Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Artcles de la presse internationale
ARTICLES TIRES DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Février 1988 :

Au mépris des accords de Nkomati conclus avec le gouvernement du Mozambique le 16 mars 1984 (1), l'Afrique du Sud a poursuivi son aide aux forces antigouvernementales du Mouvement national de résistance (MNR) dont les attaques contre des objectifs civils ces derniers mois ont soulevé une grande émotion dans l'opinion publique internationale. Le MNR peut aussi se prévaloir du soutien, aux Etats-Unis, du lobby d'extrême droite: M. Jesse Helms et d'autres sénateurs conservateurs ont longtemps encouragé le président Reagan à exprimer sa sympathie à l'égard de l'opposition au régime de Maputo. Leur campagne durant de longs mois en 1987 contre la nomination de Mme Melissa Wells comme ambassadeur au Mozambique témoignait de leur hostilité au gouvernement de M. Chissano, accusé de marxisme.

Le MNR a été créé par la minorité blanche, au pouvoir en Rhodésie, en représailles contre l'aide apportée par le FRELIMO à la guérilla de M. Robert Mugabe durant la guerre de libération. Après l'accession du Zimbabwe à l'indépendance, l'Afrique du Sud, elle-même inquiète de l'aide de Maputo à l'ANC, reprit à son compte l'armement et l'entraînement des rebelles mozambicains. Ces dernières années, le MNR s'est surtout rendu célèbre par ses attaques contre la population civile et par ses nombreuses exactions. En août 1987, les guérilleros massacraient trois cent quatre-vingts personnes à Homoine, dans la province méridionale d'Inhambane. Le 29 octobre, deux cent quatre-vingts personnes étaient tuées lors de l'attaque d'un convoi à 80 kilomètres au nord de la capitale. Le 31 décembre, un train transportant mille cinq cents ouvriers sautait sur une mine: plus de vingt personnes trouvaient la mort.

Malgré les démentis de Pretoria, le FRELIMO accuse l'Afrique du Sud d'encourager ce type d'actions. M. Anthony Lewis, éditorialiste américain connu pour son indépendance d'esprit, concluait récemment que "le soutien sud-africain au MNR rend le Mozambique plus dépendant de Moscou son seul fournisseur important d'armement (2)." A l'époque du massacre de Homoine, M. Chissano avait rencontre M Gorbatchev à Moscou; le communiqué commun publié alors soulignait la volonté de l'URSS de participer "au renforcement des capacités défensives" du Mozambique. Certes les dirigeants de ce pays s'efforcent de resserrer leurs liens avec l'Occident. Dans cet esprit M. Chissano s'est rendu à Washington au mois d'octobre 1987. Mais face à la guérilla du MNR l'aide militaire soviétique lui paraît encore indispensable.

Mai 1991 :

APRÈS avoir renoncé au marxisme, les dirigeants mozambicains ont multiplié les signes de bonne volonté: réformes économiques libérales, plan d'austérité, engagement dans la voie du multipartisme. Mais la reconstruction du pays est entravée par la poursuite des activités de la rébellion. Celle-ci continue de bénéficier de certains soutiens sud-africains et américains, tout en négociant cependant avec le gouvernement son intégration dans la vie politique.

Un village du centre du Mozambique. Vêtu de lambeaux et brandissant une pauvre lance en bois, Eusebio Alberto, un gamin de quatorze ans, est le plus jeune membre de la milice. Il se prépare à affronter les rebelles du Mouvement de la résistance du Mozambique (RENAMO), dans l'espoir de délivrer ses parents pris en otage comme des dizaines de milliers d'autres paysans. Après l'échec des troupes gouvernementales à réduire une rébellion qui, en quinze ans, a provoqué la mort de six cent mille civils, Alberto et des centaines d'autres villageois, désespérés, tentent de se protéger eux-mêmes.

La paix est le principal objectif des réformes radicales engagées au Mozambique depuis trois ans. Après avoir succédé à Samora Machel, décédé dans un accident d'avion en octobre 1986 (1), le président Joaquim Chissano a poursuivi le tournant amorcé par son prédécesseur: Machel avait signé en 1984, avec l'Afrique du Sud, les accords de Nkomati (2) par lesquels le Mozambique s'engageait à ne plus abriter de bases militaires du Congrès national africain (African National Congress, ANC) tandis que Pretoria promettait d'arrêter son aide au RENAMO. A la même époque, Maputo, ayant déjà pris ses distances à l'égard de l'idéologie marxiste, entamait secrètement des pourparlers avec le Fonds monétaire international (FMI).

Largement condamné à l'étranger comme une organisation terroriste, le RENAMO a été créé par les services de renseignement rhodésiens avant l'indépendance du Zimbabwe en 1980, puis entraîné et armé par l'Afrique du Sud: il s'agissait de déstabiliser le régime du Mozambique qui servait de base arrière à la guérilla zimbabwéenne et à l'ANC. Un rapport élaboré à l'intention du gouvernement américain en 1988 qualifiait le RENAMO de "mouvement le plus brutal depuis les Khmers rouges", l'accusant de la plupart des destructions de guerre évaluées - selon le ministre des finances de Maputo - à 15 milliards de dollars (3).

En 1986, l'armée mozambicaine s'emparait du quartier général du RENAMO dans la région montagneuse de Gorrongosa, et découvrait des preuves écrites de la poursuite de l'appui de l'Afrique du Sud aux rebelles. Pourtant, la coopération entre Maputo et Pretoria n'a cessé de se renforcer depuis quelques années. Mais la persistance des actions armées a contraint le gouvernement de Maputo à accélérer les réformes internes.

Le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) a officiellement abandonné le marxisme-léninisme au cours de son cinquième congrès, en juillet 1989; le président Chissano soulignait alors que son parti avait désormais "reconnu la nécessité de la libre expression politique dans une société libérale où les fusils seraient remplacés par une bataille des urnes".

Au pouvoir depuis l'indépendance en 1975, le FRELIMO a aussi mis en oeuvre la première phase d'un plan d'ajustement structurel soutenu par le FMI. Il a finalement ouvert l'an dernier, à Rome, des négociations directes avec le RENAMO, sous les auspices du gouvernement italien et de l'Eglise catholique, mais les progrès ont été lents. Le RENAMO a bloqué les discussions qui auraient pu déboucher sur un cessez-le-feu et une intégration des deux armées, alors même que toutes les exigences politiques qu'il avançait, conjointement avec les Occidentaux, avaient été satisfaites: abandon du marxisme-léninisme, instauration de l'économie de marché et pluralisme politique.

Chaudement applaudies par l'Europe et les Etats-Unis, les réformes libérales ont été confirmées par la Constitution adoptée en novembre dernier: elle troquait en effet le parti unique et la planification centralisée pour le pluralisme politique et l'économie de marché. Pour la première fois, des partis d'opposition étaient légalisés. Pourtant, le RENAMO a rejeté la nouvelle Constitution sous prétexte qu'il n'avait pas été associé à son élaboration - il avait cependant été invité à y participer - et que les diverses formations légalisées étaient des instruments du FRELIMO. L'Église catholique, qui représente 20 % de la population, a pris le relais, déclarant qu'"une nouvelle Constitution acceptable ne pourra être élaborée qu'après le retour des réfugiés dans leurs foyers et quand les milliers de Mozambicains qui sont dans les maquis avec le RENAMO pourront participer".

Les combats ont en effet contraint un quart des quinze millions d'habitants à abandonner leurs foyers: près de deux millions ont fui à l'étranger, tandis que 1,9 million se sont transformés en réfugiés de l'intérieur qui dépendent de l'aide alimentaire internationale. Les dépenses militaires, qui absorbent près de 40 % du budget, sont devenues prohibitives pour ce pays qui est l'un des plus pauvres et des plus dépendants de l'aide étrangère. En 1990, alors que ses exportations atteignaient à peine 300 millions de dollars, le Mozambique a reçu 1 milliard de dollars de crédits et d'aide - principalement pour rééchelonner sa dette extérieure, évaluée en 1989 à 4,6 milliards de dollars.

En 1986, un an avant la première phase du programme de reconstruction patronné par le Fonds monétaire, l'économie atteignait son étiage: le commerce avait pratiquement cessé, les magasins étaient vides, les fermiers arrêtaient de vendre leurs produits et la monnaie locale perdait toute valeur. La guerre aggravait les problèmes créés par l'inefficacité et la planification centralisée.

Dès le début du programme de réforme économique, les paysans réagirent favorablement à la hausse des prix et la production qu'ils mirent sur le marché grimpa de 26 % en 1987; la production industrielle, qui avait chuté de 15 % entre 1982 et 1986, augmenta de 8 % entre 1987 et 1989, et les magasins furent de nouveau approvisionnés.

Si le programme du FMI a revivifié l'économie moribonde, il a aussi contribué à aggraver la situation des plus pauvres. Avec la chute des salaires réels et l'accroissement du chômage, la majorité de la population ne peut fréquenter les magasins désormais réouverts; le pain coûte 1 dollar à Maputo alors que le salaire des gens de maison est de 15 dollars par mois.

La part consacrée aux dépenses de santé et d'éducation a chuté, entre 1988 et 1991, de 14,6 % du budget à 3,2 %. Pourtant, les trois quarts des écoles primaires ont été détruites par les attaques des rebelles et 40 % des enfants ne trouvent pas de classes où étudier.

En 1990, pour la première fois depuis la mise en oeuvre du programme de réforme en 1987, la croissance de l'économie s'est ralentie, alors même que le pays a besoin d'importer 200 000 tonnes de nourriture pour les distribuer à deux millions de déshérités. En décembre dernier, M. Dos Santos, président du Parlement, faisait remarquer qu'"aucun plan de redressement ne pouvait réussir aussi longtemps que la guerre continuait".

Malgré ces revers, l'Occident continue d'encourager le Mozambique. Le Club de Paris lui a accordé, en 1991, 1,2 milliard de dollars de crédit tandis que la France - suivie sans doute bientôt par le Royaume-Uni - lui consentait une remise de dette. Au total, le pays doit encore 4 milliards de dollars à ses créanciers étrangers.

Dans la seconde phase d'"ajustement" qui commence cette année, il est prévu de libéraliser le marché du travail et, du même coup, les salaires, jusqu'alors fixés par le gouvernement. Pour encourager les investissements privés et étrangers, des aménagements fiscaux seront introduits, les importations seront exemptées de droits de douane, ces avantages s'ajoutant au faible coût de la main-d'oeuvre.

Bien que l'aide d'urgence aux plus pauvres soit en diminution car elle se ressent de la lassitude des donateurs, la coopération technique avec l'Occident est en progrès. L'aide du Royaume-Uni s'est accrue entre 1986 et 1990 de 7,5 millions à 27 millions de livres, tandis que la Caisse centrale de coopération économique française s'est engagée sur des projets d'une valeur de près de 2 milliards de francs. La diminution drastique de l'aide militaire des pays de l'Est, qui étaient considérés naguère comme des "alliés naturels" au sein du socialisme (100 millions de dollars en moins, rien que pour l'Union soviétique, l'an dernier), est désormais compensée, au moins en partie, par cette coopération grandissante avec l'Occident, notamment avec le Royaume-Uni.

Les stigmates de la guerre

LE pays dispose de ressources naturelles et énergétiques inexploitées, ses ports et ses voies de communication assurent un débouché à la mer aux pays enclavés: Malawi, Zambie et Zimbabwe. Quand la paix reviendra, quand ces facilités seront restaurées, son économie contribuera de manière décisive au développement de la région. Les Sud-Africains l'ont compris (4): ils ont renoncé à leurs ingérences militaires au profit d'investissements économiques, y compris dans les secteurs des transports et de l'énergie (comme le barrage de Cabora-Bassa) qui, ironie du sort, demeurent la cible prioritaire du RENAMO, leur ancien allié.

L'objectif de M. Chissano - l'organisation d'élections générales - se heurte à bien des obstacles. Avant tout scrutin, il faut obtenir un cessez-le-feu qui permette l'enregistrement des électeurs, le retour des réfugiés et une véritable campagne des nouvelles formations politiques. De plus, certains des partis légalisés, comme l'Union nationale du Mozambique (UNAMO) - créée par des dissidents du RENAMO dans la province du Zambèze - et le Parti libéral et démocratique du Mozambique (PALMO), affichent d'inquiétantes tendances au régionalisme et au racisme à l'égard des Mozambicains d'ascendance européenne ou asiatique. Enfin, le FRELIMO lui-même est en butte aux attaques de ceux qui l'accusent d'avoir bradé ses idéaux socialistes et de vendre le pays aux intérêts étrangers. Certains affirment même que l'ancien parti unique a perdu le contrôle du pays et prévoient une scission lors de la tenue du prochain congrès, en août.

Alors que s'approche la saison des pluies, les espoirs du président Chissano de convoquer des élections cette année s'évanouissent. En février dernier, le RENAMO a violé une trêve partielle signée avec le gouvernement le 1er décembre 1990 et interdisant les attaques contre les corridors entre Beira, Maputo et le Zimbabwe, en échange d'une limitation des actions>des troupes zimbabwéennes - plusieurs milliers d'hommes qui aident les soldats du FRELIMO. Diverses sources militaires affirment que le RENAMO cherche, avant tout accord, à s'emparer d'une base arrière solide, probablement son ancien quartier général dans la région de Gorrongosa, proche du Malawi.

Même après la signature d'un cessez-le-feu, les combats ne cesseront pas miraculeusement dans ce pays livré au banditisme et où les armes sont nombreuses. Les premiers jours de paix risquent aussi d'être les plus difficiles, car ils verront le retour dans leurs villages des prisonniers du RENAMO et des réfugiés, tous ayant besoin de l'aide de l'Etat pour se réinstaller et refaire leurs vies. Des millions de gens ont vécu pendant une décennie isolés, coupés de l'Etat par la guerre et l'effondrement de l'économie. Aussi la construction d'une nouvelle nation libre nécessitera-t-elle une longue lutte.

Février 1993 :

L'accord de paix signé le 4 octobre 1992 a mis fin à seize années d'une guerre qui a fait un million de morts au Mozambique. Dévasté, le pays est maintenant confronté aux énormes problèmes économiques, sociaux et politiques de la reconstruction, tandis que s'activent experts et sociétés multinationales. Mais les risques d'affrontements ne sont pas définitivement écartés, dans un environnement régional troublé, où les convoitises et ingérences étrangères peuvent à tout moment - comme en Angola (1) - ranimer de vieux conflits.

Luiza Niassavele a vingt-cinq ans et marche avec des prothèses. Ses jambes ont été coupées au niveau du tibia. En 1979, le président Samora Machel, en tournée dans le pays, avait remarqué ses talents d'écolière appliquée. Ainsi, à douze ans, Luiza s'était retrouvée en train d'étudier les cartes d'état-major à l'école militaire de Boane, proche de Maputo. Un an plus tard, la fillette sillonnait la brousse d'Inhambane pour repérer les bases et les mouvements des rebelles de la RENAMO (2). Mais, en 1985, le véhicule qui la ramenait de manoeuvres a sauté sur une mine. Aujourd'hui, le sous-lieutenant Luiza Niassavele attend toujours sa démobilisation comme l'espèrent sept cents autres handicapés militaires du camp de toile de Matola où, faute de personnel, les gamins de la rue et les prostituées du quartier font office de gardes-malades.

L'une des guerres les plus longues et les plus horribles du continent africain vient de s'achever. Le pays est dévasté. Mais, pour l'heure, chacun savoure une paix en laquelle il ne croyait plus. D'où peut-être l'étrange silence qui, le 4 octobre dernier à Maputo, a salué l'annonce de l'accord de paix signé à Rome (3). On s'attendait à une explosion de joie. Or les gens ont continué à vaquer à leurs occupations comme si de rien n'était.

Chaque famille compte au moins un parent ou un ami tué, mutilé ou disparu. Malgré cela, on assistera très vite à des scènes de fraternisation aux quatre coins du pays: en brousse, dans des bases militaires où de simples soldats acceptent désormais de partager leur maigre ration avec d'anciens rebelles ou lors de matches de foot amicaux entre frères ennemis brusquement réconciliés. "Cette capacité des gens à surmonter leur rancoeur ressemble à un exercice de yoga pour la paix", affirme M. Casimir Alvaro qui, pour la première fois depuis des années, sillonne la campagne proche de Nampula, sa ville natale. Pour cet homme du Nord, ancien responsable de la formation des cadres du Front de libération du Mozambique (4), le spectacle des paysans qui défrichent et reconstruisent leur paillote est un signe.

La population parie sur la paix. "C'est étonnant de voir comment les victimes accueillent aujourd'hui ceux qui, hier, les attaquaient", raconte de son côté le Père José Luzia. Attaché depuis des années à l'archidiocèse de Nampula, il souligne le rôle prépondérant joué par l'Eglise catholique. "Des évêques comme monseigneur Jaime Gonçalves de Beira ont impulsé le mouvement de négociation avant même la reconnaissance officielle par Maputo de l'existence de la RENAMO. Maintenant les Eglises travaillent à la réconciliation." Mais personne n'ose encore crier victoire même si le calme est soudain revenu dans un pays livré jusqu'à présent à l'anarchie. "Tout le monde s'est trompé. On pensait que, après l'accord de paix, les pillards continueraient à sillonner le pays. De fait, il s'agissait bien d'une violence organisée", résume un attaché militaire.

Les difficultés de la démobilisation

Actuellement donc, la mise en route du processus de paix occupe tous les esprits. Les experts de l'ONU se montrent d'un optimisme prudent. Les sept mille cinq cents "casques bleus" dont le déploiement prévu en novembre ne devrait intervenir que fin janvier, veilleront à l'application du plan de paix jusqu'aux premières élections démocratiques. Le cantonnement des troupes et leur démobilisation avant la création d'une nouvelle armée nationale de 30 000 hommes pose deux problèmes majeurs: celui de la logistique dans un pays de 784 000 kilomètres carrés avec des routes minées et celui de l'identification de dizaines de milliers de rebelles, de soldats et de miliciens également concernés. La rébellion ayant contraint de nombreux enfants à combattre dans ses rangs après les avoir kidnappés éprouve, pour sa part, des difficultés à trouver 15 000 hommes et officiers "présentables" sur les 21 000 qu'elle revendique. Des diplomates évoquent même les tentatives de la RENAMO pour recruter au-delà des frontières, en particulier dans les rangs des unités sud-africaines récemment dissoutes. Du côté des Forces armées mozambicaines (FAM), les chiffres varient de 75 000 à 110 000 hommes. Les registres ont d'énormes lacunes: des jeunes enrôlés de force (en particulier en 1985-1986 lors de la fameuse opération "Tira camisa" (5), des démobilisés et même des militaires d'active n'y figurent pas. C'est aussi le cas de ceux dont les unités ont été démembrées pour prévenir des tentatives de coup de force.

Le désarmement est un autre casse-tête: dans tout le pays circule une énorme quantité de fusils après des distributions massives aux populations pour qu'elles se défendent. Ainsi, aujourd'hui, sur les marchés illégaux de la capitale, pour une trentaine de dollars - le prix d'une bouteille de whisky, - on acquiert une kalachnikov. "On a même trouvé chez un militaire tout un arsenal, y compris un réacteur d'avion", s'exclame un fonctionnaire. L'échange des armes contre de la nourriture ou de l'argent est une des solutions préconisées. Elle est jugée onéreuse par les experts qui tablent déjà sur 75 millions de dollars pour la démobilisation des forces armées et le fonctionnement des points de cantonnement pendant six mois.

Mais, si rien n'est fait, le foisonnement et la circulation anarchique des armes risquent d'aggraver la criminalité. Déjà, dans les villes, des foules exaspérées ont recours au lynchage et au supplice du collier contre des voleurs pris sur le fait. Il faut agir rapidement pour réintégrer des dizaines de milliers de soldats et les groupes "vulnérables", les civils retenus dans les bases de la RENAMO. Le responsable d'une organisation non gouvernementale (ONG) estime que "cette phase, la plus délicate, est la laissée-pour-compte du plan". Or, avant même l'accord de paix, des manifestations de militaires et de démobilisés ont éclaté dans plusieurs villes pour réclamer le paiement des soldes. Une récente enquête réalisée auprès de 16 000 soldats révèle qu'au moins la moitié de ces hommes désirent rentrer chez eux. Mais il n'est pas question de revenir les mains vides. "Si pour un simple soldat de la campagne les six mois de salaires prévus comme pécule de réinsertion représentent une somme, pour les officiers, soit près de 30 % des effectifs, il en va tout autrement", affirme un expert. Le terrain est explosif et personne ne possède de solution miracle. "Malheureusement, il n'existe pas de passerelle entre le plan de paix et les problèmes de survie."

L'extrême lassitude des soldats et des rebelles se lit sur les visages dans cette base d'Imala, à une centaine de kilomètres de Nampula. Les hommes du FRELIMO et ceux de la RENAMO ont le même aspect misérable et le regard de ceux qui ont faim. "La priorité, c'est de nourrir les troupes, sinon la population à nouveau paiera", s'inquiète un membre d'une organisation humanitaire.

Si, hier, la faim a joué en faveur des négociateurs, elle pourrait, aujourd'hui, compromettre la paix et donc la reconstruction. On compte un million de morts, deux fois plus de réfugiés dans les pays voisins, 3 à 4 millions de déplacés et des centaines de milliers d'enfants abandonnés ou orphelins. L'essentiel des infrastructures est détruit ou à l'abandon. La campagne qui, avant la guerre, faisait vivre 80 % de la population, offre l'image de la désolation: champs en jachère ou brûlés par une armée soucieuse de débusquer les rebelles, paillotes effondrées, bâtiments administratifs ouverts à tous vents. En 1991, le déficit structurel alimentaire atteignait 800 000 tonnes. Avec la sécheresse qui, depuis plus d'un an, affecte les régions du centre et du sud du pays, les besoins en céréales dépassent aujourd'hui le million de tonnes. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 3 millions et demi de personnes ont besoin d'une aide d'urgence. Mais le minage des voies d'accès empêche l'acheminement des secours. Ce risque n'a pourtant pas freiné l'afflux d'un million de personnes vers les points de distribution le long du couloir stratégique de Beira protégé par plusieurs milliers de soldats zimbabwéens.

"Avant même la signature de l'accord de paix, nous avons vu arriver des gens de la RENAMO dans les zones contrôlées par les gouvernementaux, par exemple à Gorongoza", raconte un responsable de l'aide humanitaire. Certains n'étaient pas sortis de leur repaire en brousse depuis des années.

Maintenant, il faut faire vite pour affronter d'autres urgences. Dans plusieurs villes comme Beira, envahies par les réfugiés, les besoins en eau s'aggravent et le choléra fait des milliers de victimes. Or, ce constat s'accompagne bien souvent d'un aveu d'impuissance. "Il faut reconstruire sur des ruines. Le pays sort d'une double nuit: coloniale et marxiste", assène un expert à Maputo. Il est vrai que, au fil des années, les horreurs de la guerre et les calamités naturelles ont été amplifiées par des choix économiques catastrophiques comme les villages communautaires. Calqués sur le modèle socialiste, ils ont chamboulé l'espace et l'organisation traditionnelle des campagnes. Les fonctionnaires parachutés en pleine brousse sont devenus des personnages souvent haïs par les paysans. En 1985 et 1986, l'"opération production" a cristallisé un mécontentement déjà très fort.

Des milliers de jeunes, présumés délinquants ou en situation irrégulière, étaient emmenés manu militari dans des régions inhospitalières pour défricher de nouvelles terres. Certains ont préféré rallier la RENAMO, d'autres se sont réfugiés dans les pays voisins. Ceux qui restaient, reconnaît amèrement un ancien responsable, "ont surtout servi à engraisser les lions de la région." Au regard de l'histoire, les défenseurs du FRELIMO plaident l'indulgence: "Après l'indépendance, alors qu'il fallait construire une nouvelle société, on s'est aliéné l'Occident en luttant contre le régime rhodésien et en appuyant l'ANC en Afrique du Sud. De son côté, l'Union soviétique ne nous a jamais accepté comme un pays socialiste à part entière." Pour cet "avocat" du FRELIMO, "les initiatives les plus malheureuses de ces dernières années sont le fait de responsables qui se voulaient plus royalistes que le roi pour s'attirer les bonnes grâces de Moscou."

Les chiffres parlent d'eux-mêmes: l'aide internationale intervient aux trois quarts dans les recettes de l'Etat, la dette extérieure avoisine les 5 milliards de dollars, le pays importe sept fois plus qu'il n'exporte, la facture de la guerre - en incluant les pertes de production - se monte à 20 milliards de dollars, le PNB par habitant n'excède pas les 90 dollars, le sous-emploi frappe au moins 75 % de la population et plus de la moitié des 15 millions d'habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté absolue. Derrière ces chiffres se profilent des milliers d'enfants abandonnés sur les trottoirs, des jeunes prostituées campées à l'entrée des quelques hôtels de luxe de Maputo, la multitude des deslocados (déplacés) entassés dans les "villes de paille", enfin les paysans à moitié hagards, vêtus d'écorce d'arbres.

Pour desserrer l'étau et bien avant les bouleversements à l'Est, le président Joaquim Chissano avait entamé un mouvement de libéralisation, illustré en 1987, par un premier plan de réhabilitation économique et sociale mis au point avec le Fonds monétaire international. Depuis, le Mozambique a perdu son image sulfureuse et a vu ses caisses se renflouer. Le 10 décembre dernier à Paris, lors de la réunion des pays donateurs, Maputo s'est vu accorder 760 millions de dollars en prêts et dons dans le cadre d'un nouveau plan. Quelques jours plus tard, à Rome, était débloquée une rallonge exceptionnelle de 320 millions de dollars d'engagements pour la réinstallation des réfugiés et la formation de la future armée. Enfin, une réunion placée sous l'égide de la CE devrait répondre aux exigences financières de la reconstruction du pays.

Mais, déjà, les Mozambicains connaissent l'amertume de la potion administrée par les grandes institutions internationales. En quatre ans les salaires ont été multipliés par quatre mais le coût de la vie par trente. Pour faire face, les produits de contrebande d'Afrique du Sud ou du Swaziland envahissent des marchés illégaux (mais tolérés), les automobilistes s'improvisent chauffeurs de taxi, les locataires d'appartements, biens de l'Etat, sous-louent à prix d'or aux étrangers et de plus en plus de fonctionnaires se laissent corrompre. "Pour l'instant, ce n'est pas encore à très grande échelle mais ça ne fait que commencer", affirme un habitué du pays auquel un fonctionnaire aurait demandé, en échange d'une simple signature, 10 % du montant d'un projet de développement! Les histoires de cette sorte abondent: tel responsable a favorisé une multinationale pour un contrat de plusieurs millions de dollars en échange d'une voiture neuve; des fonctionnaires fournissent, pour des sommes parfois dérisoires, des papiers d'identité à des étrangers attirés par les potentialités du pays... Le phénomène s'accentue du fait d'une dépendance grandissante et de la concurrence entre hommes d'affaires.

Convoitises attisées

La nomenklatura d'hier s'est vite transformée en bourgeoisie compradore. "On vit à l'heure du dépeçage capitaliste", constate, désabusé, un écrivain soucieux de garder l'anonymat. Il faut dire que le Mozambique a de quoi aiguiser les appétits: plus de 2 000 km de façade maritime sur l'océan Indien, un sous-sol renfermant des métaux rares, de l'or et des pierres précieuses comme les émeraudes, des millions d'hectares de terres inexploitées, des infrastructures ferroviaires et routières reliées aux pays voisins, des ports en eau profonde et le plus grand complexe hydroélectrique du continent, avec le barrage de Cabora-Bassa sur le Zambèze. Avant même les accords de paix, les partenaires de Maputo, et en tête Pretoria, l'ennemie d'antan, ont pris leurs marques.

La représentation commerciale sud-africaine trône depuis 1984 au coeur de la capitale. Cette année, l'Afrique du Sud pourrait devancer le Royaume-Uni comme premier partenaire économique. Les produits "made in SAR" inondent le marché. Au Polana, l'hôtel le plus prestigieux de Maputo refait à neuf par les Sud-Africains, les hommes d'affaires de Pretoria étudient avec leurs interlocuteurs les dossiers du tourisme, de l'industrie, des transports, du commerce ou des services, notamment en joint-venture. Des particuliers ouvrent des restaurants, louent - la terre n'est pas à vendre - des lots de 10.000 hectares ou squattent carrément à la frontière des champs abandonnés.

De leur côté, des multinationales comme la britannique Lonrho - en échange, notamment, des services rendus par son PDG, M. Tiny Rowland, lors des négociations de paix - tablent sur l'exploitation des mines d'or de la province de Manica ou sur d'autres secteurs prometteurs. La firme italienne Ferruzzi, poids lourd de l'agroalimentaire, a pour sa part déposé un projet d'exploitation d'un million d'hectares dans le nord du pays. Américains, Allemands, Japonais, Espagnols et Français misent sur les réserves de gaz naturel, sur la pêche ou sur les réserves de bauxite de la province de Tete.

La géopolitique n'est cependant pas oubliée. Pour Paris, toute stratégie en Afrique australe passe par une coopération accrue avec Maputo. Le Mozambique est une terre de plus en plus convoitée par les hommes d'affaires et les promoteurs de l'aide. A Maputo, on compte 3 000 experts du développement et environ 150 organisations non gouvernementales qui se bousculent à la porte des ministères.

"On vit une situation aberrante: dans ce pays sous perfusion, l'offre prime la demande et il faut presque supplier pour décrocher un projet!" confie l'un de leurs représentants. Une mentalité d'assisté se développe. La population confond coopérants, hommes d'affaires et employés d'organisations humanitaires qui mènent un train de vie en total décalage avec celui de la très grande majorité: villas louées pour des milliers de dollars dans les quartiers chics, voitures neuves tout terrain (le Mozambique réussit le tour de force de posséder le parc de voitures le plus neuf au monde), salaires disproportionnés entre les citoyens du pays et les étrangers employés dans une même organisation. "On en arrive au point où certains cuisiniers d'ambassade gagnent plus qu'un ministre!" Un tel phénomène exacerbe les frustrations d'une société civile en balbutiement. La désorganisation s'étale au grand jour. "On est passé du tout Etat à rien du tout et sur les décombres de l'ordre ancien les nouvelles règles n'ont pas encore été établies", fait remarquer un coopérant. Certains Mozambicains n'hésitent pas à brandir le spectre d'émeutes populaires "à la zaïroise". Car, sur les problèmes de survie se greffent désormais les inquiétudes quant à l'avenir politique du pays.

Les premières élections générales démocratiques devraient avoir lieu dans moins d'un an, délai jugé en général beaucoup trop court. Ainsi, la mission de l'ONU chargée de veiller à l'application du plan de paix accuse déjà du retard sur son calendrier. Les partis politiques d'opposition (autorisés depuis 1990) estiment ne pas avoir assez de temps ni de moyens pour mener campagne. Pour M. Carlos Reis, chef de l'Union nationale mozambicaine (UNAMO, seul parti d'opposition légalisé sur la vingtaine existant), "il faut, avant tout, attendre le retour des réfugiés". L'UNAMO, qui se réclame de la social-démocratie, préconise avant le passage aux urnes un travail de sensibilisation des populations, "car elles ignorent ce qu'est la démocratie." Un ancien responsable de l'appareil du FRELIMO se montre encore plus catégorique. "Le premier qui se présentera avec un camion de nourriture, raflera tous les votes. Les élections seront forcément une mascarade et tout se jouera entre le FRELIMO et la RENAMO, deux partis dont la légitimité est issue des armes." Comme d'autres, il plaide pour un gouvernement de transition avant l'organisation des élections. "Mais pour cela, il faudrait de véritables structures étatiques et une administration unique. Or, pendant un an, la RENAMO et le FRELIMO vont chacun contrôler leurs zones. C'est aberrant."

Pour l'heure donc, face à un FRELIMO affaibli, la RENAMO tente de faire oublier un passé où la terreur tenait lieu de politique. Son chef, M. Afonso Dhlakama, et ses lieutenants se veulent rassurants sur la justice, l'économie de marché et la défense des droits de l'homme. Certains n'hésitent pas à dire que M. Dhlakama ne se fait pas d'illusions sur ses chances dans la course à la présidence. Il pourrait se contenter, dit-on, de siéger à l'Assemblée, si possible comme chef de l'opposition. Face à lui, le président de la République, M. Joaquim Chissano, peut effectivement se prévaloir d'avoir sorti le pays de l'isolement par une réorientation des choix politiques et économiques tout en oeuvrant pour la paix. En attendant, le vide politique conjugué aux risques de débordements sociaux nourrit les inquiétudes. "La paix, dit-on, n'arrange pas tout le monde car, pendant la guerre, beaucoup se sont enrichis, en particulier des officiers. Et ces frustrés de la guerre risquent de trouver un écho chez les mécontents dont les rangs ne cessent de grossir."

Les manifestations de militaires, les menaces de licenciement dans certains secteurs comme les chemins de fer, le retour forcé de l'ex-RDA ou de l'ex-Union soviétique de dizaines de milliers de travailleurs et la résurgence des traditionnelles rancoeurs entre ethnies du Sud, détentrices du pouvoir, et celles du Nord qui se disent oubliées, confortent les pessimistes. La conjoncture régionale augmente les appréhensions: l'Afrique du Sud toujours au bord de l'explosion; le Malawi au régime totalitaire, qui n'attend qu'un signe pour mettre dehors un million de réfugiés mozambicains; le Zimbabwe, l'allié de toujours, dont le président Robert Mugabe est en butte à de virulentes critiques pour l'aide apportée au Mozambique; et, surtout, l'Angola, théâtre de nouveaux affrontements sanglants. "Quand on regarde froidement la situation, on peut craindre le pire, soupire un ancien ministre. Et, pourtant, je ne sais pas pourquoi je suis quand même optimiste. Peut-être que dans ce pays il y a des capacités d'oubli et de réconciliation qui peuvent rendre la paix irréversible."

Notes:

(1) Lire Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(2) La Résistance nationale mozambicaine (RENAMO) a bénéficié, au départ, du soutien d'anciens colons portugais et de la Rhodésie jusqu'en 1980, année de l'indépendance. Pretoria prend alors le relais du régime de Ian Smith en apportant une aide massive à la rébellion mozambicaine. Le 16 mars 1984, à Nkomati, le Mozambique et l'Afrique du Sud signent un accord de non-agression et de bon voisinage. Toutefois, certains groupes d'intérêts sud-africains ont continué à aider jusqu'à présent la RENAMO.
(3) Après seize ans de guerre civile, l'accord de paix, signé à Rome le 4 octobre dernier, sous l'égide du gouvernement italien et de la communauté catholique Sant'Egidio (spécialisée dans l'aide au tiers-monde), a été obtenu au terme de vingt-sept mois de négociations directes entre le gouvernement mozambicain et la rébellion armée de la RENAMO. Il prévoit un cessez-le-feu, un regroupement et une démobilisation des troupes, la libération des prisonniers et la formation d'une nouvelle armée de 30 000 hommes venant à part égale des deux camps. Des élections générales se tiendront dans les douze mois sous contrôle international.
(4) Le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), l'ex-parti unique au pouvoir depuis l'indépendance du pays en 1975, a supprimé sa référence au marxisme-léninisme lors de l'adoption, le 30 novembre 1990, d'une nouvelle Constitution introduisant le multipartisme.
(5) On attachait les mains du futur soldat avec les manches de sa chemise.

Février 1994 :

POUR prix de leur accession au gouvernement, les dirigeants du Congrès national africain (ANC), en Afrique du Sud, doivent en rabattre dans leurs projets, notamment dans le domaine économique et social. Dans la région, le principe de souveraineté est déjà fort mis à mal, notamment en Angola et au Mozambique, où les pouvoirs, en proie à d'incommensurables difficultés, sont sommés par les Nations unies et les Etats-Unis de se réconcilier avec des mouvements de rébellion trop souvent soutenus de l'extérieur, même quand ces organisations ont perdu les élections.

Insidieusement, dans toute l'Afrique australe, la souveraineté nationale est en train de disparaître sous le coup de l'effondrement économique, de la sécheresse et de la guerre. Les gouvernements de la région sont privés de leurs capacités. On peut même parler de recolonisation car des intérêts étrangers ­ sous l'égide de la Banque mondiale ou des Nations unies ­ dictent de plus en plus leurs choix politiques et économiques aux pouvoirs en place.

Pour l'Angola et le Mozambique, les deux pays qui se sont le plus identifiés à la lutte pour la démocratie et la loi de la majorité, l'anarchie n'est plus une perspective à écarter. Dans ces deux Etats, au terme de la guerre de libération nationale contre le colonialisme portugais, le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) et le Front de libération du Mozambique (FRELIMO), se réclamant du socialisme et d'un modèle de développement original étaient arrivés au pouvoir en 1975. Dès ce moment, Pretoria chercha leur destruction. Son objectif était de décourager sa propre majorité noire de s'engager sur le même chemin. Vingt ans plus tard, alors que l'Afrique du Sud est à une étape critique de son histoire, la liquidation du FRELIMO au Mozambique et du MPLA en Angola demeure un objectif pour certains cercles puissants à Pretoria et en Occident. La capitulation idéologique de ces deux formations qui ont renoncé au socialisme n'est pas suffisante pour assurer leur survie (1).

Le sort qu'a connu l'Angola en 1993 menace désormais le Mozambique ­ et peut-être même l'Afrique du Sud. Dans sa politique de réconciliation forcée des anciens ennemis, Washington est en train d'échouer. Le soutien étranger dont bénéficièrent M. Jonas Savimbi, chef de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), M. Afonso Dhaklama, dirigeant du mouvement Renaissance nationale du Mozambique (RENAMO) et M. Gatsha Buthelezi, chef de l'Inkatha en Afrique du Sud, continue d'hypothéquer l'avenir car, malgré la fin de la guerre froide, la principale raison d'être de cet appui demeure le contrôle politique et économique de la région.

A la suite de son refus d'accepter les résultats des élections des 29 et 30 septembre 1992, qui avaient vu la victoire du MPLA (2), M. Jonas Savimbi a relancé la guerre civile. Il a ramené l'Angola aux jours d'avant l'indépendance: 100 000 victimes; des dizaines de milliers de personnes réfugiées hors du pays; 3 millions d'hommes et de femmes menacés par la famine; des infra-structures totalement détruites. La pression des Nations unies, qui agissent elles-mêmes sous la pression américaine, est devenue une entrave à la souveraineté politique du pays.

Les Etats-Unis ont certes reconnu le gouvernement de Luanda en mai 1993, mais ils répugnent à abandonner leur ancien protégé, M. Jonas Savimbi. Après l'échec du processus électoral, ils ont tenté d'organiser des rencontres entre le chef de l'UNITA et M. Jose Eduardo Dos Santo, président de la République angolaise, ou au moins entre leurs représentants. Washington souhaitait un accord de cessez-le-feu entre les deux parties en échange d'une formule de partage du pouvoir dont les détails ­ notamment le rôle de M. Savimbi ­ n'ont pas été révélés. Les accords de Bicesse de mai 1991, qui avaient permis la tenue des élections de septembre 1992, ont été, dans les faits, abandonnés.

Devant une commission du Sénat américain en novembre dernier, plusieurs responsables ­ dont M. Chester Crocker, ancien sous-secrétaire d'Etat chargé des questions africaines et architecte de la stratégie dite d'engagement constructif en Afrique australe ­ ont ouvertement déclaré que le partage du pouvoir était la seule solution pour mettre un terme à la guerre. Ils ont aussi réclamé un rôle plus actif des Nations unies en Angola. La prééminence de Washington dans les affaires angolaises a été mise en lumière par la nomination d'un envoyé spécial, l'ancien ambassadeur Paul Hare, à la session de pourparlers entre le pouvoir et l'UNITA, au mois de novembre 1993 à Lusaka (Zambie).

Cette politique de réconciliation avait pourtant échoué plusieurs mois avant la réunion de Lusaka. L'appel de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), lors de son sommet de juin 1993 au Caire, à des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU "pour forcer l'UNITA à accepter le dialogue" a été saboté par certains gouvernements africains qui continuent à privilégier la stratégie de la réconciliation. Et même, durant l'été dernier, M. Nelson Mande la, président du Congrès national africain (ANC), avec l'appui du roi Hassan II du Maroc et de feu le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny ­ deux soutiens indéfectibles de M. Savimbi ­ avaient invité les deux dirigeants angolais au Maroc (3). Luanda a rejeté toute intitiative qui sortirait du cadre des accords de Bicesse et ignorerait le résultat des élections.

Le poids des Etats-Unis

C'EST alors que M. Robert Cabelly, haut fonctionnaire du département d'Etat et ancien conseiller de M. Chester Crocker (4), ainsi que M. Alioune Blondin, ancien ministre des affaires étrangères malien qui désormais représente les Nations unies en Angola, ont suggéré une rencontre élargie à laquelle participeraient les chefs d'Etat du Zimbabwe, de Sao-Tomé-et-Principe, du Zaïre et du Gabon.

Le but de ces manoeuvres diplomatiques était d'empêcher l'adoption, par le Conseil de sécurité, de sanctions contre l'UNITA. Le vote fut en effet repoussé à juillet 1993 puis à nouveau à la mi-septembre. Mais, finalement, la résolution adoptée le 15 septembre 1993 interdisant toute fourniture d'armes et de pétrole à l'UNITA a été atténuée à la demande de Washington et n'aura que peu d'impact sur la poursuite de la guerre.

L'anarchie qui règne au Zaïre (5) fait de ce pays une base arrière pour l'UNITA, qui sert également pour le transit des armes, du pétrole et des mercenaires. Le degré d'implication des officiels sud-africains dans ces livraisons n'est pas connu, mais M. Joe Slovo, dirigeant du Parti communiste sud-africain (SACP), a dit publiquement que le Conseil exécutif de transition (TEC) qui vient de se mettre en place à Pretoria arrêtera toute aide aux rebelles angolais (6).

Le siège, qui a duré plusieurs mois ­ de la ville de Cuito ­ où 30 000 personnes, un tiers de la population, auraient péri ­ et les tentatives de s'emparer d'autres villes comme Menongue s'inscrivaient dans un projet de l'UNITA visant à couper le pays en deux et à affaiblir la crédibilité du pouvoir central. Grâce à son contrôle militaire de certaines régions, l'organisation de M. Savimbi a pu devenir un interlocuteur obligé des agences d'aide de l'ONU et des organisations non gouvernementales.

Au Mozambique, le processus de transition offre beaucoup de points communs avec l'Angola. Pressé par les Nations unies et par les bailleurs de fonds, le gouvernement a dû faire concession après concession aux rebelles de la RENAMO, qui souhaitent participer au pouvoir avant même la tenue des élections. Les Nations unies, mieux dotées en personnel et en fonds qu'en Angola, se sont arrogé diverses prérogatives gouvernementales.

Les responsables de l'ONU prétendent que deux parties égales se disputent le pouvoir et expliquent aux journalistes que la RENAMO dispose d'un important soutien dans les campagnes, une affirmation que démentent les agences d'aide, qui ont une longue expérience du terrain. Créée par les services de sécurité rhodésiens, puis passée sous la dépendance des services de renseignement de l'armée sud-africaine, la RENAMO avait pour objectif de détruire le gouvernement du FRELIMO. Dans ces conditions, la réconciliation, au Mozambique, relève d'un acte de foi aveugle.

Le but principal des dirigeants locaux de la RENAMO et de son chef, M. Alfonso Dhaklama, est de repousser le plus tard possible les élections. Les négociations qui se sont déroulées à Rome entre le gouvernement mozambicain et la RENAMO depuis 1989 et qui ont abouti à l'accord de paix du 4 octobre 1992 ont été marquées par d'incessants changements de position de la part des rebelles. Depuis, la RENAMO a formulé de nouvelles exigences, voulant, par exemple, nommer les gouverneurs de cinq provinces ­ finalement le mouvement devrait désigner 33 conseillers de gouverneur ­ ou superviser la police ­ une entente a été trouvée pour un contrôle local, à la demande de M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations unies. Cinq mois plus tard, M. Dhaklama n'avait toujours pas nommé les 33 conseillers, et il est peu probable que son mouvement ait assez de cadres locaux pour assurer ses tâches dans la police.

Ces manoeuvres dilatoires ont eu pour effet de retarder d'un an les élections, et il n'est même pas sûr que la nouvelle date d'octobre 1994 puisse être respectée. Plus d'un an après le cessez-le-feu proclamé le 1er octobre 1992, la démobilisation des 20 000 hommes de la RENAMO n'a pas commencé. Les négociations sur la loi électorale, document fondamental pour la prochaine étape du processus de paix, sont bloquées par de nouvelles exigences de la RENAMO, qui remettent en cause les conclusions de l'accord de paix. Le mouvement devait avoir un tiers des sièges à la commission électorale et le gouvernement, les deux tiers; après une série de contestations, M. Boutros-Ghali a imposé une nouvelle répartition: 10 sièges au gouvernement, 7 à la RENAMO et 3 à l'"opposition non armée", une victoire substantielle pour les rebelles.

La paix à n'importe quel prix

COMME dans le cas de l'UNITA, les interventions extérieures pour transformer la RENAMO en une organisation politique à visage démocratique se sont intensifiées. Mais elles entrent en contradiction avec le caractère brutal de l'organisation (7) ainsi qu'avec des pressions exercées de l'extérieur pour lui faire gagner à tout prix les élections.

La communauté internationale s'intéresse peu aux nouvelles de l'Angola et du Mozambique et les Nations unies ont subi des pressions pour favoriser une paix à n'importe quel prix. En fait, les anciens partisans actifs de la déstabilisation de l'Afrique australe (8) ­ en Afrique du Sud, au Portugal, mais qui comprennent aussi d'anciens réseaux de la CIA avec une demi-douzaine de pays africains et de puissantes organisations comme celles de la droite religieuse aux Etats-Unis (9), ­ dont le but essentiel était d'empêcher l'avènement au pouvoir de la majorité noire en Afrique du Sud, continuent de jouer un rôle crucial en coulisse.

L'érosion de la souveraineté des deux pays est aussi manifeste dans le domaine économique. L'Angola et le Mozambique ­ mais aussi le Zimbabwe, la Zambie ou le Malawi ­ mettent en oeuvre des plans d'ajustement structurel dictés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), deux institutions qui n'ont de comptes à rendre à personne.

Comme partout ailleurs, les objectifs budgétaires fixés par le FMI ont des conséquences désastreuses sur l'emploi, la santé et l'éducation, comme sur le redémarrage de l'économie, qui est, en principe, leur finalité. Nulle part en Afrique australe le redressement n'est en vue. Les plans d'ajustement structurel n'ont pas réussi à relancer les investissements productifs; au contraire, ils ont abouti à une désindustrialisation, due à la hausse des taux d'intérêt et à la libéralisation du commerce (10). Le déclin de la production intérieure a accentué les pressions inflationnistes, provoquant en retour des politiques monétaires plus strictes et qui enserrent la région dans un cercle vicieux.

Ainsi le Mozambique se retrouve dans une situation désastreuse. Les différenciations sociales se sont accrues, et a émergé une société de classes que le FRELIMO voulait, dans les années 70, épargner au pays. Les investissements à court terme se sont multipliés au détriment de ceux à long terme (notamment dans le secteur commercial des importations de produits de luxe). On trouve ainsi au centre de Maputo des téléviseurs couleur, des chaînes haute fidélité, du whisky, alors que, dans la capitale provinciale de Quelimane, le prix du maïs est plus cher: il n'y a pas d'argent pour financer les moulins. Mais la Banque commerciale du Mozambique, la plus grande du pays, affecte deux tiers de ses prêts à l'importation de voitures et de boissons. La chute du niveau de vie de la population est telle qu'elle remet en cause la capacité du FRELIMO à gagner les élections.

En Angola, les effets dévastateurs d'une politique économique, combinés à ceux de la guerre, ont empêché le gouvernement de prendre des mesures pour soulager la population. Dans ces conditions, aucun des deux pouvoirs ne peut faire face aux problèmes que posent la démobilisation des combattants et le retour des réfugiés dans leurs foyers. Cette incapacité met les gouvernements en difficulté et au bord de l'instabilité. Or l'expérience de la Somalie, du Libéria et du Zaïre montre avec quelle rapidité les Etats fragilisés peuvent se désintégrer.

Notes:
(1) John S. Saul, Recolonization and Resistance in Southern Africa in the 1990s, Africa World Press, New-York, 1993.
(2) Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(3) The Guardian, 29 juillet 1993.
(4) Lire Victoria Brittain, "Sanglantes séquelles de la guerre froide", le Monde diplomatique, juillet 1993.
(5) Lire Colette Braeckman, "Le Zaïre à feu et à sang, en de vastes régions", le Monde diplomatique, septembre 1993.
(6) Southscan, 24 octobre 1993.
(7) Elaine Windrich, The Cold War Guerilla, Greenwood Press, Westport, Connecticut, 1992.
(8) William Minter, King Solomon's Mines Revisited, Basic Books, New-York, Wesport, Connecticut, 1986.
(9) Paul Gifford, The Religious Right in Southern Africa, University of Zimbabwe Publication, Harare, 1988.
(10) Frances Stuart, Sanjaya Lall et Samuel Wangwe (sous la direction de), Alternative Development Strategies, Macmillan, Londres, 1992.

Décembre 1994 :

EN Angola comme au Mozambique, pendant près de vingt ans, des mouvements rebelles et armés de l'extérieur ont mené une guerre sans fin contre les régimes issus de la lutte de libération nationale. Ceux-ci, au nom de l'ordre nouveau qui s'instaure en Afrique australe, doivent accepter de partager le pouvoir avec des adversaires qui ne l'ont emporté ni sur le terrain ni dans les urnes. A Maputo comme à Luanda, les idéaux socialistes ont déjà été jetés aux oubliettes, mais, comme si cela ne suffisait pas, sans cesse de nouveaux obstacles entravent la marche vers la démocratie.

Après la fin de l'apartheid, c'est maintenant la disparition des régimes conduits par de puissants partis uniques qui est en train de modifier de manière radicale la carte politique de l'Afrique australe. Du Mouvement pour la libération de l'Angola (MPLA) au Front de libération du Mozambique (FRELIMO) et au Parti révolutionnaire de Tanzanie (Chama Cha Mapinduzi, CCM), ces mouvements avaient donné à la région sa cohésion idéologique et un rayonnement portant bien au-delà des frontières. Voici presque achevé le passage au pluralisme et à des coalitions ou gouvernements d'union nationale. Mais les anciens partis uniques, issus de la lutte de libération nationale, ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, engagés dans des politiques "pragmatiques" devenues le lot commun. Du coup, ils doivent réécrire leur histoire.

Une illustration de ce nouveau climat politique a été donnée par la confrontation récente entre le président de l'Afrique du Sud, M. Nelson Mandela, et les anciens combattants clandestins du Congrès national africain (ANC), mécontents d'avoir été congédiés de la nouvelle armée; ou par ces mercenaires sud-africains s'entraînant et combattant désormais aux côtés de l'armée angolaise contre leur ancien allié de l'UNITA de M. Jonas Savimbi.

L'ère nouvelle, c'est aussi, durant la récente campagne électorale au Mozambique, l'installation de M. Afonso Dhlakama, chef du mouvement rebelle de la RENAMO, dans l'immeuble qui abritait naguère la délégation de la Communauté européenne, sur le front de mer à Maputo, et le don de 17 millions de dollars en liquide des gouvernements occidentaux, persuadés que cela suffirait à "acheter" la démocratie au Mozambique.

Oubliés, au passage, les sacrifices héroïques des anciens militants de l'ANC dans les cités noires et de ces jeunes qui avaient rejoint les maquis de l'ANC en exil. Oubliée, l'agression à laquelle s'était livrée durant quinze ans l'ancienne armée sud-africaine contre l'Angola. Oubliés, les recrutements forcés d'enfants, les meurtres et les destructions qui sont la marque du passé de M. Afonso Dhlakama.

"Le peuple ne pardonnera pas au parti qui ressuscitera le passé", avait dit pendant la campagne électorale M. Aldo Ajello, représentant spécial de l'ONU au Mozambique, soucieux que le FRELIMO ne rappelle pas les crimes de la RENAMO. Et M. Dennis Jett, ambassadeur des Etats-Unis à Maputo, lors de son discours pour la fête de l'indépendance américaine, avait également averti le FRELIMO qu'il n'avait d'autre choix que de partager le pouvoir avec la RENAMO, si possible en concluant dès avant le scrutin un accord de gouvernement d'unité nationale, tout en laissant entendre que cette formule avait les faveurs de la communauté internationale (1).

Comme en Angola, l'ONU a joué un rôle dans le plan occidental de partage du pouvoir, un partage qui n'avait pu être obtenu par les anciens rebelles sur le champ de bataille, ou lors des pourparlers de paix de Rome en 1990. Le souci de la RENAMO de soustraire et cacher des armes, de conserver le contrôle de ses fiefs, ses défaillances dans la démobilisation des combattants, ses actes d'intimidation à l'égard des civils, de hauts fonctionnaires ou même du personnel des Nations unies: tout cela ressemble à s'y tromper aux pratiques de l'UNITA dans sa course pour faire capoter les élections en Angola, en 1992 (2).

Et bien que le contexte régional ait beaucoup changé depuis la victoire de l'ANC en Afrique du Sud et la fin du régime du président Banda au Malawi, quelques-unes des alliances historiques qui s'étaient forgées contre les mouvements de libération, puis contre les gouvernements issus de leurs luttes, sont restées fortes et actives. Ainsi persiste le soutien diplomatique et concret du Kenya à la RENAMO, en relation avec certains intérêts portugais et sud- africains. De même, pour M. Jonas Savimbi, chef de l'UNITA, les Américains avaient arrangé une période de traitement médical au Maroc, en août dernier. Et le soutien militaire et logistique que lui apporte le Zaïre comprenait l'envoi de soldats de l'armée zaïroise au Cabinda, ainsi que plusieurs vols quotidiens de ravitaillement dans les zones contrôlées par l'UNITA en Angola (3). Certaines livraisons d'armes ont encore pu se faire à partir de l'Afrique du Sud (4).

Les reniements de la Banque mondiale

L'AFRIQUE du Sud, le Mozambique et l'Angola ont conservé les liens étroits qui caractérisaient les relations triangulaires entre les trois mouvements de libération dominants dans la région depuis deux décennies. L'homme qui symbolise le mieux cette histoire commune est M. Julius Nyerere, qui fut de 1962 à 1985 président de la Tanzanie. Il aura été, en effet, durant toute cette période, la personnalité la plus influente non seulement dans la région mais aussi sur tout le continent africain.

Longtemps président des Etats de la "ligne de front" qui rassemblait les cinq pays voisins de l'Afrique du Sud en lutte contre le pouvoir blanc: Angola, Mozambique, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe (la nouvelle Afrique du Sud a récemment rejoint ce groupement), il a incarné le combat mené contre l'apartheid par l'ANC et par les jeunes et fragiles Etats constamment menacés de déstabilisation. De plus, il a été le fer de lance du combat intellectuel contre les pratiques du néocolonialisme économique, que la plupart des nouveaux Etats de l'Afrique francophone ou anglophone acceptaient sans guère de critiques. Ultérieurement, M. Julius Nyerere fut longtemps le seul homme d'Etat à faire campagne contre le fardeau de la dette pour les pays pauvres.

La déclaration d'Arusha en 1967, ainsi que d'autres documents du Parti révolutionnaire de Tanzanie dans les années 60 promettaient une société qui ne connaîtrait ni la faim, ni la maladie, ni l'ignorance; un pays libéré de l'oppression et de l'exploitation des capitalistes nationaux, des chefs traditionnels ou des bureaucrates de l'Etat; libéré, aussi, de l'exploitation impérialiste.

L'idéologie véhiculée à l'époque par la Tanzanie servit de trait d'union aux mouvements de libération de l'Afrique lusophone et australe; elle devint le mythe puissant qui unissait les pays de la "ligne de front", faisant d'eux le groupe dominant au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) ou du mouvement des non-alignés.

Mais l'histoire est en train de se réécrire. Comment s'étonner alors que la Tanzanie du temps du socialisme, et M. Nyerere lui-même, soient devenus les cibles d'une campagne de dénigrement de la part des milieux occidentaux les plus influents? Ainsi la Banque mondiale a-t-elle procédé à un réexamen révisionniste de la coopération record qu'elle avait entretenue avec la Tanzanie du président Nyerere, se livrant à une sévère critique de sa propre politique menée de l'indépendance à la fin des années 80 (5).

En 1990, la Banque avait déjà publié une étude en deux volumes sous le titre Tanzania Relations, 1961-1987, dont le contenu fut largement ignoré. Faisant état de l'aide d'un milliard de dollars qu'elle-même apporta à la Tanzanie pendant près de trois décennies (complétée par une quinzaine de milliards de dollars provenant des autres sources de financement), la Banque critique dans ce rapport son ancien président, M. Robert McNamara, et son conseil d'administration pour avoir eu une "attitude de soutien inconditionnel à la politique gouvernementale". Soulignant les changements survenus dans les relations d'hier entre les Etats nouvellement indépendants et leurs bailleurs de fonds, tandis qu'un écart grandissant sépare désormais l'Afrique en faillite de la communauté internationale, le document note que "la Banque a accepté comme un fait accompli la marche vers le socialisme en Tanzanie annoncée en 1967 (...). Depuis 1967, et au moins jusqu'en 1980, la Banque a quasiment considéré la Tanzanie comme un modèle de développement". Les auteurs du rapport qualifient leurs collègues de la génération précédente "d'observateurs apathiques, de témoins impuissants, alors que la Tanzanie devenait le champ d'essai d'une expérience socialiste qualifiée d'unique (...)".

Cette analyse très idéologique ignore les véritables causes de l'effondrement de l'économie tanzanienne: la hausse des prix du pétrole et des taux d'intérêt, tout comme la chute des cours des matières premières furent des facteurs d'origine extérieure bien plus déterminants et sur lesquels le pouvoir tanzanien n'avait pas prise. Ces faits bien réels, ajoutés au coût de la guerre contre le maréchal Idi Amin Dada en Ouganda en 1979, dont la Tanzanie avait porté seule tout le poids, eurent des conséquences désastreuses, bien supérieures à celles des erreurs imputables au gouvernement tanzanien et à son armée de consultants occidentaux.

Il se trouve encore des voix respectables en Afrique pour exprimer sur l'histoire contemporaine des vues qui contredisent les thèses de la Banque mondiale (6). M. Haroub Othman montre, avec d'autres universitaires, combien l'ujamaa - le concept-clé de l'organisation socialiste de la paysannerie - était un projet mobilisateur. "Il est peu de régimes en Afrique qui puissent se prévaloir d'un succès comparable à l'efficacité de l'ujamaa pour mobiliser les couches populaires derrière l'Etat... Ce mouvement a suscité l'enthousiasme d'une majorité de paysans et d'ouvriers, d'intellectuels et de fonctionnaires... Cela devint un solide ancrage pour le mode de légitimation (7)."

L'échec politique vint plus tard, lorsque l'ujamaa dut céder la place à une politique mise au point à Washington par la Banque mondiale, avec la collaboration de la classe de nouveaux riches sans motivation politique qui avait pris le dessus. Les auteurs de l'ouvrage notent la curieuse disparition, à partir de 1990, de toute allusion dans le discours du Parti révolutionnaire de Tanzanie aux bêtes noires traditionnelles de l'ujamaa - capitalistes, propriétaires terriens, impérialisme, exploitation, accumulation des richesses aux mains de quelques-uns et dépenses ostentatoires -, une discrétion qui est effectivement devenue un trait caractéristique de la Tanzanie de l'après-Nyerere. Evoquant la corruption devant Transparence internationale, une organisation britannique non gouvernementale ayant son siège à Berlin, un haut fonctionnaire en retraite affirmait récemment: "Je ne reconnais plus le pays dans lequel je vis."

L'ancien président du Mozambique, Samora Machel, était fortement influencé par M. Julius Nyerere, dont le pays avait joué un rôle-clé dans la lutte de libération menée par le FRELIMO contre le Portugal. La fameuse allégorie de Samora Machel sur l'unité nationale aurait pu être de la bouche de l'ancien président tanzanien: "Si moi, un Nyanja, cultive la terre aux côtés d'un Ngoni, je sue avec lui, j'arrache la nourriture du sol avec lui, j'apprends avec lui, j'apprécie ses efforts et je me sens uni à lui... Si, originaire du Nord, j'apprends comment faire un jardin potager avec un camarade du Sud ou du centre, et si j'apprends comment faire pousser du manioc avec un camarade du Nord, je deviens plus solidaire de ces camarades qui vivent concrètement l'unité de notre pays, l'unité de notre classe laborieuse. Avec eux, je détruis les préjugés tribaux, religieux ou linguistiques, toutes choses secondaires et qui nous divisent (8)."

Avant comme après l'indépendance, la politique du parti et du gouvernement au Mozambique se fonda sur l'hypothèse qu'une unité si durement conquise ne pouvait être exposée au risque de la diversité ethnique et culturelle - ce fut l'une des erreurs tactiques que le FRELIMO a chèrement payées et dont a profité la RENAMO en menant une campagne électorale ouvertement ethnique.

Au Mozambique, au milieu de cette année 1994, il était courant d'entendre d'anciens soldats, même parmi ceux qui avaient consacré toute leur existence à combattre pour le FRELIMO, dans la lutte de libération puis contre la RENAMO, dire qu'ils n'avaient pas l'intention de voter pour lui. Comme en Tanzanie et en Angola, l'émergence d'une classe de nouveaux riches profitant de ses liens avec le pouvoir a changé le caractère de classe du parti, provoquant un divorce entre sa direction et la base. Et cela même au moment où les partis dirigeants dépérissaient de l'intérieur. Car, outre qu'elle a réduit à néant les fruits attendus de l'indépendance, la déstabilisation de l'Afrique australe a également détruit des notions aussi vitales que la fierté nationale ou la solidarité morale: la nécessité d'offrir un front uni en temps de guerre aura contribué à miner le débat démocratique à l'intérieur des partis.

La cohésion politique de ces dernières années a éclaté, surtout au Mozambique mais également en Angola, sous l'effet conjugué de plusieurs phénomènes: apparition de nouvelles couches issues de la libéralisation économique; retour au pays de grandes masses de réfugiés semi-urbanisés, anciens paysans cassés par l'exil; pressions de la communauté internationale en faveur d'une réconciliation avec les "bandits armés" d'hier devenus les nouveaux partenaires de la période de transition.

Chez les Mozambicains - dont les souffrances morales et matérielles de la guerre ont fait un peuple à genoux -, c'est le règne de la confusion intellectuelle. On crut naguère à une guerre juste et à des slogans passés de mode - "Ian Smith, dehors!", peut-on lire encore sur le mur d'une ville de province (9). Mais toutes les certitudes se sont évanouies sous le poids de nouvelles influences. Un jeune cadre de la RENAMO, au visage éclatant d'enthousiasme, reconnaît avoir été enlevé par ce parti alors qu'il vivait avec la grande famille du FRELIMO dans un camp de réfugiés au Zimbabwe. Il fut ensuite placé plusieurs mois dans une école en Afrique du Sud avec six cents autres enfants, "où des Sud-Africains [leur] dirent [qu'ils allaient] combattre pour la démocratie". "Puis ils nous ont emmenés à Maringue (quartier général de M. Afonso Dhlakama), où nous avons rencontré des Américains qui nous ont également parlé de démocratie, et c'est ce que nous faisons aujourd'hui, nous conduisons notre pays à la démocratie."

L'Eglise catholique romaine, dans le pays comme à l'extérieur, a joué un rôle dans l'accession de la RENAMO à un statut de respectabilité. Les médias mozambicains aussi, qui ont fait le silence sur les brutalités passées de cette organisation, et abusivement exploité des histoires horribles comme celle de cette femme contrainte "par une des parties en conflit" de précipiter ses cinq enfants dans un puits (10): la presse en imputa la responsabilité au FRELIMO alors que l'instigateur était au contraire le parti de M. Dhlakama.

Un projet démocratique tourné en dérision

DANS ce contexte, les élections pluralistes organisées en série dans la région peuvent être considérées comme un moyen de choix pour consolider cette nouvelle phase de pragmatisme et d'amnésie. De toute évidence, obtenir un résultat jugé "bon" pour la "démocratie" est plus important que de tenir compte des souhaits réellement exprimés par les électeurs.

C'est un tel pragmatisme qui a permis au Congrès national africain de fermer les yeux sur le bourrage des urnes par l'Inkatha dans la province du Natal, en avril dernier. En Angola, après les deux ans de guerre qui ont suivi les élections de 1992 (M. Savimbi ayant refusé d'assumer les conséquences de sa défaite), le "réalisme" imposé par les Nations unies et l'Amérique a débouché sur l'offre du gouvernement de partager le pouvoir avec l'UNITA, sur une base beaucoup plus favorable pour les rebelles que les électeurs ne l'avaient voulu (11).

Au Mozambique aussi, le projet démocratique a été tourné en dérision par la communauté internationale lorsque, tenant une réunion de crise en pleine nuit des élections, les représentants de l'ONU et des gouvernements occidentaux durent reconnaître, dans un geste de conciliation à l'adresse de M. Afonso Dhlakama, que ses plaintes à propos d'irrégularités n'avaient pas été convenablement prises en considération par la Commission électorale nationale, ignorant du même coup la réfutation très circonstanciée de cette même commission (12): le chantage de M. Dhlakama, annonçant quelques heures avant l'ouverture du scrutin qu'il renonçait à se présenter, aura été efficace, avec d'ailleurs les encouragements de la communauté internationale qui n'avait cessé de le courtiser, notamment durant la récente période de transition de deux ans où le Mozambique a été de facto gouverné par l'ONU (13).

L'élection mozambicaine n'a pas porté sur les vrais choix, ni sur les solutions possibles en compétition. Ainsi que toutes celles qui sont organisées dans la région: en Angola, en Zambie, l'an prochain au Zimbabwe comme en 1990 en Tanzanie, il n'y a pas de nouvelle culture politique ou de nouvelles valeurs pour remplacer celles qui n'ont plus cours. Ceux qui aspirent au pouvoir, de l'UNITA en Angola et de la RENAMO au Mozambique aux groupes liés aux affaires en Tanzanie ou au Zimbabwe, n'ont pas d'expérience de gouvernement, comme l'admettent eux-mêmes ceux qui les soutiennent en Occident. Une fois au pouvoir, ils seraient bien incapables de gouverner.

L'annonce récente d'un retour à la vie politique de l'ex-président zambien, M. Kenneth Kaunda (14), trois ans après une humiliante défaite, témoigne de l'incapacité du nouveau gouvernement du président Frederick Chiluba, élu en 1991 sur la vague d'une "démocratisation" devenue à la mode, mais aussi d'un authentique désir de changement. L'adhésion de M. Chiluba aux habituelles recettes économiques occidentales, qui vont des réductions de subventions aux produits alimentaires aux privatisations ou aux licenciements, a entraîné un mécontentement social qui a rouvert la porte à M. Kaunda.

Quelle que soit l'orientation politique des régimes en Afrique australe, le test crucial se situera sur le terrain économique. L'avenir de la région risque bien de dépendre de la capacité à surmonter la grave crise de l'emploi qui affecte chacun de ses Etats. En Afrique du Sud et au Zimbabwe, les deux pays dont les économies sont les plus fortes et les plus industrialisées, le pourcentage estimé du chômage se situe entre 30 % et 50 %. Ailleurs, excepté le Botswana avec ses mines de diamant, le taux est bien plus fort et ne cesse de monter depuis deux décennies. L'industrialisation devait transformer le marché du travail, mais cet espoir s'est évanoui car le capital étranger craint de s'aventurer sur un marché africain réputé difficile, alors que ceux qui s'offrent en Europe de l'Est sont autrement attractifs. La déficience des infrastructures, la faiblesse des niveaux d'éducation et de revenu (100 dollars par personne et par an au Mozambique, par exemple) découragent les nouveaux investisseurs.

En outre, l'intensité en capital de chaque emploi a augmenté, atteignant pour un poste industriel de niveau moyen 40 000 dollars l'unité, si bien que l'industrie embauche de moins en moins (15). Les possibilités offertes en Afrique du Sud aux travailleurs migrants ne cessent de se réduire, tandis que le nouveau régime y affronte une crise du chômage plus grave que jamais. Pour le Mozambique, cela signifie le retour de 50 000 hommes travaillant dans les mines sud-africaines, qu'il faudra réinsérer tout comme les 100 000 soldats démobilisés et les 15 000 personnes rapatriées récemment d'Allemagne de l'Est.

L'Afrique du Sud, bien sûr, domine économiquement la région, avec un produit intérieur brut trois fois supérieur à celui cumulé des dix membres de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC), et un revenu par tête de 2 000 dollars. Cependant, les inégalités y sont parmi les plus fortes au monde et, à défaut de politique de redistribution de la part du gouvernement, il subsistera, là aussi, un risque de mécontentement social qui pourrait bien dominer la vie politique de l'après-Mandela.

Le président sud-africain lui-même y a fait discrètement allusion, lorsqu'il a recommandé au congrès annuel de la centrale syndicale COSATU, l'an dernier, de rester "vigilant": "Combien de fois un mouvement ouvrier qui avait soutenu un mouvement de libération ne s'est-il pas retrouvé lui-même trahi le jour de la libération? Il y en a eu beaucoup d'exemples sur le continent africain. Si l'ANC ne vous donne pas ce qu'elle vous doit, faites-lui ce que vous avez fait au régime d'apartheid (16)." La classe ouvrière sud-africaine est organisée, certes, et c'est bien tout ce qui subsiste du passé radical dans la région: mais son pouvoir réel de faire pression sur l'ANC reste à démontrer...

Notes:
(1) The Guardian, 6 août 1994.
(2) Victoria Brittain, "L'Angola au bord de la guerre", le Monde diplomatique, décembre 1992.
(3) The Guardian, 24 octobre 1994.
(4) Cf. The Weekly Mail, 7 octobre 1994. A cette date, un chargement de bateau faisait encore l'objet d'une investigation.
(5) The Financial Times, 27 juillet 1994.
(6) Rwekaza Mukandala et Haroub Othman (sous la direction de), Liberalisation and Politics - The 1990 Election in Tanzania, université de Dar-Es-Salam, 1994.
(7) Op. cit.
(8) Cf. FRELIMO - Documentos historicos, Maputo, 1983.
(9) Ian Smith était premier ministre de la Rhodésie, avant qu'elle accède à l'indépendance sous le nom de Zimbabwe.
(10) Cf. Noticias, Maputo, 28 juillet 1994.
(11) The Guardian, 24 octobre 1994.
(12) Cf. Africa Confidential, 4 novembre 1994.
(13) Cf. Victoria Brittain, "Impossible réconciliation en Angola et au Mozambique", le Monde diplomatique, février 1994.
(14) Reuter, 30 octobre 1994.
(15) Cf. Colin Stoneman, Southern Africa Report, Toronto, juillet 1994.
(16) Cité par John Saul, dans Southern Africa Report, Toronto, juillet 1994.

Septembre 1996 :

C'EST à Rome, en juillet 1990, qu'un représentant du gouvernement de Maputo et un de la guérilla de la Renamo (Résistance nationale mozambicaine) se rencontraient pour la première fois. Durant vingt-sept mois, l'austère monastère du XVIe siècle siège de la communauté Sant'Egidio sera le cadre des négociations qui aboutirent, le 4 octobre 1992, à la signature d'un accord de paix et, deux ans plus tard, à la tenue d'élections libres, remportées par le Frelimo (Front de libération mozambicain), le parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1975.

C'est cette "médiation insolite" - celle de la communauté Sant'Egidio (1) -, qui mit fin à un conflit meurtrier, que décrit l'historien italien Roberto Morozzo Della Rocca dans Mozambico: dalla guerra alla pace (2). Trois facteurs ont contribué à son succès: l'engagement de trois personnalités, témoins du drame Don Matteo Zuppi, principal animateur de la communauté de Sant'Egidio au Mozambique, l'archevêque de Beira, Jaime Gonçalves, et l'ambassadeur italien à Maputo, M. Manfredo Incisa di Camerana; la crédibilité gagnée par la communauté au cours d'une décennie de travail humanitaire dans le pays et qui la plaçait dans une situation privilégiée aux yeux des deux belligérants; le soutien moral et financier du Vatican et du gouvernement italien (alors premier bailleur de fonds du Mozambique), représenté par l'ancien secrétaire d'Etat à la coopération, M. Mario Raffaelli.

Pour le diplomate Cameron Hume, ancien numéro deux de l'ambassade des Etats-Unis auprès du Vatican, représentant son pays aux négociations de paix (3), ce succès est dû aux qualités de "compétence, créativité, patience et détermination" de ces "médiateurs amateurs", qui ne disposaient pas de "leviers" sur le terrain. En reconnaissant le faible intérêt montré par les superpuissances pour ce conflit, où "les Etats-Unis n'avaient qu'un rôle marginal et l'URSS aucun rôle", M. Hume affirme que la façon dont ces négociations de paix ont été conduites "reflète la réalité plus chaotique du monde de l'après - guerre froide".

L'historien italien s'indigne quelque peu du "mépris" dans lequel le gouvernement du Frelimo a longtemps tenu la Renamo, qu'il désignait par le terme de "bandits armés". En tant que "mouvement de réaction", d'"antithèse du Frelimo", la Renamo "ne manquait pas d'identité politique", affirme Morozzo Della Rocca, pour qui la guérilla a été l'expression du rejet populaire de la politique socialiste du gouvernement, et notamment des "collectivisations forcées".

EN prenant à témoin l'étude, par ailleurs excellente, de Christian Geffray (4), Della Rocca rappelle à quel point les "villages communautaires" voulus par le gouvernement, sur la base de l'expérience tanzanienne des ujamaas, ont "symbolisé l'échec du Frelimo". Cette politique dictée par un souci volontariste de modernisation et de rationalisation des campagnes, et qui visait à doter chaque village nouvellement constitué le long des axes routiers, d'infrastructures économiques et sociales s'était en effet déjà essoufflée, face à la résistance plus ou moins passive des paysans, au moment où, dans les années 80, la Renamo a remporté ses plus importants succès militaires.

Pour sa part, l'universitaire américain William Minter, auteur de plusieurs ouvrages sur la région, poursuit sa réflexion - aujourd'hui très à contre-courant - sur l'absence d'un lien direct entre le mécontentement paysan et le développement de la guerre au Mozambique. Dans son dernier livre, Apartheid's Contras (5), il note en effet que les régions où le "programme de collectivisation était le plus avancé" n'ont pas automatiquement adhéré à la guérilla. La province de Gaza, par exemple, "qui comptait, en 1982, 60 % de paysans dans des villages communautaires", a opposé une "résistance à la pénétration de la Renamo". Et votait en majorité pour le Frelimo aux élections de 1994.

William Minter se demande si les guérillas de la Renamo - créée par les services secrets rhodésiens - et de l'Unita angolaise auraient pu prendre une telle ampleur sans collaborer étroitement avec l'Afrique du Sud, et en misant uniquement sur les erreurs ou les méfaits des gouvernements voisins en place.

Notes:
(1) La communauté Sant'Egidio est connue en France pour son rôle dans la définition d'une plate-forme entre diverses formations de l'opposition algérienne, dite plate-forme de Rome. Lire Le Monde diplomatique, mars 1995.
(2) Roberto Morozzo Della Rocca, Mozambico: dalla guerra alla pace, Edizioni San Paolo, Milan, 1994, 300 p., 32 000 lires.
(3) Cameron Hume, Ending Mozambique's War, United States Institute of Peace Press, Washington, 1994, 162 p.
(4) Christian Geffray, La Cause des armes au Mozambique: anthropologie d'une guerre civile, Karthala, Paris, 1990, 264 p.
(5) William Minter, Apartheid's Contras, Witwatersrand University Press, Johannesburg, et Zed Books, Londres, 1994, 308 p.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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