Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Nigeria 10
Synthèse de divers articles parus dans la presse internationale sur le Nigeria 

- Indignation populaire contre MOBIL :

On apprenait qu’à Qua Iboe (sud du Nigeria), une alerte à la pollution avait été déclenché en Mars 1998. Un grand déversement de pétrole dans l’océan Atlantique s’est produit. D’après le directeur technique du terminal pétrolier de la MOBIL, deux oléoducs se sont rompus. Ces oléoducs relient 14 plates-formes off shore et transportent du gaz naturel et du pétrole brut jusqu’au terminal pétrolier de Qua Iboe. 40 000 barils d’or noir se sont déversés dans l’Atlantique.
Dans l’histoire récente de l’exploitation pétrolière au Nigeria, on n’a jamais assisté à une pareille catastrophe naturelle. Selon des source pétrolières, la marée noire émanant de cette fuite s’est répandue sur environ 200 Km au large de l’état de Akwa Ibom. La marée noire se serait répandue le long de l’Atlantique jusqu’aux eaux territoriales du Cameroun et de la Guinée équatoriale.
Cet incident n’a pas laissé indifférents les membres des deux communautés iboe et eket. Frappés de plein fouet par le chômage, la pauvreté et la pollution, les jeunes gens, soutenus par les femmes, sont descendus dans la rue, contre ce qu’ils appellent 27 ans de misère provoquée par la présence de Mobil dans leur contrée. Les manifestations ont pris une ampleur plus importante lors de la visite de l’administrateur militaire de l’état de Akwa Ibom, le colonel Joseph Adensi.
Aux accusations de discrimination et d’exclusion en matière d’embauche portés par les manifestants contre Mobil, Joseph Adensi a rétorqué : « Vous ne pouvez pas être embauchés ici car vous êtes illettrés ». Cette déclaration a mis le feu aux poudres d’autant plus qu’à quelques mètres où se tenait le discours d’Adensi, on trouve des maisons dont les enfants sont médecins, ingénieurs ou professeurs titulaires à l’université ! !
Un spécialiste en ingénierie pétrolière déclare : « Nous avons insisté pour que Mobil donne du travail à nos diplômés universitaires mais elle ne s’intéresse qu’à nos fils et filles pour en faire des servantes, des cuisinières ou des gardiens ».
Certains observateurs nigérians ont constaté un certain retard économique dans cette région : alors que le quartier résidentiel des cadres africains et européens ressemble à la ville coloniale d’antan, les autochtones de cette contrée qui regorge de pétrole n’ont pas accès à l’eau potable, à l’électricité, à des soins médicaux décents ni aux routes goudronnées ! !
Le paiement de dommages et intérêts à la suite de ce déversement de pétrole pourrait envenimer davantage les relations déjà tendues entre les communautés locales et Mobil. D’après une étude de la Banque Mondiale, le barème des dommages et intérêts établi par Mobil pour indemniser ceux qui ont été touché par un déversement de pétrole est 50 fois inférieur à celui pratiqué dans d’autres régions de la planète ! !
Certaines associations ont déjà demandé plus de 1 millions de francs français de dommages et intérêts.

- Un activiste incarcérée et malade :

Le Dr Beko Ransome-Kuti, frère de Fela, a été transporté en Mars dans un hôpital. Sous escorte militaire rapprochée, on l’a transporté de la prison de Kaduna (principale ville administrative du nord) à l’hôpital pour raison de santé .
Cet homme purge actuellement une peine de 15 ans de prison pour recel d’informations relatives au coup d’état avorté de Mars 1995, coup d’état auquel aurait pris part le général Obasanjo, ancien chef de l’état, et son numéro 2 d’alors, feu le général Shehu Musa Yar’Adua.
Mallam Uba Sani, coordinateur de la branche septentrionale de Campagne pour la démocratie, fustige l’attitude des autorités militaires à l’égard de l’opposition : « Le gouvernement a promis que les prisonniers d’opinion seraient mis en liberté mais jusqu’ici, aucun d’entre eux n’a été relâché. Nous déplorons aussi l’arrestation des militants humanitaires et des proches de certains détenus politiques. L’actuelle position du gouvernement a sérieusement jeté le discrédit sur son programme de transition vers la démocratie ».

- La crise asiatique inquiète les militaires :

 La faiblesse économique des pays asiatiques réduira considérablement la marge de manœuvre du régime Abacha au sein de la communauté internationale. Pour contourner les sanctions imposées par l’Occident, le régime Abacha s’est tourné vers les pays asiatiques, Chine y compris. La prospérité économique des Dragons, reconnue par la communauté internationale, était ainsi devenue une aubaine pour le Nigeria. Dans toutes les instances internationales, la Chine – qui a décroché plus de 400 millions de dollars de contrat pour la rénovation des chemins de fer et des systèmes d’électricité au Nigeria – s’oppose constamment et fidèlement à toute résolution condamnant les violations des droits de l’homme commises par Abuja. Beijing a su mobilier d’autres pays asiatiques pour s’aligner sur la thèse nigériane qui déplore, entre autres, l’ingérence injustifiée des pays occidentaux dans ses affaires intérieures.
Au sein du Commonwealth, des pays comme la Malaisie ont maintes fois rejeté les initiatives destinées à sanctionner le Nigeria. La Malaisie est un des pays qui s’est investi dans le programme de privitisation du Ghana. En même temps, depuis plus de deux ans, le volume d’échanges commerciaux entre Abuja et Kuala Lumpur ne cesse d’augmenter. En échange du pétrole brut nigérian, la Malaisie exporte vers le Nigeria des produits industriels et alimentaires. Les autorités militaires nigérianes se sont également beaucoup inspirées du modèle économique malaysien pour rédiger leur propre programme baptisé « Vision 2010 ».
Selon certains, la présidence nigériane aurait même envoyer une délégation à Djakarta, la capitale indonésienne, pour étudier de près le modèle présidentiel indonésien.
Le général président Suharto a été élu et réélu pendant plus de 30 ans sur simple acclamation des membres du Parlement, dont les ¾ appartiennent au parti-Etat dirigé par le général Suharto.
L’effondrement de l’économie asiatique et l’éventuel démantèlement du modèle indonésien enlèveront sans doute au régime Abacha un soutien de poids assez important. Les pays asiatiques pourront de moins en moins protéger le Nigeria contre la politique des grandes puissances.

- Querelle de famille entre le Nigeria et le Cameroun à propos de la presqu’île de Bakassi :

Les premières audiences sur le litige frontalier entre le Nigeria et le Cameroun ont eu lieu devant la Cour Internationale de la Haye en Mars. Ce différend a envenimé les rapports entre les 2 voisins, des rapports pourtant bon de tous les autres points de vue, et ce depuis 40 ans.
La minorité anglophone du  Cameroun des provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest se souvient des 40 ans d’union administrative avec le Nigeria (suite à la guerre de 1914-18 et à la division entre la France et la Grande-Bretagne). Quand l’heure des indépendances a sonné, une partie du Cameroun (Northern Cameroon) sous tutelle britannique choisit dans un référendum l’union définitive avec le Nigeria. Mais le British Southern Cameroon choisit l’union avec le Cameroun francophone.
Les anglophones ont gardé des liens très diversifiés avec le Nigeria tout en renforçant leurs liens avec le reste du Cameroun. Bon nombre d’éminents camerounais ont été formé dans les universités nigérianes. Solomon Muna fut d’abord ministre au Nigeria, avant de devenir vice-président du Cameroun. Ces liens existent toujours. Il y a quelques 2 millions de Nigérians au Cameroun. Le gouvernement camerounais ne les a jamais inquiété, ce qui contraste avec les grandes expulsions d’étrangers africains du Nigeria en 1983 et 1985. Il a été bien dit que l’unité africaine politiquement recherchée existe déjà dans la vie quotidienne des populations africaines du Nigeria et du Cameroun. La longue frontière est traversée sans cesse de part et d’autre. Les visas sont abolis depuis plus de 20 ans entre les ressortissants des deux pays.
La contrebande la plus connue depuis plusieurs années est celle de l’essence nigériane appelée fédéral, vendue au Cameroun jusqu’aux portes de la raffinerie nationale de Limbé.
Bakassi est in groupe d’îlots qui couvre environ 1000 Km2. Ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs.
La raison de l'incertitude que la Cour Internationale de Justice est appelée à résoudre vient de l'histoire coloniale. Avant la guerre de 1914-1918, aucun accord sur ce qui était alors la frontière coloniale anglo-allemande n'avait été ratifiée, et les travaux de délimitation qui avaient cependant été faits ne s'étaient pas étendusjusqu'à la région maritime. Plus tard, pendant toute l'époque du Mandat et du Tutelle les Britanniques qui a administraient leur portion du Cameroun comme partie intégrante du Nigeria ne se souciaient pas du tout d'une frontière sans importance pour eux, maisdestinée à redevenir une frontière internationale en 1961. Comme dans d'autres cas de litiges frontaliers africains les gouvernements indépendants laissaient aller la situation incertaine pendant quelque temps. Mais en 1974, le Nigeria firent connaître la question de la frontière en étendant ses eaux territoriales maritimes à l'époque où l'essor de la production pétrolière du Nigeria, que les débuts de la production camerounaise allaient suivre en 1977, fit croire que la région de Bakassi et riche en pétrole : une idée qui domine les arguments d'un côté et de l'autre jusqu'alors.
Le président Ahidjo alla parler du différend avec le général Gowon en 1974 puis en 1975.
Ce qui fut annoncé après ces entretiens fut un accord de s'abstenir de toute recherche de pétrole dans une zone large de 4 km située à deux kilomètres des deux côtés de la frontière. Cet accord était évidemment insuffisant pour la région où on n'était pas d'accord sur la frontière. À ce propos, il a souvent été dit depuis que les deux chefs d'état conclure un accord secret qui, d'après certaines rumeurs auraient fixé la frontière du côté nigérian de Bakassi. S'il  y a eu une telle décision en faveur du Cameroun le Nigeria l'a évidemment violée, car ses forces armées occupent la plupart du territoire disputé maintenant.
D'après l'histoire officieuse, Gowon aurait cédé le territoire au Cameroun en récompense du soutien d'Ahidjo au gouvernement fédéral nigérian dirigé par Gowon pendant la guerre civile de 1967-70.
En mai 1981, la mort de cinq soldats nigérians au combat avec les forces camerounaises à Bakassi provoqua une crise qui fit monter des passions guerrières au Nigeria. En offrant les excuses officielles du Cameroun et en récompensant les familles des soldats morts, le président camerounaise évita une confrontation grave sans que les litiges frontaliers soient résolus pour autant. Pendant cette guerre de 1981, et encore en mai 1996, le Cameroun cherchaient de l'aide militaire de la France avec laquelle il avait maintenu des relations cordiales malgré les désaccords déjà cités. D'une méfiance globale envers la France, le Nigeria protesta contre cette ingérence française. Peu avant sa prise du pouvoir, le régime militaire du général Abacha envoya des renforts à Bakassi en décembre 1993. Une nouvelle confrontation dangereuse entre les forces des deux pays s'ensuivit avec quelques escarmouches, et le Cameroun décida alors en 1994 de chercher une résolution du litige par la cour internationale. Il y eu des tentatives de médiation aussi.  Il faut savoir que les pétroliers attendent le règlement du litige pour l'exploration de Bakassi.
La réaction du nigérien face au recours du Cameroun à la Cour Internationale de Justice peut-être étonnante. Il a voulu refusé de porter l'affaire devant le tribunal de la Haye, et en mars, son représentant est allé jusqu'à tenter de récuser la compétence de la Cour Internationale de Justice dans l'affaireBakassi. Son argument sera sans doute rejeté, et on doit se demander pourquoi le gouvernement Abacha la soutenu avec temps de ténacité. Son avis selon laquelle la Cour Internationale de Justice ne doit pas examiner cette affaire parce que les deux parties du litige en discutent entre eux depuis 24 ans n'a pas de sens. Pour les états comme pour les individus, la justice civile est là justement pour les cas où les deux parties n'ont pas réussi à régler un problème entre eux. La Cour Internationale de Justice a réglé d'autres litiges frontaliers africains : pourquoi le Nigéria refuse sa juridiction ? Du côté camerounais, on a remarqué que les anglophones, généralement opposés à Paul Biya depuis plusieurs années, soutiennent quand même son gouvernement dans l'affaire Bakassi., lieu situé dans cetterégion. Malgré tous leurs liens avec le Nigeria, les camerounais anglophones ne cherchent pas à faire la jonction avec eux : quels que soient les problèmes économiques et sociaux du Cameroun, qui préférerait ceux du Nigeria ? Les plus zelés des dissidents anglophones cherchent l'indépendance et, dans ce but, cette petite minorité d'une minorité n'aura jamais le soutien officiel d'Abujade sauf peut-être en cas de guerre ouverte. Et tout semble indiquer que même un danger de guerre ouverte renforce le penchant à l'unité chez les camerounais, francophones et anglophones confondus. La justice est lente, la justice internationale comprise, et on peut attendre des années pour une résolution de l'affaire Bakassi.

- La Justice internationale se déclare compétente dans le conflit frontalier entre le Cameroun et le Nigeria :

Après de longues délibérations, on apprenait en Juin que la Cour Internationale de Justice a finalement donné raison au Cameroun en se déclarant, le 11 Juin 1998, compétente pour examiner désormais sur le fond, le différend porté devant elle. Elle a aussi jugé recevables les demandes du Cameroun. Cette décision ouvre la voie à une longue bataille juridique qui va se prolonger durant plusieurs mois. En Mars 1994, le Cameroun avait demandé à la Cour Internationale de Justice de juger quel est le détenteur légitime de la presqu’île de Bakassi et de certaines îles du lac Tchad, et de définir le tracé de la frontière terrestre entre lui et le Nigeria.
En Décembre 1994, le Nigeria avait soulevé 8 exceptions préliminaires mettant en cause la compétence de la Cour. Pour justifier son arrêt, la CIJ a notamment considéré que le fait que les deux états aient tenté de résoudre leur différend de façon bilatérale n’impliquait pas que l’un ou l’autre ait exclu la possibilité de porter celui-ci devant la Cour.

- Les travaux du général Abubakar (Juillet 1998) :

Dès son entrée en fonction, le général Abubakar a donné quelques signes contradictoires quant à la politique tant intérieure qu’extérieure qu’il entend poursuivre. Il a envoyé des forces de sécurité armées jusqu’aux dents afin de réprimer la manifestation organisée par l’opposition à Lagos pour commémorer le 5ème anniversaire de l’élection présidentielle du 12 Juin 1993. Pendant que la police entreprenait une descente musclée à l’encontre du collectif de 56 organisations d’opposition, le Joint Action Committee of Nigeria (JACON) attaquait en justice l’investiture qualifiée d’inconstitutionnelle du général Abubakar.
Le JACON demande la libération de tous les prisonniers politiques, la formation d’un gouvernement d’unité nationale dirigé par Abiola et dont feront partie les formations politiques et organisations de défense des droits de l’homme toutes tendances confondues, la convocation d’une Conférence Nationale souveraine où tous les problèmes seront débattus , notamment le rôle de l’armée nigériane, et l’organisation des élections après la mise sur pied d’une nouvelle loi fondamentale par la Conférence Nationale.
La nouvelle équipe au pouvoir a apparemment fait la sourde oreille aux propositions de l’opposition. Le général Abubakar a convoqué à huit clos les 5 partis politiques légalisés qui avaient, auparavant et sans aucune consultation avec leur base, choisi choisi feu Abacha comme unique candidat à l’élection présidentielle du 1er Août 1998.
Il semble qu’il s’agisse, comme dans le passé, d’inciter les dirigeants de ces formations politiques à déclarer qu’il serait préférable de prolonger le programme de transition, qui devait s’achever dès le 1er Octobre prochain. Sur le plan internationale, Abubakar a demandé à la communauté internationale de coopérer avec son régime. Il a exhorté les opposants en exil de regagner le pays pour participer au développement du Nigeria. Dans le domaine économique, la Banque Mondiale et le FMI ne peuvent reprendre les discussions sur le rééchelonnement de la dette extérieure du Nigeria (estimée à 35 milliards de dollars) que si ce dernier exprime le désir d’entreprendre, entre autres, et dans l’immédiat, deux importantes réformes : l’abolition pure et simple de 2 taux de change pour le naira et la privatisation des sociétés d’Etat qui ne sont plus performantes en raison de la corruption et d’une mauvaise gestion.

- Analyse de Juillet 1998 :

Les dirigeants nigérians ont le cœur fragile ! Après la mort providentielle du général Abacha, le plus cruel et le plus violent d’une longue lignée de potentats galonnés, voici celle, autrement plus déplorable, de Moshood Abiola, président démocratiquement élu et aussitôt embastillé. On nous assure que ces deux morts sont naturelles, mais le soupçon est légitime au vue de l’histoire tourmentée du Nigeria.
Depuis la proclamation de l’indépendance, il y a 35 ans, le pouvoir civil et démocratique y a été l’exception qui confirme une règle faite d’un nombre incalculable de coups d’états militaires menés par autant d’hommes providentiels, le plus souvent après s’être débarrassés physiquement de leur prédécesseur. Il y eut bien entendu d’honorables exceptions : le général Obasanjo, sorti récemment vivant de prison, qui fut un candidat des plus crédibles au poste de secrétaire général de l’ONU ; ou encore le général Gowon, vainqueur de la guerre de Biafra (1966-70), laquelle, à la différence d’autres conflits civils similaires se solda par un pardon général au point que le vaincu, le colonel Ojukwu, fut autorisé à rentrer d’exil pour prendre part à des élections.
Le problème est que le Nigeria émergea de cette guerre avec une armée pléthorique à qui il fallait fournir jobs et prébendes. La manne maudite du pétrole aidant, les militaires se taillèrent de juteux empires.
En face, les civils ne se montrèrent pas moins corrompus, gâchant à loisir les brèves éclaircies démocratiques. Un état de fait aggravé par la rivalité endémique entre un nord musulman, démographiquement majoritaire, et les ethnies yorouba de l’ouest (celle d’Abiola) et ibo de l’est (l’ex Biafra), de religion chrétienne.
Le choc suscité par la brutale disparition d’Abiola permettra t’il de briser ce cycle infernal en persuadant civils et militaires de répondre enfin aux attentes d’une population de laissés-pour-compte ? C’est le seul et unique espoir du pays potentiellement le plus richement doté d’Afrique, mais sont l’histoire, depuis son indépendance, n’est qu’un immense gâchis.

- Les minorités ethniques se battent pour le partage des régions pétrolifères : (juillet 1998)

Malgré la richesse du sous-sol pétrolifère dans le delta du Niger, le sous-développement de Warri et de ses alentours est criant et entraîne des troubles ethniques. Qu’ils soient ijaws ou itsekeris, les chefs traditionnels de la ville s’accordent seulement pour affirmer qu’aucune paix ne sera possible tant que de réels pouvoirs ne seront pas dévolus aux minorités locales.
Les Ijaws et les Urohobos ne contrôlent aucune des trois municipalités de Warri et se disent traités en citoyens de seconde zone.
S’il existait encore une Afrique de carte postale, elle ne se trouve pas à Warri et dans ses environs. Cette région pétrolifère du delta réunit tous les maux du Nigeria : pauvreté, crasse, pollution, criminalité et troubles ethniques. Il y a quelques semaines, la tension est encore montée entre deux communautés, les Itsekeris et les Ijaws, causant près d’une vingtaine de morts, et la destruction complète de deux villages de pêcheurs situés dans une zone où la compagnie américaine Chevron venait de découvrir un gisement de pétrole. Les compensations liées à l’extraction de l’or noire exacerbent une rivalité ancienne mais qui n’a réellement explosé que l’an dernier au sujet de l’attribution d’un gouvernement local. La plupart des victimes étaient itsekeris, une minorité qui revendique la région de Warri comme sa mère patrie
Les Ijaws et les Urohobos, appartenant à des ethnies plus larges, ne contrôlent aucune des trois municipalités de Warri. Les Itsekeris avancent que les autres minorités ont bien assez de droits dans d’autres parties du sud du Nigeria et qu’eux-mêmes ne possèdent que Warri.
Malgré la richesse du sous-sol dont l’état fédéral et les compagnies pétrolières tirent de substantiels bénéfices, le sous-développement de Warri et de ses alentours est criant. Plusieurs villages ne connaissent pas l’électricité et les chefs  traditionnels préfèrent vivre en ville. Chief Edwin Clark, dirigeant ijaw, ancien ministre de l’Information, vit dans un motel où il reçoit en pyjama. Sa maison a été brûlé l’an dernier par des ressortissants itsekeris : la vengeance des jeunes ijaws fut implacable.
Depuis, les barrages de police et de l’armée se sont multipliés. Dans la peur de voir leur habitation rasée, les gens de Warri indiquent leur origine ethnique sur les murs, quitte à mentir. Enfin, pas tout à fait : les mariages intercommunautaires ont toujours été fréquents et les familles sont souvent mixtes. Les dirigeants eux-mêmes sont le fruit de ces mélanges. Mais ils tiennent à la règle patrilinéaire pour définir leur appartenance ethnique. Par exemple, le président d’une communauté itsekeri peut avoir une mère ijaw…
Les vêtements d’apparat se ressemblent beaucoup : et pourtant, chacun considère son peuple comme une entité homogène avec sa langue, ses traditions et ses mythes.
Fin 1996, le gouvernement fédéral a enfin attribué une municipalité aux ijaws, provoquant l’indignation des itsekeris. La possession d’un gouvernement local signifie des revenus et le droit de diriger sa propre police. Au bout de trois mois de pression, les Itsekeris ont obtenu que l’Etat fasse marche arrière. La crise de Warri a alors culminé avec des prises d’otage par des ijaws sur des sites de la compagnie Shell et des attaques en série sur les communautés itsekeris.
Dans un Nigeria composé de 250 ethnies occultées par les trois grands groupes ethniques que sont les Hausas-Fulanis au nord, les Yoroubas au sud-ouest et les Ibos au sud-est, la répartition des pouvoirs sera un des grands défis sur le chemin de l’administration civile qui devrait voir le jour le 29 Mai prochain après des élections libres et équitables. Dans son discours du 20 Juillet, « Abubakar n’a rien dit au sujet des minorités » regrette Chief Ayomike, dignitaire itsekeri féru d’histoire aux références constantes à un Nigeria précolonial où les ethnies formaient autant de nationalités et d’entités indépendantes.
Ayomike poursuit : « La démocratie est un paradis pour les idiots ; je ne pourrai jamais être le président du Nigeria pour la simple raison d’être issu d’un groupe minoritaire. Alors qu’on nous laisse au moins le droit de diriger chez nous ».

- Au Nigeria, l’exercice de la démocratie mettrait fin aux privilèges de l’aristocratie haoussa-foulani :

Nous trouvons rassemblés dans un vaste quadrilatère de plus de 100 millions de personnes trois grands éléments. D’abord le fragment le plus important du Sahel islamisé, cœur historique d’une région qui se prolonge jusqu’aux confins du Sénégal à l’ouest et au delà du lac Tchad à l’est et constitue la plaque sesible des rapports des mondes africain et arabe, au sud du Sahara. Ensuite le sud-est du Nigeria, l’ancien Biafra, domaines des actifs Ibos, presque entièrement christianisés, qui appartient, avec son pétrole, sa forêt déjà équatoriale et ses richesses peu exploitées, au même univers que le Cameroun, le Gabon, l’Angola…
Les rapports entre ces trois parties du pays sont déterminés par la descente de centre de gravité socio-économique vers le sud. Le pétrole, l’urbanisation, la domination des routes maritimes sur les routes continentales, la démographie, tout conspire à faire des Yoroubas et des Ibos les véritables piliers du Nigeria moderne.
Or, l’Angleterre coloniale leur a surimposé une autre structure politique, inspirée de sa pratique en Inde : elle a fait des grands royaumes musulmans haoussas-foulanis du nord sahélien le réceptacle de l’Etat moderne. C’est là qu’elle a recruté le gros de l’armée coloniale qui s’est couverte de gloire en Birmanie en 1944-1945, c’est parmi les familles royales des « Lamidos » des régions de Sokoto, Kaduna qu’elle a coopté la première classe politique du pays, faisant de ces « maharadjahs » noirs et islamisé ses successeurs légitimes.
Aujourd’hui, la classe politico-militaire haoussa-fulani du nord a toutes les peines du monde à faire respecter ses anciens privilèges. Les expériences démocratiques au Nigeria ont été malheureuses. Dès l’indépendance, le père ibo de la nation, Azikiwe, se cassait les dents sur le pluralisme ethnique du pays.
Après la sécession biafraise, une deuxième tentative démocratique permet l’élection du président Shagari, un Haoussa. Dans les années 70, avec l’euphorie du premier choc pétrolier, le Nigeria se voit déjà à la tête de la première démocratie semi-industrielle de l’Afrique. Mais il déchantera bientôt. Dans un climat de rentes décroissantes et de déceptions accentuées, le pays abandonnera son sort à une armée moins catastrophique qu'on aurait pu le craindre. Car l’armée, malgré une nette domination haoussa à l’origine, est suffisamment pluraliste sur le plan ethnique, avec un amiral yorouba, des généraux ibos réintégrés après la sécession, au moins un tiers de chrétiens catholiques et protestants dans ses rangs, dont auterfois Gowon, le vainqueur du Biafra.
Mais, si le pouvoir parlementaire corrompt, le pouvoir militaire, plus absolu, corrompt, conformément à l’adage, absolument. C’est la raison pour laquelle les peuples les plus dynamiques du pays, ibos chrétiens et yoroubas en majorité musulmans, entendent peser désormais sur les choix véritables en rendant le pouvoir à des régimes civils.
De nos jours : si l’armée a désormais assez de bon sens pour gérer en douceur le glissement du pouvoir d’abord vers le sud-ouest yorouba, ensuite vers un pouvoir civil plurirégional et laïque, elle aura rendu à toute l’Afrique le service le plus précieux. Rien de serait pire en effet qu’un éclatement du pays, qui laisserait un nord haoussa-foulani amer et désespéré devenir une sorte de Pakistan africain.

Le Nigeria envoie ses troupes rétablir la démocratie dans les autre pays ! ! Le Nigeria est miné par ses divisions ethniques et religieuses. Aujourd’hui, le nord musulman contrôle l’armée : il pourrait phagocyter le sud-est et exclure de la fédération le sud-ouest, dominé par les Yoroubas. On peut aussi redouter une résurgence de l’extrémisme musulman, susceptible de se répandre au delà des frontières du pays (près de la moitié des habitants sont musulmans).
L’économie du pays est en déroute. Le revenu par habitant est descendu de 1000 dollars en 1980 à 300 dollars aujourd’hui. Les 210 milliards de dollars que lui a rapporté son pétrole ces 20 dernières années sont une malédiction : les régimes militaires successifs les ont dilapidés en projets pharaoniques ou détournés vers des comptes bancaires à l’étranger. Autrefois florissant, le secteur agricole a été dévasté.
Pour autant, le Nigeria n’est pas un malade africain comme les autres : sa population est évaluée à 105 millions d’habitants, son industrie pétrolière exporte 2.2 millions de barils par jour et sa puissante armée peut faire des vagues. Le Nigeria compte donc aux yeux de l’Afrique et du monde.
Deuxième puissance économique subsaharienne après l’Afrique du Sud, il a accumulé une dette de 35 milliards de dollars qui cause bien du souci aux banques internationales. Les pétrodollars ont servi à doper le naira dont la vigueur était considéré comme un symbole de la virilité nationale. Les exportateurs d’huile de palme et de cacahuètes ont perdu leur compétitivité sur le marché international. Le « naira fort » a ainsi sonné le glas de l’agriculture, naguère pilier de l’économie nigériane. Ce pays, qui se targuait d’avoir des partis politiques dynamiques et la presse la plus libre d’Afrique Noire, s’est retrouvé soumis à des régimes militaires qui se sont acharnés à créer des partis civils à leur botte. Le système judiciaire a perdu son indépendance. Les écoles et les hôpitaux ont cessé de fonctionner. La dramatique dégradation de ces infrastructures fait aujourd’hui craindre un éclatement du pays : sans elles, le Nigeria n’a pas beaucoup de raisons de demeurer unifié. L’université d’Ibadan, autrefois un centre de rayonnement culturel, a même cessé de commander des livres. A l’image du pays, elle est désormais coupée du monde.
Si le nouveau patron du Nigeria veut redresser la situation déplorable dans laquelle se trouve le pays depuis l’accession à l’indépendance, il doit faire deux choses. Premièrement, il doit rétablir un semblant de légitimité politique, qui n’existe plus depuis que le précédent régime a annulé les élections de1993. Puis il doit renouer des relations avec la communauté internationale.
Le chemin du redressement économique est lui aussi semé d’embûches. Il doit obtenir un rééchelonnement de la dette, ce qui suppose de parvenir à un accord avec le FMI. Or, en 1993, cette institution a coupé les ponts avec le Nigeria au motif qu'à plusieurs reprises il avait failli à ses engagements. Sans accord avec le FMI, accord qui soumettrait le pays à un traitement économique de choc, l’avenir du Nigeria est particulièrement sombre. Le pays resterait coupé des sources internationales de capitaux et n’aurait pour survivre que les recettes de ses exportations de pétrole, qui représente 90% de ses revenus en devises. Et, avec le prix du brut actuellement autour de 12-14 dollars le baril, soit nettement en deçà des 17 dollars sur lesquels tablait le budget de cette année, la tâche serait presque impossible.

- La grogne au sein de l’armée :

La source de mécontentement la plus importante au sein de l’armée est le retard pris par l’application des nouveaux barèmes de salaires, pourtant mis en place il y a deux ans. Les retards sont très mal ressentis chez les jeunes officiers subalternes. Les services sociaux de l’armée sont dans un état déplorable. Des installations catastrophiques, un manque d’équipement médical, tel est aujourd’hui le lot de la troupe.
Dans le secteur médical, les centres médicaux militaires sont devenus de simples cliniques de consultation, où les soldats reçoivent des ordonnances et doivent se procurer les médicaments par eux-mêmes.
La plupart des officiers subalternes se plaignent également de la baisse de leur pouvoir d’achat, due à une chute du naira, elle-même entraînée par l’inflation. La situation des autres gradés n’est guère plus brillante, au point que certains doivent avoir recours à des activités illégales pour augmenter leurs maigres soldes (pillage de carburant…). Depuis l’avènement de la junte d’Abacha, l’armée s’est divisée en plusieurs factions à propos de la crise du 12 Juin 1993. Si certains pensent qu’il n’y aura pas de progrès significatif tant que la crise politique qui couve n’aura pas été résolue une bonne fois pour toutes, d’autres estiment que toute l’affaire du 12 Juin est finie. Du fait de ces divergences, nombre d’officiers ont perdu leur poste. Il se retrouvent désignés comme des officiers « NADECO » et sont, soit renvoyés, soit mis d’office à la retraite.
On a appris qu’une purge imminente devait se produire au sein de l’armée. Dans la ligne de mire, des officiers originaires du sud du pays, considéré comme un foyer d’opposition à la vélite d’Abacha à se succéder à lui-même.
Conséquence du climat politique délétère, beaucoup d’officiers sortent aujourd’hui en vêtements civils, qu’ils tiennent toujours à portée de main dans leurs bureaux, histoire d’ôter leur uniforme si la situation volatile risque d’exploser.
L’inquiétude des militaires est rendue par la peur des complots extérieurs : ils prennent notamment très au sérieux l’installation à Cotonou, au Bénin voisin, d’une base militaire américaine.

- Les mécanismes de la corruption pétrolière :

La corruption concerne avant tout l’industrie pétrolière, principale ressource du pays. Abacha avait réussi à créer une pénurie pétrolière au Nigeria, alors que le pays est un important producteur de pétrole (rapporte 10 milliards de dollars par an).
Le contrôle du secteur pétrolier se fait par l’intermédiaire du Ministre des Ressources Pétrolières, Dan Etete, et du PDG de Petroleum Marketing Corporation (PPMC), la compagnie qui commercialise le pétrole de la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC). Etete a utilisé ses pouvoirs ministériels pour entraver le fonctionnement des raffineries de la NNPC, qui furent fermées sur ordre d’Abacha sous prétexte qu’elles étaient mal gérées.  Les 4 sites étaient pourtant en mesure de satisfaire la demande intérieure. L’arrêt de la production a crée une pénurie, qui a permis à Abacha et à sa clique de toucher d’importantes commissions sur les importations. De source pétrolière, une seule cargaison de 30 000 tonnes pouvait ainsi rapporter 600 000 dollars de commission ! !
Abacha et Etete avaient acheté une raffinerie au Brésil à laquelle une grande partie de la production de la NNPC était destinée. Abacha réduisait au maximum les marges bénéficiaires de la compagnie nationale, en lui laissant moins de la moitié de ce dont elle avait besoin pour assurer sa bonne marche. L’essentiel des revenus du dictateur provenait de 5 maisons de négoce en produits pétroliers, fondées peu après qu’il eut succédé à Babangida, en 1993. Il prélevait personnellement des bénéfices de l’une et partageait ceux des trois autres, qui sont sous la coupe de l’homme d’affaire libanais Chagoury. Babangida se réservait les profits de la cinquième.
En 1994-1995, ces sociétés ont importé 4.4 millions de tonnes de pétrole raffiné : Abacha se serait arrogé plus de 90% des commissions correspondantes. Une grande partie de ce carburant était de faible qualité, nuisait à la santé et endommageait les moteurs des voitures. Mais Chagoury faisait payer au prix fort ce produit aux Nigérians. Il se faisait également payer jusqu’à 6% de plus que la quantité livrée : ces transactions rapportaient 900 000 dollar pour chaque pétrolier déchargé, dont 90% revenait à Abacha.
La junte a toujours la main haute sur les contrats d’extraction. La production de 1.2 millions de barils par jour est redistribuée en lots de 20 000 barils. Les sociétés les plus privilégiés voient la moitié de leur production protégée par des contrats à long terme. Les autres doivent payer des commissions. Le pillage des ressources pétrolières du Nigeria se fait aussi par le biais d’une escroquerie à l’assurance. La Nigerian Assurance Organisation a reçu 45.5 millions de dollars en 1995 pour assurer la NNPC. Un an plus tard, cette dernière a souscrit un contrat de 22.5 millions de dollars auprès d’une compagnie britannique. On estime à 114 millions de dollars le montant des prime indûment versées entre 1992 et 1995, qui sont tombées dans l’escarcelle de fonctionnaires du ministère des Finances.
Une corruption d’une telle ampleur revient à blanchir environ 10 millions de dollars tous les 15 jours. Les fonds sont transportés à travers le pays dans l’avion privé de Chagoury. Les dollars servent à acheter des nairas au marché noir. Puis on rachète des dollars au prix officiel. Les gains du blanchiment s’élèverait à 400%, ce qui représente toutes les 2 semaines 30 millions de dollars supplémentaires dans la poche des chefs de la junte. Aabacha avait obligé la Banque central à modifier ses règlements, afin de lui permettre de transférer plus facilement ces liquidités à l’étranger.
La corruption était une affaire de famille chez les Abacha : le plus âgé de ses fils encore vivants, Muhammad, contrôle des compagnies pétrolières et des entreprises de BTP ! ! Sa fille a servi d’intermédiaire auprès des sociétés désireuses d’entrer dans les bonnes grâces d’Abacha.

- Les femmes d’Abiola étaient actives en politique :

Il faut savoir qu’Abiola avait environ 70 maîtresses et 5 femmes officielles. Kudirat Abiola est l’une d’entre elles : son action politique a marqué l’opposition à la junte. Sa popularité faisait d’elle la « first lady des masses nigérianes ». Infatigable dénonciatrice des persécutions du régime, elle fut assassinée par balle dans une rue de Lagos en Juin 1996. La nature politique de ce crime paraît évidente.
Aujourd’hui, la division de trois des quatre femmes officielles d’Abiola en trois groupes politiques distincts nuit à leur objectif commun, libérer leur mari. Le groupe modéré, mené par Abedisi Abiola, la première femme en ancienneté, prône une opposition prudente au régime militaire. Le groupe dit réactionnaire, qui gravite autour de Titilayo Abiola, la 4ème femme, a opéré un rapprochement spectaculaire avec Abacha dans les dernières semaines qui ont précédé sa mort. Cette dernière femme avait avancé l’idée d’un tandem politique entre Abacha et Abiola. Ce qui a provoqué la colère de Dupe Abiola, militante de la branche radicale du clan Abiola. Elle a toujours exigé un strict retour aux résultats des élections de 1993.
Les rivalités entre les femmes d’Abiola sont loin d’être anecdotiques. Elles recouvrent les profondes divisions de l’opposition démocratique face à la personnalité d’Abiola et à la transition démocratique.  L’appartenance d’Abiola à une ethnie du sud (Yorouba) fait craindre une éventuelle revanche du sud sur le nord.

- Le Nigeria fait trembler l’Afrique de l’Ouest (et les autres pays ! ) :

L’incertitude qui règne au Nigeria inquiète les pays voisins. Aucun pays africain n’est, autant que le Nigeria, impliqué dans les dispositifs de sécurité de la région. Certes, l’Afrique du sud et l’Egypte ont des armées plus puissantes. Certes, l’Afrique du sud est plus industrialisée, et de petits pays comme la Libye et le Gabon disposent d’un revenu par habitant plus élevé. Mais la santé économique du Nigeria, plus que celle de tout autre pays africain, revêt pour ses voisins une importance capitale.
Fort de ses richesse pétrolières, ce pays peut entraîner ses voisins dans la débâcle économique, puis les remettre à flot une fois la prospérité revenue. De plus, en tant que 7ème producteur mondial de pétrole et plus grand partenaire économique des USA sur le continent, c’est peut être le seul pays d’Afrique dont la soudaine disparition de la carte aurait des répercussions durables sur les marchés internationaux.
On se souvient de l’intervention musclée du Nigeria en Sierra Leone : l’ordre a été rétabli grâce au Nigeria. Le Nigeria a donc une influence prépondérante en Afrique de l’ouest : le président du Sierra Leone a déclaré : « Le Nigeria n’a aucune raison d’infléchir sa politique étrangère . L’Afrique est au centre de la politique nigériane, et il en sera toujours ainsi ».
Les nombreux éloges exprimés, après sa mort, sur le général Abacha, n’ont pas seulement été motivés par la gratitude pour le rôle qu’a joué le Nigeria dans la sécurité régionale. Avec la disparition d’Abacha, les autres leaders régionaux redoutent par dessus tout la désintégration du Nigeria. Un soulèvement contre les militaires, un regain des tensions régionales et le réveil des haines ethniques sont en effet toujours possibles.
Notons que la France compte de nombreuses entreprises prestigieuses au Nigeria : Elf, Michelin, Bouygues, Peugeot… A eux seuls, les échanges commerciaux franco-nigérians dépassent les 6 milliards de francs par an. La stabilité politique de ce géant africain représente une importance stratégique pour Oaris, lié par des accords de défense avec plusieurs pays voisins. Ces enjeux expliquent les fabuleux efforts récemment déployés par la France pour maintenir coûte que coûte le contact avec Lagos.

- En Août, détente entre le Cameroun et le Nigeria :

Premier signe de détente : déplacement à Abuja d’une délégation conduite par le président de l’Assemblée Nationale Djibril qui est venu pour présenter ses condoléances au nouveau président nigérian Abubakar.
Second signe : la discrète visite d’un petit groupes de chefs traditionnels peuls du nord-Cameroun  auprès de l’émir de Kano, à l’occasion du 40ème jour du décès de Sani Abacha.
Au lendemain de la mort d’Abacha, le 8 Juin, sans que les opinions concernées ne le sachent, on a frôlé la catastrophe : l’armée nigériane a brusquement renforcé ses troupes sur zone, en position offensive, avant de les retirer. On sait aujourd’hui que l’état major s’attendait à ce que l’armée camerounaise profite de ce vide politique pour reconquérir la totalité de la péninsule.
Une démilitarisation de la zone de Bakassi et un échange de prisonniers pourraient venir couronner une série de tractations secrètes. Ce dernier point n’est pas le moins délicat : si les Camerounais ont ouvert à la Croix-Rouge internationale les grilles du camp de Yaoundé, où sont détenus 123 militaires nigérians, il n’en va pas de même de leurs frères ennemis. Selon des sources diplomatiques, sur les quelque 200 prisonniers de guerre camerounais, un peu moins de la moitié seraient enfermés à Enugu, le sort des autres étant inconnu.
Yaoundé attend enfin d’être rassuré sur l’arrêt du soutien accordé par certaines autorités locales nigérianes au petit groupe des indépendantistes anglophones de la province frontalière du Nord-Ouest.
L’opacité et la dilution du pouvoir militaire nigérian qui a toujours laissé une grande marge de manœuvre aux commandants de région, poussent donc les dirigeants camerounais à la prudence.

- Le général Abubakar abat ses cartes :

Milieu Août, on apprenait que Moshood Abiola aurait déclaré à Koffi Annan lors d’un interview dans sa cellule qu’il était prêt à troquer son éventuelle libération contre le renoncement à son mandat présidentiel. Ces déclarations avaient jeté l’opposition nigériane et les organisations des droits de l’Homme dans un véritable désarroi. En effet, l’éventualité d’un tel renoncement aurait signifié l’effondrement de la stratégie arrêté jusqu’ici par l’opposition. Selon cette stratégie, Abiola devait former un gouvernement d’union nationale et convoquer la tenue d’une Conférence nationale souveraine qui aurait eu pour mission de trouver des solutions à la crise politique qui mine le Nigeria.
Dans une lettre envoyée à l’avocat des organisations de défense des droits de l’homme, Gani Fawehinmi, et récemment rendue publique par la famille, Abiola avait opposé un démenti catégorique aux allégations de Koffi Annan : « Je n’ai jamais renoncé à mon mandat présidentiel obtenu lors de l’élection de Juin 1993 ». La publication de cette lettre a suscité un tollé général au sein de l’opposition nigériane. Cette dernière n’a pas hésité à accuser Koffi Annan et certaines puissances occidentales d’agir en complicité avec le nouvel homme fort du pays, le général Abubakar, afin « d’établir une paix armée et une démocratie téléguidée et tronquée ».
L’opposition est persuadée que la disparition tragique d’Abiola n’a pas rendu caduc son programme politique qu’elle considère comme la meilleure solution pour le Nigeria. Au terme d’une réunion extraordinaire à huit clos, la direction du JACON a solennellement déclaré qu’elle ne participerait pas au programme de transition vers la démocratie initiée par Abubakar. Elle préconise l’arrêt définitif du régime militaire dès le 1er Octobre 1998, date anniversaire de l’indépendance du Nigeria, et exige la mise sur pied d’un gouvernement civil à base collégiale, lequel aura la charge d’organiser une Conférence nationale  souveraine.
Au sein du Provisional Ruling Council (Conseil Dirigeant Provisoire), la plus haute instance du Nigeria, des débats houleux ont opposé deux tendances à propos du choix de la meilleure des deux seules options possibles pour sortir de la crise. La première option, défendue par l’aile dure et conservatrice de l’armée, est celle qui prévoit la prolongation d’au moins un an du programme de transition vers la démocratie. Les défenseurs de cette thèse la justifie en arguant qu’il faudrait un délai raisonnable pour réorganiser les organes électoraux, dont une partie a été dissoute par le nouveau régime et pour permettre l’émergence de nouveaux partis politiques d’opposition se réclamant des idéaux défendus par Abiola.
La seconde option est très proche de celle du collectif des rassemblements d’opposition (JACON et NADECO), qui propose la formation d’un gouvernement d’union nationale composé uniquement de civils et une Conférence nationale à la Béninoise avant l’organisation de toute élection. Pour l’aile modérée qui appuie cette thèse, un tel scénario pourrait permettre à l’armée de se retirer de la scène politique et de réhabiliter son image quelque peu ternie.
La veille de l’allocution de d’Abubakar, les deux alliés indéfectibles du nouveau régime, Babangida et Obasanjo, étaient montés au créneau pour préconiser, entre autres, la dissolution des 5 partis politiques proches des militaires, devenus encombrants, la recomposition de la Commission électorale et le prolongement de 9 mois au moins du gouvernement d’Abubakar. Les militaires remettront en Mai 1999 le pouvoir à un gouvernement civil et démocratiquement élu.
Les premières réactions des milieux diplomatiques sont plutôt favorables. L’invitation aux Nations Unies et au Commonwealth à participer en qualité d’observateurs aux futures élections s’est révélée stratégiquement payante pour Abubakar, car une partie de la communauté internationale souhaite la levée immédiate des sanctions imposées au Nigeria au lendemain de l’annulation de la présidentielle de Juin 1993.
Les puissances occidentales espèrent persuader le général Abubakar de procéder à des réformes économiques, à savoir : privatisation des entreprises d’état, abolition des deux systèmes parallèles de change et concessions supplémentaires en matière d’exploitation et d’exploration des vastes ressources pétrolières.
Le grand public nigérian, habitué au non-respect des engagements pris par les militaires, est plutôt septique quant à la sincérité de ceux-ci.
Comme il fallait s’y attendre, le JACON et le NADECO sont déçus par le refus d’Abubakar d’accepter la formation d’un gouvernement d’unité nationale composé uniquement de civils et la mise sur pied de la Conférence nationale souveraine. Des observateurs avertis craignent le déclenchement d’une épreuve de force entre l’opposition et les généraux au pouvoir. Il n’est pas exclu que la même opposition boycotte les nouvelles échéances électorales dans la mesure où, à ses yeux, la priorité immédiate n’est pas l’organisation des élections mais plutôt la restructuration de la Fédération nigériane sur une base d’égalité entre les ethnies, ainsi que la fin du rôle prépondérant de l’armée, potentiel fossoyeur d’un régime démocratique qui sortirait de ces élections.
Le général Abbakar a aussi déclaré au secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) que le Nigeria préférait l’utilisation de façon exhaustive des négociations pour résoudre la crise politique ébranlant la Guinée-Bissau. Il n’a toutefois pas exclu comme dernier recours le déploiement dans ce pays de la Force Ouest-Africaine de maintien de la paix (ECOMOG), dont le gros des troupes est composé du contingent nigérian. C’est un changement de politique étrangère important par rapport à Abacha.
Trois facteurs sont aussi à l’origine de ce changement provisoire de cap : d’abord, la crise interne  constitue la principale préoccupation du nouveau régime dont la légitimité est contestée par l’opposition ; Secundo, le financement par le Nigeria de sa présence militaire en Sierra-Leone et au Liberia grâce à ses pétrodollars ne l’encourage pas à s’aventurer dans le bourbier bissauguinéen. Enfin, le Nigeria estime qu’il est temps que d’autres pays de la sous-région apportent leur quote-part au bon fonctionnement de l’ECOMOG.

- Le retour des exilés :

Le temps des exilés est révolu. Mais à l'étranger, ils ont joué un rôle qui pourrait leur servir dans la politique actuelle. Ceux qui ont fait campagne contre le régime d'Abacha peuvent dire sans exagérer aux électeurs qu'ils ont contribué à la nouvelle démocratie, dont on peut maintenant être sur qu’elle commencera comme prévu l'année prochaine.
Rien ne pouvait mieux marquer l'ouverture amorcée par le général Abubakar que le retour de Wole Soyinka au pays Car le dramaturge et lauréat Nobel, fondateur du National Liberation Council of Nigeria (Nalicon) et de l'United Democratic Front of Nigeria (UDFN), a incarné pendant quatre ans, sous la dictature de Sani Abacha, l'opposition en exil.
Dès la mort d'Abacha en juin, le général Abubakar a commencé à assouplir le régime. Mais malgré des mesures comme la libération de plusieurs prisonniers politiques, la levée d'entraves aux médias et aux syndicats, l'annonce d'un nouveau calendrier électoral, la méfiance ne s'est pas dissipée chez les opposants à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Abubakar n'avait-il pas été le bras droit d'Abacha pendant cinq ans?
La mort tragique de M.K.O. Abiola en juillet a soulevé de graves soupçons et de vives protestations. Elle paraît pourtant avoir encouragé le régime militaire à annoncer son programme de transition démocratique. Mais même en septembre, Soyinka disait qu'il ne fallait pas être trop optimiste à propos d'Abdulsalam Abubakar. Pourtant, vers la fin septembre, le général Abubakar s'est entretenu avec l'homme de lettre à New York. Ce dernier s'est dit prêt à regagner son pays, en réponse à l'appel lancé vers tous les exilés par le successeur d'Abacha.
La police nigériane a annoncé la levée des inculpations de "trahison" dont Soyinka était l'objet depuis 1997, avec quatorze autres dont le général Alani Akinrinade, ancien chef d'état-major et ministre, et l'ancien ministre Anthony Enahoro, exilés comme lui en Amérique du nord. Rappelons que ces inculpations firent suite à une série d'attentats à la bombe, notamment à Lagos, et qu'elles semblaient très suspectes à l'opinion, quoique Soyinka lui-même ne condamnait pas nettement ces attentats.
D'autres  exilés ont pris le chemin de retour avant Soyinka. Tous les exilés politiques ont eu deux raisons urgentes de rentrer, ne serait-ce que pour une visite. D'abord parce qu'avec la formation de douzaines de partis politiques, la lutte pour le pouvoir a bel et bien commencé; ceux qui restaient à l'étranger risquaient d'être laissés pour compte.
Ensuite, le recensement électoral a été organisé au pays seulement. Il était impossible de s'inscrire sur la nouvelle liste électorale aux ambassades ou aux hauts-commissariats nigérians à l'étranger, sans doute pour des raisons logistiques, sachant qu'en Grande-Bretagne il y a plus de 100 000 nigérians. Mais sans doute les autorités l'ont-elles aussi souhaité ceux qui voulaient tenter leur chance dans la nouvelle bataille politique ont dû rentrer inscrire leurs noms sur la liste électorale avant que le recensement soit terminé. Or sa clôture, après quelques prolongations, devait avoir lieu le 19 octobre.
La fin des cinq partis bidons :
Les exilés politiques n'ont pas obtenu tout ce qu'ils voulaient de la part du nouveau régime, comme l'abrogation de quelques décrets dictatoriaux. Mais ils ont reconnu que les choses avaient vraiment changé depuis quelques mois. L'ère des cinq partis-bidon créés par le régime du général Abacha est terminé : ils avaient tous désigné ce dernier comme candidat unique à l'élection présidentielle.
En ce temps-là, la coalition démocratique Nadeco faisait campagne pour le retour à la démocratie. Elle n'était pas interdite et pouvait organiser des réunions. Car, même sous  Abacha, la répression avait ses bornes. Mais les opposants ont quand même cru bon de poursuivre la lutte diplomatique contre le régime militaire. Avec l'UFN de Soyinka, elle était à la tête de l'opposition exilée. Elles ont connu des querelles internes typiques des exilés politiques du monde entier.
Les exilés politiques ont été déçus par les sanctions que les Occidentaux infligeaient au régime militaire, et leur reprochaient de préférer le pétrole à la démocratie. Les sanctions de d’union européenne et du Commonwealth
ont été bien modestes, et même les Etats-Unis - pourtant alliés principaux des démocrates nigérians - n'auraient pas accepté facilement les sanctions pétrolières proposées.
Mais par leur lobbying et leur publicité, ils ont contribué à l'isolement du régime militaire. Ils ont alimenté sans cesse l'hostilité du monde envers Abacha, et elle explique largement la rapidité du "glassnost' d'Abubakar. Désormais, on accorde de l'importance à la Nadeco ainsi qu'à l'ex-sénateur Abraham Adesanya qui la dirige depuis le décès l'année dernière de l'ex-gouverneur Michael Ajasin. Aujourd'hui, le rôle de la Nadeco est révolu, et à plus forte raison celui de sa section étrangère. Cinq dirigeants de Nadeco Abroad à l'étranger sont rentrés ensemble au Nigeria le 7 octobre, y compris le général de brigade aérienne Dan Suleiman, vice-président de Nadeco Abroad exilé à Londres, et John Odigie-Oyegun, ancien gouverneur de l'Etat d'Edo. On peut croire que chacun de ces dirigeants cherchera désormais sa propre fortune dans l'un des partis politiques qui s'organisent rapidement.
Le 13 Octobre, une foule énorme a accueilli Wole Soyinka à l'aéroport de Lagos. "c'est merveilleux d'être chez Soi", a-t-il déclaré avant d'aller faire la visite obligatoire des exilés rentrant au pays le domicile de feu Moshood Abiola. Quand il s'est recueilli devant les tombeaux d'Abiola et de sa femme Kudirat, la foule a crié « vive Radio Kudirat ». C'était le nom donné à une radio clandestine créée au temps de la lutte anti-Abacha, en l'honneur de l'épouse de l'opposant assassinée le 4 juin 1996 à Lagos. Elle fut fondée par Wole Soyinka lui-même - elle s'appelait alors Radio Democrat International Jusqu'alors elle a continué ses émissions à partir d'un émetteur situé sans doute en Europe, en Amérique du Nord ou en Mrique du Sud. Que va devenir cette radio ?

Déjà, les sanctions dessertes par le Commonwealth sont en train d'être supprimées, suite à une décision d'un comité spécial réuni à Londres, qui a entendu le ministre des Affaires étrangères nigérian. Mais la suspension du Nigeria du Commonwealth continuera jusqu'à la fin de la transition démocratique.
Il semblerait qu'on n'écoute plus les Nigérians qui veulent continuer à faire campagne en exil contre un régime militaire qui n'est pas encore parti. Wole Sohinka lui-même   exprime   toujours   quelques méfiance; on dit qu'il craint d'être assassiné. Il est possible en effet que des non repentis de l'appareil sécuritaire d'Abacha pourraient avoir une telle idée. Mais Soyinka a toujours aimé y aller fort. Dans la tradition de Zola, il se veut l'homme de lettres, la conscience de la nation, le prophète. Il est peu probable que Soyinka, qui conserve d'ailleurs sa chaire d'université à Emory (Georgia) aux EtatsUnis, accepte un poste politique avec des compromis politiques qui lui sont étrangers. Il continuera plus vraisemblablement à garder son rôle critique, comme il l'a fait le lendemain de son retour, dans un long discours à l'université de Lagos. Ce prophète qui prêche dans le désert a appelé à une "conférence nationale" sur l'avenir du Nigeria. Quelques autres ont soutenu cette idée -qui semble provenir des conférences tenues dans plusieurs Etats africains francophones. Mais on ne les écoutera sûrement pas. Le programme de transition annoncé, qui comprend des élections au niveau fédéral et national, suffira bien, à condition qu'il respecte le peuple nigérian y compris les Yoroubas, qui se sont sentis les plus lésés par le régime militaire voleur de la victoire de leur héros Abiola en 1993.
Mais aujourd'hui, on songe sérieusement à trouver un président civil acceptable au Nord comme au Sud - comme Abiola aurait pu l'être. L'idée d'une candidature du général Olusegun Obasanjo, libéré par Abubakar après trois ans d'emprisonnement, est la plus répandue. Chef d'un précédent régime militaire entre 1976 et 1979, Obasanjo, yorouba de la ville historique d'Abeokuta, d'où vien-Inent Abiola et Soyinka, était alors bien accepté par ses camarades de l'armée nordiste. Beaucoup voient en lui un président unificateur pour l'avenir.

- Gros plan sur Obasanjo :

Récemment libéré des geôles de Sani Abacha, Olusegun Obasanjo, 61 ans, a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de février prochain. jouissant d'une bonne image dans l'opinion, l'ancien général réussira-t'il le pari de revenir aux affaires par les urnes, vingt ans âpres sa première présidence?
« Can he be president » ?  Très en vogue au moment de l'élection de juin 1993(dont chief Abiola fut le vainqueur présumé), cette phrase revient sur les lèvres des observateurs nigérians. Elle vise Olusegun Obasanjo qui a fait part le 3 novembre de son intention de se présenter à l'élection du 27 février, un scrutin très attendu qui doit enfin placer le géant de l'Afrique noire sur les voies de la démocratie. Depuis que lepouvoir du général Abdusalami Abubakar à travers l'Inec (commission   électorale nationale indépendante) a autorisé neuf partis, Obasanjo a reçu le soutien massif du Pdp, le parti démocratique du peuple qui l'a pris sous son parapluie en vue de la course électorale. A sa sortie de prison le 15juin 1998, l'ex-président, marqué, voulait pourtant se tenir loin de la politique.
Il ne souhaitait pas créer de parti. « Il n'en est pas question. En revanche, je serai à la disposition de ceux qui voudront solliciter mon avis ou mes recommandations. Qu'ils soient nigérians, africains ou autres, ils seront les bienvenus. Je suis à la disposition de ceux qui pensent que je peux être utile pour résoudre leurs problèmes». Aussi ne semblait-il pas intéressé de nouveau par la magistrature suprême. «J'ai été déjà chef de l'Etat. Je n 'ai aucune envie de le redevenir. J'ai connu le pouvoir et les honneurs, ça me suffit. Je n 'en aurai pas plus que par le passé. Place aux autres. Dieu merci, le Nigéria ne manque ni d'hommes ni de femmes compétents et intègres. Il faut leur donner la possibilité de faire leurs preuves. Je suis sur que le pays s'en portera mieux ». Dans cet état d'esprit, Olusegun Obasanjo s'était promis un retour dans sa ferme  d'Otta  afin  de retrouver une vie agricole paisible et se consacrer a l'élevage de ses volatiles. Il ne sera pas resté longtemps fidèle à ses résolutions. Ses voyages à l'étranger, ses nombreuses audiences au Nigeria l'ont comme convaincu du contraire. L'ex-général-président est désormais candidat. Quatre mois à l'avance, Obasanjo s'est placé au starting-block et attend de nouveau son heure. De son passage à la tête de l'Etat entre 1976 et 79, il a laissé à ses compatriotes, le souvenir de n'avoir pas voulu s'accrocher. Il est vrai, l'image d'avoir été le premier militaire à rendre le pouvoir aux civils colle à ce yoruba originaire du sud-ouest. On se souvient, c'est en février 1976 qu'il succède au remuant général Murtala Mohamed assassiné lors d'un coup de force spectaculaire un vendredi 13. Réputé invincible aux balles, Murtala éphémère chef d’état militaire qui avait déposé Yakubu Gowon, se rendait ce jour-là à la mosquée, débarrassé de ses amulettes. Le vendredi étant un jour saint. Ses tueurs avaient choisi ce moment précis pour lui tendre une embuscade, persuadés de sa vulnérabilité. Pour eux, le roi était nu. Et d'après les croyances magiques locales, Murtala était insaisissable les autres jours ouvrables? Malgré sa mort, le pouvoir ne profite pas à ses assassins. C'est Obasanjo, chef d'Etat-major du moment qui reprend les destinés du pays. Pendant trois ans, ce dernier s'emploie à redresser le Nigéria à sa façon. Les élections qu'il organise consacrent Shehu Shagari, un civil haoussa, président. Obasanjo entre dans l'histoire pour avoir accompli cette prouesse. Au fil du temps, il acquiert le profil d'un sage très écouté, se mêle à peine de politique. Plus tard, les extravagances de la brute Sani Abacha le feront sortir de sa réserve. D'ailleurs, celui-ci ne sourcillera pas une seconde pour le coffrer> au plus fort de ses frasques, en faisant de lui un martyr. La disparition inattendue et tragique du milliardaire yoruba Moshood Abiola a ramené Obasanjo au premier plan. La communauté yoruba à la recherche d'une personnalité de remplacement a trouvé en lui un recours. Sa candidature vient combler le vide. Et dans une certaine mesure, Obasanjo inspire aussi confiance à l'oligarchie politico-militaire du nord qui gouverne depuis fort longtemps le pays. En effet, l'homme dispose encore de solides appuis dans « l'establishment » en treillis. Il peut compter sur le soutien des puissants milieux d'affaires du pays qui lui vouent une certaine sympathie. Pour « les gens du nord » qui contrôlent le pouvoir, il apparait comme « un yoruba avec lequel on peut travailler sans crainte». Selon les observateurs, la candidature d'Obasanjo s'inscrit dans la logique du «power shift» à savoir, la volonté de transférer prochainement le pouvoir, par voie électorale, à un leader de la communauté yoruba, excédée d'être tenue loin de la direction du  pays.  Un  courant  de  pensée consensuelle se dégage dans cette direction. Et les lobbies militaro-financiers haoussa et peul semblent s'y faire progressivement. Personnalité morale reconnue, Olusegun Obasanjo a la cote à l'échelle internationale. Cependant  pour  l'heure,  sa candidature ne fait pas l'unanimité dans le pays.
Même chez les yoruba, elle pose problème. Les plus hostiles soupçonnent même Obasanjo d'être le pion acceptable de l'armée, son ancienne institution d'appartenance à laquelle il a rendu de nombreux services à travers une loi d'amnistie. D'aucuns ne lui pardonnent pas d'avoir fait, il y a 20 ans, le jeu de l'armée en faisant élir, par cuisine électorale, Shehu Shagari au détriment du célèbre chief Obafemi Awolowo. On rappelle ici et là à ce candidat qu'il n'est pas si vierge? «On aurait préféré un homme neuf n'ayant pas à appartenu à la « gente » kaki pour récolter le power shift, clament les puristes. Des bagarres procédurières ont déjà éclaté autour du nom d'Obasanjo. Ses adversaires les plus virulents
insistent qu'on lui applique des lois édictées sous Sani Abacha, dont l'une voudrait que toute personne ayant été condamnée pour tentative de putsch soit par la suite frappée d'une irrecevabilité de candidature. Ce qui serait son cas, si l'on prend
les geôles du sinistre Abacha qui l'avait fait condamner à la prison à vie. Quelques voix discordantes aussi s'élèvent du Pdp le parti d'Obasanjo pour réclamer des primaires. Elle dénoncent à mot couvert un parachutage. Mais aucunes ne font le poids devant ce présidentiable de choix. A l'extérieur, d'autres concurrents se multiplient face à lui pour une partie qui ne sera pas simple. Toutefois, dans cette atmosphère de compétition, Abdusalami Abubakar départagera tout le monde. Loin des polémiques, résolu à passer la main en mai, le général Abubakar poursuit son programme de démocratisation. A la libération d'Obasanjo, il avait reçu ce dernier et avait mis un avion à sa disposition pour un voyage à l'étranger; l'appareil n'avait pu décoller en raison d'une pénurie de carburant chez le 7ème producteur de pétrole du monde?
Obasanjo avait vu dans ce raté un concentré des problèmes nigérians et leurs paradoxes qu'il souhaite corriger, une fois installé à Abuja en cas d'élection . Un ex-président se fait une haute opinion du général Abubakar qu'il croit «sincère » dans sa volonté de réforme : «le général Abubakar m'a semblé un homme pressé de réunir les conditions d'une démocratie solide et durable, avant de se retirer». Ce point de vue est par ailleurs partagé par les chefs d'Etat et de gouvernement d'Afrique et de France qui de leur réunion Parisienne ont encouragé l'actuel homme fort d'Abuja, lequel «dans un contexte difficile a d'ores et déjà pris des initiatives hardies permettant d'engager pleinement son pays sur la voie de la démocratie, de l’avènement de l'état de droit, et de la réconciliation» Pour finir, le sommet de Paris a salué ses « premières décisions prises pour garantir des élections libres et démocratiques, la stabilité des institutions et la paix civiles».

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997
Afrique-Asie
Jeune Afrique Economie
Jeune Afrique
Africa International


 
 
 
 

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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier