commencer au Niger, avec l'espoir que la récolte, en octobre-novembre, sera aussi bonne que les deux précédentes.

Autosuffisance alimentaire, stimulation des échanges entre pôles excédentaires et poches déficitaires, appui à la commercialisation des céréales, dynamisation des coopératives et associations paysannes: c'est le credo de l'organisation non gouvernementale (ONG) Afrique verte, née à Paris dans les années 80 (lire l'encadré page 11). Malgré son nom moqué par un paysan malien - "Afrique jaune serait plus adapté" -, l'association n'ambitionne pas de fertiliser le désert et, sans y être indifférente, ne programme aucun de ces "micro-projets" florissant au Sahel: aménagement du terroir, réhabilitation de périmètres irrigués, forage de nouveaux puits.

Au Niger, comme au Burkina-Faso, et plus récemment au Mali, l'organisation ne prétend ni modeler ni changer les méthodes de production. Son objet est de créer un réseau entre producteurs et consommateurs, qui permette aux uns et aux autres d'échanger, de maîtriser l'inflation en période de soudure et de cesser d'être les victimes des commerçants. Avec l'idée que la sécurité alimentaire passe par une nouvelle dynamique de commercialisation, la revalorisation des acteurs de l'économie rurale, et un rapprochement entre ville et brousse.

Secrétaire général de SOS Sahel international-Niger, M. Kelitigui Mariko reste sceptique: "Comment atteindre l'autosuffisance alimentaire, dans un pays [le Niger] où plus d'un quart de la population ne produit pas les denrées constituant son alimentation de base?... Alors que les paysans qui représentent l'énorme majorité de la population sont spoliés, négligés, marginalisés? que les habitants deviennent de plus en plus allergiques au travail en général, au travail de la terre en particulier? (1)"

Pourtant, entre 40 % et 45 % du produit intérieur brut (PIB) proviennent des quelque 1 800 000 acteurs du secteur agro-pastoral, "permettant au Niger d'exister malgré la crise (2)". Or ni "l'évaluation des besoins en semences et intrants [ni] l'évaluation des voies susceptibles d'améliorer significativement la commercialisation des prochaines récoltes (3)" du programme de redressement d'urgence (PRU) de mars-juin 1995 du gouvernement nigérien ne répondent aux besoins du monde paysan. Et la difficile cohabitation entre le président Mahamane Ousmane et son premier ministre, Hama Amadou, fait obstacle aux mutations souhaitées. Entre grèves des enseignants (la rentrée scolaire a eu lieu à la mi-mars), endémies (épidémie de méningite au printemps) et effets pervers de la dévaluation (stabilisation à un niveau très élevé des prix des articles de consommation courante, en particulier des aliments et des médicaments), le Niger semble au bord du naufrage. Face à une sorte de vacance de l'État, Afrique verte prône le sens des responsabilités et l'esprit coopératif.

A Filingué, dans un bâtiment désaffecté du collège de ce chef-lieu d'arrondissement au nord-est de Niamey, sept élèves recopient en silence un livre de caisse fictif, affiché au tableau noir. Ce sont les stagiaires d'une nouvelle session de formation destinée aux secrétaires de coopératives. De temps en temps, les animateurs s'interrompent pour donner des précisions comptables. Un agent d'alphabétisation bilingue zarma et haoussa corrige une addition de buhu (sacs de 100 kilos).

Commercialiser les excédents

SUR les ruines de l'ancienne Société de développement et de son système étatique, face à la prolifération de banques céréalières villageoises, créées pour assurer la période de soudure, Afrique verte a cherché une troisième voie qu'elle semble avoir trouvée après cinq années d'efforts, alors que certaines coopératives ont disparu et que d'autres affichent un lourd passif.

Elle a néanmoins réussi à mettre en place un réseau de coopératives et une "bourse" ou marché céréalier où les producteurs négocient, vendent et achètent, commercialisent leurs excédents. Le bilan des transactions réalisées au cours de la campagne 1993-1994 peut paraître dérisoire: 41 coopératives ont acheté 2 071 tonnes de céréales, pour 133 729 795 francs CFA, et vendu quelque 2 162 tonnes pour 155 942 245 francs CFA (4). Mais les performances ne se mesurent pas qu'en tonnage...

Réparti sur deux secteurs, à l'ouest, celui de Tillabéri en pays zarma et, à l'est, celui de Zinder, en pays haoussa (voir carte page 11), le réseau nigérien d'Afrique verte compte une cinquantaine de coopératives. C'est le secteur de Zinder, fédéré autour de quatre gros magasins de stockage, qui est le plus dynamique. Héritiers de la tradition commerciale haoussa, les paysans de Tirmini, à une vingtaine de kilomètres de Zinder, conjuguent lois de l'hospitalité et sens de l'initiative. Ils organisent, tous les mois, une bourse aux céréales où l'on accourt de toute la région.

Soutenir et rendre autonome le milieu agricole nécessite des moyens financiers. Crédit rural inexistant, système bancaire en crise: après avoir accordé aux coopératives des fonds de roulement sans modalités de remboursement explicites, Afrique verte a reconsidéré sa politique. Sur les 64 prêts accordés depuis 1987, 15 seulement avaient été remboursés fin 1994 et 27 étaient en passe de l'être; les 22 restants ne le seront probablement jamais.

Depuis 1993, les fonds de roulement ont fait place à des prêts sur des périodes limitées, au taux de 1 % par mois, avec un plafond de 8 %, soldés au plus tard en fin de campagne agricole. En 1993-1994, 93 % de ces fonds avaient été remboursés. Autre système mis en place: les fonds d'intervention rapide. Dès lors qu'une coopérative a obtenu un marché sûr auprès de l'Office des produits vivriers du Niger ou d'Euronaid, un prêt à 5 % est accordé pour toute la durée de l'opération. Afrique verte incite par ailleurs les coopératives à constituer un capital social, à participer aux frais de fonctionnement de l'ONG, ainsi qu'au salaire du responsable régional.

En attendant qu'émane du gouvernement, et notamment de la Direction de la promotion des organisations rurales et de la gestion de l'espace rural, une véritable politique de soutien au secteur agricole, l'association tente de responsabiliser les producteurs, de les sensibiliser aux problèmes de gestion, de les aider à rompre avec les traditions de chefferie, à faire participer les femmes adhérentes, à investir les gains au bénéfice du village tout entier: cours d'alphabétisation, installation de boutiques, de pharmacies, etc.

"Si tu rencontres dans un village quelqu'un qui a ses deux yeux, ne pense pas que dans ce même village il n'y ait pas d'aveugles." Ce dicton bambara, énoncé par un ancien à la clôture de la première bourse paysanne nationale du Mali, les 11 et 12 avril 1995, à Tamakoro, quartier de Bamako, aura résonné aux quatre coins de la grande paillote, où, de Kayes, de Koulikoro, de Sikasso, de Ségou, de Mopti, et même de Gao et de Tombouctou, une cinquantaine de paysans représentant leurs organisations confrontaient offre et demande, en présence d'opérateurs du marché céréalier, commerçants et minotiers. Volume des transactions: 70 tonnes de riz décortiqué, fourni par l'office du Niger-Niono à destination de Kita et Kayes, régions déficitaires. C'est peu, mais la négociation avait surtout valeur symbolique. Car, du fait de la pénurie, les cours commençaient à flamber sur le marché de Kayes, le riz passant la barre des 230 francs CFA le kilo. A la bourse de Tamakoro, il aura simplement été négocié à meilleur prix.

Un marché dynamisé

DEUX campagnes agricoles record, un marché dynamisé en dépit de la dévaluation du franc CFA (lire, page 12, l'article de Sanou Mbaye), un droit à la parole restauré à la faveur de la démocratisation et du retour de la paix dans les territoires du Nord: présente au Mali depuis juillet 1994, Afrique verte récolte les fruits de la restructuration du marché céréalier et de la sécurité alimentaire, opérées par le Programme de restructuration des marchés céréaliers (PRMC).

Créé dans les années 80, ce programme de sept principaux donateurs (États-Unis, Canada, Allemagne, Pays-Bas et France ainsi que le Programme alimentaire mondial et l'Union européenne) s'est engagé à apporter sur trois ans (du 1er novembre 1994 au 31 décembre 1996) une aide alimentaire structurelle en nature, en subvention ou en contribution financière. A son actif, la restauration des fonctions de contrôle de l'Office des produits agricoles du Mali (Opam), qui détenait autrefois le monopole du marché céréalier; la libéralisation des prix des céréales, à la production comme à la consommation; la gestion concertée des aides; la mise en place d'un système d'agrément à l'égard des opérateurs privés.

"Compte tenu de la bonne conjoncture de ces cinq dernières années, les donateurs, dans l'ensemble, ne pratiquent plus l'aide alimentaire en nature d'un produit qui concurrence les produits locaux", constate M. Yves Gueymard, de la Mission française de Bamako. Doté de crédits pour la consommation et le stockage des céréales au profit des groupements de producteurs et des commerçants, le Programme s'est, depuis 1987-1988, substitué au réseau bancaire.

Au Mali, l'ONG s'appuie sur une jeune entreprise locale: équipés de deux-roues, les animateurs de GEC-Mali arpentent le pays, assistant les organisations paysannes en matière de gestion, de commercialisation et de stockage, assurant le suivi du crédit, la formation et l'alphabétisation. L'objectif fixé à Paris - 1 000 tonnes pour la campagne 1994-1995 - est cependant loin d'être atteint. Et, à la bourse de Tamakoro, les critiques n'ont pas manqué sur le non-respect des contrats, sur la qualité des céréales (trop de poussière dans les sacs), sur les difficultés de transport (infrastructure quasi inexistante, coûts élevés), sur les fluctuations de prix, sur la rétention des stocks, etc. "On ne peut rêver sans avoir dormi", dit un proverbe en pays bambara. Si les échanges entre organisations paysannes et, depuis peu, les négociations avec les commerçants s'amorcent, il reste beaucoup à faire.

La solidarité reste encore à inventer face aux catastrophes locales. Dans le sud du pays, à Kangaba, 55 % des récoltes ont été détruites par les inondations, effet pervers d'une culture pluviale pratiquée trop près du fleuve. Et personne n'a été capable de proposer des solutions...

Projetant de s'installer au Tchad, voire dans la vallée du fleuve Sénégal, Afrique verte fait lentement germer l'idée qu'une véritable autonomie de toute cette région sèche est possible. Par le biais du système coopératif, avec le soutien de gouvernements locaux plus responsables, à la faveur de meilleures relations entre États et d'une démocratie à l'africaine. Le temps de la présence d'acteurs étrangers représentant "la saine gestion" sera alors terminé.

Mais, si l'ONG envisage à terme de se désengager, elle n'est pas près d'en prendre le chemin. "Pour atteindre la "masse critique" nécessaire pour commencer à compter dans le dialogue avec les divers opérateurs économiques, constater que les céréales peuvent constituer une source de revenus appréciable et être de la sorte incités à en produire davantage (5)", il faudrait que les organisations paysannes et les réseaux coopératifs puissent commercialiser 5 % des céréales mises sur le marché, soit 50 000 tonnes pour les trois pays auxquels elle apporte son appui. Le minimum fixé pour 1995 est de 4 400 tonnes de céréales commercialisées, soit moins de 10 % de l'objectif souhaitable. C'est encore insuffisant pour rêver d'une transsahélienne céréalière...

Résultat d'un travail de fourmi, le bilan d'Afrique verte peut faire sourire, entretenir l'impatience d'Occidentaux toujours prompts à donner de l'Afrique l'image d'un vaste mouroir, d'un chantier éternellement à la dérive, incapable d'opérer sur la scène économique mondiale. Mais c'est une vision que rejettent les responsables de l'association, même si le temps semble encore loin où le Nord saura tirer profit des inventions du Sud, de ce don d'humanité dont les Africains ont le secret "pour apprivoiser des immensités ingrates à partir de groupes humains très peu nombreux (6)".

Notes:
(1) Keletigui Abdourahamane Mariko, "Le Niger d'abord! Réflexions sur les défis au développement du Niger", Niamey-Paris, août-septembre 1993.
(2) "Comment promouvoir la consommation endogène?" Compte rendu d'un débat organisé par la Chambre économique Niamey frater