
UN SINGULIER SYSTEME ECONOMIQUE : LA RECETTE DU NATIONAL CAKE
Avec la moitié du Produit
National Brut généré en Afrique noire et 40% du commerce
extérieur, le Nigeria est un géant à l’échelle
du continent. Il le reste bien qu’il ne donne pas la pleine mesure de sa
puissance. Les observateurs le présentent souvent comme le paradis
du capitalisme sauvage et de la libre entreprise. Les Nigérians
ont la réputation d’avoir le sens du commerce.
Dans cette Afrique où le
politique conditionne l’économie, l’intervention du gouvernement
répond souvent à des critères éloignés
des seuls soucis de rentabilité financière.
A l’indépendance, l’agriculture
constituait 85% des exportations du pays, alors que les prix mondiaux étaient
en augmentation. A la croissance de la production agricole ne correspondait
pas un développement industriel comparable. L’exploitation des larges
gisements de pétrole dans le delta du Niger était prometteuse
: elle débuta vers 1960, avec Shell-BP.
La Nigerian Steel Developpement
Authority, établie en 1971, a crée de toutes pièces
une métallurgie nationale. L’éparpillement des sites d’exploitation
du fer, qui nuit à la rentabilité, reflète une politique
d’aménagement du territoire destinée à respecter le
caractère fédéral du Nigeria. La coûteuse industrie
sidérurgique du Nigeria n’est pas compétitive, même
sur un marché intérieur très protégé.
Le complexe d’Ajaokuta a déjà englouti des milliards de naira
et n’est toujours pas en activité !
La fragmentation de la fédération
et le pactole pétrolier ont considérablement renforcé
les pouvoirs économiques et politiques du centre. Le principe de
dérivation, qui est basé sur le montant des contributions
locales au budget fédéral, garantissait l’indépendance
politique et financière des états fédérés,
mais il a été abandonné à mesure que se disloquaient
les régions. L’ancien sénateur F.J Ellah pense ainsi «
que les états les plus pauvres ne devraient pas exister. Un état
doit être autosuffisant du point de vue économique. En Amérique,
les états existaient avant l’établissement d’une fédération,
et ils subvenaient par eux-mêmes à leurs besoins. Les nations
yorouba ou ibo existaient avant la colonisation ». Il constate que
plus le nombre d’états augmente, plus leur dépendance financière
s’accroît et plus le pouvoir central se renforce.
« Aux USA, l’allocation fédérale
est assortie de conditions. Les états ont tout intérêt
à développer leur propre ressource. Pas au Nigeria ».
Le même Ellah calculait en 1981 qu’avec 10 états au lieu de
19, la part de l’allocation fédérale dans le budget du Nigeria
aurait diminué de 90 à 50%. Pendant la seconde République,
le déficit du budget des états était devenu une règle
de gestion !
Un endettement croissant et les
dons du centre ont maintenu à flot des gouvernements à la
limite de cessation de paiements.
La distribution des ressources fédérales
s’apparente au partage d’une gâteau national et développe
une logique de consommation et non de production. Selon certains, l’économie
est assimilé à « une riche soupe de poissons et de
viandes que toutes les nationalités ont toujours voulu accaparer
et, si possible, manger seules ». On a aussi dénoncé
la situation absurde de Nigérians qui, n’étant pas nés
dans un état, y sont considérés comme des «
citoyens de seconde classe ne pouvant y travailler ou y investir sans provoquer
la colère des autochtones de l’endroit. La liberté de circulation,
c’est à dire de vivre ou de travailler n’importe où à
l’intérieur des frontières d’un pays, est pourtant un droit
fondamental universellement reconnu ».
Au début des années
1970, l’agriculture représentait encore 55% du PNB et 65% des revenus
à l’exportation. Le Nigeria était alors le premier producteur
mondial d’arachide et d’huile de palme, et le second en cacao. Cette part
est tombé à 23% du PNB en 1981 puis est retombée à
30% aujourd’hui. Les experts font remarquer que le pays dispose de 70 millions
d’hectares cultivables mais que 24 millions seulement sont effectivement
plantés ; 90% de la production agricole provient de petits lopins
de terre exploités à l’échelle familiale.
L’agriculture occupait 70% de la
population active en 1960. Elle en occupe encore les 2/3 aujourd’hui, après
avoir décliné au moment du boom pétrolier. L’autosuffisance
alimentaire n’est plus assurée. La production agricole croît
à un rythme bien moindre (1.5% l’an) que la population (3.5%). Les
importations représentent un bon tiers des besoins de la population.
L’argent facile du pétrole
a entraîné le Nigeria vers une politique ruineuse. En même
temps qu’il contribuait à désarticuler l’économie,
le pétrole est apparu comme la panacée aux problèmes
de développement. Sixième producteur de pétrole en
1975, onzième en 1986, dixième aujourd’hui, le Nigeria, qui
avait tout misé sur l’or noir, a subi de plein fouet les contrecoups
du second choc pétrolier de 1979. Les exportations du pétrole,
qui avaient augmenté de 3.4% entre 1975 et 1980, ont diminué
de 7.5% entre 1980 et 1985 et de 1.6% depuis. Or le pays s’est endetté
et son économie mono-structurée dépend dangereusement
des cours mondiaux des hydrocarbures (25% du PNB, 80% des recettes en devises
et 70% des revenus de l’état). Les réserves de gaz (évaluées
à près de 4000 milliards de m3, au 4ème rang mondial)
ne peuvent pas faire espérer de second miracle au regard de la saturation
du marché en Occident.
En 1987, le déficit du budget
fédéral s’élevait à 10% du PNB. Cette année-là,
le trésorier général de la fédération
estimait que la corruption dans l’administration représentait une
perte annuelle de 1.2 à 1.5 milliard de dollars pour le Trésor
publique !
Le seul remboursement des intérêts
absorbait 2.8 milliards de dollars, soit 37% des recettes en devises. La
dette totale s’élevait alors à 26 milliards de dollars, ce
qui faisait du Nigeria l’un des 10 états les plus endettés
au monde. La Banque mondiale estime que le Nigeria n’utilise plus aujourd’hui
que 37% de sa capacité industrielle.
En Juillet 1986 a été
signé avec le FMI un plan d’ajustement structurel (SAP). Depuis,
70 des 110 entreprises publiques sont en voie de privatisation, le contrôle
des prix a été levé, les chambres de commercialisation
des produits agricoles ont été supprimées, les licences
d’importation éliminées, la protection du marché
intérieur a été réduite, le naira dévalué,
le libre échange de devises instauré. Le déficit budgétaire
a été ramené à 5% du PNB en 1989 (6.3% du revenu
fédéral), l’inflation contenue à 7.5% en 1990 (contre
50% en 1989). Mais la crise du Golfe, l’envolée momentanée
du prix du pétrole, la pression sociale et le coût de la transition
démocratique vers la troisième République ont, depuis,
saboté ces résultats.
Le PNB par habitant est tombé
de 970 dollars US en 1981 à 490 dollars US en 1987 et 290 en 1990.
La dette est estimée à 35.7 milliards de dollars US, fin
1990, soit l’équivalent de 110.9% du PNB annuel, ou 242.7% des exportations
de biens et de services. Le service total de la dette représente
20.3% de cette somme, soit 12.1% du PNB (contre respectivement 4.2% et
3.3% en 1980).
Le programme d’ajustement structurel
entrepris par l’administration Babangida a eu un impact fantastique : retour
à la terre, arrêt de nombreux projets fédéraux,
recul de l’enseignement gratuit et obligatoire et encouragement indirect
de l’école privée, essor des associations ethniques, qui
ont hérité des unions tribales et promeuvent la petite entreprise
sur une base familiale. Les prix ont été multiplié
par 2 entre 1987 et 1990 sans que les salaires suivent l’inflation. Le
SAP a surtout généré une formidable désillusion,
ferment de frustrations et d’agitation sociale…..
Dans l'actuel contexte de crise
économique et de récession, le Nigeria bénéficie
de certains atouts, même si la course entre démographie et
développement paraît mal engagée. Pour beaucoup, la
cause première des malheurs du Nigeria, c'est la surpopulation.
Avec, qui plus est, un fort taux d'urbanisation, dans des villes dites
parasites (sous entendu par rapport aux campagnes productrices).
Le recensement de la population
nigériane est devenu un mythe, tant l'enjeu est politique : de ces
résultats dépendent en effet la représentation proportionnelle
des différentes communautés au sein du pouvoir fédéral.
Le total de la population est déterminant pour l'obtention des prêts
de la Banque nationale à des taux avantageux, surtout lorsque l'on
passe du statut de pays à revenus intermédiaires à
celui des pays parmi les moins avancés. À cet égard,
la pratique qui consiste à gonfler les chiffres de la population
est courante en Afrique. Le fier Nigeria, en révisant à la
baisse les chiffres de sa population, n'a pas choisi cette solution. L'essentiel
de la question ne porte pas d'ailleurs sur le chiffre total de la population
mais sur la prépondérance démographique du nord, décisive
en ce qui concerne la redistribution des ressources fédérales
et la représentation politique des états à l'assemblée
nationale.
En valeur absolue, le Nigeria tire
avantage de la loi du nombre : il compte les élites les plus nombreuses
et les hommes d'affaires les plus riches d'Afrique noire.
Le système éducatif
du pays est un atout : il a beaucoup progressé à la faveur
du boom pétrolier. Il brasse quelques 13 millions d'enfants dans
l'enseignement primaire, dont plus de la moitié s'inscrivent dans
le secondaire, et près de 200 000 étudiants en université.
Le taux de scolarisation est appréciable (70 pour cent dans le primaire
et 19 pour cent dans le secondaire, contre 32% et 5% en 1965) mais le niveau
d'alphabétisation reste faible (57 pour cent selon la Banque mondiale
en 1990).
Depuis l'effondrement des cours
du pétrole, l'enseignement ne constitue plus que 2 pour cent des
dépenses du gouvernement, alors que 48 pour cent du budget sert
à rembourser la dette (en 1989). Les performances du système
scolaire se détériorent qualitativement et quantitativement.
Faute de diplômés, l'administration ne s'est pas développée
au même rythme que les états après 1967, puis 1976.
Entre 1960 et 1976, la proportion du personnel de haut niveau dans la fonction
publique serait passé de 60 pour cent à 25%. Les effets conjugués
de la multiplication des états, de la guerre civile, de la fuite
des cerveaux étrangers, des purges de certains régimes et
des décrets d'indigénisation de 1973 ont achevé de
laminer l'efficacité d'un personnel d'état déjà
insuffisant à l'indépendance.
En outre, le problème est
que l'école favorise un exode rural quelque peu artificielle. La
scolarisation n'incite guère au retour vers la ferme, ce qui pourrait
pourtant améliorer la productivité agricole alors que les
villes n'offrent pas d'emploi en nombre suffisant : les jeunes chômeurs
n'ont pas assez de qualification pour postuler à des postes élevés
dans l'administration ou l'entreprise.
Au niveau national, les résultats
du certificat scolaire ouest-africain montre que à peu près
20 pour cent des candidats choisissent le yorouba, 10% l'igbo et seulement
5% le haoussa. L'anglais reste la langue de l'élite et du pouvoir.
Mais, comparées aux autres, les trois langues nationales se sont
imposées par leur nombre de locuteurs et par l'ancienneté
de leur reconnaissance. Faute de moyens, et parfois de volonté,
les langues des minorités, elles, ne sont pas parvenus à
s'imposer. La langue est une référence plus solide que la
conscience ethnique.
Dans la pratique, la politique éducative
qui oblige les élèves à apprendre une des trois
langues nationales autres que sa langue natale s'est heurtée à
des difficultés majeures, dont une est tout simplement l'absence
de professeurs qualifiés.
Source :
Le Nigeria, Karthala, De Montclos
Marc-Antoine

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier