
LES POLITIQUES SUIVIES PAR LES ETATS AFRICAINS A L'AUBE DES INDEPENDANCES
Au lendemain de leur naissance, les Etats indépendants mirent en place des constitutions démocratiques inspirées le plus souvent par celles de leurs anciennes métropoles. Toutefois, très rapidement, les gouvernants, soucieux de conserver le pouvoir, s'attaquèrent au multipartisme. Celui-ci, considéré comme un héritage de la colonisation, leur semblait susceptible d'engendrer une instabilité politique et par la même d'entraver la réalisation de l'unité nationale. Dirigeants et "théoriciens" s'abritaient volontiers derrière l'argument que les masses" populaires n'étaient pas encore prêtes pour la démocratie, postulat qui ouvrait la voie aux régimes autoritaires. Ils procédèrent le plus souvent en renforçant l'exécutif et en instaurant le Parti unique. Arguant qu'il tallait sacrifier les intérêts particuliers à l'intérêt supérieur, ils condamnèrent également tout ce qu'ils qualifiaient péjorativement de revendications ethniques, tribales ou régionalistes, tout en les utilisant par ailleurs a leur propre avantage. En face de cette mainmise sur l'Etat, les oppositions, privées de moyens légaux pour s'exprimer, n'eurent d'autre ressource que d'utiliser la violence pour accéder au pouvoir et s'y maintenir.
L'évolution vers des régimes
autoritaires s'effectua par des voies différentes selon les pays.
Dans certains cas, on procéda à des révisions constitutionnelles.
C'est ainsi que, a partir de 1963, le régime présidentiel
se généralisa, touchant les pays qui avaient adopté
jusqu'alors le parlementarisme, comme le Cameroun ou Madagascar. Le président
du Sénégal Léopold Sédar Senghor justifiait
cette option comme étant conforme a la culture de l'Afrique:
« le Régime présidentiel
exprime l'esprit de la philosophie négro-africaine, qui est axée
non pas sur l'individu mais sur la personne. Le président personnifie
la Nation, comme le Monarque du temps jadis "son" Peuple » (discours
a l'Université de Strasbourg, 21 novembre 1964).
A l'inverse, ce fut en suspendant
la constitution, qui avait fait du Swaziland une monarchie parlementaire
depuis son indépendance en 1968, que le roi Sobhu II s'octroya les
pleins pouvoirs en 1973 et les conserva jusqu'à sa mort en 1982.
Dans le même temps, les changements
politiques violents se multipliaient. L'assassinat de Sylvanus Olympio,
au Jogo, en janvier 1963, avait, en effet, marqué le point de départ
d'une série de coups d'Etat militaires qui allaient se poursuivre
jusqu'a nos jours: une trentaine de pays ont été ainsi touchés,
et certains a plusieurs reprises comme le Dahomey (Bénin), la Haute-Volta
(Burkina-Faso), le Nigeria, le Ghana, le Burundi ou encore l'Ouganda. Contrairement
a une idée longtemps répandue selon laquelle la colonisation
française aurait créé dans ses possessions des conditions
plus favorables a l'instabilité que les Britanniques dans les leurs,
aucune prédisposition a de telles crises ne peut être imputée
a l'héritage politique: les prises de pouvoir brutales ont eu lieu
aussi bien dans des Etats ancienne ment colonisés, et par des métropoles
différentes, que dans ceux qui n'avaient pas connu la domination
européenne. A l'inverse, plus de 40% des pays africains, parmi lesquels
des francophones comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire,
n'ont jamais subi de coups de force réussis, même s'il y eut
des tentatives.
En fait, les coups d'Etat ont été
réalisés avec succès là où les oppositions
ont pu se cristalliser autour d'un personnage, d'un groupe d'intérêts
et/ou d'une institution susceptibles de prendre le pouvoir, sans négliger
le soutien éventuel de pays étrangers, en particulier des
anciennes métropoles. Or, l'armée remplissait les conditions
pour assumer un rôle moteur en la matière. Jouissant d'une
position privilégiée dans 'Etat, elle se présentait,
en effet, comme une force véritablement nationale, se plaçant
au-dessus des particularismes et des idéologies partisanes et, de
ce fait, pouvant jouer un rôle d'arbitrage.
Les putschs aboutirent donc a des
régimes militaires dont le nombre s'accrut au fil du temps: on en
comptait vingt-trois a la fin des années quatre-vingt. Dans quelques
pays, comme le Dahomey (Bénin ou la Haute-Volta (Burkina-Faso),
les coups d'Etat militaires se succédèrent, prouvant que
l'armée était loin de former le bloc homogène qu'elle
prétendait être. En règle générale, les
nouveaux maîtres légitimèrent leur installation au
pouvoir en promulguant des constitutions d'essence autocratique et en procédant
parfois à des changements d'institutions. Dans ce contexte, les
dépenses militaires se développèrent à un rythme
soutenu, leur taux moyen de croissance atteignant au minimum le double
de celui du PNB.
Qu'ils aient été militaires
ou civils, les gouvernements autoritaires affirmèrent leur intention
de réaliser un projet global de société en se réclamant
chacun d'une philosophie: libérale, comme en Côte d'Ivoire
dès l'indépendance, socialiste "a l'africaine", comme au
Sénégal ou en Tanzanie (1967), révolutionnaire, comme
en Egypte ou en Algérie, "marxiste léniniste", comme au Congo
(1970), au Bénin (1974) ou en Angola (1977), originale, à
l'instar du "consciencisme" défini par Nkrumah au Ghana (1964),
du "Mobutisme » institutionnalisé par Mobutu au Zaïre
(1974) ou de "l'authenticité" instaurée par Eyadéma
au Togo au début des années soixante-dix. Le chef de l'Etat
y avait une place déterminante pour guider son pays vers la réalisation
des objectifs qu'il avait lui-même définis. Ses pouvoirs,
pratiquement sans limites par manque d'organes de contrôle, s'étendaient
sur la population par l'intermédiaire du Parti unique.
L'instauration du régime
du Parti unique fut présentée comme une nécessité
pour construire plus aisément l'Etat-nation et sortir du sous développement.
Des théories furent donc élaborées pour la justifier.
Pour L. S. Senghor, par exemple, elle répondait a la recherche du
consensus chère aux cultures africaines:
« Quant au Parti unique, j'en
parle d'autant plus librement que nous ne l'avons pas institué au
Sénégal. Je ferai observer, tout d'abord, qu'il procède
souvent du dialogue ou du colloque: de la libre discussion entre partis
nationaux. Il est conspiration dans la tradition de l’unanimité
négroafricaine. Qu'il y eût parfois contrainte, je ne le nie
pas. Mais presque à chaque fois, le Régime en est tombé
- dans la mesure précisément où il y avait contrainte»
(21 novembre 1964).
En fait, dans plusieurs pays, la
lutte pour l'indépendance s'était organisée autour
d'un seul parti qui avait conservé une place prééminente
une fois la victoire acquise, à l'instar du FLN en Algérie.
Dans d'autres cas, un parti nationaliste majoritaire avait réussi
à l'emporter sur les autres, comme au Sénégal, en
Tanzanie, au Kenya ou au Nyasaland (Malawi). Le régime du Parti
unique existait donc en pratique dans plusieurs pays au moment de leur
accession à la souveraineté. Toutefois, son institutionnalisation
s'effectua à mesure que se durcissait le pouvoir civil en place:
les exemples abondent, qu'il s'agisse du True whig Party au Libéria,
dès 1960, du MaIawi Congress Party (MCW) en 1966, de la décision
prise par Kenneth Kaunda d'officialiser le Parti unique en Zambie, en 1972,
etc. Ailleurs, les gouvernements militaires généralisèrent
cette forme d'organisation pour asseoir leur autorité. Aussi, dans
les années soixante-dix, le multipartisme n'existait-il plus légalement
que dans quelques Etats, comme l'Egypte, la Tunisie, le Maroc, le Sénégal,
la Gambie ou le Botswana, où se maintenaient des institutions parlementaires
et représentatives mais dotées de compétences souvent
restreintes.
Le monopartisme, présenté
comme le seul moyen d'opérer un consensus national, devait répondre
à des caractéristiques spécifiques et en particulier
être ouvert à tous. Pour reprendre la formulation de L. S.
Senghor : « En Afrique noire, le Parti unique est un parti de masse,
où tout adulte, voire tout adolescent des deux sexes, a vocation
d'entrer. On y entre en initiation comme, jadis, dans le Bois sacré.»
Cette vocation de "parti de masse"
se traduisait par l'adoption quasi générale d'une structure
pyramidale. A la base, dans les villages et les quartiers urbains, la population
était incitée de façon plus ou moins contraignante
à prendre la carte du parti; les échelons intermédiaires,
qui servaient de courroies de transmission, correspondaient souvent aux
circonscriptions administratives; au sommet, la responsabilité suprême
était dévolue au chef de l'Etat; en outre, la plupart des
membres du gouvernement appartenaient aux instances dirigeantes du parti.
Il s'agissait ainsi de contrôler plus aisément la population
soit directement, soit par l'intermédiaire de groupements destinés
aux différentes catégories sociales: jeunesse unique, association
unique de femmes, syndicat unique...
Dès leur installation au
gouvernement, nombre de dirigeants développèrent des formes
de clientélisme afin de s'assurer un soutien populaire dont ils
trouvèrent généralement la base dans leur région
et/ou dans leur ethnie. Disposant des caisses de l'Etat, la plupart d'entre
eux assirent leur suprématie sur l'octroi d'avantages financiers
et honorifiques à leurs fidèles, tout en accroissant leur
propre richesse. Cet usage fut érigé à l'état
de système par les régimes autocratiques qui pratiquèrent
largement la "politique du ventre", pour reprendre le sous titre de l'ouvrage
de Jean-François Bayart (1989). Diriger, c'était accéder
aux fonctions génératrices de profits pour son compte ou
celui des siens, aux pots-de-vin substantiels provenant d'entreprises étrangères
ou de notables locaux, avec la certitude que plus le poste était
élevé, plus il rapporterait à son détenteur.
La corruption, restreinte au début des années soixante, s'étendit
ainsi à tous les échelons de la société. Nombre
de coups d'Etats furent d'ailleurs effectués sous prétexte
de lutter contre ces méthodes et de moraliser la vie politique,
mais les nouveaux dirigeants reproduisirent bientôt les excès
contre lesquels ils avaient lutté pour justifier leur prise de pouvoir.
Moins d'une décennie après
leur naissance. la plupart des pays africains vivaient donc sous le règne
de l'arbitraire, l'Etat de droit ayant disparu de fait, même s'il
était maintenu en apparence. Les libertés fondamentales avaient
été supprimées. Ainsi, seuls existaient des groupements
autorisés et/ou dépendants du Parti unique. Les institutions
religieuses, même lorsqu'elles n'étayaient pas le pouvoir,
échappaient rarement à son emprise. Les médias, surveillés,
ne pouvaient diffuser que les thèses officielles, tandis que la
censure s'exerçait à l'intérieur et aux frontières,
empêchant l'entrée de toute publication suspecte aux yeux
des autorités en place. Nombre d'intellectuels, en particulier des
enseignants, jugés subversifs, furent privés de leur emploi
et/ou exilés dans des postes où ils ne pouvaient donner la
mesure de leurs compétences. Un certain nombre, à l'instar
d'autres opposants, furent poursuivis et emprisonnés dans des conditions
souvent inhumaines, dont les rapports d'Amnesty International portaient
témoignage.
La cruauté de la répression
atteignit son paroxysme dans quelques pays, comme la Guinée où
Sékou Touré, arrivé au pouvoir lors de l'indépendance
en 1958, instaura une dictature jusqu'à sa mort en 1984. De même,
en Centrafrique, Jean Bedel Bokassa, parvenu au gouvernement en 1966, a
la suite d'un coup d'Etat, se nomma président à vie en 1972,
maréchal en 1974, puis il fut couronné empereur en présence
du ministre français de la Coopération et d'autres personnalités
internationales, le 4 décembre 1977. Il érigea la peur en
système de gouvernement jusqu'à sa chute opérée
à l'aide de parachutistes français, les 20 et 21 septembre
1979. Enfin, le coup d'Etat perpétré par Idi Amin Dada contre
Milton Obote, en 1971, ouvrit une ère de terreur pour l'Ouganda
jusqu'à ce qu'il soit renversé en avril 1979, après
avoir fait environ deux cent mille morts dont une partie des cadres du
pays.
Certes, il s'agissait là
de situations exceptionnelles. Toutefois, l'opposition était partout
muselée et fortement réprimée. Une partie de ceux
qui le pouvaient se sauvèrent, s'exilant volontairement pour organiser
la résistance à l'étranger. Les pays perdirent ainsi
de nombreux cadres, la "fuite des cerveaux" étant due à la
privation de liberté et au refus de la corruption autant qu'aux
difficultés matérielles des intéressés.
Désireux de maintenir l’intégrité
de l'Etat nation, les gouvernants s'opposèrent à toute action
centrifuge, en luttant contre les aspirations identitaires qui menaçaient
leur position. Il en résulta des guerres civiles dont deux marquèrent
particulièrement les années soixante en raison de leurs répercussions
internationales. Ainsi, au Congo belge devenu indépendant, la lutte
pour le pouvoir mit aux prises le président modéré
Joseph Kasavubu et le Premier ministre radical Patrice Lumumba, tandis
que la province minière du Katanga faisait sécession sous
la direction de Moïse Tschombé (14 juillet 1960). Ce dernier,
soutenu par les entreprises et les puissances occidentales, allait consolider
sa situation par l'emploi de mercenaires, les "affreux", recrutés
en Europe et en Afrique du Sud pour former les "gendarmes katangais". Après
l'assassinat de Lumumba, le 17 janvier 1961, une autre sécession
se produisit sous l'égide de l'un de ses partisans, Antoine Gizenga,
qui créa un Etat indépendant à Kisangani (ex-Stanleyville).
Le pouvoir central, aidé par les Casques bleus de l'ONU, ne parvint
à juguler la sécession au Katanga qu'en janvier 1963. La
rébellion lumumbiste, en revanche, se transforma en une lutte armée
appuyée par des révoltes paysannes. La prise de Kisangani
par les forces belges, britanniques et américaines, le 4 août
1964, se doubla d'une campagne d'opinion destinée à justifier
l'ingérence étrangère en dénonçant les
atrocités commises par les "rebelles". Une nouvelle intervention
américano belge pour sauver la population européenne de Kisangani,
du 24 au 26 novembre 1964, provoqua l'indignation des pays africains même
modérés. Tandis que la guerre civile se poursuivait, le président
Kasavubu révoqua Moïse Tschombé en octobre 1965, alors
que ce dernier avait été rappelé en juillet 1964 pour
former un gouverne ment de Salut public. La crise s'intensifia jusqu'au
coup d'Etat du général Mobutu, le 24 novembre 1965, qui allait
rétablir l'intégrité du territoire en mettant fin
aux luttes armées.
La sécession du Biafra détermina
également une guerre de la part du gouvernement du Nigeria. Ce pays
était devenu indépendant en 1960, sous une forme fédérative.
Les forces centrifuges y restaient vivaces et les antagonismes débouchèrent
sur deux coups d'Etat successifs, en 1966. Le général Gowon,
arrivé au pouvoir, divisa la fédération en vingt-six
Etats pour briser l'hégémonie du Nord, qui se trouva réparti
entre six unités. Or les Ibo, qui dirigeaient jusqu'alors la région
est, se virent coupés de la mer et surtout de la région productrice
de pétrole. Ils réagirent violemment sous la direction du
général Ojukwu qui proclama sécession de la république
du Biafra, créée le 30 mai 1967. Le gouvernement fédéral
riposta en déclarant la guerre et organisa un blocus contre les
sécessionnistes. La situation se compliqua par l'intervention de
pays étrangers dont les ventes d'armes alimentaient le conflit.
Le Biafra était soutenu par la France, la Chine et, en Afrique,
par Houphouét-Boigny et Nyerere, en dépit de la violation
par les Biafrais du principe de l'intangibilité des frontières.
Malgré sa résistance, le nouvel Etat, touché par la
famine, dut capituler le 16 janvier 1970. La victoire du gouvernement central,
opérée sans représailles à l'encontre de la
population Ibo, se concrétisa par un renforcement du pouvoir fédéral.
A l'inverse des Etats qui s'efforçaient de maintenir leur intégrité territoriale, l'Afrique du Sud initia une nouvelle politique dite d'apartheid "positive", qui tendait à fractionner son territoire pour maintenir son intégrité raciale. Il s'agissait, en effet, de regrouper et de cantonner les Noirs dans des "bantoustans", imaginés par le docteur Venvoerd dès 1951, et qui prirent le nom de homelands en 1970. Destinés à devenir des Etats "indépendants", ils devaient accorder leur citoyenneté aux membres de leur groupe ethnique et à ceux qui, établis en zone blanche, leur seraient rattachés. Les lois de 1970 et de 1974 sanctionnèrent la perte par les Noirs de la citoyenneté sud-africaine. Par la même occasion, on cristallisait les clivages ethniques. Les quatre premiers homelands qui accédèrent à l'indépendance sur les dix existants, le Transkei (1976), le Bophutatswana (1977), le Venda (1979), le Ciskei (1981), ne furent pas reconnus par la communauté internationale. Cette situation devait durer jusqu'au début des années quatre-vingt dix où, avec la fin de l'apartheid, les bantoustans furent invités à réintégrer l'Afrique du Sud.
Dès le lendemain de leur naissance,
les Etats africains ont donc évolué vers la mise en place
de régimes autoritaires dont l'existence s'est généralisée
à partir de la fin des années soixante. Malgré la
différence affirmée des options idéologiques, le pouvoir
personnel qui les caractérisait présentait des traits communs:
concentration et confusion des pouvoirs entre les mains d'une seule personne,
encadrement de la population par le Parti unique, utilisation conjointe
de la répression et de la corruption. Certes, les moyens mis en
oeuvre de même que les résultats variaient d'un pays à
l'autre. Ainsi, l'existence ou non d'organes représentatifs, la
marge de manoeuvre laissée aux ministres, la pénétration
plus ou moins poussée des instances partisanes dans les structures
administratives, l'organisation de l'armée sur des bases ethniques
ou nationales, l'existence ou non de comités en relation avec des
organisations internationales... étaient autant de facteurs de différenciation
entre les régimes autoritaires, depuis ceux qui pratiquaient une
relative modération jusqu'à ceux qui utilisaient des méthodes
totalitaires.
Quant aux populations, enserrées
dans un encadrement contraignant, elles avaient peu d'échappatoires.
L'argument se pérennisait, dans les sphères dirigeantes,
que les » masses n'étaient pas encore mûres pour la
démocratie». En fait, profitant à peine des retombées
de la corruption, la masse des habitants vivait dans des conditions difficiles
et attendait des solutions économiques plus que politiques.
PLUS FONDAMENTALEMENT....
L'indépendance, comme les
nationalistes l'ont toujours soutenu, entraîne un changement radical.
Une grande partie du pouvoir est désormais aux mains d'individus
ou de structures appartenant au pays. L'élite au pouvoir dispose
des moyens d'action nécessaires pour obtenir des agents extérieurs
une puissance encore accrue. Mais les rivalités se déchaînent
autour des postes de commande, et à moins d'une autorité
unique et centralisée largement reconnue, les dissensions, l'anarchie,
la désintégration politique deviennent non seulement possibles
mais probables.
Le nationalisme, dans la plupart
des pays Africains, datait de peu; il s'était forgé au creuset
de la lutte révolutionnaire contre le joug colonial. L'unité
du pays s'était faite contre l'occupant. Nous avons cherché
à expliquer comment les gouvernements coloniaux avaient travaillé
eux-mêmes à leur propre perte, comment le nationalisme s'était
imposé comme la solution aux tensions profondes issues de la colonisation.
La question que nous devons nous poser maintenant est la question inverse
: il ne s'agit plus de voir comment un conflit social peut émarger
d'un régime apparemment stable, mais comment un ordre social peut
émarger d'un régime apparemment instable.
Le gouvernement d'un pays nouveau,
immédiatement après l'indépendance, est chose extrêmement
aventureuse, et ceci pour une simple raison qui est que l'élément
étranger, contre lequel l'unité nationale s'est faite, a
été pratiquement éliminé. La mobilisation politique
où les intérêts de chacun étaient subordonnés
aux intérêts de la communauté s'en trouve inévitablement
diminuée. Le sentiment général de tension et d'antagonisme
a en partie disparu, et, en partie, se retourne contre le pays même.
Surtout beaucoup éprouvent une déconvenue, à cause
de toutes leurs espérances irréalisées.
Les mouvements nationalistes, en
Afrique, s'engageaient implicitement à ce que les désagréments
qu'éprouvaient leurs adeptes en raison de leur hostilité
au régime et de la discipline propre à l'organisation, ne
fussent que temporaires. Cet espoir utopique est caractéristique
de toute révolution, même lorsque les mouvements nationalistes
restent strictement pacifiques, comme ce fut le cas dans la moitié,
peut-être, des états africains qui obtinrent leur indépendance.
Dans les états africains un grand nombre de gens s'imaginaient que
la liberté, c'était la fin de toute espèce de contrôle,
ou la répartition immédiate des richesses entre tous. Les
dirigeants des partis nationalistes ne se faisaient évidemment pas
d'aussi naïves illusions, mais elles étaient compréhensibles
de la part de paysans et d’illettrés. Même passagères,
ces illusions entraînèrent un sentiment de désappointement.
L'indépendance ne pouvait avoir d'effets magiques. Dans tous les
pays d'Afrique, après l'indépendance, les leaders durent
répéter à maintes reprises que l'indépendance
exigeait de travailler dur et de ne compter que sur soi-même.
Même en voulant éviter
des généralisations sommaires, il faut reconnaître
que la cession de pouvoir implique inévitablement une certaine confusion
administrative. Dans les pays où le passage fut brutal, comme en
Guinée, le problème se posa de manière plus aiguë
que dans ceux où il avait été méticuleusement
planifié comme au Ghana ou au Nigéria. N'importe où
il y a transfert d'autorité, il s'ensuit des changements dans le
personnel et les règlements. La population en ressent un certain
flottement et plus particulièrement à propos des limites
qui lui sont assignées. Les gens cherchent alors à éprouver
ces limites, à voir jusqu'où ils peuvent aller, ce qui ne
dépend pas seulement des règlements écrits ou non
écrits, mais aussi de ceux qui les mettent en vigueur. Lorsque les
hommes au pouvoir sont neufs et inexpérimentés, ils peuvent
montrer trop, ou trop peu de rigueur, et donner lieu soit à une
regrettable animosité à l'égard du gouvernement, soit
à une licence excessive - éventuellement les deux à
la fois. Cette fréquente alternative est un des problèmes
qui ont été appelés les < maladies infantiles de
l'indépendance.
La suppression de l'aiguillon même
d'unification c'est-à-dire le gouvernement colonial - combiné
avec l'incertitude, les désillusions, et par suite la méfiance
inspirée par le nouveau gouvernement, fut inévitablement
cause de la réapparition de toutes les revendications ethniques,
régionales et autres, qui s'étaient temporairement tues.
Ceci d'ailleurs n'a rien que de très normal. Les prétentions
des individus aux biens de la communauté sont monnaie courante pour
tous les gouvernements, et pas seulement ceux d'Afrique. Mais ce qui est
différent pour les pays neufs, c'est que le gouvernement ne peut
pas compter de la part de la majorité, sur un loyalisme de principe
à l'égard de l'Etat.
Ce loyalisme à l'égard
de l'Etat peut se mesurer au comportement des citoyens lorsqu'ils s'opposent
à la politique d'un gouvernement donné s'ils font opposition,
mais s arrêtent avant de détruire l'Etat ou de l'affaiblir
sérieusement, on peut dire qu'ils sont loyaux. La notion de l'intérêt
supérieur de l'Etat par rapport à tel gouvernement en particulier
ne peut être instantanément inculquée aux populations
: on l'apprend sur les bancs de l'école. Mais les pays africains
n'en avaient pas eu le temps. Actuellement beaucoup d'Africains sont incapables
de s'arrêter lorsqu'ils sont lancés dans l'opposition, ils
ne comprennent pas la distinction qui existe entre opposition et sécession,
et c'est ce que les leaders des gouvernements africains veulent dire lorsqu'ils
se plaignent que les oppositions qu'ils rencontrent ne sont pas «
constructives ». Elles tendent en effet, non pas à renverser
le gouvernement au pouvoir, ce qui serait leur objectif normal, mais à
détruire le principe même de l'Etat en cherchant à
détruire le pouvoir exécutif.
Ceci est particulièrement
vrai dans la plupart des pays africains, où l'opposition prend la
forme d'une revendication régionaliste décentralisation
dans un état unitaire, dissolution complète dans une confédération.
Le régionalisme est compréhensible parce que les ethnies
sont habituellement fonction des emplacements géographiques. Inévitablement
certaines régions seront plus riches que d’autres, et lorsque l'aspiration
à une certaine autonomie ethnique coïncide avec des ressources
naturelles relativement élevées, le problème d'une
éventuelle sécession se pose inévitablement. L'Achanti
au Ghana, la Côte d'Ivoire en Afrique Occidentale Française,
la Région de l'Ouest au Nigéria, le Gabon en Afrique Equatoriale
Française, le Katanga au Congo en sont des exemples bien connus.
Mais chaque pays d'Afrique, petit ou grand, unitaire ou fédéral,
a son Katanga. Une fois admis le principe de la sécession, il n'y
a plus de raison de s'arrêter, et c'est l'anarchie totale. Chaque
gouvernement africain sait donc bien que son problème n°1 est
d'assurer envers et contre tout l'unité territoriale du pays.
L'unification d'un pays, pour être
durable, exige que la majorité reconnaisse l'état comme détenteur
légitime de la force et de l'autorité, comme centre incontesté
de législation et d'arbitrage social. Comme le Président
Senghor l'a souligné : « En Afrique Occidentale, la
Patrie, c'est le pays serêre, le pays malinké, le pays sonhrai,
le mossi, le buoulé, le fon. La Nation, Si elle rassemble les patries,
c'est pour les transcender. Elle n'est pas, comme la Patrie, déterminations
naturelles, donc expression du milieu, mais volonté de construction,
mieux de reconstruction... Mais, pour qu'elle atteigne son objet, la Nation
doit animer de sa foi, par delà les patries, tous ses membres, tous
les individus.»
Si la foi manque, Si les citoyens
ont tendance à mettre en question non seulement les actes du gouvernement,
mais la légitimité même de ces actes, quelles possibilités
ont-ils donc, ceux qui veulent faire la Nation, pour obtenir plus de loyalisme
et moins de réticence à l'égard des principes de base
? Cette question n'est nullement spéculative; c'est la plus urgente
de toutes celles qui se posent au gouvernement de chaque pays récemment
indépendant d'Afrique. Et nous ne nous étonnerons pas de
voir comment la plupart d'entre eux l'ont résolue par des mesures
analogues, tendant à renforcer leur propre stabilité.
Quelles sont ces solutions ? Un
des problèmes des nouveaux états africains consiste en leur
nouveauté même. Les gens n'ont pas l'habitude; l'Etat pour
eux n'a pas le caractère sacré de la tradition, d'un passé
national. Même dans un état moderne, les structures juridiques
sont en partie étayées par des traditions (l'Angleterre a
sa constitution non-écrite, la France, sa ou ses révolutions,
les EtatsUnis, les Pères Fondateurs et leurs perspectives). Mais
la tradition, bien souvent, reste du domaine du mythe. Elle existe dans
les esprits des hommes, et Si elle n'y est pas encore, on peut l'inventer,
ou la récréer, la ressusciter, l'imposer. C'est ainsi que
de mille manières, les pays africains cherchent actuellement à
exalter leurs liens avec le passé, leur histoire, ses origines et
ses fastes, leurs réalisations culturelles, leurs idéologies
communes. C'est ainsi que le Nîgéria veut lancer des recherches
archéologiques, que le Sénégal doit parainner un Festival
de Culture Africaine, que le Maroc évoque l'empire prestigieux des
Almoravides. Chaque état veut avoir ses musées, encourage
les historiens à revoir et à ressusciter son histoire. Nous
verrons ce phénomène en détail à propos de
la renaissance culturelle. Notons seulement en passant qu'une telle célébration
des traditions a précisément pour conséquence d'amener
à un sentiment plus grand de la légitimité de l'Etat.
Pour construire une nation, il ne
suffit pas qu'elle ait un passé. Il lui faut encore un présent.
Dans la mesure où la spécialisation
s'intensifie et la division du travail s'effectue à l'intérieur
des frontières nationales, il devient difficile ou du moins onéreux
de faire sécession. Ce n'est pas par hasard que les formalités
de douane et d'émigration sont subitement devenues beaucoup plus
sévères, après l'indépendance, entre le Togo
et le Ghana par exemple, ou entre la Guinée et le Sierra Leone.
Il y avait à cela plusieurs raisons, et en particulier le fait que
ces mesures favorisaient la formation d'une économie nationale,
qui contribuait, entre autres, à renforcer le sentiment national
et par là le loyalisme des citoyens.
Avant d'accéder à l'indépendance,
les colonies africaines faisaient partie d'une économie impériale.
La reconversion en économie nationale après l'indépendance
fut parfois incomplète, mais les nouveaux gouvernements s'y attachèrent
avec une intensité particulière pour des raisons d'ordre
politique beaucoup plus qu'économiques. En effet l'expansion des
réseaux routiers et ferroviaires, la mise en oeuvre de cultures
plus variées, la construction de barrages et l'essor donné
aux industries légères, qui furent l'objet des tout premiers
efforts du gouvernement dans les pays d'Afrique récemment indépendants,
servaient naturellement les intérêts économiques, mais
ils contribuaient également à rendre beaucoup plus hasardeux
et moins probable tout fléchissement des allégeances politiques.
L'extrême hâte des leaders africains à développer
l'économie de leurs pays, s'explique non seulement par le désir
d'élever le standard de vie de la population et l'obligation de
tenir leurs engagements à cet égard, mais aussi par la stricte
nécessité de maintenir l'unité politique. Le développement
économique servait ce double objectif en attirant l'attention sur
l'effort national et en aggravant les sanctions d'une éventuelle
sécession; il contribua ainsi à modifier la mentalité
de la population à l'égard de l'Etat.
On peut dire, donc, qu'une interdépendance
fonctionnelle plus grande conduisait nécessairement à une
cohésion plus forte, parce qu'elle obligeait les mouvements tendant
à l'éclatement de l'Etat à prendre de plus en plus
conscience des inconvénients des desseins qu'ils poursuivaient.
Plus tôt ils s'en rendaient compte, plus assurée était
la position du gouvernement; car l'interdépendance fonctionnelle
ne mène à une cohésion nationale plus solide, que
Si les citoyens sont vraiment conscients d'être solidaires les uns
des autres. La nation et les relations économiques doivent devenir
en quelque sorte « visibles », et il importe peu, quant à
ses conséquences psychologiques sur le loyalisme des citoyens, que
ce qui est visible corresponde ou non à la réalité.
De là l'extrême importance des « publics relations »,
ou, comme on dit dans le sens péjoratif, de la propagande. Et c'est
pourquoi partout en Afrique indépendante, on voit surgir ou s'intensifier
des services d'information gouvernementaux, des émissions de radio,
des journaux officiels. Ce n'est pas seulement pour des raisons de prestige
international qu'il y a des hauts-parleurs dans chaque village, au Nigéria,
en Tunisie, au Mali ou au Ghana; c'est pour que les masses soient quotidiennement
informées - ou du moins convaincues, ce qui importe davantage -
que la nation, ce n'est pas une invention de quelques lointains intellectuels,
mais quelque chose au contraire qui les concerne directement et de plus
en plus, dans leur existence et leur bien-être économique.
La légitimation dont nous parlons, le sentiment de loyalisme des citoyens envers la nation, se trouve le mieux mesurée par la bonne volonté des individus, au cours de la vie quotidienne, à se conformer aux instructions et aux règlements de l'Etat. Tout dépend de savoir s'ils s'identifient ou non à l'Etat. Si une infraction publique ne rencontre aucune opposition hormis celle de la police, quelque chose va mal dans l'Etat. Il importe certainement qu'il y ait des dispositifs de coercition légale, et chaque nouvel état africain est très légitimement désireux d'avoir une armée et des forces de police qui lui soient entièrement dévoués. Mais ces moyens de contrôle ne suffisent pas; il faut aussi l'adhésion de la population à l'exercice de l'autorité.
Sous la colonisation, les mouvements nationalistes africaines avaient enseigné à leurs adeptes à se considérer comme totalement étrangers vis-à-vis de l'état colonial. L'indépendance exigeait un renversement de cette position; il ne s'agissait plus de s'opposer à l'autorité de l'Etat, mais au contraire de l'appuyer. C'était difficile, même pour les plus évolués des membres de ces mouvements. Au Sénégal, en Guinée, au Togo, nous voyons les gouvernements se déchaîner, après l'indépendance, contre ces bureaucrates qui ne savent pas que le sabotage n'est plus un argument admissible, et que l'anarchie, réclamée naguère par les nationalistes, n'est plus aujourd'hui de saison. Pour apprendre à la majorité illettrée le sens de la loi, des mesures draconiennes sont fréquemment prises, comportant des peines sévères. Immédiatement après l'indépendance, on voit promulguer des lois beaucoup plus rigoureuses concernant les accidents de circulation, le vol, le meurtre. Les nouveaux gouvernements entendent montrer qu'ils existent, et qu'ils tiennent à être obéis.
Mais il incombe également à ces gouvernements de créer un climat tel que la loi soit obéie même en l'absence du pouvoir coercitif. Ils doivent enseigner la loi, accoutumer la population à la respecter. On organise des campagnes pour persuader les gens de dénoncer les contrevenants, Si haut placés soient-ils. Fréquemment on lance des manifestations rituelles de masse. Les Américains connaissent le cérémonial du « I Am An American Day » par lequel on familiarise les émigrants avec la vie américaine. Aujourd'hui en Afrique, on entoure d'une solennité analogue le drapeau et autres symboles nationaux, en particulier dans les écoles. Partout en Afrique indépendante, sont lancés des programmes « d'investissement humain ». Les appellations de ces programmes peuvent différer du Sénégal à la République Centrafricaine, du Cameroun au Niger, mais le principe de base est le même : le travail désintéressé au service de la nation. Ils ne sont nulle part obligatoires, niais sont partout l'objet de fortes pressions sociales. L'intérêt économique de telles organisations est évident. Il faut d'ailleurs observer que les paysans et les illétrés se trouvaient pratiquement forcés de participer à ces programmes facultatifs d'activité nationale, dont un des objectifs était d'affirmer la solidarité nationale, et de punir les délinquants par une exclusion publique et infamante. Au Maroc, en 1957, la route que construisirent les travailleurs volontaires fut appelée « la Route de l'Unité », et Ben Barka, le leader politique marocain, disait en en parlant : « Il s'agissait de transformer ces « volontaires », qui ont partagé leur séjour d'un mois sur la Route entre le travail et la formation civique, en véritables citoyens militants.
Ces activités tendant à
renforcer le principe de l'unité nationale, nous les avons attribué
quelque peu vaguement, à la «Nation ». Mais qui exactement
faut-il entendre par là? Jusqu'à un certain point les gouvernements;
nous avons cité d'ailleurs diverses manifestations gouvernementales.
Mais, comme nous l'avons vu, à cause du loyalisme incertain des
citoyens, les gouvernements se trouvent dans une situation très
instable. Faire l'unité de l'Etat, c'est précisément
renforcer le pouvoir de la machinerie étatique, mais le gouvernement
n'est pas nécessairement le. plus qualifié pour ce rôle.
Il manque de personnel et d'argent; et surtout il n'a pas l'appui de citoyens
animés de cette vertu imprécise qu'on appelle « loyalisme
», et qui les inciterait à le servir en tout désintéressement.
Tel est donc le cercle vicieux où il se trouve enfermé les
agents loyaux qui pourraient lui gagner le loyalisme des populations lui
font précisément défaut.
Le gouvernements s'avérant
incapable d'assurer sa propre cohésion, les élites qui contrôlent
la plupart des pays africains nouvellement indépendants se tournent
vers des institutions d'intégration, mécanismes intermédiaires
entres les citoyens et l'Etat, mais nationaux dans leur principe, et qui
se trouvent mieux placés pour inspirer ce fameux loyalisme et l'orienter
ensuite vers le service de la Nation. Il existe malheureusement très
peu d'institutions semblables dans ces nouveaux pays. Des organisations
fonctionnelles (syndicats, associations d'étudiants, etc.) bien
que souvent nationales dans leur principe, ne représentent en effet
qu'une partie très limitée de la population, étant
donné le niveau du développement économique.
Des églises nationales, comme
celles qui formèrent les assises des nationalismes d'Europe, n'existent
habituellement pas. L'armée pourrait éventuellement jouer
ce rôle, mais elle est généralement faible, et son
rayon d'action limité. Cependant deux facteurs se sont dégagés
de la lutte pour l'indépendance : Je parti national et le héros
national, qui vont se révéler des atouts maîtres de
l'unification. Le plus grand espoir des élites repose en eux Nous
verrons d'abord ce que l'on attend de ces « institutions d'unification>,
et ensuite comment elles s'efforcent de répondre à cette
attente.
Elles doivent d'abord enseigner
les nouvelles normes de vie en les disant, en les répétant,
en les sanctionnant, en prêchant d'exemple. Elles doivent non seulement
expliquer les projets d'avenir et apprendre les règlements, mais
montrer dans quelle perspective il convient de voir le monde : indiquer
en quelque sorte les conceptions nationales. Elles doivent faire comprendre
aux gens pourquoi il faut envoyer des troupes au Congo, pourquoi les cacaoyers
malades doivent être arrachés, et pourquoi les salaires que
paie le gouvernement ne peuvent pas monter indéfiniment. Sans cette
éducation de base, il deviendrait ardu d'enrôler la population
au service de la Nation.
Ces institutions doivent faire prendre conscience aux citoyens, de la Nation en tant qu'entité économique, des conséquences de l'activité économique dans les diverses régions du pays, de la solidarité de fait qui existe entre les paysans et le docker. Il leur faut continuer à encourager les gens à prendre les emplois urbains et miniers, et pour l'individu, devenir le foyer qui dispense concrètement conseil, assistance et encouragement. Ce sont de grandes taches, et le parti et le héros national ne peuvent les réaliser seuls. Mais lorsque l'on considère l'Afrique d'aujourd'hui, on doit bien reconnaître que là où le parti et le héros sont faibles, les progrès dans l'unification et la modernisation le sont aussi. Car dans cette transition vers un ordre social où l'Etat pourra compter sur le loyalisme de tous Tes citoyens, le parti et le héros peuvent être comparés à une agrafe chirurgicale maintenant l'Etat bien uni tandis que grandissent les liens d'affection et de légitimité. Et en poursuivant l'analogie, on peut dire que ces liens grandiraient peut-être même s'il n'y avait pas d'agrafe, mais que ce serait plus long, plus pénible, et finalement plus hasardeux.
Nous parlons de partis, mais n'y a-t-il pas des partis? La plupart des pays d'Afrique parvinrent à l'indépendance en organisant un mouvement nationaliste qui se posait en véritable prétendant au pouvoir. Il n'y avait habituellement qu'un seul grand parti symbolisant la lutte pour l'indépendance, et quelques partis d'opposition sans envergure et souvent régionaux. Le Ghana, le Togo, le Sierra Leone, la Somalie en sont des illustrations. Dans un petit nombre de cas, ces partis d'opposition disparurent complètement avant l'indépendance (soit qu'ils aient été absorbés par le parti principal, soit qu'ils aient été dissous), notamment en Côte-d'Ivoire, au Mali, en Tunisie ; ou peu après l'indépendance, comme en Guinée et en HauteVolta. Là où il n'existait pas de parti fortement prédominant - au Congo, au Soudan, au Nigéria - ou là où le parti nationaliste s'était scindé après l'indépendance, par exemple au Maroc, il y eut souvent des troubles considérables. Dans les pays où une fraction importante du mouvement nationaliste avait été systématiquement écartée du pouvoir, comme au Cameroun, la guerre civile continua. Presque partout, la politique s'orienta, après l'indépendance, dans une de ces deux directions : soit vers un Etat à parti unique, et par conséquent stable (du moins Si le parti unique rassemblait les principaux éléments du pays), soit vers une rupture du système des partis, d'où instabilité du régime, et tendance de l'armée à jouer un rôle prépondérant (Soudan, Maroc, Congo).
La question n'était donc pas d'opter soit pour un Etat à parti unique, soit pour un Etat à plusieurs partis, mais d'opter soit pour un Etat à parti unique, soit pour l'anarchie ou un régime militaire, ou une combinaison des deux. Il est difficile pour un régime militaire, avec toutes les dissensions intestines qu'il implique, de trouver les énergies nécessaires au développement économique, de contenter les intellectuels et par là de les garder dans son camp; enfin d'autoriser, en dehors de la petite minorité dirigeante, toute autre participation au pouvoir. Inversement l'Etat à parti unique - du moins lorsqu'il est convenablement structuré et articulé - offre l'avantage d'un contact réel, permanent, efficace entre le gouvernement et la majorité de la population, et vice-versa.
Puisque le régime « de parti unique » semble être de rigueur dans les nouveaux pays africains, il serait bon que nous le distinguions des régimes de parti unique des pays de l'est de l'Europe, par exemple. Le parti, en Afrique, héritier du mouvement nationaliste est avant tout un parti de masse, théoriquement du moins. Il cherche à englober toute la population, y compris les femmes et les jeunes gens. Dans les pays où il fonctionne effectivement, des réunions de section ont lieu régulièrement, généralement chaque semaine, dans chaque village, chaque quartier des villes. Comme presque tout le monde adhère au parti, ces meetings rassemblent à peu près tout le monde. Le but de ces réunions est double. Elles sont le forum grâce auquel, par l'intermédiaire des cadres du parti, le gouvernement fait connaître ses conceptions, ses projets, ses invitations à l'austérité, des foyers d'éducation civique en quelque sorte, afin que les décisions du gouvernement ne restent pas lettres mortes. Mais elles servent également à faire connaître au gouvernement ce que pensent les citoyens elles sont le canal par où s'expriment les doléances et les suggestions, permettant ainsi au gouvernement d'être au fait des réalités profondes et des aspirations du pays, et de leur adapter sa politique. Il semble que ce système d'information à double sens fonctionne réellement, qu'il soit étranger à tout mobile de terreur, et accomplisse efficacement sa mission. Les applications peuvent en être plus ou moins remarquables, évidemment, suivant les pays. La Tunisie, le Mali, la Guinée, le Tanganyika sont des modèles d'Etats à parti unique où il existe d'étroites relations entre le gouvernement et la population. D'autres les suivent de près. Certains partis insistent moins sur la participation des masses et se servent de procédés plus obscurs pour ausculter la volonté populaire. Le canal de communication à double courant s'en trouve quelquefois obstrué. La Côte-d'Ivoire est un bel exemple de cet état de choses, et les leaders de ce pays discutent fréquemment l'opportunité d'une régénération du parti qui l'alignerait sur les partis d'autres pays à intercommunications plus actives.
De pair avec sa structure va l'idéologie
du parti, dans laquelle le parti incarne la nation, non parce qu'il est
en accord avec son développement historique mais à cause
de ses réalisations présentes et passées. Dans le
passé il a combattu pour la liberté et travaillé à
l'éveil d'une conscience nationale, et dans le présent, il
est le parti de la masse, non d'une classe. S'il n'est pas le parti d'une
classe, il l'est moins encore d'une élite (et c'est évidemment
une différence théorique fondamentale entre les partis d'Afrique
et les partis Communistes d'Europe de l'Est). C'est un parti auquel chacun
est invité à adhérer, et auquel la majorité
adhère effectivement.
Cette idéologie est à
la base de la théorie de l'autorité parallèle : à
chaque structure gouvernementale (à l'échelon national, régional,
local), correspond une structure parallèle du parti, la priorité
étant toujours donnée à la structure du parti sur
celle de l'administration. Au Ghana, en Côte-d’Ivoire, au Tanganyika,
au Niger, on considère que la prééminence du Bureau
Politique du parti sur le Gouvernement constitue l'essence même du
contrôle de l'Etat par le peuple. Le parti l'emporte sur le gouvernement
et non l'inverse, parce que le parti, et non le gouvernement, est l'émanation
du peuple, c'est à lui que va le loyalisme des citoyens, et c'est
lui qui constitue le lien entre eux et l'Etat. Le parti unifie la nation,
et il l'unifie de manière à donner à chaque citoyen
le maximum de possibilités de participer effectivement et constamment
aux décisions. En pratique, quelques élites peuvent continuer
à tenir les rênes, mais à un degré moindre que
s'il n'y avait pas de structure de parti.
Toutefois ce parti n'est pas seul
à assumer l'unification du pays. Son meilleur adjoint dans cette
tâche est le héros national. Le héros, le leader, n'est
pas un phénomène isolé. Il est le leader du parti
aussi bien que de la nation. S'il rompt avec le parti, il aura peine à
survivre, comme le déclin de Messali Hadj, en Algérie, le
montre bien. Il faut bien distinguer toutefois son ascendant personnel
de l'autorité du parti : il est l'arbitre éventuel, le combattant
militant, celui qui a fait ses preuves et dont on sait qu'il cherchera
toujours le bien de la nation.
Le phénomène du héros
national en Afrique est embarrassant pour l'observateur étranger,
qui a tendance à confondre grands hommes et dictateurs. Il importe
donc de chercher pourquoi le héros est entouré d'un tel prestige
dans les pays africains, et quelles fonctions exactes il remplit.
Tous les héros ne se ressemblent
pas. Bourguiba en Tunisie et Nkrumah au Ghana sont des illustrations d'un
premier style éclatant, triomphal. mystique. Sékou
Touré en Guinée, Modibo Keita au Mali, peut-être Nyerere
au Tanganyika, et même Azikiwe au Nigéria, représentent
un style différent - actif, intelligent, rusé. Olympio au
Togo, Houphouèt-Boigny en Côte-d'Ivoire, et même Senghor
au Sénégal, appartiennent (ou appartenaient) à une
troisième catégorie plus posée, assurée,
circonspecte. Ces styles différents peuvent entraîner d'importantes
conséquences dans l'histoire du panafricanisme, mais dans les limites
nationales présentes, ils en ont moins. Les fonctions du héros
national dans son pays sont partout approximativement les mêmes,
et son comportement analogue.
Le rôle du héros c'est
avant tout d'être un symbole immédiat et tangible de la nouvelle
nation, d'incarner toutes ses conceptions et ses aspirations. Mais le héros
fait plus que symboliser la nouvelle nation. U consacre la légitimité
de l'Etat en le faisant respecter à travers la dévotion attachée
àsa personne ; c'est ce qu'il faut entendre par l'autorité
charismatique du leader.
Le problème de l'unification consiste essentiellement à faire passer le loyalisme de la population, des structures traditionnelles (« Agissez ainsi parce qu'il en a toujours été ainsi ») à une entité nouvelle et artificielle la nation-état dont l'autorité n'est justifiée que par sa seule constitution (« Agissez ainsi parce que c'est la loi que nous avons décrétée antérieurement en connaissance de cause »). C'est en Afrique un fondement nouveau de l'autorité et comme nous l'avons vu, la majorité est souvent réticente à son égard, en particulier si elle trouve un avantage immédiat, d'économie ou de prestige, à ne pas la reconnaître - par exemple le « régionalisme » basé sur un loyalisme traditionnel « tribal ». La justification charismatique de l'autorité (« Agissez ainsi, parce que moi, votre leader, je dis de le faire ») peut être considérée comme un phénomène de transition, une étape intermédiaire, où la population est amenée à obéir aux impératifs de la nation par loyalisme envers le leader, tout en apprenant par ailleurs, à cette génération ou à la suivante, à le faire par intérêt communal. En résumé, le héros aide à franchir les étapes pour que lé pays devienne un Etat moderne. Les citoyens peuvent éprouver pour le héros des sentiments d'affection qu'ils n'éprouveront pas immédiatement pour la nation. Cette influence du héros aussi longtemps qu'elle s'ajoute à une structure de parti, constitue un mécanisme puissant d'unification de l'Etat. Ceux des pays africains qui n'ont pas de leaders suffisamment prestigieux, souffrent certainement de cette carence. Et puisqu'on fait les héros - on ne naît pas héros - la plupart des nouveaux pays africains s'emploient avantageusement à créer ou à exalter les leurs.
Toute la question est de garder intacte
l'auréole du héros. C'est un être humain : il est susceptible
de faire des erreurs, de heurter les gens. Il a souvent mauvaise presse
aussi bien dans son pays que dans d'autres pays d'Afrique et d'ailleurs.
Il se trouve particulièrement en butte aux attaques des intellectuels,
qui lui reprochent le caractère irrationnel de son autorité,
et le dédain qu'il affiche souvent pour leurs prétentions.
Le héros peut d'ailleurs être un intellectuel de grande classe
(comme Senghor, président du Sénégal, et poète,
ou au Kenya, l'anthropologue Kenyatta), ou du moins un diplômé
d'université - (Bourguiba, Nkrumah, Azikiwe, Nyerere). Cela n'empêchera
pas la majorité des intellectuels d'être contre lui, ou de
prendre ombrage de son autorité. Le héros incarne un mythe
national ; or les intellectuels s'opposent aux mythes nationaux
souvent d'ailleurs au nom d'autres mythes, plus particuliers ou plus universels.
Dans le but de contrebalancer ces
attaques, les nouveaux pays africains ont mis au point un certain nombre
de procédés pour préserver l'image de leur héros,
afin qu'il conserve son rôle de médiateur entre les citoyens
et l'Etat. Le procédé le plus simple consiste à le
hausser sur un piédestal. Son nom doit être partout. Le Ghana
possède son cercle Kwame Nkrumah, et la Côte-d'Ivoire son
pont Houphouèt-Boigny; le Nigéria occidental a sa statue
d'Awolowo, et la Haute-Volta son stade Maurice Yaméogo. Des poètes
ambulants chantent les prouesses de Bourguiba, et feu l'Abbé Boganda
est vénéré en République Centrafricaine. Il
est difficile de trouver un pays où les timbres ne portent pas l'effigie
du héros, et où le héros n'effectue pas de tournées
triomphales dans un appareil quasi royal.
Mais si le héros, depuis
l'indépendance, apparaît plus fréquemment dans les
cérémonies, il est en fait moins visible, à la fois
pour les étrangers et pour ses propres concitoyens. Il est soigneusement
tenu à l'écart des réalités quotidiennes parfois
difficiles que doit affronter le gouvernement. Il est entouré de
lieutenants et d'assistants, qui encaissent les chocs éventuels
des contacts avec les mécontents, tiennent au courant le héros,
et lui servent de boucs émissaires. Par toute l'Afrique indépendante,
on entend le même refrain : « S'il savait, il n'aurait pas
permis cela. Il est bon, mais ceux qui l'entourent ne nous comprennent
pas. »
Si tous ces procédés ne suffisent pas, le héros peut recourir à la « sanctification». L'Abbé Fulbert Youlou, quoique destitué de sa fonction sacerdotale par l'Eglise Catholique, n'en continuait pas moins à porter la soutane. Houphouèt~Boigny se rendit périodiquement à son village natal de Yamoussoukro pour y méditer, et Nkrumah suivait des « retraites spirituelles ». Le héros se laisse volontiers entourer d'une légende de solitude et de mysticisme ; il accrédite les rumeurs qui circulent lorsqu'il consulte 1'iman, ou le marabout, ou le sorcier un seul ou tous à la fois sans beaucoup se préoccuper de sa propre appartenance religieuse.
Le héros et le parti travaillent
de concert à sauvegarder l'unité du pays, à la maintenir
jusqu'à ce que la majorité soit capable d'un loyalisme authentique
envers l'Etat, loyalisme sur lequel le gouvernement pourra compter. Tous
les Etats d'Afrique sont-ils également sous l'influence du parti
et du héros ? Manifestement non. Les partis sont très forts
dans environ un quart des Etats ce sont de véritables partis
de masse. Il existe des partis relativement puissants dans encore une moitié
des Etats. La proportion est la même en ce qui concerne les vrais
héros.
Il y a une corrélation certaine
entre l'ascendant du parti et du héros, et le degré d'unification
et de stabilité nationales. Or, comme nous le verrons, l'unification
et sa stabilité nationale sont nécessaires à l'essor
économique et augmentent les chances de voir s'établir une
démocratie suffisamment souple. Avant d'aborder ces problèmes,
nous allons passer, de cette question des processus d'unité interne
dans les pays récemment indépendants, à celle du panafricanisme
- comment réaliser des ensembles beaucoup plus vastes, parmi les
Etats africains.
Bibliographie générale :
- Histoire générale de l'Afrique par l'UNESCO

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier