
MARCHES PARALLELES ET PROCESSUS POLITIQUES
Introduction :
Ce chapitre adopte une perspective historique et politique pour examiner les marchés parallèles en Ouganda connus en Afrique de l'Est sous leur nom swahili, le magendo. Bien que le magendo se soit manifesté avec une grande ampleur dans les années 70, il a néanmoins réinterprété des stratégies d'accumulation et de commerce beaucoup plus anciennes. Prendre un certain recul par rapport aux transactions économiques transnationales actuelles est donc nécessaire. Après avoir examiné l'interpénétration des stratégies d'accumulation des couches commerçantes, entreprenantes et des classes dirigeantes, il sera possible de décrire les différents pôles du marché intérieur tiraillé entre les stratégies d'ajustement social à la crise économique, les politiques libérales et les détournements de ces politiques. Ces pratiques font du marché un enjeu absolu que les groupes ethniques, les classes dirigeantes et les intérêts économiques divers essayent de conquérir. Même Si le cas de l'Ouganda peut sembler unique, étant donné le degré de désagrégation qu'ont connu ses institutions étatiques et la dislocation qu'a subie la société civile, il nous semble qu'il pose des questions intéressantes sur les modes d'ajustement individuels et institutionnels à la crise économique qui tendent à devenir la règle et non l'exception dans beaucoup de pays africains. Le magendo s'est-il constitué en contre-économie par rapport à l'économie « officielle» qui s'était enferré dans la crise? Le magendo est-il devenu un système social total?
Dimension historique
Les marchés précoloniaux :
Le territoire qui est devenu l'Ouganda a connu un flux permanent de populations depuis plusieurs siècles. Ces mouvements de population ont toujours été accompagnés par des réseaux commerciaux sur des distances plus ou moins longues. Il existait dès le xviie siècle un commerce florissant du sel et du fer autour des lacs Albert et George. La région couverte par ce commerce s'est étendue progressivement aux pays de plus en plus lointains, pour comprendre le Buganda, le Rwanda, l'est du Zaïre, etc. Dans les royaumes des lacs, les autorités avaient pris des mesures pour contrôler les marchés et le commerce. Le royaume du Bunyoro-Kitara a installé des marchés contrôlés par les abakoya (agents du roi) à des points stratégiques de la route commerciale. Plusieurs stratégies étaient employées pour garder un contrôle sur le commerce àlongue distance: des liens fictifs de parenté ont été noués dans les régions lointaines, les invasions visaient souvent le contrôle politique d'un lieu de passage. Le commerce était un capital social utilisé par les dirigeants pour multiplier des alliances, puisque les tributs étaient réinvestis socialement. La façon d'échapper à ces contraintes à l'époque consistait à faire sécession ou à s'installer plus loin à l'abri des raids. Dans les périodes d'instabilité politique, aussi, les sujets se sentaient moins obligés de livrer leurs biens comme l'ivoire aux représentants du roi. En effet, au début du XIXème siècle, l'organisation économique du royaume du Buganda s'étendait au-delà des réseaux claniques ou parentaux. Le Buganda échangeait l'ivoire et les esclaves contre des fusils avec des commerçants arabes venus de Zanzîbar. Les Indiens participaient aussi à ce commerce de caravane depuis la côte où ils s'étaient installés comme prêteurs professionnels d'argent. Plus tard, ils allaient suivre la construction du chemin de fer à l'intérieur du pays, où, à l'aide des crédits des gros détaillants et des crédits informels de leurs castes, ils allaient installer des dukas (petites boutiques). Le commerce transnational a donc existé depuis longtemps entre l'espace géographique ougandais et l'extérieur. Ce commerce était toujours sujet au contrôle politique et était une des bases d'accumulation des formations sociales précoloniales.
La législation coloniale :
Les réseaux commerciaux ont
été considérablement transformés par le régime
colonial. A ces espaces politiques discontinus a été substituée
une autorité centrale avec une administration et un pouvoir politique
pour réguler le commerce dans toutes ses manifestations. Les réseaux
commerciaux précoloniaux ont été réprimés
par une combinaison de mesures administratives et par le biais du marché.
Les consommateurs ont abandonné les produits vendus dans des réseaux
traditionnels pour acheter des produits importés moins chers et
de meilleure qualité. L'espace territorial dans lequel se déroulait
ce commerce a été divisé par le régime colonial
en unités distinctes, chacune avec sa monnaie et les réseaux
sociaux qui entretenaient ce commerce ont été disloqués.
En Ouganda, les structures politiques précoloniales ont été
refoulées. Dans certain cas, les chefferies ont été
fusionnées et les rôles des chefs déformés ainsi
que l'étendu de leur pouvoir (Busoga, Alur, Acholi) : une hiérarchie
a été introduite entre chefs de clans segmentaires (Lango,
Teso, Bugisu), des royaumes ont été agrandis (Buganda) alors
que d'autres étaient démembrés (Bunyoro). Cette dislocation
politique a été accompagnée par des mesures économiques
discriminatoires. Un système d'octroi de licence de commerce a été
mis en place pour contrôler le nombre des commerçants et il
a été utilisé aussi comme source de patronage économique.
Ainsi, dans le domaine de la production agricole, les offices de commercialisation
mis en place en 1940-1945 favorisaient des entreprises de transformation
des produits agricoles et des compagnies d'exportation appartenant à
des Indiens et des Anglais. Les commerçants baganda ont été
repoussés du centre ville par ces politiques et ils se sont installés
à sa périphérie, à Katwe. Là, les artisans
royaux avaient transmis des compétences depuis longtemps dans le
travail du fer, la menuiserie et la fabrication des textiles. Le secteur
informel allait profiter de ces réseaux sociaux de production dans
les années 70 et 80.
Au niveau international se sont
installées de nouvelles formes d'interaction. Le Kenya, la Tanzanie
et l'Ouganda ont été rapprochés. Un marché
commun a été mis en place (avec un système douanier
unique) dans lequel les systèmes de production et les secteurs de
service étaient complémentaires. Mais la communauté,
malgré les mesures prises par les différents États,
n'a pas interrompu ces relations bien établies. Les réseaux
commerciaux précoloniaux et l'organisation spatiale du commerce
n, avaient été que partiellement réprimés par
les politiques étatiques. La faillite de l'Etat postcolonial a vu
ressurgir, parfois sous d'autres formes, ce commerce transnational.
La faillite de l'État postcolonial :
Le patronage
L'État postcolonial en Ouganda
a été construit autour des coalitions liées au parti
au pouvoir par des réseaux patrimoniaux. Les ressources de l'État
étaient distribuées en échange du soutien politique
et servaient à organiser des coalitions politiques. L'appartenance
au bloc du pouvoir était donc un moyen d'enrichissement personnel.
Après l'indépendance, la nouvelle classe dirigeante a augmenté
son contrôle de l'appareil de l'État et le rôle de ce
dernier dans l'économie, ce qui lui a permis d'accroître les
ressources dont elle disposait pour son patronage. Ainsi, la centralisation
du pouvoir politique après 1966 a été suivie par l'expansion
des entreprises para-étatiques et les nationalisations partielles
des firmes étrangères en 1970. Des entreprises publiques
ont été créées dans les secteurs de l'assurance,
du tourisme, de l'hôtellerie, du commerce, etc.. La loyauté
des membres ne pouvait être assurée qu'au prix du patronage.
Nombre de députés de l'opposition (DP et KY) ont changé
de camp pour rejoindre le parti au pouvoir (UPC) afin de bénéficier
du patronage de l'État. Au sein de l'UPC, il y a eu compétition
entre factions de notables locaux pour ces nouvelles ressources à
partager. Les factions s'étaient organisées sur des bases
ethniques autour des dirigeants de l'UPC comme Kakonge, Ibingîra,
Nekyon et Onama.
Après le coup d'État
de 1971, les nouvelles factions au pouvoir ont eu les mêmes pratiques.
L'expulsion des Indiens en 1972 par Idi Amin lui a permis d'accroître
considérablement les ressources disponibles pour la redistribution.
Il a transféré les réseaux commerciaux et quelques
usines de transformation à des propriétaires africains, modifiant
par là d'une façon fondamentale la structure de classe héritée
du régime colonial. La communauté asiatique qui dominait
le secteur commercial et la petite industrie était une couche tampon
que le régime colonial avait constituée entre la classe dirigeante
et les classes subordonnées. Cette classe absorbait le mécontentement
des travailleurs urbains et des paysans; mais en plus, étant ethniquement
minoritaire, elle ne pouvait transformer son pouvoir économique
en pouvoir politique que sous la forme d'une alliance avec d'autres forces
sociales. L'expulsion de ses membres a détruit des structures de
production et les réseaux commerciaux qu'ils avaient établis.
Les nouveaux propriétaires manquaient d'expérience et ne
pouvaient pas bénéficier des réseaux commerciaux indiens
créés depuis des siècles. Certaines de ces entreprises
se sont dissoutes dans de petites activités informelles.
La légitimité de I 'État :
Mais en même temps qu'il modifiait
la structure de production pour mieux servir les nouvelles élites
et pour recruter des partisans, l'UPC restreignait le champ politique de
l'opposition. Les institutions démocratiques et les forces politiques
ont été écrasées dans les années 60
et 70. L'institution du kabaka (la monarchie> et le lukuko (le parlement
traditionnel) baganda ont été écrasés par les
militaires en 1966. La Constitution d'indépendance a été
abolie en 1967, la centrale syndicale s'est scindée en deux en 1968
sous la pression politique, le Democratic Party, la deuxième formation
politique, a été interdit en 1969 et les élections
générales ont été suspendues. La destruction
des forces politiques alternatives a laissé la place aux militaires
qui ont pris le pouvoiren 1971
La brutalité du régime
d'Amin, l'incompétence de la nouvelle classe d'entrepreneurs et
la fuite de la main-d'oeuvre qualifiée ont provoqué l'effondrement
de l'économie ougandaise. La production a baissé et le commerce
a été désorganisé. La disparition des biens
de consommation a créé des marchés parallèles.
La contrçbande du café
qui coïncidait avec le boom caféier de 1976 a remplacé
l'Etat comme source de devises et a considérablement diminué
les ressources de ce dernier puisque l'exportation du café représentait
plus de 90 % des recettes en devises et par voie de taxes, 60 % du budget
de l'État. Pour satisfaire aux intérêts de ses officiers,
Idi Amin avait ramifié les réseaux de prédation de
l'État. Ces derniers cumulaient les fonctions militaires, politiques,
administratives, commerciales et agricoles. Pour neutraliser l'opposition
à son régime brutal, il avait purgé de son armée
et massacré, tour à tour, des soldats acholi, langi et lugbara.
Par conséquent, les conflits ethniques avaient augmenté au
sein de l'armée.
La désintégration
de l'État et de l'économie ougandaise s'est accélérée
entre 1975 et 1985, même Si, comme nous l'avons vu plus haut, les
causes de cette dislocation remontent encore plus loin. Cette décennie
a été caractérisée par l'incapacité
massive de l'appareil de l'État à fonctionner. Le magendo
est alors devenu non pas une excroissance marginale de l'économie
légale, mais «un sous-mode de production dominant».
Les processus se renforçaient. L'insécurité et l'incapacité
de l'État à fonctionner ont donné naissance au magendo.
Le magendo a eu pour conséquence aussi une insécurité
accrue et la diminution de l'autorité de l'Etat. Le régime
d'Amin n'avait pas de politique cohérente pour garder le pouvoir,
sinon par le pillage.
Les trois régimes intérimaires
(UNLF) qui lui ont succédé n'ont pas restauré cette
autorité puisqu'ils étaient eux-mêmes divisés
par des luttes factionnelles. Les élections frauduleuses de 1980
n'ont pas doté le second régime d'Obote de la légitimité
dont il avait tellement besoin. En effet, l'UPC, qui a repris le pouvoir
après ces élections, était un parti beaucoup plus
faible que l'UPC des années 60. Il a eu donc recours encore une
fois aux récompenses patrimoniales pour recruter des pa,rtisans
et à la coercition pour gouverner. Les moyens dont disposait l'Etat
pour l'octroi des récompenses restaient très importants commerce,
directions d'entreprises para-étatiques et nominations de membres
des conseils d'administration , etc. Dans la fonction publique, les recrutements
et les promotions pour motifs politiques ont augmenté .
L'incapacité des gouvernements
divers à verser à leurs employés un salaire leur permettant
de vivre dignement a exacerbé la détérioration de
la capacité de l'État à fonctionner. Le salaire d'un
planton avec une famille de quatre personnes ne pouvait lui procurer que
du matoke (régime de bananes, nourriture de base) suffisant pour
nourrir sa famille pendant une semaine en 1981. Après la déréglementation
des prix, son salaire en 1981 nourrissait sa famille pendant quatre jours
et en 1991 5011 salaires pouvait acheter un régime de matoke lui
permettant de nourrir sa famille pendant trois jours seulement. La bureaucratie
s'est désintégrée en sous-groupes de petits commerçants,
agriculteurs urbains et entrepreneurs dans le secteur informel. Leur reproduction
en tant que classe dépendait seulement partiellement de leur position
dans l'appareil de l'Etat. Donc, comme l'armée l'avait déjà
fait, la bureaucratie ne fonctionnait plus en tant que corps mais s'était
dissoute dans des camps ethniques et des intérêts particuliers.
La dislocation de i'État ougandais a favorisé la pénétration
par le magendo de ses instances politiques.
La légitimité de l'Etat
pendant les deux dernières décennies a été
affaiblie par les agents de l'État qui mettaient leurs intérêts
sectaires devant l'intérêt général. La fonction
publique, les institutions judiciaires et l'armée étaient
perçues comme des lieux d'enrichissement personnel. En même
temps, l'Etat perdait ses capacités distributives diminuant encore
plus sa légitimité. Les Ougandais ont donc refusé
de se soumettre à ses lois.
La contrebande :
Si les sociétés ougandaises
ont adapté leurs modes de production et leur modes de contrôle
politique pour répondre à la dynamique coloniale, l'effondrement
de l'Etat postcolonial a produit aussi de nouvelles formes d'organisation
sociale en réponse aux changements. Les espaces parallèles
de survie qui ont émergé ont été pénétrés
par les agents de l'Etat qui utilisaient leurs positions stratégiques
pour consolider leur participation dans les marchés non officiels.
Les paysans y participaient pour leur survie et les mafutamingi (bénéficiaires
du magendo) pour leurs profits. Pour les uns, c'est un moyen de survie,
pour les autres un moyen rapide d'enrichissement personnel. La contrebande
était aussi une réponse générale.
Les groupes ethniques qui habitent
les frontières font usage des solidarités ethniques pour
organiser des caravanes de contrebande comme dans la période précoloniale.
Les découpages coloniaux des frontières ont fait que les
Luo et les Japadhola, les Bagisu et les Baluhya, les Teso se trouvent des
deux côtés de la frontière ougando-kenyane. Les marchés
parallèles les plus actifs à cette frontière sont
ceux de Malaba, Busia, Chepkube, Lwakhaka. On y échange les produits
vîvriers de l'Ouganda contre les produits manufacturés du
Kenya, des dollars américains et des shillings kenyans. Au nord,
les Lugbara se trouvent en Ouganda et au Zaïre et leur commerce triangulaire
incluant le Soudan remonte à la période précoloniale.
Les marchés parallèles à Arua sont étroitement
liés aux marchés parallèles d' Ariwara au Zaïre.
Les produits vivriers, les devises étrangères et les produits
manufacturés réexportés de l'Ouganda ainsi que le
café sont échangés sur ces marchés frontaliers.
Au sud du pays, les marchés parallèles de Kasese, Kabale,
Isingîre, Butogota, etc. sont très bien organisés.
Ils sont en partie approvisionnés par «le train des trafiquants
» de Kasese qui, chaque semaine, pendant les quinze dernières
années, transportait la contrebande entre Kampala et Kasese (et
en sens inverse) et était accompagné par des policiers et
relayé par des semi-remorques à son terminus à Kasese.
L'axe Masaka-Nairobi des commerçants baganda a survécu à
plusieurs régimes et il semblerait que ces trafiquants ont pu accumuler
des ressources suffisantes pour investir dans des petites entreprises à
Masaka. La contrebande est donc très liée au système
de production des paysans et elle est parfois entretenue par les identités
ethniques. Elle est aussi organiquement liée aux politiques de l'État.
Meagher observe par exemple que les dévaluations des années
80 et l'augmentation des taxes commerciales ont poussé à
la contrebande les petits commerçants et les paysans qui participaient
au commerce.
Ces réseaux de commerce ont
des groupes relais dans les ruelles et les « marchés aux voleurs
» à Kampala (Kikuubo). Dans ces ruelles opèrent de
véritables bourses financières où se déterminent
les tendances des prix sur le marché de Kampala. De grosses sommes
d'argent en shillings et en devises sont transférées par
téléphone dans les bureaux souterrains (littéralement).
Ici, les affaires sont assurées par une solidarité ethnique.
On saura par exemple où trouver les opérateurs du West Nile,
de Masaka, etc. Des bayaye (gamins des rues), recrutés sur une base
ethnique, contrôlent les entrées dans les locaux, font l'étude
de marché, interpellent, des clients et revendent des produits.
Les agents de l'Etat étaient
largement impliqués dans la contrebande. Le transport était
la colonne vertébrale des pratiques de magendo aussi bien à
l'intérieur du pays que dans les transactions transnationales. Les
mafutamingi ont pris contrôle du système de distribution des
biens de consommation et des produits vivriers à l'intérieur
du pays. A l'extérieur, députés, hommes d'affaires,
politiciens du Kenya et de l'Ouganda utilisaient leur influence et leurs
ressources pour perpétuer la contrebande. De Kisumu au Kenya, des
bateaux bien équipés traversaient le lac Victoria la nuit
pour charger des peaux d'animaux, du café et du coton. Le café
était illégalement exporté aussi par les grands camions
à remorques appartenant aux politiciens, hommes d'affaires kenyans
(ou même aux compagnies de transport appartenant à l'État
comme la KENATCO). Ces politiciens avaient établi des liens avec
leurs homologues ougandais sous le régime d'Amin et celui d'Obote.
L'étendue de ces réseaux politico-économiques est
démontrée par la réaction du gouvernement kenyan à
la décision du gouvernement ougandais en 1986 d'utiliser le réseau
ferré moins cher et qu'il contrôlait mieux pour ses importations
et ses exportations au lieu de la route. Cette décision apparemment
patriotique avait provoqué une crise politique entre les deux pays,
les amenant au bord de la guerre.
Preuve de cette implication des
agents de l'Etat, et des personnages près du pouvoir, Idi Amin a
pu exhorter sa police militaire à arrêter quiconque serait
pris en flagrant délit de contrebande «même s'il est
ministre, brigadier, colonel ou parent du président ». Le
président Tito Okello, quant à lui, aurait affecté
un capitaine de l'armée à l'unité chargée de
la surveillance de la frontière entre l'Ouganda, le Zaïre et
le Soudan pour superviser le passage de sa propre contrebande. Le deuxième
régime de l'UPC a mené une campagne violente et militaire
sous le contrôle du colonel Omaria contre le magendo en brûlant
les grands marchés partout dans l'est du pays. Ceci en même
temps qu'Obote nommait le commandant en chef de l'armée, Oyite Ojok,
à la tête du Coffee Marketing Board. L'exportation illégale
du café pouvait alors se dérouler d'une façon quasi
officielle et sans concurrence privée. Sous le régime de
Museveni, les soldats et les élus locaux ont tourné les nouveaux
dispositifs législatifs. Doi qui étudie les procès
des trafiquants ,en Ouganda en vient à la conclusion que les campagnes
antimagendo n ont pas pour but d'enrayer le phénomène mais
de garantir un monopole des trafics pour les agents de l'État. Les
soldats arrêtés étaient souvent libérés
sans être traduits en justice. Dans certains cas, ces soldats et
policiers facilitaient le passage des frontières aux marchandises
appartenant aux politiciens et aux hommes d'affaire.
La faillite de l'État postcolonial
a bouleversé aussi la division des tâches héritée
du régime colonial. Cette division avait été faite
sur des critères raciaux et ethniques. Jusqu'aux années 50,
le nord-ouest de l'Ouganda constituait une réserve de main-d'oeuvre
pour les plantations de canne à sucre, de thé, de café
et pour les usines de transformation du sud du pays. L'effondrement de
la production sur les plantations et dans les usines ainsi que la chute
d'Amin ont été une catastrophe pour les populations de ces
régions qui avaient trouvé un échappatoire temporaire
en s'enrôlant dans l'armée. Kabale, dans l'ouest de l'Ouganda,
était aussi une réserve de main-d'oeuvre pour les mines de
cuivre de Kilembe et pour les plantations de café et de thé
du Toro. Le West Nile et Kabale allaient devenir les plaques tournantes
de la contrebande dans les années 80.
Les pays acholi, lango et teso étaient
les plus grands producteurs de coton dans les années 60 et 70. Ces
trois régions cultivaient 60 % du coton ougandais et leurs paysans
dépendaient presque entièrement du coton pour leurs revenus
monétaires. Pour équilibrer l'hégémonie historique
du sud dans le secteur économique et dans la fonction publique,
le régime colonial recruta son armée dans le West Nile, l'Acholi,
le Lango et le Teso. Selon cette logique, une armée du nord était
plus apte à contrôler les agitations des propriétaires
fonciers et des paysans cultivateurs des cultures de rente au sud. Dans
les années 70, la production du coton s'est effondrée. Amin
a purgé son armée des Acholi et Langi et le renversement
des régimes d'Obote et de Tito Okello en 1985 et en 1986 a contraint
encore une fois les soldats appartenant à ces groupes ethniques
à la fuite. Donc l'effondrement de la production du coton, la chute
d'Amin, d'Obote et d'OkelIo ont laissé une grande partie de la population
de ces régions sans choix possible: des stratégies individuelles
de survie pour les civils et le banditisme, le vol du bétail et
le pillage pour les anciens militaires. La décomposition de leurs
sociétés bouleversées par soixante ans de colonialisme
et trente ans d'indépendance a laissés ces travailleurs émigrés,
revenus faute de travail, ou ces soldats, purgés à chaque
changement de régime, sans autorité autour de laquelle se
reconstituer sauf dans le fanatisme religieux, le messianisme et le magendo.
L'instabilité politique au sud du Soudan et l'absence de fait d'un
Etat à l'est du Zaïre ont favorisé des échanges
transnationaux illégaux.
Le magendo est donc aussi le résultat
de cette dislocation plus récente engendrée par la faillite
du modèle de l'État postcolonial et la recherche de nouveaux
modes d'insertion dans une économie nationale éclatée.
Dispositifs législatifs :
Le système judiciaire, l'armée, la bureaucratie s'étaient désintégrés sous l'effet des stratégies individuelles et sectaires. L'État était incapable de mettre en place une politique cohérente d'autant plus qu'il y avait une imbrication de stratégies entre les opérateurs du magendo et les agents de l'État. Parfois, c'était les mêmes individus. Les dispositifs législatifs mis en place pour combattre le magendo étaient donc dissociés du fonctionnement réel de l'économie. Les régîmes différents ont fait rivaliser les dispositifs les uns avec les autres. Idi Amin a institué le Economic Crimes Tribunal, un tribunal mobile et régional qui jugeait les gens arrêtés pour contrebande, corruption, contravention aux lois concernant des devises étrangères, la vente de biens plus cher que les prix officiels, etc. Les coupables étaient condamnés à mort. Ce décret a été révoqué en 1980 et remplacé par le Penal Code Amendement Statute n03 qui a notamment levé la peine de mort pour les opérateurs de magendo. Le gouvernement du NRM sous Yoweri Museveni a étendu la portée de la loi concernant la contrebande et réajusté les peines encourues par les crimes divers (Penal Code Amendment Statute of 1986); en plus des employés des entreprises para-étatiques, les fonctionnaires pouvaient désormais être traduits en justice pour des actions portant préjudice financier à l'État. Les marchandises saisies aux frontières seraient partagées aussi entre les administrations locales et l'État. Les élus locaux (resistance councillors) auraient donc un intérêt dans l'arrestation des trafiquants. Et pourtant, la nouvelle loi était trop vague sur ce qui pouvait constituer un acte de contrebande. Par exemple, il était à la discrétion de l'agent de déterminer Si la quantité des biens et leur distance de la frontière constituait une tentative de faire de la contrebande. Les marchandises ainsi saisies étaient détournées par les soldats et les élus locaux. Ces lois ont été invariablement détournées par les soldats d'Amin et d'Obote, les milices de l'UPC, les milices mayumba kumi de I' UNLF, les resistance councillors, etc.
La privatisation du secteur public :
Le magendo est aussi au coeur de l'économie officielle dans le fonctionnement même des entreprises et de la fonction publique ainsi que dans la distribution commerciale. Les entreprises publiques en Ouganda ont été privatisées par les chefs d'entreprises et les travailleurs. Directeurs et cadres ont transformé leurs entreprises ou leurs fonctions en fiefs personnels. Les biens publics sont confondus avec les biens privés. La corruption est très répandue. Les cadres bien placés demandent des tributs pour les services qu'ils rendent et leurs subordonnés attendent dans les coulisses pour vendre ces services de la part de leur chef. Pour les cadres, c'est une source importante de revenu et pour les employés, c'est un moyen de survie. Les biens et services normalement gratuits sont commercialisés. Selon certains, cette utilisation des biens publics à des fins privées par des chefs d'entreprises, employés et fonctionnaires constituent un mécanisme de répartition des ressources (magendo sharing mechanisms).
Au début de la crise, les ouvriers tout simplement détournaient leur production pour la revendre sur le marché noir. La vente directe de la production des entreprises par les employés a été officialisée par les politiques de rémunération mises en place par des entreprises dans les années 80. Dans ces nouvelles politiques, une partie du salaire était payée en nature. Ainsi, les ouvriers de Uganda Breweries, Nyanza Textiles, East-African Distilleries recevaient des quantités précises de bière, tissus, soda, qu'ils revendaient sur le marché noir ou consommaient eux-mêmes. La production était intégrée à la distribution dans ces réseaux parallèles. Chaque régime nommait ses agents et comités de distribution des biens. Les agents de l'État avaient accès àdes prix officiels aux biens qu'ils revendaient au magendo. Dans les interstices de ces entreprises se sont développées de petites activités commerciales appartenant aux directeurs et employés et qui constituent aujourd'hui le secteur informel.
Le secteur informel :
Le secteur informel est devenu le
pivot des activités productives et commerciales. Le magendo et ce
secteur forment une unité. 26 % de la superficie de Kampala est
occupée par des activités agricoles et des activités
du secteur informel. Les mafutamingi ont inve~ti leurs profits du magendo
dans les petites entreprises. L'entrée de ce secteur correspond
à une stratégie de survie mais elle donne des possibilités
lucratives aux grands entrepreneurs ou commerçants qui emploient
une armée de vendeurs de rue et de colporteurs. Ces derniers vendent
les produits manufacturés et les produits des fermes urbaines (l'agriculture
urbaine fournit plus de 30 % des besoins alimentaires de Kampala). La production
dans ce secteur combine des formes de production traditionnelle issues
de formes d'organisation de production précoloniales, et des formes
plus modernes. Le secteur informel s'est développé aussi
dans les interstices des entreprises publiques modernes qui s'étaient
désintégrées après l'expulsion des Indiens
et qui avaient été utilisées à des fins privées
par des directeurs d'entreprises. Ce secteur bénéficie aussi
des mécanismes de répartition du magendo, des mécanismes
complexes de prestations réciproques. Le secteur informel emploie
plus de la moitié des travailleurs non agricoles dans le pays.
L'échec des politiques de
redistribution des ressources a renforcé les stratégies individuelles
de survie et polarisé le pays sur des bases sectaires. Les solidarités
ethniques des trafiquants~aux frontières se sont mêlées
aux réseaux plus ramifiés des agents de l'Etat. Les changements
survenus dans la division des tâches entre Indiens et Afncains et
entre le nord et le sud du pays, d'une part, et la création des
activités parallèles au sein même des entreprises de
l'Etat ont contribué à l'expansion du magendo. La diminution
des ressources dont disposait l'État a eu pour conséquence
le relâchement graduel de son contrôle de la distribution (biens
de consommation, produits vivriers) et donc des prix de ces biens. L'État
s'est trouvé incapable aussi de payer ses employés et de
fournir des services publics. Là où l'État se retirait,
les mafutamingi ont pris sa place, consolidant ainsi leur contrôle
des secteurs du transport et de la distribution des services et de l'emploi
(notamment dans le secteur informel pour ce dernier)
Les politiques libérales et les marches parallèles :
Les politiques libérales appliquées aujourd'hui en Ouganda n'ont pas pris en compte des relations politiques décrites ci-dessus qui influencent le marché. Un programme d'ajustement structurel préconisé par le FMI est en application d'une façon systématique depuis 1981 comporte des réformes budgétaires et monétaires pour restreindre les dépenses de l'État (diminution des effectifs dans les entreprises et la fonction publique, suppression des subventions à la consommation et des services) ; des réformes fiscales pour améliorer l'administration et la collecte des impôts afin d'accroître les recettes de l'État ; la libéralisation des échanges destinée à promouvoir la diversification des exportations (mise en relative disponibilité des devises étrangères aux commerçants et rétablissement de la valeur du shilling par sa dévaluation). Les politiques libérales ont fait du magendo le marché officiel en décriminalisant la majeure partie de ses activités (levée des restrictions des échanges de produits vivriers entre différentes régions du pays, libéralisation des changes, déréglementation des prix, libéralisation de l'achat et de l'exportation du café et du coton, etc.) Les politiques libérales ont poussé l'Etat encore plus loin sur le chemin de l'abandon de ses rôles traditionnels qui le légitimaient: l'État source d'emploi, de revenus et de services. Le détournement de ces politiques par les agents de l'État constitue donc une résistance à la disparition potentielle de leurs sources d'accumulation. Mais c'est aussi une réaction à la désintégration des coalitions au pouvoir du fait de la diminution des ressources contrôlées et à la perte de légitimité. Deux questions concernant le fonctionnement du marché peuvent donc se poser. L'Etat ougandais est-il capable de gérer les conséquences politiques d'une déréglementation de fait du marché intérieur et extérieur? Quel est le projet de développement des mafutamingi qui contrôlent désormais ce marché ? Nous examinons deux aspects des politiques libérales pour montrer qu'elles ne peuvent aboutir qu'en modifiant simultanément l'organisation même du champ politique.
Le marché financier :
Le marché parallèle financier (kibanda) s'est développé dans les années 70 à cause de la pénurie des devises. A la fin de cette période, le taux de change d'un dollar US sur le marché était dix fois le prix officiel. Le marché parallèle a servi de canal à la fuite des capitaux. Les recettes des exportations illégales (le café principalement) constituaient la source la~plus importante de devises sur le marché noir. Dans les années 80, l'Etat lui-même fournissait ce marché par le détournement des politiques monétaires mises en place. La libéralisation des changes a été appliquée en trois phases. Dans la première phase, un taux de change flottant a été mis en place. Ce système a été modifié par la suite avec la mise en place d'un double système de change. Sur le premier guichet, le dollar a été coté à un taux fixe et servait à l'importation des biens de première nécessité. Sur le deuxième guichet, le taux variait selon des enchères et servait à l'importation du reste des produits. Par la suite, les commerçants ont été autorisés à importer des biens sans avoir à justifier leur sources de devises (en 1988, les biens ainsi importés se chiffraient à96 millions de dollars US). Finalement, en 1990, les opérateurs privés ont été autorisés à ouvrir des bureaux de change où les devises étrangères se négociaient à un cours libre. La libéralisation totale des changes était destinée à promouvoir les exportations et à mettre en relative disponibilité des devises étrangères. Ceci permettrait aux commerçants d'avoir accès à ces devises sans avoir recours au magendo. Le resserrement de l'écart entre le taux au marché noir et le taux officiel éliminerait aussi le magendo. Selon les agences internationales, ces marchés parallèles financiers seraient une source de devises plutôt qu'un moyen de fuite des capitaux. Mais le mode de fonctionnement des bureaux de change laisse à penser qu'ils sont devenus le moyen privilégié de la fuite des capitaux.
Le marché parallèle
financier était un mécanisme localisé de fuite des
capitaux contrôlé par les Indiens dans les années 60.
Dans les années 80, il s'est étendu sur l'ensemble du territoire.
Des marchés parallèles des devises se sont établis
à Kampala, Arua, Busia, Malaba et Kabale. Les marchés financiers
sont aujourd'hui un lieu de passage et de brassage obligé pour tout
type d'entrepreneurs; fonctionnaires, propriétaires de maisons,
marchands de Dubai, etc. Les citoyens ordinaires aussi doivent passer par
ce marché pour garder leur revenus en devises comme sécurité
contre l'inflation ou pour changer des devises envoyés par un parent
à l'étranger.
Le programme d'ajustement structurel
est donc devenu une mine d'or pour les investissements spéculatifs.
Le double-système de change par exemple a servi de sources de patronage
pour l'Etat. La Banque centrale mettait sur le marché 3 millions
de dollars par semaine que les commerçants pouvaient acheter pour
importer ce que bon leur semblait. Ces enchères ont provoqué
la spéculation financière. Les commerçants, qui avaient
accès aux devises aux taux favorables de la Banque centrale, récoltaient
des bénéfices importantes. Soit ils les revendaient au marché
parallèle, soit ils importaient des biens qu'il vendaient aux prix
courants sur le marché. L'Open General Licence est un dispositif
donnant un accès ininterrompu aux devises pour l'importation des
biens considérés par l'Etat comme prioritaire, mais donc
aussi un mécanisme d'accès aux devises à taux préférentiel.
Les entrepreneurs bénéficiant de cette licence n'ont besoin
ni de passer par la commission d'allocation des devises dans la Banque
centrale, ni de renouveler leur licence à chaque importation. L'inflation
et la dévaluation favorisent la spéculation financière.
La « dol larisation » de l'économie exclut les petits
opérateurs du magendo qui n'ont pas les moyens de jouer sur les
taux de change. C'est un mécanisme de marché qui favorise
les mafi~tamingi. Mamdani a raison de souligner qu'en donnant aux spéculateurs
financiers et aux mafutamingi le choix de déterminer les priorités
de l'Etat au nom de l'économie de marché, l'État ougandais
risque de perdre tout contrôle sur le processus même et la
direction du développement.
Le salariat :
On peut se demander aussi quelles
chances ont les politiques de restriction des dépenses de l'Etat
à court terme à cause des résistances qu'elles provoquent
parmi les couches que ces politiques défavorisent, y compris dans
les cercles dirigeants. Le gouvernement d'Obote, sous la pression des partisans
de l'UPC après les élections frauduleuses de 1980, a quintuplé
les salaires des fonctionnaires, remettant ainsi en question les politiques
budgétaires qu'il avait commencé à appliquer. Les
promotions et la revalorisation des grades dans la fonction publique ont
été utilisées comme forme de patronage. En plus, alors
que le gouvernement d'Obote licenciait des ouvriers dans les entreprises
para-étatiques comme Uganda Airlines, Uganda Railways et Uganda
Posts and Telecommunications sur injonction du FMI, il doublait le recrutement
dans la fonction publique en réponse aux pressions clientélistes.
Entre 1982 et 1985, 20000 fonctionnaires ont été recrutés
(le double des années précédentes). Dans le budget
de 1985-1986, la présidence a alloué 24 fois plus d'argent
que requis pour le paiement des salaires. Des fonctionnaires bien placés
détournaient l'argent. Les salaires étaient déboursés
pour des employés fictifs. Le recensement des fonctionnaires en
1987 a montré que 30000 fonctionnaires figurant sur les listes de
paie n'existent pas en réalité).
L'effondrement de l'économie
et les politiques d'ajustement structurel ont surtout frappé les
salariés. Certaines études montrent même que l'écart
de revenus entre travailleurs urbains et paysans s'est resserré
en Ouganda. Mais ce resserrement de revenus et de modes de vie s'observe
aussi au sein de la fonction publique entre la main-d'oeuvre qualifiée
ainsi qu'entre les fonctionnaires moyens et les travailleurs du secteur
informel. Le rapport cadre/garçon de bureau a chuté de 34,2
en 1975 à 3,9 en 1988. L'égalisation des rémunérations
est due à la non-fixation des salaires en fonction des résultats
escomptés ou en fonction du cou t réel de la vie. Elle conduit
les travailleurs à chercher du travail supplémentaire sur
les marchés non officiels. Ce resserrement de salaires ne veut pas
dire qu'il y a eu un mouvement vers une société plus égalitaire
puisque l'influence, l'autorité et les connexions qu'offre un poste
dans la fonction publique sont très inégales. Cette influence
est importante aussi pour les activités parallèles qui complètent
le salaire officiel. Plus le grade est important, plus l'individu a la
possibilité de participer à des activités commerciales
rentables. Enseignants, administrateurs, médecins utilisent des
réseaux d'influence dans leurs cliniques, boutiques, restaurants,
salons de coiffure, taxis, etc. Ils détournent plus de la moitié
du temps du travail officiel et l'utilisent àdes fins privées.
Donc, même Si le salaire minimal est insignifiant, détenir
un poste dans la fonction publique donne accès aux activités
lucratives. C'est un moyen d'accéder aux biens et à l'argent
qui y circulent. Les hauts fonctionnaires bénéficient aussi
de plusieurs indemnités quelquefois frauduleusement exagérées,
des tributs perçus sur des services rendus, etc. D'autres réseaux
de privilèges se sont constitués. Les politiques d'ajustement
structurel n'ont pas atteint leur but de restreindre les dépenses
de l'État. Paradoxalement, pour ce faire, la hausse des salaires
des fonctionnaires et ouvriers est absolument nécessaire.
L'incapacité des agents de
l'État à appliquer ces politiques a contribué à
la répression des employés. Cette répression était
utilisée par le passé chaque fois que les dirigeants se sentaient
menacés par les revendications des employés. Le champ d'action
des ouvriers et fonctionnaires se voit donc limité par le rétrécissement
du marché de l'emploi, le risque du chômage (entre 1990 et
1991, 94 600 fonctionnaires ont été licenciés) et
par la répression politique. En 1968, la centrale syndicale s'est
scindée en deux, l'UTUC et la FUTU sous la pression politique de
l'UPC. La NOTU qui l'a remplacée en 1973 a été incapable
de gérer les modifications fondamentales dans la relation travail/capital
provoquées par la crise économique. De plus, la dictature
d'Amin a réprimé toute activité syndicale. Le deuxième
régime de l'UPC a divisé les syndicats en installant des
«conseils de travail »affiliés à l'UPC dans les
usines et entreprises. Ceci a effectivement polarisé lès
travailleurs en camps politiques et a désorganisé leur protestation
contre les politiques libérales au début des années
80. La transformation des fonctionnaires en entrepreneurs, commerçants
et agriculteurs, la diversification des stratégies de survie en
dehors du salariat et la participation des travailleurs et des ouvriers
aux réseaux politico-économiques du magendo a considérablement
diminué leur capacité d'action collective.
Conclusion :
Ces quelques exemples montrent que le marché n'obéit pas à une seule logique 34. Le magendo a profité de la décomposition de l'Etat et de son incapacité à s'adapter aux conditions de crise. Il existe aujourd'hui une totale symbiose entre les stratégies d'accumulation des agents de l'Etat et les opérateurs du magendo. Les activités formelles et informelles se confondent ainsi que les espaces commerciaux et domestiques et les entreprises privées et publiques. Il existe des multitudes de marchés qui suivent des logiques contradictoires, Ces marchés sont protégés par une combinaison de la force, des moyens juridiques et des réseaux sociaux. La crise économique et les politiques d'ajustement structurel ont profondément modifié les stratégies de survie pour des individus et des unités familiales. Les moyens de survie bien établis ont disparu alors que d'autres moyens se sont créés. La structure de l'élite, la taille et la composition du salariat, la composition et les modes de rémunération des travailleurs informels se sont modifiés. Des différenciations rurales ont propulsé en position d'influence des individus qui se trouvaient en dehors des réseaux clientélistes de l'Etat.
Source :
L'Ouganda Contemporain, Khartala,
Prunier Gérard et Calas Bernard

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier