Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
DE 1981 A 1997
L'OUGANDA DE 1981 A 1997

L'Ouganda (14,0 millions d'habitants). La vie politique de ce petit État à la population très dense, est depuis longtemps complexe et tumultueuse. Les tensions y sont fortes, non seulement entre pasteurs et paysans, mais aussi entre les dirigeants de petits royaumes protégés des Anglais et une classe de petits et moyens planteurs. A l'époque coloniale, l'Ouganda était pourtant considéré comme une réussite économique, en raison du développement des plantations de café, de thé, de coton, etc.

Ce pays est devenu tristement célèbre en raison de la dictature d'Amin Dada (1971-79) qui a eu des conséquences catastrophiques sur le plan économique (corruption et désordres effrénés) et sur le plan humain (Amin Dada a fait massacrer des ethnies entières). Ses diatribes anti-impérialistes, et anti-sionistes (il a pourtant été formé par les militaires israéliens) lui ont permis de bénéficier du soutien de la Libye, des Palestiniens et de l'Union soviétique. En 1979, l'armée tanzanienne a mis un terme aux exploits de ce pitre sanguinaire et rétabli au pouvoir Milton Obote, qui avait été président de la République avant 1971. L'armée tanzanienne s'est retirée d'Ouganda en mai 1981, laissant derrière elle un pays en proie aux luttes tribales et aux exactions de diverses bandes armées, la Libye n'ayant semble-t-il pas renoncé à ses entreprises. En 1982, près de 150 000 personnes étaient encore réfugiées au Soudan. L'agriculture d'exportation est complètement désorganisée et la famine sévit dans plusieurs régions. Au début de 1983, les rébellions semblaient être en perte de vitesse et le gouvernement a décidé de demander aux commerçants indiens et pakistanais, expulsés par Amin Dada en 1972, de revenir en Ouganda pour rétablir les circuits commerciaux.

Pour comprendre la situation chaotique de l'Ouganda (14,1 millions d'habitants), il est utile de remonter à l'indépendance octroyée par les Britanniques en 1962. Ce pays est alors un État semi-fédéral où coexistent cinq petits royaumes, dont celui du Bouganda (peuplé par l'ethnie Baganda, favorisée par les Anglais) est le plus important. Le Premier ministre du nouvel État, Milton Obote - d'origine Acholi, et dirigeant de l'UPC, Uganda People's Congress - s'allie à la monarchie, et le roi du Bouganda, Mutesa II, est nommé président en 1963. Un exercice de courte durée, puisque Obote, socialisant, abolit en 1966 la royauté, le régime fédéral, et s'octroie les pleins pouvoirs, ce que l'ethnie Baganda (au coeur de laquelle se trouve Kampala, la capitale) ne lui pardonnera jamais. Obote tente ensuite de faire appliquer une réforme socialiste - la "charte de l'homme moyen" - mais ses méthodes autoritaires le rendent vite impopulaire. En 1971, son propre chef d'état-major, le général Amin Dada, le renverse, l'obligeant à s'exiler en Tanzanie, auprès de son ami Julius Nyerere. Le bilan des huit ans de règne du nouveau dictateur ougandais est très sombre: effondrement de l'économie et du commerce (expulsion des Indiens et Pakistanais), corruption, répression (200 000 personnes liquidées).

C'est d'un pays exsangue que 45 000 soldats tanzaniens s'emparent en 1979, pour le compte de Milton Obote qui revient au pouvoir en 1980. Mais l'heure de la réconciliation nationale tant attendue n'arrivera pas. En décembre 1980, des élections contestées par l'opposition donnent la majorité à l'UPC. Et les vieilles plaies politiques, tribales, personnelles, nées de quinze années de frustration se rouvrent. Une partie de l'opposition passe à la guérilla, tandis que les anciens partisans d'Amin Dada organisent des régions en dissidence. Une répression disproportionnée, qui n'a rien à envier à celle du régime précédent, s'ensuit. La terreur est quotidienne et contribue à la ruine du pays en désorganisant toute production. Ce pays, ancien grenier de l'Afrique, survit aujourd'hui grâce au aides alimentaires internationales. La chasse aux sorcières dans l'administration, et la mise en coupe réglée du pays par une armée de 20 000 hommes ajoutent au chaos. Cinq ans après la chute d'Amin Dada (en exil en Arabie saoudite), la crise d'autorité semble sans solution, Obote refusant catégoriquement de traiter avec ses adversaires.

En 1984, l'Ouganda (15,1 millions d'habitants) est partiellement sorti du chaos économique dans lequel Amin Dada l'avait laissé en 1979. D'un commun accord avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, le président Milton Oboté, arrivé au pouvoir en 1980 (il est aussi ministre des Finances), a massivement dévalué le shilling ougandais et fixé deux taux de change pour l'achat des devises. Cette mesure a diminué la pratique du marché noir et permis l'importation des produits de première nécessité, disparus du commerce dès les premières années du régime d'Amin. Autre mesure importante: l'augmentation du prix des cultures de rente (coton, café, thé, cacao et tabac) à la production ; la sixième augmentation, survenue en novembre 1984, était de 46% à 72% selon les produits. Résultat: un accroissement spectaculaire du volume des produits d'exportation, dont le café, qui est passé de 104 000 tonnes en 1981-1982 à 180 000 tonnes en 1983-1984. La balance des paiements, déficitaire de 92 millions de dollars en 1982, a accusé un excédent de 32 millions de dollars en 1984. L'industrie et le secteur social (logement, éducation et santé) ont eu du mal à remonter la pente.

Si le pari économique avait des chances d'être gagné en 1985, celui de la réconciliation nationale est resté lettre morte. L'année 1984, comme celles qui se sont succédées depuis 1971, a connu sa cohorte d'horreurs. En mars 1984, la campagne de désarmement des peuples pasteurs a été d'une violence sans précédent dans le Karamoja. La découverte, en août 1984, d'un charnier de deux mille cadavres à quelque cent kilomètres de la capitale, Kampala, témoigne des atrocités perpétrées par l'armée contre les populations civiles de cette région qui abritait les maquisards de l'Armée nationale de résistance (NRA). Malgré une grande offensive de l'armée ougandaise, appuyée par un millier de militaires nord-coréens, la NRA a ouvert en juin 1985 un nouveau front dans l'ouest du pays et son chef, M. Yomeri Musuweni, a annoncé son intention d'étendre la rébellion dans le nord et l'est de l'Ouganda. Elle a réclamé la démission de Milton Oboté et la formation d'un gouvernement d'union nationale pour en finir avec la bipolarité Nord-Sud, qui a divisé le pays depuis son accession à l'indépendance. Oboté a refusé cette négociation, et il semblait peu probable qu'il parvienne à assainir la situation avant les élections législatives prévues pour la fin de 1985.

En Ouganda, le régime de Milton Oboté, tout en tolérant un parti d'opposition, le Parti démocratique de Paul Ssemogerere, s'est révélé encore plus sanglant que celui d'Amin Dada. Dès le début 1980, il s'est heurté à des mouvements de résistance: le Mouvement pour la liberté de l'Ouganda (UFM), l'Union fédérale démocratique (FEDEMU), le Front uni de délivrance nationale (UNRF), issu de l'armée d'Amin, implanté dans le West Nile, et surtout, le Mouvement national de résistance (NRM) de Yoweri Museveni, installé dans le sud du pays et le triangle de Luwero au nord-ouest de Kampala. L'armée de libération nationale de l'Ouganda (UNLA), de Milton Oboté, s'est livrée pendant des années à des exactions, pillant, violant, torturant, tuant des centaines de milliers de personnes. L'armée a vécu sur le pays sans parvenir à le maîtriser. L'activité économique était paralysée.

A la fin juillet 1985, à la suite de conflits au sein de l'UNLA entre les factions nordistes Langi (ethnie d'Oboté) et Acholi, Oboté a été renversé par cette dernière, conduite par le général Tito Okello qui est devenu président. Sauf le NRM, tous les mouvements de résistance se sont ralliés au nouveau pouvoir. Pendant cinq mois, le NRM, tout en consolidant son contrôle sur la partie sud-ouest du pays, a mené des négociations difficiles et souvent interrompues avec le nouveau régime. Ces négociations ont abouti à la fin décembre à un accord signé à Nairobi sous le patronage du président kényan Arap Moi. Mais cet accord est resté lettre morte, Okello se montrant incapable de discipliner ses troupes. Le 23 janvier 1986, l'Armée nationale de résistance (NRA, branche armée du NRM) s'emparait de Kampala ; en deux mois, elle occupait la partie nord du pays. Le 28 janvier, Museveni prêtait serment. Il installait le Conseil national de résistance et le nouveau gouvernement en s'efforçant de regrouper les différentes factions ethniques, régionales, religieuses et partisanes. La popularité de Museveni est fondée sur le fait qu'il a réussi à instaurer la paix, l'ordre et le droit: une véritable révolution pour l'Ouganda.

Les perspectives économiques, à moyen terme, sont favorables car le potentiel économique du pays est important: pluviosité, fertilité et cadres compétents. A court terme, il faudra reconstruire un pays ruiné, tâche qui sera facilitée par le pragmatisme économique du président.

Cependant, le problème essentiel n'est pas économique, mais politique: comment établir une formule politique viable permettant aux parties déchirées de ce pays de vivre ensemble? Pendant une période transitoire de quelques années, les partis, qui ont une lourde responsabilité dans la situation de l'Ouganda, verront leurs activités réduites, leurs leaders étant cooptés au sein du nouveau pouvoir. Au niveau des villages, des comités populaires ont été mis sur pied, choisis par les habitants eux-mêmes. De cette base devrait émerger progressivement un pouvoir dont les contours restent encore flous. Mais pour la première fois, un espoir sérieux est apparu.

En Ouganda, l'espoir qu'avait suscité la venue au pouvoir de Yoweri Museveni et du Mouvement national de résistance (NRM) s'est estompé: les immenses problèmes du pays sont restés en suspens et les perspectives de règlement de la crise ougandaise ont reculé.

Sur le plan économique, la situation est restée aussi catastrophique: une inflation toujours aussi forte, un shilling ougandais aussi bas et un marché noir aussi florissant. Le rétablissement de l'ordre dans la partie sud du pays, la plus riche, n'a pas suffi. Au lieu de profiter de "l'état de grâce" et de prendre les mesures draconiennes qui s'imposaient pour relever le pays de ses ruines et relancer la production, le gouvernement a tergiversé. Les mesures de taxation qu'il a prises, et la recherche d'accords de troc avec la Libye, notamment, ne pouvaient avoir qu'un effet contraire. Ces atermoiements et le flirt avec la Libye n'étaient pas de nature à encourager un effort international massif susceptible de remettre la machine économique en route. En mai 1987, l'Ouganda a fini par accepter un accord avec le FMI. Un ensemble de mesures économiques a été adopté, notamment une dévaluation de 328,5% du shilling par rapport au dollar.

Sur le plan militaire, l'Armée nationale de résistance (NRA), après avoir réussi très rapidement à occuper le nord du pays jusqu'à la frontière soudanaise, s'est vite heurtée à la guérilla organisée par les vestiges de l'Armée de libération nationale de l'Ouganda (UNLA) qui peut s'appuyer sur le sanctuaire soudanais. Si Museveni avait dans un premier temps relativement réussi dans sa politique de contact et de ralliement des populations, les embuscades de la guérilla ont déclenché des représailles et l'engrenage habituel de la violence. Les civils, pris entre deux feux, en ont été les premières victimes. La discipline extraordinaire de la NRA n'a pas résisté à cet enchaînement violent et de nombreuses atrocités ont été commises. Les forces hostiles au NRM ont constitué un front, le Mouvement démocratique du peuple ougandais (UPDM), qui a été jusqu'à attaquer Gulu, le chef-lieu du pays Acholi en août. Les voleurs de bétail de la région du Karamojong ont sévi dans les contrées voisines. Quant aux zones frontalières, elles sont mal contrôlées et des incidents se sont produits à la frontière kényane en novembre. Cependant, le 18 janvier 1987, l'UPDM subissait une très grave défaite à Corner Kilak en pays Acholi. Il est douteux pourtant qu'une solution militaire suffise à résoudre le problème.

Dans le reste du pays, la situation est meilleure. Le prince héritier de la monarchie Baganda, Ronald Mutesa, a été accueilli avec enthousiasme par la population de la capitale, Kampala. Mais Yoweri Museveni s'oppose fermement à toute tentative de restauration de la monarchie en réprimant toutes les tentatives en ce sens.

En Ouganda, le rétablissement de la sécurité s'est confirmé dans le sud et l'ouest du pays, en dépit de l'effritement de l'alliance du Mouvement national de résistance (NRM), avec le Mouvement pour la liberté de l'Ouganda (UFM) et le Mouvement fédéral et démocratique de l'Ouganda (FEDEMU) dont certains éléments se sont ralliés à l'opposition. En revanche, l'insurrection déclenchée dans le Nord, en août 1986, s'est propagée jusqu'au sud-est du pays.

L'équipée sanglante d'Alice Lakwena et de sa secte du Saint-Esprit a dominé l'actualité. Ce mouvement de nature messianique et d'inspiration syncrétiste s'est répandu comme une traînée de poudre du pays Acholi au sud-est, malgré des pertes considérables: les combattants se croyaient invulnérables grâce à la potion fabriquée par "Mama Alice". A la fin décembre 1987, la Brigade mobile du Saint-Esprit avait atteint les abords de Jinja, à soixante-dix kilomètres seulement de Kampala, son objectif. Se trouvant en terrain hostile, la brigade a été anéantie, et Alice Lakwena a dû se réfugier au Kénya où elle a été emprisonnée.

La situation militaire est plus favorable à tous égards, mais la défaite de la secte ne signifie pas le rétablissement de la paix. Plusieurs mouvements de résistance, dont le plus important est le Mouvement démocratique du peuple ougandais (UPDM), tiennent le maquis, mais n'offrent aucune alternative politique.

Afin d'élargir les bases de son pouvoir, le président Yoveri Museveni a constitué à la fin de février 1988 un nouveau gouvernement de soixante-huit membres en faisant place à des personnalités du Nord et de l'Est. Le leader du Parti démocrate (DP), Paul Ssemogerere, a été nommé à l'une des trois vice-présidences.

Les relations avec le Kénya se sont considérablement dégradées. Après une première alerte en juin-juillet 1987, la tension a dégénéré en décembre: des coups de feu ont été échangés de part et d'autre de la frontière à Busia, faisant des victimes parmi les civils. Le calme a été rétabli à la suite d'une rencontre entre les présidents Museveni et Moi. Au-delà d'accusations réciproques plus ou moins fondées, c'est la question des transports entre l'Ouganda enclavé et le Kénya qui constitue l'enjeu réel du conflit.

En matière économique, d'importantes réformes élaborées en accord avec le FMI et la Banque mondiale ont été décidées en mai 1987: dévaluation de 328,5% ; création d'un nouveau shilling égal à 100 shillings anciens avec une taxe de conversion de 30%... En retour, une aide financière internationale devait être apportée et le Club de Paris a rééchelonné la dette pour 1,5 milliard de dollars. Cependant, si la corruption au sommet a diminué, le marché noir est toujours aussi florissant et l'inflation était à la fin de l'année 1987 plus accentuée que jamais. Une nouvelle dévaluation paraissait inévitable, mais le rétablissement de la santé économique est subordonné en définitive à celui de la paix.

La situation militaire pour l'Armée de résistance nationale (NRA) (gouvernementale) s'est nettement renforcée en 1988. A la suite de négociations entérinées par un accord en juin, 3 000 rebelles de l'Armée populaire de l'Ouganda (UPDA) ont déposé les armes. Dans l'Est, au même moment, l'Armée unie du peuple a subi des revers importants. Mais on est encore loin du retour à la normale. Malgré la défaite d'Alice Lakwenya, la secte du Saint-Esprit résiste toujours, sous la direction de Joseph Kony. A la fin de l'année, la NRA qui avait dû reprendre l'offensive, a commis des atrocités dans la région de Gulu où 130 000 réfugiés s'entassent. Une enquête a été ouverte.

Sur le plan politique, les perspectives restent floues. Avec beaucoup de retard, une commission constitutionnelle a été mise sur pied en juin 1988 et devra remettre son rapport dans les vingt-quatre mois. A la fin février 1989, des élections ont été organisées sur l'ensemble du territoire, sauf dans la région de Gulu, afin de renouveler les membres des conseils de résistance (RC), qui quadrillent maintenant l'ensemble du territoire et qui disposent de compétences étendues. Ce furent les premières élections honnêtes depuis 1962. Elles ont révélé la persistance des allégeances politiques anciennes.

Sur le plan international, une fois de plus, les relations avec le Kénya se sont brutalement aggravées en mars 1989 à la suite de mystérieuses attaques contre le territoire kenyan. Enfin, le gouvernement a autorisé l'ANC (Congrès national africain) à venir s'installer en Ouganda.

Avec la consolidation de la sécurité, la reconstruction de l'économie s'est poursuivie dans le sud, mais la situation reste difficile. Une nouvelle dévaluation de 60% a fait passer, en juillet 1988, le cours du dollar de 60 à 150 shillings, alors que le cours parallèle est à 450 shillings. Elle a été suivie d'une autre dévaluation, en décembre. Mais l'inflation a baissé, passant de 10% par mois au premier semestre à 5,2% au second. Le soutien international ne fait pas défaut: la dette a été rééchelonnée, la Banque mondiale et le FMI ont débloqué des prêts dans le cadre du plan d'ajustement structurel (50 et 39 millions de dollars, respectivement) et le Club de Paris s'est engagé sur une somme de 500 millions de dollars.

A la suite des élections des "conseils de résistance", en février 1989, le chef de l'État, Yoweri Museveni, a ouvert, le 11 avril 1989, la première session du nouveau Conseil national de la résistance (CNR) qui comprend 270 membres. Le Conseil des ministres a été remanié: quinze ministres ont perdu leur poste, dont treize battus aux élections, et vingt-deux nouveaux ont été nommés, ce qui a porté le nombre des ministres à quarante-huit et celui des vice-ministres à quatorze. Onze ministres seulement sont originaires des régions en dissidence du Nord et de l'Est. Au début d'octobre 1989, le mandat du président Yoweri Museveni qui devait expirer à la fin janvier 1991, après la fin du "moratoire sur la vie politique", a été prorogé de cinq ans, ce qui a suspendu le processus de démocratisation et devrait retarder d'autant la normalisation constitutionnelle du régime. D'autre part, le gouvernement a dû faire face en mai 1989 à une grève des professeurs de l'université de Makerere et, en novembre, à une grève des étudiants. Suite aux travaux de la commission d'enquête du CNR, une campagne de lutte contre la corruption a abouti à la révocation de dizaines de hauts fonctionnaires.

Sur le plan militaire intérieur, dans le Nord et l'Est, la situation est restée confuse. Après quelques mois de tranquillité, les troubles ont repris dans la région de Kitgum à l'initiative de la fraction de l'Armée démocratique du peuple ougandais (UPDA) qui n'avait pas rallié le pouvoir en juin 1988. En juillet et août 1989, ces éléments ont lancé des attaques dans la région d'Arua (Nil-Ouest). Les "restes" de la secte du Saint-Esprit ont déployé leur activité rebelle dans le district de Gulu. En juillet-août 1989, une offensive de l'Armée de résistance nationale (NRA, gouvernementale) les a affaiblis sans les anéantir. Dans l'Est, l'Armée populaire unie (UPA) n'a pas désarmé, ce qui a provoqué une offensive de la NRA dans les districts de Soroti et de Kumi. Cette offensive a été interrompue à la suite de la découverte d'exactions qui ont abouti à la mort de 69 jeunes gens, étouffés dans un wagon. Cet incident a déclenché une émotion considérable. L'offensive de la NRA a repris en septembre 1989 et a entraîné, en janvier 1990, d'importants déplacements et internements de population. La discipline s'étant dégradée et la corruption ayant augmenté dans l'armée, sa direction a été renouvelée en décembre 1989.

La tension avec le Kénya, après une grave crise en mars 1990, est retombée ensuite. D'autre part, on a noté quelques incidents de frontière avec le Zaïre.

Sur le plan économique, malgré l'augmentation de la production de café, la chute des cours a entraîné une diminution des ressources. Cela a aggravé la situation de la balance des comptes et compromis les remboursements des emprunts. La monnaie a été dévaluée le 8 mars 1989 (la valeur du dollar est passée de 165 à 200 shillings), puis à nouveau le 24 octobre 1989 (la valeur du dollar est passée à 240 shillings). Cependant, la récolte de maïs a été excellente et l'aide internationale soutenue, ce qui a permis un certaine croissance économique et la poursuite de la réhabilitation des infrastructures.

Le 1er octobre 1990, des réfugiés rwandais organisés en un Front patriotique du Rwanda (FPR), ont tenté d'envahir le Rwanda depuis le territoire ougandais. Cette invasion ayant été arrêtée, le problème des réfugiés rwandais dans l'Ouest de l'Ouganda s'en est trouvé encore aggravé. Les dirigeants du FPR, officiers de l'Armée de résistance nationale de l'Ouganda (NRA), étant des proches du président Yoweri Museveni, l'image de ce dernier en a été d'autant plus ternie qu'il était alors président de l'OUA (Organisation de l'unité africaine). Il ne pouvait, en effet, en avoir ignoré les préparatifs; aussi l'a-t-on accusé de duplicité. Cette affaire aura révélé les limites de son autorité.

Sur le plan international, l'invasion du Rwanda a envenimé les relations entre les deux pays. Elle a, de plus, aggravé la tension latente avec le Kénya ainsi qu'avec le Zaïre. Elle fut en revanche sans effet sur les rapports avec le Soudan, demeurés toujours aussi ambigus, et avec la Tanzanie, qui sont restés sans problème.

Sur le plan militaire intérieur, malgré la reddition de l'Armée démocratique du peuple ougandais (UPDA) et le ralliement de son dirigeant Otema Allimadi, à la suite des accords d'Addis-Abéba de juillet 1990, la situation dans les régions de Kitgum et de Gulu est restée confuse. Les "restes" de la secte du Saint-Esprit d'Alice Lakwenya se sont regroupés dans une Armée chrétienne démocrate du peuple ougandais sous la direction de Joseph Kony. Dans le Nord-Est, l'Armée populaire unie (UPA) est restée active, commandée par Francis Eregu dit "Hitler".

Dans le reste du pays, à l'exception des régions montagneuses du Ruwenzori à la frontière du Zaïre, la sécurité a été rétablie. Profitant de cette situation, et stimulée par une aide internationale soutenue, la situation économique s'est renforcée. La réhabilitation économique s'est poursuivie et les infrastructures ont été largement reconstituées. En 1990, le taux de croissance a été d'environ 6% et l'inflation a été de 50%. Diverses mesures de libéralisation économique ont été prises: code des investissements, libéralisation des exportations. La situation des Asiatiques qui avaient été spoliés a été régularisée. Mais les revenus du café qui constituent 95% des recettes d'exportation ont continué de baisser sous le double effet de la chute des cours mondiaux et de la diminution de la production qui est passée de 186 000 tonnes en 1989 à 138 000 tonnes en 1990. Le budget a dû être diminué de 30%, passant de 418 à 293 millions de dollars. D'autre part, une réduction du tiers des effectifs de la fonction publique a été entreprise.

Sur le plan politique interne, il faut noter le changement de Premier ministre à la fin de l'année 1990. Simon Kisekka, âgé de plus de soixante-dix ans, a été remplacé par George Adyebo, un jeune économiste d'origine langi - ethnie de l'ancien président Milton Obote (de 1966 à 1971 et de 1980 à 1985). Moses Ali, ancien ministre d'Amin Dada (chef de l'État de 1971 à 1979), qui avait dirigé, dans le Nil-Ouest, le Front uni de délivrance nationale (UNRF) contre Milton Obote et Tito Okello (chef de l'État de juillet 1985 jusqu'à janvier 1986) et qui s'était rallié à Y. Museveni, a été condamné en janvier 1991 à deux ans et demi de prison pour trahison.

En 1991-1992, les deux problèmes principaux de l'Ouganda ont été, sur le plan économique, l'effondrement des prix du café et, sur le plan politique, le maintien de l'insécurité dans les régions nord et est du pays.

Depuis 1989, les prix du café n'ont cessé de baisser, situation tragique pour un pays dont 95% des ressources à l'exportation provenaient de cette denrée. La diversification des exportations vers les produits vivriers a fait baisser cette proportion à 70% en 1991, mais les rentrées globales n'ont cessé de diminuer, amenant le service de la dette (1,8 milliard de dollars) à représenter 60% des rentrées en devises pour 1990-1991.

Dans de telles conditions, l'aide internationale a tenu une part croissante dans le financement de la balance des paiements. Les engagements pris par le Club de Paris en mars 1991 se sont situés à 850 millions de dollars pour 1991-1992. Mais ils ont été assortis d'un certain nombre de "demandes" qui ont eu des effets variables: la mise à pied de 34 000 fonctionnaires sur les 120 000 restants (60 000 avaient déjà été licenciés en 1990-1991); un programme de privatisations extensives, concernant notamment les biens des Asiatiques saisis lors de leur expulsion en 1972; enfin, une réduction du montant des dépenses militaires qui ont représenté 39% des dépenses du budget 1990-1991.

Ce dernier point devrait être particulièrement difficile à tenir pour le régime du président Yoweri Museveni, car plusieurs foyers de troubles armés ont continué d'exister en Ouganda: l'Armée ougandaise du peuple (UPA), guérilla qui opère dans les districts de Kumi et de Soroti (est du pays); au nord-est, dans le Karamoja, des bandes de "raiders" (voleurs de bétail) ont continué de sévir. Enfin, les "survivants" du mouvement messianique de la prophétesse Alice Lakwena ont continué d'opérer dans les districts de Kitgum et de Gulu (nord du pays) où ils ont pallié leur impopularité croissante par un regain de violence. La grande offensive dirigée par le général David Tinyefuza en avril 1991, si elle a permis de réduire l'insécurité, n'est cependant pas parvenue à la supprimer et, avec près de 120 000 hommes, l'armée demeure un gouffre budgétaire.

Sur le plan politique, la grande question est restée la recherche d'institutionnalisation du régime. Depuis la prise du pouvoir de 1986 existe en effet un vide constitutionnel. La tentative pour créer une forme originale de "démocratie de base" (conseils de résistance élus à cinq niveaux, de la paroisse au niveau national), si elle semble populaire aux niveaux inférieurs, est contestée aux niveaux supérieurs, notamment au niveau national, comme étant non représentative, à cause de l'interdiction faite aux anciens partis politiques de se présenter sous leurs couleurs. Le président Y. Museveni a promis, le 26 janvier 1992, l'aboutissement proche des travaux de la Commission constitutionnelle et la tenue d'élections législatives en 1994, mais sans préciser si les anciens partis seraient autorisés à y prendre part.

Alors que l'insécurité s'est nettement réduite dans l'est et dans le nord du pays pendant l'année 1992, la situation économique est demeurée des plus préoccupantes. Le café, dont les prix mondiaux ont continué de s'effondrer n'a rapporté que 100 millions de dollars, contre 400 en 1985, les nouvelles exportations (céréales, thé, coton) ne suffisant pas à combler le manque à gagner. L'Ouganda s'est donc trouvé dépendre à plus de 80% de l'aide internationale pour son budget courant. Le calcul final de la dette a permis de chiffrer celle-ci à environ 2,7 milliards de dollars, dont 380 millions d'arriérés, soit la valeur de deux années d'exportations. Les donateurs occidentaux, tout en maintenant le niveau de leur aide (830 millions de dollars attribués en mai 1992), ont lancé un programme de rachat de la dette (surtout la dette commerciale, à 12% de sa valeur nominale) pour éviter que l'aide ne serve simplement au paiement du service des dettes plus anciennes. La signature en juin 1992 d'un accord avec la société française BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) et la banque britannique Barclay's pour l'exploitation du cobalt contenu dans les déchets des anciennes mines de cuivre de Kilembe est apparue comme pouvant constituer un léger palliatif au déficit de la balance des paiements.

La pression en faveur du multipartisme a été maintenue en 1992, mais les élections locales du printemps 1992 se sont encore déroulées selon la formule de la "démocratie sans parti" instaurée par le régime ougandais en 1986. La commission constitutionnelle qui a remis son rapport en décembre 1992 a néanmoins recommandé un maintien du moratoire sur l'activité des partis (qui, sans être interdits, n'ont pas le droit de présenter officiellement de candidats aux élections) jusqu'en 1999; il a, enfin, été prévu que Yoweri Museveni se soumette au suffrage populaire en 1994 pour remettre en jeu son mandat présidentiel. Par ailleurs, l'accession de l'héritier du trône traditionnel du Buganda à la fonction de sabataka (chef des clans), interdite par la force en 1966, peut avoir présagé d'une restauration, au moins partielle, de la monarchie dans la province la plus riche du pays. Le recul de l'insécurité et la normalisation progressive de la vie politique ont d'autre part permis un commencement de démobilisation d'une armée devenue pléthorique.

Sur le plan international, l'Ouganda a fait l'expérience, en 1992-1993, de deux crises, l'une avec la France qui, engagée au Rwanda dans la défense du régime du président Juvénal Habyarimana, a soupçonné Kampala d'aider l'opposition armée à ce dernier; et l'autre, plus discrète, avec le Soudan qui a continué d'exercer une pression sur la frontière nord du pays afin de forcer le président Museveni à user de son influence sur la guérilla du colonel John Garang au Sud-Soudan pour amener ce dernier à la table de négociation. Un accord entre celui-ci et les représentants de Khartoum à Kampala (février 1993) semble avoir détendu un peu un climat devenu très lourd; la visite du souverain pontife, au même moment, avait, de surcroît, donné une certaine coloration de défi politico-religieux entre islam et chrétienté à la situation.

L'année 1993-1994 a été dominée comme la précédente par la poursuite du redressement économique, malgré une balance des paiements gravement déficitaire, et par une normalisation politique progressive. Cela devait amener à l'instauration de la première Constitution depuis 1967, destinée à institutionnaliser le changement de régime survenu après la guerre civile qui a marqué les années quatre-vingt.

Sur le plan économique, le gouvernement a continué avec résolution l'application de son plan d'ajustement structurel de l'économie qui a permis de ramener l'inflation de 41,6% en 1992 à 7,8% en rythme annuel en fin 1993. Si la privatisation des entreprises para-publiques a connu de grosses difficultés liées à des transactions frauduleuses en 1993, la restitution de 4 000 des 7 000 entreprises confisquées par l'ancien dictateur Idi Amin Dada (1970-1979) à des Asiatiques en 1972 a amené une nette relance de l'investissement. La très importante diaspora ougandaise présente partout dans le monde a, par ailleurs, manifesté sa confiance au régime du président Yoweri Museveni (au pouvoir depuis 1986) en rapatriant, en 1992-1993, 246 millions de dollars de fonds privés contre 136 millions en 1991-1992. Ces progrès, même associés avec un maintien à un haut niveau de l'aide internationale (825 millions de dollars en 1993), n'ont pas suffi à rétablir une économie souffrant toujours des très bas prix mondiaux du café, principale exportation (100 millions de dollars de recettes en 1992-1993). Malgré de remarquables efforts de diversification, les exportations agricoles non caféières ont stagné à 57 millions de dollars. L'État a, par ailleurs, engagé un très gros effort de reconstitution de la base fiscale (+150% en 1993), ce qui n'a pas été sans provoquer des remous.

Sur le plan de l'hygiène publique, avec 200 000 cas de sida déclarés et 1,5 million de séropositifs, l'Ouganda est le principal pays victime, en Afrique, de cette pandémie.

Dans le champ politique, l'agitation en faveur du multipartisme est demeurée limitée, en partie parce que se tenaient en mars 1994 des élections à l'Assemblée constituante qui ont polarisé les énergies. La démobilisation progressive de l'armée s'est poursuivie avec près de 30 000 hommes rendus à la vie civile. Malgré un volet d'aide sociale, elle a entraîné une nette augmentation de la criminalité. Le gouvernement a fait de nombreux efforts pour calmer le jeu politique, approuvant le couronnement spectaculaire du kabaka (roi) Mutebi II du Bouganda, le 31 juillet 1993, acquittant les derniers prisonniers ayant combattu dans les rangs de la révolte de la secte millénariste de la prophétesse Alice Lakwena en 1987 et rappelant au pays l'ancien président Tito Okello, en novembre 1993. Ces diverses mesures d'apaisement n'ont pas empêché une recrudescence de la guérilla mystique de Joseph Kony (née en 1988) dans le Nord au début de 1994.

Relativement à l'étranger proche, l'Ouganda a vu reprendre très violemment à partir d'avril 1994 sur sa frontière sud le conflit rwandais, où il se trouvait impliqué par son soutien au FPR (Front patriotique rwandais), tandis que la crise soudanaise s'aggravait sur sa frontière nord, amenant plus de 150 000 réfugiés sur son territoire. La population musulmane, bien que très minoritaire (environ 7%), a été travaillée par des courants islamistes probablement favorisés par Khartoum, entraînant divers chocs entre le pouvoir et des institutions islamiques (expulsion du recteur bangladeshi de l'université islamique de Mbale, interdiction du Parti révolutionnaire islamique d'Ouganda, arrestations d'activistes musulmans, etc.).

En mars 1994, une Assemblée constituante a été élue au suffrage universel pour mettre sur pied un texte chargé de remplacer la Constitution républicaine de 1967, théoriquement toujours en vigueur. Cette élection a vu la réapparition de la séparation politique opposant l'Ouganda du Sud et de l'Ouest - acquis au nouveau régime du Mouvement de résistance nationale (MRN) - au Nord et à l'Est du pays, selon le clivage Ouganda bantou-Ouganda nilotique et soudanique. Idéologiquement, ce clivage oppose les tenants du multipartisme au Nord et les partisans du régime du "broad base government" (gouvernement d'unité nationale) mis en place par le MRN depuis 1986.

La rédaction de la Constitution a ranimé la lancinante querelle sur la nature de l'État: unitaire ou fédéral? Les plus fervents partisans du fédéralisme, les ultra-conservateurs baganda, confortés par le couronnement en juillet 1993 du roi Mutebi II et la création d'un groupe parlementaire baganda, ont fait glisser le débat du terrain politique au terrain militaire, puisque, au cours de l'année 1994, un certain nombre d'incidents ont suscité une remontée de la violence et de l'insécurité dans la partie la plus riche et la plus stable du pays, le Buganda, pourtant acquise au régime.

Cette reprise de l'insécurité au centre ne laissait pas d'être inquiétante au moment même où la région nord se trouvait à nouveau soumise aux activités meurtrières de guérillas - la Lord Resistance Army (Armée de la résistance du seigneur) de Joseph Kony ou le groupe de Peter Otai -, armées et soutenues par le gouvernement soudanais, ce dernier cherchant ainsi à répondre au soutien de Kampala au Sudan Peoples Liberation Army (Armée de libération populaire du Soudan). Les relations diplomatiques entre Khartoum et Kampala ont ainsi été interrompues en avril 1995.

La reprise exactement contemporaine des relations avec Israël après vingt-trois ans de divorce soulignait bien le rôle joué par l'Ouganda dans la géostratégie des relations entre le monde occidental et le monde islamique et arabe et le traitement de faveur dont il fait l'objet de la part du premier. L'économie a ainsi continué à bénéficier d'un afflux d'aides occidentales et multilatérales.

La stabilité politique, les succès économiques (taux de croissance de 7% en 1994), la bonne volonté gouvernementale à appliquer les politiques d'ajustement structurel de l'économie (avec notamment la démobilisation de la moitié de l'armée) ont poussé les donateurs à la générosité (820 millions de dollars pour 1995).

Cette confiance a été renouvelée malgré le rôle ambigu que certains observateurs n'ont pas manqué de voir jouer par l'Ouganda dans le conflit rwandais. En effet, de 1990 à 1994, le territoire ougandais a servi de sanctuaire (base retranchée protégée par la frontière) au FPR (Front patriotique rwandais) et bénéficiant en cela de la bienveillante neutralité de Kampala. L'attitude ougandaise dans le conflit rwandais a momentanément affaibli la position internationale du président Yoweri Museveni.

L'avertissement lancé le 15 mai 1995 par les États-Unis à Y. Museveni sur la question du multipartisme a d'autant plus inquiété le pouvoir qu'il semblait signifier la fin du soutien occidental sans condition.

L'année 1995-1996 a été marquée par l'achèvement du processus de normalisation politique engagé depuis l'arrivée au pouvoir, dix ans plus tôt, du président Yoweri Museveni et du Mouvement de résistance nationale. Ce processus comportait trois volets: l'adoption d'une nouvelle Constitution, l'élection au suffrage universel direct du président de la République ainsi que d'un nouveau Parlement. La Constituante, élue en mars 1994, a rendu son verdict en septembre 1995 en adoptant la nouvelle Constitution. Se caractérisant surtout par l'interdiction des partis politiques et la décentralisation (mais sans fédéralisme), cette dernière a mécontenté les nordistes, multipartistes, et les Baganda, fédéralistes. Son adoption a donc laissé craindre, pour l'élection présidentielle du 9 mai 1996, une coalition étrange des nordistes et des Baganda contre le pouvoir en place.

Paul Ssemogerere, vieux routier de la politique ougandaise, s'est, en effet, présenté comme le candidat du mécontentement multipartiste et fédéraliste. Mais au terme d'une campagne électorale calme, d'une mobilisation significative (75 %) et d'un scrutin relativement honnête, Y. Museveni, a obtenu 75 % des voix, étant reconduit de la sorte au pouvoir pour cinq années supplémentaires.

Le processus de "normalisation" a cependant souligné la persistance de la partition du territoire en deux. L'ensemble sud, désormais étendu aux régions orientales, dont le Teso, a été "normalisé" d'autant plus que les mouvements insurrectionnels qui avaient agité le Buganda en 1994 ont été matés. A l'inverse, le Nord s'est enfoncé dans l'opposition à la "normalisation". Refus démocratique, rejet de fait du développement à cause de l'impossibilité d'engager des projets de grande ampleur et d'effectuer des investissements sûrs et dénonciation de l'insécurité chronique suscitée par le soutien de Khartoum à la guérilla de la Lord Resistance Army (Armée de la résistance du Seigneur) et au West Bank Nile Front (Front de la rive ouest du Nil) ont été les différentes facettes d'un même rejet et de l'instauration d'une situation chronique de conflit de faible intensité. Ce refus est apparu d'autant plus partagé par la population que se sont faites plus insistantes les rumeurs de bavures de l'armée gouvernementale. La normalisation a, cependant, constitué une victoire incontestable du pouvoir, à la fois sur le plan extérieur et sur le plan intérieur.

A ce titre, il est significatif que malgré les réserves émises par les puissances occidentales, notamment sur les questions relatives à l'autorisation du multipartisme, à la corruption et au poids de l'armée (30 % du budget), jamais l'aide financière (800 millions de dollars), vitale pour le pays, n'a été remise en question, contrairement à ce qui est arrivé à la Tanzanie et au Kénya. Il est vrai que l'Ouganda est considéré comme l'un des excellents élèves du FMI (Fonds monétaire international). La croissance continue (6 % en 1994-1995) a été soutenue par l'aide et les investissements extérieurs, notamment en provenance d'Afrique du Sud et de la communauté indienne d'Afrique orientale.

La tentative de résurrection de la Communauté est-africaine sous l'impulsion des présidents Y. Museveni et Benjamin Mkapa (Tanzanie) s'est accélérée, notamment avec la signature d'un accord de convertibilité, le projet d'instauration d'un passeport commun et la mise sur pied d'un secrétariat pour la coopération régionale à Arusha (Tanzanie).

Le dernier fait marquant de l'année a été la confirmation du ralentissement, voire l'annonce du recul de la pandémie VIH, puisque la prévalence chez les jeunes parturientes de quinze à dix-neufs ans, suivies dans six consultations anténatales, a reculé par rapport à la période 1990-1993.

Le président Yoweri Museveni a touché les dividendes de ses succès aux élections présidentielle et législatives de mai et juin 1996, puisqu'il est apparu plus que jamais irremplaçable. Le processus de normalisation politique engagé avec son arrivée au pouvoir en 1986 a semblé s'achever avec la formation, en juillet 1996, d'un gouvernement partisan, mettant fin à dix ans de gouvernement à base large. Tous les membres de ce gouvernement sont directement affiliés au parti du président, le Mouvement de résistance nationale. Mais l'année 1996-1997 a surtout été marquée par la réorientation des priorités gouvernementales au plan régional.

Apparaissant à la communauté internationale comme "politiquement correct", Y. Museveni a assis son influence sur l'Afrique des Grands Lacs et l'Afrique orientale aux dépens de ses adversaires diplomatiques zaïrois, soudanais et kényans. En effet, si l'interventionnisme ougandais dans le conflit zaïrois débuté en octobre 1996 n'a fait aucun doute et a suscité la réprobation de la presse francophone, il a rendu incontournable, ne serait-ce que pour un temps, le président ougandais dans le règlement de la crise en Afrique centrale. Kampala a ainsi exploité sur le plan diplomatique ses liens avec le pouvoir rwandais et les rebelles zaïrois dirigés par Laurent-Désiré Kabila en mai 1997 et se trouve en position stratégique vis-à-vis de voisins en situation fragile (nouveau pouvoir au Congo [ex-Zaïre], offensive américaine contre Khartoum, suspicion internationale à l'égard des régimes rwandais et burundais, relatif effacement de la Tanzanie, isolement grandissant du président kényan Daniel Arap Moi ). L'utilisation de l'Ouganda comme plaque tournante pour les organisations humanitaires et pour l'influence américaine dans la région, symbolisée par la visite de Hillary Clinton (épouse du président américain) en avril 1997 et l'installation dans l'ouest du pays d'une base d'observation américaine, a renforcé le rayonnement extérieur du pays, ainsi que les capacités de négociation et de légitimation de son pouvoir.

Par ailleurs, l'axe Kampala Dar-es-Salam (Tanzanie) gagne en importance dans le projet d'intégration est-africaine. Une série de mesures concrètes ont été mises sur pied, l'Ouganda bénéficiant une fois encore du soutien des institutions internationales et des principales puissances diplomatiques.

Économiquement, la politique de rehabilitation (rétablissement de la productivité nationale) et l'application studieuse du plan d'ajustement structurel de l'économie, à partir de 1987, ont continué de se traduire dans les indices macroéconomiques: la croissance est demeurée élevée (7 % en 1996, contre 6,5 % en 1995). Les investissements ont progressé, le recouvrement de l'impôt, aspect essentiel de la normalisation étatique, s'est amélioré et la privatisation s'est poursuivie sans trop de heurts. Parlant de "miracle ougandais" et de "tigre africain", les bailleurs de fonds ont reconnu ces progrès, puisqu'un accord mis sur pied en octobre 1996 a permis à l'Ouganda d'être le premier PMA ("pays les moins avancés", classification internationale) à bénéficier d'un allégement de la dette multilatérale (300 millions de dollars, soit 9 % de son montant total). Le pays dépend cependant toujours aussi massivement de l'aide internationale et est très gravement touché par la corruption. Mais, au milieu du concert de louanges qui a entouré l'action présidentielle, des discordances se sont fait entendre. Certains analystes doutent de la persistance de la croissance au-delà du passage d'une économie de guerre à une économie intégrée.

D'autre part, l'année 1996-1997 a sanctionné la défaite des principales guérillas: le Front de la rive ouest du Nil (WBNF) et l'Armée de la réforme du Seigneur (LRA) de Kony, défaite en avril 1997 grâce à une offensive menée conjointement par l'armée ougandaise et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), le mouvement insurgé de John Garang. Mais un nouveau mouvement, les Forces démocratiques alliées, est apparu en novembre 1996 dans le sud-ouest du pays. Il réunit d'anciens soldats du régime Obote II (1980-1985) et des fondamentalistes musulmans soutenus par Khartoum et Kinshasa. Enfin, paradoxalement, le président a dû faire face à la défection, en novembre 1996, du général Éric Tinyefuza, figure historique de l'Armée de résistance nationale.

Quoique desserrée au niveau intérieur et régional, la marge de manoeuvre du président Museveni apparaissait en définitive très étroite, entre les exigences des partenaires internationaux et multilatéraux et les contraintes d'une économie sous perfusion.

Source :
L'Etat du Monde 1981-1998


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier