Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse politique de l'Ouganda
ANALYSE POLITIQUE DE L'OUGANDA

État d'Afrique de l'Est situé au nord du lac Victoria (1 133 m d'altitude), d'où sort le Nil, et enclavé entre le Soudan, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda et le Zaïre. L'Ouganda fut considéré au début du siècle, notamment par Winston Churchill, comme une perle des colonies britanniques. Comment ce pays, prospère lors de son accession à l'indépendance (en 1962), disposant de ressources naturelles et humaines appréciables, modèle de réussite de la petite agriculture commerciale, ignorant les tensions provoquées au  Kenya par la grande colonisation agricole européenne, a-t-il peu à peu sombré, à partir de 1967, dans le chaos et dans les guerres tribales, dont il ne se relève qu'avec difficulté ? Ses caractères géopolitiques internes et externes l'expliquent pour l'essentiel.

Il s'agit d'un pays carrefour entre un axe nord-sud (vallée du Nil, grands lacs) et un axe est-ouest (cuvette congolaise et côte de l'océan Indien). Aussi son peuplement est-il composite, à l'égal de celui du Kenya voisin, mais de façon plus schématique et plus fondamentale : on peut opposer grossièrement, séparés par le Nil Victoria et par les marécages du lac Kyoga, au nord des populations dénommées nilotiques, sociétés dites  acéphales  car les pouvoirs de leurs chefs y sont fort limités, et au sud des Bantous, pour la plupart organisés en royaumes.

Une sorte d'active ingénierie sociale du colonisateur a radicalisé les distinctions ethniques. Au nord, les Langi et les Acholi ¨ ont la même langue, la même civilisation, mais on les distingua et les opposa. Au sud, pour rationaliser l'organisation territoriale, les Britanniques regroupèrent de petits royaumes, au Toro notamment, et ils stabilisèrent arbitrairement les limites de plusieurs royaumes rivaux dont le Bunyoro et le Buganda étaient les plus importants. Mais ces manipulations s'opérèrent à l'intérieur de deux grands ensembles ethniques dont les différences, voire les limites, sur des zones tampons à peine peuplées, étaient réelles.

De l'administration britannique à l'indépendance :

Or, entre Nord et Sud les Britanniques avaient fait leur choix. L'Ouganda est une croisée d'axes majeurs sur le continent africain : s'il fut conquis par les Anglais, progressant par l'est à partir du Kenya, c'était pour empêcher qu'il ne relevât de la mouvance de l'Égypte, dont les agents et les troupes, notamment des Nubi islamisés du Soudan méridional, avaient progressé par l'axe du Nil.

Pour les Anglais, la protection des chrétiens du Buganda contre les menaces de l'islam et contre les méfaits de la traite des esclaves couvrait une géopolitique plus large. Le protectorat d'Ouganda, institué en 1894, fixait des limites au sous-impérialisme égyptien ; il visait à constituer un  pôle de progrès  chrétien, contrôlant les sources du Nil, pesant sur un pays musulman qui, bien que contrôlé par les Britanniques depuis 1882, pouvait avoir des réactions incertaines.

Le modèle choisi pour l'Ouganda fut donc le royaume du Buganda, où des élites précocement christianisées faisaient montre d'une grande ouverture au progrès (¨ganda ou baganda (peuple)) ; l'organisation sociale et territoriale du royaume devait être la référence pour l'ensemble du pays. Les Britanniques renoncèrent vite à utiliser des Baganda, bientôt jugés par trop arrogants et corrompus, comme agents de l'administration du territoire, mais le Buganda n'en resta pas moins la référence, par la réussite de son agriculture commerciale fondée sur le coton puis sur le café comme par les progrès de la scolarisation.

Le royaume était sous régime d'administration indirecte : le souverain (le kabaka) disposait d'un vrai gouvernement, tandis qu'ailleurs, même dans les royaumes, le contrôle britannique était beaucoup plus serré. L'allié ganda, difficile, tenté par le séparatisme (le kabaka fut exilé de 1953 à 1956), n'en semblait pas moins incontournable.

La marche pour l'indépendance fut l'occasion pour les Britanniques d'exercer leur art du bricolage géopolitique. Selon la Constitution fédérale de 1962, le Buganda conservait ses structures étatiques et son armée dans un Ouganda qui regroupait quatre anciens royaumes mais dont le kabaka devenait président à vie et héréditaire. Cela contenait les germes de tous les problèmes à venir : la capitale fédérale de l'Ouganda, Kampala, se trouvait dans un pays semi-étranger, le Buganda, et les Baganda étaient, en Ouganda, comme des exilés de l'intérieur.

Le statut particulier du Buganda et la polarisation de ses élites anglicanes et protestantes sur leurs problèmes internes, dans le parti Kabaka Yekka (KY), mettaient hors jeu ceux qui auraient pu former les cadres du mouvement nationaliste et de l'armée (en conséquence surtout nordiste) ; ils donnaient à la vie politique un caractère ethnique et religieux. A l'Uganda People's Congress (UPC) du futur président Milton Obote, protestant et nilotique, s'opposait le Democratic Party, groupant surtout des catholiques, y compris des Baganda : cet avatar des guerres de religion du XIXe siècle devait conduire le KY à une alliance contre nature avec l'UPC, assurant la victoire d'Obote, pourtant l'ennemi le plus décidé du Buganda... Dès 1966 le conflit éclatait : le kabaka fuyait à Londres, la Constitution fédérale était abolie.

Dès lors, le pouvoir et les conflits pour son contrôle se confinaient aux groupes du Nord, aboutissant au coup d'État de 1971, où le chef de l'armée, Idi Amin Dada, un musulman du West Nile, descendant de Nubi, chassait Obote, à l'imprudent plaisir des Baganda, et purgeait l'armée de ses éléments nilotiques. Le conflit entre les deux hommes n'avait pas porté seulement sur le contrôle des richesses du Sud ; il comprenait aussi des éléments de géopolitique externe, entre un Obote allié de Khartoum contre les rebelles du Sud et un Amin qui avait alors des sympathies pour les Israéliens qui avaient complété sa formation militaire.

Le règne de la terreur :

Avec Idi Amin Dada, reître inculte mais habile démagogue, le contrôle du pouvoir n'eut d'autre objectif que la mainmise sur les richesses du pays. En 1972, l'expulsion des Indiens, qui contrôlaient l'économie, écartait de fidèles alliés d'Obote sous prétexte de revanche africaine sur des capitalistes étrangers, mais permettait surtout de distribuer leur patrimoine aux plus périphériques, jusqu'alors les plus négligés, des Nordistes. Non contents de s'enrichir de ces dépouilles commerciales, les hommes d'Amin étendirent leurs intérêts à la terre, accentuant la violence dans les provinces du Sud. Leurs méfaits, débordant sur le nord-ouest de la  Tanzanie, provoquèrent l'intervention tanzanienne et, en 1979, la chute d'Idi Amin, que ne sauva pas l'appui que lui octroyait la Libye au nom de la solidarité musulmane.

Le retour d'Obote, après des élections truquées, valut à l'Ouganda une façade politique plus présentable et le soutien aveugle des institutions financières internationales. Or sa seconde présidence dépassa en horreur le régime d'Amin. La terreur pour Amin était sélective ; sous Obote, qui reconstitua son armée langi et acholi, elle fut massive et tribaliste, visant surtout le West Nile d'Idi Amin et, bien sûr, les Baganda. La spirale de la violence ne devait pas s'interrompre quand les  Okello, militaires acholi, chassèrent du pouvoir en 1985 le Langi Obote.

Reconstruire le pays :

Le dos au mur, menacés d'extermination, les Sudistes réagirent : Yoweri Museveni, un Banyankole formé en Tanzanie et au Mozambique, créa la National Resistance Army (NRA), dans le triangle du Luwero, proche de Kampala, avant de profiter du coup d'État de 1985 pour se donner de l'espace en s'installant en Ankole, où il était fort de soutiens locaux et appuyé par les immigrés rwandais, principalement tutsi. En janvier 1986, ayant pris Kampala, le front du National Resistance Movement (NRM) put s'atteler à la reconstruction du pays.

Tâche écrasante. L'atout majeur de Museveni, outre son prestige personnel, était, plus que l'appui international, le désir généralisé des citoyens d'échapper à la mort, et à la mort de l'État. L'économie du pays avait été ruinée par quinze ans d'anarchie, mais elle l'avait été inégalement. D'un côté, les caféières du Buganda, mal entretenues certes, ont subsisté, à la différence de l'économie cotonnière du Centre, et le Sud-Est et le Sud-Ouest ont bénéficié du trafic avec le Kenya et avec le Zaïre. De l'autre, le Centre et le Nord n'ont rien tiré du pillage du Sud par leurs leaders, et l'insécurité y est entretenue tant par les réticences à l'égard du Sud que par la contagion des régions voisines : confins éthiopiens, sud du Soudan, Zaïre.

L'Ouganda doit reconstruire une économie mais aussi une géopolitique interne sur d'autres bases que l'ethnicité : l'élaboration politique par le bas, en partant des comités de défense de la République au niveau villageois, s'est donné cet objectif, mais le NRM fera-t-il, malgré son succès aux récentes élections législatives, longtemps le poids face aux notables des anciens partis ? Aux dictatures en système multipartisme, Museveni veut substituer une démocratie sous parti unique : pari peu courant et difficile. Il faut de surcroît tenir compte de la position géopolitique. Au nord, avec la guerre qui persiste dans le sud du Soudan, l'environnement est inquiétant ; au sud, il est incertain. Le retour à la normale en Ouganda nuit aux  parrains  kenyans du marché noir ; au sud-ouest, le pays est impliqué dans le conflit rwandais où un rôle majeur est joué par les exilés qui fournirent des troupes mais aussi des cadres à la NRA de Museveni mais qui ne trouvent pas leur place dans un Ouganda où les Baganda pensent tenir leur revanche (¨Rwanda ou Ruanda). La position de charnière a peut-être, en définitive, plus d'inconvénients que d'avantages.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier