Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Nigeria8
UN SINGULIER SYSTEME ECONOMIQUE : LA RECETTE DU NATIONAL CAKE

Avec la moitié du Produit National Brut généré en Afrique noire et 40% du commerce extérieur, le Nigeria est un géant à l’échelle du continent. Il le reste bien qu’il ne donne pas la pleine mesure de sa puissance. Les observateurs le présentent souvent comme le paradis du capitalisme sauvage et de la libre entreprise. Les Nigérians ont la réputation d’avoir le sens du commerce.
Dans cette Afrique où le politique conditionne l’économie, l’intervention du gouvernement répond souvent à des critères éloignés des seuls soucis de rentabilité financière.
A l’indépendance, l’agriculture constituait 85% des exportations du pays, alors que les prix mondiaux étaient en augmentation. A la croissance de la production agricole ne correspondait pas un développement industriel comparable. L’exploitation des larges gisements de pétrole dans le delta du Niger était prometteuse : elle débuta vers 1960, avec Shell-BP.
La Nigerian Steel Developpement Authority, établie en 1971, a crée de toutes pièces une métallurgie nationale. L’éparpillement des sites d’exploitation du fer, qui nuit à la rentabilité, reflète une politique d’aménagement du territoire destinée à respecter le caractère fédéral du Nigeria. La coûteuse industrie sidérurgique du Nigeria n’est pas compétitive, même sur un marché intérieur très protégé. Le complexe d’Ajaokuta a déjà englouti des milliards de naira et n’est toujours pas en activité !

La fragmentation de la fédération et le pactole pétrolier ont considérablement renforcé les pouvoirs économiques et politiques du centre. Le principe de dérivation, qui est basé sur le montant des contributions locales au budget fédéral, garantissait l’indépendance politique et financière des états fédérés, mais il a été abandonné à mesure que se disloquaient les régions. L’ancien sénateur F.J Ellah pense ainsi « que les états les plus pauvres ne devraient pas exister. Un état doit être autosuffisant du point de vue économique. En Amérique, les états existaient avant l’établissement d’une fédération, et ils subvenaient par eux-mêmes à leurs besoins. Les nations yorouba ou ibo existaient avant la colonisation ». Il constate que plus le nombre d’états augmente, plus leur dépendance financière s’accroît et plus le pouvoir central se renforce.
« Aux USA, l’allocation fédérale est assortie de conditions. Les états ont tout intérêt à développer leur propre ressource. Pas au Nigeria ». Le même Ellah calculait en 1981 qu’avec 10 états au lieu de 19, la part de l’allocation fédérale dans le budget du Nigeria aurait diminué de 90 à 50%. Pendant la seconde République, le déficit du budget des états était devenu une règle de gestion !
Un endettement croissant et les dons du centre ont maintenu à flot des gouvernements à la limite de cessation de paiements.
La distribution des ressources fédérales s’apparente au partage d’une gâteau national et développe une logique de consommation et non de production. Selon certains, l’économie est assimilé à « une riche soupe de poissons et de viandes que toutes les nationalités ont toujours voulu accaparer et, si possible, manger seules ». On a aussi dénoncé la situation absurde de Nigérians qui, n’étant pas nés dans un état, y sont considérés comme des « citoyens de seconde classe ne pouvant y travailler ou y investir sans provoquer la colère des autochtones de l’endroit. La liberté de circulation, c’est à dire de vivre ou de travailler n’importe où à l’intérieur des frontières d’un pays, est pourtant un droit fondamental universellement reconnu ».

Au début des années 1970, l’agriculture représentait encore 55% du PNB et 65% des revenus à l’exportation. Le Nigeria était alors le premier producteur mondial d’arachide et d’huile de palme, et le second en cacao. Cette part est tombé à 23% du PNB en 1981 puis est retombée à 30% aujourd’hui. Les experts font remarquer que le pays dispose de 70 millions d’hectares cultivables mais que 24 millions seulement sont effectivement plantés ; 90% de la production agricole provient de petits lopins de terre exploités à l’échelle familiale.
L’agriculture occupait 70% de la population active en 1960. Elle en occupe encore les 2/3 aujourd’hui, après avoir décliné au moment du boom pétrolier. L’autosuffisance alimentaire n’est plus assurée. La production agricole croît à un rythme bien moindre (1.5% l’an) que la population (3.5%). Les importations représentent un bon tiers des besoins de la population.
L’argent facile du pétrole a entraîné le Nigeria vers une politique ruineuse. En même temps qu’il contribuait à désarticuler l’économie, le pétrole est apparu comme la panacée aux problèmes de développement. Sixième producteur de pétrole en 1975, onzième en 1986, dixième aujourd’hui, le Nigeria, qui avait tout misé sur l’or noir, a subi de plein fouet les contrecoups du second choc pétrolier de 1979. Les exportations du pétrole, qui avaient augmenté de 3.4% entre 1975 et 1980, ont diminué de 7.5% entre 1980 et 1985 et de 1.6% depuis. Or le pays s’est endetté et son économie mono-structurée dépend dangereusement des cours mondiaux des hydrocarbures (25% du PNB, 80% des recettes en devises et 70% des revenus de l’état). Les réserves de gaz (évaluées à près de 4000 milliards de m3, au 4ème rang mondial) ne peuvent pas faire espérer de second miracle au regard de la saturation du marché en Occident.
En 1987, le déficit du budget fédéral s’élevait à 10% du PNB. Cette année-là, le trésorier général de la fédération estimait que la corruption dans l’administration représentait une perte annuelle de 1.2 à 1.5 milliard de dollars pour le Trésor publique !
Le seul remboursement des intérêts absorbait 2.8 milliards de dollars, soit 37% des recettes en devises. La dette totale s’élevait alors à 26 milliards de dollars, ce qui faisait du Nigeria l’un des 10 états les plus endettés au monde. La Banque mondiale estime que le Nigeria n’utilise plus aujourd’hui que 37% de sa capacité industrielle.
En Juillet 1986 a été signé avec le FMI un plan d’ajustement structurel (SAP). Depuis, 70 des 110 entreprises publiques sont en voie de privatisation, le contrôle des prix a été levé, les chambres de commercialisation des produits agricoles ont été supprimées, les licences d’importation  éliminées, la protection du marché intérieur a été réduite, le naira dévalué, le libre échange de devises instauré. Le déficit budgétaire a été ramené à 5% du PNB en 1989 (6.3% du revenu fédéral), l’inflation contenue à 7.5% en 1990 (contre 50% en 1989). Mais la crise du Golfe, l’envolée momentanée du prix du pétrole, la pression sociale et le coût de la transition démocratique vers la troisième République ont, depuis, saboté ces résultats.
Le PNB par habitant est tombé de 970 dollars US en 1981 à 490 dollars US en 1987 et 290 en 1990. La dette est estimée à 35.7 milliards de dollars US, fin 1990, soit l’équivalent de 110.9% du PNB annuel, ou 242.7% des exportations de biens et de services. Le service total de la dette représente 20.3% de cette somme, soit 12.1% du PNB (contre respectivement 4.2% et 3.3% en 1980).
Le programme d’ajustement structurel entrepris par l’administration Babangida a eu un impact fantastique : retour à la terre, arrêt de nombreux projets fédéraux, recul de l’enseignement gratuit et obligatoire et encouragement indirect de l’école privée, essor des associations ethniques, qui ont hérité des unions tribales et promeuvent la petite entreprise sur une base familiale. Les prix ont été multiplié par 2 entre 1987 et 1990 sans que les salaires suivent l’inflation. Le SAP a surtout généré une formidable désillusion, ferment de frustrations et d’agitation sociale…..
Dans l'actuel contexte de crise économique et de récession, le Nigeria bénéficie de certains atouts, même si la course entre démographie et développement paraît mal engagée. Pour beaucoup, la cause première des malheurs du Nigeria, c'est la surpopulation. Avec, qui plus est, un fort taux d'urbanisation, dans des villes dites parasites (sous entendu par rapport aux campagnes productrices).
Le recensement de la population nigériane est devenu un mythe, tant l'enjeu est politique : de ces résultats dépendent en effet la représentation proportionnelle des différentes communautés au sein du pouvoir fédéral. Le total de la population est déterminant pour l'obtention des prêts de la Banque nationale à des taux avantageux, surtout lorsque l'on passe du statut de pays à revenus intermédiaires à celui des pays parmi les moins avancés. À cet égard, la pratique qui consiste à gonfler les chiffres de la population est courante en Afrique. Le fier Nigeria, en révisant à la baisse les chiffres de sa population, n'a pas choisi cette solution. L'essentiel de la question ne porte pas d'ailleurs sur le chiffre total de la population mais sur la prépondérance démographique du nord, décisive en ce qui concerne la redistribution des ressources fédérales et la représentation politique des états à l'assemblée nationale.
En valeur absolue, le Nigeria tire avantage de la loi du nombre : il compte les élites les plus nombreuses et les hommes d'affaires les plus riches d'Afrique noire.
Le système éducatif du pays est un atout : il a beaucoup progressé à la faveur du boom pétrolier. Il brasse quelques 13 millions d'enfants dans l'enseignement primaire, dont plus de la moitié s'inscrivent dans le secondaire, et près de 200 000 étudiants en université. Le taux de scolarisation est appréciable (70 pour cent dans le primaire et 19 pour cent dans le secondaire, contre 32% et 5% en 1965) mais le niveau d'alphabétisation reste faible (57 pour cent selon la Banque mondiale en 1990).
Depuis l'effondrement des cours du pétrole, l'enseignement ne constitue plus que 2 pour cent des dépenses du gouvernement, alors que 48 pour cent du budget sert à rembourser la dette (en 1989). Les performances du système scolaire se détériorent qualitativement  et quantitativement. Faute de diplômés, l'administration ne s'est pas développée au même rythme que les états après 1967, puis 1976. Entre 1960 et 1976, la proportion du personnel de haut niveau dans la fonction publique serait passé de 60 pour cent à 25%. Les effets conjugués de la multiplication des états, de la guerre civile, de la fuite des cerveaux étrangers, des purges de certains régimes et des décrets d'indigénisation de 1973 ont achevé de laminer l'efficacité d'un personnel d'état déjà insuffisant à l'indépendance.
En outre, le problème est que l'école favorise un exode rural quelque peu artificielle. La scolarisation n'incite guère au retour vers la ferme, ce qui pourrait pourtant améliorer la productivité agricole alors que les villes n'offrent pas d'emploi en nombre suffisant : les jeunes chômeurs n'ont pas assez de qualification pour postuler à des postes élevés dans l'administration ou l'entreprise.
Au niveau national, les résultats du certificat scolaire ouest-africain montre que à peu près 20 pour cent des candidats choisissent le yorouba, 10% l'igbo et seulement 5% le haoussa. L'anglais reste la langue de l'élite et du pouvoir. Mais, comparées aux autres, les trois langues nationales se sont imposées par leur nombre de locuteurs et par l'ancienneté de leur reconnaissance. Faute de moyens, et parfois de volonté, les langues des minorités, elles, ne sont pas parvenus à s'imposer. La langue est une référence plus solide que la conscience ethnique.
Dans la pratique, la politique éducative qui oblige les élèves à  apprendre une des trois langues nationales autres que sa langue natale s'est heurtée à des difficultés majeures, dont une est tout simplement l'absence de professeurs qualifiés.

Source :
Le Nigeria, Karthala, De Montclos Marc-Antoine


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier