Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles Presse Internationale
QUELQUES ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1995
AU Niger, le conflit armé a débuté en mai 1990, lors du massacre, par les militaires, de plusieurs centaines de Touaregs rapatriés d'Algérie, où ils avaient fui la sécheresse et la répression. Le Front de libération de l'Aïr et de l'Azawar (FLAA) est né en septembre 1991, après la conférence nationale censée sceller la réconciliation et durant laquelle des participants applaudirent un officier de l'armée se vantant d'avoir participé aux assassinats des Touaregs. Les différentes tentatives de négociation entre le pouvoir et les combattants ont entraîné des scissions au sein du FLAA: création de l'Armée révolutionnaire de libération nationale après la trêve de juin 1993; création du Front de libération de Tamoust par M. Mano Dayak, en août 1993, et du Front populaire de libération du Sahara en janvier 1994.

Comme au Mali, les divergences entre les mouvements du Niger ne sont pas toujours très claires. La Coordination de la résistance armée (CRA) permit de les rassembler pour de nouvelles négociations. Un accord de paix a été signé le 9 octobre dernier à Ouagadougou entre la CRA et le gouvernement nigérien, avec la médiation de l'Algérie, du Burkina Faso et de la France. Cet accord établissait une trêve de trois mois tacitement renouvelable, et avait pour principale conséquence d'instituer une décentralisation administrative, prévue dans la nouvelle Constitution, écartant toute revendication de fédéralisme avancée par certains membres des fronts. Pour M. Mohamed Aoutchiki, l'un des dirigeants de la CRA, "la situation est en suspens. Rien n'a été définitivement réglé". L'examen des questions du rapatriement des réfugiés, du financement du développement économique, social et culturel, de l'avenir des combattants est reporté à de prochaines négociations dont la date n'est toujours pas fixée.

LA simple évocation d'une commission d'enquête internationale a provoqué les réserves de l'ancienne Assemblée nationale. L'une des urgences des signataires de l'accord semble être "la lutte contre les bandits armés et les éléments isolés qui échappent au contrôle de la CRA", comme l'affirmait M. Ousmane Oumarou, ancien ministre de l'administration territoriale (1). Pour coordonner leurs actions, la CRA et l'armée nigérienne ont été pourvues d'équipements radio par la cellule de liaison composée de militaires français et burkinabés (2).

Le chemin vers la paix au Niger pourrait être aussi perturbé que le pacte conclu au Mali. Il s'ouvre, lui aussi, dans une période politique particulièrement troublée: quelques jours après sa signature, le président Mahamane Ousmane a dissous l'Assemblée nationale qui venait de sanctionner le gouvernement pour son "incapacité à faire face à la crise économique". Après les élections de janvier 1995, le président, qui a perdu sa majorité parlementaire, a dû nommer au poste de premier ministre M. Hama Amadou, issu du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), l'ancien parti unique, plutôt hostile aux Touaregs. Une paix sans changement rapide et un pourrissement de la situation politique pourraient décourager les bonnes volontés.

Notes:
(1) Cf. Les déclarations au quotidien nigérien Haské, 20 octobre 1994.
(2) Les services secrets français avaient déjà offert à M. Mano Dayak, homme d'affaires et ancien responsable du Paris-Dakar, un système performant de transmission. Voir "Le combat des hommes de nulle part", Jeune Afrique, 28 juillet-3 août 1994. Curieusement, la France, principal partenaire du gouvernement nigérien, a toujours aidé ce dirigeant de la CRA.

1995
COMMENT atteindre l'autosuffisance alimentaire dans les pays du Sahel, où alternent périodes de sécheresse et de pluviosité, zones déficitaires et zones excédentaires de production céréalière? Pour l'organisation non gouvernementale française Afrique verte, présente au Burkina Faso, au Niger et au Mali, l'autonomie passe par la mise en place de circuits d'échanges locaux et régionaux et par l'intervention de réseaux de coopératives capables de peser de façon significative sur les marchés et les prix. Dans ce rude combat, il est impératif de s'appuyer d'abord sur les paysans eux-mêmes.

Près de Maradi, sur la nationale 1 qui relie, d'ouest en est, Niamey à Zinder, la pluie d'avril a rempli les mares, plongé les bourgs dans la gadoue. De part et d'autre de la route, les champs dessinent leurs vaguelettes de sable: on sème à la main, pas à pas, tous les 90 centimètres, en tassant du pied. Entre les plateaux érodés, ravinés par les koris, et les quelques "plaines" verdoyantes, après les inondations de l'année passée, la campagne agricole 1995-1996 vient de commencer au Niger, avec l'espoir que la récolte, en octobre-novembre, sera aussi bonne que les deux précédentes.

Autosuffisance alimentaire, stimulation des échanges entre pôles excédentaires et poches déficitaires, appui à la commercialisation des céréales, dynamisation des coopératives et associations paysannes: c'est le credo de l'organisation non gouvernementale (ONG) Afrique verte, née à Paris dans les années 80 (lire l'encadré page 11). Malgré son nom moqué par un paysan malien - "Afrique jaune serait plus adapté" -, l'association n'ambitionne pas de fertiliser le désert et, sans y être indifférente, ne programme aucun de ces "micro-projets" florissant au Sahel: aménagement du terroir, réhabilitation de périmètres irrigués, forage de nouveaux puits.

Au Niger, comme au Burkina-Faso, et plus récemment au Mali, l'organisation ne prétend ni modeler ni changer les méthodes de production. Son objet est de créer un réseau entre producteurs et consommateurs, qui permette aux uns et aux autres d'échanger, de maîtriser l'inflation en période de soudure et de cesser d'être les victimes des commerçants. Avec l'idée que la sécurité alimentaire passe par une nouvelle dynamique de commercialisation, la revalorisation des acteurs de l'économie rurale, et un rapprochement entre ville et brousse.

Secrétaire général de SOS Sahel international-Niger, M. Kelitigui Mariko reste sceptique: "Comment atteindre l'autosuffisance alimentaire, dans un pays [le Niger] où plus d'un quart de la population ne produit pas les denrées constituant son alimentation de base?... Alors que les paysans qui représentent l'énorme majorité de la population sont spoliés, négligés, marginalisés? que les habitants deviennent de plus en plus allergiques au travail en général, au travail de la terre en particulier? (1)"

Pourtant, entre 40 % et 45 % du produit intérieur brut (PIB) proviennent des quelque 1 800 000 acteurs du secteur agro-pastoral, "permettant au Niger d'exister malgré la crise (2)". Or ni "l'évaluation des besoins en semences et intrants [ni] l'évaluation des voies susceptibles d'améliorer significativement la commercialisation des prochaines récoltes (3)" du programme de redressement d'urgence (PRU) de mars-juin 1995 du gouvernement nigérien ne répondent aux besoins du monde paysan. Et la difficile cohabitation entre le président Mahamane Ousmane et son premier ministre, Hama Amadou, fait obstacle aux mutations souhaitées. Entre grèves des enseignants (la rentrée scolaire a eu lieu à la mi-mars), endémies (épidémie de méningite au printemps) et effets pervers de la dévaluation (stabilisation à un niveau très élevé des prix des articles de consommation courante, en particulier des aliments et des médicaments), le Niger semble au bord du naufrage. Face à une sorte de vacance de l'État, Afrique verte prône le sens des responsabilités et l'esprit coopératif.

A Filingué, dans un bâtiment désaffecté du collège de ce chef-lieu d'arrondissement au nord-est de Niamey, sept élèves recopient en silence un livre de caisse fictif, affiché au tableau noir. Ce sont les stagiaires d'une nouvelle session de formation destinée aux secrétaires de coopératives. De temps en temps, les animateurs s'interrompent pour donner des précisions comptables. Un agent d'alphabétisation bilingue zarma et haoussa corrige une addition de buhu (sacs de 100 kilos).

Commercialiser les excédents

SUR les ruines de l'ancienne Société de développement et de son système étatique, face à la prolifération de banques céréalières villageoises, créées pour assurer la période de soudure, Afrique verte a cherché une troisième voie qu'elle semble avoir trouvée après cinq années d'efforts, alors que certaines coopératives ont disparu et que d'autres affichent un lourd passif.

Elle a néanmoins réussi à mettre en place un réseau de coopératives et une "bourse" ou marché céréalier où les producteurs négocient, vendent et achètent, commercialisent leurs excédents. Le bilan des transactions réalisées au cours de la campagne 1993-1994 peut paraître dérisoire: 41 coopératives ont acheté 2 071 tonnes de céréales, pour 133 729 795 francs CFA, et vendu quelque 2 162 tonnes pour 155 942 245 francs CFA (4). Mais les performances ne se mesurent pas qu'en tonnage...

Réparti sur deux secteurs, à l'ouest, celui de Tillabéri en pays zarma et, à l'est, celui de Zinder, en pays haoussa, le réseau nigérien d'Afrique verte compte une cinquantaine de coopératives. C'est le secteur de Zinder, fédéré autour de quatre gros magasins de stockage, qui est le plus dynamique. Héritiers de la tradition commerciale haoussa, les paysans de Tirmini, à une vingtaine de kilomètres de Zinder, conjuguent lois de l'hospitalité et sens de l'initiative. Ils organisent, tous les mois, une bourse aux céréales où l'on accourt de toute la région.

Soutenir et rendre autonome le milieu agricole nécessite des moyens financiers. Crédit rural inexistant, système bancaire en crise: après avoir accordé aux coopératives des fonds de roulement sans modalités de remboursement explicites, Afrique verte a reconsidéré sa politique. Sur les 64 prêts accordés depuis 1987, 15 seulement avaient été remboursés fin 1994 et 27 étaient en passe de l'être; les 22 restants ne le seront probablement jamais.

Depuis 1993, les fonds de roulement ont fait place à des prêts sur des périodes limitées, au taux de 1 % par mois, avec un plafond de 8 %, soldés au plus tard en fin de campagne agricole. En 1993-1994, 93 % de ces fonds avaient été remboursés. Autre système mis en place: les fonds d'intervention rapide. Dès lors qu'une coopérative a obtenu un marché sûr auprès de l'Office des produits vivriers du Niger ou d'Euronaid, un prêt à 5 % est accordé pour toute la durée de l'opération. Afrique verte incite par ailleurs les coopératives à constituer un capital social, à participer aux frais de fonctionnement de l'ONG, ainsi qu'au salaire du responsable régional.

En attendant qu'émane du gouvernement, et notamment de la Direction de la promotion des organisations rurales et de la gestion de l'espace rural, une véritable politique de soutien au secteur agricole, l'association tente de responsabiliser les producteurs, de les sensibiliser aux problèmes de gestion, de les aider à rompre avec les traditions de chefferie, à faire participer les femmes adhérentes, à investir les gains au bénéfice du village tout entier: cours d'alphabétisation, installation de boutiques, de pharmacies, etc.

"Si tu rencontres dans un village quelqu'un qui a ses deux yeux, ne pense pas que dans ce même village il n'y ait pas d'aveugles." Ce dicton bambara, énoncé par un ancien à la clôture de la première bourse paysanne nationale du Mali, les 11 et 12 avril 1995, à Tamakoro, quartier de Bamako, aura résonné aux quatre coins de la grande paillote, où, de Kayes, de Koulikoro, de Sikasso, de Ségou, de Mopti, et même de Gao et de Tombouctou, une cinquantaine de paysans représentant leurs organisations confrontaient offre et demande, en présence d'opérateurs du marché céréalier, commerçants et minotiers. Volume des transactions: 70 tonnes de riz décortiqué, fourni par l'office du Niger-Niono à destination de Kita et Kayes, régions déficitaires. C'est peu, mais la négociation avait surtout valeur symbolique. Car, du fait de la pénurie, les cours commençaient à flamber sur le marché de Kayes, le riz passant la barre des 230 francs CFA le kilo. A la bourse de Tamakoro, il aura simplement été négocié à meilleur prix.

Un marché dynamisé

DEUX campagnes agricoles record, un marché dynamisé en dépit de la dévaluation du franc CFA (lire, page 12, l'article de Sanou Mbaye), un droit à la parole restauré à la faveur de la démocratisation et du retour de la paix dans les territoires du Nord: présente au Mali depuis juillet 1994, Afrique verte récolte les fruits de la restructuration du marché céréalier et de la sécurité alimentaire, opérées par le Programme de restructuration des marchés céréaliers (PRMC).

Créé dans les années 80, ce programme de sept principaux donateurs (États-Unis, Canada, Allemagne, Pays-Bas et France ainsi que le Programme alimentaire mondial et l'Union européenne) s'est engagé à apporter sur trois ans (du 1er novembre 1994 au 31 décembre 1996) une aide alimentaire structurelle en nature, en subvention ou en contribution financière. A son actif, la restauration des fonctions de contrôle de l'Office des produits agricoles du Mali (Opam), qui détenait autrefois le monopole du marché céréalier; la libéralisation des prix des céréales, à la production comme à la consommation; la gestion concertée des aides; la mise en place d'un système d'agrément à l'égard des opérateurs privés.

"Compte tenu de la bonne conjoncture de ces cinq dernières années, les donateurs, dans l'ensemble, ne pratiquent plus l'aide alimentaire en nature d'un produit qui concurrence les produits locaux", constate M. Yves Gueymard, de la Mission française de Bamako. Doté de crédits pour la consommation et le stockage des céréales au profit des groupements de producteurs et des commerçants, le Programme s'est, depuis 1987-1988, substitué au réseau bancaire.

Au Mali, l'ONG s'appuie sur une jeune entreprise locale: équipés de deux-roues, les animateurs de GEC-Mali arpentent le pays, assistant les organisations paysannes en matière de gestion, de commercialisation et de stockage, assurant le suivi du crédit, la formation et l'alphabétisation. L'objectif fixé à Paris - 1 000 tonnes pour la campagne 1994-1995 - est cependant loin d'être atteint. Et, à la bourse de Tamakoro, les critiques n'ont pas manqué sur le non-respect des contrats, sur la qualité des céréales (trop de poussière dans les sacs), sur les difficultés de transport (infrastructure quasi inexistante, coûts élevés), sur les fluctuations de prix, sur la rétention des stocks, etc. "On ne peut rêver sans avoir dormi", dit un proverbe en pays bambara. Si les échanges entre organisations paysannes et, depuis peu, les négociations avec les commerçants s'amorcent, il reste beaucoup à faire.

La solidarité reste encore à inventer face aux catastrophes locales. Dans le sud du pays, à Kangaba, 55 % des récoltes ont été détruites par les inondations, effet pervers d'une culture pluviale pratiquée trop près du fleuve. Et personne n'a été capable de proposer des solutions...

Projetant de s'installer au Tchad, voire dans la vallée du fleuve Sénégal, Afrique verte fait lentement germer l'idée qu'une véritable autonomie de toute cette région sèche est possible. Par le biais du système coopératif, avec le soutien de gouvernements locaux plus responsables, à la faveur de meilleures relations entre États et d'une démocratie à l'africaine. Le temps de la présence d'acteurs étrangers représentant "la saine gestion" sera alors terminé.

Mais, si l'ONG envisage à terme de se désengager, elle n'est pas près d'en prendre le chemin. "Pour atteindre la "masse critique" nécessaire pour commencer à compter dans le dialogue avec les divers opérateurs économiques, constater que les céréales peuvent constituer une source de revenus appréciable et être de la sorte incités à en produire davantage (5)", il faudrait que les organisations paysannes et les réseaux coopératifs puissent commercialiser 5 % des céréales mises sur le marché, soit 50 000 tonnes pour les trois pays auxquels elle apporte son appui. Le minimum fixé pour 1995 est de 4 400 tonnes de céréales commercialisées, soit moins de 10 % de l'objectif souhaitable. C'est encore insuffisant pour rêver d'une transsahélienne céréalière...

Résultat d'un travail de fourmi, le bilan d'Afrique verte peut faire sourire, entretenir l'impatience d'Occidentaux toujours prompts à donner de l'Afrique l'image d'un vaste mouroir, d'un chantier éternellement à la dérive, incapable d'opérer sur la scène économique mondiale. Mais c'est une vision que rejettent les responsables de l'association, même si le temps semble encore loin où le Nord saura tirer profit des inventions du Sud, de ce don d'humanité dont les Africains ont le secret "pour apprivoiser des immensités ingrates à partir de groupes humains très peu nombreux (6)".

Notes:
(1) Keletigui Abdourahamane Mariko, "Le Niger d'abord! Réflexions sur les défis au développement du Niger", Niamey-Paris, août-septembre 1993.
(2) "Comment promouvoir la consommation endogène?" Compte rendu d'un débat organisé par la Chambre économique Niamey fraternité, Le Sahel, 24 avril 1995.
(3) "Préparer la prochaine campagne agricole", Le Démocrate, 27 mars 1995.
(4) Résultats de la campagne 1993-94, Afrique verte, Niamey, novembre 1994.
(5) Rapport d'activités de l'association pour 1994 et orientations pour 1995.
(6) Alain Pecqueur, "Vaincre la malédiction", Le Monde, 6 septembre 1994.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier