Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles presse internationale
SELECTION D'ARTICLES PARUS DANS LA PRESSE INTERNATIONALE

L 'ESCALADE verbale a succédé aux massacres interethniques du mois d'avril, en Mauritanie et au Sénégal. M. Abdou Diouf a "perdu toute crédibilité", affirme la radio de Nouakchott. "On peut enfin parler à haute voix de l'apartheid maure", proclame-t-on à Dakar. Malgré un calme précaire, la tension entre les deux pays reste vive, créant un nouvel abcès de fixation sur un confinent déjà épuisé économiquement. Une situation que cherchent à exploiter les pouvoirs en place, à la recherche de boucs émissaires et d'une nouvelle crédibilité.

"La honte" titrait le quotidien sénégalais le Soleil au lendemain de la mise à sac, le 23 avril 1989, des boutiques maures par la foule dakaroise. Le pire pourtant restait à venir. Le 25, dans les principales villes mauritaniennes, des centaines de Sénégalais étaient massacrés "en représailles": deux cents à quatre cents morts, estiment les plus modérés; bien davantage, suivant d'autres sources pour l'heure invérifiables. Quarante-huit heures plus tard, au retour des premiers rescapés de la tuerie, Dakar se déchaîne à nouveau et met à mort une soixantaine de Mauritaniens coupables d'être des "beydanes" (1).

L'on s'interroge depuis lors sur les raisons, non pas d'un conflit qui couvait depuis longtemps, mais de cette flambée de violence inouïe dans une région d'Afrique épargnée jusqu'ici par les drames qui ensanglantent le continent. Comment l'échauffourée tragique, mais relativement banale du 9 avril dernier, entre éleveurs et agriculteurs de la vallée du fleuve Sénégal a-t-elle pu à ce point dégénérer? Tous les ingrédients d'un dérapage étaient en fait réunis en ce printemps 1989, et l'explosion a résulté de la conjonction de trois crises qui n'ont cessé de s'aggraver au cours des dernières années: crise interne, mais de nature différente, en Mauritanie et au Sénégal; crise entre les deux pays, dont il faut chercher les prémices dans l'histoire d'un voisinage intime et tourmenté.

Au début était l'histoire des relations, depuis des temps immémoriaux conflictuelles, entre grands nomades arabo- berbères sahariens et sédentaires noirs sahéliens, les premiers ayant continûment dominé les seconds depuis la chute de l'empire soninke de Ghana à la fin du onzième siècle. Quand la France affirme sa présence à la fin du siècle dernier, elle intègre ces régions troublées des confins sahélo-sahariens à la paix coloniale. Pendant toute cette période l'actuelle Mauritanie fait partie de l'Afrique occidentale française et est rattachée administrativement au Sénégal avec lequel elle partage la même capitale, Saint-Louis. La puissance tutrice, pour qui les frontières entre deux possessions aux liens si étroits ne pose pas de réels problèmes, les trace cependant, par deux décrets promulgués en 1905 et en 1933, sur la rive droite du fleuve Sénégal.

Naissance d'une nation

LA Mauritanie existe-t-elle vraiment à la fin des années 50, à l'heure de la décolonisation? Le royaume chérifien la revendique au nom du grand Maroc historique et propose même au tout jeune Sénégal indépendant un plan de partage de cette terre à cheval sur deux mondes: à Dakar l'ensemble du bassin du fleuve Sénégal, à Rabat les étendues désertiques peuplées d'Arabo-Berbères et riches en fer. Le président Léopold Senghor refuse, influencé par la France qui pousse à la balkanisation de son ancien empire et peu désireux de faire de son pays le voisin d'un Etat aux visées expansionnistes affirmées. Il souhaite que se crée un Etat-tampon entre un Maghreb dont il s'est toujours méfié et l'Afrique noire. Paris n'a en outre aucune intention de laisser faire Rabat: la guerre d'Algérie fait rage et il convient d'empêcher tout renforcement d'un des principaux soutiens du Front de libération nationale (FLN). Les intérêts français dans les mines de fer doivent aussi être protégés.

La Mauritanie naît donc en 1960 sous de bien précaires auspices. On y a baptisé en toute hâte capitale un modeste village de tentes du nom de Nouakchott, et c'est à partir de là que l'avocat Mokhtar Ould Daddah, le nouveau président, entend bâtir une nation. Les problèmes internes mauritaniens et sénégalo-mauritaniens naissent avec elle. Ould Daddah entreprend rapidement, quoique prudemment, de restaurer dans le nouvel Etat le pouvoir des Arabo-Berbères marginalisés: durant la période coloniale, les populations du fleuve avaient fourni la majorité du personnel administratif indigène.

Du retrait de l'Organisation commune africaine et malgache (OCAM), en 1965, à l'imposition - non sans la violente opposition des Noirs francophones - de l'arabe comme langue officielle en 1966, à l'adhésion à la Ligue arabe en 1973, le mouvement approfondit, à chacune de ses étapes, le clivage entre les deux communautés. Oscillant entre la nécessité économique d'une intégration régionale et les conséquences intérieures que ne manquerait pas d'entraîner un enrichissement des populations riveraines du fleuve, Nouakchott n'adhère qu'avec réticence à l'Organisation pour la mise en valeur de la vallée du Sénégal (OMVS) créée avec le Sénégal et le Mali en 1972 pour mener à bien la construction des barrages de Diama et de Manautali et l'irrigation des terres sur les deux berges. La Mauritanie ne lève ses réserves qu'après la conclusion d'un accord avec le Sénégal, qui accepte définitivement de prendre le fleuve lui-même comme frontière entre les deux pays.

Pour autant, les problèmes ne sont pas réglés. La sécheresse des années 70 donne à la transhumance traditionnelle des troupeaux maures vers le sud des allures d'exode, et les habitants de la rive sénégalaise du fleuve reprochent plus d'une fois à M. Senghor de se montrer trop conciliant au nom de la coopération régionale. D'autant que les successeurs d'Ould Daddah, renversé en 1978, accélèrent la politique d'arabisation poursuivie depuis l'indépendance. L'abolition officielle de l'esclavage en 1980 ne remet guère en cause la domination traditionnelle des Maures sur les Haratines (2). Les Mauritaniens noirs de la rive droite s'alarment quant à eux de la mainmise progressive de l'agrobusiness maure sur les terres nouvellement irriguées de la vallée. Ils se voient dépossédés d'une mise en valeur dont ils auraient dû être les premiers bénéficiaires.

Facteurs économiques et politiques se conjuguent donc pour rompre le fragile équilibre prévalant depuis des décennies sur les terres de la vallée, et les conflits se multiplient. Les problèmes fonciers le long de la frontière se compliquent d'autant plus que la méfiance entre les deux capitales s'installe durablement avec l'arrimage de la Mauritanie au Maghreb. L'adhésion de Nouakchott, en 1983, au traité tuniso-algérien "de fraternité et de concorde" et le renforcement constant des liens avec les voisins du Nord, qui aboutit, en février 1989, à l'intégration dans la nouvelle Union du Maghreb arabe - sans que la Mauritanie se retire de la CEAO et de la CEDEAO (3) - résultent en partie du poids considérable qu'acquiert la composante panarabe au sein du régime. La tendance dite "baasiste", qui a pour objectif quasi explicite la "beydanisation" du pays, se renforce. La tentative avortée de coup d'Etat du Front de libération des Africains de Mauritanie (FLAM), en octobre 1987, est le prétexte à une sanglante purge des cadres noirs de l'armée et de l'administration. La répression menée en août 1988 contre les baasistes, jugés désormais trop puissants, ne change en rien l'équilibre interne des forces.

D'aucuns expliquent cette fuite en avant du régime par la crainte de la composante maure de la population, jadis majoritaire, mais à la natalité faible, d'être débordée démographiquement par les "Négro-Africains", nettement plus prolifiques. On estime généralement que ces derniers représentent désormais la moitié de la population, quoique les résultats des deux recensements de 1977 et 1988 n'aient pas été publiés. Après l'incident frontalier du 9 avril 1989, les autorités mauritaniennes n'ont guère fait preuve de volonté de conciliation.

Incertitudes politiques

CETTE intransigeance aurait-elle suffi à mettre le feu aux poudres? L'hypothèse est difficile à admettre et l'on ne peut comprendre les explosions de Dakar qu'à la lumière d'une troisième crise, sénégalo-sénégalaise celle-l&agrave sapant depuis le début des années 80 les fondements d'un Etat naguère considéré comme un des plus stables de la région. Crise économique, d'abord: la stagnation de la production agricole, la baisse des cours de l'arachide et du phosphate, se conjuguent avec un gonflement excessif de la dette pour saigner les finances de l'Etat. Crise sociale, ensuite, aggravée par la politique d'ajustement structurel imposée par le Fonds monétaire international: l'arrêt des investissements et du recrutement dans la fonction publique a provoqué un dramatique accroissement du chômage.

Crise politique, enfin, depuis les élections aux résultats contestés de février 1988 (4) et la montée en puissance des revendications de toutes sortes cristallisées autour du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de son slogan "Sopi" ("changement", en wolof). Le gouvernement du président Abdou Diouf se révèle incapable de faire front, et l'on assiste depuis un an à un effritement de la légitimité du régime et à un délitement de l'autorité de l'Etat. Une telle situation, l'histoire en offre assez d'exemples, est propice à la recherche de boucs émissaires. Les pillards du 23 avril dernier, ces jeunes citadins désoeuvrés et sans perspectives d'avenir, ont trouvé dans les épiciers maures, à la fois méprisés et enviés, des cibles idéales pour manifester le refus de la condition qui leur est faite. Les choses auraient pu s'arrêter là, mais l'attentisme de Dakar et les rumeurs non fondées aidant, Nouakchott s'est déchaînée à son tour, se livrant au carnage que l'on sait.

Les raisons toutefois sont différentes, et la neutralité bienveillante des autorités, tout autant que la complicité active des forces de l'ordre dans le massacre, accréditent la thèse selon laquelle le régime mauritanien a saisi au bond l'"occasion historique" de régler le problème noir. La suite des événements tend à confirmer cette explication: le rapatriement réciproque des ressortissants des deux pays depuis le "vendredi noir" sénégalais s'accompagne, du côté mauritanien, de l'expulsion systématique des citoyens "d'origine sénégalaise", autrement dit des Mauritaniens négro-africains. Plusieurs milliers d'entre eux sont déjà au Sénégal, et l'épuration se poursuit, allant chaque jour grossir la cohorte des exilés ayant trouvé refuge chez leurs frères de la rive gauche du fleuve. La coexistence, toujours fragile, souvent conflictuelle, mais profondément ancrée dans les mentalités et dans l'histoire entre les deux communautés peuplant la Mauritanie, paraît cette fois-ci bel et bien rompue.

Pour l'instant, les bruits de bottes se sont tus le long de la frontière, grâce à de multiples médiations entreprises par les alliés communs de la Mauritanie et du Sénégal. Pourtant, l'on peut encore craindre le pire pour l'avenir. Si un affrontement armé entre les deux pays ne paraît pas inéluctable, les risques existent de voir éclater une guerre civile en Mauritanie. Dans une telle hypothèse, il est peu probable que les populations sénégalaises de la vallée restent indifférentes au sort de leurs frères du Nord. Avec l'exode de ces derniers vers la rive gauche, la région est devenue une véritable poudrière.

Déjà, une partie de l'opinion sénégalaise juge trop modérée l'attitude du gouvernement à l'égard de Nouakchott et revendique comme frontière "naturelle" la ligne de limite de la crue du fleuve, à quelques dizaines de kilomètres au nord de la rive droite. Un nouveau foyer de tension est né dans cette partie de l'Afrique déjà en proie aux maux de la pauvreté et de la crise.

Notes:
(1) Beydanes: du mot arabe signifiant "blanc", utilisé pour désigner les populations arabo-berbères.
(2) Haratine: nom donné aux anciens esclaves noirs en Mauritanie, qui ont le plus souvent adopté les modes de vie et la culture de leurs maîtres. Pour compliquer encore la situation, les Haratines n'ont pas été les moins empressés à se livrer au massacre de Nouakchott et de Nouadibou.
(3) CEAO: Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest, englobant les principaux Etats francophones de la région. CEDEAO: Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, beaucoup plus vaste, intégrant également les pays anglophones, dont le Nigeria.
(4) Cf. "Les ratés de la démocratie au Sénégal", le Monde diplomatique, avril 1988.

Libye et Mauritanie

PASSER d'une économie rentière à l'autosuffisance, tel est l'objectif fixé par le colonel Kadhafi et que le pays poursuit au prix d'une utilisation rapide de la manne pétrolière. Jusqu'alors, l'aridité du climat, dans ce pays à dominante désertique, permettait surtout une agriculture d'oasis (Ghadamès, Koufra) en système traditionnel.

Les techniques modernes, financées par les pétrodollars, modifient profondément les données: un premier contrat conclu en 1979 avec une société française (la SATEC) a inauguré l'irrigation par pivot sur 50 000 hectares. Tout le monde fut impressionné par ces "champs clé en main" (cf. le Monde du 13 septembre 1981). Mais le contrat passé avec la Corée, en novembre 1983, est plus spectaculaire encore: il s'agit de pomper les nappes fossiles du désert (au minimum cent ans de réserves) pour irriguer les plaines côtières de Cyrénaïque (plaine de la Jeffara) et de Tripolitaine (Djebel Akhdar) au moyen d'un "fleuve artificiel". Au total, quelque 500 000 hectares devraient ainsi être irrigués dans un pays où la surface cultivée ne dépasse guère 700 000 hectares à ce jour. Coût du programme: 3 milliards de dollars sur sept ans.

Si les ressources financières existent, la main-d'oeuvre fait défaut: 18 % à peine de la population active libyenne travaillent dans l'agriculture, et la main-d'oeuvre étrangère, surtout tunisienne et égyptienne, varie selon les vicissitudes politiques (150 000 étrangers sont partis en 1985). L'autosuffisance, techniquement possible pour ce pays de 4,3 millions d'habitants, est-elle réalisable sans une paysannerie? C'est la principale question.

BIEN différentes sont les spécificités de l'agriculture mauritanienne. Mis à part l'élevage pastoral pratiqué par les Maures sur de vastes étendues steppiques, qui permet d'exporter de la viande, la production est loin de couvrir les besoins alimentaires du pays. Concentrée sur la rive du fleuve Sénégal, l'agriculture se rapproche de celle de l'Afrique noire par le type de main-d'oeuvre (le tiers de la population nationale) et par les cultures pratiquées (mil, sorgho, riz, maïs). La technique traditionnelle consiste à combiner la culture de décrue sur le lit majeur du fleuve (terres oualo) en saison sèche et la culture des zones non inondées (dieri) en saison des pluies. La production reste très insuffisante (50 900 tonnes de céréales en moyenne annuelle pour les années 1981-1985) et sujette aux aléas (en particuliers les criquets). Aussi l'Etat a-t-il placé ses maigres ressources dans de grands projets: la ferme-pilote de M'pourie, gérée par les Chinois et, plus récemment, la participation à l'Office de mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Nouakchott compte beaucoup sur les barrages de Diama, à l'embouchure, et de Manantali pour développer les petits périmètres maraîchers. Les agriculteurs qualifiés ne manquent pas; ici, la limite est plutôt financière: l'aide internationale sera décisive.

Réconciliation en Mauritanie

En dépit de ses erreurs politiques et de ses concessions à l'ordre traditionnel le premier président de la Mauritanie, M. Moktar Ould Daddah, avait pu tant bien que mal hisser son pays du stade de la souveraineté contestée à celui d'État paisible, à la fois islamique, arabe et africain. L'avènement de l'armée au pouvoir en 1978, malgré l'accueil que lui a réservé une large fraction d'intellectuels, a entraîné la suspension de la première Constitution de la République, l'interdiction de toute vie associative et la dissolution de toutes les institutions politiques et législatives du pays. Pour gouverner, il suffisait alors de décréter...

Déçus et acculés, les citoyens vont alors se tourner vers leurs structures traditionnelles, plus sécurisantes. La condition du citoyen se précarise, chaque homme devient vulnérable à tous les dogmes (...). La tribu, l'ethnie, voire la région deviennent les cadres absolus qui font et défont l'avenir de l'homme. Au citoyen modèle, on préfère l'homme intégré. A la force de la loi se substitue le consensus tribal.

A la lumière de ce constat, il semble évident qu'une réconciliation entre le citoyen et l'État est nécessaire. On se doit d'urgence de s'atteler à l'élaboration d'une Constitution nationale, seule garantie de stabilité politique, définissant les droits et devoirs des citoyens, ainsi que l'autorité et les prérogatives du gouvernement.

Notre double identité culturelle nous impose une autre réconciliation. Si l'insertion de la Mauritanie dans l'ensemble maghrébin est bien entamée il est plus que jamais nécessaire de définir une politique de développement sous-régional intégré avec nos voisins et alliés au sud du Sahara. Notre histoire et notre position charnière entre l'Afrique noire et le Maghreb nous confèrent un atout géopolitique et humain, jadis reconnu de tous, pour dynamiser la coopération arabo-africaine et promouvoir une plus large solidarité Sud-Sud.

Le problèmeTouareg

Déja dépendante de l'aide alimentaire internationale, la Mauritanie peut difficilement prendre en charge les Touaregs et les Maures ayant fui le Mali. Son gouvernement reste très discret dans ce conflit pour ne pas troubler les relations avec son voisin, partenaire économique dans d'importants projets de développement au Sud, le long du fleuve Sénégal. Mais dans les camps de réfugiés, où s'entassent près de quarante mille hommes, l'aide humanitaire provoque de nouvelles exclusions.

La mort ne prélève plus de lourds tributs dans les camps de réfugiés touaregs, maures et bellas (1) ayant fui, depuis juin 1991, les massacres de civils du nord du Mali pour chercher le salut en Mauritanie. Les représentants locaux du Haut Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR), qui encadre les camps et assure le financement des opérations de secours, parlent d'une situation désormais correcte. Des forages, une campagne de vaccination, l'aide alimentaire et une période climatique clémente auraient soulagé des maux les plus graves. Jusqu'à quand? La vie des camps est suspendue à l'évolution du conflit.

Tout dépend du pacte de paix signé en avril 1992 et dont l'application est, depuis lors, négociée par le nouveau président malien, M. Alpha Oumar Konaré, et certains mouvements rebelles. Mais la paix coûte cher. Pour répondre aux revendications de justice sociale des populations touarègues, le Mali, endetté et soumis au programme d'ajustement structurel, manque d'argent. Les bailleurs de fonds internationaux ne se précipitent pas pour l'aider à intégrer ses régions du Nord. Des membres de la rébellion parlent de reprendre les armes alors qu'une partie de l'armée entrave l'action pacifique du président Alpha Oumar Konaré.

En Mauritanie, les trois camps de Fassala-Néré, Aghor et Bassikounou sont parcourus de rumeurs contradictoires: retour en paix au Mali ou échec du pacte et exil prolongé? En attendant, les réfugiés démunis et traumatisés tentent de recréer une vie normale mais se heurtent encore à bien des obstacles.

L'exil a provoqué de profonds bouleversements dans les sociétés traditionnelles des populations réfugiées. Elles viennent principalement des régions du fleuve Niger et du nord de ce pays, qui font partie de ce que les mouvements rebelles appellent l'Azawad et dont ils revendiquent l'autonomie. Naguère dispersées sur ce vaste territoire, les populations nomades et citadines se sont retrouvées confrontées à un brusque regroupement dans les camps. Dans les tentatives de réorganisation, des cadres diplômés, des enseignants, des militants, des femmes interviennent au même titre que les chefs traditionnels. "Les réfugiés se sont structurés, explique Ahmed, l'un de leurs représentants. Chaque camp est divisé en quartiers avec un responsable. Ils ont désigné une commission de gestion par camp et une autre pour l'ensemble. Mais les camps sont gérés par le Commissariat à la sécurité alimentaire [CSA] et la garde nationale mauritaniens, par le HCR qui vient avec ses programmes et par les organisations non gouvernementales [ONG] , qui ont aussi les leurs. Les représentants des réfugiés ne sont pas consultés. On leur demande juste de faire appliquer des décisions qui ne sont pas les leurs."

Une première controverse porte sur le recensement des populations. Le CSA et le HCR estimaient en octobre dernier à 30 000 le nombre des réfugiés. Les représentants des réfugiés dénombraient 14 000 personnes supplémentaires non prises en compte et ne bénéficiant d'aucun secours. D'après eux, une population aussi importante que celle des camps vivait dispersée dans la région environnante et s'apprêtait à gagner les sites de regroupement. En octobre dernier, des familles fugitives continuaient d'arriver de Tombouctou où, selon elles, l'armée malienne armait des brigades de vigilance hostiles aux Touaregs et aux Maures. Par ailleurs, à Nouakchott, une ONG incitait et aidait les réfugiés maliens survivant dans la capitale à rejoindre les camps en leur promettant une amélioration de leur situation. Mais dans les camps tous partageaient le même abandon: pas de tente, pas de nourriture, aucune assistance depuis des mois.

Au camp d'Aghor, un réfugié se plaignait: "Les premiers installés partagent avec les nouveaux venus leurs rations déjà insuffisantes. En effet, les distributions ont toujours lieu avec un mois de retard et les vingt-quatre kilos de céréales par personne ne sont plus pour deux mois mais pour trois. Nous demandons en vain que le HCR prenne en compte tous les réfugiés et assure la régularité des distributions."

Les réfugiés touaregs, maures et bellas ont la réputation d'être des nantis, par rapport à d'autres, en raison de l'importance des sommes que le HCR a engagées par personne. Mais plus d'un quart du budget de 4 millions de dollars a été absorbé par le transport de l'aide sur les 1 400 km séparant Nouakchott des camps, facturé au prix fort par la toute-puissante fédération des transporteurs mauritaniens. Les denrées distribuées, dons de la communauté internationale, n'ont rien de "luxueux": lait avarié, haricots impossibles à cuire, riz coupé de sable, blé charançonné qui d'ailleurs tend à devenir l'unique ravitaillement malgré les protestations: "Le blé ne fait pas partie de nos habitudes alimentaires, explique un réfugié. Il a déjà provoqué beaucoup de graves problèmes de digestion et a affaibli les enfants durant l'épidémie de rougeole, augmentant la mortalité. Nous préférons échanger 24 kg de blé contre 6 kg de riz, même si cela enrichit les commerçants." Dès novembre, la saison froide a succédé à la chaleur. "La majorité des familles est sans abri. Soit les tentes proviennent du HCR et souvent elles sont de mauvaise qualité, soit elles ne sont qu'un amas de sacs et de chiffons. Il manque aussi des couvertures et des habits chauds."

Bien que la situation sanitaire soit très fragile - épidémie de coqueluche, paludisme, notamment, - les ONG à vocation médicale réduisent leurs activités pour des raisons financières. Dans les trop rares dispensaires, leur personnel doit céder la place à des infirmiers mauritaniens sans matériel, sans ressources, isolés et surmenés.

Les nomades touaregs, qui avaient d'abord manifesté de la méfiance vis-à-vis de l'école, sont désormais nombreux à souhaiter scolariser leurs enfants. La présence dans les camps d'enseignants de la même ethnie n'est pas étrangère à ce changement de mentalité. Mais à Bassikounou, différentes tentatives menées par le HCR et les ONG pour créer des écoles ont échoué. Des montagnes de livres inutilisés croupissent. A Aghor et à Fassala-Néré, les expériences fonctionnent difficilement sans le soutien des enseignants réfugiés. Pour F..., jeune femme touarègue ayant collaboré à un projet d'éducation, l'échec est dû au HCR. "Leur école est un échec pédagogique qui ne tient pas compte de l'enfant, un échec culturel hors de tout projet de société, un échec technique conçu sans l'avis des spécialistes (2)."

Un désaccord important persistait au sujet de la rémunération des enseignants. "Ce n'est pas un problème de salaire mais de respect, explique Ahmed. On nous déresponsabilise en nous ôtant tout droit de gérer nos vies, et l'on veut ensuite nous responsabiliser en nous demandant de travailler bénévolement." Finalement, enseignants et parents ont constitué un collectif et souhaitent créer leur propre école avec leurs maigres moyens, en s'inspirant de l'exemple des autres réalisations des réfugiés: coopératives artisanales de femmes, coopératives maraîchères, coopératives de forgerons, coopératives d'artistes... Ahmed conclut: "La population doit être associée pleinement aux prises de décision. Elle sait mieux que quiconque où se trouve son avenir et comment le gérer. Par exemple, durant cet exil, nous aurions pu acquérir des formations pour nous préparer aux changements inévitables lors de notre retour dans l'Azawad. Mais nous n'avons pas été aidés dans ce sens. Si, déjà ici, nous n'avons pas de droit sur notre existence, comment et pourquoi en aurions-nous là-bas? Malgré la signature du pacte, nous ne sommes pas à la fin de notre calvaire mais au début d'un long processus. Les Touaregs entendent désormais être responsabilisés et assumer leur destin dans le respect de leur spécificité."

Les membres des ONG manifestent, selon leur personnalité, soit du dédain soit du dévouement à l'égard des initiatives que prennent ces réfugiés. Mais leurs moyens sont toujours limités. M. François Lefort, prêtre et médecin responsable d'une ONG aidant les réfugiés à Nouakchott, s'exprime avec une certaine amertume: "Les fonctionnaires du HCR, qui ont de très bons salaires, cherchent d'abord de belles villas, des voitures climatisées et des bureaux. Ensuite, ils se disent qu'il faut bien faire une action et ils sous-traitent aux ONG avec l'argent restant. Celles-ci deviennent la bonne conscience du HCR qui est la bonne conscience des pays développés (3)."

Aide détournée

Ces dysfonctionnements dans l'attribution de l'aide, qui s'effectue sans la participation des intéressés, rappellent à certains d'autres épisodes de leur histoire récente marquée par les persécutions, la sécheresse, l'exode et, finalement, l'exil. Ainsi, en 1990, la rébellion des Touaregs, avant de s'étendre au Mali, prit naissance au Niger dans des camps de populations rapatriées d'Algérie et de Libye où elles avaient fui la répression et la misère et qui attendaient en vain une aide détournée (4). Un dirigeant du Front unifié de libération de l'Azawad parle de sa lutte: "Les minorités du nord du Mali ont toujours été oubliées par l'aide au développement. Là-bas, dans l'Azawad, pas un dispensaire, pas une école digne de ce nom, pas une route bitumée. Quand l'aide alimentaire internationale est venue lors des grandes sécheresses, elle a été entièrement détournée par le pouvoir de Bamako. La rétention de l'aide est une arme politique très efficace. Nous, nous voulons désormais gérer effectivement notre destin pour que cela ne se passe plus. C'est pour cette raison que nous avons pris les armes."

La Mauritanie, qui accueille les réfugiés, est elle-même frappée de famine. Dans le nord du Mali, par suite du conflit, plus de 500 000 personnes sont exposées au risque de mourir de faim (5). Au moins 50 000 réfugiés venus de cette région vivraient dans une grande précarité en Algérie, 30 000 survivraient misérablement près de Niamey, au Niger, et 15 000 connaîtraient un sort meilleur au Burkina-Faso. L'aide internationale demeure déterminante pour l'avenir économique, social et politique de ces sociétés. Une aide qui, elle-même, engendre dépendance et marginalisation. Le cercle vicieux sera-t-il un jour brisé?

Notes:
(1) Les Bellas sont les descendants des esclaves noirs des Touaregs. Vivant en étroite complémentarité économique et sociale avec leurs anciens maîtres, beaucoup les ont suivis dans l'exil et partagent avec eux la même vie quotidienne. Des Bellas militent aussi dans les mouvements de rebelles.
(2) Un rapport de mission d'Annick Talbot sur les réfugiés du nord du Mali en Mauritanie avait pour problématique les questions d'éducation, de formation, de paix et de développement. L'auteur, qui a dirigé le bureau de l'UNICEF au Mali, conseillait au HCR et aux ONG de rechercher le partenariat avec les réfugiés et proposait un projet élaboré d'éducation pour tous.
(3) François Lefort est l'auteur, avec Carmen Bader, d'un livre sur les enfants de la rue de Nouakchott: Mauritanie, la vie réconciliée, Fayard, coll. "Les enfants du fleuve", Paris, 1990.
(4) Cf. Malek Chebel, "Sortis de l'oubli, les Touaregs souffrent de l'histoire", le Monde diplomatique, août 1991.
(5) Lire le rapport sur la famine en Afrique de l'Ouest (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Soudan) établi par le Famine Early Warning System et la Washington Agency for International Development, Washington, juin 1992.

Régime patriarcal

Deux pays dans le Maghreb - l'Algérie et la Mauritanie - s'étaient distingués, il y a trois ans, par l'originalité de leurs transitions démocratiques, en dépit du fait qu'elles avaient pour origine des décisions prises par les régimes en place. En Algérie, la tentative a tourné court: une guerre civile de facto a mis fin à une expérience des plus prometteuses dans le monde arabe. La Mauritanie a posé les jalons d'un développement démocratique, mais peut-elle réussir une telle expérience sans intégrer les composantes tribale et ethnique de la société?

Le tournant décisif dans l'entreprise démocratique mauritanienne a eu lieu au lendemain des élections législaives de mars 1992. Fort de sa victoire lors du scrutin présidentiel de janvier 1992, - il avait obtenu 62,65 % des voix - M. Maaouya Ould Sid' Ahmed Taya avait vu sa position renforcée par le succès parlementaire de sa formation: le Parti pour le rassemblement démocratique et social (PRDS) qui avait remporté 67 sièges sur 79 à l'Assemblée nationale. Alors que la présidentielle s'était déroulée, de l'avis presque général, sans irrégularités majeures, le scrutin législatif fut largement contesté. Aux protestations de l'Union des forces démocratiques (UFD) - dont le candidat à l'élection présidentielle, M. Ahmed Ould Daddah, frère du premier chef de l'Etat mauritanien, avait obtenu 32,75 % des voix - était venu s'ajouter un boycottage du Rassemblement pour la démocratie et l'unité (RDU) - parti élitiste plus modéré dans son opposition. La Mauritanie se retrouvait, de fait, avec un Parlement qui fut rapidement assimilé à une "chambre d'enregistrement".

Du coup, ce qui avait été accompli jusque-là - l'instauration du multipartisme et le déroulement d'une campagne électorale sous le signe d'une maturation politique nationale - perdait de sa substance, tant pour les acteurs que pour les spectateurs. Un désenchantement généralisé se cristallisa.

Mais, aussi, il se créa une scission politique de fait. Le pays devenait le théâtre d'une triple division: d'une part, le gouvernement en place (maintenant légitimisé de jure en tant qu'Etat démocratique); d'autre part, une opposition plurielle et frustrée, pour qui démocratie signifiait alternance immédiate; et, en face, une société civile atomisée, tout aussi impuissante que par le passé devant ce qu'elle finira par percevoir comme une simple agitation passagère.

Après un an d'efforts démocratiques (plus ou moins sincères de part et d'autre), ancrés dans une nouvelle Constitution (adoptée par référendum le 12 juillet 1991) et de lois et réglements relatifs à la liberté de la presse, le vécu des Mauritaniens avait été très peu amélioré. Il apparut rapidement que, là où le changement devait amener intégration et stabilité, il allait engendrer de nouvelles divisions et polarisations.

Depuis ce dérapage initial, un schisme insidieux détermine la morphologie politique du pays dans sa totalité. Il a pour dynamique principale un antagonisme entre deux pôles politiques: le pouvoir officiel que représente le gouvernement en place et sa majorité parlementaire PRDS, et le groupe d'oppositions disparates qu'est l'UFD-Ere nouvelle. La rivalité entre ces deux pôles est la principale composante du jeu politique et toute autre force nationale doit se déterminer en fonction de ce champ atrophié. Le résultat est clair: l'espace politique est confiné à une rivalité de blocs.

La société absente du débat

CE développement va à l'encontre d'une finalité nationale de "transition démocratique" - qui fut, au départ, le souhait de tous. Une compétition quotidienne - faite de petites phrases, exprimées en l'absence de grand débat - devient la préoccupation majeure des acteurs politiques. L'objectif réel est la conquête ou la préservation du pouvoir. Et, à l'image d'une compétition économique non réglementée, tous les moyens sont bons et les perdants sont nécessairement les clients - citoyens qui, une fois les échéances électorales passées, sont écartés du débat politique.

Dans les premiers mois de 1993, cette extension bipolaire touchait à ses limites. D'un côté, la légitimation électorale du gouvernement n'était que partiellement établie et, de l'autre, la principale faction d'opposition, l'UFD-Ere nouvelle, se trouvait condamnée à une existence en marge du nouveau dispositif institutionnel (Assemblée nationale et Sénat) dont elle décriait systématiquement la composition. Son "premier coordinateur", M. Ahmed Ould Daddah, déclarait de plus ne reconnaître "aucune légitimité" au chef de l'Etat, M. Maaouya Ould Sid' Ahmed Taya, et exigeait de reprendre le processus politique de zéro (1). Par ailleurs, la participation de l'UFD-Ere nouvelle aux élections municipales, prévues pour la fin 1993, ou début 1994, restait encore à l'époque hypothétique, sujette à un vif débat au sein de ce parti. Enfin, les autres forces politiques (une quinzaine de partis et diverses associations civiques) étaient confinées dans une arène subissant l'inéluctable mise en sommeil de la vie politique.

La société civile est absente de ce débat (comme elle l'était déjà avant). Le dessein démocratique mauritanien est en effet presque exclusivement le domaine des élites; le PRDS est un parti de notables, le RDU un parti d'intellectuels, et l'UFD un parti de radicaux membres de professions libérales. Seule l'Union populaire social-démocrate (UPSD), dirigée par M. Mohamed Mahmoud Ould Mah, a une dynamique populiste - ce qui ne lui a pas encore pour autant assuré un poids politique important.

Alors que, en Algérie, la société civile est massivement impliquée dans le projet démocratique, elle ne l'est que très modestement et de manière périphérique en Mauritanie (2). On aboutit alors à une situation démocratique "au nom des masses", mais dont les masses sont absentes. Or une démocratie élitiste imposée par le haut est, à leurs yeux, suspecte et illégitime. Dans un contexte d'ajustement structurel pesant, elle apparaît surtout très vulnérable (3). L'espace civique est en effet, en Mauritanie comme dans la grande majorité des pays arabes, sous l'emprise d'un Etat patriarcal qui, sous sa forme moderne, se manifeste le plus clairement dans la petite-bourgeoisie - classe la plus représentative de la culture et de la société néopatriarcales (4).

Le désenchantement (marqué par l'apathie et le cynisme présents à tous les niveaux) est également lié au fait que, après deux années de démocratie, "toutes les élites dirigeantes préexistantes sont encore en place et que les relations intra-élites semblent être retournées à leurs anciennes modalités (5)". Cette évolution confirme la primauté des conflits entre les différentes élites et des intérêts particuliers qu'elles représentent.

Les démocrates mauritaniens ont trop vite fait de s'investir dans l'élaboration d'une nouvelle plate-forme politique qui servirait de tremplin démocratique. Ils n'ont pas tenu compte du fait que l'hégémonie étatique doit avoir pour source immédiate un véritable assentiment social. A cet égard, ils ont surtout ignoré les deux problèmes majeurs qui, sans doute, décideront l'avenir de ce pays: la question tribale et la question raciale.

L'élément tribal (qabaliyya) est déterminant en ce sens qu'il a généralement été perçu comme un obstacle à toute entreprise pour instaurer la démocratie. Or, comme le montre l'expérience yéménite, la tribu pourrait ne pas être nécessairement synonyme d'inhibition. Néanmoins, redoutant un alignement politique tribal, les acteurs mauritaniens ont, dès le début, consciemment ignoré ce facteur dans son utilisation positive - lui substituant un alignement idéologique superficiel, sans doute jugé plus mobilisateur à l'échelon national.

Cette annulation des contingences tribales engendra deux conséquences. Une réalité sociale - la prépondérance du fait tribal en Mauritanie (6) - était éliminée du débat; il devenait impossible de tenir un discours politique authentique (' açil) initié à partir du milieu culturel de la société (dont le champ d'historicité est essentiellement tribal). A sa place, était introduite une aspiration à l'inclusion fondée sur un "pragmatisme" communal, mais avec des références largement puisées à l'extérieur (libéraux du Mouvement national démocratique - MND, socialo-communistes Kadihines...), ce qui confirme que, en Mauritanie, "les événements politiques impliquent fréquemment un étalage impressionnant d'agendas et d'acteurs étrangers (7)". Le projet démocratique était dorénavant placé sous le signe d'une simple mobilisation et non d'une intégration de la société.

Etant donné que tout réaménagement démocratique de l'Etat-nation promeut un renouveau des engagements traditionnels de type local, la persistance de l'élément tribal ne doit pas être vue comme un blocage du système politique. Elle doit, au contraire, s'inscrire dans une dialectique d'intégration et donner une dimension moderne aux modèles tribaux traditionnels. En effet, si le tribalisme a survécu à la formation de l'Etat, il peut participer à l'évolution de la IIe République vers la démocratie.

Pour ce qui est de la question raciale, "le fond du problème est culturel: comment faire cohabiter dans un même Etat deux ensembles relevant de deux univers culturels différents, l'un arabe et l'autre négro-africain, qui, hormis une religion commune, ne partagent que peu de choses? (8)". S'il ne faut pas sous-estimer la force du facteur de cohésion qu'est l'islam en Mauritanie, et si une cohabitation pacifique est possible, il reste que la dualité raciale et la coexistence ethnique sont fragiles - le conflit avec le Sénégal l'a dramatiquement démontré, - d'autant qu'elles s'inscrivent dans une dichotomie historique et une logique de longs cycles: 1966, 1968, 1986, 1989 et 1990 ont été des années de troubles interethniques.

Pour réussir sa transition démocratique, la société mauritanienne ne peut se permettre de faire abstraction de ces composantes tribales et ethniques. Une politique d'intégration menée par l'Etat peut être un gage d'ordre et de stabilité si elle s'inspire des forums démocratiques institutionnels, dont le pays a tant besoin.

Notes:
(1) Propos dans l'hebdomadaire Jeune Afrique, n°1691, du 3 au 9 juin 1993.
(2) En mars 1993, une Association initiative civique a été fondée pour, précisément, faire face à l'absence de civisme dans la société mauritanienne. Ce forum se fixe pour objectif principal "l'appui à toute action visant à donner un contenu concret aux institutions démocratiques, aux principes de l'égalité civile, aux libertés publiques et aux droits fondamentaux de l'individu".
(3) Samih K. Farsoun et Christina Zacharia, "Class, Economic Change and Political Liberalization in the Arab World", communication présentée au colloque "Libéralisation politique et démocratisation dans le monde arabe", université de Montréal et université McGill, 7-8 mai 1993.
(4) Hisham Sharabi, Neopatriarchy: A Theory of Distorted Change in Arab Society, Oxford University Press, New-York, 1988, p. 8.
(5) Saad Eddin Ibrahim, "Crises, Elites and Democratization in the Arab World", The Middle East Journal, 47, 2, printemps 1993.
(6) Voir, par exemple, Philippe Marchesin, Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie, Karthala, Paris, 1992.
(7) Anthony G. Pazzanita, "Mauritania's Foreign Policy: The Search for Protection", The Journal of Modern African Studies, 30, 2 (1992).
(8) François Soudan, "Mauritanie: la boîte de Pandore", Jeune Afrique, n° 1686-1687, du 29 avril au 12 mai 1993. Voir également Jacques de Barrin, "Mauritanie: la démocratie à l'épreuve des tensions raciales", le Monde, 6 mars 1992.

Quelques dates

28 novembre 1960: Indépendance. M. Mokhtar Ould Daddah devient chef de l'Etat.

27 octobre 1961: Admission de la République islamique de Mauritanie (RIM) à l'ONU malgré l'hostilité du Maroc.

Décembre 1963: Exploitation effective des mines de fer.

Janvier 1966: La promulgation de décrets rendant obligatoire le bilinguisme (français-arabe) dans l'enseignement déclenche des affrontements raciaux à Nouakchott.

8 juin 1970: Signature avec le Maroc d'un traité de solidarité, de bon voisinage et de coopération pour vingt ans. Etablissement de relations diplomatiques.

6 au 10 juin 1975: La mission d'information de l'ONU dans le nord de la Mauritanie constate la similitude des populations sahraouie et mauritanienne.

11 au 13 juin 1975: Le président Mokhtar Ould Daddah rend visite au président algérien Houari Boumediène et à Hassan II pour expliquer sa position sur le Sahara occidental.

14 novembre 1975: Accord de Madrid prévoyant le retrait des troupes espagnoles du Sahara occidental, et le partage du territoire entre le Maroc et la Mauritanie.

8 juin 1976: Premier raid du Polisario sur Nouakchott.

10 juillet 1978: Un coup d'Etat renverse M. Mokhtar Ould Daddah et instaure un Comité militaire de redressement national (CMRN).

1979: La Mauritanie renonce au Sahara occidental et s'en retire.

12 décembre 1984: Le colonel Maaouya Sid'Ahmed Taya prend le pouvoir.

Avril 1989: Massacres de Noirs (mauritaniens et sénégalais), en réaction aux violences subies par des Maures au Sénégal. Expulsions massives de Noirs.

Août 1989: Rupture des relations diplomatiques entre Nouakchott et Dakar.

12 juillet 1991: Adoption par référendum d'une Constitution prévoyant le multipartisme.

24 janvier 1992: M. Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya est élu président de la République avec 62,8 % des suffrages exprimés, contre 32,5 % à son adversaire, M. Ahmed Ould Daddah (demi-frère de l'ex-président). Reprise des relations diplomatiques avec le Sénégal.

11 et 18 octobre 1996: Elections législatives.

L'économie

IL a beaucoup plu en Mauritanie ces dernières années. Et, dans cette région aride, des pluies plus abondantes sont évidemment appréciables pour les activités agricoles. Les troupeaux ont été reconstitués. Le cheptel, tombé à 7,6 millions de têtes lors de la sécheresse de 1973, dépasse désormais les 11 millions de têtes. Dans la vallée du fleuve Sénégal, la production céréalière atteint les 136 000 tonnes. Les cultures de sorgho et de mil constituent l'essentiel de la production, malgré la réalisation d'infrastructures (1) pour développer la riziculture. Le secteur agricole représente 24 % du PIB, et occupe la moitié de la population active. Mais les importations de céréales restent indispensables.

La production de fer, une des principales ressources, a atteint 11,5 millions de tonnes en 1995. L'augmentation des quantités exportées et la légère hausse des cours ont permis un accroissement des recettes. Ces dernières, environ 201 millions de dollars, ont rapporté 44 % des devises. Toutefois, les revenus du fer ont perdu de leur importance depuis la crise de la sidérurgie européenne, et ne constituent plus que 13 % du PIB. En revanche, la pêche est devenue la principale ressource même si le non-respect des quotas et le manque de rigueur dans l'attribution des licences contribuent à dégrader la productivité. Ces négligences ne seront pas sans conséquences pour l'avenir, alors que la pêche rapporte 56 % des recettes d'exportation. Par ailleurs, l'accord de juin 1996 entre la Mauritanie et l'Union européenne permet à Nouakchott d'obtenir 266 millions d'écus, sur cinq ans. En contrepartie, les chalutiers européens peuvent pêcher dans les eaux réputées les plus poissonneuses au monde.

CES ressources sont complétées par les multiples dons et prêts (d'organismes internationaux, et d'organisations non gouvernementales - ONG) auxquels se sont ajoutés, récemment, l'annulation de 67 % du service de la dette publique du programme d'ajustement 1995-1997, ainsi que le rééchelonnement très favorable de son reliquat. Tous ces financements ont permis de réaliser des infrastructures d'équipement. Le revêtement d'une partie du réseau routier, surtout constitué de pistes, a été refait. Un programme d'électrification a permis de doter chacune des treize principales villes du pays d'une centrale.

Le taux d'inflation est passé de 11 % en 1992 à 3,6 % en 1994, pour remonter à 6,7 %. Le taux de croissance a atteint 4,9 % en moyenne, et 4,4 % en 1995. Le PIB est de 1,2 milliard de dollars. La dette extérieure représente deux fois ce chiffre. Le ratio service de la dette publique rapporté aux exportations, 30 % en 1995, est considéré comme gérable.

Notes:
(1) Des travaux ont permis de réguler le fleuve Sénégal en amont par la construction du barrage de Manantali, et en aval par celui de Diama qui empêche la remontée de l'eau de mer. Des périmètres d'irrigation ont été aménagés bien avant l'achèvement des barrages.

La Mauritanie et les Conflits

En Mauritanie, les vingt partis de l'opposition n'ont obtenu qu'un seul siège à l'Assemblée nationale lors des élections législatives d'octobre dernier. L'écrasante victoire du Parti républicain démocratique et social (PRDS) a confirmé la domination de la formation du président Maaouya Ould Taya et le caractère peu démocratique de son régime. Dans un environnement géopolitique très agité - conflit du Sahara occidental, guerre civile en Algérie, affrontements touaregs au Mali, tensions avec le Sénégal -, la Mauritanie reste un pays instable où s'amorce un timide démarrage économique.

Depuis la fin des années 60, la Mauritanie - un million de kilomètres carrés, deux millions et demi d'habitants - tente de résister à l'étouffement des sables et à l'aridité. La sécheresse a jeté dans les villes la quasi-totalité d'une population nomade. "Nouakchott comptait quelques milliers d'habitants en 1960, note un expert de la Caisse française de développement (CFD). Ils sont maintenant près de 800 000, soit le tiers du pays. Le taux d'accroissement urbain est le plus élevé au monde." L'impossibilité d'endiguer cet afflux fait que 40 % de la population vit dans des bidonvilles.

Au coeur du pays, Chinguetti, septième ville sainte de l'islam, émerge au milieu d'un océan de dunes; son minaret du XIIIe siècle, symbole du pays des Maures, se dresse vers un azur sans nuage dans une chaleur accablante. Quoique les précipitations ne soient pas aussi importantes qu'avant, le ciel s'est montré plus généreux depuis 1987. Un habitant raconte:"L'oued Batha a même débordé en 1995. Depuis trente ans, on n'avait pas vu cela."

Les pluies sur ces terrains inondables provoquent des épidémies. L'hebdomadaire Mauritanie demain titrait récemment: "Choléra: silence... on meurt." et expliquait:"Les maladies diarrhéiques (...) attaquent chaque semaine, selon des sources médicales, près de 450 personnes. Déjà, durant les dernières semaines, près de 2 000 personnes ont été traitées... (1)."Le travail est aussi rare que le logement, car l'extraction du fer et la pêche, les deux principales activités économiques, ne créent guère d'emplois. La Mauritanie reste classée parmi les pays les moins avancés (PMA).

La situation politique est tout aussi contrastée. Création artificielle du colonisateur, la Mauritanie rassemblait dans le Nord les tribus maures de culture arabo-berbère, essentiellement des nomades vivant de l'élevage. Cette population était divisée entre tribus guerrières et tribus maraboutiques, organisées en véritables ordres. L'exode rural a contribué à un éclatement des structures sociales traditionnelles, et à leur recomposition partielle autour d'une activité économique moderne. La domination de grandes familles maraboutiques et guerrières reste très importante au sein de l'Etat et de l'économie. Au Sud, les ethnies négro-africaines, surtout des agriculteurs, se concentrent principalement le long de la vallée du fleuve Sénégal. Ces populations très hiérarchisées et plutôt sédentaires, moins touchées par la sécheresse, se rattachent à ce que Léopold Sédar Senghor a appelé la"négritude".

La quasi-totalité de la population, musulmane, est peu sensible à l'islamisme (2), mais l'excision des femmes demeure très fréquente dans les deux communautés. "Les Maures ont une seule épouse, alors que les Négro-Africains en ont jusqu'à quatre, comme l'autorise le Prophète. Il en résulte un accroissement démographique favorable aux Négro-Africains", indique un sociologue. Aussi ceux-ci constituent-ils maintenant le tiers de la population, proportion généralement admise par les observateurs, mais contestée par les Maures.

Parmi ces derniers, qui représentent les deux tiers de la population, il faut distinguer les Maures Blancs, ou Beidanes ("blancs"), détenant la réalité du pouvoir politique et économique, des Maures noirs (Négro-Africains de culture arabo-berbère). Les Maures noirs sont surtout les descendants des captifs emmenés à l'occasion de rezzou. La suppression de l'esclavage à deux reprises, par Mokhtar Ould Daddah, puis par Mohamed Khouna Ould Haïdallah en 1980, est loin d'être une réalité. Ce même sociologue explique "L'absence d'une volonté aussi bien politique qu'administrative et les mentalités font que l'esclavage subsiste, surtout dans le sud-est du pays. La sécheresse a favorisé le maintien de cette situation. Bien des esclaves ont préféré rester avec leur maître, qui a l'obligation de les nourrir et de les vêtir, car ils ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins. Certains maîtres ont exploité la situation."

Emeutes raciales et complots

CE racisme est à l'origine de tensions. Si au lendemain de l'indépendance, en 1960, les Maures blancs avaient le pouvoir politique, les Négro-Africains étaient nombreux dans l'administration. Le président Mokhtar Ould Daddah maintenait une certaine stabilité grâce à de subtils équilibres (3). Le problème linguistique cristallisait cependant les tensions entre les Négro-Africains favorables au maintien du français, puis au développement de leurs diverses langues, et les Maures qui souhaitaient l'extension de l'arabe. Le conflit du Sahara occidental, à partir de 1973, déboucha sur un resserrement du pouvoir au profit des Maures. M. Mokhtar Ould Daddah fut renversé en 1978, et plusieurs régimes militaires se succédèrent jusqu'à la prise du pouvoir par le colonel Maaouya Ould Sid'Ahmed Taya en 1984.

Des Négro-Africains, hostiles à cette évolution, craignaient par ailleurs la concurrence économique des Maures, qui investissaient dans l'agriculture au sud du pays, à partir de 1983. Les résultats des élections municipales de 1986, première phase d'une libéralisation du régime, trop favorables aux Maures, suscitèrent la méfiance. Il en résulta un coup d'Etat manqué en octobre 1987, à l'origine duquel se trouvait le mouvement clandestin des Forces de libération des Africains de Mauritanie (Flam). Des émeutes raciales, puis une banale querelle entre paysans soninkés sénégalais et éleveurs peuls mauritaniens dans le Sud aboutirent, en avril 1989, à des massacres de Négro-Africains (sénégalais et mauritaniens), alors que d'autres étaient chassés vers le Sénégal et le Mali. A la suite de la découverte d'un complot, début 1991, encore bien confus à ce jour, plusieurs centaines de cadres militaires négro-africains furent arrêtés, souvent torturés, et un grand nombre exécutés.

Isolé en raison de son soutien à l'Irak après la guerre du Golfe, le régime a fait peau neuve en faisant adopter, dès juillet 1991, par référendum, une Constitution démocratique. L'élection présidentielle de janvier 1992 a permis à M. Maaouya Ould Taya de rester au pouvoir. "Cette victoire n'avait rien de certain, et des observateurs ont été témoins de fraudes non négligeables", rappelle un diplomate occidental. L'ensemble de l'opposition contesta les résultats du scrutin (4). En décembre 1995, accusés d'avoir créé une organisation secrète illégale pro-baasiste, favorable au régime irakien, cinquante-deux militants (dont deux anciens ministres et sept officiers) étaient arrêtés, jugés, et finalement acquittés.

Les récentes élections législatives d'octobre 1996 ont vu la participation des divers partis d'opposition - le plus important est la coalition Union des forces démocratiques-Ere nouvelle (UFD-EN) - qui rassemble les Maures blancs du Trarza (région d'où est originaire Mokhtar Ould Daddah), et les couches les plus modestes parmi les Maures noirs ou Haratines (anciens esclaves affranchis), ainsi que parmi les Négro-Africains. Ces partis ont rarement présenté des candidats communs. Ils n'ont guère tenté d'obtenir l'adhésion des couches urbaines défavorisées. Ils ont considéré enfin qu'après toutes ces années l'exercice du pouvoir devait leur revenir.

La majorité présidentielle, rassemblée autour du Parti républicain démocratique et social (PRDS), comprend beaucoup de Maures blancs de l'Adrar (région d'origine du président Ould Taya), du Brakna, et des Hodhs, ainsi que la majeure partie de l'élite des Maures noirs, et des grands notables des ethnies négro-africaines. L'évolution du régime s'est faite en plaçant ces personnalités à des postes importants afin d'obtenir le ralliement de leurs tribus et ethnies respectives. Un professeur de l'université de Nouakchott explique:"Un citoyen valant un bulletin de vote, il était ainsi plus facile de constituer une majorité aux dernières législatives." La politique régionale est également marquée par cet ancrage arabe et négro-africain.

Au lendemain de l'indépendance, M. Mokhtar Ould Daddah souhaitait faire de son pays le "carrefour des Arabes et des Noirs". Il s'était engagé auprès du Maroc, son puissant voisin du Nord, dans une politique de récupération du Sahara espagnol, considérant que la frontière avait séparé artificiellement des populations ethniquement et culturellement identiques. Il en résulta la rupture des relations diplomatiques, jusqu'alors privilégiées, avec l'Algérie, et le déclenchement des opérations du Front Polisario, soutenu par Alger.

Les attaques répétées du train acheminant le fer sur la côte et le coup de main sur la ville minière de Zouérate avaient révélé la faiblesse et le manque de préparation de l'armée mauritanienne. Le renfort de troupes marocaines, installées sur le territoire mauritanien, avait calmé les craintes d'invasion, mais inquiété ceux qui se souvenaient des ambitions du royaume chérifien. Aussi l'aide de la France fut-elle sollicitée (5). Le coup d'Etat militaire mit un terme au conflit. Par l'accord d'Alger de 1979, Nouakchott a reconnu le Front Polisario et s'est retiré du Tiris El Gharbia, aussitôt occupé par l'armée marocaine. Parmi les régimes militaires qui se sont succédé, celui du lieutenant-colonel Mohamed Khouna Ould Haïdallah (1980-1984) est allé jusqu'à reconnaître la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Décision qui créa des tensions avec le Maroc et précipita sa perte.

Au lendemain de son arrivée au pouvoir, le colonel Maaouya Ould Taya annonça une politique de stricte neutralité face au conflit fratricide du Sahara occidental. S'il n'était pas question de revenir sur la reconnaissance de la RASD, Nouakchott renouait les relations diplomatiques avec le Maroc. Le problème du Sahara occidental entra ensuite dans une phase plus diplomatique, sous l'égide de l'ONU, avec l'acceptation du plan de paix (1988), et le cessez-le feu (1991). La région connut même un bref état de grâce en 1989, avec la création de l'Union du Maghreb arabe (UMA), qui rassemble les cinq pays d'Afrique du Nord. "L'élaboration de listes électorales, afin d'organiser un référendum d'autodétermination, bute sur les nombreux obstacles soulevés par Rabat et le Polisario conscients de leur enjeu crucial", rappelle un observateur de l'ONU en poste. Aussi le Conseil de sécurité a-t-il finalement suspendu, au mois de juin 1996, les opérations de recensement des populations sahraouies. A Nouakchott, on craint une reprise des attaques du Polisario, et on redoute que les troupes marocaines entrent sur le territoire national pour exercer un droit de poursuite.

Les relations avec l'Afrique noire restent fragiles. La contestation par Dakar de la frontière, mais surtout les massacres de Négro-Africains en Mauritanie puis de Maures au Sénégal, enfin les expulsions massives de part et d'autre ont provoqué la rupture des relations entre les deux pays en août 1989. Leur rétablissement et la mise en place d'un plan spécial d'insertion des réfugiés (PSIR) n'ont pas encore abouti au règlement des préjudices matériels, pour les quelque 60 000 Mauritaniens réfugiés au Sénégal.

Avec le Mali, la situation est marquée par le retour dans ce pays des Touaregs et des Maures. Quelque 120 000 personnes avaient fui, surtout dans le sud-est de la Mauritanie, après les massacres perpétrés, à partir de 1990, par l'armée et les milices des paysans songhaïs. La lente application de l'accord signé en 1992 entre les Touaregs et le gouvernement de Bamako n'a permis le rétablissement de la paix qu'au début de l'année 1996 (6).

La réprobation internationale au lendemain des massacres de Négro-Africains, mais surtout l'isolement après la guerre du Golfe ont amené le président Ould Taya à un changement de politique. Mais le pays reste enclavé dans l'une des zones les plus conflictuelles d'Afrique, et sa stabilité dépend, en grande partie, de l'apaisement des tensions régionales.

Notes:
(1) Mauritanie demain, 26 août 1996.
(2) Cf. Catherine Simon, "Les islamistes mauritaniens jouent la carte des exclus", Le Monde, 21 mars 1995.
(3) Lire Philippe Marchesin,Tribus, ethnies, et pouvoir en Mauritanie, Karthala, Paris, 1992.
(4) Lire Mohammad-Mahmoud Mohamedou, "La Mauritanie sous l'emprise d'un régime patriarcal", Le Monde diplomatique, novembre 1993.
(5) La coopération militaire est renforcée, et des Jaguar français infligent à deux reprises des pertes à des colonnes sahraouies à la fin de l'année 1977.
(6)Cf. Robin Edward-Poulton, "Vers la réintégration des Touaregs au Mali", Le Monde diplomatique, novembre 1996.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997

JUILLET 1998

L'OPPOSITION mauritanienne, qui avait déjà refusé de participer à l'élection présidentielle de décembre 1997 parce que le pouvoir militaire n'avait pas pris en compte sa « plate-forme de transparence » , s'apprête à adopter la même attitude pour les élections municipales prévues avant la fin de l'année. « Pas de participation à des élections tant qu'une situation satisfaisante pour la transparence ne s'est pas dégagée », dit le président de l'Union des forces démocratiques -Ere nouvelle (UFD), Ahmed Ould -Daddah.
Les revendications démocratiques présentées par le front des partis de l'opposition restent sans écho. « La situation est bloquée », constate Ahmed Ould Daddah. Selon l'opposition, la répression ne s'est pas relâchée contre les défenseurs des droits de l'homme malgré les pressions internationales, l'unité nationale est toujours menacé et la situation économique et sociale se dégrade. Enfin, la Mauritanie n'est que spectatrice dans la difficile solution du conflit du Sahara alors qu'elle est directement concernée. Face à cette « démocratie bloquée », il reste alors une seule issue: en appeler à l'extérieur.
Cette solution, regrette le président de l'UFD, « joue un rôle malheureusement trop important, mais nous n'avons pas le choix. Il est de notre devoir, dans l'intérêt suprême de la Mauritanie, d'informer les partenaires de notre pays de la situation. Les exemples ne manquent pas, en Afrique, où une situation explose alors que les acteurs savaient qu'elle était explosive. On aurait pu l' éviter. Il y a une responsabilité morale de ceux qui parrainent et financent un régime qui ne respecte pas les règles minimales de la démocratie». L'UFD a ouvert un site sur internet


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier