Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Nigeria résumé
LE NIGERIA DE 1981 A 1997

"La plus grande nation noire du monde"

Le Nigeria est aujourd'hui le premier exportateur de pétrole du continent, le pays le plus peuplé d'Afrique, la principale puissance économique et diplomatique de l'Afrique indépendante, le principal enjeu géo-politique de la région et "la plus grande nation noire du monde". Vingt ans après l'indépendance, l'année 1980 a été marquée par le retour des civils au pouvoir, mais les quinze années de régime militaire n'ont pas - loin de là - constitué une parenthèse silencieuse: elles ont été celles de la construction de l'État centralisé et du boom pétrolier. Issu des élections au suffrage universel organisées par les militaires en 1979, le nouveau régime présidentiel (la IIe République) s'inspire largement du modèle de la constitution américaine.

L'affirmation du régime civil passe, dans un premier temps, par l'organisation du retour des militaires dans les casernes: le ministre de la Défense, le professeur Iya Abubakar, est chargé de réduire à 120 000 hommes les effectifs de la troisième armée d'Afrique et de diminuer ses dépenses. Cette démobilisation de 30 000 hommes ne s'effectue pas facilement et s'accompagne d'épurations et de remaniements. En contrepartie, le gouvernement fait de la police le garant de la sécurité intérieure et prévoit de tripler ses effectifs d'ici à 1985. Mais, si le régime civil est uni face aux militaires, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de définir les orientations politiques et économiques.

Le président A. Shagari, élu sous les couleurs du Parti national du Nigeria (NPN) et dont le fief reste les régions haoussas du Nord, a dû s'allier au Parti du peuple nigérian dirigé par l'ex-président ibo Azikiwe, pour obtenir de justesse la majorité au Parlement fédéral. Cette alliance, qui met fin, dix ans après la guerre du Biafra, à l'exclusion des Ibos de la vie politique, reste pourtant fragile. La coalition présidentielle conservatrice affronte en effet une vive opposition à la Chambre des représentants, au Congrès et dans les différents États.

Celle-ci est conduite (à nouveau) par le chef yoruba Obafemi Awolowo, du Parti de l'unité du Nigeria (UPN), qui a le pouvoir dans tous les États de l'Ouest - y compris dans les deux plus grandes villes du pays: Ibadan et la capitale, Lagos.

L'UPN, allié avec un courant plus "socialisant" issu du Nord, le Parti pour la rédemption du peuple (PRP), et avec une troisième composante du Nord-Est, le Parti du peuple du Grand Nigeria (GNPP), a réussi à retarder de trois mois la confirmation du gouvernement et l'approbation du budget 1981. Le démarrage du Plan 1980-1985, élaboré par les militaires, a finalement été repoussé d'un an. Mais la "Bande des Neuf" (les gouverneurs appartenant à l'opposition) s'est élargie à des membres de la coalition majoritaire quand, au nom de l'"unité nationale", le pouvoir présidentiel a cherché à se renforcer. Dès le début février, les quatre partis ont ainsi empêché l'installation dans les États des agents de liaison fédéraux du président Shagari.

La répartition des pétrodollars

Le débat le plus important, que les militaires ne pouvaient indéfiniment renvoyer, porte cependant sur la répartition de la manne pétrolière. Le gouvernement fédéral est en effet chargé de répartir les 78 millions de dollars (dont plus de 60 alimentent les caisses de l'État) que rapportent, toutes les 24 heures, les 2,1 millions de barils exportés. Publié le 1er septembre 1980, le Livre blanc né du compromis entre les États et le gouvernement fédéral accorde 55% des recettes à ce dernier, alors qu'il en demandait 70. Mais le débat est loin d'être clos!

La découverte d'un "trou" de cinq milliards de dollars dans les caisses de la Compagnie nationale des pétroles (NNPC), véritable État dans l'État, n'a pu que raviver les tensions: le 16 avril 1980, après des manifestations de rue, le président ordonne une enquête judiciaire, qui dégagera la responsabilité de la NNPC (tout en montrant l'absence totale de contrôle sur la gestion de la compagnie) ; cette même enquête mettra en accusation les firmes multinationales. Le programme économique civil reste lourdement tributaire des recettes pétrolières, qui représentent 95% du budget. Les relèvements successifs du prix du pétrole (de 30 à 40 dollars par baril, en 1980) permettent d'envisager la poursuite d'un ambitieux programme fondé sur le développement des industries de biens de production et sur la sidérurgie, l'exploitation du gaz et les grands projets d'aménagement (transport et construction de la nouvelle capitale, Abuja). Enfin, face à la croissance des importations alimentaires, qui absorbent 15% des recettes pétrolières, le gouvernement a donné une priorité tardive à l'agriculture, première victime du boom pétrolier.

Cette croissance accélérée a ses revers: la montée en flèche des importations avait conduit le précédent gouvernement militaire d'Obassanjo à mener une politique d'austérité ; les pénuries et les hausses de prix - notamment des biens alimentaires - et le début de récession économique ont conduit les autorités à s'engager dans une politique de libéralisation.

Dans cette situation économique et politique instable, aggravée par d'importantes variations de la production et des recettes pétrolières, tensions sociales et émeutes se multiplient. En décembre, les émeutes sanglantes de Kano ont obligé le gouvernement, face aux échecs répétés des interventions de la police, à faire appel à l'armée.

Les musulmans intégristes de Kano

1980 aura été aussi l'année de la "remontée vers le nord" de la diplomatie nigériane, jusque-là principalement axée sur la lutte contre l'apartheid. Les émeutes des musulmans intégristes de Kano ont d'ailleurs rappelé que le nord du pays appartient à cet ensemble soudano-sahélien, majoritairement converti à l'islam. La guerre civile du Tchad et l'intervention libyenne ont donné au gouvernement de Lagos l'occasion de montrer qu'il comptait désormais être associé à tout règlement des conflits dans la zone.

Le rôle capital du pays dans la région s'est renforcé: à l'OUA (Organisation de l'unité africaine), où la position nigériane sur l'Éthiopie et le Sahara occidental a été décisive, comme à la CDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest), où le Nigeria a défendu la constitution d'une zone de libre-échange. On comprend pourquoi Lagos fait l'objet de la sollicitude particulière des États-Unis (acheteurs de 50% du pétrole nigérian), de l'Europe (au sein de laquelle l'Angleterre reste encore le principal partenaire commercial du Nigeria) et de l'Union soviétique. Entre le contrôle des tensions sociales liées au boom pétrolier et l'affirmation du pouvoir civil face à l'armée (qui reste le garant de la sécurité intérieure et extérieure), la marge de manoeuvre du président Shagari est étroite. Pour satisfaire les exigences d'une bourgeoisie nationale encore essentiellement commerçante et répondre à bas prix à la demande alimentaire des populations marginalisées des villes, le gouvernement est contraint de revenir à la politique d'importations tous azimuts des premières années du boom pétrolier. Comment la société nigériane résistera-t-elle aux pressions formidables exercées par l'"internationalisation" des problèmes du pays? C'est toute la question.

La crise pétrolière

Gouverné par des civils depuis le 1er octobre 1979, après 13 ans de pouvoir militaire, le Nigeria, dont la population frôle les 100 millions d'habitants, est devenu la quatrième démocratie mondiale. Le retour des civils, à l'issue d'élections honnêtes, a constitué pour le pays une rupture avec le passé colonial bien plus nette que l'accession à l'indépendance en 1960. Ayant adopté en 1979 un système présidentiel et une constitution largement inspirés de ceux des États-Unis, la démocratie nigeriane en est encore au stade expérimental. Le président Alhadji Shehu Shagari met souvent l'accent sur une "politique sans âpreté" et sur la force de la loi, mais les tribunaux ont fréquemment à examiner des questions constitutionnelles.

Le parti du président, le Parti national du Nigeria (NPN), contrôle 7 des 19 États qui composent la fédération et quatre autres partis en contrôlent chacun deux ou plus. Le NPN, dont le fief reste les États haoussas du Nord, ne détenait au départ qu'un tiers environ des sièges dans les deux chambres de l'Assemblée nationale, le reste étant réparti entre les quatre autres partis. Pour s'assurer la majorité, le NPN avait passé un "accord" avec le Parti du peuple nigerian (NPP), dont la base électorale se trouve dans les États à dominante Ibo. Cet accord a été brisé au milieu de l'année 1981, et le NPP fut immédiatement sollicité par le Parti d'unité (UPN), basé chez les Yoruba, pour former une "alliance" contre le NPN. Au début de 1982, ces deux partis ont formé, avec le Parti populaire du Grand Nigeria (GNPP) et une scission du Parti pour la rédemption du peuple (PRP), une alliance anti-NPN baptisée "Alliance des partis progressistes", dont on peut douter qu'elle tienne suffisamment longtemps pour constituer une menace réelle pour le président et le NPN.

Ces manoeuvres politiciennes sont les symptômes des premiers accès de fièvre préélectorale. En effet, aucune élection - même partielle ou locale - n'a eu lieu depuis celles de 1979, et c'est en 1983 qu'elles devraient avoir lieu pour la seconde fois. Mais au printemps 1982, le débat sur la loi électorale proposée en 1981 n'était pas encore conclu au Parlement.

Une autre question politique controversée semble ne pas devoir trouver de solution avant les élections de 1983: celle de la création de nouveaux États. L'Assemblée nationale a enregistré plus de 50 propositions de créations de nouveaux États, alors qu'une évaluation réaliste permet d'en imaginer cinq. La création de nouveaux États serait probablement à l'avantage du NPN, mais elle éprouverait fortement les ressources financières du pays. Malgré les débats et les polémiques, notamment sur la présence au gouvernement de ministres jugés corrompus ou inefficaces laissés en place lors du remaniement ministériel de début 1982, on s'attend à ce que le président Shagari se présente aux élections de 1983 et les gagne à nouveau.

Le Nigeria, du fait de sa population et de son importance économique, ne peut pas échapper au rôle de leader des affaires africaines. Shagari, comme ses prédécesseurs civils et militaires, a adopté une position de strict non-alignement. Ce qui ne l'empêche pas de prendre position sur des problèmes qui lui tiennent à coeur, comme le dialogue Nord-Sud, Il a d'ailleurs participé activement au Sommet de Cancún. Et lors d'un banquet à Buckingham Palace à l'occasion d'une visite en Grande-Bretagne en mars 1981, il prononça un réquisitoire passionné contre l'apartheid et ceux qui permettent la survie du régime sud-africain.

Les relations du Nigeria avec ses voisins ont été changeantes. Elles se sont tendues avec le Cameroun, après le meurtre par les gendarmes camerounais de cinq soldats nigérians dans une zone frontalière contestée. Une visite du président Ahidjo à Lagos au début de 1982 a permis de renouer le dialogue. Les relations avec le Ghana se sont également détériorées à la suite du renversement du président Limann, avec lequel Shagari entretenait d'excellentes relations: le Nigeria a suspendu un temps ses livraisons de pétrole au Ghana, le nouveau régime ayant épuisé ses crédits. Mais c'est le Tchad qui est demeuré le principal casse-tête de la politique étrangère de Lagos. Encouragée par les promesses occidentales de soutien à son plan de paix, l'OUA avait envoyé au Tchad une force de paix à la fin de 1981, principalement constituée de soldats nigérians et commandée par un nigérian. Cette force avait été mise sur pied en toute hâte et le soutien logistique promis se fit attendre. L'échec de cette opération pourrait avoir de graves répercussions internes, en affectant le moral de l'armée et son attitude face aux politiciens.

Jusqu'à la seconde crise pétrolière, le Nigeria était le sixième exportateur mondial de pétrole et le deuxième fournisseur des États-Unis. Il était également le principal partenaire commercial du Royaume-Uni après l'Europe et l'Amérique du Nord, et sa balance commerciale était la plus favorable d'Afrique. Mais outre sa dangereuse dépendance à l'égard du pétrole, source de 90% des recettes d'exportation et de 80% des revenus de l'État, l'économie nigériane souffre de faiblesses structurelles, clairement révélées en 1981-82. La production agricole est stagnante, et bien que la majorité de la population tire ses revenus d'une activité rurale, le pays importe depuis quelques années de grandes quantités de produits alimentaires, et le coût élevé de l'alimentation a été une des causes principales de l'inflation galopante.

Tarissement des pétrodollars?

Les importations ont augmenté régulièrement en 1981, atteignant en moyenne mensuelle 1,2 milliard de naïras pendant les six premiers mois de l'année et 1,5 milliard en décembre. Environ 15% des biens importés sont alimentaires.

Même avant la chute de la production pétrolière, le Nigeria n'était plus en état de continuer à importer à ce rythme, et le gouvernement avait prévu d'abaisser les importations à un taux de 800 millions par mois en 1982. Un plan ambitieux de développement sur quatre ans a été lancé en 1981, prévoyant une dépense totale de 80 milliards de naïras. Fondé sur une hypothèse optimiste d'exportation de 2 millions de barils de pétrole, ce plan a dû être révisé du fait de la crise pétrolière de 1981, et il ne devrait être réalisé d'ici 1986 qu'à 60% (le précédent plan triennal, sur le papier, a été réalisé à 50%). Déjà, le budget 1982, présenté avant la chute des prix pétroliers et fondé sur une hypothèse de production journalière de 1,25 million de barils, a été fortement affecté: de 1,7 million en novembre 1981 la production est descendue à 600 000 barils par jour en mars 1982.

Les gouvernements qui se sont succédé ont investi des millions dans de très nombreux projets agraires, et le président Shagari s'est lancé dans ce qu'il appelle, après bien d'autres, la "révolution verte". Mais l'agriculture du pays n'est pas encore en mesure de nourrir une population qui augmente rapidement, ni d'approvisionner suffisamment en matières premières les entreprises de transformation.

Dans l'industrie, le développement a été notable ces dernières années. Le Nigeria compte ainsi cinq établissements de montage automobile, et la première aciérie du pays a démarré en 1981. Mais les coûts industriels sont élevés, et de nombreux secteurs, notamment le textile et la chaussure, sont ruinés par la concurrence des produits de contrebande. Le développement industriel souffre surtout du caractère "enclavé" de la production pétrolière, qui procure des revenus et des devises étrangères mais stimule très peu l'économie nationale. Le problème principal de l'économie nigériane restait donc en 1982 celui de l'efficacité du transfert des revenus pétroliers vers les secteurs économiques qui assurent la subsistance de la grande masse des Nigérians.

En faisant voter une loi établissant une nouvelle formule de redistribution de ces revenus entre l'État fédéral, les États et les gouvernements locaux, Shagari avait écarté un des obstacles principaux au bon fonctionnement de la Fédération. Mais la chute notable des recettes d'exportation pourrait bien raviver les tensions entre l'État central et les gouvernements locaux, sur lesquels le président n'a aucun contrôle direct.

Une démocratie menacée

Les profonds changements qui ont affecté le marché mondial du pétrole entre 1981 et 1983 ont eu des conséquences graves sur les plans de développement du Nigeria. Au point de mettre en péril avant qu'il ne passe son premier test - les élections de 1983 - le système politique mis en place par les militaires en 1979 sur le modèle américain. L'incapacité de ce système à faire progresser le Nigeria sur les plans politique, économique ou social est devenue patente. Les revenus pétroliers ont été dilapidés par la classe dirigeante, de nombreux projets sociaux ont été abandonnés en cours de route, les fonctionnaires ne sont souvent pas payés, les grèves pour des revendications salariales ou autres ont été interdites et le gouvernement a transformé les immigrés illégaux en boucs émissaires.

Les possibilités d'enrichissement offertes par l'ambitieux plan de développement 1981-1985 ont nourri la corruption au sein de l'administration nigériane, corruption encore renforcée du fait de la récession. La tentation de contourner les circuits officiels pour faire fonctionner correctement le commerce est en effet devenue une question de survie pour les milieux d'affaires nouvellement établis. L'arrêt de la construction de la nouvelle capitale d'Abuja est devenue le symbole de la corruption massive et de l'échec du Président du Parti national du Nigeria (NPN), Shehu Shagari.

Avec la fin du "boom pétrolier", le chômage dans les villes est devenu endémique. L'économie souterraine (qui au Nigeria joue d'habitude un rôle de soupape de sécurité face aux inégalités engendrées par le capitalisme sauvage et assure la survie de millions de personnes) commence elle aussi à décliner. On ne peut plus compter sur le pétrole, comme au cours de la dernière décennie pour fournir les bases du développement des infrastructures permettant l'accumulation du capital par la nouvelle bourgeoisie nationale.

Les liens étroits qui unissaient les milieux d'affaires et de la politique au cours des quatre premières années du gouvernement civil du NPN ont été affectés par la politique d'austérité. La classe politique s'est peu à peu discréditée, et il semblait peu probable que la participation aux élections de 1983 soit supérieure à celle de 1979 (moins de 50%). Les milieux d'affaires occidentaux se montraient pourtant toujours confiants en une nouvelle victoire de Shagari.

Les étudiants qui ont organisé des manifestations au centre de Lagos et se sont opposés aux autorités en janvier 1983 ont proposé comme seule solution aux maux de la seconde République... le retour des militaires au pouvoir. Il est bien entendu impossible de spéculer sur les intentions du commandement de l'armée (ou des hommes de troupe). Reste qu'une intervention militaire nécessiterait une coordination parfaite, dans la mesure où les unités de l'armée sont dispersées dans tout le pays. Le gouvernement Shagari a également veillé à ne pas réduire les crédits militaires et à bien contrôler les promotions dans les forces armées pour mettre à la retraite forcée une série d'officiers de haut rang critiques.

Les allégeances ethniques continuent à déterminer les leaderships politiques, comme l'a illustré le retour d'exil en 1982 d'Odumegwu Ojukwu, le chef de la rébellion du Biafra en 1967-1970. Le soutien que ce dernier a accordé au NPN visait à miner la popularité de Nmadi Azikiwe, vieux dirigeant Ibo, et de son Parti populaire du Nigeria (NPN). Si cette politique peut se révéler efficace par rapport au NPP, le NPN pourra pourtant difficilement entamer le crédit d'un autre vieux dirigeant ethnique, Obafemi Awolowo, dont le Parti de l'unité du Nigeria (UPN) a une influence dominante chez les Yorouba à l'Ouest du pays. Au Nord, où prédominaient les Haoussa, l'apparition du Parti pour la rédemption du peuple (PRP) représente un défi bien plus radical. Une réelle opposition nationale au NPN - surnommé le "parti des hommes d'affaires" - a tenté de se constituer, sous la forme d'une "alliance progressiste" regroupant NPP-UPN et PRP. La cohésion de ces forces disparates était cependant encore très fragile à la mi-1983.
 

L'armée plus respectée que les politiciens

Le NPN représente les intérêts du capitalisme le plus sauvage, mais les autres partis ne s'accordent sur aucun principe de base ou programme. Non seulement divisés, ils sont en outre coupés des préoccupations populaires. Le système en place s'est ainsi avéré incapable de contrôler les mouvements de protestations, politiques, sociaux ou religieux. Dans la partie islamique du nord du pays, une secte fondamentaliste a organisé de violentes manifestations en 1980 à Kano et en 1982 à Maiduguri, tandis que les troubles gagnaient d'autres villes. Ces manifestations ont été violemment réprimées, au prix de centaines de vies humaines. Le gouvernement a d'ailleurs justifié l'expulsion des émigrés au début de 1983, en accusant les citoyens du Cameroun, du Tchad et du Niger d'être à l'origine des troubles dans le Nord du pays, ce qui reste à prouver.

Le pays a connu d'autres mouvements de protestation. Des explosions de colère spontanées chez les étudiants et les ouvriers ont eu lieu dans un grand nombre de villes, sans aucune coordination. Le mouvement syndical a également été attaqué, au fur et à mesure que le chômage se développait et que les leaders syndicaux se montraient peu disposés à porter de nouveaux coups contre une économie déjà chancelante. A l'été 1983, l'armée était certainement plus respectée que les politiciens. Et faute d'adversaire qui puisse prétendre au pouvoir fédéral, il n'était pas impossible qu'elle revienne au pouvoir.

Sur le plan international, les tentatives de Lagos de jouer un rôle dirigeant au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) ont été contrariées par l'attitude très conciliatrice du gouvernement Shagari vis-à-vis des puissances occidentales et sa mauvaise volonté apparente à rechercher un consensus sur les questions du Tchad et du Sahara occidental.

L'expulsion soudaine de plus d'un million d'immigrés illégaux en janvier-février 1938 a d'ailleurs montré combien le gouvernement était peu soucieux des problèmes africains: les pays voisins ont vivement critiqué cette expulsion, qui donnait des arguments à la propagande sud-africaine. Elle a en outre démontré l'incohérence du gouvernement Shagari face à la crise économique.

Les dirigeants nigérians se sont en effet laissés prendre au dépourvu par une réduction inévitable des revenus provenant des exportations pétrolières, et les économistes se demandent comment le pays pourra survivre au cours des années quatre-vingt sans un effondrement économique majeur. Véritable enclave dans l'économie nigériane, le secteur pétrolier ne créait que peu d'emplois et donnait au pays une fausse impression de sécurité sur sa puissance économique. En attendant, l'agriculture est en plein déclin, l'industrie n'a pu développer une utilisation cohérente des ressources, technologies et cadres locaux. La planification menée jusqu'ici a toutefois bien servi les intérêts du capital étranger. Les politiciens et les hommes d'affaires ont amassé des fortunes individuelles considérables, et le pays a perdu toute prétention à l'autosuffisance, dans quelque domaine que ce soit. Le goût endémique pour les produits importés ne peut plus désormais être satisfait.

Avec ses grandes villes et ses grandes étendues de terres non cultivées, le Nigeria serait pourtant en mesure d'abandonner ce modèle néo-colonial. Mais il lui manque encore les idées et l'organisation voulues. Les écoles et les universités, qui ont connu un essor sans précédent, ont cependant formé un grand nombre de jeunes qui ont pu satisfaire jusque-là leur soif de consommation grâce à l'expansion du secteur privé. Ceux qui aujourd'hui ne s'intéressent pas à ce style de vie montrent les premiers signes d'impatience politique.

Le retour des militaires

Le 31 décembre 1983, à la surprise quasi générale, le président Alhadji Shehu Shagari était renversé par un coup d'État militaire dirigé par le général Mohammed Buhari. Ce dernier avait déclaré en février 1983: "L'armée aura bientôt son mot à dire et elle le dira jusqu'au bout", mais personne n'y avait alors prêté attention. Et certainement pas le président Shehu Shagari, qui confiait à un journal américain en décembre 1983: "Je ne crois pas le retour des militaires possible. Celui-ci n'est possible que lorsque la population pense que seuls les militaires peuvent résoudre certains problèmes et pas les civils." Il est vrai aussi qu'il avait été facilement réélu comme candidat du Parti National du Nigeria (NPN), le 6 août 1983, avec 12 millions de voix contre 7,9 millions à Obafemi Awolowo, son principal concurrent ; mais la participation électorale avait été très faible, 40% seulement des inscrits ayant voté. Et les résultats de ces élections particulièrement agitées (elles ont été l'occasion de troubles qui auraient fait plusieurs centaines de morts) ont été vivement contestés par certains, tel l'écrivain Wole Soyinka, qui a affirmé que de nombreuses fraudes avaient été effectuées et que des millions d'électeurs fantômes avaient voté pour le NPN...

Après treize années de gouvernement militaire et quatre années de démocratie imparfaite, le Nigeria repassait donc sous la coupe des militaires. La principale raison invoquée par ces derniers a été la dégradation continue de la situation économique et en premier lieu l'extravagante corruption gangrenant l'ensemble de la société. Ainsi, si le nouveau gouvernement - comprenant onze civils et sept militaires - n'a été constitué que le 18 janvier 1984, c'est parce qu'il a fallu du temps pour trouver des Nigérians "d'une compétence, d'une probité et d'une honnêteté totales". Le général Buhari, le nouveau chef de l'État, est né en 1942 à Daura dans l'État de Kadura. Il a reçu sa formation dans diverses académies militaires, au Nigeria, en Grande-Bretagne et en Inde. Il a participé activement à la guerre du Biafra, où il a été remarqué par son sens des responsabilités, avant d'être nommé, de 1976 à 1978, ministre du Pétrole et de l'Énergie, principale richesse de ce pays grand comme deux fois la France. On dit de lui qu'il est intègre, humble et désintéressé.

La chasse aux corrompus

L'ancien président, qu'on disait aussi intègre, avait conscience des énormes difficultés économiques et sociales que son pays traversait. Il avait admis la nécessité d'une politique économique rigoureuse et austère, que lui suggérait du reste le FMI. Il avait aussi l'intention de lutter contre la corruption généralisée, qui restait pour les dignitaires du régime un moyen accéléré de s'enrichir outrageusement. Mohammed Buhari a pu aisément mobiliser le peuple nigerian en lui révélant les multiples scandales dans lesquels trempaient les anciens dirigeants. Ceux-ci ont été invités à libérer leurs résidences officielles et à rendre à l'État tout ce qu'ils avaient en leur possession. De nombreuses firmes multinationales qui avaient versé des pots de vins afin de s'assurer telle ou telle commande, comme Bouygues et Peugeot par exemple, allaient devoir réajuster leur stratégie commerciale...

Le nouveau gouvernement a montré à quel point l'effondrement économique du pays résultait d'une gestion défaillante et qu'il était grand temps d'y remédier. Exemple significatif: contrairement à ce que pensait l'ancien gouvernement, l'expulsion en février 1983 de près de deux millions de travailleurs étrangers n'a pas amélioré la situation du marché du travail, au contraire: les travailleurs refoulés n'ont pas été remplacés par des autochtones, ces derniers n'ayant pas les qualifications requises ou n'acceptant pas les conditions offertes. Le chômage a continué à croître dans les villes et avec lui la délinquance, la prostitution, le banditisme. La capitale, Lagos, détient le triste privilège d'être la métropole la plus dangereuse du monde.

L'inflation a également grimpé tout au long de 1983. Certains produits alimentaires ont connu des hausses de 50%, et le taux moyen d'inflation réel serait de 40% pour 1983 (il a été d'au moins 20% en 1982). Une telle situation est paradoxale quand on sait que ce pays détient des réserves de pétrole évaluées à 2,2 milliards de tonnes, d'énormes quantités de gaz naturel, de minerai de niobium, d'étain et de charbon. Son agriculture florissante il y a encore une dizaine d'années n'a cessé de se détériorer: ce premier producteur mondial d'arachide a été contraint d'importer de l'huile... Autre exemple: il importait 1 700 tonnes de riz en 1970 et plus de 700 000 tonnes en 1980! Second producteur mondial de cacao en 1970, le Nigeria a vu sa production cacaoière s'effondrer (200 000 tonnes en 1976, 16 500 tonnes en 1977). L'agriculture, qui représentait 60% du PNB et employait 71% de la population active, en 1960, n'a produit que 21% du PNB et employé moins de 50% de la population active en 1983. Le "boom" pétrolier des années 1973-1974 a considérablement désorienté l'économie du pays, tout en lui apportant des ressources inespérées. La baisse des prix et des quotas de production décidée au début des années quatre-vingt par l'OPEP - à laquelle appartient le Nigeria - a entraîné une réduction importante des ressources en devises du pays et un déséquilibre de sa balance commerciale (au temps du "miracle pétrolier", le pays n'hésitait pas en effet à acheter à l'étranger ce qu'il produisait auparavant).

Le nouveau gouvernement se voulait clairvoyant: ne promettant pas de miracle, il souhaitait par une politique volontariste redresser l'économie nationale, redorer l'image extérieure du pays, et éliminer la corruption, quitte à geler pour un temps la démocratie. Dès février 1984, les salaires des fonctionnaires étaient à nouveau versés et les prix des denrées de base réajustés à la baisse. Les relations avec les pays voisins - momentanément interrompues - ont repris, et les programmes d'investissements laissés par l'ancienne équipe ont été réexaminés attentivement avec le souci d'obtenir le meilleur rapport qualité/prix (métro de Lagos, construction d'une centrale thermique, achat d'avions militaires, etc.). Le "général gestionnaire" n'a pas caché à ses concitoyens la gravité de la situation et la lenteur des effets des réformes engagées.

D'autant que le Nigeria a connu en 1984, comme les années précédentes, de graves troubles dans le Nord du pays: au début de l'année 1984, les autorités ont été confrontées aux agissements des adeptes de la secte de Maitatsine, et en mars de la même année, ces musulmans fanatiques se sont battus avec les policiers, au prix d'un millier de morts. Quelques jours plus tard, plusieurs quartiers de Lagos étaient encerclés par les forces de l'ordre, qui ont effectué plus de six mille arrestations. D'autres émeutes, eurent lieu du 27 février au 5 mars à Yola, au nord-est du pays, faisant plus de 13 millions de dollars de dégâts et laissant sans abri près de 30 000 personnes.

Ces troubles sont un indice des difficultés que peuvent rencontrer les dirigeants d'un État particulièrement composite, ethniquement et culturellement, où le rôle des grandes ethnies (Haoussa au Nord - majoritairement islamisé -, Yoruba à l'Ouest, Ibo à l'Est) a toujours été essentiel dans la vie politique. Cette diversité pourra être un sérieux atout à qui saura en jouer, mais un militaire, aussi bon gestionnaire soit-il, n'est pas nécessairement un bon politique...

Consolidation du pouvoir

Le Nigeria pourra-t-il s'en sortir sans en passer par les conditions draconiennes du Fonds monétaire international (FMI)? Tel est le pari que tentent de réussir les militaires nigérians, conduits par le général Mohammed Buhari, qui dirigent le pays le plus peuplé d'Afrique (près de 100 millions d'habitants) depuis le 1er janvier 1984.

Dans son discours de présentation du budget, début 1985, le président Buhari, un officier nationaliste, proclamait: "Nous payons nos dettes et nous ne mendions plus." Une nouvelle affirmation de la détermination du gouvernement militaire de Lagos de ne pas accepter les conditions du FMI qui, en échange d'un prêt de 2,4 milliards de dollars, réclamait une dévaluation massive de la monnaie nigériane, le naira, la fin des subventions au secteur pétrolier et une libéralisation du commerce. Le FMI touche au domaine de l'émotion au Nigeria. "Je n'aime pas le FMI, tant en principe qu'en pratique", a ainsi lancé le général Tundé Idiagbon, numéro deux du régime militaire.

Le gouvernement de Lagos s'est tellement raidi sur ce plan que l'on considérait, au printemps 1985, qu'il lui était politiquement difficile de signer un accord avec le Fonds monétaire, tant que ce dernier n'aurait pas assoupli sa position. Le blocage des négociations, engagées avant même que les militaires n'aient pris le pouvoir, empêchait par ailleurs le rééchelonnement de la dette extérieure nigériane, estimée à quelque 20 milliards de dollars.

Cette attitude intransigeante du Nigeria lui coûtait cher. En affirmant vouloir payer seul ses dettes, le pays était obligé de consacrer, en 1985, 44% de ses recettes en devises provenant de ses exportations pétrolières, au service de la dette. Un pourcentage considérable qu'il semblait difficile de réduire à l'avenir, faute d'un rééchelonnement accepté par les principaux pays et banques créanciers du Nigeria.

Cure d'austérité

La cause principale de la crise du Nigeria tient en deux chiffres: en 1979 le pays produisait 2,4 millions de barils de pétrole par jour, contre 1,4 million seulement en 1985, selon le quota fixé par l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) ; et dans le même temps, les cours de l'or noir ont chuté considérablement.

Cette situation à forcé le pays à une cure d'austérité sans précédent, aux conséquences sociales dramatiques. Le gouvernement estimait ainsi qu'en 1985, les importations du pays s'élèveraient à moins du tiers de ce qu'elles étaient en moyenne entre 1980 et 1982, avant la dépression du marché pétrolier qui a réduit de moitié les recettes du pays. Résultat: les industries manquent de matières premières et de pièces détachées, et licencient à tour de bras des employés qui vont rejoindre les masses de déshérités des grandes métropoles comme Lagos, Kano, Kaduna, etc.

La majeure partie des grands projets lancés à l'époque du "boom pétrolier" ont été abandonnés, telle la construction de la nouvelle capitale, Abuja, ou la construction d'un métro à Lagos, ville réputée pour ses difficultés cauchemardesques de transport. Le climat social est devenu d'autant plus lourd que ce chômage croissant s'accompagne d'une forte inflation: 40% selon le gouvernement, en 1984, beaucoup plus selon certains économistes. La criminalité, déjà de sinistre réputation au Nigeria, a connu, elle aussi, une augmentation inquiétante.

L'économie est évidemment le principal front sur lequel doivent se battre les militaires nigérians. En prenant le pouvoir aux civils, dirigés par Shehu Shagari (toujours emprisonné sans procès quatorze mois après le coup d'État), le général Buhari et ses collègues du Conseil militaire suprême (CMS) avaient dénoncé la "gabegie" et l'"incompétence" de l'ancienne équipe. Ils ont découvert qu'il n'y avait pas de remède miracle, et que le mal dont souffre leur pays était profond. Il en est ainsi en particulier de l'agriculture, qui s'est effondrée à la faveur de l'euphorie du pétrole dans les années soixante-dix. Avec l'argent de l'or noir, les habitudes alimentaires ont changé au profit des produits importés, tels que le riz et le blé, et même des produits autrefois exportés, comme l'huile de palme et l'arachide, sont désormais achetés à l'extérieur. Le gouvernement a refait de l'agriculture une priorité, incitant les banques et les sociétés étrangères à investir dans ce secteur. Il faudra cependant du temps et beaucoup d'argent pour que le Nigeria cesse d'acheter hors de ses frontières la nourriture nécessaire à sa forte population.

L'autre bataille menée par le régime militaire est dirigée contre les fraudes et les trafics, qui privent l'État de recettes considérables. Le Nigeria est entouré de pays francophones qui utilisent le franc CFA, une monnaie stable comparée au naira. De ce fait, de véritables réseaux de contrebande opèrent le long des immenses frontières du Nigeria, et les trafics en viennent à constituer une part non négligeable de l'activité économique de pays comme le Bénin... En 1984, afin de procéder à un changement de monnaie destiné à éliminer une partie de l'argent frauduleusement acquis, le gouvernement a fermé les frontières du pays. Une fois l'opération monétaire menée à bien, il ne les a toutefois pas rouvertes et, plus d'un an plus tard elles étaient encore fermées. Seule exception: l'aide alimentaire internationale destinée au Tchad, qui transite par le Nigeria. Cette fermeture des frontières a porté un préjudice économique considérable aux pays voisins du Nigeria, mais comme l'a déclaré le ministre nigérian des Affaires étrangères, Ibrahim Gambari, pour se justifier, "la fermeture des frontières est une mauvaise chose, mais l'effondrement de l'économie nigériane serait pire pour tout le monde".

Les pays voisins le savent bien, puisque lorsque les premières difficultés économiques se sont fait sentir, le gouvernement civil n'avait pas hésité, début 1983, à expulser de son territoire quelque 1,5 million de travailleurs étrangers africains en situation irrégulière. Au début de 1985, le Nigeria a convaincu ses voisins francophones, ainsi que le Ghana, de signer avec lui des accords renforçant les contrôles aux frontières, et prévoyant l'extradition des trafiquants et criminels. Cependant, début mai, le gouvernement a de nouveau fermé ses frontières et a procédé à de nouvelles expulsions d'étrangers en situation irrégulière, accompagnées de scènes de violence. A la mi-mai, quelque 100 000 personnes auraient quitté le pays, dont 60 000 Ghanéens.

Lutte contre les trafics, mais aussi lutte contre la corruption, l'une des principales plaies du Nigeria. La corruption avait été l'une des principales justifications des auteurs du coup d'État, et des centaines d'hommes politiques, dignitaires de l'ancien régime comme de l'opposition civile, se sont retrouvés sous les verrous en attendant de passer devant des tribunaux spéciaux. De très nombreuses condamnations à des peines de prison ont été prononcées pour détournement de fonds et trafic d'influence. Dans le cadre de cette campagne, une affaire a défrayé la chronique: la tentative d'enlèvement, à Londres, de l'ancien homme fort de l'administration Shagari, Umaru Dikko, le 5 juillet 1984. Ce jour-là, Umaru Dikko, activement recherché par les autorités nigérianes après le coup d'État, disparaissait de son domicile londonien. On le retrouvait à l'aéroport britannique de Stansted, anesthésié, dans une caisse qui s'apprêtait à s'envoler pour Lagos. Quatre hommes furent arrêtés par les autorités britanniques: trois Israéliens et un Nigérian, officier du service de renseignement de son pays. Cette affaire trouble, qui trouva son épilogue judiciaire avec la condamnation des quatre ravisseurs, a provoqué une vive tension entre le Nigeria et son ancien colonisateur, accusé de protéger un homme considéré par Lagos comme "le plus grand voleur de la terre". Umaru Dikko est en effet accusé d'avoir détourné des sommes fabuleuses pendant son passage au pouvoir, et le gouvernement comptait donner à son procès valeur d'exemple.

De l'avis général, le pouvoir militaire a, dans l'ensemble, réussi à préserver, malgré certaines rumeurs embarrassantes, son image de relative honnêteté. Il a par contre rompu avec une tradition respectée par les régimes militaires précédents: la liberté de la presse. Le Nigeria, qui avait l'une des presses les plus libres et les plus vivantes du continent africain, avec pas moins de seize quotidiens de toutes tendances et une vingtaine de stations de télévision, a appris à vivre avec des restrictions. Peu de temps après leur arrivée au pouvoir, les militaires ont en effet imposé leur "décret numéro quatre" qui prévoyait une peine de prison pour les journalistes, et une amende ou confiscation du matériel pour les sociétés éditrices auteurs de "fausses nouvelles" ou d'"informations visant à ternir ou ridiculiser le gouvernement ou l'un de ses agents". Deux journalistes nigérians, employés par le quotidien indépendant The Guardian, l'un des journaux les plus sérieux du Nigeria, ont ainsi passé un an en prison pour avoir annoncé un peu trop tôt des changements dans le service diplomatique du pays. D'autres journalistes ou rédacteurs en chef de journaux ont été détenus et interrogés à plusieurs reprises.

Jugé un temps fragile, le gouvernement du général Buhari a réussi à consolider son pouvoir, et, plus d'un an après le coup d'État, aucune opposition sérieuse ne subsistait dans le pays. Emprisonnés ou marginalisés, les politiciens civils attendaient leur heure qui ne saurait venir de si tôt, et seule une révolution de palais au sein de l'équipe dirigeante semblait pouvoir menacer éventuellement le chef de l'État. Celui-ci n'a cependant pas la partie facile: il doit jouer avec les équilibres ethniques instables du pays (homme du Nord, il inspire la méfiance aux autres régions), mais surtout, il est à la tête d'un pays qui peut s'enflammer à tout instant, comme l'ont montré les explosions intégristes des faubourgs populaires de Kano ou Maidigûri depuis 1982 (en mars 1984, des émeutes fomentées par les membres de la secte de Maitatsine, des musulmans intégristes, faisaient plus d'un millier de morts dans le Nord du pays). A l'heure de l'austérité, c'est un danger des plus réels.

Non au FMI

L'histoire se répète au Nigéria: le 31 décembre 1983, le général Mohammed Buhari avait pris le pouvoir, justifiant son coup d'État militaire contre le régime civil du président Shehu Shagari par l'état "déplorable" de la situation économique du pays. Il avait à ses côtés le général Ibrahim Babangida, qui devint chef d'état-major de l'armée de terre. Les deux hommes, à la tête du Conseil militaire suprême, entreprirent de remettre de l'ordre dans le pays et de restaurer sa crédibilité extérieure, atteinte notamment par l'incapacité de Lagos à rembourser ses dettes. Des mesures draconiennes d'austérité furent appliquées, mais le général Buhari hésitait à franchir un cap décisif: la négociation d'un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) qui, en échange d'un prêt de 2,5 milliards de dollars, exigeait que Lagos consente à appliquer plusieurs mesures: une dévaluation massive de la monnaie nationale, le naira, l'arrêt des subventions au secteur pétrolier et la libéralisation du commerce.

Coup d'État militaire

Le 27 août 1985, le général Babangida provoquait un coup d'État militaire qu'il expliquait en mettant en cause l'incapacité du général Buhari à résoudre les problèmes intérieurs (inflation et chômage) et extérieurs (négociation avec le FMI et rééchelonnement de la dette). Tout en maintenant l'interdiction des partis politiques, décidée en décembre 1983, le nouvel organe suprême, le Conseil de gouvernement des forces armées, affichait son intention de se livrer à un changement de cap plus économique que politique. Avec un réalisme qui tranchait sur l'intransigeance de son prédécesseur, pour qui le Nigéria devait régler seul ses problèmes économiques, le président Babangida faisait part de sa volonté de tenir compte de l'environnement international. La situation économique était en effet encore plus préoccupante que celle qui prévalait avant le coup d'État de décembre 1983.

Le Nigéria, "géant" de l'Afrique avec ses 93,7 millions d'habitants, s'est peu à peu retranché dans une position isolationniste, d'une part en fermant ses frontières (elles ont été rouvertes - sauf avec le Tchad - le 1er mars 1986), ce qui a eu pour effet de provoquer un marasme du commerce intérieur et, plus encore, d'affecter gravement les économies de ses voisins ; d'autre part, en restreignant l'obtention de licences d'importation. Cette décision, combinée à une augmentation des ventes de pétrole, a certes entraîné un excédent de la balance commerciale, mais elle a surtout accentué les difficultés des industries nationales et des sociétés étrangères implantées au Nigéria. Faute de matières premières et de pièces de rechange, licenciements et faillites se sont multipliés.

Avec une pénurie des biens de première nécessité et une inflation supérieure à 20%, cette politique d'austérité a atteint un seuil critique pour les catégories sociales les plus défavorisées.

Sur le plan intérieur, dès son arrivée au pouvoir, le général Babangida a fait relâcher tous les journalistes emprisonnés par son prédécessaur et a annoncé que son gouvernement accepterait les critiques. La presse nigériane a ainsi retrouvé une liberté d'expression qui faisait sa singularité et sa renommée sur tout le continent. Elle a joué un rôle essentiel dans le vaste débat national qui, en septembre 1985, s'est ouvert sur l'opportunité ou non d'accepter les conditions posées par le FMI. L'opinion publique qui, pendant la période Buhari, avait été nourrie d'arguments hostiles à cet accord, ressenti comme une humiliation, s'est déchaînée, encouragée en cela par les hommes d'affaires et responsables politiques musulmans du Nord, qui voyaient dans cette perspective une remise en cause de leurs intérêts. Le général Babangida a-t-il craint de s'aliéner la neutralité politique de ces groupes de pression économique? Toujours est-il que le "débat" s'est transformé en un défoulement collectif sur fond de nationalisme, chacun, de l'homme d'affaires à l'homme de la rue, manifestant son refus de pactiser avec le "diable" FMI. Le 12 décembre, le chef de l'État résumait cette consultation populaire en déclarant que "la voie de l'honneur et l'essence du patriotisme résident dans l'arrêt des négociations avec le FMI".

État d'urgence économique

Entre-temps, le général Babangida a accentué la politique d'austérité. Le 1er octobre, il a décrété un "état d'urgence économique", valable pour quinze mois, et annoncé l'interdiction des importations - massives - de riz et de maïs, sans pour autant proposer de palliatifs. L'agriculture nigériane, en dépit des promesses des gouvernements successifs de lui accorder une "priorité", s'effondre chaque année un peu plus, victime du "mirage" pétrolier. Le cacao, par exemple, qui procure une part importante des recettes d'exportation non pétrolières, a connu sa plus mauvaise récolte depuis 1958 au cours de la campagne 1984-1985.

Cette politique de "repli sur soi" a conduit le gouvernement à présenter un budget pour 1986 particulièrement austère. Une réduction des salaires des militaires - allant jusqu'à 20% -, étendue ensuite à tous les fonctionnaires, puis aux salariés du secteur public, a été effectuée. Parallèlement, le Nigéria a décidé de plafonner le remboursement de sa dette extérieure à 30% de ses recettes d'exportation. Des impôts nouveaux ont été créés, comme la taxation supplémentaire de 30% sur toutes les importations. Enfin, les subventions sur les produits pétroliers devaient être sévèrement touchées avec une baisse prévue de 20%, qui allait entraîner de fortes hausses des prix à la consommation, notamment du gazole, et donc un renchérissement du coût des transports intérieurs.

Sur le plan monétaire et financier, les autorités de Lagos ont décidé de laisser flotter la monnaie, qui avait déjà perdu en mars 1986 20% de sa valeur par rapport au dollar, et le naira a atteint une quasi-parité avec la devise américaine. Bref, tout en ayant refusé les conditions du Fonds monétaire international, au motif que la tutelle financière de cette institution porterait atteinte à la souveraineté de leur pays, les dirigeants nigérians ont pris des mesures qui se rapprochaient d'au moins deux des trois recommandations du FMI: la dévaluation de la monnaie et l'arrêt des subventions aux produits pétroliers. Mais, outre qu'il n'a pas obtenu le prêt de 2,5 milliards de dollars, le Nigéria s'est vu de facto interdire le rééchelonnement de sa dette extérieure (globalement, environ 25 milliards de dollars), dont le montant exigible en 1986 était, théoriquement, de 4,4 milliards de dollars.

La décision du Nigéria de plafonner le montant de ses remboursements extérieurs, ce qui porte préjudice à sa crédibilité financière et va sans doute lui fermer l'accès au marché des capitaux extérieurs, s'explique par la chute de ses recettes pétrolières (qui représentent 83% des recettes d'exportation, contre 95% dans le passé), consécutive à l'effondrement du marché pétrolier mondial et à la dépréciation de la monnaie américaine. En 1985, le Nigéria a largement dépassé le quota de production pétrolière que lui imposait l'OPEP - de 1,3 à 1,7 million de barils par jour -, ce qui lui a permis de compenser la baisse du prix du baril. Si celle-ci se poursuivait en 1986, le régime du général Babangida risquerait fort d'être asphyxié financièrement.

Pour tenter de faire face à ses échéances, Lagos a entamé, en mars 1986, des négociations avec les banques commerciales occidentales, pour obtenir un rééchelonnement de ses dettes commerciales, qui atteignaient 7 milliards de dollars. Le régime militaire a d'autre part amélioré ses relations avec plusieurs partenaires occidentaux, notamment les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Paris a consenti à débloquer de nouveaux prêts, et Londres et Lagos ont renoué des relations diplomatiques normales.

La situation politique intérieure du Nigéria reste cependant précaire, comme l'a illustré la découverte d'une tentative de coup d'État en décembre 1985, suivie de l'exécution de dix officiers, début mars. L'annonce, par le général Babangida, du retour à un régime civil avant le 1er octobre 1990 et l'ouverture d'un débat national sur l'avenir du pays n'ont pas suffi à faire disparaître les tensions politiques, ethniques et religieuses. Sur ce point, l'adhésion du Nigéria à l'Organisation de la conférence islamique (OCI) a envenimé les relations entre les communautés musulmane et chrétienne. Devant ces multiples contraintes et échéances, tant politiques qu'économiques, la marge de manoeuvre du président Babangida apparaît bien mince. Son échec risquerait d'être sanctionné par un nouveau coup d'État militaire, qui pourrait être, cette fois-ci, beaucoup plus radical.

Rééchelonnement de la dette

Après avoir longtemps pensé que le Nigéria était sur la mauvaise pente et qu'il deviendrait un "cas" aussi gênant que certains pays latino-américains, les financiers internationaux ont repris espoir en 1986, le Nigéria est devenu un bon élève... Deux ans auparavant, il avait encore rejeté toutes les propositions de négociation de sa dette, devenue impayable du fait de la chute des cours du pétrole (qui représente plus de 95% des recettes en devises du pays), mais à la fin de 1986, il a donné satisfaction à ses partenaires. Il ne fait aucun doute pour les spécialistes que le mérite en incombe essentiellement au chef de l'État, le général Ibrahim Babangida, qui avait renversé le 27 août 1985 son prédécesseur, un autre général, Muhammadu Buheri, en détention depuis.

Pour les banquiers, le problème du Nigéria n'est qu'économique et se résume à quelques chiffres: plus de 20 milliards de dollars de dette extérieure ; des importations (consommation, équipement et industries) qui, en 1981, atteignaient plus de 20 milliards de dollars, et des revenus en baisse continue du fait de la chute du prix du pétrole et qui n'ont été que de l'ordre de 6 à 7 milliards de dollars en 1986. Il y avait effectivement de quoi s'inquiéter.

Après que ses prédécesseurs eurent refusé tout compromis avec le Fonds monétaire international (FMI) (ils n'avaient accepté ni la dévaluation de la monnaie ni l'idée d'augmenter le prix de l'essence à la pompe), Babangida, en bon politicien, a promis de voir ce qu'il pourrait faire. Malgré une opinion publique extrêmement défavorable au recours au FMI ou à la Banque mondiale, il a discrètement pris la voie de la négociation, tout en s'engageant publiquement à ne pas accepter de prêt du FMI. Comme l'on disait alors à Lagos, il s'agissait d'accepter "la discipline du FMI sans sa récompense". Petit à petit, le cours officiel du naira a baissé et un deuxième marché s'est ouvert, fonctionnant sur le principe simple d'enchères hebdomadaires à la banque centrale de Lagos. Le naira a fini par se vendre au même prix que dans les transactions du marché noir: quatre naira pour un dollar, alors qu'il fallait auparavant 1,3 dollar pour un naira. L'augmentation du prix de l'essence à la pompe (il a pratiquement doublé) s'est également fait sans trop de remous, et le gouvernement, ayant satisfait à l'ensemble des préalables, a enfin pu se présenter devant les clubs de créanciers de Londres et Paris, et obtenir entre novembre et décembre 1986 le rééchelonnement de ses dettes publique et privée. Au milieu de 1986, il ne restait plus qu'à négocier le problème des arriérés de paiements avec les banques, pour que le Nigéria obtienne un certificat de bonne conduite financière, que nul n'aurait envisagé de lui accorder en 1985: chacun craignait alors que ce pays surpeuplé, avec des besoins en développement toujours plus grands, ne devienne l'un des plus gros "sinistres" répertoriés par les compagnies d'assurance à l'exportation et par les banques.

Parallèlement à cet assainissement économique, le gouvernement a décidé - une nouvelle fois - de relancer l'agriculture. Il faut dire que jusqu'avant le premier choc pétrolier de 1973, le Nigéria avait été un des champions de l'agriculture ouest-africaine, exportant huile de palme, arachides, cacao, caoutchouc, denrées qu'il avait été obligé d'importer depuis, tant l'illusion de l'or noir et l'exode des paysans vers la ville avaient fait de dégâts. Devenu importateur de riz, de maïs, de blé, redistribué à des prix dérisoires (le naira surévalué rendait les produits importés quatre à cinq fois moins chers que les produits cultivés sur place), le Nigéria avait découragé ses paysans. Les grandes sécheresses d'Afrique avaient fait le reste... En 1986, après quelques excellentes saisons des pluies, l'exode urbain a commencé, et l'agriculture, stimulée par l'absence de concurrence extérieure, semble avoir redémarré.

Démographie galopante

Cette relance agricole paraît d'autant plus indispensable que le pays est confronté à un grave problème démographique: plus de 100 millions d'habitants en 1987, et selon toutes les estimations, 500 millions en l'an 2030, ce qui ferait du Nigéria l'un des quatre pays les plus peuplés du monde, avec une densité de population proche de celle du Pakistan. Même si des mesures étaient immédiatement appliquées pour que les femmes n'aient au maximum que deux enfants chacune (au lieu de six à sept en 1987), la population nigériane, du fait du poids des jeunes générations, devrait doubler en vingt-cinq ans. Cette perspective inquiétante commence seulement a être évoquée à Lagos, alors qu'en matière de population, il faut des décennies pour modifier les mentalités et aboutir à des résultats concrets.

Aucun des gouvernements successifs ne s'est attaqué à ce problème qui inquiète aussi les pays voisins, aux densités de population nettement moindres. De fait, le surpeuplement du Nigéria n'est sans doute pas étranger aux affrontements d'une grande violence qui éclatent périodiquement entre des communautés villageoises ou religieuses. L'exploitation moyenne d'un paysan étant inférieure à un hectare, le moindre champ peut devenir source de conflit pour deux villages rivaux. De même, les antagonismes religieux sont souvent exacerbés par une trop grande promiscuité et l'on constate que les violences confessionnelles se déroulent toujours en milieu urbain. Certaines villes sont devenues des monstres incontrôlables: Lagos et Ibadan, en pays yoruba (Sud-Ouest), ne sont distantes que de cent vingt kilomètres et comptent chacune plus de cinq millions d'habitants, alors que la vieille ville musulmane de Kano, au nord, en abrite plus de deux millions.

Vers un pouvoir civil?

La popularité du gouvernement d'Ibrahim Babangida et le contrôle que celui-ci semble exercer sur l'armée (après avoir maté, il est vrai, une tentative de putsch de l'armée de l'air le 25 décembre 1985 dont les responsables ont été exécutés en mars 1986) laissent présager une relative stabilité, alors que l'on craignait, à son arrivée au pouvoir, que des officiers "radicalistes" soient tentés de l'en déloger. Babangida, assez ouvertement pro-occidental, semble également faire bon ménage avec les grands dignitaires de l'extrême nord du pays qui, par leur puissance et leur influence, ont toujours fait et défait les régimes.

Dans ce pays traditionnellement épris de démocratie, l'armée a promis de rendre le pouvoir aux civils en 1990 et s'est engagée à assainir la situation économique et financière d'ici là. La commission chargée par les militaires d'étudier les formes du pouvoir civil à venir a remis son rapport préconisant un système socialisant, le bipartisme, et une présidence d'un seul mandat de cinq ans. La passation de pouvoir devrait se faire progressivement, et des élections au niveau régional pourraient se tenir bien avant l'échéance de 1990. Mais au Nigéria, rien n'est jamais simple, du fait de la diversité de la population, de ses aspirations politiques, tribales, religieuses et du poids de ses traditions.

Ayant entrepris de redresser la courbe déclinante du Nigéria, le général Babangida et ses hommes ne sont pas au bout de leurs peines s'ils veulent effectivement rendre un pays viable aux civils qui leur succèderont.

La dure discipline des bailleurs de fonds

Le Nigéria a poursuivi en 1987, sous la houlette ferme mais populaire des militaires que dirige le président Ibrahim Babangida, un programme d'ajustement structurel (SAP), seule véritable actualité d'un pays en profonde mutation économique. Aux années du "boom" pétrolier (1973-1983), lorsque l'abondance des pétrodollars permettait les luxes les plus fous et la corruption la plus extravagante, ont succédé les années du difficile réveil: reprise en main par l'armée d'un pays exsangue et remise sur les rails d'une économie devenue totalement artificielle puisque ne reposant que sur un seul produit - le pétrole brut - qui a représenté jusqu'à 98% des revenus en devises du pays.

Après avoir écarté (sans violence) le général Muhammadu Buhari, qui, lui-même, le 31 décembre 1983, avait renversé la plus grande démocratie d'Afrique (plus de cent millions d'habitants mais le chiffre exact n'est pas connu) pour lui aussi "mettre fin à la gabegie et à la catastrophe économique", le général Babangida, a su, contrairement à son prédécesseur, planifier ses ambitions économiques à moyen et long terme.

L'année 1987 a été consacrée à des négociations, parfois ombrageuses, avec le Fonds monétaire international, le Club de Paris, le Club de Londres, le tout en suivant les conseils de la Banque mondiale.

Le programme d'ajustement structurel s'est mis en place progressivement, à la grande surprise des observateurs, déjà étonnés par l'ampleur des réformes effectuées et par la patience des Nigérians obligés de subir une austérité à laquelle ils n'étaient pas habitués.

Après les négociations de 1987, le Nigéria n'avait plus, semble-t-il, qu'une seule condition à satisfaire pour obtenir les félicitations du "jury international" que sont les institutions financières: réduire ses subventions gouvernementales aux produits pétroliers vendus sur le marché intérieur: le supercarburant automobile y est encore le moins cher du monde, à environ 0,50 FF le litre.

Au début de 1988, la centrale syndicale unique du pays (Nigéria Labour Congress - NLC) menait un combat acharné contre la suppression de ces subventions qui aurait selon elle comme conséquence d'entraîner une inflation immédiate, la répercussion d'une hausse des carburants affectant immédiatement les prix des biens de consommation. Après l'épreuve de force (des syndicalistes ont été détenus plusieurs jours) et alors que le gouvernement semblait reculer, une scission quasi miraculeuse pour les autorités divisait profondément le syndicat qui, perdant sa belle unanimité, perdait également sa combativité...

Paradoxes

Pourtant, les Nigérians ont de quoi se plaindre. Les salaires sont restés bloqués depuis 1980. Le salaire mensuel minimum de 125 naira qui équivalait à environ 170 dollars à l'époque, ne correspond plus en 1988 qu'à une trentaine de dollars. Les produits de consommation courante, et notamment alimentaires n'ont pas subi de grandes augmentations (du fait d'une discipline que le gouvernement a su faire respecter) mais les "produits importés", dont les Nigérians étaient devenus si friands au beau temps du "boom" pétrolier, sont devenus hors de prix.

S'il fallait, en 1984, moins d'un an de salaire à un fonctionnaire moyen pour acheter une voiture, en 1987, l'acquisition d'une Peugeot 504, assemblée au Nigéria même, réclamait cinq ans de salaire.

Paradoxalement, Lagos, capitale la plus chère du monde quelques années plus tôt, est devenue l'une des moins chères pour le visiteur. La chambre d'hôtel qu'il payait auparavant l'équivalent de 1 000 FF la nuit ne lui coûtait plus, en 1988, qu'une centaine de francs, le naira étant passé d'une valeur de 11 FF à environ 1,30 FF depuis l'instauration du système des enchères de devises, organisé par la banque centrale.

Des salaires qui n'ont pas bougé, une caste de fonctionnaires ex-nantis qui ne bénéficient plus des privilèges exorbitants que leur conférait une surévaluation chronique de la monnaie nationale, et pourtant un tissu social qui n'a pas trop bougé. Comment expliquer cette situation? Par le sens politique du président qui, selon les uns, tient ses paris? Par une extraordinaire tolérance des Nigérians qui s'adaptent à toutes les situations? Quoi qu'il en soit, le Nigéria continue de surprendre.

Le calme apparent peut cependant s'expliquer par la promesse faite au pays par ces curieux militaires, qui annoncent pour 1992 le retour de la démocratie et leur départ inéluctable et se permettent, pour éviter de répéter les échecs des deux tentatives de gouvernement démocratique dans le pays, d'interdire toute activité et velléité politique à ceux qui ont dans le passé approché le gouvernement ou la politique. Les militaires sont clairs: ce n'est pas avec les anciens politiciens que l'on fera la politique de demain.

Pendant ce temps, le gouvernement s'efforce toujours d'attirer les investisseurs étrangers, poursuivant sa politique nettement pro-occidentale. Mme Thatcher s'est rendue à Lagos en février 1988. C'était la première visite au Nigéria depuis l'indépendance d'un Premier ministre de l'ancienne puissance coloniale. Elle était suivie quelques semaines plus tard par Richard von Weizsaecker, président de la République fédérale d'Allemagne, un partenaire commercial non négligeable du Nigéria. Quelques jours plus tard, Jean-Christophe Mitterrand, conseiller pour les affaires africaines du président français se rendait à Lagos.

Les investisseurs s'interrogent

Mais si les politiciens occidentaux ne cachent pas leur estime pour l'administration Babangida, il n'en va pas de même pour les investisseurs. Certes, certains ont réagi très favorablement à la chute des prix de la main-d'oeuvre qui rend le Nigéria attrayant pour y créer d'éventuelles industries d'assemblage, ou suivent de près les mesures édictées par le gouvernement pour stimuler les entrepreneurs et tenter de faire du pays un exportateur de produits finis vers le reste du continent africain.

Mais d'autres s'inquiètent cependant: l'armée n'a-t-elle pas annoncé son départ? Les souvenirs de la démocratie nigériane n'engendrent aucune confiance, et les investisseurs craignent une "déstabilisation" de la politique de rigueur après l'arrivée des civils. Ils savent que ce pays trop grand possède une diversité géographique, ethnique et religieuse qui le rend parfois "ingouvernable"

Si l'on veut bien faire confiance à l'armée, ce "parti unique" rassurant, on craint les divisions trop vives que pourrait faire naître un système où n'existeront à partir de 1992 que deux partis. Chacun imagine déjà le clivage: un Nord musulman conservateur opposé à un Sud progressiste à majorité chrétienne.

En attendant, le poumon du Nigéria continue d'être son pétrole, qui reste, malgré la diversification entreprise, la principale source de revenus du pays. Le général Babangida a inauguré en mars 1988 plusieurs projets (raffinerie, pétrochimie) qui permettront peut-être de ne plus exporter que le seul brut, et de commencer à exploiter les produits dérivés.

Cette réalisation vient couronner les efforts de rationalisation de l'économie entrepris par l'équipe Babangida. Mais tous connaissent le prix payé dans le passé pour la réalisation des projets dilapidateurs de devises et inutiles, telles les acieries dont ce pays avait voulu se doter, croyant naïvement que cela suffirait à garantir l'industrialisation du pays.

Les Nigérians continuent de contempler quotidiennement ces erreurs coûteuses, et regrettent, maintenant que l'austérité n'est plus une nouveauté mais une triste habitude, les milliards dilapidés... Jusqu'à quand accepteront-ils de se "serrer la ceinture"? Malgré son évidente popularité, le général Babangida parviendra-t-il à faire supporter aux Nigérians, qui maudissent les strictes conditions de redressement imposées par la Banque mondiale, des contraintes que d'autres pays africains, comme la Zambie qui assure la présidence en exercice de l'Organisation de l'unité africaine, ont refusé d'accepter?

Agitation et transition vers un régime civil

Alors que le programme de transition vers un régime civil entrait dans une phase délicate, le Conseil de gouvernement des forces armées (AFRC) s'est trouvé confronté à une vague de revendications contre les mesures d'austérité. Le gouvernement du général Babangida a disposé d'une marge de manoeuvre d'autant plus réduite qu'il renégociait avec le Fonds monétaire international un accord de confirmation sur le programme d'ajustement structurel en vigueur depuis 1986.

Durant l'année 1988, le gouvernement nigérian a dû faire face à l'agitation sociale la plus sérieuse depuis son arrivée au pouvoir et ce, en dépit de la levée, fin janvier, du gel des salaires imposé depuis 1982. Début avril, l'augmentation des prix de l'essence et, surtout, du kérosène a provoqué des manifestations estudiantines à Jos où les affrontements avec la police ont fait au moins six morts.

Montée des revendications sociales

Le gouvernement fédéral, inquiet du risque d'extension, a ordonné la fermeture d'une vingtaine d'institutions d'enseignement supérieur, une décision qui n'a pu prévenir le développement de mouvements de grève dans la fonction publique, les banques, les compagnies d'assurance, les hôpitaux et les aéroports durant le mois d'avril. Le gouvernement, après avoir fait arrêter cinquante-cinq dirigeants syndicalistes, a libéré la plupart d'entre eux, début mai, tout en procédant à un tour de table destiné à justifier la poursuite d'une politique de rigueur.

Les mouvements de grève qui avaient paralysé Lagos ont progressivement pris fin, sans toutefois que les problèmes de dégradation du niveau de vie aient été résolus. Le 1er juillet 1988, le syndicat des enseignants du supérieur a d'ailleurs lancé un appel à la grève générale afin de protester contre l'insuffisance et la non-application d'augmentations salariales annoncées - le salaire d'un professeur d'Université équivaut au coût d'une dizaine d'ouvrages importés de l'étranger. Une semaine plus tard, le gouvernement fédéral a réagi en interdisant le syndicat et en arrêtant certains de ses dirigeants. Ces revendications ont finalement été partiellement satisfaites, tandis que toutes les universités nigérianes étaient autorisées par le gouvernement à réouvrir leurs portes le 18 juillet ; les derniers syndicalistes emprisonnés ont été libérés trois semaines plus tard.

Accord de confirmation avec le FMI

Pour le gouvernement, la dégradation du climat social a été partiellement compensée par une nette amélioration des relations avec les créanciers extérieurs tout aussi sensibles aux changements intervenus dans l'équipe des négociateurs nigérians, qu'à la reprise de leurs discussions avec le FMI. Son accord de confirmation sur la poursuite du programme d'ajustement structurel a été finalement annoncé le 6 décembre, ce qui a permis la validation d'un autre accord, conclu fin septembre avec le Club de Londres (400 banques commerciales) en vue du rééchelonnement de 5,2 milliards de dollars de dettes à court et moyen terme.

La garantie du FMI a également débloqué l'octroi d'un prêt de 500 millions de dollars accordé par la Banque mondiale, en décembre, pour le financement de réformes en matière de promotion du commerce et de l'investissement. L'accord du FMI a enfin ouvert la voie à de nouvelles négociations avec les créanciers publics du Club de Paris. Elles ont abouti le 3 mars 1989 au rééchelonnement du montant du service de la dette dû pour 1989 (5,7 milliards de dollars). Fin janvier 1989, le FMI avait approuvé un prêt stand-by de 622 millions de dollars dans le cadre de l'accord de confirmation.

En septembre 1988, une décision significative à maints égards a été rendue publique: le Nigéria est désormais éligible pour l'obtention des aides particulières de l'Agence internationale de développement (AID), du fait du poids élevé de son endettement extérieur et de la chute de son PNB par tête d'habitant, inférieur à 500 dollars depuis 1987. Ainsi s'est vue confirmée la perte par le Nigéria - et à sa demande - de l'étiquette d'État "semi-périphérique" ou de "nouveau pays industrialisé" qui lui avait été accolée durant les années fastes de la rente pétrolière (1973-1981).

Une Assemblée constituante

Apparemment insensible aux difficultés économiques du pays, le programme de transition vers un régime civil est entré dans une phase nouvelle marquée par l'organisation, le 12 décembre 1987, des premières élections depuis le coup d'État militaire de 1983. Il s'est agi d'élire, sur une base non partisane, conseillers et présidents des 301 collectivités locales de la fédération. La préparation de ces élections n'a pas été sans susciter des mécontentements étant donné l'interdiction d'activité politique signifiée à tous ceux qui furent aux affaires avant l'arrivée des militaires. Si le déroulement du scrutin a été globalement satisfaisant, des élections complémentaires n'en ont pas moins dû être organisées en mars 1988. Tous les élus ont alors pu désigner, en avril, les 450 membres élus de l'Assemblée constituante, 117 autres étant directement nommés par le gouvernement fédéral.

Les débats ont débuté à Abuja, en juin 1988, dans le cadre des orientations définies par l'AFRC et le rapport du Comité de révision constitutionnelle - composé de 46 personnalités nommées par le Conseil de gouvernement et réunies de septembre 1987 à mars 1988. La liberté de discussion des 567 constituants était, de ce fait, limitée, interdiction leur ayant été signifiée par les militaires de débattre du caractère fédéral de l'État nigérian, de la nature présidentielle du futur régime, de l'institutionalisation d'un régime bipartite, de la création de nouveaux États (leur nombre avait été porté de 19 à 21 par l'AFRC en septembre 1987) ou encore de la création de nouvelles collectivités locales.

Programme de transition jusqu'en 1992

Ceci n'a pas empêché l'Assemblée de se montrer profondément divisée sur d'autres sujets, tels la transformation éventuelle du territoire de la capitale fédérale d'Abuja en État, ou le statut de la législation islamique (charia). Cette seconde question a divisé l'Assemblée en deux camps durant plusieurs semaines, jusqu'à ce que, fin novembre, l'AFRC décide de retirer le sujet de sa juridiction. Le développement des tensions religieuses au sein de l'Assemblée constituante avait toutes les raisons d'être jugé inquiétant au regard des affrontements entre communautés religieuses qu'a connu le Nigéria les années précédentes. Le 6 novembre, d'ailleurs, la nomination d'Ibrahim Dasuki comme nouveau Sultan de Sokoto, venant après l'annonce prématurée de l'élection d'un autre candidat, avait donné lieu à des émeutes provoquées par les partisans du candidat écarté, occasionnant la mort d'une dizaine de personnes à Sokoto.

Les travaux des constituants ont pris fin en mars 1989, avec deux mois de retard sur le calendrier prévu. Leurs débats n'ont pas infléchi de manière marquante le projet constitutionnel qui leur était soumis. Les membres de l'Assemblée constituante ont tendu à se considérer, avec quelques raisons d'ailleurs, comme les futurs hommes politiques du Nigéria du fait de l'exclusion juridique qui pèse sur le personnel politique des première et deuxième républiques. En conséquence, l'assemblée a souvent pris l'allure d'un forum dont les couloirs permettaient la négociation d'alliances dans la perspective de la levée de l'interdiction des partis politiques et de l'instauration d'un système bipartite en 1989.

Alors que les grandes échéances du programme de transition vers un régime civil devaient désormais se succéder à une cadence accélérée pour pouvoir aboutir au transfert prévu pour le 1er octobre 1992, ces évolutions restaient fragiles, du fait notamment de la dégradation des conditions de vie des couches urbaines de la population. Au début de l'année 1989, le gouvernement nigérian n'en a pas moins décidé de prendre le risque d'augmenter de 44% les prix de l'essence à usage domestique.

L'année des dérapages

Pour le général Ibrahim Babangida et le Conseil de gouvernement des forces armées (AFRC) qu'il préside, l'année 1989 aura été celle des dérapages politiques: à peine les difficultés liées à la révision de la future Constitution étaient-elles résolues que de graves émeutes ont éclaté dans plusieurs grandes villes du pays. Quelques mois plus tard, une dissolution de toutes les formations politiques a été décidée par l'AFRC qui a considéré que les formations constituées manquaient de représentativité. Enfin, au début de l'année 1990, de substantiels remaniements dans les échelons supérieurs de l'armée et du gouvernement ont suscité un malaise suivi, quelques mois plus tard, d'une tentative de putsch.

Une agitation sociale endémique

Fin mai 1989, une vague de manifestations estudiantines contre la dégradation de leurs conditions de vie et les effets du programme d'ajustement structurel a pris l'allure d'émeutes à Lagos (22-23 mai), Benin City (25 mai), Ibadan (29 mai) et Nsukka. Contrairement à ce qui s'était passé en 1988, les contestataires ont fréquemment reçu un soutien populaire, ce qui s'est traduit par l'attaque de véhicules et bâtiments gouvernementaux ainsi que par de violents affrontements avec l'armée et les forces de police. Non moins de 43 morts ont été officiellement annoncées et six universités ont été fermées sur ordre de l'AFRC. Elles ont été autorisées à rouvrir leur portes le 30 octobre 1989, moyennant la signature d'un engagement de bonne conduite par les étudiants et leur prise en charge du coût financier des dégâts commis.

Fin mars 1990, l'annonce d'un prêt de la Banque mondiale de 140 millions de dollars destiné aux universités fédérales a suscité une nouvelle vague d'agitation, motivée par les compressions d'effectifs et diverses mesures d'austérité annoncées dans le même temps. Le mouvement de protestation a, cette fois, débuté dans le Nord, sur le campus de l'université Ahmadu Bello à Zaria, puis s'est étendu à Jos et à Ife.

La nouvelle Constitution

Le texte final de la Constitution révisée de 1979 a été rendu public début mai 1979, après que l'AFRC y eut introduit diverses modifications. L'entrée en vigueur de la Constitution est prévue pour aller de pair avec le transfert du pouvoir à un régime civil élu, le 1er octobre 1992. Les innovations ont été peu nombreuses par rapport au texte antérieur: le Nigéria demeure une fédération dotée d'un régime présidentiel évocateur de celui des États-Unis. Le président reste élu pour quatre ans, mais doit désormais obtenir 50% des voix dans les deux tiers des États lors du premier tour du scrutin. Les principales nouveautés par rapport à la Constitution de 1979 ont résulté de décisions de l'AFRC plus que d'initiatives des constituants dont la marge de manoeuvre aura été extrêmement limitée. L'AFRC a innové sur la question du statut de la charia (loi islamique) qui avait conduit au blocage des travaux de l'Assemblée constituante fin 1988: les États de la fédération qui le désirent conservent le droit de mettre en place des tribunaux de la charia: toutefois, une affaire ne pourra plus être portée devant de telles juridictions si les parties ne sont pas toutes musulmanes. Principales concernées, les minorités chrétiennes du Nord peuvent ainsi espérer voir cesser les pressions qui visaient à leur imposer des juridictions de droit islamique. Deuxième changement notable, les collectivités locales bénéficient d'une autonomie et de ressources accrues qui auront pour effet de consolider leur indépendance face aux États. Il ne faut toutefois pas se méprendre sur cette évolution qui s'inscrit dans un mouvement de centralisation du pouvoir au profit de Lagos. La dernière innovation d'importance qui figure dans la Constitution concerne l'adoption d'un système bipartite, recommandé par le Bureau politique dès 1988.

Personnalisation du pouvoir

Levée le 3 mai 1989, l'interdiction qui pesait sur les formations politiques depuis le coup d'État de décembre 1983 leur a donné dix semaines pour préparer le dépôt de leurs candidatures. Pour qu'elles soient déclarées recevables par la Commission nationale électorale, les formations devaient pouvoir faire état d'une assise nationale - c'est-à-dire de l'ouverture d'un bureau dans chacune des collectivités locales - sans parler de l'emploi de "procédures démocratiques" lors de la définition de leur programme et pour la nomination de leurs responsables. Les dispositions de la Constitution de 1979 destinées à prévenir toute polarisation selon des clivages religieux ou régionaux étant demeurées en vigueur, il était exclu que les manifestes, sigles, emblèmes et slogans contiennent la moindre connotation ethnique, religieuse ou régionale.

Sur les treize formations qui ont finalement déposé leur candidature, seules six ont été retenues par la Commission qui a alors transmis leurs dossiers aux militaires de l'AFRC à qui revenait le choix final des deux partis autorisés à présenter des candidats aux élections. En fait, le 7 octobre 1989, à la surprise de tous, le général Babangida a proclamé au nom de l'AFRC la dissolution de toutes les formations existantes: aucune d'entre elles n'avait été considérée comme suffisamment représentative ou indépendante des forces politiques de la IIe République (1979-1983) pour assurer l'émergence d'un "nouvel ordre socio-politique". A cette fin, le chef de l'État nigérian a annoncé la création de deux partis politiques, baptisés Parti social-démocrate (SDP) et Convention nationale républicaine (NRC), conçus, financés et organisés par le gouvernement militaire. L'élaboration des programmes de ces partis politiques a d'abord été confiée à la Commission nationale électorale qui a été chargée de réaliser, en octobre-novembre 1989, une synthèse des manifestes des treize formations politiques dissoutes. On en a extrait les éléments constitutifs d'un programme pour chacun des deux futurs partis. Conformément aux directives de l'AFRC, le programme électoral du SDP a été conçu "un peu à gauche", celui du NRC étant "un peu à droite du centre". Ces tâches achevées, des bureaux destinés au SDP et à la NRC ont été mis en place sur tout le territoire de la Fédération ; des fonctionnaires ont également été nommés pour en assurer le fonctionnement à titre intérimaire. Le 26 mars 1990, les adhésions ont été déclarées ouvertes à tous les Nigérians disposant du droit de vote, à savoir les citoyens âgés de plus de dix-huit ans, non employés dans le secteur public et n'ayant exercé aucune activité politique par le passé.

En décembre 1989, un vaste mouvement de personnel a affecté les échelons supérieurs des forces armées, les postes de gouverneurs dans cinq des États, ainsi que le cabinet et l'entourage immédiat du président Babangida. Ce dernier, qui était le commandant en chef des forces armées, est devenu en sus ministre de la Défense. Un tel renforcement de son contrôle sur les rouages administratifs et la sécurité du pays a confirmé une évolution autoritaire du régime déjà sensible en février 1989, lorsque l'AFRC avait vu le nombre de ses membres diminuer d'un tiers. En janvier 1990, l'importance des remaniements annoncés a engendré des accusations provenant de certains militaires évincés, mais aussi un malaise plus diffus du fait de nominations interprétées comme défavorables aux chrétiens.

Le 22 avril 1990, le commandant Gideon Orkar, originaire du Benue State, a pris le contrôle de la radio nigériane "au nom" des populations du Sud et du Middle Belt. Mais l'action des mutins est restée confinée à Lagos et a échoué dans sa tentative de prendre le contrôle de la caserne Doddan où réside le chef de l'État. Quelques heures plus tard l'ordre était rétabli à Lagos, non sans qu'une dizaine de morts aient été annoncés.

Le cap de 1992

Au Nigéria, le processus de transfert du pouvoir à un régime civil - prévu pour le 1er octobre 1992, date d'entrée en vigueur de la nouvelle Constitution - n'est pas synonyme de démocratisation. La tentative de coup d'État du 22 avril 1990 a moins souligné la fragilité de la transition que suscité la crainte d'une implosion de la fédération au regard de la montée des tensions liées au partage du pouvoir et à l'interventionnisme croissant du régime militaire. La déclaration radiodiffusée des mutins annonçant une "révolution pour les droits nationaux des habitants du Sud et du Centre du Nigéria" et l'exclusion des États du nord de la fédération a brusquement ranimé le spectre des événements qui avaient été à l'origine de la guerre civile de 1967-1970, dite guerre du Biafra.

Satisfaites de l'échec des mutins, nombre de personnalités originaires du Sud et du Middle Belt ("ceinture centrale") n'en ont pas moins évoqué dans les semaines suivantes la nécessité d'une prise en compte des revendications avancées: le prix Nobel de littérature, Wole Soyinka, puis l'archevêque de Lagos, Anthony Okogie, sont ainsi tour à tour intervenus pour inciter publiquement le Conseil de gouvernement des forces armées (AFRC) à une meilleure prise en compte de la "diversité géographique et religieuse" du pays dans les instances dirigeantes.

Traumatisé par une tentative de putsch que les services de sécurité n'avaient su prévenir, l'AFRC a réagi en tentant d'exercer un contrôle accru sur la liberté d'expression à l'intérieur du pays: aux arrestations arbitraires d'universitaires, de journalistes, de militants de l'Organisation des libertés civiles (CLO) et de membres de l'Association des chrétiens du Nigéria (CAN) sont venues s'ajouter les interdictions temporaires de publication faites à des journaux ou à des magazines. Alors que le pays est officiellement engagé dans un processus de "démocratisation", débattre publiquement de la politique économique du gouvernement ou de la gestion de la "question nationale" (c'est-à-dire des rapports intercommunautaires) s'est révélé impossible, les organisateurs des manifestations prévues étant, si nécessaire, publiquement menacés d'emprisonnement. Par ailleurs, malgré les appels à la clémence d'Amnesty International et de la CEE, 69 militaires accusés d'avoir participé à la tentative de coup d'État du 22 avril ont été fusillés en juillet et septembre 1990, à l'issue de procès menés par des tribunaux militaires spéciaux réunis à huis clos.

Poursuite de la transition

Cette volonté de mettre au pas la société civile n'en est pas moins allée de pair avec une réaffirmation de l'engagement de l'AFRC d'achever le transfert du pouvoir en octobre 1992. Fin août 1990, un premier découplage entre le pouvoir politique et le pouvoir militaire a d'ailleurs été annoncé: un poste de vice-président civil de la fédération (prévu par la future constitution) a été créé... pour être confié à un militaire (le vice-amiral Augustus Aikhomu). Il a, certes, été simultanément relevé de son poste antérieur de chef d'état-major général et rayé des cadres de l'active, tout comme la quasi-totalité des membres du cabinet du chef de l'État, le général Ibrahim Babangida - ce dernier et le ministre de la Défense (le général Sani Abacha) faisant seuls exception. Parallèlement, dans chacun des vingt et un États, un gouverneur civil adjoint a été nommé aux côtés du gouverneur militaire. Au fil des mois, la "démilitarisation" progressive des administrations étatiques et para-étatiques devait se poursuivre afin d'atteindre son terme en 1992.

Après la clôture de la campagne officielle d'adhésion aux deux partis (26 mars au 5 mai 1990), créés de toute pièce par l'AFRC en novembre 1989, leurs membres ont été conviés à se réunir en conventions nationales à Abuja, en juillet 1990. La Convention nationale républicaine (NRC) et le Parti social-démocrate (SDP) ont alors procédé à la désignation de leurs états-majors nationaux, une opération d'autant plus délicate que les enjeux réels étaient ailleurs: il s'agissait ni plus ni moins d'identifier la partie du pays dont le candidat à la présidence de la fédération serait issu, ce dernier ne devant pas être originaire de la même zone ni avoir la même religion que le président du parti. Pour les besoins de l'exercice, deux "zones" étaient identifiées, l'une dite "Nord" comprenant les onze États de l'ancienne région septentrionale, l'autre dite "Sud", englobant l'État de Lagos ainsi que les neuf États issus des anciennes régions Ouest et Est. La NRC s'est finalement donné pour président un candidat chrétien de l'État de Bendel (zone "Sud") et c'est donc dans la zone "Nord" que devrait être ultérieurement choisi l'aspirant à la présidence de la fédération; au sein du SDP, c'est un candidat musulman originaire de l'État de Borno (zone "Nord") qui a été élu président du parti, le "Sud" devant dès lors - en vertu de la même règle non écrite - fournir le futur candidat à la présidence de la fédération.

Plus que leurs programmes, l'État d'origine des candidats, leur religion et leurs ressources personnelles ont été décisifs dans la composition de l'alchimie des équilibres applicable aux fonctions dirigeantes des deux partis, conformément au principe du "caractère fédéral" inscrit dans la constitution [voir encadré.] Le SDP et la NRC sont d'abord des coalitions de caciques locaux (ou de représentants de ces derniers) réunis par la perspective de se partager ressources et positions liées au pouvoir.

Une fois les programmes définitifs des partis politiques approuvés par l'AFRC, c'est également sous son étroite surveillance que s'est déroulée la campagne électorale des deux partis en vue des élections locales. Pour ne citer qu'un exemple, le régime militaire n'a pas hésité à indiquer au NRC et au SDP les villes par lesquelles ils devaient commencer leur périple. Le scrutin du 8 décembre 1990 pour l'élection des conseillers et des présidents des 450 collectivités locales (local governments) était le premier organisé sur une base partisane depuis 1983. Il a été marqué par un fort taux d'abstention attribué au discrédit jeté sur le processus par les conditions non démocratiques de la transition et l'abandon du vote à bulletin secret (élection par constitution de files derrière les candidats). C'est le SDP qui a remporté la majorité des présidences (236, contre 206 à la NRC) dans douze des vingt et un États: huit d'entre eux situés au sud (Anambra, Bendel, Benue, Imo, Lagos, Ogun, Ondo, Oyo) mais aussi, à la surprise générale, quatre au nord (Kano, Katsina, Kwara, Plateau) du fait de l'efficace mobilisation de caciques locaux soucieux de pouvoir négocier en position de force lors des primaires destinées à préparer les échéances électorales ultérieures.

Annoncées pour le mois d'août 1991, l'élection des gouverneurs des États et celle des députés à l'Assemblée législative fédérale supposaient le respect de l'échéance tout aussi importante que constituait, sur le calendrier de la transition fixé par les militaires, le recensement de la population durant le premier semestre 1991. Au regard des enjeux politico-financiers liés au poids démographique des États, les risques de dérapage étaient réels si l'on considère l'expérience des deux recensements de 1963 et 1973 dont les résultats ont dû être en leur temps annulés.

Une conjoncture pétrolière favorable

Alors que les revenus pétroliers du Nigéria avaient chuté de 26 milliards de dollars en 1980 à moins de 9 milliards en 1989, le pays a augmenté sa production de 12,5% en 1990 en grande partie grâce à la crise du Golfe. Le pays a accumulé des réserves qui s'élevaient, fin novembre 1990, à 3,2 milliards de dollars. En janvier 1991, la dette nigériane s'était toutefois accrue pour atteindre 35 milliards de dollars: le pays comptabilisait alors près d'un tiers de la dette de l'ensemble des pays à faible revenu sévèrement endettés du continent africain; il demeurait cependant le seul État de ce groupe autorisé à emprunter auprès de la Banque mondiale. Deux accords importants ont été finalement conclus dans la foulée de la signature, en janvier 1991, d'un accord de crédit stand-by de 319 millions de DTS (droits de tirage spéciaux) avec le FMI: une conversion de 10% de la dette nigériane à l'égard du Club de Paris (16 milliards de dollars) en février, puis, en mars, un accord de restructuration portant sur 5,8 milliards avec le Club de Londres. Ainsi se sont concrétisées les perspectives d'un allégement du service de la dette que l'AFRC jugeait indispensable dans la perspective de 1992.

Sur le plan diplomatique, si l'AFRC a pris clairement position en faveur d'un retrait irakien du Koweït, ses réactions face à l'intervention de la coalition sont demeurées particulièrement discrètes, l'appel de Saddam Hussein au fondamentalisme islamique ayant eu un impact jugé inquiétant. Dès septembre 1990, des manifestants réunis devant l'ambassade et le consulat des États-Unis à Kaduna avaient protesté contre le "viol des Lieux saints" du fait de la présence des forces de la coalition anti-irakienne sur le sol saoudien; en décembre, les auditeurs du service en haoussa de la BBC (British Broadcasting Corporation) élisaient Saddam Hussein "homme de l'année"; quelques semaines plus tard, une enquête du Sunday Times de Lagos concluait qu'une majorité de Nigérians soutenait l'Irak. Visiblement inquiet, le gouvernement a, une fois les hostilités déclenchées, interdit toute manifestation et ordonné des contrôles renforcés aux postes frontières du Nord, tandis que le sultan de Sokoto et les autorités religieuses musulmanes multipliaient les appels au calme.

Le gouvernement fédéral était, lui-même, profondément engagé dans le conflit libérien où les soldats et le matériel nigérians formaient l'essentiel des moyens de la force d'interposition (ECOMOG) de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Placées sous commandement nigérian (général Joshua Dogonyaro) à compter du 20 septembre 1990, les forces de l'ECOMOG ont révélé une réelle capacité du Nigéria à projeter son influence à l'extérieur de ses frontières, effaçant ainsi le souvenir du précédent désastreux de l'envoi, en 1981-1982, de troupes au Tchad dans le cadre de l'OUA (Organisation de l'unité africaine).

Une transition sous haute surveillance

Confortée par l'afflux de ressources supplémentaires dues au pétrole durant la crise et la guerre du Golfe (1990-1991), la transition vers un régime civil s'est poursuivie sous la férule d'un régime militaire plus que jamais désireux d'éviter toute contestation de ses méthodes de gestion: en avril 1992, tous les titres du groupe de presse Concord ont ainsi été interdits de parution durant deux semaines à la suite d'un numéro qui avait sévèrement critiqué la gabegie économique ambiante. Quelques semaines plus tard, alors que de violentes "émeutes de la faim" éclataient à Lagos, divers dirigeants des organisations de défense des droits de l'homme ont été incarcérés pour avoir appelé à un retrait des militaires et à l'organisation d'une conférence nationale. Alors que le général Ibrahim Babangida n'avait jamais été aussi impopulaire depuis son accession au pouvoir en 1985, la transition était censée se poursuivre avec des élections présidentielles programmées pour le 5 décembre 1992 et un transfert du pouvoir reporté au début du mois de janvier 1993.

Nouveaux découpages administratifs

Confirmant sa réputation de tacticien imprévisible, le général Ibrahim Babangida (jadis baptisé "Maradona" par les Nigérians) a annoncé le 27 août 1991 un large remodelage de la géopolitique interne du Nigéria: le nombre des États de la fédération a été porté de 21 à 30, celui des collectivités locales de 301 à 437. Ces décisions sont intervenues moins de quatre ans après l'exercice de novembre 1987 qui avait conduit le même régime militaire à présenter comme une décision sans appel la création des deux États de Katsina et de Akwa Ibom. Malgré cela, les demandes de meilleure prise en compte de la "diversité géographique et religieuse" du Nigéria avaient persisté, allant jusqu'à s'exprimer avec violence lors de la tentative de coup d'État du 22 avril 1990.

Les premiers bénéficiaires du redécoupage intervenu sont les Igbo (qui disposent désormais de quatre États: Imo, Anambra, Enugu, Abia), lesquels, en dépit de leur poids démographique, avaient été laissés pour compte lors des exercices antérieurs; de l'autre côté du Niger, l'État de Bendel, qui n'avait jamais été redécoupé depuis sa création (sous le nom de Midwest en 1964), a été divisé en deux nouveaux États (Edo et Delta); dans l'ancienne région Ouest, la création de l'État d'Osun à partir de celui d'Oyo a porté à cinq, en comptant Lagos, le nombre des États dont disposent les Yorouba. Le nord de la fédération domine toujours le sud avec seize États, issus de la division en deux des ex-États de Sokoto (Sokoto et Kebbi), de Kano (Kano et Jigawa), de Gongola (Adamawa et Taraba), de Kwara (Kwara et Kogi) et de Borno (Borno et Yobe).

Conséquence des bouleversements suscités par la création des nouveaux États et collectivités locales, l'élection des gouverneurs et des députés des assemblées législatives des États a été retardée de plusieurs semaines. Le 19 octobre 1991, des primaires ont eu pour objet la désignation des 30 candidats du Parti social-démocrate (SDP) et de la Convention nationale républicaine (NRC) aux fonctions de gouverneurs. Les primaires se sont déroulées dans un climat d'affairisme encouragé par l'absence de bulletins de vote individuels et l'imposition par le gouvernement militaire du vote en file indienne derrière les candidats. Au lendemain du scrutin, le discrédit jeté sur son déroulement était tel que l'annulation de l'ensemble des résultats semble avoir été envisagée par les militaires. Finalement, les primaires n'ont été annulées que dans quelques États; début décembre 1991, le Conseil de gouvernement des forces armées (AFRC) décidait toutefois de manifester de façon spectaculaire sa détermination à écarter les membres de l'ancienne classe politique de la transition. Devenues omniprésentes à travers des candidats prête-noms, treize personnalités étaient placées en détention ou sous étroite surveillance.

Les enseignements des élections

C'est dans ce contexte que les élections du 14 décembre 1991 ont abouti à l'élection de seize gouverneurs appartenant au NRC, contre treize issus du SDP qui, après avoir été le grand vainqueur des élections locales de 1990, s'est révélé affaibli par des rivalités internes et l'interventionnisme de l'AFRC.

L'implantation régionale du NRC évoque celle du Parti national du Nigéria (NPN) durant la IIe République (1979-1983): les résultats du NRC ont été spectaculaires à l'est du Niger (six des sept États, l'Anambra étant conquis par le SDP) et dans le Nord "profond" (neuf gouverneurs pour les quatorze États pourvus).

En ce qui concerne le SPD, son implantation géographique recouvre celle de la coalition des forces politiques opposées au NPN durant la IIe République. Le SPD, tout comme l'était le Parti unifié du Nigéria (UPN) du chef Awolowo, est apparu quasi incontesté à l'ouest où il a obtenu la majorité des sièges dans les assemblées législatives des sept États avec six des sept postes de gouverneurs (un gouverneur NRC a été élu à Lagos).

Ailleurs dans le pays, l'implantation du SDP est plus ponctuelle: elle évoque celle du défunt Parti nigérian du peuple (NPP) de Nnamdi Azikiwe dans le Centre (Benue et Plateau) et l'Anambra et recoupe l'implantation de l'ex-Parti du peuple du Grand Nigéria (GNPP) dans l'ex-État de Borno.

L'AFRC a semblé prendre acte de ce non-renouvellement des enjeux et positionnements géopolitiques, en annonçant le 18 décembre 1991 une levée de l'interdiction précédemment faite à tous les politiciens des Républiques antérieures de s'impliquer dans la transition. Ce faisant, l'AFRC est donc spectaculairement revenu sur une décision qui avait constitué la pierre angulaire du programme de transition annoncé en 1986. Ce revirement capital a eu pour conséquence une plus grande transparence dans les réseaux d'influence et a théoriquement ouvert le jeu politique à des personnalités jusqu'alors exclues de la course à la présidence. Il en va en effet différemment dans la pratique puisque la Commission nationale électorale dispose des pouvoirs de disqualifier les candidats en fonction de critères qu'elle n'a pas à rendre publics.

L'organisation d'un recensement de la population a constitué une autre échéance du calendrier de transition: rendus publics en mars 1992, les résultats provisoires ont révélé que le pays compte 88,5 millions d'habitants au lieu de 120 millions mentionnés par les Nations unies. De tels résultats sont à situer dans le contexte des très vives controverses engendrées par les deux recensements précédents (1963 et 1973).

Un luxe de précautions a, pour cette raison, entouré l'organisation du recensement de novembre 1991: outre une minutieuse mise au point de la logistique, toute référence à l'identité ethnique et à la religion des répondants avait été gommée des questionnaires. Prenant acte des nouveaux résultats, la Commission fédérale électorale a annulé, fin mars 1992, l'ensemble des listes électorales du Nigéria qui comptabilisaient 68 millions d'électeurs, une situation embarrassante car certaines élections avaient déjà été acquises, sur des bases qui se sont révélées a posteriori frauduleuses.

Politisation du fait religieux et violences intercommunautaires

Parce que l'agitation de groupes musulmans fondamentalistes s'était révélée inquiétante durant la crise du Golfe, le chef de l'État nigérian et l'establishment islamique ont été particulièrement sensibles aux dangers d'une politisation du fait religieux, qui échappe désormais largement aux autorités traditionnelles du Nord. En avril 1991, à Bauchi, plusieurs milliers de musulmans ont ainsi pourchassé les résidents chrétiens de la ville au cours d'émeutes sanglantes. Soucieux de "réajuster" sa politique étrangère, le gouvernement nigérian a annoncé en août 1991 un rétablissement des relations diplomatiques avec Israël, et a suspendu l'adhésion du Nigéria à l'Organisation de la conférence islamique (OCI). Quelques semaines plus tard, en octobre, les attaques d'intégristes musulmans, réputés proches de milieux saoudiens, libyens et iraniens, ont provoqué plusieurs centaines de victimes parmi les chrétiens résidents à Kano. En février 1992, la fermeture de l'université de Sokoto a été décidée à la suite d'affrontements entre étudiants de confessions différentes; en mars, la ville de Jalingo a été également le théâtre d'émeutes au cours desquelles une centaine de bâtiments ont été détruits, une quinzaine de personnes étant tuées. A la fin du mois de mai, c'est dans l'État de Kaduna qu'une nouvelle vague de violence intercommunautaire a éclaté, provoquant plusieurs centaines de morts.

Contrairement aux tensions constatées à la fin des années soixante, cette montée des intolérances religieuses renvoie à une contestation des pouvoirs en place et se nourrit de la marginalisation de groupes laissés pour compte par les pratiques de redistribution sélective de la rente pétrolière alors que le redressement économique du Nigeria a continué, en 1991-1992 à se faire attendre.

Censée préparer une accession du Nigéria aux conditions d'un plan d'ajustement structurel renforcé, une dévaluation de 80% de la naira est intervenue le 4 mars 1992; si elle est parvenue à réduire efficacement la différence entre taux de change officiel et taux de change parallèle, elle a également contribué à une relance de l'inflation, accentuée par la pénurie de carburants consécutive à la fermeture de l'une des raffineries du pays.

Nouveaux reports de la transition

Alors que les scrutins censés jalonner le retour du Nigéria à la démocratie se sont multipliés à partir de 1991, la crédibilité du processus et la volonté des militaires de consentir véritablement à un transfert du pouvoir ont subi un nouveau choc avec l'annonce, faite le 23 juin 1993, par le régime militaire de l'interruption de la transition vers un régime civil. En novembre 1992, le général Ibrahim Babangida avait déjà, pour la troisième fois depuis 1986, tiré prétexte de dérapages constatés lors des primaires présidentielles pour reporter du 2 janvier au 27 août 1993 la date de remise du pouvoir. Il en est résulté une étrange cohabitation des militaires avec les instances civiles élues, mais avec des pouvoirs réduits par décret, dans les États (gouverneurs civils et assemblées fédérales) comme à l'échelon fédéral (Chambre des représentants et Sénat). Défini comme "diarchique", le système de gouvernement ainsi mis en place a, dans la pratique, continué de rimer avec contrôle absolu des grandes orientations du pays par les militaires: la suspension de l'entrée en vigueur de la Constitution (dite de 1989), les entraves à la liberté d'expression et aux droits de l'homme et la dérive autoritaire du régime Babangida n'ont en aucune manière été enrayées. Au début de l'année 1993, le général Olusegun Obasanjo, célèbre pour avoir conduit à bon port le précédent exercice de transfert du pouvoir (1975-1979) n'a pas hésité à affirmer publiquement sa conviction que "au Nigéria, le plus grand obstacle à la démocratie [était] Babangida lui-même".

Un Congrès élu, mais sans pouvoirs

Six mois après l'élection des gouverneurs et des assemblées législatives des 30 États (14 décembre 1991), le scrutin pour la désignation des membres du Congrès fédéral s'est traduit, le 4 juillet 1992, par une consolidation des positions du Parti social démocrate (SDP). Une fois encore, le parti a confirmé sa capacité à mobiliser un réseau d'alliances beaucoup plus large que celui de l'autre bloc électoral autorisé par les militaires, la Convention nationale républicaine (NRC), victime d'un ancrage géo-ethnique, trop exclusivement centré sur le "Nord profond" du pays (États traditionnellement liés au califat de Sokoto. Tant au Sénat qu'à la Chambre des représentants, le SDP s'est donc trouvé disposer de la majorité des sièges. Le 5 décembre 1992 la cérémonie d'investiture du nouveau Congrès a été organisée dans un contexte particulier puisque les deux chambres ne disposaient d'aucun pouvoir législatif depuis leur élection le 27 juillet 1992 et n'étaient pas libres d'aborder certains thèmes de discussion, le pouvoir militaire ayant eu soin, comme par le passé, d'éviter que les parlementaires ne soient tentés d'assumer les fonctions qu'ils auraient au sein d'une conférence nationale.

Les élections présidentielles constituaient l'ultime échéance du calendrier de la transition tel qu'il avait été défini par le régime du général Babangida. Engagées le 1er août 1993, les primaires ont dû être ajournées quelques jours plus tard au regard de l'ampleur de la fraude constatée sur les listes électorales. Après modification des directives de la Commission nationale électorale (NEC), le processus de présélection des candidats a été redéfini une première fois par étapes. A la veille de l'ultime série de scrutins prévue pour le 26 septembre, rien ne paraissait devoir s'opposer à la nomination comme candidat du SDP de l'ex-général Yar'Adua (État de Katsina), soutenu par le président de son parti, face à ses onze rivaux. Ceux-ci avaient d'ailleurs décidé, à une exception près, de retirer leurs candidatures en signe de protestation.

Au sein du NRC, les rivalités entre les trois principaux présidentiables ont également pris des dimensions inquiétantes; le Conseil de gouvernement des forces armées (AFRC) s'en est saisi pour décréter, le 16 octobre, une annulation des primaires et la dissolution des organes exécutifs des deux partis. Après quatre semaines supplémentaires de réflexion, le général Babangida a également annoncé le report de l'élection présidentielle au 12 juin 1993, une prorogation de la dictature militaire jusqu'au 27 août et l'interdiction faite aux 23 candidats des récentes primaires présidentielles de se représenter.

Un redémarrage complet du processus de recrutement des membres des deux partis (gérés par des administrateurs provisoires) s'est alors engagé, selon une procédure qui a favorisé la multiplication des candidatures, au nombre de 288 au début de janvier 1993. Le processus n'a pas été exempt de surprises, telle l'élimination de l'ancien chef de l'État Yakubu Gowon (1966-1975) quelques semaines après celle, décidée par la NEC, de son adversaire durant la guerre civile (dite "du Biafra") (1967-1970), l'ex-général Emeka Ojukwu.

Des instances civiles transitoires sous contrôle militaire

Les conventions nationales des deux partis ont finalement retenu, pour le SDP, Moshood Abiola, un riche homme d'affaires possédant le groupe de presse Concord. Ce Yorouba, originaire de l'État de Ondo et de religion musulmane, s'est projeté dans l'actualité internationale à travers sa campagne, en liaison avec l'OUA (Organisation de l'unité africaine) et les milieux afro-américains, pour le paiement de "réparations" au continent africain. Peu connu jusqu'à son élection par la convention de la NRC, Bashir Tofa, est également originaire du secteur privé: propriétaire de la Century Merchant Bank, aussi musulman, il vient de l'État de Kano, dans l'extrême nord du pays.

Divers aménagements sont intervenus le 2 janvier 1993, l'armée étant soucieuse de convaincre de sa volonté de "ne pas demeurer au pouvoir plus que nécessaire": l'AFRC a été dissous et ses prérogatives transférées à un Conseil national de la défense et de la sécurité (NDSC). Le Conseil des ministres a été remplacé par un Conseil national de transition (NTC) quasi exclusivement composé de civils et présidé par Ernest Shonekan, président de l'United Africa Company-Nigeria le premier groupe industriel du pays. Imposée par les militaires, selon des modalités et avec des acteurs choisis par eux, cette cohabitation n'a toutefois trompé personne. De fait, il n'a pas été question pour les militaires de donner une plate-forme institutionnelle aux critiques portées tant sur leur gestion que sur le caractère non démocratique de la transition. Le décret 53, adopté en 1992 par les militaires, l'a rappelé aux membres des assemblées en définissant les domaines (baptisés par les Nigérians "no-go areas") exclus de leur champ de compétences.

Organisées le 12 juin 1993, les élections présidentielles semblaient devoir conduire à une victoire de M. Abiola (les résultats provisoires allaient dans ce sens). Mais le gouvernement militaire a annoncé leur annulation et suspendu la NEC, prenant prétexte de la nécessité de "mettre fin à la confusion créée par l'[...] avalanche des litiges [portés] devant différents tribunaux".

Pour l'année 1992, le déficit budgétaire s'est élevé à 43,8 milliards de nairas au lieu des 2 milliards prévus, tandis que l'inflation atteignait 53%; la croissance n'a été que de 3,2% au lieu des 8,1% initialement prévus. Au début de l'année 1993, l'annonce par le président civil du NTC d'un plan de restructuration de trois ans destiné à obtenir le soutien des bailleurs de fonds étrangers pour une restructuration de la dette (plan de Trinidad) s'est heurtée aux réticences du premier d'entre eux, le FMI (Fonds monétaire international): à l'absence de réelle garantie d'aboutissement de la transition démocratique s'ajoutait le caractère inflationniste de la politique de "paix sociale" tentée à la veille des élections présidentielles et alors que les dérives extra-budgétaires reprochées à l'administration militaire perduraient. Si, en mars, le débat a été rouvert sur le relèvement des prix de l'essence, c'est après que le gouvernement fédéral avait également annoncé, pour tenter de couper court à la multiplication des arrêts de travail dans le secteur public, une augmentation de 45% des salaires des fonctionnaires et de 200% de ceux des salariés de Nigerian Airways. Ces décisions ont été imposées à des États déjà financièrement exsangues, et alors que la volonté des militaires d'interdire tout débat public sur la situation réelle du pays a conduit les forces de sécurité à multiplier arrestations arbitraires et harcèlements à l'égard des organisations de défense des droits de l'homme. C'est ainsi que, en janvier 1993, l'arrestation et la détention "pour meurtre" pendant plusieurs semaines du chanteur Fela Ransome-Kuti ont d'abord été perçues comme un avertissement destiné à son frère, président du mouvement Campagne pour la démocratie.

Vers un axe Lagos-Prétoria?

A l'extérieur de ses frontières, l'action du Nigéria est demeurée essentiellement marquée par sa participation décisive à l'action de l'Ecomog (force ouest-africaine d'interposition) pour ramener la paix au Libéria. Le rôle régional du pays s'est également manifesté par l'accueil qu'il a fait, à Abuja, des discussions entre le gouvernement de Khartoum et les représentants des insurgés du Sud-Soudan. Particulièrement actif au sein de l'OUA et du comité anti-apartheid des Nations unies, le Nigéria a enfin reçu en visite officielle (9-10 avril 1992) le président sud-africain Frederick De Klerk, un geste d'autant plus significatif que le général Babangida était alors président de l'OUA. L'amorce d'un axe Lagos-Prétoria, implicitement induit par ce voyage, a toutefois été entravée, quant à son officialisation, par le massacre, prêté à des Blancs appartenant aux forces de sécurité du pays, de 46 personnes dans le ghetto de Boipatong en Afrique du Sud.

Succession de régimes autoritaires

En décidant d'interdire la publication des résultats définitifs du scrutin présidentiel du 12 juin 1993, le régime du général Ibrahim Babangida est parvenu à enrayer durablement le processus de transition vers un régime civil élu. Toutefois, l'interventionnisme du chef de l'État et l'activisme de ses partisans regroupés sous l'égide de l'Association pour un Nigéria meilleur (présidée par le milliardaire Arthur Nzeribe) ont suscité un tollé tel que le général s'est finalement vu contraint de quitter le pouvoir. La mobilisation massive du "parti des civils" contre celui des militaires a été d'autant plus frappante que, lors du scrutin du 12 juin, seuls 30% des électeurs inscrits s'étaient déplacés pour voter.

Le 26 août 1993, à l'issue de près de deux mois de bras de fer, le général Babangida a renoncé à ses fonctions au profit du Gouvernement civil intérimaire de transition (GIT) placé sous la direction d'Ernest Shonekan, chrétien originaire du pays yorouba. L'absence de légitimité démocratique du GIT et sa vocation à organiser de nouvelles élections présidentielles ont sapé d'emblée son autorité. La campagne de protestation des partisans de Moshood Abiola, le candidat du Parti social démocrate (SDP), victime de l'annulation des résultats, a bénéficié du soutien des mouvements de défense des droits civiques - tel Campagne pour la démocratie - relayés par les États-Unis (où M. Abiola dispose de fermes soutiens au sein du lobby afro-américain) et le Royaume-Uni. La capacité de cette coalition à faire prévaloir ses vues a toutefois souffert des hésitations de M. Abiola. Craignant pour sa sécurité, celui-ci a cherché refuge à l'étranger de juillet à octobre 1993. Cette absence a démobilisé ses partisans et favorisé les calculs politiciens: les rivaux malheureux de M. Abiola au sein du SDP ont rejoint la Convention nationale républicaine (NRC), pour soutenir la réouverture de la compétition électorale.

Le coup d'État du général Abacha

Les affrontements politico-juridiques se sont multipliés, entamant la crédibilité du gouvernement Shonekan. Ainsi, le 2 novembre 1993, le président du Sénat, Iyorchia Ayu, resté partisan d'une reconnaissance du résultat des élections du 12 juin, a-t-il été démis de ses fonctions, à la suite d'un vote de défiance à l'initiative des partisans d'un nouveau scrutin présidentiel. Le 10 novembre, un jugement de la cour d'appel de Lagos a déclaré illégal le GIT. La décision de la Cour suprême d'Abuja était imminente lorsque, le 17 novembre, E. Shonekan a été contraint de remettre le pouvoir à son ministre de la Défense et chef d'État-Major des forces armées, le général Sanni Abacha...

Le coup d'État a réussi, le GIT se trouvant affecté par une grève générale consécutive à sa décision de multiplier par sept le prix des carburants. Entrepris plusieurs fois dans le passé, le rapprochement des prix nigérians des cours internationaux n'a jamais été réalisé à cause de ses enjeux matériels et symboliques. L'adoption d'une mesure aussi impopulaire s'était imposée au GIT, confronté à d'inquiétants dérapages budgétaires légués par les militaires. Non sans une certaine témérité, il avait également entrepris de s'attaquer à ce qui était devenu le coeur du "système Babangida", la gestion d'une partie des ressources pétrolières hors de toute prise en compte budgétaire. Une remise en ordre de la gestion de la société nationale pétrolière (Nigerian National Petroleum Corporation) avait abouti à des poursuites contre certains de ses responsables.

Avec l'accession au pouvoir du général Abacha, ex-second du général Babangida, le SDP et la NRC ont été interdits et les gouverneurs civils qui avaient été élus, remplacés par des militaires. Les assemblées représentatives ont été dissoutes à l'échelon de la Fédération (deux chambres du Congrès), comme à celui des 30 États (assemblées législatives) et des 589 collectivités locales (conseils).

Nouvelle "fausse" transition

Le général Abacha, malgré son annonce initiale de la tenue d'une conférence nationale sur l'avenir du Nigéria, n'a montré aucun empressement à planifier un retour de l'armée dans ses casernes. Le programme politique prévu par le Conseil de gouvernement provisoire, l'instance militaire gouvernant le pays, a reproduit à l'identique le canevas de la transition que le régime Babangida avait étalé sur une période de huit ans. Un comité électoral de seize membres a été mis en place, le 27 avril 1994, afin de préparer l'élection au suffrage indirect de 273 délégués à la Conférence constitutionnelle (369 sièges au total, dont 96 pour des personnalités désignées par le régime militaire). Il a été prévu qu'à l'issue des scrutins des 23 et 28 mai l'Assemblée constituante dispose de quatre mois (27 juin au 28 octobre) pour préparer un rapport destiné au Conseil de gouvernement provisoire, ce dernier décidant ensuite seul du contenu du texte final de la Constitution; sa publication, annoncée pour le 30 décembre 1994, inaugurerait ensuite la seconde phase du programme de transition.

Le Conseil de gouvernement provisoire n'a pas hésité à imposer une révision de la Constitution de 1989, alors que son adéquation aux réalités nigérianes n'a jamais été en question pour la raison que le texte n'a jamais été appliqué. En partie à cause de cela, la Campagne pour la démocratie, la Coalition démocratique nationale (Nadeco) et les partisans de M. Abiola ont contesté la validité d'une transition qualifiée de "vaste plaisanterie" au regard des entraves l'entourant.

L'unité nigériane n'a, à la vérité, jamais semblé aussi fragile depuis la guerre civile de 1967-1970. Les débats sur la "question nationale", c'est-à-dire la répartition des ressources et l'organisation du pouvoir au sein de la Fédération, ont en effet été relancés par l'annulation des élections présidentielles du 12 juin 1993. Certains chefs d'opinion du Sud en ont conclu que la clé de répartition de la rente pétrolière avait fait son temps, l'intégration nationale qu'elle entendait assurer étant manipulée par les élites du Nord "profond" en fonction de leurs seuls intérêts. Des projets de transformation de la Fédération en une Confédération se sont fait jour et l'intangibilité des frontières n'a, dès lors, plus été considérée comme un sujet tabou. Le caractère de plus en plus restrictif des critères géo-ethniques d'identification (multiplication des nouveaux États et collectivités locales) et la concurrence aiguisée pour l'accès à des ressources en déclin ont paru inciter au développement de conflits inter- ou intra-communautaires.

Une politique économique dirigiste

Le dirigisme affiché dans le domaine économique par le régime Abacha a interrompu les perspectives d'accord avec le FMI, consécutives à l'entreprise de redressement de E. Shonekan. Les dispositions annoncées en janvier 1994, dans le cadre du budget pour l'année, s'inscrivaient à l'encontre des orientations antérieures: la fin de la politique économique d'ajustement structurel a été proclamée; les taux d'intérêts bancaires ont été plafonnés à 21%, malgré une inflation estimée à 80%; le taux de change flottant de la naira a été abandonné au profit d'une parité fixe.

Le régime militaire a entrepris de renouer avec le nationalisme sourcilleux qui présidait aux relations entre le Nigéria et les investisseurs étrangers à l'époque du "boom" pétrolier des années soixante-dix. Dans la pratique, cette politique se révèle source de dysfonctionnements tant pour les entreprises (pénurie de devises) que pour les finances publiques (creusement du déficit budgétaire).

Une campagne de lutte contre la corruption et l'indiscipline a été engagée en avril 1994 pour améliorer l'image du régime Abacha. La crédibilité du processus s'est trouvée entachée par l'absence de remise en cause de la gestion des militaires, pourtant au pouvoir depuis plus d'une décennie. En outre, la réorganisation du secteur pétrolier (les pénuries d'essence ont atteint des sommets inégalés durant le premier semestre 1994) restait à concrétiser.

Un fort contingent nigérian intégré à l'Ecomog (Force ouest-africaine d'interposition) est demeuré présent au Libéria. C'est toutefois la résurgence du contentieux frontalier avec le Cameroun à propos de la péninsule de Bakassi (embouchure de la Cross River), dans le golfe de Guinée, qui a fait l'actualité en matière de politique étrangère. Durant l'année 1993 et au début de l'année 1994, les accrochages entre l'armée nigériane et des soldats camerounais se sont multipliés, provoquant plusieurs dizaines de morts. A cela s'ajoutaient des enjeux économiques (gisements pétroliers transfrontaliers) et une conjonction de situations locales propres à inquiéter les dirigeants des deux États; la montée de revendications autonomistes dans l'État nigérian des Rivières ayant pour pendant des revendications fédéralistes chez les Camerounais anglophones.

La tension frontalière est apparue, en vérité, intimement liée à une volonté des régimes de réaffirmer le contrôle de l'appareil étatique sur des zones où la contestation de leur autorité présente avant tout des origines internes.

Un régime isolé

C'est dans un climat tendu que les travaux de la Conférence nationale consultative (NCC) ont débuté à Abuja le 27 juin 1994.

A partir du mois d'avril, le régime du général Sanni Abacha s'était trouvé confronté à un regain de combativité de la part des forces d'opposition, regroupées au sein de la Coalition démocratique nationale (Nadeco) composée de membres des institutions dissoutes par l'armée en novembre 1993 et des partisans de Moshood Abiola, vainqueur de l'élection présidentielle du 12 juin 1993, annulée par les militaires. Alors que les actions de désobéissance civile se multipliaient depuis plusieurs semaines, M. Abiola s'est décidé à défier les militaires le 11 juin 1994, veille du premier anniversaire du scrutin: il s'est proclamé président de la République fédérale nigériane, tout en annonçant la formation d'un gouvernement d'union nationale et le rétablissement des institutions démocratiques dissoutes à la suite de la prise du pouvoir du général Abacha. Activement recherché par la police, M. Abiola était arrêté et emprisonné le 22 juin suivant, soit trois jours avant la réunion inaugurale de la NCC.

Le jeu d'Abacha

La crédibilité de cette instance a d'emblée paru doublement affectée. Malgré sa vocation à préparer de nouvelles échéances électorales sur les cendres de résultats jugés incontestables à l'époque, sa légitimité démocratique était quasi inexistante: 96 des "constituants" ont été nommés, 273 autres ont été élus, mais au suffrage indirect et après que leurs candidatures ont été jugées recevables par les autorités militaires. La portée des scrutins organisés les 23 et 28 mai 1994 a largement pâti des consignes de boycottage de la Nadeco. La lassitude aidant, le taux moyen de participation a été estimé à seulement 1% des inscrits.

Les réunions de la NCC ont rouvert des débats datant de la préparation de la Constitution de 1989, suspendue par le régime Abacha sans qu'elle ait jamais été appliquée. L'organisation d'un nouveau recensement a été décidée par la Conférence, celui de 1991 étant désormais jugé inacceptable; les échanges se sont à nouveau focalisés sur le nombre des partis politiques (rétablissement du multipartisme à la place du bipartisme institutionnel instauré par la Constitution de 1989), l'alternance au pouvoir de dirigeants issus du Nord et du Sud (principe d'une rotation de la Présidence et création de plusieurs vice-présidences), la formule de répartition des revenus de la Fédération ou encore la création de nouveaux États...

L'échéancier de la transition initialement annoncé par le général Abacha prévoyait une publication de la nouvelle Constitution et l'autorisation de former de nouveaux partis politiques courant janvier 1995. Ces dispositions n'ont été que partiellement appliquées - l'interdiction des activités politiques a tout de même été levée le 27 juin 1995 -, du fait de l'ampleur des modifications suggérées par des constituants qui, malgré leur pouvoir purement consultatif, se sont révélés totalement inconscient des coûts financiers et des risques d'éclatement de la Fédération engendrés par leurs appétits.

Le 6 décembre 1994, une résolution de la NCC a pris par surprise le régime Abacha en proposant que la date du transfert du pouvoir à un régime civil soit fixée au 1er janvier 1996. En réaction, le 6 janvier 1995, les travaux de l'Assemblée ont été ajournés pour deux mois. Cette suspension, officiellement motivée par le ramadan et la préparation du projet final de la Constitution, a surtout permis aux autorités militaires de conjuguer pressions et promesses pour inciter la Conférence à trouver une date butoir plus acceptable. Cet objectif a été atteint le 24 avril 1995, date de l'adoption d'une résolution qui recommandait un transfert du pouvoir en 1997.

Indépendamment de l'ingérence de l'armée dans les travaux de la NCC, le maintien en détention de M. Abiola et la prétention à tirer un trait sur sa victoire électorale de juin 1993 ont entretenu des tensions récurrentes entre le pouvoir militaire et la société civile. En juillet 1994, le syndicat des travailleurs du gaz et du pétrole, le NUPENG, a pris l'initiative d'un mouvement de grève qui a paralysé une partie de l'activité économique du pays durant sept semaines.

Militarisation du gouvernement

Le général Abacha a réagi par un durcissement de ses positions, malgré les appels à la négociation qui s'exprimaient au sein même des instances gouvernementales. A l'interdiction de publication des journaux du groupe Guardian, le 15 août 1994, ont succédé la dissolution des appareils dirigeants des trois principales centrales syndicales et l'arrestation systématique des personnalités susceptibles de mobiliser l'opposition dans le pays ou à l'étranger.

La lassitude et la répression ont finalement eu raison du mouvement de grève qui a pris fin le 5 septembre 1994. Une "militarisation" des instances de gouvernement est intervenue le 27 septembre 1994, à l'occasion du remaniement du Conseil provisoire de gouvernement (PRC), dès lors exclusivement composé de militaires.

L'arrestation, en février-mars 1995, de plus de 150 officiers a témoigné du malaise au sein même de l'armée. Farouchement niée par l'administration militaire dans un premier temps, l'existence d'un projet de putsch a finalement été reconnue.

A partir de septembre 1994, les trois principaux quotidiens indépendants Concord, Guardian et Punch ont été interdits, la détention préventive sans jugement a été portée à trois mois; enfin et surtout, l'impossibilité juridique de contester devant les tribunaux les décrets du pouvoir militaire a été réglementée. Minée par cette dernière mesure, l'autorité du pouvoir judiciaire a également été affaiblie par le traitement cavalier réservé par l'administration militaire aux décisions de justice - carrément ignorées dans le cas de la libération sous caution de M. Abiola, qui restait toujours sans jugement un an après son emprisonnement.

Outre le harcèlement des organes de presse indépendants et la répression des manifestations de rue, les arrestations arbitraires de syndicalistes, journalistes, militants des droits de l'homme, écrivains et universitaires se sont multipliées. En mai 1994, l'écrivain Ken Saro-Wiwa, animateur du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop), a ainsi été arrêté et mis au secret dans l'attente d'un procès escamoté qui s'est ouvert à Port Harcourt, en janvier 1995, devant une juridiction d'exception. En novembre 1994, le prix Nobel de littérature Wole Soyinka s'est résolu à quitter clandestinement le pays après la confiscation de son passeport.

Sur le plan international, le régime du général Abacha a vu s'accroître son isolement. Son triste bilan en matière de non-respect des droits de l'homme, sa complaisance envers les narco-trafiquants sont venus aiguiser les critiques de sa politique économique au sein des organisations de Bretton Woods, du Club de Paris et du Club de Londres.

En mars 1995, l'arrestation de personnalités aussi internationalement connues que l'ancien chef de l'État Olusegun Obasanjo (1976-1979) ou son ex-second Yar A'dua n'a pas peu contribué à donner du Nigéria l'image d'un pays de moins en moins fréquentable. L'annonce, le 16 mars, de la décision de la Fédération internationale de football (FIFA) de retirer au Nigéria l'organisation du championnat du monde junior s'est inscrite dans ce contexte.

Une économie en difficulté

Les sept semaines de grève de juillet-août 1994 ont eu pour conséquence la réduction de 20% de la production pétrolière journalière et un ralentissement général de la croissance économique estimée à 0,6% pour l'ensemble de l'année 1994. Après avoir bruyamment annoncé la fin de la politique économique d'ajustement structurel et l'instauration de mesures dirigistes, le général Abacha s'est finalement rendu à l'évidence. Pour l'exercice 1995, il a été mis un terme au contrôle des changes, l'impôt sur le revenu a été allégé, de même que les barrières tarifaires. Le retour à un taux de change flottant de la naira a été autorisé dans le cadre d'un marché financier autonome. Enfin et surtout, le Nigerian Enterprises Decree de 1979, qui imposait l'indigénisation de 40% à 100% du capital des entreprises établies au Nigéria, a été abrogé, avec l'espoir d'attirer à nouveau les investisseurs étrangers.

Ainsi s'est trouvé remis en question l'un des éléments clés de la politique économique mise en oeuvre par les autorités nigérianes dans la foulée du "boom" pétrolier de 1973. Désormais souhaitée par les dirigeants nigérians, la reprise des relations avec le FMI est toutefois restée entravée par la persistance d'importants arriérés (8 milliards de dollars) dans le remboursement d'une dette publique extérieure évaluée à 24,4 milliards de dollars en octobre 1994.

Le nouveau paria international

Bien installé dans son palais présidentiel d'Abuja, le général Sani Abacha est apparu déterminé à triompher de la condamnation internationale pesant sur son régime. L'opposition civile au gouvernement (militaire) a été réprimée par des emprisonnements ou des exils, tandis que la classe politique moins radicale préparait le retour à l'activité partisane que le pouvoir a promis pour la fin 1996.

La tension dans le pays avait commencé à monter à partir de l'annulation des élections présidentielles du 12 juin 1993 et du renversement, cinq mois plus tard, du gouvernement civil intérimaire nommé par les militaires. La crise s'était aggravée au milieu de l'année 1994, lorsque Moshood Abiola, largement reconnu comme vainqueur des élections avortées, avait été arrêté pour s'être proclamé président le jour anniversaire du scrutin. Les sanctions relativement légères qui avaient marqué cette période ont connu un durcissement en juillet 1995: des peines sévères ont été prononcées à l'encontre de l'ancien chef de l'État Olusegun Obasanjo (1976-1979), de son ancien bras droit Shehu Musa Yar'Adua, ainsi que d'autres chefs de file de l'opposition, jugés coupables d'avoir comploté pour renverser le régime. La pression est montée en octobre 1995 avec la condamnation à mort de l'écrivain Ken Saro-Wiwa et de huit autres membres du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop, réclamant le droit à l'autodétermination pour les 500 000 Ogonis habitant la région pétrolifère du delta au sud-est du pays) accusés du meurtre de quatre notables ogonis partisans du régime. Le Mosop a également fait pression pour obtenir, de la part de Shell et d'autres compagnies pétrolières, des réparations pour les dommages causés à l'environnement - Shell a suspendu toute activité en territoire ogoni à la suite des désordres civils de 1993.

Aggravation des sanctions internationales

La pendaison des chefs du Mosop, le 8 novembre 1995 a coïncidé avec le sommet du Commonwealth qui se tenait à Auckland et a eu pour effet immédiat l'exclusion temporaire du Nigéria et la demande au Conseil gouvernemental provisoire (PRC, autorité suprême) de remettre le pouvoir dans un délai de deux ans. De plus, le Commonwealth a imposé de nouvelles sanctions au pays, dont un embargo total sur les ventes d'armes, le refus des visas aux militaires, aux membres du régime et à leur famille, et la dégradation des relations diplomatiques. Les États-Unis, l'Union européenne et d'autres membres de la communauté internationale ont adopté une attitude similaire, Washington maintenant également un embargo sur ses liaisons aériennes avec le Nigéria en représailles à son incapacité à juguler le trafic de stupéfiants. Le zèle dans l'application de ces sanctions s'est cependant quelque peu relâché après que, suite à la publication d'un rapport d'une mission des Nations unies sur les événements ayant entouré le procès des neuf Ogonis, le pouvoir a, lui-même, décidé de prendre un certain nombre de mesures.

Le général Abacha a continué de vouloir appliquer son propre programme de retour aux institutions démocratiques. La Conférence nationale constitutionnelle (NCC) a rendu ses conclusions au PRC en juin 1995 et, le 1er octobre, S. Abacha a présenté son échéancier de transition. Comme prévu, il a opté pour un processus de longue durée comportant un transfert de pouvoirs progressif aux représentants élus. Les opérations ont commencé fin 1995 par la constitution de différentes commissions chargées d'examiner les demandes de création de nouveaux États et collectivités locales - le Nigéria est une fédération de 30 États -, de surveiller les élections, de réglementer la formation de partis politiques, et de statuer sur d'autres aspects du programme de transition. L'étape suivante, à savoir les élections indépendantes de tout parti politique devant pourvoir les institutions des 589 collectivités locales, s'est déroulée en mars 1996. Les assemblées constituées à l'issue de ce scrutin ne devaient pas exister un an, puisque de nouvelles élections locales impliquant des partis politiques ont été prévues pour fin 1996, au terme du redécoupage territorial et du processus d'enregistrement des partis politiques (commencé en juin 1996). Les élections des assemblées et des gouverneurs d'États ont été fixées à fin 1997 et celles concernant l'Assemblée fédérale, à juin 1998, trois mois avant le scrutin présidentiel. Le retrait final des militaires et l'intronisation du nouveau président ont été prévus pour le 1er octobre 1998.

L'échiquier politique à nouveau à l'ordre du jour

Ce calendrier très étendu sur la durée a été violemment mis en cause par les plus virulents critiques du régime, particulièrement la Coalition démocratique nationale (Nadeco) qui se bat pour le retrait immédiat des militaires. Bien que ce mouvement organise des campagnes internationales très actives, sa capacité de mobilisation à l'intérieur même du pays est limitée. La plupart de ses leaders les plus compétents se sont exilés volontairement, plutôt que de risquer la détention ou la mort dans une vague de violence politique comme cela est arrivé, entre autres, à Alfred Rilwane, trésorier de la Nadeco, en janvier 1996, et à Kudirat, la femme de M. Abiola la plus revendicatrice, six mois plus tard.

Les efforts de la Nadeco ont, par ailleurs, été minés non seulement par les entraves rencontrées dans l'exercice de leur activité politique, mais aussi par l'apparition de multiples organisations impatientes de participer aux prochaines élections. La plupart d'entre elles sont héritières de celles qui faisaient la course à l'enregistrement dans les mêmes conditions en 1989, et qui avaient été intégrées dans le jeu politique sous la forme de factions des deux partis institutionnels datant du régime du général Ibrahim Babangida (1985-1993), le Parti social-démocrate (SDP, "progressiste") et la Convention nationale républicaine (NRC, "conservatrice").

A la "droite" de l'échiquier politique figurent des groupes constitués autour de responsables politiques en vue, qui ont participé à l'administration des régimes antérieurs (militaires et civils) et passant pour approuver dans une large mesure le régime. Le centre est occupé par les "pragmatiques", issus des deux anciens partis officiels qui, bien que favorables à un transfert des pouvoirs plus rapide, sont prêts à accepter les règles du jeu des militaires si le général Abacha tient ses promesses.

A la "gauche" se trouvent les opposants les plus déterminés, en particulier dans le sud-ouest du pays (territoire yoruba dont est originaire M. Abiola).

Tout en maintenant la division au sein de l'opposition non militaire, le général Abacha a renforcé son autorité sur l'armée. La supposée tentative de coup d'État du début 1995 lui a servi de prétexte pour destituer un certain nombre d'officiers (en activité ou retraités) soupçonnés d'être restés fidèles aux dirigeants précédents; en avril 1996, il est allé plus loin en renvoyant les responsables des armées de terre et de l'air et en obligeant des centaines d'officiers d'un certain âge à prendre leur retraite anticipée. Son acharnement à abolir tout vestige du régime précédent a également touché la société civile. Le sultan du royaume de Sokoto (nord-est) est non seulement le chef traditionnel le plus important du Nigéria, mais aussi le chef spirituel de tous les musulmans nigérians; ainsi le dernier en date, Ibrahim Dasuki, richissime éminence grise et ami du général Babangida, a-t-il été dépossédé de son titre en avril 1996. Ce fait était sans précédent au Nigéria, où le respect des autorités traditionnelles est particulièrement fort. Il a eu valeur d'avertissement à l'égard des autres chefs traditionnels ayant gardé des liens avec l'entourage du général Babangida.

Longtemps accusé de tolérer la fraude et la corruption ou de les combattre mollement, le pouvoir a soudain fait preuve d'un zèle inhabituel dans le secteur des finances et des douanes. Fin 1995, des centaines de directeurs de banque ont été renvoyés ou arrêtés pour avoir contribué à l'effondrement de nombreuses institutions financières.

Dans ce contexte, l'économie a fait preuve d'une relative stabilité au cours de l'année 1995. Un taux de croissance annuel estimé à 2,2 % a accompagné un modeste déficit dans les finances publiques, des taux de change stables, et l'inflation a donné des signes de tendance à la baisse (73 % sur l'ensemble de l'année). Les mesures de "dérégulation programmée" introduites en 1995 ont été confirmées dans le projet de budget 1996, mais les réformes qui auraient pu satisfaire la communauté financière internationale et les principaux bailleurs de fonds n'ont pas été adoptées: abandon du système dual de taux de change, où le cours pratiqué sur le marché est de 1 dollar pour 82 nairas, alors que le cours officiel est presque quatre fois inférieur; déplafonnement des taux d'intérêt; suppression des subventions sur les produits pétroliers et les engrais; règlement du solde de la dette. Les discussions avec le FMI (Fonds monétaire international) ont été retardées, dans le but d'arriver à un accord à moyen terme et, de ce fait, les pourparlers sur la réduction de la dette avec le Club de Paris n'ont pas eu lieu.

L'enjeu pétrolier

Face à l'éventualité de sanctions économiques infligées par ses partenaires traditionnels, le Nigéria a commencé de se tourner vers des sources de financement et d'assistance technique alternatives. C'est ainsi que la Chine a signé un accord sur un programme à grande échelle de rénovation du réseau ferroviaire (très dégradé) et de modernisation de quelques centrales électriques, alors que la Pologne s'est engagée à reprendre en main un chantier naval en grande difficulté. Le pétrole demeure le pivot de l'économie, fournissant les trois quarts des revenus fédéraux et 98 % des recettes à l'exportation. Des projets de diversification du secteur, depuis longtemps en souffrance, ont été remis à l'honneur en 1995 avec la signature d'un très gros contrat portant sur la construction d'une usine de liquéfaction de gaz naturel à Bonny, et l'ouverture officielle d'usines pétrochimiques. Mais les retards répétés dans le versement de la participation nigériane (à hauteur de 60 %) dans l'opération ont poussé les compagnies pétrolières à revoir leurs projets, risquant de remettre en cause l'objectif consistant à passer d'une production quotidienne de 2,1 mb/j à 2,5 mb/j en l'an 2000.

Transition politique sous surveillance

La période 1996-1997 a représenté une phase de consolidation pour le pays. Le lent processus de transition d'une administration militaire à des institutions élues s'est poursuivi et les progrès économiques résultant de l'application de politiques prudentes se sont confirmés. S'est également consolidée la position du chef de l'État, le général Sani Abacha, qui arbitrait dans presque tous les domaines. Enfin, l'attitude de la communauté internationale est demeurée à peu près la même: très critique à l'égard d'un régime autoritaire apparemment sourd à toute demande de progrès en matière de droits de l'homme.

Le transfert progressif de pouvoir du régime militaire à des institutions démocratiquement élues a commencé, comme annoncé, au milieu de l'année 1996. Très rapidement, plus d'une vingtaine d'associations politiques ont émergé, cherchant à obtenir le droit de contester les élections aux niveaux local, régional ou national. La Commission électorale nationale (Necon) a établi des critères de reconnaissance des partis politiques très précis, pour tenter de prévenir l'émergence de formations reposant sur des bases ethniques ou régionales. Fin septembre 1996, seuls cinq partis ont été retenus: le Parti unifié du Congrès du Nigéria (UNCP), le Parti démocratique du Nigéria (DPN), le Parti national central du Nigéria (NCPN), le Comité pour le consensus national (CNC), et le Mouvement démocratique de base (GDM). Tous les autres ont été dissous, même ceux aux noyaux "conservateurs" ou "radicaux" très vivaces, liés à des associations politiques ayant précédemment existé.

Les cinq partis qui ont obtenu le droit de se constituer sont apparus peu différents les uns des autres, prêchant tous un libéralisme économique orthodoxe et ayant laissé la porte ouverte aux caciques de l'armée qui pourront ainsi être étroitement associés à l'avenir politique du pays à moyen terme. En fait, les deux plus grands partis, l'UNCP et le DPN, ont insisté sur la nécessité d'une collaboration étroite entre la direction actuelle du pays et celle à venir et ont fait des ouvertures au général Abacha, pour le cas où il déciderait de suivre l'exemple du Ghanéen Jerry Rawlings, du Togolais Étienne Gnassingbé Éyadéma et du Nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, qui ont troqué leur uniforme kaki contre un complet-veston. Le général Abacha n'a pas exclu cette éventualité. Bien que l'on ait retrouvé un certain nombre de personnages du passé parmi les chefs des partis reconnus, la plupart des "poids lourds" de la politique nigériane avaient rejoint l'un ou l'autre des partis qui avaient été contraints à la dissolution. Ils allaient devoir attendre les résultats d'élections anticipées avant de pouvoir déclarer toute autre affiliation.

Les premiers tests de popularité concernant les cinq partis reconnus ont eu lieu lors des élections aux conseils des 776 collectivités locales en mars 1997. Elles ont révélé un net avantage de l'UNCP sur le DPN, tandis que suivaient, loin derrière, les trois autres partis. Prévu à l'origine pour la fin de 1996, ce scrutin avait dû être reporté à la suite de la création de six nouveaux États (portant leur nombre total à 36) et de 183 nouvelles collectivités locales. Des élections aux enjeux plus importants devaient avoir lieu fin 1997, pour désigner les représentants des assemblées des États fédérés. Le scrutin concernant l'Assemblée fédérale était prévu pour juin 1998 et l'élection présidentielle des gouverneurs des États fédérés pour août suivant. Le retrait final des militaires et l'intronisation du nouveau président ont étaient fixés au 1er octobre 1998. Fort est à parier que le gouvernement s'efforcera de respecter globalement le reste du programme de transition, pour éviter de ranimer l'ire des partenaires commerciaux du pays. Dans les faits, la menace de sanctions supplémentaires a presque disparu, après la vague de protestations qui avait accompagné l'annonce de la pendaison, en novembre 1995, de Ken Saro Wiwa, militant pour les droits des minorités, qui avait été accusé de meurtre par un tribunal militaire.

Climat d'insécurité

Le démarrage du programme de transition a desserré quelque peu les pressions politiques qui pesaient sur le régime, et atténué l'appel des groupes basés à l'étranger militant en faveur de la démocratie et réclamant le départ immédiat des militaires. Cependant, une série d'attentats à la bombe, fin 1996 et début 1997, a créé un climat d'insécurité. La responsabilité de ces incidents n'a pu être établie, mais les autorités ont désigné les chefs de l'opposition en exil. Ils ont notamment accusé ouvertement les responsables de la Coalition démocratique nationale (Nadeco) d'être impliqués dans ces attentats, et ont réclamé l'arrestation de l'écrivain, Wole Soyinka (lauréat du prix Nobel en 1986 et successeur de Salman Rushdie au Parlement international des écrivains de Strasbourg), sous l'inculpation de trahison. Ce dernier est à la tête du Conseil national de libération du Nigéria (Nalicon), affilié au réseau d'opposition Nadeco. La Nadeco et le Nalicon ont évidemment rejeté toute implication, ces attentats faisant selon eux partie d'une campagne machiavélique destinée à proroger l'implication directe des forces de sécurité dans le processus politique. L'année 1997 aura également été marquée par la mort, le 2 août, du musicien et opposant Fela, malade du sida.

Une série d'attaques dirigées contre des installations appartenant à des sociétés pétrolières dans le delta du Niger et contre des employés a contribué à aggraver le climat d'insécurité. Les habitants de cette région se sentent délaissés par le gouvernement fédéral, qui les floue de leur part des richesses extraites de leur territoire. Disposant de peu de moyens pour faire valoir leurs droits auprès des autorités centrales, les collectivités locales ont entrepris d'agir directement contre les compagnies pétrolières, en contrariant leurs activités et en prenant en otages des employés de celles-ci pour tenter de faire mieux connaître leurs difficultés.

Le monde des affaires espérait que le budget 1997 apporterait les changements permettant au pays d'améliorer ses relations avec la finance internationale. Le gouvernement ayant échoué dans son entreprise de réformes relatives à la privatisation et au taux de change, les négociations avec le FMI et la Banque mondiale ont été bloquées, reportant à plus tard les chances de voir rééchelonner la dette. Fin 1996, le ministre des Finances Anthony Ani annonçait pour l'année 1997 des mesures de dérégulation radicale de l'économie, dans le secteur de l'énergie, dans les télécommunications, ainsi que dans l'activité politiquement sensible du pétrole (des raffineries improductives sont la cause de pénuries régulières de carburant). Mais ces projets ont été ajournés et un comité de privatisation a été créé. Furent également remises à plus tard les tentatives de suppression du système controversé de taux de change double qui fait coexister un taux officiel de 1 dollar pour 22 nairas, contre 85 nairas sur le marché.

Améliorations économiques

Malgré cela, la situation économique a connu des améliorations significatives en 1996. Le taux de croissance globale a atteint 2,1 %; les recettes d'exportation ont augmenté de presque 40 % (liées aux prix moyens du pétrole, qui ont été de 25 % supérieurs à ceux prévus); les réserves de devises ont triplé, pour atteindre 4 milliards de dollars; enfin, des recettes fiscales supérieures à celles prévues, en même temps qu'un ralentissement des dépenses extra-budgétaires ont permis de dégager un excédent budgétaire équivalent à 1,5 % du PIB. Enfin, le taux d'inflation a diminué de moitié, passant à 28 %, et a permis au gouvernement d'abandonner le contestable plafonnement des taux d'intérêt fixé par les banques.

Les efforts d'assainissement et de rationalisation du système bancaire ont, pour leur part, commencé à porter leurs fruits. Des tribunaux ont été constitués en vue d'examiner les affaires de fraude et de corruption. Des montants importants ont été récupérés auprès de plusieurs directeurs d'établissement accusés d'avoir mené leur entreprise au bord du gouffre, tandis que des garde-fous, plus rigides, aboutissaient à placer près de la moitié des banques d'affaires ou de commerce en liquidation judiciaire ou sous la protection de la Banque centrale.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier