Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles de la presse africaine
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

FEVRIER 98

Du milieu des années soixante-dix au début des années quatre vingt, l'uranium a fait le bonheur du Niger. C'était au temps où la Société minière de l'Aïr (Somaïr) et la Compagnie minière de l'Akouta (Cominak), les deux grands piliers de l'économie nigérienne installés dans le nord du pays, apportaient au Trésor public l'essentiel de ses ressources.

Sous l'impulsion de la demande et des cours mondiaux favorables, l'exploitation de l'uranium a constitué une véritable manne pour le Niger. Les recettes d'exportation sont passées de 12 milliards de F CFA en 1970 à 60 milliards en 1979. Elles ont culminé à 130 milliards de F CFA en 1993 (dont 85% en provenance du secteur minier).
En 1981, le gisement de charbon d'Anou Ararem est mis en exploitation.

La Société nigérienne de charbon (Sonichar) est créée. Elle a permis depuis lors de mettre en valeur une richesse locale et, grâce à l'électricité produite, de réaliser d'importantes économies de devises. Le secteur minier crée alors des milliers d'emplois.
Le « boum de l'uranium » a permis à l'Etat de financer de grands programmes de construction d'infrastructures à travers tout le pays (routes, aérodromes, écoles, centres de santé, électrification des cités minières...). Mais, depuis quelques années, la « saison des vaches grasses » s'est terminée avec le retournement du marché de l'uranium. L'effondrement des cours mondiaux a eu pour conséquence la chute des exportations de l'uranium (75 milliards de F CFA en 1995), obligeant les sociétés minières à procéder à la réduction de près de la moitié de leurs effectifs.

Conscients de cette dépendance du Niger vis-à-vis de la seule exploitation de l'uranium, les autorités de Niamey se sont engagées à promouvoir la diversification de la production minière. Même si l'uranium continue d'assurer l'essentiel des ressources de l'Etat, le gouvernement nigérien entend maintenant exploiter au maximum tout le potentiel minier. Et les opportunités existent, notamment pour l' or et pour le pétrole.

Une quinzaine de compagnies d'exploitation aurifère, dont Barrick Gold et Placer Dome (Canada) ainsi qu'Ashanti Goldfield (Ghana), se sont installées dans le Liptako, -une région jouxtant le Mali et le Burkina Faso -où, aux côtés de milliers de petits orpailleurs venus des pays de la sous-région, elles mènent d'intenses activités de recherche. Placer Dome se serait déjà lancé dans la phase de développement d'un important gisement aurifère sur lequel le groupe canadien se montre très discret.

Le pétrole fait l'objet de recherche depuis plus d'une trentaine d'années. L'essentiel des travaux de prospection a porté sur deux bassins: le bassin occidental du côté de l' Algérie, qui comprend les blocs de Tounfalis et du Tamesna, et le bassin oriental voisin du Tchad. Ce dernier compte cinq blocs ouverts. L'optimisme affiché par les Nigériens donne à croire que l'hypothèse selon laquelle le Niger est un pays pétrolier n'est peut-être plus tout à fait une vue de l'esprit.
Le sous-sol recèle d'autres richesses. Plusieurs estimations des réserves ont d'ores et déjà été faites. Elles portent sur des métaux de base tels que phosphates, fer, cuivre, plomb, zinc, titane, cobalt, manganèse. Avec le retour de la paix dans les régions du Nord, s'ouvre également la possibilité d'une relance du projet de la Société nigérienne des salines de Tidekelt, dans la région d'Agadès. Plus de 12 000 tonnes de sel devaient être produites chaque année dans cette unité dont la réalisation a été arrêtée à cause de la rébellion en 1995. On peut logiquement penser que la nouvelle loi adoptée en 1993 ouvre de belles perspectives pour le secteur minier au Niger. Le gouvernement nigérien, qui a l'ambition de faire jouer à ce secteur un rôle déterminant dans la relance économique du pays, trouve assurément dans les premiers résultats encourageants obtenus par les « chercheurs d'or » un excellent argument de promotion pour inciter les opérateurs à investir au Niger.

MARS 98

«Nous ne devons pas demeurer de simples figurants sur la scène politique nigérienne, alors que nous avons l'intelligence et l'énergie nécessaires pour être de vrais acteurs... Nous voulons être davantage associés à l'exercice du pouvoir et au partage des responsabilités au sein de la mouvance présidentielle. ..» Ces propos de Sanoussi Tambari Jackou, tenus devant un groupe de militants de son parti, surexcités, au lendemain de la formation du gouvernement dirigé par Ibrahim Hassane Mayaki, le ler décembre 1997, étaient-ils le prélude à la surprise du 1er février 1998 ? On peut le croire, car c'est le jour même du premier anniversaire de la création du parti de Sanoussi Jackou, le PNA Alouma, qu'est née l'Alliance des forces démocratiques et sociales (AFDS).
Cette nouvelle alliance, qui regroupe, outre le PNA-Alouma de Sanoussi Jackou, l' ANDP-Zanou Lahiya de Moumouni Adamou Djermakoye et le PUND-Salama d'Akoli Daouel, se veut d'abord une altemative aux deux fronts politiques qui dominent la scène politique nigérienne: le Front pour la restauration et la défense de la démocratie (FRDD -opposition) et le Front pour la démocratie et le progrès (FDP -majorité). Elle ambitionne rien de moins que de « sortir le Niger de l'impasse politique, économique, sociale et culturelle dans laquelle il se trouve ».
Autre profession de foi de l'AFDS :
« Le renforcement de l'unité nationale, de la paix, du multipartisme, de la démocratie, le partage des valeurs communes de consensus de dialogue et de respect mutuel, ainsi que la sauvegarde du choix de la volonté populaire dans la transparence et le droit à la différence.»
Vaste programme, ironisent déjà ceux qui ne croient guère aux chances de survie de cette alliance. « Il s'agit -a ainsi dit un porte-parole du RDP-Jarnaa -d'une union de gens aigris, mécontents de n'être plus au pouvoir, parce qu'ils ont toujours fait de la politique pour des raisons alimentaires. » Ces propos, tenus sur les ondes de la BBC, ont été jugés excessifs, y compris dans le camp de la majorité présidentielle.

Les trois formations politiques fondatrices de l'AFDS sont toutes issues de la majorité présidentielle, et leur regroupement intervient quelques semaines seulement après la formation d'un nouveau gouvernement où elles ne figurent plus. Sanoussi Jackou, qui était jusqu'alors ministre d'Etat chargé de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Intégration africaine, et Akoli Daouel, ancien ministre de l'Agriculture et de l'Elevage, ont tous deux été remerciés. L'ANDP de Moumouni Adamou Djermakoye, dont un militant détenait jusqu'alors le portefeuille du ministère de la Fonction publique et de l'Emploi, n'a désormais plus aucun représentant
au sein du gouvernement.

Pour certains, c'est la véritable cause de la création de cette Alliance qui, quoi qu'en disent ses fondateurs, affaiblit la majorité présidentielle. Au lendemain de la dissolution du gouvernement d'Amadou Boubacar Cissé, Akoli Daouel et Sanoussi Jackou avaient été les seuls ministres à se plaindre ouvertement de l'accusation d'« incompétence » portée contre le premier ministre et de la manière dont ils avaient été remerciés du gouvernement. Quant à Moumouni Adamou Djermakoye, qui est par ailleurs député et président de la Haute Cour de justice et dont le parti est la deuxième force du Parlement (8 députés sur 83), il s'est toujours plaint de n'être pas assez récompensé pour sa fidélité envers le chef de l'Etat. Il fut en effet le seul des quatre adversaires de ce dernier lors de l'élection présidentielle de juillet 1996 à avoir aussitôt reconnu la victoire du général Ibrahim Ma'inassara Baré, pendant que les autres la contestaient.
On le voit, les trois leaders de l' AFDS ne manquent pas de griefs à l'encontre de la majorité présidentielle. Dans le protocole qu'ils ont signé le I" février 1998, ils reprochent également aux partis membres de la mouvance présidentielle de « violer de façon flagrante et répétée les principes élémentaires de loyauté et de respect mutuel propres à tout partenariat ». Suit un chapelet de récriminations à l'encontre du « parti présidentiel », le RDP-Jamaa, qui ne respecte pas les règles de partenariat et qui a tendance à tout accaparer. « Notre lutte consiste à ne pas demeurer des figurant." sur la scène politique, alors que nous avons l'énergie et l'intelligence pour être de vrais acteurs », commente Sanoussi Jackou, qui refuse de « se laisser enterrer vivant politiquement » par ses propres amis de la mouvance présidentielle.
C'est bien là le paradoxe. Car les fondateurs de l' AFDS continuent de se réclamer de la mouvance présidentielle. Refusant la rupture, ils disent oeuvrer « pour la recherche d'autres voies susceptibles de garantir au Niger la stabilité et la démocratie ». Dans cette démarche, ils entendent se démarquer des positions extrémistes des deux camps.
Regrettant de n'avoir pas été associés au processus de négociation entre le président de la République et l'opposition, les leaders de l' AFDS revendiquent désormais d'être directement impliqués, mais en tant que partie distincte. « Nous voulons agir pour que l'opposition et la mouvance présidentielle trouvent un terrain d'entente, mais nous ne pouvons rien faire si on ne nous associe pas aux discussions. »

La difficulté vient de ce que dans les rangs du parti présidentiel on fait mine d'ignorer l'existence de l'AFDS et donc ses conséquences sur la cohésion de la majorité présidentielle. Ainsi, le président du RDP-Jamaa, Hamid Algabid, a dit considérer ce nouveau front comme appartenant à « la grande alliance présidentielle ». Comme pour lui donner raison, Sanoussi Jackou, considéré comme le véritable père de l'AFDS, a confié à JAE que « l' AFDS n'est pas une force d'opposition »
Quoi qu'il en soit, beaucoup de Nigériens s'interrogent encore sur les conséquences de la naissance de l' AFDS sur le paysage politique. Nombreux sont ceux qui estiment que le président de la République a tout intérêt à ménager les trois dissidents en raison de leur capacité de nuisance et du « petit monde qu'ils drainent derrière eux », à quelques mois des élections locales.
Mais pour Inoussa Ousseini, ministre conseiller à la présidence de la République, « la naissance de l' AFDS ne constitue guère une menace pour qui que ce soit. On peut tout au plus considérer que c'est un courant qui est né au sein de la mouvance présidentielle. Et de notre point de vue, c'est plutôt une source d'enrichissement du débat à l'intérieur de cette mouvance. »
Au Niger, personne n'ignore toutefois que Sanoussi Jackou et Moumouni Djermakoye Adamou se sont déjà prononcés en faveur de la dissolution de l'Assemblée nationale, principale revendication de l'opposition, plusieurs fois rejetée par le chef de l'Etat qui, flairant le piège, estime que la constitution nigérienne n'autorise guère le président de la République à dissoudre le Parlement. .

AOUT 98

TROIS DES mouvements rebelles touaregs -et pas des moindres, puisqu'il s'agit de l'Organisation de la résistance armée (Ora), de la Coordination de la résistance armée (Cra) et de l'Union des forces de la résistance llilnée (Ufra) -envisagent de s'autodissoudre au profit d'un Comité de liaison de l'ex-rébellion armée qui vient d'être créé à Niamey.
Ces trois mouvements, ainsi que tous ceux de l'ex résistance armée, se retrouveront dans quelques jours pour une importante réunion au cours de laquelle seront désignés les responsables du nouveau Comité de liaison qui, selon nos sources, représentera désormais l' ensemble de l'ex-résistance armée dans les négociations avec les autorités.
Il assurera ainsi le suivi de l'Accord de paix et en rendra compte à chacune des fédérations. Sa tâche sera d'autant plus délicate qu'il devra gérer la poursuite des opérations d'intégration des ex-rebelles dans les différents secteurs de la vie nationale, négocier avec les autorités les grades à accorder aux ex-rebelles récemment intégrés dans l'armée et la gendarmerie, poursuivre le programme de réinsertion socio-économique des réfugiés rapatriés, etc.
Le Comité sera animé par un coordonnateur et un adjoint ainsi que par des délégations sectorielles, dont un délégué à la décentralisation, un autre chargé de la réinsertion socio-économique et un troisième pour les questions d'intégration.
Il s'agit là d'un succès non-négligeable pour les autorités nigériennes, dont la politique d'ouverture a permis l'entrée au gouvernement, voici déjà six mois, de Rhissa ag Boula, président de l'Ora et principal animateur de la rébellion touarègue du Niger, qui occupe actuellement le poste de ministre délégué au Tourisme.

SEPTEMBRE 98

La Banque mondiale et le FMI avec lesquels le pays a signé en 1996 une facilité d'ajustement structurel renforcé (FASR) lui ont délivré un satisfecit.
u terme d'un séjour d'une semaine au Niger, les représentants du FMI et de la Banque mondiale ont jugé «positif et  encourageant» le bilan des premières années de leur programme au Niger. Ils ont indiqué que les résultats économiques obtenus par le Niger étaient «dans les bonnes normes» et «plus positifs que ceux de la première année».
C'est en mai 1996, quatre mois après avoir accédé au pouvoir suite à un coup d'état que le régime militaire signait un accord d'ajustement sur trois ans avec les institutions de Bretton Woods. En dépit de quelques difficultés dues à la maîtrise des dépenses budgétaires, le programme est aujourd'hui mené avec «courage et détermination». Quelques 50 milliards de Fcfa devaient être débloqués par le FMI et la Banque mondiale au profit du Niger pour l'aider à soutenir ce programme. La 3ème et dernière année de la FASR devait débuter le 1er juillet pour s'achever le 30 juin 1999, sous réserve de l'approbation du conseil d'administration du FMI. Le Premier ministre nigérien, Ibrahim Assane Mayaki, qui récolte aujourd'hui les résultats des actions mises sur les rails par son prédécesseur Amadou Boubacar Cissé, a attribué le succès du Niger à «la cohérence dans la conduite des réformes économiques» et à «l'orthodoxie de gestion des maigres ressources budgétaires». Quarante huit heures après le satisfecit délivré par les institutions financières internationales, le pays récolte quelque 1 12 milliards de Fcfa de ses partenaires au développement. La BAD d'abord lui accorde 6,5 milliards en vue d'assurer l'augmentation de la production agricole et animale. Ce fut ensuite le tour de l'Union européenne de voler au secours du pays en lui octroyant 106 milliards CFA dans le cadre d'un «programme indicatif» du 8ème FED pour lutter contre la pauvreté et renforcer la démocratie. De ce montant, 74 milliards étaient «mobilisables immédiatement». La seconde tranche, d'un montant de 32 milliards sera disponible au vu des résultats d'une évaluation conjointe à mi-parcours selon un document signé par le Premier ministre et le représentant de l'Union européenne. Laide servira notamment à garantir la sécurité alimentaire au Niger, pays sahélien confronté durant trois années consécutives à une famine liée aux mauvaises récoltes. Elle servira également à assurer une bonne couverture sanitaire et à rehausser le taux de scolarisation, deux secteurs dans lesquels le Niger accuse un grand retard.
Depuis la reprise de son assistance, suspendue au lendemain du coup d'état militaire de janvier 1996, l'Union européenne conditionne son aide au développement, à l'avènement de la démocratie et au respect des droits de l'homme. Plusieurs pays qui avaient boudé le Niger en raison de cette interruption du processus démocratique, sont aujourd'hui revenus à de meilleurs sentiments. «La démocratie est un processus fragile basé sur un certain nombre de paramètres qui ne sont pas toujours favorables; mais au Niger; une volonté politique est clairement affichée pour son avènement», a souligné Ibrahim Assane Mayaki. Pour l'heure, les autorités nigériennes se préoccupent surtout de la lutte contre la pauvreté. 120 milliards de FCFA ont été promis par les bailleurs de fonds au Niger dans ce sens, à l'issue d'une table ronde présidée par le Premier ministre à Genève {Suisse) en mars dernier. La rencontre visait à mobiliser les ressources nécessaires au financement du programme-cadre de lutte contre la pauvreté dont le coût provisoire est estimé à quelque 250 milliards CFA. Au stade actuel, le Niger remplit toutes les caractéristiques d'un pays pauvre: une famine cyclique tous les cinq ans, une population qui s'accroît à un rythme inquiétant de 3,3 % par an, un taux d'alphabétisation et de scolarisation primaire respectivement de 14 et 32 %. Alors que l'espérance de vie est de 47 ans, plus d'un quart des enfants nigériens meurent avant l'âge de cinq ans. Un diagnostic de la pauvreté établi il y a deux ans, révèle que 63 % des Nigériens {soit 5,3 millions de personnes) vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Ce seuil est défini au Niger comme étant de 75.000 Fcfa de revenu par an pour le milieu urbain et 50 000 Fcfa pour le milieu rural. Avec une dette publique de plus de 700 milliards cfa et un service de dette de 65,87 milliards en 1998, le Niger, en dépit d'énor mes sacrifices a encore du chemin à parcourir pour redresser son économie longtemps handicapée par les remous sociaux {rébellion touareg au nord, instabilité politique et grèves des travailleurs) et des aléas climatiques. Malgré une baisse drastique de la masse salariale qui a réduit du tiers, les revenus des travailleurs, le gouvernement éprouve encore de sérieuses difficultés pour payer régulièrement ses 40.000 fonctionnaires qui totalisent 6 à 7 mois d'arriérés de salaires. .

MAI 1999 : Assassinat du président

Après trois années d'une gestion difficile et troublée de l'Etat, le président Ibrahim Baré Maïnassara en était arrivé à une vision quasi immatérielle de sa fonction. Une vision qui avait amené celui qui se voulait, il y a deux ans, un .'dirigeant pragmatique" à n'avoir plus qu'une approche incantatoire de la situation de son pays. Lors de son dernier voyage officiel en France, fin février, alors que la tension sociale et politique était au summum de sa manifestation, il affinnait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais été aussi serein. Sa gestion de la chose publique, devenue verbale et minimaliste, lui faisait dire et répéter, en réponse aux travailleurs en grève: ., Plus ils feront grève, plus je ferai des économies sur leur salaire. Où veulent-ils qu'on trouve l'argent ?" Comme nous l'écrivions en introduction à l'une des dernières interviews du président assassiné {voir notre n" 115, d'avril 1999), de tels propos révèlent l'impuissance d'un Etat, assumée comme un postulat, un principe de gestion des affaires. Le chef de l'Etat nigérien disait, avec la plus grande sincérité du monde, qu'il se réjouissait de la victoire de l'opposition à l'issue des élections locales de février. MAIS, QUELQUES HEURES AVANT SON assassinat, il était mis au pied du mur par ladite opposition qui lui reprochait d'avoir, comme par l'effet du hasard, annulé les élections, pour raison d'irrégularités, dans les localités où elle avait marqué ses meilleurs scores. Avec ce dernier épisode du bras de fer avec l'opposition, le président Baré Maïnassara était allé jusqu'au bout du chemin: toute réconciliation était définitivement impossible. Cela étant, on ne saura peut-être jamais si les "partisans" zélés du Président qui avaient sapé la dernière chance de réconciliation en annulant les résultats du scrutin n'étaient pas, déjà, la garde avancée de ceux qui avaient scellé son sort. Averti par l'un de ses proches d'un possible danger avant son départ pour l'aéroport où il sera abattu ce matin du 9 avril, il avait répondu, comme une incantation exténuée: "Je m'en remets à Dieu". Blessé, avant d'être abattu par un dernier tir d'obus de calibre 14,5 mm, l'homme aurait murmuré "Ca va, ça va...", en récitant des versets du Coran. Les vraies dissensions sont apparues au sein du pouvoir vers la fin de l'année 1997, au moment de la formation impossible d'un nouveau gouvernement. Le fait le plus remarqué alors aura été la promotion d'Ibrahim Assane Mayaki -un ami de vieille date -qui, après avoir été le chef de la diplomatie, devenait le nouveau Premier ministre. Les querelles de fonction, les luttes d'influence battaient leur plein, alors même que l'opposition intensifiait sa pression. Au sein du pouvoir s'affrontaient, plus que jamais, le clan des "faucons" et celui des "modérés", sur l'attitude à tenir vis-à-vis de l'opposition. Pour la première fois, plusieurs proches se démarquaient du président Baré, lui reprochant sa "faiblesse" à l'égard de l'opposition ou sa difficulté à trancher en faveur de tel ou tel clan. Placé devant l'impossibilité de procéder à un remaniement en profondeur de l'équipe gouvernementale, le Président avait préféré .'temporiser", en attendant... Les accords signés en juillet 1998 avec l'opposition et qui allaient permettre le retour de celle-ci dans le jeu politique portaient les promesses d'un apaisement social.

CEPENDANT, PARALLÈLEMENT AUX évolutions apparentes de la vie politique officielle, une autre configuration se développait dans les coulisses de l'Etat. Ainsi, confronté aux troubles sociaux et politiques, Baré se trouvait de plus en plus sollicité par les rivalités au sein du pouvoir, les appétits de ses proches, désireux de prendre part au festin des avantages du pouvoir, les ambitions, les désirs d'influence et surtout la contestation grandissante de son autorité. L'homme alors s'est raidi, s'est enfermé dans ses seules prérogatives, a multiplié les confidences imprudentes sur ses actions secrètes. Avec tout cela, l'Etat se trouve totalement incapable de résoudre une crise économique et sociale d'une ampleur rarement égalée, à laquelle s'ajoutent la grogne au sein d'une armée qui aura gratifié le pouvoir d'une mutinerie pour cause de soldes impayées, et les convulsions d'une rébellion dans le Nord du pays. Au sein de l'armée, alors que d'aucuns retirent leur "confiance d'officier" au président, d'autres, se voulant plus "politiques", le considèrent comme " élément gênant ", obstacle à la "réconciliation nationale", en résumé responsable de tous les maux du Niger. La victime expiatoire était ainsi désignée.
Dans un pays aux passions exacerbées durant ces trois dernières années, où la violence affleure partout et se trouve en suspens dans tous les affrontements politiques et sociaux, alors que la nervosité du pouvoir a atteint un niveau inquiétant, les rumeurs de coup d'Etat se sont multipliées, et certains observateurs de la vie politique nigérienne savaient que les "
jours du régime étaient comptés. Après tout, on n'aurait été qu'à moitié surpris de voir celui qui s'était hissé à la tête du pays par un coup d'Etat se retrouver lui-même déposé par le même procédé. On en aurait provisoirement conclu à un petit règlement de comptes entre amis, en attendant des jours meilleurs pour le Niger.
Mais ce fut un meurtre. Un acte terriblement imbécile, inqualifiable. Le Niger se trouve lesté d'un lourd problème et est désormais invité à en décompter, tous les jours que Dieu fera, toutes les conséquences.

Meurtre "accidentel"
On connaissait le "coup d'Etat applaudi" de Baré Maïnassara en 1996. La même année, on découvrait "le coup d'Etat pas comme les autres" de Pierre Buyoya au Burundi. Voici "le meurtre accidentel» estampillé Niger. Ainsi que l'écrit le quotidien Le Monde, "au fil des années, un tabou s'était instauré en Afrique : celui du recours ouvert à la violence contre les responsables de l'Etat. En le brisant, les nouveaux maîtres du Niger font courir un grand risque à leur pays... " Les auteurs du coup d'Etat du 9 avril et du meurtre du président Ibrahim Baré M.iinassara ont-ils seulement réalisé cela, une fois leur forfait accompli ? En l'absence de réponse à bon nombre d'interrogations, on peut retenir deux hypothèses. Les éléments de la garde présidentielle ont-ils agi en purs militaires, comme les exécutants d'un ordre de guerre, et ce, dans l'ignorance totale de ce paramètre particulier qui dépasse le cadre de la raison militaire: la dimension présidentielle de celui contre qui ils ont retourné leurs armes ? Ou alors ont-ils agi en bonne intelligence avec des commanditaires non encore dévoilés ? Dans les deux cas, il est une réalité à laquelle ces nouveaux maîtres du Niger devront faire face: la réalité du pouvoir dans un pays déjà économiquement à la dérive. L'histoire retiendra que c'est le Premier ministre, Ibrahim Assane Mayaki, qui prononça sur les ondes de la radio nationale le premier discours,
quelques heures après le coup. Pour parler d'un "accident malheureux" -bévue (?) tout aussi historique -, exhorter les Nigériens au calme, inviter les partenaires financiers à soutenir son pays, et,.. prononcer la dissolution de l'Assemblée (ce en quoi il n'était nullement habilité au regard de la Constitution...). Image surréaliste, deux jours après le meurtre: autour du corps du Président, des membres de la famille, des amis, mais aussi les auteurs du coup (des éléments de la garde présidentielle). Mieux -si l'on peut dire-, on décrète un deuil national d'un mois. Après moult conciliabules, hésitations, embarras des auteurs à assumer officiellement le putsch, le sommet de l'Etat sera vacant jusqu'à la nomination, dans la soirée du 11 avril, par des militaires réunis au sein d'un Conseil de
 réconciliation nationale, du "nouvel homme fort", le commandant Daouda Mallam Wanké, chef de cette garde présidentielle qui a abattu le président Baré par des tirs d'obus, selon des témoignages concordants. L'opposition au régime Baré prend acte de cette nomination le 12 avril, tout en déplorant la mort du chef de l'Etat. Mais, fait symptomatique dans un pays qui souffre autant de son pouvoir que de son opposition : cette dernière a appelé sans délai à soutenir le nouveau Conseil de réconciliation nationale. Ibrahim Assane  Mayaki sera "choisi" par les putschistes pour poursuivre son rôle de Premier ministre dans le nouveau régime. Ce qu'il a,
semble-t-il, accepté avec enthousiasme. Une période de transition vers un régime civil et la restauration des institutions en décembre 1999 est désormais en cours.

Face à la réprobation unanime des pays africains -les paroles de condamnation les plus vives ont été prononcées par les dirigeants des pays de la sous-région -, celle des pays européens, y compris la France, et des Etats-Unis (qui avaient pourtant maintenu leur boycott du régime après le coup d'Etat de Baré en 1996), les nouveaux maîtres du Niger auront fort à faire pour réinstaller leur pays dans le jeu international. Avec la marginalisation qu'ils ont pris le risque d'imposer à leur pays durant une "période transitoire", les militaires au pouvoir pourraient donner raison à l'homme qu'ils ont assassiné et qui s'interrogeait, durant les dernières semaines de sa vie, sur la fâcheuse tendance des Nigériens, depuis quelques années, à "l'autodestruction".

OCTOBRE 1999

Sans doute faudra-t-il, un jour, en arriver à l'élaboration, librement décidée, de programmes d'ajustement électoral et, qui sait, avec le temps, à des facilités d'ajustement électoral renforcées pour, à terme, aboutir à la bonne organisation et à la stricte maîtrise du financement des scrutins en Afrique. Histoire, aussi, d'éviter de confondre réveil à  la démocratie et bataille récréative à  coups de bulletins de vote, comme de polochons, et de contenir l'inflation (trois présidentielles et quatre législatives entre 1993 et 1999, sans compter les élections locales de 1998 et le référendum de juillet 1999) coûteuse des consultations populaires. Le Niger, comme d'autres pays du continent, soumis par ses propres soins à une telle autodiscipline, n'en serait peut être pas, aujourd'hui, à solliciter tous azimuts le budget nécessaire à la tenue de l'élection présidentielle du 17 octobre , 1999 et des élections législatives du  24 novembre 1999.
Il n'aurait pas ( après avoir frappé à d'autres portes) à faire appel aux contributions volontaires de ses citoyens. Pas plus qu'il n'aurait multiplié par cinq, d'un scrutin législatif à l'autre, la caution des candidats à la députation, qui doivent désormais débourser chacun 500 000 F CFA pour participer à la course.
Mais dans la renaissance au pluralisme politique, dans sa mise en reuvre et sa consolidation, Niamey a souvent eu une longueur d'avance. Il fut, en 1995, le premier à vivre sur le continent l'expérience de la cohabitation au sommet de l'Etat, laquelle, si elle avait réussi, aurait probablement changé tout ou partie de la configuration du paysage politique dans la sous-région. Parce qu'elle aurait montré la possibilité d'une gestion partagée et apaisée des affaires du pays. Depuis tout y est passé: la plupart des leaders politiques ont été au pouvoir, à un moment ou à un autre. L'armée, qui a dirigé sans partage le pays, de 1974 à 1991, a repris les rênes par la force, en 1996, pour les « confier » à l'un des siens jusqu'en 1999. Avant de les récupérer dans le sang pour une période de transition réconciliatrice dont le terme coïncide précisément avec les consultations présidentielle et législatives des mois d'octobre et de novembre 1999. Lesquelles doivent consacrer le retour des (mêmes) civils.
Tous les scénarios ( ou presque) de l'adaptation d'un processus démocratique à un pays d'Afrique ont été essayés. Jusqu'ici, sans résultat démocratiquement viable. Mais, consolation de taille, sans totalement sombrer dans le pire.

Ce « funambulisme » politique, avec son corollaire (une gestion des affaires publiques avec une godille), qui fait l'unanimité contre lui, peut, paradoxalement, être la chance du pays et la force de la classe politique. Celle-ci sait qu'il est loin d'être une solution politique ou économique; celui-là, qu'il en sort exsangue. Le scrutin présidentiel du 17 octobre devrait être marqué de ce sceau du « plus jamais ça ». Et les sept protagonistes, itou.
Chacun aura à coeur de faire en sorte que sa démarche ne soit pas perçue par l'ensemble du corps électoral comme une simple marche jusque dans un fauteuil. Présidentiel, de préférence. C'est le prix à payer par tout prétendant pour une Facilité d'ajustement démocratique renforcée. Les enchères sont ouvertes.

MAMADOU TANDJA
Agé de 61 ans, colonel à la retraite et tout-puissant ministre de l'Intérieur sous le règne du général Seyni Kountché ( 1974-1987), Tandja Mamadou est le leader incontesté du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), ancien parti Etat, qu'il anime depuis 1991.
Ancien préfet de Maradi et de Tahoua dans le centre du pays, il fut également ambassadeur au Nigeria, où il dispose encore de solides amitiés dans la haute aristocratie militaire du Nord. Candidat malheureux à la présidentielle de mars 1993 et à celle de juillet 1996, Tandja Mamadou avait été à deux doigt" de la victoire en 1993, quand il avait distancé tous ses concurrents au premier tour avec 34,22 % des voix. Mais une coalition de circonstance, concoctée avant le second tour entre neuf partis regroupés au sein d'une Alliance des forces du changement (AFC), l'avait privé de sa victoire.
Avec le soutien de son fidèle lieutenant, Hama Amadou, Tandja Mamadou s'est employé vaille que vaille à empêcher le naufrage du MNSD, dont beaucoup de cadres avaient préféré rejoindre le nouveau maître du pays.
Réputé pour sa rigueur, voire son rigorisme, Tandja Mamadou, homme d'ordre et tribun hors pair, passe aujourd'hui, aux yeux de l'opinion publique nationale, pour l'allié naturel, sinon le parrain de la junte au pouvoir depuis le 9 avril 1999. Ce qui n'est pas un mince atout pour le scrutin du 17 octobre prochain.

NOVEMBRE 1999

Le premier tour de la présidentielle du 17 octobre dernier s'est conclu par la victoire de Mamadou Tandja (32,30% des suffrages) et de Mahamadou Issoufou qui a obtenu le score de 22,78 %. 4 560 638 électeurs ont donc choisi de faire de ces deux hommes les concurrents pour le deuxième tour du 24 novembre prochain, le même jour prévu pour le scrutin des législatives. Sept candidats étaient en lice (I), dont l'ancien chef de l'Etat Mahamane Ousmane (Convention démocratique et sociale CDS) arrivé en troisième position. Mamadou Tandja (Mouvement national pour la société de développement -MNSD), colonel à la retraite, 61 ans, et Mahamadou Issoufou, 47 ans (Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme -PNDS) briguent pour la troisième fois, après 1993 et 1996, la magistrature suprême.

APRÈS LA MISE EN PLACE D'UN GOUVERNEMENT d'union nationale par la junte militaire au pouvoir, sous l'autorité du chef de l'Etat Daouda Mallam Wanké, les partis politiques traditionnels avaient peu à peu investi l'espace politique. Ce qui, à la veille des élections, faisait ressembler le Niger à un pays où le pouvoir réel (l'exécutif en place) aurait progressivement cédé la gestion de l' espace politique à un pouvoir en devenir: celui des partis en passe de prendre les rênes de l'Etat à partir de fin décembre, au terme prévu pour cette période de transition. Etrange transition où un pouvoir s'est appliqué à lui-même un étonnant processus de désengagement, tout en veillant scrupuleusement à exercer ses responsabilités quant au respect d'un calendrier électoral et la mise en place des institutions. L'idée de la "restauration d'un ordre démocratique" aura, durant toute cette période, fonctionné comme un lien indispensable, un motif sous-jacent à cette drôle de cohabitation entre l' exécutif transitoire et la classe politique traditionnelle.
S'agissant des rapports de force entre les partis, l'on pouvait savoir qu'un certain nombre de facteurs allaient influer sur l'issue de la course à la présidence : facteurs ethniques, facteurs relatifs à l'implantation au niveau national des formations et à l'envergure des candidats, moyens matériels (l'on a largement attribué la surprise créée par Mahamadou Issoufou et sa victoire sur l'ancien président Mahamane Ousmane au "mystérieux" trésorde guerre dont son parti le PNDS dispose pour ces élections). Toujours est-il que le Niger fera une fois encore la démonstration d'une spécificité, à savoir qu'aucune formation n'est en mesure, a priori, de disposer d'une majorité absolue. Cette absence de parti hégémonique explique le besoin de recours au consensus, si cher à la classe politique. Par conséquent, le résultat des éléctions -présidentielle et législatives -dépendra essentiellement des combinaisons et des modalités de coalition entre les partis présents dans la course.
A la veille des élections, les pronostics prévoyaient une nette domination du MNSD de Mamadou Tandja et du PNDS de Mahamadou Issoufou. Une alliance objective se dessinait ainsi entre ces deux formations fortement implantées sur le territoire, à cause de la réalité arithmétique et de l'envergure des deux personnalités. En se retrouvant au deuxième tour de l'élection, les deux candidats confirment, a contrario, une "entente" mécanique entre deux partis que tout pourrait pourtant séparer, le premier étant une version profondément révisée de l'ex-parti unique d'avant la conférence nationale de 1991, et le second, membre de l'Internationale socialiste, fortement idéologisé, se considérant toujours à l' avant-garde du progressisme social, même si l'on y reconnaît que "le mur de Berlin est tombé". Au sein de la classe politique, certains, comme l'ancien premier ministre Amadou Cissé (dont la candidature a été rejetée pour raisons administratives) n'apprécient guère les "combinazioni" réels ou supposés de la classe politique. Amadou Cissé affirmait déjà avant le premier tour de la présidentielle que le MNSD, le PNDS, et aussi le CDS de Mahamane Ousmane -dont l'attitude et le signal adressé à ses électeurs pèseront pour le résultat du second tour se sont par avance partagé l'espace politique, tel un " cartel" de politiciens professionnels " qui font de la politique un fonds de commerce". Voire...
Compte tenu de cette "prévisibilité" de l'organisation de l'espace politique, comment alors expliquer la défaite de Mahamane Ousmane ? L'on sait qu'au sein des deux autres grandes formations politiques, même si l'on avoue qu'il faut "compter avec lui", l'hypothèse de son retour à la tête du pays ne suscitait pas un franc enthousiasme. La raison: une volonté, désormais confirmée par les électeurs, de rupture avec une période de l 'histoire récente du pays, à laquelle, à son corps défendant et bien malgré soi, la figure de Mahamane Ousmane est demeurée liée.

EN TOUT CAS, PAR DELÀ l'arithmétique électorale, toute la classe politique se retrouvera aux lendemains de la compétition pour admettre que la gestion, forcément difficile, des prochaines années ne se fera pas sans recourir, autant que de besoin, à des formules de consensus, de compromis, voire de solidarité sur les grandes questions de l'heure. La majeure partie de la classe politique semble d'ores et déjà admettre qu'à l'issue de ces élections, l'espace politique aura besoin d'apaisement pour parvenir à réaliser ensemble l'objectif essentiel autour duquel la transition et les élections auront été comprises : sortir le Niger de sa difficulté. Ainsi que le dit le Premier ministre, Ibrahim Assane Mayaki : "Si nous ne réussissons pas à nous en sortir avec ces élections, alors. .." Le pire n'est jamais certain.

HISTOIRE

Le Niger fut jusqu'au début des années soixante-dix l'un des pays les plus stables de la sous-région sur le plan politique. Ce pays enclavé d'Afrique occidentale a été proclamé "République" le 18 décembre 1958. Le Niger accède à l'Indépendance le 3 oct 1960, et la Constitution adoptée le 8 novembre 1960 Institue un régime de type présidentiel avec pour premier président élu par l'Assemblée nationale, Hamani Diori. Le parti Sawaba (patrie) qui avait préconisé le "non" au référendum de 1958 est interdit peu après. Ses leaders, dont le numéro un Djibo Bakary, s'installent au Ghana dirigé alors par Kwame Nkrumah. Ils tentent en 1964, par des actions commandos, de prendre le pouvoir au Niger . Hamani Dion, qui échappe à deux attentats (1964 et 1965), est réélu président en 1965, soutenu par le Parti progressiste nigérien (PPN) qu'Il avait fondé à partir de la section nigérienne du Rassemblement démocratique africain (RDA). II dirige le pays Jusqu'en avril 1974 où il est renversé par un coup d'Etat mené par le lieutenant-colonel Seyni Kountché. Les militaires ne cesseront plus d'intervenir dans la vie politique du pays. En novembre 1987, Seyni Kountché, dont on reconnait aujourd'hui "la rigueur dans la gestion des finances publiques et le sens de l'équité", mais qui a installé à la tête du Niger un régime musclé, meurt d'une tumeur au cerveau. Son remplaçant, son chef d'état-major Ali Saibou, est élu président en 1989 après le vote d'une nouvelle Constitution qui ramène les civils au pouvoir, mais dans le cadre d'un parti unique. Il libère Hamani Dion, placé en résidence survellée dans l'Est du pays depuis le coup d'Etat de 1974.
Au début des années quatre vingt-dix, la montée des aspirations démocratiques ébranle les dictatures les plus dures du continent. Le Niger n'échappe pas à cette lame de fond. En 1990, grèves et manifestations scellent la mort du parti unique. Ali Saibou légalise bon gré mal gré les partis d'opposition. Grace à une conférence nationale souveraine, le Bénin voisin -d'où est parti le vent de la contestation dans la sous-région négocie miraculeusement la transition entre le régime autoritaire mllitaro-marxiste de Mathieu Kérékou et une démocratie qui fait toujours figure de modèle. Son exemple va faire tâche d'huile. Une conférence nationale se réunit au Niger en Juillet 1991 et met en place un organe législatif de transition, le Haut Conseil de la République, dirigé de 1991 à 1993 par André Sallfou. En 1992, une nouvelle Constitution est approuvée par référendum, suivi par des élections générales qui volent la victoire de l'Alliance des forces du changement (AFC). Mahamane Ousmane, chef de la Convention démocratique et sociale (CDS), un parti membre de l'AFC, est élu président de la République.
Les vingt et un premiers mois du nouveau gouvernement sont agités. Les civils, fraichement revenus au pouvoir grace à des élections démocratiques et dans l'enthousiasme, s'entre-déchirent et finissent par décevoir les espoirs placés en eux par le peuple nigérien. En février 1995, le Premier ministre, Issu de l'AFC et Imposé par le Président malgré l'opposition de la majorité, est renvoyé à ses chères études. Mahamane Ousmane joue son va-tout et dissout l'Assemblée, comme l'y autorise la Constitution. Il perd la partie.
Les nouvelles élections confirment la victoire de l'opposition.

Le Mouvement national pour une société de développement (MNSD), ex-parti unique, arrive en tête avec 29 sièges au Parlement et s'allie avec plusieurs partis d'opposition pour former un gouvernement. Très vite, le nouveau Premier ministre, Hama Amadou, entre en conflit avec le président Mahamane Oulmane. S'ensuit une longue période de blocage Institutionnel. Dans le même temps, les autorltés de Niamey, doivent faire face une guérilla qui ensanglante l'Air (Nord du pays) depuis la fin des années 80 -les Touareg réclamant un meilleur partage des ressources, malgré des accords de paix souvent remis en question. Ecoeurés par les incéssantes querelles au sommet de l'Etat, alors que la situation économique du pays, déja délicate, n'en finit plus de se détériorer, c'est avec un soulagement à peine voilé que les Nigériens voient l'armée reprendre le pouvoir en Janvier 1998.

L'auteur du putsch, le colonel Ibrahim Baré Mainassara, bénéficie d'un état de grâce qui sera cependant de courte durée.
Ibrahim Assane Mayaki, Premier ministre d'une indispensable transition au Niger, d'abord ministre des Relations extérieures, chargé des Nigériens de l' extérieur sous la présidence de Ibrahim Baré Maïnassara, c'est lui que ce dernier désignera pour succéder, en novembre 1997 au premier ministre Amadou Cissé. Nombreux furent ceux qui manifestèrent leur surprise et leur désappointement lorsqu'lbrahim Assane Mayaki accepta d'être maintenu à son poste à la suite du putsch du 9 avril 1999 qui s'était conclu par la mort du président Baré Maïnassara. Aujourd'hui, huit mois après ces dramatiques événements, nous avons retrouvé à Niamey, dans son bureau de la primature, celui qui est devenu le chef d'un gouvernement de transition réunissant des personnalités issues de toutes les grandes formations politiques du pays. Une transition que Mayaki conduit scrupuleusement sous l' autorité du Conseil de réconciliation nationale (CRN) et du chef de l'Etat, Daouda Mallam Wanké. Tirant parti d'un relatif climat d'apaisement dans le pays -qui a surpris bon nombre d'observateurs -consécutif au remplacement du régime de Baré par la junte militaire, Ibrahim Mayaki a initié au mois de septembre la tenue d'un Forum sur la gestion économique et financière (FOGEF), dont l' organisation fut confiée à un comité d'experts. Premier ministre d'un gouvernement occupé à nettoyer les écuries d'Augias dans un pays qui a atteint un seuil dramatique de pauvreté, économiste pragmatique soucieux de la place de la société civile -dont il est lui-même issu -dans le débat national, Ibrahim Assane Mayaki, rétif à l'emploi de la langue de bois, nous livre ses réflexions sur la situation politique et économique de son pays et sur sa propre position au sein de l' appareil politique transitoire. Bilan d'un parcours.

Il fait voter une nouvelle constitution de type présidentiel sur mesure, puis se fait élire en juillet de la même année président de la république au cours d'une une élection truquée, au grand dam de l'opposition. D'autre part, parce que, comme ses prédécesseurs, il n'est jamais sûr apporter un début de solution à la terrible crise socio-économique et récurrente que connaît le pays. Une crise aggravée par la chute des cours de l'uranium, principale ressource minière du pays. Résultat : fonctionnaires, élèves et étudiants, à qui l'état doit parfois jusqu'à six à sept mois d'arriérés de salaires et de bourses, multiplient grèves et manifestations en signe de protestation. La grogne gagne même l'armée qui se mutine pour cause de soldes impayées. Harcelé par une opposition qui conteste sa légitimité, l'homme qui voulait sortir le Niger de l'anarchie, n'est pas parvenu à résoudre la priorité des priorités : endiguer la misère. En revanche, il s'est évertué à appliquer les recommandations du Front monétaire international et de la banque mondiale. En juillet 1998, le président parvient à faire la paix avec l'opposition, avec laquelle il signe des accords sur la tenue de nouvelles élections locales en avril 99. L'opposition les remporte. Les faucons du régime saccagent les urnes dans de  nombreuses localités favorables à l'opposition afin  d'annuler le scrutin. Coup tordu réussi puisque dans ses localités les résultats seront bien annulés, à la grande fureur des partis de l'opposition. Tension sociale, mécontentement dans l'armée, gouvernement paralysé par des dissensions internes au sein de l'entourage du président. Un cocktail détonnant qui finit par exploser le 9 avril dernier lors d'un coup d'état sanglant au cours duquel le président est assassiné. Le commandant Daouda Mallam Wanké, chef de la garde présidentielle, devient le nouvel homme fort du pays; il promet des élections et tiendra parole.

Les programmes d'ajustement adoptés au cours de ces dernières années n'ont pas permis d'enrayer la dégradation de la situation économique. Le Niger avait conclu en 1996 avec le FMI et la Banque mondiale un Programme d'ajustement structurel soutenu par les ressources de la Facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR) du FMI. Le taux de croissance a atteint 3,3% en 1996 (contre 2,5 % en 1994) ; l'inflation a été ramenée de 32,7% en 1994 à 5,2%en 1996, et les ecettes budgétaires sont passées du taux arrêté de 18,6% en 1994à 7,8% en 1996. Compte tenu de ces résultats, le Niger a pu conclure un second accord annuel au titre de la FASR pour la période allant du 1er avril 1997 au 31 mars
1998. Le taux de croissance fut de 3,4% en 1997, l'inflation ramenée à 2,8 %, et les recettes totales ont augmenté de 21,44 % comparativement aux deux dernières années. Ces résultats permettront la signature d'un troisième accord en 1998 avec les institutions de Bretton Woods.
POURTANT, EN 1997, L'ETAT, dans un Programme de relance économique (PRE), allait lui-même reconnaître que "les différentes réformes et mesures d'ajustement mises en application n'ont pas permis la relance de l'économie ". En tout cas, durant ces dix dernières années, une crise financière aiguë aura handicapé tous les projets d'aménagement de nouvelles structures économiques et sociales et entraîné l'abandon de l'entretien des investissements dans les secteurs de la santé, de l' éducation et des transports routiers. L'accroissement vertigineux de la dette intérieure et extérieure a notamment eu pour conséquence les arriérés de paiement. Le PIE a diminué de 0,5 % par an (durant ces dix années) et l'on a assisté à une inquiétante paupérisation au sein de la population. Le PRE estimait que "cette contre-performance économique est due non seulement à des facteurs tels que la dégradation des termes de l'échange et une sécheresse chronique, mais aussi à l'inefficacité de la gestion de l'économie, à la faiblesse de l'épargne et de l'investissement extérieur».

C'EST POUR ÉTABLIR DE MANIÈRE "CONSENSUELLE" un diagnostic sur la situation économique du pays, qu'un Forum sur la gestion économique et financière (FOGEF) s'est déroulé à Niamey, du 13 au 18 septembre dernier, avec la participation d'experts nationaux, d'agents mandatés de l'Administration centrale et territoriale, de la Chambre de commerce, d'agriculture, d'industrie et d'artisanat du Niger (CCAIAN), de syndicalistes, de membres d'ONG, des GIE, du mouvement coopératif et des partis politiques. Ce forum allait non seulement cerner les causes des difficultés qui frappent l' économie du Niger, mais identifier les motifs de blocage et, enfin, prescrire une série de recommandations. Le FOGEF constatera que les résultats positifs enregistrés grâce aux différents programmes d'ajustement "ne signifient pas que tous les indicateurs économiques et, financier du Niger ont connu des, évolutions positives". Ainsi, par exemple, e ratio masse salariale/recettes fiscales s'est situé à 56,6% en 1997 (48,8 % en 1996 ), l'encours  de la dette extérieure publique s'est accru de 17% en 1997 du fait de l'augmentation du taux de change et de nouveaux tirages, la balance commerciale s'est dégradée, passant de 1,4% en 1994 à -0,3% en 1996, la masse monétaire s'est contractée de 4,1 %..." En revenant sur les objectifs généraux définis dans le Programme de relance économique de 1997, le FOGEF recommande toutefois de nouveaux efforts pour affiner les stratégies, définir des objectifs, secteur par secteur, après avoir clairement identifié les atouts, les insuffisances, les contraintes et les obstacles en vue d'une politique harmonieuse et soutenue dans la durée.

AUJOURD'HUI ENCORE, LES OBJECTIFS GÉNÉRAUX demeurent les mêmes: le rétablissement et le maintien d'un cadre macroéconomique stable et la création d'un environnement socioéconomique propre à promouvoir les initiatives privées; la réduction de la pauvreté et la réalisation d'une croissance durable du revenu par habitant; la mise en oeuvre d'une relance du secteur rural et l'amélioration de la sécurité alimentaire ; la préservation de l'environnement, la conservation et l'amélioration du potentiel naturel productif; l'amélioration des performances de l'économie et l'instauration des conditions pour la consolidation d'un Etat de droit. Selon le FOGEF, " le gouvernement a actualisé et renforcé sa stratégie, avec pour objectif principal une accélération de la croissance économique qui lui permettra de réduire de façon durable la pauvreté (...). D'une manière générale, il s'agit [à moyen terme] de poursuivre les efforts de stabilisation macro-économique, tout en créant les conditions propices à une croissance forte, équilibrée et durable. Réaliser un taux de croissance du P/B de l'ordre de 4,5 %, maintenir le taux d'inflation autour de 3 %, ramener le déficit courant de la balance des paiements (hors transferts publics et dons) de /0% du P/B en /998 à 8,6% en l'an 2000." Tout en notant que "le diagnostic établi fait ressortir une situation économique, financière et sociale préoccupante qui s'aggrave d'année en année", et qui se traduit notamment par un chômage "généralisé surtout chez les jeunes ", le FOGEF indique les motifs de blocage tels que "la mauvaise gestion des affaires publiques, la corruption généralisée, ainsi que l'incapacité de l'Etat à concevoir et à mettre en ouvre des politiques alternatives de diversification de l'économie, suite au retournement du marché de l'uranium notamment..."
Assainissement des finances publiques, rationalisation des réformes, redynamisation des investissements dans les secteurs sociosanitaires, relance du secteur privé, application plus sensible de la lutte contre la pauvreté, gestion rigoureuse des aspects sociaux de la libéralisation de l'économie, lutte contre la corruption ... Voilà une sorte de digest des préoccupations incontournables de l'heure.

PASSANT EN REVUE TOUS LES SECTEURS -primaire, secondaire et tertiaire (agriculture, élevage, commerce intérieur et extérieur, artisanat, banque, industrie) -le Fogef, note, en guise de conclusion, que "la situation économique est très difficile au niveau de tous les facteurs La reprise des activités observée depuis le début du processus d'ajustement en 1996 semble mettre l'économie sur les rails. Mais la nécessité de poursuivre, de renforcer et d'accélérer la mise en ouvre des actions des politiques et des réformes entamées depuis cette date s'impose. Les événements du 9 avril/999 auront assurément des conséquences (...). En effet, l'arrêt de la coopération avec certains partenaires (...), la période de transition, qui le plus souvent incite les investisseurs à la prudence, le nombre d'élections et le temps qu'elles occuperont, le transfert du pouvoir et le temps de s'installer les difficultés de trésorerie et la succession des grèves, l'intégration dans l'espace UEMOA concourent à plus de sacrifices. Enfin, l'évolution de la situation économique dépendra dans une large mesure de la situation politique, de la pour suite du programme d'ajustement, de la reprise de la coopération et surtout des efforts que les Nigériens sont disposés à consentir"
Dans un contexte de tensions sociales continues, les acteurs sociaux ont accordé une attention particulière à la "trêve sociale" préconisée par le FOGEF. Cependant, il revient aux dirigeants de trouver le moyen de communiquer des raisons d'espérer à une population déjà épuisée par de nombreux sacrifices. Aujourd'hui, plus que jamais, le pays a besoin d'une union sacrée de tous les Nigériens pour parvenir à franchir les obstacles et trouver une issue réelle et durable à toutes les difficultés accumulées.

Le sous-sol nigérien ne manque pas de ressources minières. Et particulièrement les vastes gisements d'uranium exploités dans le nord, à Arlit et à Akouta, qui fournissent l'essentiel des exportations et en constituent l'atout majeur. La prospection systématique du sous-sol nigérien n'a vraiment été entreprise qu'au début des années soixante-dix. Elle a alors révélé des gisements intéressants de cassitérite (oxyde d'étain naturel) dans la région montagneuse de Zinder et Gouré (Sud du pays). Depuis longtemps, l'existence de minerai d'étain était connue dans l'A'ir (Nord du pays), où on trouve aussi du wolfram.
Mais ce sont les minerais d'uranium -dont un très important gisement avait été découvert aussi dans le massif de l'Air, à 250 kilomètres au nord-ouest d'Agadès, et dont les réserves de métal étaient évaluées à 200 000 tonnes dans les années soixante-dix -qui auraient pu faire la fortune du Niger. Les prospections ont été effectuées par le Commissariat français à l'énergie atomique (CEA) ; elles ont été suivies par la fondation d'une Société minière franco-nigérien ne. Le gouvernement nigérien détenait au départ 20 % et la France 45 % des capitaux de cette entité, le reste étant fourni par des sociétés privées françaises.
Cependant, en dépit de la mise en service d'une route d'Ar1it à Agadès et de l'exploitation de l'uranium à ciel ouvert à Ar1it et à Akouta, le prix de revient à la tonne est extrêmement élevé en raison du coût des transports sur de pareilles distances, d'autant que l'enclavement du Niger oblige à exporter l'uranium par le port de Cotonou au Bénin, via le chemin de fer de Parakou, toujours au Bénin. Résultat: après un boom dans les années soixante-dix, qui a rapporté beaucoup de devises au pays, les années quatre-vingt seront marquées par la morosité et la crise. Les réserves d'uranium du Niger sont toujours estimées à plus de 100000 tonnes, et au début des années quatre. vingt-dix, Niamey produisait environ 3000 tonnes d'uranium concentré par an. Mais les exportations ne cessent de diminuer.
Le sel, pour l'alimentation humaine, et le natron, pour l'alimentation animale, sont extraits depuis des siècles des dépressions saumâtres du désert à Teggida N'tessem, à Manga, à Bilma, et moulés sous forme de pains ou de cônes. Dans le Sud, en cas de nécessité, on extrait parfois par filtration le sel des terres salées. La production de charbon dans les mines à ciel ouvert atteignait 60000 tonnes à la fin des années quatre-vingt. Les phosphates sont extraits dans la vallée du Niger, à Tahoua.
Conscient que le secteur minier peut et doit jouer un rôle plus important dans le décollage économique du pays, le Forum sur la gestion économique et financière, qui s'est déroulé en septembre dernier à Niamey à l'initiative des autorités du pays, a fait les recommandations suivantes pour le dynamiser: "Définir de façon significative la politique minière pouvant permettre le développement de ce secteur. A l'Etat d'exercer un meilleur contrôle par le développement d'un programme minimum de recherche géologique et la mise en place d'une politique de promotion du secteur minier en rapport avec l'évolution du marché et par la formation et la spécialisation des cadres pour la recherche minière et pétrolière. Soutenir l'exploitation des produits existants (l'or, par exemple) et poursuivre la recherche pétrolière. "

JANVIER 2000

N'en déplaise aux esprits chagrins et aux sceptiques de tous poils, ce qui vient de se produire au Niger comptera parmi les rares et précieux événements à inscrire au compte des processus de démocratisation en cours depuis dix ans en Afrique, avec des fortunes diverses. Même si le prix payé fut élevé et douloureux -un coup d'Etat sanglant en avril dernier et près d'une décennie d'agitation politique -, un pays s'est levé, mû par la seule et même tension: conjurer la fatalité et se projeter hors du cycle du malheur. En renouant avec ce qui n'a cessé d'être la seule et constante aspiration : la démocratie.

Après le coup d'Etat du 9 avril, qui s'est conclu par la mort du président Ibrahim Baré Maïnassara, l'émotion de la communauté internationale fut telle que l'on croyait le Niger à jamais rejeté dans le purgatoire des nations maudites. Depuis cette date, un embargo de fait a été appliqué à l'encontre du pays. Et, chose curieuse, les membres du CRN (Conseil de réconciliation nationale, la junte qui a pris le pouvoir) réagissait avec un mélange d'amertume, de fatalisme et de lucidité. Ainsi, un proche du président Daouda Mallam Wanke, chef de la junte, nous déclarait alors: "Nous n'attendions pas cela de sitôt des ressources extérieures Il y a une incompréhension qu 'il. faut assumer entre le Niger actuel et la communauté internationale." Le CRN et le gouvernement composé de membres appartenant à la quasi-totalité des formations politiques du pays -, tout en prenant acte de cette "incompréhension de la part de la communauté internationale ", allaient devoir gérer un pays parmi les plus pauvres au monde, sans la moindre aide extérieure. Et même si, dès la prise de pouvoir en avril, la junte avait annoncé qu'elle ne s'y éterniserait pas, le monde extérieur était devenu particulièrement circonspect à l'égard d'un pays où la crise politique permanente était devenue, ces dernières années, un mode de vie. Cependant, dans cet isolement sévèrement imposé par les circonstances et sa propre histoire immédiate, le Niger allait, depuis le mois d'avril, effectuer une mutation profonde, un retour à soi

l'autorisant à renouer avec l'aspiration qui avait permis en 1990 l'avènement de la démocratie. Il faut dire que, depuis seulement le mois d'avril, l'ampleur du chemin parcouru aura largement échappé à la vigilance des observateurs et de l' opinion, à cause essentiellement de l'ombre jetée sur le pays par le meurtre du chef d'Etat. Un meurtre qui, paradoxe douloureux, aura servi de facteur cathartique aux Nigériens pour se doter à nouveau du cadre politique propre à un "pays ordinaire". "Redevenir ordinaire, ne plus être un cas ", tel était le voeu exprimé  par le Premier ministre Ibrahim Mayaki, celui qui était demeuré à son poste après la mort de Baré Maïnassara. Pour, disait-il, "éviter au Niger un bain de sang et des règlements de comptes perpétuels... "

Un certain nombre de facteurs et de dispositions auront permis au Niger de renouer avec une vie démocratique: le respect scrupuleux par la junte militaire de tous ses engagements durant la période de transition; la mise en place d'un gouvernement du type "union nationale" qui a permis de gérer une transition relativement sereine en évitant les tensions politiciennes; la gestion appliquée par ce gouvernement d'un programme économique et social d'urgence ; les dispositions prises pour "passer le témoin" aux futurs dirigeants, dans le souci d'une continuité de l'Etat (notamment l'organisation d'un forum pour la gestion économique et financière en septembre dernier, qui avait réuni toutes les forces vives du pays, avec pour but de faire l'état des lieux de l'économie et d'effectuer des recommandations) ; la mise en place ou le renforcement des institutions pour un enracinement de l'Etat de droit, notamment la commission de lutte contre la délinquance financière, dont l'efficacité est de plus en plus soulignée; le respect du calendrier électoral, malgré les faibles moyens dont disposait le pays, la plupart des grands partenaires n'ayant pas honoré leurs engagements financiers pour soutenir ces consultations. .. ENFIN, ON RETIENDRA LE CLIMAT QUI s'est instauré avant les élections. Alors même que la chronicité des difficultés avait amené le pays à un point de rupture -grèves incessantes des agents de l'administration, des élèves et des étudiants pour cause d'arriérés de salaires et de bourses, de mal-vivre -, l'espace politique se trouvait plus détendu, apaisé. Tandis que le Niger, tacitement, opérait une rupture avec ce qu'on nommait "le passé", les élections à venir étaient néanmoins considérées comme celles de la" dernière chance". Un projet d'avenir semblait massivement prendre place dans les esprits, se substituant à toutes les incertitudes du passé. Comme si tout un peuple, dans un ultime sursaut de survie, s'était confectionné, dans une urgence désormais vitale, un protocole pour le salut collectif, ainsi que nous l'avions relevé dans ces colonnes à quelques semaines des élections. L'idée de "la restauration d'un ordre démocratique" aura, durant toute cette période, fonctionné comme un lien indispensable, un motif sous jacent à cette drôle de cohabitation entre l'exécutif transitoire et la classe politique traditionnelle qui reprenait les commandes de la cité. .. Le nouvel élu, Mamadou Tandja, après avoir rendu hommage à la junte militaire" qui a réussi la réconciliation ", constatera que" cette réconciliation a permis aux Nigériens de pouvoir un peu vivre en harmonie jusqu' aux élections qui se sont vraiment passées sans déchirures, dans de très bonnes conditions, comme si le Nigérien était ancien en démocratie, alors qu'il est tout nouveau. .."

Même si, entre les deux tours de scrutin, les tractations entre formations politiques en vue des alliances pour le deuxième tour de la présidentielle ont donné lieu à quelques tensions, la classe politique, exclue du jeu politique depuis 1996 jusqu'au coup d'Etat d'avril 1999, aura tenu ses promesses de "bonne conduite". Ainsi, on aura assisté, durant ces élections et au lendemain de celles-ci, à un comportement honorable et "civilisé" de la part de l'ensemble des acteurs politiques. Le code de bonne conduite que la classe politique s'est appliqué -c'est-à-dire le respect de toutes les règles d'une compétition démocratique -restera comme la garantie initiale d'un scrutin transparent et globalement juste. Et l'on peut noter aussi que les difficultés financières qu'a dû surmonter, pour la préparation de ces élections, un pays isolé, souvent oublié de ses partenaires, auront d'une certaine manière préservé le Niger des influences extérieures sur l'issue du scrutin. Ainsi, dans un contexte africain mouvant, où les résistances aux processus de démocratisation ont donné lieu à la multiplication d'élections douteuses, le Niger s'inscrit dans le très petit groupe des pays pouvant se réclamer aujourd'hui d'un ordre réellement démocratique, à l'instar du Bénin, du Ghana, de l'Afrique du Sud, du Botswana.
Une fois les résultats connus, Mamadou Tandja, le nouveau président élu, exprimait "toute son estime à [ son ] frère et ami" Mahamadou Issoufou, le perdant du deuxième tour qui avait entrepris une campagne spectaculaire et coûteuse, avec de fortes espérances de victoire. Ce dernier, après avoir" accepté les résultats de ces élections", déclarait: "Certes, j'ai perdu, mais j'ai aussi le sentiment d'avoir gagné, dans la mesure où l'idéal démocratique pour lequel je me suis battu toute ma vie a triomphé, permettant au peuple nigérien d'exercer librement sa souveraineté". Mahamadou Issoufou notera avec satisfaction " la maturité politique de notre peuple, dont le comportement responsable a rendu possible l'organisation des élections dans le calme et la sérénité".

La junte militaire au pouvoir depuis avril se retire plus tôt que prévu (l'investiture du nouveau chef de l'Etat a eu lieu le 22 décembre, au lieu du ler janvier comme annoncé dans le programme de transition) et fait son retour dans les casernes, Daouda Mallam Wanke en tête. Le Niger réinvente son destin politique, en puisant au plus profond de lui-même les ressources pour sa renaissance. Les partenaires, hier dans l'expectative, renouent avec un pays démuni, menacé depuis des années par le néant. Les caisses de l'Etat sont vides, et les nouveaux dirigeants sont soumis déjà à toutes les urgences. Ainsi que nous le déclarait, avant les élections, Hama Amadou, secrétaire général du MNSD (devenu le parti majoritaire), "au Niger; l'Etat de grâce pour les nouveaux dirigeants n'excédera pas un mois. Car il faudra bien payer les fonctionnaires qui attendent de l'être depuis des mois." C'est pour cela que, devant les membres du bureau de campagne de son parti, Mamadou Tandja déclarait, quelques petites heures après la proclamation des résultats: " Nous pouvons commencer nos travaux".

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier