Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Ouganda X
MARCHES PARALLELES ET PROCESSUS POLITIQUES

Introduction :

Ce chapitre adopte une perspective historique et politique pour examiner les marchés parallèles en Ouganda connus en Afrique de l'Est sous leur nom swahili, le magendo. Bien que le magendo se soit manifesté avec une grande ampleur dans les années 70, il a néanmoins réinterprété des stratégies d'accumulation et de commerce beaucoup plus anciennes. Prendre un certain recul par rapport aux transactions économiques transnationales actuelles est donc nécessaire. Après avoir examiné l'interpénétration des stratégies d'accumulation des couches commerçantes, entreprenantes et des classes dirigeantes, il sera possible de décrire les différents pôles du marché intérieur tiraillé entre les stratégies d'ajustement social à la crise économique, les politiques libérales et les détournements de ces politiques. Ces pratiques font du marché un enjeu absolu que les groupes ethniques, les classes dirigeantes et les intérêts économiques divers essayent de conquérir. Même Si le cas de l'Ouganda peut sembler unique, étant donné le degré de désagrégation qu'ont connu ses institutions étatiques et la dislocation qu'a subie la société civile, il nous semble qu'il pose des questions intéressantes sur les modes d'ajustement individuels et institutionnels à la crise économique qui tendent à devenir la règle et non l'exception dans beaucoup de pays africains. Le magendo s'est-il constitué en contre-économie par rapport à l'économie « officielle» qui s'était enferré dans la crise? Le magendo est-il devenu un système social total?

Dimension historique

Les marchés précoloniaux :

Le territoire qui est devenu l'Ouganda a connu un flux permanent de populations depuis plusieurs siècles. Ces mouvements de population ont toujours été accompagnés par des réseaux commerciaux sur des distances plus ou moins longues. Il existait dès le xviie siècle un commerce florissant du sel et du fer autour des lacs Albert et George. La région couverte par ce commerce s'est étendue progressivement aux pays de plus en plus lointains, pour comprendre le Buganda, le Rwanda, l'est du Zaïre, etc. Dans les royaumes des lacs, les autorités avaient pris des mesures pour contrôler les marchés et le commerce. Le royaume du Bunyoro-Kitara a installé des marchés contrôlés par les abakoya (agents du roi) à des points stratégiques de la route commerciale. Plusieurs stratégies étaient employées pour garder un contrôle sur le commerce àlongue distance: des liens fictifs de parenté ont été noués dans les régions lointaines, les invasions visaient souvent le contrôle politique d'un lieu de passage. Le commerce était un capital social utilisé par les dirigeants pour multiplier des alliances, puisque les tributs étaient réinvestis socialement. La façon d'échapper à ces contraintes à l'époque consistait à faire sécession ou à s'installer plus loin à l'abri des raids. Dans les périodes d'instabilité politique, aussi, les sujets se sentaient moins obligés de livrer leurs biens comme l'ivoire aux représentants du roi. En effet, au début du XIXème siècle, l'organisation économique du royaume du Buganda s'étendait au-delà des réseaux claniques ou parentaux. Le Buganda échangeait l'ivoire et les esclaves contre des fusils avec des commerçants arabes venus de Zanzîbar. Les Indiens participaient aussi à ce commerce de caravane depuis la côte où ils s'étaient installés comme prêteurs professionnels d'argent. Plus tard, ils allaient suivre la construction du chemin de fer à l'intérieur du pays, où, à l'aide des crédits des gros détaillants et des crédits informels de leurs castes, ils allaient installer des dukas (petites boutiques). Le commerce transnational a donc existé depuis longtemps entre l'espace géographique ougandais et l'extérieur. Ce commerce était toujours sujet au contrôle politique et était une des bases d'accumulation des formations sociales précoloniales.

La législation coloniale :

Les réseaux commerciaux ont été considérablement transformés par le régime colonial. A ces espaces politiques discontinus a été substituée une autorité centrale avec une administration et un pouvoir politique pour réguler le commerce dans toutes ses manifestations. Les réseaux commerciaux précoloniaux ont été réprimés par une combinaison de mesures administratives et par le biais du marché. Les consommateurs ont abandonné les produits vendus dans des réseaux traditionnels pour acheter des produits importés moins chers et de meilleure qualité. L'espace territorial dans lequel se déroulait ce commerce a été divisé par le régime colonial en unités distinctes, chacune avec sa monnaie et les réseaux sociaux qui entretenaient ce commerce ont été disloqués. En Ouganda, les structures politiques précoloniales ont été refoulées. Dans certain cas, les chefferies ont été fusionnées et les rôles des chefs déformés ainsi que l'étendu de leur pouvoir (Busoga, Alur, Acholi) : une hiérarchie a été introduite entre chefs de clans segmentaires (Lango, Teso, Bugisu), des royaumes ont été agrandis (Buganda) alors que d'autres étaient démembrés (Bunyoro). Cette dislocation politique a été accompagnée par des mesures économiques discriminatoires. Un système d'octroi de licence de commerce a été mis en place pour contrôler le nombre des commerçants et il a été utilisé aussi comme source de patronage économique. Ainsi, dans le domaine de la production agricole, les offices de commercialisation mis en place en 1940-1945 favorisaient des entreprises de transformation des produits agricoles et des compagnies d'exportation appartenant à des Indiens et des Anglais. Les commerçants baganda ont été repoussés du centre ville par ces politiques et ils se sont installés à sa périphérie, à Katwe. Là, les artisans royaux avaient transmis des compétences depuis longtemps dans le travail du fer, la menuiserie et la fabrication des textiles. Le secteur informel allait profiter de ces réseaux sociaux de production dans les années 70 et 80.
Au niveau international se sont installées de nouvelles formes d'interaction. Le Kenya, la Tanzanie et l'Ouganda ont été rapprochés. Un marché commun a été mis en place (avec un système douanier unique) dans lequel les systèmes de production et les secteurs de service étaient complémentaires. Mais la communauté, malgré les mesures prises par les différents États, n'a pas interrompu ces relations bien établies. Les réseaux commerciaux précoloniaux et l'organisation spatiale du commerce n, avaient été que partiellement réprimés par les politiques étatiques. La faillite de l'Etat postcolonial a vu ressurgir, parfois sous d'autres formes, ce commerce transnational.

La faillite de l'État postcolonial :

Le patronage

L'État postcolonial en Ouganda a été construit autour des coalitions liées au parti au pouvoir par des réseaux patrimoniaux. Les ressources de l'État étaient distribuées en échange du soutien politique et servaient à organiser des coalitions politiques. L'appartenance au bloc du pouvoir était donc un moyen d'enrichissement personnel. Après l'indépendance, la nouvelle classe dirigeante a augmenté son contrôle de l'appareil de l'État et le rôle de ce dernier dans l'économie, ce qui lui a permis d'accroître les ressources dont elle disposait pour son patronage. Ainsi, la centralisation du pouvoir politique après 1966 a été suivie par l'expansion des entreprises para-étatiques et les nationalisations partielles des firmes étrangères en 1970. Des entreprises publiques ont été créées dans les secteurs de l'assurance, du tourisme, de l'hôtellerie, du commerce, etc.. La loyauté des membres ne pouvait être assurée qu'au prix du patronage. Nombre de députés de l'opposition (DP et KY) ont changé de camp pour rejoindre le parti au pouvoir (UPC) afin de bénéficier du patronage de l'État. Au sein de l'UPC, il y a eu compétition entre factions de notables locaux pour ces nouvelles ressources à partager. Les factions s'étaient organisées sur des bases ethniques autour des dirigeants de l'UPC comme Kakonge, Ibingîra, Nekyon et Onama.
Après le coup d'État de 1971, les nouvelles factions au pouvoir ont eu les mêmes pratiques. L'expulsion des Indiens en 1972 par Idi Amin lui a permis d'accroître considérablement les ressources disponibles pour la redistribution. Il a transféré les réseaux commerciaux et quelques usines de transformation à des propriétaires africains, modifiant par là d'une façon fondamentale la structure de classe héritée du régime colonial. La communauté asiatique qui dominait le secteur commercial et la petite industrie était une couche tampon que le régime colonial avait constituée entre la classe dirigeante et les classes subordonnées. Cette classe absorbait le mécontentement des travailleurs urbains et des paysans; mais en plus, étant ethniquement minoritaire, elle ne pouvait transformer son pouvoir économique en pouvoir politique que sous la forme d'une alliance avec d'autres forces sociales. L'expulsion de ses membres a détruit des structures de production et les réseaux commerciaux qu'ils avaient établis. Les nouveaux propriétaires manquaient d'expérience et ne pouvaient pas bénéficier des réseaux commerciaux indiens créés depuis des siècles. Certaines de ces entreprises se sont dissoutes dans de petites activités informelles.

La légitimité de I 'État :

Mais en même temps qu'il modifiait la structure de production pour mieux servir les nouvelles élites et pour recruter des partisans, l'UPC restreignait le champ politique de l'opposition. Les institutions démocratiques et les forces politiques ont été écrasées dans les années 60 et 70. L'institution du kabaka (la monarchie> et le lukuko (le parlement traditionnel) baganda ont été écrasés par les militaires en 1966. La Constitution d'indépendance a été abolie en 1967, la centrale syndicale s'est scindée en deux en 1968 sous la pression politique, le Democratic Party, la deuxième formation politique, a été interdit en 1969 et les élections générales ont été suspendues. La destruction des forces politiques alternatives a laissé la place aux militaires qui ont pris le pouvoiren 1971
La brutalité du régime d'Amin, l'incompétence de la nouvelle classe d'entrepreneurs et la fuite de la main-d'oeuvre qualifiée ont provoqué l'effondrement de l'économie ougandaise. La production a baissé et le commerce a été désorganisé. La disparition des biens de consommation a créé des marchés parallèles.
La contrçbande du café qui coïncidait avec le boom caféier de 1976 a remplacé l'Etat comme source de devises et a considérablement diminué les ressources de ce dernier puisque l'exportation du café représentait plus de 90 % des recettes en devises et par voie de taxes, 60 % du budget de l'État. Pour satisfaire aux intérêts de ses officiers, Idi Amin avait ramifié les réseaux de prédation de l'État. Ces derniers cumulaient les fonctions militaires, politiques, administratives, commerciales et agricoles. Pour neutraliser l'opposition à son régime brutal, il avait purgé de son armée et massacré, tour à tour, des soldats acholi, langi et lugbara. Par conséquent, les conflits ethniques avaient augmenté au sein de l'armée.
La désintégration de l'État et de l'économie ougandaise s'est accélérée entre 1975 et 1985, même Si, comme nous l'avons vu plus haut, les causes de cette dislocation remontent encore plus loin. Cette décennie a été caractérisée par l'incapacité massive de l'appareil de l'État à fonctionner. Le magendo est alors devenu non pas une excroissance marginale de l'économie légale, mais «un sous-mode de production dominant». Les processus se renforçaient. L'insécurité et l'incapacité de l'État à fonctionner ont donné naissance au magendo. Le magendo a eu pour conséquence aussi une insécurité accrue et la diminution de l'autorité de l'Etat. Le régime d'Amin n'avait pas de politique cohérente pour garder le pouvoir, sinon par le pillage.
Les trois régimes intérimaires (UNLF) qui lui ont succédé n'ont pas restauré cette autorité puisqu'ils étaient eux-mêmes divisés par des luttes factionnelles. Les élections frauduleuses de 1980 n'ont pas doté le second régime d'Obote de la légitimité dont il avait tellement besoin. En effet, l'UPC, qui a repris le pouvoir après ces élections, était un parti beaucoup plus faible que l'UPC des années 60. Il a eu donc recours encore une fois aux récompenses patrimoniales pour recruter des pa,rtisans et à la coercition pour gouverner. Les moyens dont disposait l'Etat pour l'octroi des récompenses restaient très importants commerce, directions d'entreprises para-étatiques et nominations de membres des conseils d'administration , etc. Dans la fonction publique, les recrutements et les promotions pour motifs politiques ont augmenté .

L'incapacité des gouvernements divers à verser à leurs employés un salaire leur permettant de vivre dignement a exacerbé la détérioration de la capacité de l'État à fonctionner. Le salaire d'un planton avec une famille de quatre personnes ne pouvait lui procurer que du matoke (régime de bananes, nourriture de base) suffisant pour nourrir sa famille pendant une semaine en 1981. Après la déréglementation des prix, son salaire en 1981 nourrissait sa famille pendant quatre jours et en 1991 5011 salaires pouvait acheter un régime de matoke lui permettant de nourrir sa famille pendant trois jours seulement. La bureaucratie s'est désintégrée en sous-groupes de petits commerçants, agriculteurs urbains et entrepreneurs dans le secteur informel. Leur reproduction en tant que classe dépendait seulement partiellement de leur position dans l'appareil de l'Etat. Donc, comme l'armée l'avait déjà fait, la bureaucratie ne fonctionnait plus en tant que corps mais s'était dissoute dans des camps ethniques et des intérêts particuliers. La dislocation de i'État ougandais a favorisé la pénétration par le magendo de ses instances politiques.
La légitimité de l'Etat pendant les deux dernières décennies a été affaiblie par les agents de l'État qui mettaient leurs intérêts sectaires devant l'intérêt général. La fonction publique, les institutions judiciaires et l'armée étaient perçues comme des lieux d'enrichissement personnel. En même temps, l'Etat perdait ses capacités distributives diminuant encore plus sa légitimité. Les Ougandais ont donc refusé de se soumettre à ses lois.

La contrebande :

Si les sociétés ougandaises ont adapté leurs modes de production et leur modes de contrôle politique pour répondre à la dynamique coloniale, l'effondrement de l'Etat postcolonial a produit aussi de nouvelles formes d'organisation sociale en réponse aux changements. Les espaces parallèles de survie qui ont émergé ont été pénétrés par les agents de l'Etat qui utilisaient leurs positions stratégiques pour consolider leur participation dans les marchés non officiels. Les paysans y participaient pour leur survie et les mafutamingi (bénéficiaires du magendo) pour leurs profits. Pour les uns, c'est un moyen de survie, pour les autres un moyen rapide d'enrichissement personnel. La contrebande était aussi une réponse générale.
Les groupes ethniques qui habitent les frontières font usage des solidarités ethniques pour organiser des caravanes de contrebande comme dans la période précoloniale. Les découpages coloniaux des frontières ont fait que les Luo et les Japadhola, les Bagisu et les Baluhya, les Teso se trouvent des deux côtés de la frontière ougando-kenyane. Les marchés parallèles les plus actifs à cette frontière sont ceux de Malaba, Busia, Chepkube, Lwakhaka. On y échange les produits vîvriers de l'Ouganda contre les produits manufacturés du Kenya, des dollars américains et des shillings kenyans. Au nord, les Lugbara se trouvent en Ouganda et au Zaïre et leur commerce triangulaire incluant le Soudan remonte à la période précoloniale. Les marchés parallèles à Arua sont étroitement liés aux marchés parallèles d' Ariwara au Zaïre. Les produits vivriers, les devises étrangères et les produits manufacturés réexportés de l'Ouganda ainsi que le café sont échangés sur ces marchés frontaliers. Au sud du pays, les marchés parallèles de Kasese, Kabale, Isingîre, Butogota, etc. sont très bien organisés. Ils sont en partie approvisionnés par «le train des trafiquants » de Kasese qui, chaque semaine, pendant les quinze dernières années, transportait la contrebande entre Kampala et Kasese (et en sens inverse) et était accompagné par des policiers et relayé par des semi-remorques à son terminus à Kasese. L'axe Masaka-Nairobi des commerçants baganda a survécu à plusieurs régimes et il semblerait que ces trafiquants ont pu accumuler des ressources suffisantes pour investir dans des petites entreprises à Masaka. La contrebande est donc très liée au système de production des paysans et elle est parfois entretenue par les identités ethniques. Elle est aussi organiquement liée aux politiques de l'État. Meagher observe par exemple que les dévaluations des années 80 et l'augmentation des taxes commerciales ont poussé à la contrebande les petits commerçants et les paysans qui participaient au commerce.
Ces réseaux de commerce ont des groupes relais dans les ruelles et les « marchés aux voleurs » à Kampala (Kikuubo). Dans ces ruelles opèrent de véritables bourses financières où se déterminent les tendances des prix sur le marché de Kampala. De grosses sommes d'argent en shillings et en devises sont transférées par téléphone dans les bureaux souterrains (littéralement). Ici, les affaires sont assurées par une solidarité ethnique. On saura par exemple où trouver les opérateurs du West Nile, de Masaka, etc. Des bayaye (gamins des rues), recrutés sur une base ethnique, contrôlent les entrées dans les locaux, font l'étude de marché, interpellent, des clients et revendent des produits.
Les agents de l'Etat étaient largement impliqués dans la contrebande. Le transport était la colonne vertébrale des pratiques de magendo aussi bien à l'intérieur du pays que dans les transactions transnationales. Les mafutamingi ont pris contrôle du système de distribution des biens de consommation et des produits vivriers à l'intérieur du pays. A l'extérieur, députés, hommes d'affaires, politiciens du Kenya et de l'Ouganda utilisaient leur influence et leurs ressources pour perpétuer la contrebande. De Kisumu au Kenya, des bateaux bien équipés traversaient le lac Victoria la nuit pour charger des peaux d'animaux, du café et du coton. Le café était illégalement exporté aussi par les grands camions à remorques appartenant aux politiciens, hommes d'affaires kenyans (ou même aux compagnies de transport appartenant à l'État comme la KENATCO). Ces politiciens avaient établi des liens avec leurs homologues ougandais sous le régime d'Amin et celui d'Obote. L'étendue de ces réseaux politico-économiques est démontrée par la réaction du gouvernement kenyan à la décision du gouvernement ougandais en 1986 d'utiliser le réseau ferré moins cher et qu'il contrôlait mieux pour ses importations et ses exportations au lieu de la route. Cette décision apparemment patriotique avait provoqué une crise politique entre les deux pays, les amenant au bord de la guerre.
Preuve de cette implication des agents de l'Etat, et des personnages près du pouvoir, Idi Amin a pu exhorter sa police militaire à arrêter quiconque serait pris en flagrant délit de contrebande «même s'il est ministre, brigadier, colonel ou parent du président ». Le président Tito Okello, quant à lui, aurait affecté un capitaine de l'armée à l'unité chargée de la surveillance de la frontière entre l'Ouganda, le Zaïre et le Soudan pour superviser le passage de sa propre contrebande. Le deuxième régime de l'UPC a mené une campagne violente et militaire sous le contrôle du colonel Omaria contre le magendo en brûlant les grands marchés partout dans l'est du pays. Ceci en même temps qu'Obote nommait le commandant en chef de l'armée, Oyite Ojok, à la tête du Coffee Marketing Board. L'exportation illégale du café pouvait alors se dérouler d'une façon quasi officielle et sans concurrence privée. Sous le régime de Museveni, les soldats et les élus locaux ont tourné les nouveaux dispositifs législatifs. Doi qui étudie les procès des trafiquants ,en Ouganda en vient à la conclusion que les campagnes antimagendo n ont pas pour but d'enrayer le phénomène mais de garantir un monopole des trafics pour les agents de l'État. Les soldats arrêtés étaient souvent libérés sans être traduits en justice. Dans certains cas, ces soldats et policiers facilitaient le passage des frontières aux marchandises appartenant aux politiciens et aux hommes d'affaire.
La faillite de l'État postcolonial a bouleversé aussi la division des tâches héritée du régime colonial. Cette division avait été faite sur des critères raciaux et ethniques. Jusqu'aux années 50, le nord-ouest de l'Ouganda constituait une réserve de main-d'oeuvre pour les plantations de canne à sucre, de thé, de café et pour les usines de transformation du sud du pays. L'effondrement de la production sur les plantations et dans les usines ainsi que la chute d'Amin ont été une catastrophe pour les populations de ces régions qui avaient trouvé un échappatoire temporaire en s'enrôlant dans l'armée. Kabale, dans l'ouest de l'Ouganda, était aussi une réserve de main-d'oeuvre pour les mines de cuivre de Kilembe et pour les plantations de café et de thé du Toro. Le West Nile et Kabale allaient devenir les plaques tournantes de la contrebande dans les années 80.
Les pays acholi, lango et teso étaient les plus grands producteurs de coton dans les années 60 et 70. Ces trois régions cultivaient 60 % du coton ougandais et leurs paysans dépendaient presque entièrement du coton pour leurs revenus monétaires. Pour équilibrer l'hégémonie historique du sud dans le secteur économique et dans la fonction publique, le régime colonial recruta son armée dans le West Nile, l'Acholi, le Lango et le Teso. Selon cette logique, une armée du nord était plus apte à contrôler les agitations des propriétaires fonciers et des paysans cultivateurs des cultures de rente au sud. Dans les années 70, la production du coton s'est effondrée. Amin a purgé son armée des Acholi et Langi et le renversement des régimes d'Obote et de Tito Okello en 1985 et en 1986 a contraint encore une fois les soldats appartenant à ces groupes ethniques à la fuite. Donc l'effondrement de la production du coton, la chute d'Amin, d'Obote et d'OkelIo ont laissé une grande partie de la population de ces régions sans choix possible: des stratégies individuelles de survie pour les civils et le banditisme, le vol du bétail et le pillage pour les anciens militaires. La décomposition de leurs sociétés bouleversées par soixante ans de colonialisme et trente ans d'indépendance a laissés ces travailleurs émigrés, revenus faute de travail, ou ces soldats, purgés à chaque changement de régime, sans autorité autour de laquelle se reconstituer sauf dans le fanatisme religieux, le messianisme et le magendo. L'instabilité politique au sud du Soudan et l'absence de fait d'un Etat à l'est du Zaïre ont favorisé des échanges transnationaux illégaux.
Le magendo est donc aussi le résultat de cette dislocation plus récente engendrée par la faillite du modèle de l'État postcolonial et la recherche de nouveaux modes d'insertion dans une économie nationale éclatée.

Dispositifs législatifs :

Le système judiciaire, l'armée, la bureaucratie s'étaient désintégrés sous l'effet des stratégies individuelles et sectaires. L'État était incapable de mettre en place une politique cohérente d'autant plus qu'il y avait une imbrication de stratégies entre les opérateurs du magendo et les agents de l'État. Parfois, c'était les mêmes individus. Les dispositifs législatifs mis en place pour combattre le magendo étaient donc dissociés du fonctionnement réel de l'économie. Les régîmes différents ont fait rivaliser les dispositifs les uns avec les autres. Idi Amin a institué le Economic Crimes Tribunal, un tribunal mobile et régional qui jugeait les gens arrêtés pour contrebande, corruption, contravention aux lois concernant des devises étrangères, la vente de biens plus cher que les prix officiels, etc. Les coupables étaient condamnés à mort. Ce décret a été révoqué en 1980 et remplacé par le Penal Code Amendement Statute n03 qui a notamment levé la peine de mort pour les opérateurs de magendo. Le gouvernement du NRM sous Yoweri Museveni a étendu la portée de la loi concernant la contrebande et réajusté les peines encourues par les crimes divers (Penal Code Amendment Statute of 1986); en plus des employés des entreprises para-étatiques, les fonctionnaires pouvaient désormais être traduits en justice pour des actions portant préjudice financier à l'État. Les marchandises saisies aux frontières seraient partagées aussi entre les administrations locales et l'État. Les élus locaux (resistance councillors) auraient donc un intérêt dans l'arrestation des trafiquants. Et pourtant, la nouvelle loi était trop vague sur ce qui pouvait constituer un acte de contrebande. Par exemple, il était à la discrétion de l'agent de déterminer Si la quantité des biens et leur distance de la frontière constituait une tentative de faire de la contrebande. Les marchandises ainsi saisies étaient détournées par les soldats et les élus locaux. Ces lois ont été invariablement détournées par les soldats d'Amin et d'Obote, les milices de l'UPC, les milices mayumba kumi de I' UNLF, les resistance councillors, etc.

La privatisation du secteur public :

Le magendo est aussi au coeur de l'économie officielle dans le fonctionnement même des entreprises et de la fonction publique ainsi que dans la distribution commerciale. Les entreprises publiques en Ouganda ont été privatisées par les chefs d'entreprises et les travailleurs. Directeurs et cadres ont transformé leurs entreprises ou leurs fonctions en fiefs personnels. Les biens publics sont confondus avec les biens privés. La corruption est très répandue. Les cadres bien placés demandent des tributs pour les services qu'ils rendent et leurs subordonnés attendent dans les coulisses pour vendre ces services de la part de leur chef. Pour les cadres, c'est une source importante de revenu et pour les employés, c'est un moyen de survie. Les biens et services normalement gratuits sont commercialisés. Selon certains, cette utilisation des biens publics à des fins privées par des chefs d'entreprises, employés et fonctionnaires constituent un mécanisme de répartition des ressources (magendo sharing mechanisms).

Au début de la crise, les ouvriers tout simplement détournaient leur production pour la revendre sur le marché noir. La vente directe de la production des entreprises par les employés a été officialisée par les politiques de rémunération mises en place par des entreprises dans les années 80. Dans ces nouvelles politiques, une partie du salaire était payée en nature. Ainsi, les ouvriers de Uganda Breweries, Nyanza Textiles, East-African Distilleries recevaient des quantités précises de bière, tissus, soda, qu'ils revendaient sur le marché noir ou consommaient eux-mêmes. La production était intégrée à la distribution dans ces réseaux parallèles. Chaque régime nommait ses agents et comités de distribution des biens. Les agents de l'État avaient accès àdes prix officiels aux biens qu'ils revendaient au magendo. Dans les interstices de ces entreprises se sont développées de petites activités commerciales appartenant aux directeurs et employés et qui constituent aujourd'hui le secteur informel.

Le secteur informel :

Le secteur informel est devenu le pivot des activités productives et commerciales. Le magendo et ce secteur forment une unité. 26 % de la superficie de Kampala est occupée par des activités agricoles et des activités du secteur informel. Les mafutamingi ont inve~ti leurs profits du magendo dans les petites entreprises. L'entrée de ce secteur correspond à une stratégie de survie mais elle donne des possibilités lucratives aux grands entrepreneurs ou commerçants qui emploient une armée de vendeurs de rue et de colporteurs. Ces derniers vendent les produits manufacturés et les produits des fermes urbaines (l'agriculture urbaine fournit plus de 30 % des besoins alimentaires de Kampala). La production dans ce secteur combine des formes de production traditionnelle issues de formes d'organisation de production précoloniales, et des formes plus modernes. Le secteur informel s'est développé aussi dans les interstices des entreprises publiques modernes qui s'étaient désintégrées après l'expulsion des Indiens et qui avaient été utilisées à des fins privées par des directeurs d'entreprises. Ce secteur bénéficie aussi des mécanismes de répartition du magendo, des mécanismes complexes de prestations réciproques. Le secteur informel emploie plus de la moitié des travailleurs non agricoles dans le pays.
L'échec des politiques de redistribution des ressources a renforcé les stratégies individuelles de survie et polarisé le pays sur des bases sectaires. Les solidarités ethniques des trafiquants~aux frontières se sont mêlées aux réseaux plus ramifiés des agents de l'Etat. Les changements survenus dans la division des tâches entre Indiens et Afncains et entre le nord et le sud du pays, d'une part, et la création des activités parallèles au sein même des entreprises de l'Etat ont contribué à l'expansion du magendo. La diminution des ressources dont disposait l'État a eu pour conséquence le relâchement graduel de son contrôle de la distribution (biens de consommation, produits vivriers) et donc des prix de ces biens. L'État s'est trouvé incapable aussi de payer ses employés et de fournir des services publics. Là où l'État se retirait, les mafutamingi ont pris sa place, consolidant ainsi leur contrôle des secteurs du transport et de la distribution des services et de l'emploi (notamment dans le secteur informel pour ce dernier)

Les politiques libérales et les marches parallèles :

Les politiques libérales appliquées aujourd'hui en Ouganda n'ont pas pris en compte des relations politiques décrites ci-dessus qui influencent le marché. Un programme d'ajustement structurel préconisé par le FMI est en application d'une façon systématique depuis 1981 comporte des réformes budgétaires et monétaires pour restreindre les dépenses de l'État (diminution des effectifs dans les entreprises et la fonction publique, suppression des subventions à la consommation et des services) ; des réformes fiscales pour améliorer l'administration et la collecte des impôts afin d'accroître les recettes de l'État ; la libéralisation des échanges destinée à promouvoir la diversification des exportations (mise en relative disponibilité des devises étrangères aux commerçants et rétablissement de la valeur du shilling par sa dévaluation). Les politiques libérales ont fait du magendo le marché officiel en décriminalisant la majeure partie de ses activités (levée des restrictions des échanges de produits vivriers entre différentes régions du pays, libéralisation des changes, déréglementation des prix, libéralisation de l'achat et de l'exportation du café et du coton, etc.) Les politiques libérales ont poussé l'Etat encore plus loin sur le chemin de l'abandon de ses rôles traditionnels qui le légitimaient: l'État source d'emploi, de revenus et de services. Le détournement de ces politiques par les agents de l'État constitue donc une résistance à la disparition potentielle de leurs sources d'accumulation. Mais c'est aussi une réaction à la désintégration des coalitions au pouvoir du fait de la diminution des ressources contrôlées et à la perte de légitimité. Deux questions concernant le fonctionnement du marché peuvent donc se poser. L'Etat ougandais est-il capable de gérer les conséquences politiques d'une déréglementation de fait du marché intérieur et extérieur? Quel est le projet de développement des mafutamingi qui contrôlent désormais ce marché ? Nous examinons deux aspects des politiques libérales pour montrer qu'elles ne peuvent aboutir qu'en modifiant simultanément l'organisation même du champ politique.

Le marché financier :

Le marché parallèle financier (kibanda) s'est développé dans les années 70 à cause de la pénurie des devises. A la fin de cette période, le taux de change d'un dollar US sur le marché était dix fois le prix officiel. Le marché parallèle a servi de canal à la fuite des capitaux. Les recettes des exportations illégales (le café principalement) constituaient la source la~plus importante de devises sur le marché noir. Dans les années 80, l'Etat lui-même fournissait ce marché par le détournement des politiques monétaires mises en place. La libéralisation des changes a été appliquée en trois phases. Dans la première phase, un taux de change flottant a été mis en place. Ce système a été modifié par la suite avec la mise en place d'un double système de change. Sur le premier guichet, le dollar a été coté à un taux fixe et servait à l'importation des biens de première nécessité. Sur le deuxième guichet, le taux variait selon des enchères et servait à l'importation du reste des produits. Par la suite, les commerçants ont été autorisés à importer des biens sans avoir à justifier leur sources de devises (en 1988, les biens ainsi importés se chiffraient à96 millions de dollars US). Finalement, en 1990, les opérateurs privés ont été autorisés à ouvrir des bureaux de change où les devises étrangères se négociaient à un cours libre. La libéralisation totale des changes était destinée à promouvoir les exportations et à mettre en relative disponibilité des devises étrangères. Ceci permettrait aux commerçants d'avoir accès à ces devises sans avoir recours au magendo. Le resserrement de l'écart entre le taux au marché noir et le taux officiel éliminerait aussi le magendo. Selon les agences internationales, ces marchés parallèles financiers seraient une source de devises plutôt qu'un moyen de fuite des capitaux. Mais le mode de fonctionnement des bureaux de change laisse à penser qu'ils sont devenus le moyen privilégié de la fuite des capitaux.

Le marché parallèle financier était un mécanisme localisé de fuite des capitaux contrôlé par les Indiens dans les années 60. Dans les années 80, il s'est étendu sur l'ensemble du territoire. Des marchés parallèles des devises se sont établis à Kampala, Arua, Busia, Malaba et Kabale. Les marchés financiers sont aujourd'hui un lieu de passage et de brassage obligé pour tout type d'entrepreneurs; fonctionnaires, propriétaires de maisons, marchands de Dubai, etc. Les citoyens ordinaires aussi doivent passer par ce marché pour garder leur revenus en devises comme sécurité contre l'inflation ou pour changer des devises envoyés par un parent à l'étranger.
Le programme d'ajustement structurel est donc devenu une mine d'or pour les investissements spéculatifs. Le double-système de change par exemple a servi de sources de patronage pour l'Etat. La Banque centrale mettait sur le marché 3 millions de dollars par semaine que les commerçants pouvaient acheter pour importer ce que bon leur semblait. Ces enchères ont provoqué la spéculation financière. Les commerçants, qui avaient accès aux devises aux taux favorables de la Banque centrale, récoltaient des bénéfices importantes. Soit ils les revendaient au marché parallèle, soit ils importaient des biens qu'il vendaient aux prix courants sur le marché. L'Open General Licence est un dispositif donnant un accès ininterrompu aux devises pour l'importation des biens considérés par l'Etat comme prioritaire, mais donc aussi un mécanisme d'accès aux devises à taux préférentiel. Les entrepreneurs bénéficiant de cette licence n'ont besoin ni de passer par la commission d'allocation des devises dans la Banque centrale, ni de renouveler leur licence à chaque importation. L'inflation et la dévaluation favorisent la spéculation financière. La « dol larisation » de l'économie exclut les petits opérateurs du magendo qui n'ont pas les moyens de jouer sur les taux de change. C'est un mécanisme de marché qui favorise les mafi~tamingi. Mamdani a raison de souligner qu'en donnant aux spéculateurs financiers et aux mafutamingi le choix de déterminer les priorités de l'Etat au nom de l'économie de marché, l'État ougandais risque de perdre tout contrôle sur le processus même et la direction du développement.

Le salariat :

On peut se demander aussi quelles chances ont les politiques de restriction des dépenses de l'Etat à court terme à cause des résistances qu'elles provoquent parmi les couches que ces politiques défavorisent, y compris dans les cercles dirigeants. Le gouvernement d'Obote, sous la pression des partisans de l'UPC après les élections frauduleuses de 1980, a quintuplé les salaires des fonctionnaires, remettant ainsi en question les politiques budgétaires qu'il avait commencé à appliquer. Les promotions et la revalorisation des grades dans la fonction publique ont été utilisées comme forme de patronage. En plus, alors que le gouvernement d'Obote licenciait des ouvriers dans les entreprises para-étatiques comme Uganda Airlines, Uganda Railways et Uganda Posts and Telecommunications sur injonction du FMI, il doublait le recrutement dans la fonction publique en réponse aux pressions clientélistes. Entre 1982 et 1985, 20000 fonctionnaires ont été recrutés (le double des années précédentes). Dans le budget de 1985-1986, la présidence a alloué 24 fois plus d'argent que requis pour le paiement des salaires. Des fonctionnaires bien placés détournaient l'argent. Les salaires étaient déboursés pour des employés fictifs. Le recensement des fonctionnaires en 1987 a montré que 30000 fonctionnaires figurant sur les listes de paie n'existent pas en réalité).
L'effondrement de l'économie et les politiques d'ajustement structurel ont surtout frappé les salariés. Certaines études montrent même que l'écart de revenus entre travailleurs urbains et paysans s'est resserré en Ouganda. Mais ce resserrement de revenus et de modes de vie s'observe aussi au sein de la fonction publique entre la main-d'oeuvre qualifiée ainsi qu'entre les fonctionnaires moyens et les travailleurs du secteur informel. Le rapport cadre/garçon de bureau a chuté de 34,2 en 1975 à 3,9 en 1988. L'égalisation des rémunérations est due à la non-fixation des salaires en fonction des résultats escomptés ou en fonction du cou t réel de la vie. Elle conduit les travailleurs à chercher du travail supplémentaire sur les marchés non officiels. Ce resserrement de salaires ne veut pas dire qu'il y a eu un mouvement vers une société plus égalitaire puisque l'influence, l'autorité et les connexions qu'offre un poste dans la fonction publique sont très inégales. Cette influence est importante aussi pour les activités parallèles qui complètent le salaire officiel. Plus le grade est important, plus l'individu a la possibilité de participer à des activités commerciales rentables. Enseignants, administrateurs, médecins utilisent des réseaux d'influence dans leurs cliniques, boutiques, restaurants, salons de coiffure, taxis, etc. Ils détournent plus de la moitié du temps du travail officiel et l'utilisent àdes fins privées. Donc, même Si le salaire minimal est insignifiant, détenir un poste dans la fonction publique donne accès aux activités lucratives. C'est un moyen d'accéder aux biens et à l'argent qui y circulent. Les hauts fonctionnaires bénéficient aussi de plusieurs indemnités quelquefois frauduleusement exagérées, des tributs perçus sur des services rendus, etc. D'autres réseaux de privilèges se sont constitués. Les politiques d'ajustement structurel n'ont pas atteint leur but de restreindre les dépenses de l'État. Paradoxalement, pour ce faire, la hausse des salaires des fonctionnaires et ouvriers est absolument nécessaire.
L'incapacité des agents de l'État à appliquer ces politiques a contribué à la répression des employés. Cette répression était utilisée par le passé chaque fois que les dirigeants se sentaient menacés par les revendications des employés. Le champ d'action des ouvriers et fonctionnaires se voit donc limité par le rétrécissement du marché de l'emploi, le risque du chômage (entre 1990 et 1991, 94 600 fonctionnaires ont été licenciés) et par la répression politique. En 1968, la centrale syndicale s'est scindée en deux, l'UTUC et la FUTU sous la pression politique de l'UPC. La NOTU qui l'a remplacée en 1973 a été incapable de gérer les modifications fondamentales dans la relation travail/capital provoquées par la crise économique. De plus, la dictature d'Amin a réprimé toute activité syndicale. Le deuxième régime de l'UPC a divisé les syndicats en installant des «conseils de travail »affiliés à l'UPC dans les usines et entreprises. Ceci a effectivement polarisé lès travailleurs en camps politiques et a désorganisé leur protestation contre les politiques libérales au début des années 80. La transformation des fonctionnaires en entrepreneurs, commerçants et agriculteurs, la diversification des stratégies de survie en dehors du salariat et la participation des travailleurs et des ouvriers aux réseaux politico-économiques du magendo a considérablement diminué leur capacité d'action collective.

Conclusion :

Ces quelques exemples montrent que le marché n'obéit pas à une seule logique 34. Le magendo a profité de la décomposition de l'Etat et de son incapacité à s'adapter aux conditions de crise. Il existe aujourd'hui une totale symbiose entre les stratégies d'accumulation des agents de l'Etat et les opérateurs du magendo. Les activités formelles et informelles se confondent ainsi que les espaces commerciaux et domestiques et les entreprises privées et publiques. Il existe des multitudes de marchés qui suivent des logiques contradictoires, Ces marchés sont protégés par une combinaison de la force, des moyens juridiques et des réseaux sociaux. La crise économique et les politiques d'ajustement structurel ont profondément modifié les stratégies de survie pour des individus et des unités familiales. Les moyens de survie bien établis ont disparu alors que d'autres moyens se sont créés. La structure de l'élite, la taille et la composition du salariat, la composition et les modes de rémunération des travailleurs informels se sont modifiés. Des différenciations rurales ont propulsé en position  d'influence des individus qui se trouvaient en dehors des réseaux clientélistes de l'Etat.

Source :
L'Ouganda Contemporain, Khartala, Prunier Gérard et Calas Bernard


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