
Synthèse de divers articles parus dans la presse internationale sur le Nigeria
- Indignation populaire contre MOBIL :
On apprenait qu’à Qua Iboe
(sud du Nigeria), une alerte à la pollution avait été
déclenché en Mars 1998. Un grand déversement de pétrole
dans l’océan Atlantique s’est produit. D’après le directeur
technique du terminal pétrolier de la MOBIL, deux oléoducs
se sont rompus. Ces oléoducs relient 14 plates-formes off shore
et transportent du gaz naturel et du pétrole brut jusqu’au terminal
pétrolier de Qua Iboe. 40 000 barils d’or noir se sont déversés
dans l’Atlantique.
Dans l’histoire récente de
l’exploitation pétrolière au Nigeria, on n’a jamais assisté
à une pareille catastrophe naturelle. Selon des source pétrolières,
la marée noire émanant de cette fuite s’est répandue
sur environ 200 Km au large de l’état de Akwa Ibom. La marée
noire se serait répandue le long de l’Atlantique jusqu’aux eaux
territoriales du Cameroun et de la Guinée équatoriale.
Cet incident n’a pas laissé
indifférents les membres des deux communautés iboe et eket.
Frappés de plein fouet par le chômage, la pauvreté
et la pollution, les jeunes gens, soutenus par les femmes, sont descendus
dans la rue, contre ce qu’ils appellent 27 ans de misère provoquée
par la présence de Mobil dans leur contrée. Les manifestations
ont pris une ampleur plus importante lors de la visite de l’administrateur
militaire de l’état de Akwa Ibom, le colonel Joseph Adensi.
Aux accusations de discrimination
et d’exclusion en matière d’embauche portés par les manifestants
contre Mobil, Joseph Adensi a rétorqué : « Vous ne
pouvez pas être embauchés ici car vous êtes illettrés
». Cette déclaration a mis le feu aux poudres d’autant plus
qu’à quelques mètres où se tenait le discours d’Adensi,
on trouve des maisons dont les enfants sont médecins, ingénieurs
ou professeurs titulaires à l’université ! !
Un spécialiste en ingénierie
pétrolière déclare : « Nous avons insisté
pour que Mobil donne du travail à nos diplômés universitaires
mais elle ne s’intéresse qu’à nos fils et filles pour en
faire des servantes, des cuisinières ou des gardiens ».
Certains observateurs nigérians
ont constaté un certain retard économique dans cette région
: alors que le quartier résidentiel des cadres africains et européens
ressemble à la ville coloniale d’antan, les autochtones de cette
contrée qui regorge de pétrole n’ont pas accès à
l’eau potable, à l’électricité, à des soins
médicaux décents ni aux routes goudronnées ! !
Le paiement de dommages et intérêts
à la suite de ce déversement de pétrole pourrait envenimer
davantage les relations déjà tendues entre les communautés
locales et Mobil. D’après une étude de la Banque Mondiale,
le barème des dommages et intérêts établi par
Mobil pour indemniser ceux qui ont été touché par
un déversement de pétrole est 50 fois inférieur à
celui pratiqué dans d’autres régions de la planète
! !
Certaines associations ont déjà
demandé plus de 1 millions de francs français de dommages
et intérêts.
- Un activiste incarcérée et malade :
Le Dr Beko Ransome-Kuti, frère
de Fela, a été transporté en Mars dans un hôpital.
Sous escorte militaire rapprochée, on l’a transporté de la
prison de Kaduna (principale ville administrative du nord) à l’hôpital
pour raison de santé .
Cet homme purge actuellement une
peine de 15 ans de prison pour recel d’informations relatives au coup d’état
avorté de Mars 1995, coup d’état auquel aurait pris part
le général Obasanjo, ancien chef de l’état, et son
numéro 2 d’alors, feu le général Shehu Musa Yar’Adua.
Mallam Uba Sani, coordinateur de
la branche septentrionale de Campagne pour la démocratie, fustige
l’attitude des autorités militaires à l’égard de l’opposition
: « Le gouvernement a promis que les prisonniers d’opinion seraient
mis en liberté mais jusqu’ici, aucun d’entre eux n’a été
relâché. Nous déplorons aussi l’arrestation des militants
humanitaires et des proches de certains détenus politiques. L’actuelle
position du gouvernement a sérieusement jeté le discrédit
sur son programme de transition vers la démocratie ».
- La crise asiatique inquiète les militaires :
La faiblesse économique
des pays asiatiques réduira considérablement la marge de
manœuvre du régime Abacha au sein de la communauté internationale.
Pour contourner les sanctions imposées par l’Occident, le régime
Abacha s’est tourné vers les pays asiatiques, Chine y compris. La
prospérité économique des Dragons, reconnue par la
communauté internationale, était ainsi devenue une aubaine
pour le Nigeria. Dans toutes les instances internationales, la Chine –
qui a décroché plus de 400 millions de dollars de contrat
pour la rénovation des chemins de fer et des systèmes d’électricité
au Nigeria – s’oppose constamment et fidèlement à toute résolution
condamnant les violations des droits de l’homme commises par Abuja. Beijing
a su mobilier d’autres pays asiatiques pour s’aligner sur la thèse
nigériane qui déplore, entre autres, l’ingérence injustifiée
des pays occidentaux dans ses affaires intérieures.
Au sein du Commonwealth, des pays
comme la Malaisie ont maintes fois rejeté les initiatives destinées
à sanctionner le Nigeria. La Malaisie est un des pays qui s’est
investi dans le programme de privitisation du Ghana. En même temps,
depuis plus de deux ans, le volume d’échanges commerciaux entre
Abuja et Kuala Lumpur ne cesse d’augmenter. En échange du pétrole
brut nigérian, la Malaisie exporte vers le Nigeria des produits
industriels et alimentaires. Les autorités militaires nigérianes
se sont également beaucoup inspirées du modèle économique
malaysien pour rédiger leur propre programme baptisé «
Vision 2010 ».
Selon certains, la présidence
nigériane aurait même envoyer une délégation
à Djakarta, la capitale indonésienne, pour étudier
de près le modèle présidentiel indonésien.
Le général président
Suharto a été élu et réélu pendant plus
de 30 ans sur simple acclamation des membres du Parlement, dont les ¾
appartiennent au parti-Etat dirigé par le général
Suharto.
L’effondrement de l’économie
asiatique et l’éventuel démantèlement du modèle
indonésien enlèveront sans doute au régime Abacha
un soutien de poids assez important. Les pays asiatiques pourront de moins
en moins protéger le Nigeria contre la politique des grandes puissances.
- Querelle de famille entre le Nigeria et le Cameroun à propos de la presqu’île de Bakassi :
Les premières audiences sur
le litige frontalier entre le Nigeria et le Cameroun ont eu lieu devant
la Cour Internationale de la Haye en Mars. Ce différend a envenimé
les rapports entre les 2 voisins, des rapports pourtant bon de tous les
autres points de vue, et ce depuis 40 ans.
La minorité anglophone du
Cameroun des provinces du Nord-Ouest et du Sud-Ouest se souvient des 40
ans d’union administrative avec le Nigeria (suite à la guerre de
1914-18 et à la division entre la France et la Grande-Bretagne).
Quand l’heure des indépendances a sonné, une partie du Cameroun
(Northern Cameroon) sous tutelle britannique choisit dans un référendum
l’union définitive avec le Nigeria. Mais le British Southern Cameroon
choisit l’union avec le Cameroun francophone.
Les anglophones ont gardé
des liens très diversifiés avec le Nigeria tout en renforçant
leurs liens avec le reste du Cameroun. Bon nombre d’éminents camerounais
ont été formé dans les universités nigérianes.
Solomon Muna fut d’abord ministre au Nigeria, avant de devenir vice-président
du Cameroun. Ces liens existent toujours. Il y a quelques 2 millions de
Nigérians au Cameroun. Le gouvernement camerounais ne les a jamais
inquiété, ce qui contraste avec les grandes expulsions d’étrangers
africains du Nigeria en 1983 et 1985. Il a été bien dit que
l’unité africaine politiquement recherchée existe déjà
dans la vie quotidienne des populations africaines du Nigeria et du Cameroun.
La longue frontière est traversée sans cesse de part et d’autre.
Les visas sont abolis depuis plus de 20 ans entre les ressortissants des
deux pays.
La contrebande la plus connue depuis
plusieurs années est celle de l’essence nigériane appelée
fédéral, vendue au Cameroun jusqu’aux portes de la raffinerie
nationale de Limbé.
Bakassi est in groupe d’îlots
qui couvre environ 1000 Km2. Ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs.
La raison de l'incertitude que la
Cour Internationale de Justice est appelée à résoudre
vient de l'histoire coloniale. Avant la guerre de 1914-1918, aucun accord
sur ce qui était alors la frontière coloniale anglo-allemande
n'avait été ratifiée, et les travaux de délimitation
qui avaient cependant été faits ne s'étaient pas étendusjusqu'à
la région maritime. Plus tard, pendant toute l'époque du
Mandat et du Tutelle les Britanniques qui a administraient leur portion
du Cameroun comme partie intégrante du Nigeria ne se souciaient
pas du tout d'une frontière sans importance pour eux, maisdestinée
à redevenir une frontière internationale en 1961. Comme dans
d'autres cas de litiges frontaliers africains les gouvernements indépendants
laissaient aller la situation incertaine pendant quelque temps. Mais en
1974, le Nigeria firent connaître la question de la frontière
en étendant ses eaux territoriales maritimes à l'époque
où l'essor de la production pétrolière du Nigeria,
que les débuts de la production camerounaise allaient suivre en
1977, fit croire que la région de Bakassi et riche en pétrole
: une idée qui domine les arguments d'un côté et de
l'autre jusqu'alors.
Le président Ahidjo alla
parler du différend avec le général Gowon en 1974
puis en 1975.
Ce qui fut annoncé après
ces entretiens fut un accord de s'abstenir de toute recherche de pétrole
dans une zone large de 4 km située à deux kilomètres
des deux côtés de la frontière. Cet accord était
évidemment insuffisant pour la région où on n'était
pas d'accord sur la frontière. À ce propos, il a souvent
été dit depuis que les deux chefs d'état conclure
un accord secret qui, d'après certaines rumeurs auraient fixé
la frontière du côté nigérian de Bakassi. S'il
y a eu une telle décision en faveur du Cameroun le Nigeria l'a évidemment
violée, car ses forces armées occupent la plupart du territoire
disputé maintenant.
D'après l'histoire officieuse,
Gowon aurait cédé le territoire au Cameroun en récompense
du soutien d'Ahidjo au gouvernement fédéral nigérian
dirigé par Gowon pendant la guerre civile de 1967-70.
En mai 1981, la mort de cinq soldats
nigérians au combat avec les forces camerounaises à Bakassi
provoqua une crise qui fit monter des passions guerrières au Nigeria.
En offrant les excuses officielles du Cameroun et en récompensant
les familles des soldats morts, le président camerounaise évita
une confrontation grave sans que les litiges frontaliers soient résolus
pour autant. Pendant cette guerre de 1981, et encore en mai 1996, le Cameroun
cherchaient de l'aide militaire de la France avec laquelle il avait maintenu
des relations cordiales malgré les désaccords déjà
cités. D'une méfiance globale envers la France, le Nigeria
protesta contre cette ingérence française. Peu avant sa prise
du pouvoir, le régime militaire du général Abacha
envoya des renforts à Bakassi en décembre 1993. Une nouvelle
confrontation dangereuse entre les forces des deux pays s'ensuivit avec
quelques escarmouches, et le Cameroun décida alors en 1994 de chercher
une résolution du litige par la cour internationale. Il y eu des
tentatives de médiation aussi. Il faut savoir que les pétroliers
attendent le règlement du litige pour l'exploration de Bakassi.
La réaction du nigérien
face au recours du Cameroun à la Cour Internationale de Justice
peut-être étonnante. Il a voulu refusé de porter l'affaire
devant le tribunal de la Haye, et en mars, son représentant est
allé jusqu'à tenter de récuser la compétence
de la Cour Internationale de Justice dans l'affaireBakassi. Son argument
sera sans doute rejeté, et on doit se demander pourquoi le gouvernement
Abacha la soutenu avec temps de ténacité. Son avis selon
laquelle la Cour Internationale de Justice ne doit pas examiner cette affaire
parce que les deux parties du litige en discutent entre eux depuis 24 ans
n'a pas de sens. Pour les états comme pour les individus, la justice
civile est là justement pour les cas où les deux parties
n'ont pas réussi à régler un problème entre
eux. La Cour Internationale de Justice a réglé d'autres litiges
frontaliers africains : pourquoi le Nigéria refuse sa juridiction
? Du côté camerounais, on a remarqué que les anglophones,
généralement opposés à Paul Biya depuis plusieurs
années, soutiennent quand même son gouvernement dans l'affaire
Bakassi., lieu situé dans cetterégion. Malgré tous
leurs liens avec le Nigeria, les camerounais anglophones ne cherchent pas
à faire la jonction avec eux : quels que soient les problèmes
économiques et sociaux du Cameroun, qui préférerait
ceux du Nigeria ? Les plus zelés des dissidents anglophones cherchent
l'indépendance et, dans ce but, cette petite minorité d'une
minorité n'aura jamais le soutien officiel d'Abujade sauf peut-être
en cas de guerre ouverte. Et tout semble indiquer que même un danger
de guerre ouverte renforce le penchant à l'unité chez les
camerounais, francophones et anglophones confondus. La justice est lente,
la justice internationale comprise, et on peut attendre des années
pour une résolution de l'affaire Bakassi.
- La Justice internationale se déclare compétente dans le conflit frontalier entre le Cameroun et le Nigeria :
Après de longues délibérations,
on apprenait en Juin que la Cour Internationale de Justice a finalement
donné raison au Cameroun en se déclarant, le 11 Juin 1998,
compétente pour examiner désormais sur le fond, le différend
porté devant elle. Elle a aussi jugé recevables les demandes
du Cameroun. Cette décision ouvre la voie à une longue bataille
juridique qui va se prolonger durant plusieurs mois. En Mars 1994, le Cameroun
avait demandé à la Cour Internationale de Justice de juger
quel est le détenteur légitime de la presqu’île de
Bakassi et de certaines îles du lac Tchad, et de définir le
tracé de la frontière terrestre entre lui et le Nigeria.
En Décembre 1994, le Nigeria
avait soulevé 8 exceptions préliminaires mettant en cause
la compétence de la Cour. Pour justifier son arrêt, la CIJ
a notamment considéré que le fait que les deux états
aient tenté de résoudre leur différend de façon
bilatérale n’impliquait pas que l’un ou l’autre ait exclu la possibilité
de porter celui-ci devant la Cour.
- Les travaux du général Abubakar (Juillet 1998) :
Dès son entrée en fonction,
le général Abubakar a donné quelques signes contradictoires
quant à la politique tant intérieure qu’extérieure
qu’il entend poursuivre. Il a envoyé des forces de sécurité
armées jusqu’aux dents afin de réprimer la manifestation
organisée par l’opposition à Lagos pour commémorer
le 5ème anniversaire de l’élection présidentielle
du 12 Juin 1993. Pendant que la police entreprenait une descente musclée
à l’encontre du collectif de 56 organisations d’opposition, le Joint
Action Committee of Nigeria (JACON) attaquait en justice l’investiture
qualifiée d’inconstitutionnelle du général Abubakar.
Le JACON demande la libération
de tous les prisonniers politiques, la formation d’un gouvernement d’unité
nationale dirigé par Abiola et dont feront partie les formations
politiques et organisations de défense des droits de l’homme toutes
tendances confondues, la convocation d’une Conférence Nationale
souveraine où tous les problèmes seront débattus ,
notamment le rôle de l’armée nigériane, et l’organisation
des élections après la mise sur pied d’une nouvelle loi fondamentale
par la Conférence Nationale.
La nouvelle équipe au pouvoir
a apparemment fait la sourde oreille aux propositions de l’opposition.
Le général Abubakar a convoqué à huit clos
les 5 partis politiques légalisés qui avaient, auparavant
et sans aucune consultation avec leur base, choisi choisi feu Abacha comme
unique candidat à l’élection présidentielle du 1er
Août 1998.
Il semble qu’il s’agisse, comme
dans le passé, d’inciter les dirigeants de ces formations politiques
à déclarer qu’il serait préférable de prolonger
le programme de transition, qui devait s’achever dès le 1er Octobre
prochain. Sur le plan internationale, Abubakar a demandé à
la communauté internationale de coopérer avec son régime.
Il a exhorté les opposants en exil de regagner le pays pour participer
au développement du Nigeria. Dans le domaine économique,
la Banque Mondiale et le FMI ne peuvent reprendre les discussions sur le
rééchelonnement de la dette extérieure du Nigeria
(estimée à 35 milliards de dollars) que si ce dernier exprime
le désir d’entreprendre, entre autres, et dans l’immédiat,
deux importantes réformes : l’abolition pure et simple de 2 taux
de change pour le naira et la privatisation des sociétés
d’Etat qui ne sont plus performantes en raison de la corruption et d’une
mauvaise gestion.
- Analyse de Juillet 1998 :
Les dirigeants nigérians ont
le cœur fragile ! Après la mort providentielle du général
Abacha, le plus cruel et le plus violent d’une longue lignée de
potentats galonnés, voici celle, autrement plus déplorable,
de Moshood Abiola, président démocratiquement élu
et aussitôt embastillé. On nous assure que ces deux morts
sont naturelles, mais le soupçon est légitime au vue de l’histoire
tourmentée du Nigeria.
Depuis la proclamation de l’indépendance,
il y a 35 ans, le pouvoir civil et démocratique y a été
l’exception qui confirme une règle faite d’un nombre incalculable
de coups d’états militaires menés par autant d’hommes providentiels,
le plus souvent après s’être débarrassés physiquement
de leur prédécesseur. Il y eut bien entendu d’honorables
exceptions : le général Obasanjo, sorti récemment
vivant de prison, qui fut un candidat des plus crédibles au poste
de secrétaire général de l’ONU ; ou encore le général
Gowon, vainqueur de la guerre de Biafra (1966-70), laquelle, à la
différence d’autres conflits civils similaires se solda par un pardon
général au point que le vaincu, le colonel Ojukwu, fut autorisé
à rentrer d’exil pour prendre part à des élections.
Le problème est que le Nigeria
émergea de cette guerre avec une armée pléthorique
à qui il fallait fournir jobs et prébendes. La manne maudite
du pétrole aidant, les militaires se taillèrent de juteux
empires.
En face, les civils ne se montrèrent
pas moins corrompus, gâchant à loisir les brèves éclaircies
démocratiques. Un état de fait aggravé par la rivalité
endémique entre un nord musulman, démographiquement majoritaire,
et les ethnies yorouba de l’ouest (celle d’Abiola) et ibo de l’est (l’ex
Biafra), de religion chrétienne.
Le choc suscité par la brutale
disparition d’Abiola permettra t’il de briser ce cycle infernal en persuadant
civils et militaires de répondre enfin aux attentes d’une population
de laissés-pour-compte ? C’est le seul et unique espoir du pays
potentiellement le plus richement doté d’Afrique, mais sont l’histoire,
depuis son indépendance, n’est qu’un immense gâchis.
- Les minorités ethniques se battent pour le partage des régions pétrolifères : (juillet 1998)
Malgré la richesse du sous-sol
pétrolifère dans le delta du Niger, le sous-développement
de Warri et de ses alentours est criant et entraîne des troubles
ethniques. Qu’ils soient ijaws ou itsekeris, les chefs traditionnels de
la ville s’accordent seulement pour affirmer qu’aucune paix ne sera possible
tant que de réels pouvoirs ne seront pas dévolus aux minorités
locales.
Les Ijaws et les Urohobos ne contrôlent
aucune des trois municipalités de Warri et se disent traités
en citoyens de seconde zone.
S’il existait encore une Afrique
de carte postale, elle ne se trouve pas à Warri et dans ses environs.
Cette région pétrolifère du delta réunit tous
les maux du Nigeria : pauvreté, crasse, pollution, criminalité
et troubles ethniques. Il y a quelques semaines, la tension est encore
montée entre deux communautés, les Itsekeris et les Ijaws,
causant près d’une vingtaine de morts, et la destruction complète
de deux villages de pêcheurs situés dans une zone où
la compagnie américaine Chevron venait de découvrir un gisement
de pétrole. Les compensations liées à l’extraction
de l’or noire exacerbent une rivalité ancienne mais qui n’a réellement
explosé que l’an dernier au sujet de l’attribution d’un gouvernement
local. La plupart des victimes étaient itsekeris, une minorité
qui revendique la région de Warri comme sa mère patrie
Les Ijaws et les Urohobos, appartenant
à des ethnies plus larges, ne contrôlent aucune des trois
municipalités de Warri. Les Itsekeris avancent que les autres minorités
ont bien assez de droits dans d’autres parties du sud du Nigeria et qu’eux-mêmes
ne possèdent que Warri.
Malgré la richesse du sous-sol
dont l’état fédéral et les compagnies pétrolières
tirent de substantiels bénéfices, le sous-développement
de Warri et de ses alentours est criant. Plusieurs villages ne connaissent
pas l’électricité et les chefs traditionnels préfèrent
vivre en ville. Chief Edwin Clark, dirigeant ijaw, ancien ministre de l’Information,
vit dans un motel où il reçoit en pyjama. Sa maison a été
brûlé l’an dernier par des ressortissants itsekeris : la vengeance
des jeunes ijaws fut implacable.
Depuis, les barrages de police et
de l’armée se sont multipliés. Dans la peur de voir leur
habitation rasée, les gens de Warri indiquent leur origine ethnique
sur les murs, quitte à mentir. Enfin, pas tout à fait : les
mariages intercommunautaires ont toujours été fréquents
et les familles sont souvent mixtes. Les dirigeants eux-mêmes sont
le fruit de ces mélanges. Mais ils tiennent à la règle
patrilinéaire pour définir leur appartenance ethnique. Par
exemple, le président d’une communauté itsekeri peut avoir
une mère ijaw…
Les vêtements d’apparat se
ressemblent beaucoup : et pourtant, chacun considère son peuple
comme une entité homogène avec sa langue, ses traditions
et ses mythes.
Fin 1996, le gouvernement fédéral
a enfin attribué une municipalité aux ijaws, provoquant l’indignation
des itsekeris. La possession d’un gouvernement local signifie des revenus
et le droit de diriger sa propre police. Au bout de trois mois de pression,
les Itsekeris ont obtenu que l’Etat fasse marche arrière. La crise
de Warri a alors culminé avec des prises d’otage par des ijaws sur
des sites de la compagnie Shell et des attaques en série sur les
communautés itsekeris.
Dans un Nigeria composé de
250 ethnies occultées par les trois grands groupes ethniques que
sont les Hausas-Fulanis au nord, les Yoroubas au sud-ouest et les Ibos
au sud-est, la répartition des pouvoirs sera un des grands défis
sur le chemin de l’administration civile qui devrait voir le jour le 29
Mai prochain après des élections libres et équitables.
Dans son discours du 20 Juillet, « Abubakar n’a rien dit au sujet
des minorités » regrette Chief Ayomike, dignitaire itsekeri
féru d’histoire aux références constantes à
un Nigeria précolonial où les ethnies formaient autant de
nationalités et d’entités indépendantes.
Ayomike poursuit : « La démocratie
est un paradis pour les idiots ; je ne pourrai jamais être le président
du Nigeria pour la simple raison d’être issu d’un groupe minoritaire.
Alors qu’on nous laisse au moins le droit de diriger chez nous ».
- Au Nigeria, l’exercice de la démocratie mettrait fin aux privilèges de l’aristocratie haoussa-foulani :
Nous trouvons rassemblés dans
un vaste quadrilatère de plus de 100 millions de personnes trois
grands éléments. D’abord le fragment le plus important du
Sahel islamisé, cœur historique d’une région qui se prolonge
jusqu’aux confins du Sénégal à l’ouest et au delà
du lac Tchad à l’est et constitue la plaque sesible des rapports
des mondes africain et arabe, au sud du Sahara. Ensuite le sud-est du Nigeria,
l’ancien Biafra, domaines des actifs Ibos, presque entièrement christianisés,
qui appartient, avec son pétrole, sa forêt déjà
équatoriale et ses richesses peu exploitées, au même
univers que le Cameroun, le Gabon, l’Angola…
Les rapports entre ces trois parties
du pays sont déterminés par la descente de centre de gravité
socio-économique vers le sud. Le pétrole, l’urbanisation,
la domination des routes maritimes sur les routes continentales, la démographie,
tout conspire à faire des Yoroubas et des Ibos les véritables
piliers du Nigeria moderne.
Or, l’Angleterre coloniale leur
a surimposé une autre structure politique, inspirée de sa
pratique en Inde : elle a fait des grands royaumes musulmans haoussas-foulanis
du nord sahélien le réceptacle de l’Etat moderne. C’est là
qu’elle a recruté le gros de l’armée coloniale qui s’est
couverte de gloire en Birmanie en 1944-1945, c’est parmi les familles royales
des « Lamidos » des régions de Sokoto, Kaduna qu’elle
a coopté la première classe politique du pays, faisant de
ces « maharadjahs » noirs et islamisé ses successeurs
légitimes.
Aujourd’hui, la classe politico-militaire
haoussa-fulani du nord a toutes les peines du monde à faire respecter
ses anciens privilèges. Les expériences démocratiques
au Nigeria ont été malheureuses. Dès l’indépendance,
le père ibo de la nation, Azikiwe, se cassait les dents sur le pluralisme
ethnique du pays.
Après la sécession
biafraise, une deuxième tentative démocratique permet l’élection
du président Shagari, un Haoussa. Dans les années 70, avec
l’euphorie du premier choc pétrolier, le Nigeria se voit déjà
à la tête de la première démocratie semi-industrielle
de l’Afrique. Mais il déchantera bientôt. Dans un climat de
rentes décroissantes et de déceptions accentuées,
le pays abandonnera son sort à une armée moins catastrophique
qu'on aurait pu le craindre. Car l’armée, malgré une nette
domination haoussa à l’origine, est suffisamment pluraliste sur
le plan ethnique, avec un amiral yorouba, des généraux ibos
réintégrés après la sécession, au moins
un tiers de chrétiens catholiques et protestants dans ses rangs,
dont auterfois Gowon, le vainqueur du Biafra.
Mais, si le pouvoir parlementaire
corrompt, le pouvoir militaire, plus absolu, corrompt, conformément
à l’adage, absolument. C’est la raison pour laquelle les peuples
les plus dynamiques du pays, ibos chrétiens et yoroubas en majorité
musulmans, entendent peser désormais sur les choix véritables
en rendant le pouvoir à des régimes civils.
De nos jours : si l’armée
a désormais assez de bon sens pour gérer en douceur le glissement
du pouvoir d’abord vers le sud-ouest yorouba, ensuite vers un pouvoir civil
plurirégional et laïque, elle aura rendu à toute l’Afrique
le service le plus précieux. Rien de serait pire en effet qu’un
éclatement du pays, qui laisserait un nord haoussa-foulani amer
et désespéré devenir une sorte de Pakistan africain.
Le Nigeria envoie ses troupes rétablir
la démocratie dans les autre pays ! ! Le Nigeria est miné
par ses divisions ethniques et religieuses. Aujourd’hui, le nord musulman
contrôle l’armée : il pourrait phagocyter le sud-est et exclure
de la fédération le sud-ouest, dominé par les Yoroubas.
On peut aussi redouter une résurgence de l’extrémisme musulman,
susceptible de se répandre au delà des frontières
du pays (près de la moitié des habitants sont musulmans).
L’économie du pays est en
déroute. Le revenu par habitant est descendu de 1000 dollars en
1980 à 300 dollars aujourd’hui. Les 210 milliards de dollars que
lui a rapporté son pétrole ces 20 dernières années
sont une malédiction : les régimes militaires successifs
les ont dilapidés en projets pharaoniques ou détournés
vers des comptes bancaires à l’étranger. Autrefois florissant,
le secteur agricole a été dévasté.
Pour autant, le Nigeria n’est pas
un malade africain comme les autres : sa population est évaluée
à 105 millions d’habitants, son industrie pétrolière
exporte 2.2 millions de barils par jour et sa puissante armée peut
faire des vagues. Le Nigeria compte donc aux yeux de l’Afrique et du monde.
Deuxième puissance économique
subsaharienne après l’Afrique du Sud, il a accumulé une dette
de 35 milliards de dollars qui cause bien du souci aux banques internationales.
Les pétrodollars ont servi à doper le naira dont la vigueur
était considéré comme un symbole de la virilité
nationale. Les exportateurs d’huile de palme et de cacahuètes ont
perdu leur compétitivité sur le marché international.
Le « naira fort » a ainsi sonné le glas de l’agriculture,
naguère pilier de l’économie nigériane. Ce pays, qui
se targuait d’avoir des partis politiques dynamiques et la presse la plus
libre d’Afrique Noire, s’est retrouvé soumis à des régimes
militaires qui se sont acharnés à créer des partis
civils à leur botte. Le système judiciaire a perdu son indépendance.
Les écoles et les hôpitaux ont cessé de fonctionner.
La dramatique dégradation de ces infrastructures fait aujourd’hui
craindre un éclatement du pays : sans elles, le Nigeria n’a pas
beaucoup de raisons de demeurer unifié. L’université d’Ibadan,
autrefois un centre de rayonnement culturel, a même cessé
de commander des livres. A l’image du pays, elle est désormais coupée
du monde.
Si le nouveau patron du Nigeria
veut redresser la situation déplorable dans laquelle se trouve le
pays depuis l’accession à l’indépendance, il doit faire deux
choses. Premièrement, il doit rétablir un semblant de légitimité
politique, qui n’existe plus depuis que le précédent régime
a annulé les élections de1993. Puis il doit renouer des relations
avec la communauté internationale.
Le chemin du redressement économique
est lui aussi semé d’embûches. Il doit obtenir un rééchelonnement
de la dette, ce qui suppose de parvenir à un accord avec le FMI.
Or, en 1993, cette institution a coupé les ponts avec le Nigeria
au motif qu'à plusieurs reprises il avait failli à ses engagements.
Sans accord avec le FMI, accord qui soumettrait le pays à un traitement
économique de choc, l’avenir du Nigeria est particulièrement
sombre. Le pays resterait coupé des sources internationales de capitaux
et n’aurait pour survivre que les recettes de ses exportations de pétrole,
qui représente 90% de ses revenus en devises. Et, avec le prix du
brut actuellement autour de 12-14 dollars le baril, soit nettement en deçà
des 17 dollars sur lesquels tablait le budget de cette année, la
tâche serait presque impossible.
- La grogne au sein de l’armée :
La source de mécontentement
la plus importante au sein de l’armée est le retard pris par l’application
des nouveaux barèmes de salaires, pourtant mis en place il y a deux
ans. Les retards sont très mal ressentis chez les jeunes officiers
subalternes. Les services sociaux de l’armée sont dans un état
déplorable. Des installations catastrophiques, un manque d’équipement
médical, tel est aujourd’hui le lot de la troupe.
Dans le secteur médical,
les centres médicaux militaires sont devenus de simples cliniques
de consultation, où les soldats reçoivent des ordonnances
et doivent se procurer les médicaments par eux-mêmes.
La plupart des officiers subalternes
se plaignent également de la baisse de leur pouvoir d’achat, due
à une chute du naira, elle-même entraînée par
l’inflation. La situation des autres gradés n’est guère plus
brillante, au point que certains doivent avoir recours à des activités
illégales pour augmenter leurs maigres soldes (pillage de carburant…).
Depuis l’avènement de la junte d’Abacha, l’armée s’est divisée
en plusieurs factions à propos de la crise du 12 Juin 1993. Si certains
pensent qu’il n’y aura pas de progrès significatif tant que la crise
politique qui couve n’aura pas été résolue une bonne
fois pour toutes, d’autres estiment que toute l’affaire du 12 Juin est
finie. Du fait de ces divergences, nombre d’officiers ont perdu leur poste.
Il se retrouvent désignés comme des officiers « NADECO
» et sont, soit renvoyés, soit mis d’office à la retraite.
On a appris qu’une purge imminente
devait se produire au sein de l’armée. Dans la ligne de mire, des
officiers originaires du sud du pays, considéré comme un
foyer d’opposition à la vélite d’Abacha à se succéder
à lui-même.
Conséquence du climat politique
délétère, beaucoup d’officiers sortent aujourd’hui
en vêtements civils, qu’ils tiennent toujours à portée
de main dans leurs bureaux, histoire d’ôter leur uniforme si la situation
volatile risque d’exploser.
L’inquiétude des militaires
est rendue par la peur des complots extérieurs : ils prennent notamment
très au sérieux l’installation à Cotonou, au Bénin
voisin, d’une base militaire américaine.
- Les mécanismes de la corruption pétrolière :
La corruption concerne avant tout
l’industrie pétrolière, principale ressource du pays. Abacha
avait réussi à créer une pénurie pétrolière
au Nigeria, alors que le pays est un important producteur de pétrole
(rapporte 10 milliards de dollars par an).
Le contrôle du secteur pétrolier
se fait par l’intermédiaire du Ministre des Ressources Pétrolières,
Dan Etete, et du PDG de Petroleum Marketing Corporation (PPMC), la compagnie
qui commercialise le pétrole de la Nigerian National Petroleum Corporation
(NNPC). Etete a utilisé ses pouvoirs ministériels pour entraver
le fonctionnement des raffineries de la NNPC, qui furent fermées
sur ordre d’Abacha sous prétexte qu’elles étaient mal gérées.
Les 4 sites étaient pourtant en mesure de satisfaire la demande
intérieure. L’arrêt de la production a crée une pénurie,
qui a permis à Abacha et à sa clique de toucher d’importantes
commissions sur les importations. De source pétrolière, une
seule cargaison de 30 000 tonnes pouvait ainsi rapporter 600 000 dollars
de commission ! !
Abacha et Etete avaient acheté
une raffinerie au Brésil à laquelle une grande partie de
la production de la NNPC était destinée. Abacha réduisait
au maximum les marges bénéficiaires de la compagnie nationale,
en lui laissant moins de la moitié de ce dont elle avait besoin
pour assurer sa bonne marche. L’essentiel des revenus du dictateur provenait
de 5 maisons de négoce en produits pétroliers, fondées
peu après qu’il eut succédé à Babangida, en
1993. Il prélevait personnellement des bénéfices de
l’une et partageait ceux des trois autres, qui sont sous la coupe de l’homme
d’affaire libanais Chagoury. Babangida se réservait les profits
de la cinquième.
En 1994-1995, ces sociétés
ont importé 4.4 millions de tonnes de pétrole raffiné
: Abacha se serait arrogé plus de 90% des commissions correspondantes.
Une grande partie de ce carburant était de faible qualité,
nuisait à la santé et endommageait les moteurs des voitures.
Mais Chagoury faisait payer au prix fort ce produit aux Nigérians.
Il se faisait également payer jusqu’à 6% de plus que la quantité
livrée : ces transactions rapportaient 900 000 dollar pour chaque
pétrolier déchargé, dont 90% revenait à Abacha.
La junte a toujours la main haute
sur les contrats d’extraction. La production de 1.2 millions de barils
par jour est redistribuée en lots de 20 000 barils. Les sociétés
les plus privilégiés voient la moitié de leur production
protégée par des contrats à long terme. Les autres
doivent payer des commissions. Le pillage des ressources pétrolières
du Nigeria se fait aussi par le biais d’une escroquerie à l’assurance.
La Nigerian Assurance Organisation a reçu 45.5 millions de dollars
en 1995 pour assurer la NNPC. Un an plus tard, cette dernière a
souscrit un contrat de 22.5 millions de dollars auprès d’une compagnie
britannique. On estime à 114 millions de dollars le montant des
prime indûment versées entre 1992 et 1995, qui sont tombées
dans l’escarcelle de fonctionnaires du ministère des Finances.
Une corruption d’une telle ampleur
revient à blanchir environ 10 millions de dollars tous les 15 jours.
Les fonds sont transportés à travers le pays dans l’avion
privé de Chagoury. Les dollars servent à acheter des nairas
au marché noir. Puis on rachète des dollars au prix officiel.
Les gains du blanchiment s’élèverait à 400%, ce qui
représente toutes les 2 semaines 30 millions de dollars supplémentaires
dans la poche des chefs de la junte. Aabacha avait obligé la Banque
central à modifier ses règlements, afin de lui permettre
de transférer plus facilement ces liquidités à l’étranger.
La corruption était une affaire
de famille chez les Abacha : le plus âgé de ses fils encore
vivants, Muhammad, contrôle des compagnies pétrolières
et des entreprises de BTP ! ! Sa fille a servi d’intermédiaire auprès
des sociétés désireuses d’entrer dans les bonnes grâces
d’Abacha.
- Les femmes d’Abiola étaient actives en politique :
Il faut savoir qu’Abiola avait environ
70 maîtresses et 5 femmes officielles. Kudirat Abiola est l’une d’entre
elles : son action politique a marqué l’opposition à la junte.
Sa popularité faisait d’elle la « first lady des masses nigérianes
». Infatigable dénonciatrice des persécutions du régime,
elle fut assassinée par balle dans une rue de Lagos en Juin 1996.
La nature politique de ce crime paraît évidente.
Aujourd’hui, la division de trois
des quatre femmes officielles d’Abiola en trois groupes politiques distincts
nuit à leur objectif commun, libérer leur mari. Le groupe
modéré, mené par Abedisi Abiola, la première
femme en ancienneté, prône une opposition prudente au régime
militaire. Le groupe dit réactionnaire, qui gravite autour de Titilayo
Abiola, la 4ème femme, a opéré un rapprochement spectaculaire
avec Abacha dans les dernières semaines qui ont précédé
sa mort. Cette dernière femme avait avancé l’idée
d’un tandem politique entre Abacha et Abiola. Ce qui a provoqué
la colère de Dupe Abiola, militante de la branche radicale du clan
Abiola. Elle a toujours exigé un strict retour aux résultats
des élections de 1993.
Les rivalités entre les femmes
d’Abiola sont loin d’être anecdotiques. Elles recouvrent les profondes
divisions de l’opposition démocratique face à la personnalité
d’Abiola et à la transition démocratique. L’appartenance
d’Abiola à une ethnie du sud (Yorouba) fait craindre une éventuelle
revanche du sud sur le nord.
- Le Nigeria fait trembler l’Afrique de l’Ouest (et les autres pays ! ) :
L’incertitude qui règne au
Nigeria inquiète les pays voisins. Aucun pays africain n’est, autant
que le Nigeria, impliqué dans les dispositifs de sécurité
de la région. Certes, l’Afrique du sud et l’Egypte ont des armées
plus puissantes. Certes, l’Afrique du sud est plus industrialisée,
et de petits pays comme la Libye et le Gabon disposent d’un revenu par
habitant plus élevé. Mais la santé économique
du Nigeria, plus que celle de tout autre pays africain, revêt pour
ses voisins une importance capitale.
Fort de ses richesse pétrolières,
ce pays peut entraîner ses voisins dans la débâcle économique,
puis les remettre à flot une fois la prospérité revenue.
De plus, en tant que 7ème producteur mondial de pétrole et
plus grand partenaire économique des USA sur le continent, c’est
peut être le seul pays d’Afrique dont la soudaine disparition de
la carte aurait des répercussions durables sur les marchés
internationaux.
On se souvient de l’intervention
musclée du Nigeria en Sierra Leone : l’ordre a été
rétabli grâce au Nigeria. Le Nigeria a donc une influence
prépondérante en Afrique de l’ouest : le président
du Sierra Leone a déclaré : « Le Nigeria n’a aucune
raison d’infléchir sa politique étrangère . L’Afrique
est au centre de la politique nigériane, et il en sera toujours
ainsi ».
Les nombreux éloges exprimés,
après sa mort, sur le général Abacha, n’ont pas seulement
été motivés par la gratitude pour le rôle qu’a
joué le Nigeria dans la sécurité régionale.
Avec la disparition d’Abacha, les autres leaders régionaux redoutent
par dessus tout la désintégration du Nigeria. Un soulèvement
contre les militaires, un regain des tensions régionales et le réveil
des haines ethniques sont en effet toujours possibles.
Notons que la France compte de nombreuses
entreprises prestigieuses au Nigeria : Elf, Michelin, Bouygues, Peugeot…
A eux seuls, les échanges commerciaux franco-nigérians dépassent
les 6 milliards de francs par an. La stabilité politique de ce géant
africain représente une importance stratégique pour Oaris,
lié par des accords de défense avec plusieurs pays voisins.
Ces enjeux expliquent les fabuleux efforts récemment déployés
par la France pour maintenir coûte que coûte le contact avec
Lagos.
- En Août, détente entre le Cameroun et le Nigeria :
Premier signe de détente :
déplacement à Abuja d’une délégation conduite
par le président de l’Assemblée Nationale Djibril qui est
venu pour présenter ses condoléances au nouveau président
nigérian Abubakar.
Second signe : la discrète
visite d’un petit groupes de chefs traditionnels peuls du nord-Cameroun
auprès de l’émir de Kano, à l’occasion du 40ème
jour du décès de Sani Abacha.
Au lendemain de la mort d’Abacha,
le 8 Juin, sans que les opinions concernées ne le sachent, on a
frôlé la catastrophe : l’armée nigériane a brusquement
renforcé ses troupes sur zone, en position offensive, avant de les
retirer. On sait aujourd’hui que l’état major s’attendait à
ce que l’armée camerounaise profite de ce vide politique pour reconquérir
la totalité de la péninsule.
Une démilitarisation de la
zone de Bakassi et un échange de prisonniers pourraient venir couronner
une série de tractations secrètes. Ce dernier point n’est
pas le moins délicat : si les Camerounais ont ouvert à la
Croix-Rouge internationale les grilles du camp de Yaoundé, où
sont détenus 123 militaires nigérians, il n’en va pas de
même de leurs frères ennemis. Selon des sources diplomatiques,
sur les quelque 200 prisonniers de guerre camerounais, un peu moins de
la moitié seraient enfermés à Enugu, le sort des autres
étant inconnu.
Yaoundé attend enfin d’être
rassuré sur l’arrêt du soutien accordé par certaines
autorités locales nigérianes au petit groupe des indépendantistes
anglophones de la province frontalière du Nord-Ouest.
L’opacité et la dilution
du pouvoir militaire nigérian qui a toujours laissé une grande
marge de manœuvre aux commandants de région, poussent donc les dirigeants
camerounais à la prudence.
- Le général Abubakar abat ses cartes :
Milieu Août, on apprenait que
Moshood Abiola aurait déclaré à Koffi Annan lors d’un
interview dans sa cellule qu’il était prêt à troquer
son éventuelle libération contre le renoncement à
son mandat présidentiel. Ces déclarations avaient jeté
l’opposition nigériane et les organisations des droits de l’Homme
dans un véritable désarroi. En effet, l’éventualité
d’un tel renoncement aurait signifié l’effondrement de la stratégie
arrêté jusqu’ici par l’opposition. Selon cette stratégie,
Abiola devait former un gouvernement d’union nationale et convoquer la
tenue d’une Conférence nationale souveraine qui aurait eu pour mission
de trouver des solutions à la crise politique qui mine le Nigeria.
Dans une lettre envoyée à
l’avocat des organisations de défense des droits de l’homme, Gani
Fawehinmi, et récemment rendue publique par la famille, Abiola avait
opposé un démenti catégorique aux allégations
de Koffi Annan : « Je n’ai jamais renoncé à mon mandat
présidentiel obtenu lors de l’élection de Juin 1993 ».
La publication de cette lettre a suscité un tollé général
au sein de l’opposition nigériane. Cette dernière n’a pas
hésité à accuser Koffi Annan et certaines puissances
occidentales d’agir en complicité avec le nouvel homme fort du pays,
le général Abubakar, afin « d’établir une paix
armée et une démocratie téléguidée et
tronquée ».
L’opposition est persuadée
que la disparition tragique d’Abiola n’a pas rendu caduc son programme
politique qu’elle considère comme la meilleure solution pour le
Nigeria. Au terme d’une réunion extraordinaire à huit clos,
la direction du JACON a solennellement déclaré qu’elle ne
participerait pas au programme de transition vers la démocratie
initiée par Abubakar. Elle préconise l’arrêt définitif
du régime militaire dès le 1er Octobre 1998, date anniversaire
de l’indépendance du Nigeria, et exige la mise sur pied d’un gouvernement
civil à base collégiale, lequel aura la charge d’organiser
une Conférence nationale souveraine.
Au sein du Provisional Ruling Council
(Conseil Dirigeant Provisoire), la plus haute instance du Nigeria, des
débats houleux ont opposé deux tendances à propos
du choix de la meilleure des deux seules options possibles pour sortir
de la crise. La première option, défendue par l’aile dure
et conservatrice de l’armée, est celle qui prévoit la prolongation
d’au moins un an du programme de transition vers la démocratie.
Les défenseurs de cette thèse la justifie en arguant qu’il
faudrait un délai raisonnable pour réorganiser les organes
électoraux, dont une partie a été dissoute par le
nouveau régime et pour permettre l’émergence de nouveaux
partis politiques d’opposition se réclamant des idéaux défendus
par Abiola.
La seconde option est très
proche de celle du collectif des rassemblements d’opposition (JACON et
NADECO), qui propose la formation d’un gouvernement d’union nationale composé
uniquement de civils et une Conférence nationale à la Béninoise
avant l’organisation de toute élection. Pour l’aile modérée
qui appuie cette thèse, un tel scénario pourrait permettre
à l’armée de se retirer de la scène politique et de
réhabiliter son image quelque peu ternie.
La veille de l’allocution de d’Abubakar,
les deux alliés indéfectibles du nouveau régime, Babangida
et Obasanjo, étaient montés au créneau pour préconiser,
entre autres, la dissolution des 5 partis politiques proches des militaires,
devenus encombrants, la recomposition de la Commission électorale
et le prolongement de 9 mois au moins du gouvernement d’Abubakar. Les militaires
remettront en Mai 1999 le pouvoir à un gouvernement civil et démocratiquement
élu.
Les premières réactions
des milieux diplomatiques sont plutôt favorables. L’invitation aux
Nations Unies et au Commonwealth à participer en qualité
d’observateurs aux futures élections s’est révélée
stratégiquement payante pour Abubakar, car une partie de la communauté
internationale souhaite la levée immédiate des sanctions
imposées au Nigeria au lendemain de l’annulation de la présidentielle
de Juin 1993.
Les puissances occidentales espèrent
persuader le général Abubakar de procéder à
des réformes économiques, à savoir : privatisation
des entreprises d’état, abolition des deux systèmes parallèles
de change et concessions supplémentaires en matière d’exploitation
et d’exploration des vastes ressources pétrolières.
Le grand public nigérian,
habitué au non-respect des engagements pris par les militaires,
est plutôt septique quant à la sincérité de
ceux-ci.
Comme il fallait s’y attendre, le
JACON et le NADECO sont déçus par le refus d’Abubakar d’accepter
la formation d’un gouvernement d’unité nationale composé
uniquement de civils et la mise sur pied de la Conférence nationale
souveraine. Des observateurs avertis craignent le déclenchement
d’une épreuve de force entre l’opposition et les généraux
au pouvoir. Il n’est pas exclu que la même opposition boycotte les
nouvelles échéances électorales dans la mesure où,
à ses yeux, la priorité immédiate n’est pas l’organisation
des élections mais plutôt la restructuration de la Fédération
nigériane sur une base d’égalité entre les ethnies,
ainsi que la fin du rôle prépondérant de l’armée,
potentiel fossoyeur d’un régime démocratique qui sortirait
de ces élections.
Le général Abbakar
a aussi déclaré au secrétaire général
de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) que le Nigeria préférait
l’utilisation de façon exhaustive des négociations pour résoudre
la crise politique ébranlant la Guinée-Bissau. Il n’a toutefois
pas exclu comme dernier recours le déploiement dans ce pays de la
Force Ouest-Africaine de maintien de la paix (ECOMOG), dont le gros des
troupes est composé du contingent nigérian. C’est un changement
de politique étrangère important par rapport à Abacha.
Trois facteurs sont aussi à
l’origine de ce changement provisoire de cap : d’abord, la crise interne
constitue la principale préoccupation du nouveau régime dont
la légitimité est contestée par l’opposition ; Secundo,
le financement par le Nigeria de sa présence militaire en Sierra-Leone
et au Liberia grâce à ses pétrodollars ne l’encourage
pas à s’aventurer dans le bourbier bissauguinéen. Enfin,
le Nigeria estime qu’il est temps que d’autres pays de la sous-région
apportent leur quote-part au bon fonctionnement de l’ECOMOG.
- Le retour des exilés :
Le temps des exilés est révolu.
Mais à l'étranger, ils ont joué un rôle qui
pourrait leur servir dans la politique actuelle. Ceux qui ont fait campagne
contre le régime d'Abacha peuvent dire sans exagérer aux
électeurs qu'ils ont contribué à la nouvelle démocratie,
dont on peut maintenant être sur qu’elle commencera comme prévu
l'année prochaine.
Rien ne pouvait mieux marquer l'ouverture
amorcée par le général Abubakar que le retour de Wole
Soyinka au pays Car le dramaturge et lauréat Nobel, fondateur du
National Liberation Council of Nigeria (Nalicon) et de l'United Democratic
Front of Nigeria (UDFN), a incarné pendant quatre ans, sous la dictature
de Sani Abacha, l'opposition en exil.
Dès la mort d'Abacha en juin,
le général Abubakar a commencé à assouplir
le régime. Mais malgré des mesures comme la libération
de plusieurs prisonniers politiques, la levée d'entraves aux médias
et aux syndicats, l'annonce d'un nouveau calendrier électoral, la
méfiance ne s'est pas dissipée chez les opposants à
l'intérieur et à l'extérieur du pays. Abubakar n'avait-il
pas été le bras droit d'Abacha pendant cinq ans?
La mort tragique de M.K.O. Abiola
en juillet a soulevé de graves soupçons et de vives protestations.
Elle paraît pourtant avoir encouragé le régime militaire
à annoncer son programme de transition démocratique. Mais
même en septembre, Soyinka disait qu'il ne fallait pas être
trop optimiste à propos d'Abdulsalam Abubakar. Pourtant, vers la
fin septembre, le général Abubakar s'est entretenu avec l'homme
de lettre à New York. Ce dernier s'est dit prêt à regagner
son pays, en réponse à l'appel lancé vers tous les
exilés par le successeur d'Abacha.
La police nigériane a annoncé
la levée des inculpations de "trahison" dont Soyinka était
l'objet depuis 1997, avec quatorze autres dont le général
Alani Akinrinade, ancien chef d'état-major et ministre, et l'ancien
ministre Anthony Enahoro, exilés comme lui en Amérique du
nord. Rappelons que ces inculpations firent suite à une série
d'attentats à la bombe, notamment à Lagos, et qu'elles semblaient
très suspectes à l'opinion, quoique Soyinka lui-même
ne condamnait pas nettement ces attentats.
D'autres exilés ont
pris le chemin de retour avant Soyinka. Tous les exilés politiques
ont eu deux raisons urgentes de rentrer, ne serait-ce que pour une visite.
D'abord parce qu'avec la formation de douzaines de partis politiques, la
lutte pour le pouvoir a bel et bien commencé; ceux qui restaient
à l'étranger risquaient d'être laissés pour
compte.
Ensuite, le recensement électoral
a été organisé au pays seulement. Il était
impossible de s'inscrire sur la nouvelle liste électorale aux ambassades
ou aux hauts-commissariats nigérians à l'étranger,
sans doute pour des raisons logistiques, sachant qu'en Grande-Bretagne
il y a plus de 100 000 nigérians. Mais sans doute les autorités
l'ont-elles aussi souhaité ceux qui voulaient tenter leur chance
dans la nouvelle bataille politique ont dû rentrer inscrire leurs
noms sur la liste électorale avant que le recensement soit terminé.
Or sa clôture, après quelques prolongations, devait avoir
lieu le 19 octobre.
La fin des cinq partis bidons :
Les exilés politiques n'ont
pas obtenu tout ce qu'ils voulaient de la part du nouveau régime,
comme l'abrogation de quelques décrets dictatoriaux. Mais ils ont
reconnu que les choses avaient vraiment changé depuis quelques mois.
L'ère des cinq partis-bidon créés par le régime
du général Abacha est terminé : ils avaient tous désigné
ce dernier comme candidat unique à l'élection présidentielle.
En ce temps-là, la coalition
démocratique Nadeco faisait campagne pour le retour à la
démocratie. Elle n'était pas interdite et pouvait organiser
des réunions. Car, même sous Abacha, la répression
avait ses bornes. Mais les opposants ont quand même cru bon de poursuivre
la lutte diplomatique contre le régime militaire. Avec l'UFN de
Soyinka, elle était à la tête de l'opposition exilée.
Elles ont connu des querelles internes typiques des exilés politiques
du monde entier.
Les exilés politiques ont
été déçus par les sanctions que les Occidentaux
infligeaient au régime militaire, et leur reprochaient de préférer
le pétrole à la démocratie. Les sanctions de d’union
européenne et du Commonwealth
ont été bien modestes,
et même les Etats-Unis - pourtant alliés principaux des démocrates
nigérians - n'auraient pas accepté facilement les sanctions
pétrolières proposées.
Mais par leur lobbying et leur publicité,
ils ont contribué à l'isolement du régime militaire.
Ils ont alimenté sans cesse l'hostilité du monde envers Abacha,
et elle explique largement la rapidité du "glassnost' d'Abubakar.
Désormais, on accorde de l'importance à la Nadeco ainsi qu'à
l'ex-sénateur Abraham Adesanya qui la dirige depuis le décès
l'année dernière de l'ex-gouverneur Michael Ajasin. Aujourd'hui,
le rôle de la Nadeco est révolu, et à plus forte raison
celui de sa section étrangère. Cinq dirigeants de Nadeco
Abroad à l'étranger sont rentrés ensemble au Nigeria
le 7 octobre, y compris le général de brigade aérienne
Dan Suleiman, vice-président de Nadeco Abroad exilé à
Londres, et John Odigie-Oyegun, ancien gouverneur de l'Etat d'Edo. On peut
croire que chacun de ces dirigeants cherchera désormais sa propre
fortune dans l'un des partis politiques qui s'organisent rapidement.
Le 13 Octobre, une foule énorme
a accueilli Wole Soyinka à l'aéroport de Lagos. "c'est merveilleux
d'être chez Soi", a-t-il déclaré avant d'aller faire
la visite obligatoire des exilés rentrant au pays le domicile de
feu Moshood Abiola. Quand il s'est recueilli devant les tombeaux d'Abiola
et de sa femme Kudirat, la foule a crié « vive Radio Kudirat
». C'était le nom donné à une radio clandestine
créée au temps de la lutte anti-Abacha, en l'honneur de l'épouse
de l'opposant assassinée le 4 juin 1996 à Lagos. Elle fut
fondée par Wole Soyinka lui-même - elle s'appelait alors Radio
Democrat International Jusqu'alors elle a continué ses émissions
à partir d'un émetteur situé sans doute en Europe,
en Amérique du Nord ou en Mrique du Sud. Que va devenir cette radio
?
Déjà, les sanctions
dessertes par le Commonwealth sont en train d'être supprimées,
suite à une décision d'un comité spécial réuni
à Londres, qui a entendu le ministre des Affaires étrangères
nigérian. Mais la suspension du Nigeria du Commonwealth continuera
jusqu'à la fin de la transition démocratique.
Il semblerait qu'on n'écoute
plus les Nigérians qui veulent continuer à faire campagne
en exil contre un régime militaire qui n'est pas encore parti. Wole
Sohinka lui-même exprime toujours
quelques méfiance; on dit qu'il craint d'être assassiné.
Il est possible en effet que des non repentis de l'appareil sécuritaire
d'Abacha pourraient avoir une telle idée. Mais Soyinka a toujours
aimé y aller fort. Dans la tradition de Zola, il se veut l'homme
de lettres, la conscience de la nation, le prophète. Il est peu
probable que Soyinka, qui conserve d'ailleurs sa chaire d'université
à Emory (Georgia) aux EtatsUnis, accepte un poste politique avec
des compromis politiques qui lui sont étrangers. Il continuera plus
vraisemblablement à garder son rôle critique, comme il l'a
fait le lendemain de son retour, dans un long discours à l'université
de Lagos. Ce prophète qui prêche dans le désert a appelé
à une "conférence nationale" sur l'avenir du Nigeria. Quelques
autres ont soutenu cette idée -qui semble provenir des conférences
tenues dans plusieurs Etats africains francophones. Mais on ne les écoutera
sûrement pas. Le programme de transition annoncé, qui comprend
des élections au niveau fédéral et national, suffira
bien, à condition qu'il respecte le peuple nigérian y compris
les Yoroubas, qui se sont sentis les plus lésés par le régime
militaire voleur de la victoire de leur héros Abiola en 1993.
Mais aujourd'hui, on songe sérieusement
à trouver un président civil acceptable au Nord comme au
Sud - comme Abiola aurait pu l'être. L'idée d'une candidature
du général Olusegun Obasanjo, libéré par Abubakar
après trois ans d'emprisonnement, est la plus répandue. Chef
d'un précédent régime militaire entre 1976 et 1979,
Obasanjo, yorouba de la ville historique d'Abeokuta, d'où vien-Inent
Abiola et Soyinka, était alors bien accepté par ses camarades
de l'armée nordiste. Beaucoup voient en lui un président
unificateur pour l'avenir.
- Gros plan sur Obasanjo :
Récemment libéré
des geôles de Sani Abacha, Olusegun Obasanjo, 61 ans, a annoncé
sa candidature à l'élection présidentielle de février
prochain. jouissant d'une bonne image dans l'opinion, l'ancien général
réussira-t'il le pari de revenir aux affaires par les urnes, vingt
ans âpres sa première présidence?
« Can he be president »
? Très en vogue au moment de l'élection de juin 1993(dont
chief Abiola fut le vainqueur présumé), cette phrase revient
sur les lèvres des observateurs nigérians. Elle vise Olusegun
Obasanjo qui a fait part le 3 novembre de son intention de se présenter
à l'élection du 27 février, un scrutin très
attendu qui doit enfin placer le géant de l'Afrique noire sur les
voies de la démocratie. Depuis que lepouvoir du général
Abdusalami Abubakar à travers l'Inec (commission électorale
nationale indépendante) a autorisé neuf partis, Obasanjo
a reçu le soutien massif du Pdp, le parti démocratique du
peuple qui l'a pris sous son parapluie en vue de la course électorale.
A sa sortie de prison le 15juin 1998, l'ex-président, marqué,
voulait pourtant se tenir loin de la politique.
Il ne souhaitait pas créer
de parti. « Il n'en est pas question. En revanche, je serai à
la disposition de ceux qui voudront solliciter mon avis ou mes recommandations.
Qu'ils soient nigérians, africains ou autres, ils seront les bienvenus.
Je suis à la disposition de ceux qui pensent que je peux être
utile pour résoudre leurs problèmes». Aussi ne semblait-il
pas intéressé de nouveau par la magistrature suprême.
«J'ai été déjà chef de l'Etat. Je n 'ai
aucune envie de le redevenir. J'ai connu le pouvoir et les honneurs, ça
me suffit. Je n 'en aurai pas plus que par le passé. Place aux autres.
Dieu merci, le Nigéria ne manque ni d'hommes ni de femmes compétents
et intègres. Il faut leur donner la possibilité de faire
leurs preuves. Je suis sur que le pays s'en portera mieux ». Dans
cet état d'esprit, Olusegun Obasanjo s'était promis un retour
dans sa ferme d'Otta afin de retrouver une vie agricole
paisible et se consacrer a l'élevage de ses volatiles. Il ne sera
pas resté longtemps fidèle à ses résolutions.
Ses voyages à l'étranger, ses nombreuses audiences au Nigeria
l'ont comme convaincu du contraire. L'ex-général-président
est désormais candidat. Quatre mois à l'avance, Obasanjo
s'est placé au starting-block et attend de nouveau son heure. De
son passage à la tête de l'Etat entre 1976 et 79, il a laissé
à ses compatriotes, le souvenir de n'avoir pas voulu s'accrocher.
Il est vrai, l'image d'avoir été le premier militaire à
rendre le pouvoir aux civils colle à ce yoruba originaire du sud-ouest.
On se souvient, c'est en février 1976 qu'il succède au remuant
général Murtala Mohamed assassiné lors d'un coup de
force spectaculaire un vendredi 13. Réputé invincible aux
balles, Murtala éphémère chef d’état militaire
qui avait déposé Yakubu Gowon, se rendait ce jour-là
à la mosquée, débarrassé de ses amulettes.
Le vendredi étant un jour saint. Ses tueurs avaient choisi ce moment
précis pour lui tendre une embuscade, persuadés de sa vulnérabilité.
Pour eux, le roi était nu. Et d'après les croyances magiques
locales, Murtala était insaisissable les autres jours ouvrables?
Malgré sa mort, le pouvoir ne profite pas à ses assassins.
C'est Obasanjo, chef d'Etat-major du moment qui reprend les destinés
du pays. Pendant trois ans, ce dernier s'emploie à redresser le
Nigéria à sa façon. Les élections qu'il organise
consacrent Shehu Shagari, un civil haoussa, président. Obasanjo
entre dans l'histoire pour avoir accompli cette prouesse. Au fil du temps,
il acquiert le profil d'un sage très écouté, se mêle
à peine de politique. Plus tard, les extravagances de la brute Sani
Abacha le feront sortir de sa réserve. D'ailleurs, celui-ci ne sourcillera
pas une seconde pour le coffrer> au plus fort de ses frasques, en faisant
de lui un martyr. La disparition inattendue et tragique du milliardaire
yoruba Moshood Abiola a ramené Obasanjo au premier plan. La communauté
yoruba à la recherche d'une personnalité de remplacement
a trouvé en lui un recours. Sa candidature vient combler le vide.
Et dans une certaine mesure, Obasanjo inspire aussi confiance à
l'oligarchie politico-militaire du nord qui gouverne depuis fort longtemps
le pays. En effet, l'homme dispose encore de solides appuis dans «
l'establishment » en treillis. Il peut compter sur le soutien des
puissants milieux d'affaires du pays qui lui vouent une certaine sympathie.
Pour « les gens du nord » qui contrôlent le pouvoir,
il apparait comme « un yoruba avec lequel on peut travailler sans
crainte». Selon les observateurs, la candidature d'Obasanjo s'inscrit
dans la logique du «power shift» à savoir, la volonté
de transférer prochainement le pouvoir, par voie électorale,
à un leader de la communauté yoruba, excédée
d'être tenue loin de la direction du pays. Un courant
de pensée consensuelle se dégage dans cette direction.
Et les lobbies militaro-financiers haoussa et peul semblent s'y faire progressivement.
Personnalité morale reconnue, Olusegun Obasanjo a la cote à
l'échelle internationale. Cependant pour l'heure,
sa candidature ne fait pas l'unanimité dans le pays.
Même chez les yoruba, elle
pose problème. Les plus hostiles soupçonnent même Obasanjo
d'être le pion acceptable de l'armée, son ancienne institution
d'appartenance à laquelle il a rendu de nombreux services à
travers une loi d'amnistie. D'aucuns ne lui pardonnent pas d'avoir fait,
il y a 20 ans, le jeu de l'armée en faisant élir, par cuisine
électorale, Shehu Shagari au détriment du célèbre
chief Obafemi Awolowo. On rappelle ici et là à ce candidat
qu'il n'est pas si vierge? «On aurait préféré
un homme neuf n'ayant pas à appartenu à la « gente
» kaki pour récolter le power shift, clament les puristes.
Des bagarres procédurières ont déjà éclaté
autour du nom d'Obasanjo. Ses adversaires les plus virulents
insistent qu'on lui applique des
lois édictées sous Sani Abacha, dont l'une voudrait que toute
personne ayant été condamnée pour tentative de putsch
soit par la suite frappée d'une irrecevabilité de candidature.
Ce qui serait son cas, si l'on prend
les geôles du sinistre Abacha
qui l'avait fait condamner à la prison à vie. Quelques voix
discordantes aussi s'élèvent du Pdp le parti d'Obasanjo pour
réclamer des primaires. Elle dénoncent à mot couvert
un parachutage. Mais aucunes ne font le poids devant ce présidentiable
de choix. A l'extérieur, d'autres concurrents se multiplient face
à lui pour une partie qui ne sera pas simple. Toutefois, dans cette
atmosphère de compétition, Abdusalami Abubakar départagera
tout le monde. Loin des polémiques, résolu à passer
la main en mai, le général Abubakar poursuit son programme
de démocratisation. A la libération d'Obasanjo, il avait
reçu ce dernier et avait mis un avion à sa disposition pour
un voyage à l'étranger; l'appareil n'avait pu décoller
en raison d'une pénurie de carburant chez le 7ème producteur
de pétrole du monde?
Obasanjo avait vu dans ce raté
un concentré des problèmes nigérians et leurs paradoxes
qu'il souhaite corriger, une fois installé à Abuja en cas
d'élection . Un ex-président se fait une haute opinion du
général Abubakar qu'il croit «sincère »
dans sa volonté de réforme : «le général
Abubakar m'a semblé un homme pressé de réunir les
conditions d'une démocratie solide et durable, avant de se retirer».
Ce point de vue est par ailleurs partagé par les chefs d'Etat et
de gouvernement d'Afrique et de France qui de leur réunion Parisienne
ont encouragé l'actuel homme fort d'Abuja, lequel «dans un
contexte difficile a d'ores et déjà pris des initiatives
hardies permettant d'engager pleinement son pays sur la voie de la démocratie,
de l’avènement de l'état de droit, et de la réconciliation»
Pour finir, le sommet de Paris a salué ses « premières
décisions prises pour garantir des élections libres et démocratiques,
la stabilité des institutions et la paix civiles».
Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997
Afrique-Asie
Jeune Afrique Economie
Jeune Afrique
Africa International

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier