Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse d'un historien
L'ANALYSE D'UN HISTORIEN

En Afrique, les réalités politiques sous-jacentes étaient en premier lieu les préoccupations essentiellement locales de ses peuples, ce qui les amenait à voir les questions nationales par rapport à leurs intérêts locaux, et à juger leurs représentants et l'État en fonction des services rendus à cette échelle. En second lieu, les régimes issus de l'indépendance durent affronter les vieux obstacles à la création d'États: immenses zones sous-peuplées, communications médiocres, alphabétisation limitée, résistance des pauvres jaloux de leur liberté à l'extorsion de surplus, codes d'honneur encourageant le déploiement ostentatoire du pouvoir. Venaient s'y ajouter, en troisième lieu, de nouveaux obstacles nés de la colonisation: caractère artificiel des frontières, rivalités régionales et sociales entre riches et pauvres, croissance des populations, donc pression sur les ressources, caractère remuant des capitales, puissance écrasante des armes modernes, sans compter la nouveauté même de l'ordre social de l'Afrique tropicale. Enfin, ces problèmes furent aggravés par la hâte, parfois par la violence, et paradoxalement par l'idéalisme de la décolonisation:
coalitions opportunistes, rivalités régionales mobilisées dans la compétition politique, constitutions taillées sur mesure en fonction de besoins à court terme, espoirs surestimés par des victoires faciles, électorats animés de préoccupations locales.
Ces tensions fusionnèrent en juin 1960, le matin même de l'indépendance, quand s'effondra la nouvelle République du Congo (le futur Zaïre), qui montra quelle anarchie pouvait menacer un régime à qui manquaient compétences et pouvoir réel. Quand la Belgique chercha à transférer les responsabilités politiques à des nationalistes, tout en conservant le pouvoir administratif et militaire, les soldats se mutinèrent, l'administration s'effondra, et quatre armées régionales se formèrent. Les hommes politiques étaient divisés entre partisans de l'unité, issus de petits groupes ethniques, et fédéralistes venus des grands groupes kongo et lunda. Le pouvoir central s'étant désintégré, des chefs lunda et leurs alliés déclarèrent l'indépendance du Katanga (le Shaba), soutenus par des intérêts miniers belges. Les troupes des Nations unies mirent un terme à cette sécession en janvier 1963, mais se retirèrent ensuite, laissant les rebelles régionalistes, les mouvements millénaristes et les guerriers tribaux pourvus d'armes modernes dominer près de la moitié du pays en 1964-1965, jusqu'à ce que le régime militaire de Joseph Mobutu reprenne peu à peu, et, avec brutalité, le contrôle du pays entier.

Les autres guerres civiles prolongées (en laissant de côté l'Erythrée) se divisent en trois catégories. Le Soudan et le Tchad chevauchaient de vieilles frontières entre musulmans du nord et peuples noirs contre lesquels les premiers avaient lancé des razzias pour se procurer des esclaves. Au Soudan, les Britanniques isolèrent d'abord les sudistes, qui représentaient 30 % de la population, puis les réintégrèrent hâtivement avant l'indépendance, provoquant en 1955 une mutinerie dans le sud, suivie d'une rebellion qui durait encore au début des années 90, avec des accalmies. Au Tchad, en revanche, les sudistes représentaient près de la moitié de la population, et ils étaient soutenus par les Français; mais leurs dirigeants traitèrent les gens du nord avec un mépris qui provoqua en 1965 une révolte suivie par plus de vingt ans de guerres à l'occasion desquelles les nordistes s'emparèrent de ce qui restait du pouvoir central, avant de se le disputer. Deuxième type de guerre civile, celle qui survint en Angola et au Mozambique, où en 1974 l'effondrement portugais laissa face à face des mouvements de guérilla qui s'affrontèrent pour imposer leur contrôle à des sociétés où le pouvoir d'État n'existait plus. En Angola, le MPLA marxiste prit le pouvoir dans la capitale, mais non dans les provinces du nord et du sud, où les Américains vinrent en aide aux oppositions régionales, qui purent ainsi survivre pendant près de vingt ans. Au Mozambique, inversement, le Frelimo n'avait pas de rivaux: mais son socialisme dogmatique, et son favoritisme ethnique, poussèrent de nombreux paysans à faire bon accueil au Renamo (Mouvement de résistance du Mozambique), force déstabilisatrice créée par la Rhodésie et l'Afrique du Sud, qui parvint à un partage effectif des campagnes avec le Frelimo, chaque camp tourmentant les populations civiles comme autrefois les chikunda. Ces souffrances furent communes au Liberia et à la Somalie, où se déroula un troisième type de guerre civile. Le crise libérienne suivit une intégration partielle des peuples de l'intérieur des terres au sein d'un système politico afro-américain, notamment sous la présidence de William Tubman (1944-1971), en réaction au nationalisme à l'extérieur des frontières. En 1980, des émeutes déstabilisèrent le régime, et permirent à des troupes de l'intérieur de s'emparer du pouvoir, mais leur brutalité provoqua une guerre civile où des adolescents déracinés jouèrent le même rôle décisif qu'au Mozambique et au Zaïre. Ils firent encore pire en 1991-1993 en Somalie, où le renversement du régime militaire de Syiad Barre entraina une guerre de clans qui, coïncidant avec une grave sécheresse, provoqua l'une des plus grandes tragédies de l'Afrique indépendante.

De telles catastrophes, et les lourdes responsabilités pesant sur les dirigeants des nouveaux Etats, aident à comprendre la méfiance et la férocité avec laquelle ils exerçaient le pouvoir - comme d'ailleurs la difficulté même de la démocratie politique en Afrique, ainsi que le montre l'exemple nigérian. L'indépendance, obtenue en 1960, avait eu son prix: le nord contrôlait le parlement fédéral, tandis que les trois régions conservaient une grande autonomie. Cela encouragea dans chacune d'elle le groupe majoritaire (Haoussa au nord, Yoruba à l'ouest, Igbo à l'est) à dominer les minorités locales, qui réunies représentaient un tiers de la population. Comme les électeurs étaient animés de préoccupations surtout locales et les traditions culturelles assez matérialistes, la vie politique privilégia les ethnies, le clientélisme et la corruption. En 1966, quand de jeunes officiers igbo renversèrent le gouvernement, on y vit aussitôt, de manière trop simpliste, un coup d'État de nature tribale. Les nordistes lancèrent des représailles contre les Igbo de chez eux, les négociations échouèrent, les putschistes firent sécession et proclamèrent l'indépendance du Biafra. Le reste de la fédération se dressa contre eux, en partie par patriotisme, en partie parce que les champs de pétrole nigérians étaient situés en territoire biafrais, mais avant tout parce que les peuples minoritaires de chacune des trois régions, qui auraient eu le plus à perdre en cas de désintégration du Nigeria, fournirent la majorité des troupes, et même leur chef, le général Gowon. La redivision du pays en douze états, à la veille de la guerre, satisfaisait les intérêts des minorités, et devint une des conditions de la paix quand le Biafra se rendit en janvier 1970 après trente mois de courageuse résistance ~ Le système politique du Nigeria, soumis jusqu'en 1979 à la domination des militaires, fut transformé par la multiplication de ces états et par l'opulence qu'assurait au gouvernement fédéral l'augmentation des prix du pétrole. Au lieu de trois puissantes régions luttant pour leur autonomie depuis le centre, trente petits états y concouraient pour s'y gagner de l'influence, faisant du pays « un état unitaire comportant un fort élément décentralisateur 18 » Les conséquences s'en firent sentir lors de la Seconde république (1979-1983): les partis perdirent leurs monopoles régionaux, le National Party of Nigeria (NPN) évolua vers une prédominance assez semblable à celle du Parti du Congrès en Inde, la Middle Beit (gonflée par des immigrants venus de partout) devint une force politique de premier plan; mais au niveau des Etats la vie politique devint encore plus locale, clientéliste et corrompue qu'autrefois. En 1983, l'armée reprit le pouvoir « pour sauver ce pays d'un effondrement imminent». Dix ans plus tard, elle entreprit de le rendre aux civils, mais s'opposa à l'entrée en fonction du candidat, originaire du sud, qui avait été élu Président ; de la sorte, elle ravivait les antipathies régionales, donnant aux Nigérians des raisons de douter que la démocratie soit possible dans leur pays.

Face à de telles pressions, presque tous les dirigeants des nouveaux Etats s'appuyèrent d'abord sur les bureaucraties héritées de l'ère coloniale, donnant la priorité à leur africanisation. Hypertrophiées, extrêmement coûteuses, et aussi autoritaires que les fonctionnaires de l'Égypte ancienne, elles fournirent néanmoins des cadres d'action sans lesquels de nombreux États se seraient désintégrés, ce que démontre la stabilité des anciennes colonies de peuplement blanc, où les dirigeants nationalistes héritèrent des administrations, et des forces de police, créées pour les combattre. Pour autant, il s'agissait rarement des bureaucraties rationnelles de la théorie wéberienne. Comme dans l'Egypte du XIXe siècle, ou le royaume ashanti, elles étaient plutôt, à des degrés divers, patrimoniales, en ce sens qu'une fonction était conférée en échange de la fidélité, et des services rendus, aux dirigeants, dans des situations où la mobilité sociale interdisait la solidarité organique d'une classe dominante héréditaire. De tels régimes étaient maintenus par des relations personnelles unissant de minces élites: à la fin des années 70, on estimait que celle du Cameroun comptait moins de mille personnes. Contrairement au califat de Sokoto, c'était le gouvernement des hommes et non des lois. «Le système? Quel système? Le système, c'est moi ! », déclarait Bourguiba, tandis que les déclarations publique du président Mobutu avaient force de loi ~ Chaque membre de l'élite était à la tête d'une clientèle personnelle, généralement régionale ou tribale, qui lui imposait de fastidieuses obligations mais le liait à un lieu précis et soutenait ses prétentions d'en être le porte-parole et le protecteur, tant que ses résultats satisfaisaient ses obligés. Ces détenteurs du pouvoir pouvaient être des aristocrates, des technocrates instruits, ou des dirigeants de partis. Leur consolidation en groupe dominant unique était essentielle à la stabilité d'un régime, comme le démontrèrent les turbulences du Bénin (l'ancien Dahomey) ou du Soudan. La solidarité pouvait venir d'une participation commune à la lutte pour la libération, ou d'une conception partagée du développement du pays - mais aussi du patronage du chef de l'Etat, d'intérêts affairistes communs, de liens matrimoniaux, d'un style de vie particulier - « la vie de platine », comme on disait à Abidjan. Elle pouvait aussi être encouragée par la corruption, vieux travers de la vie politique africaine, qui comme la manipulation des prix agricoles, était pour des dirigeants faibles un moyen d'exploiter leurs sujets sans risquer d'assaut direct contre leur autonomie économique. Le Premier ministre centrafricain expliquait: « Chaque jour je dis à notre élite de ne pas craindre de se transformer en bourgeoisie, de ne pas avoir peur de s'enrichir. » Vers 1980, la part des revenus domestiques détenue par les plus riches (10 %) était de 45 % au Kenya, contre 23 % en Grande-Bretagne.

Les élites dominantes, dans leur « projet hégémonique» de domination de la société, s'appuyaient généralement sur trois institutions complémentaires. La premiere etait le parti unique, hérité d'un mouvement nationaliste unifié (comme en Tanzanie), consolidé après l'indépendance par l'arrivée des dirigeants de l'opposition qui se hâtaient de rejoindre les vainqueurs (ainsi au Kenya), ou créé artificiellement en vue de soutenir un quelconque usurpateur (comme au Zaïre). Certains étaient de simples mécanismes visant à empêcher toute vie politique réelle, à fournir aux ambitions des terrains d'action inoffensifs, à populariser la propagande d'État, à organiser les cérémonies politiques, à canaliser le clientélisme, et à mettre en oeuvre un contrôle social, surtout dans des villes par ailleurs peu ou pas gouvernées. D'autres évoluèrent dans cette voie avec le temps et le pouvoir, ainsi le CPP au Nigeria et le FLN algérien. Quelques-uns furent des tentatives sérieuses d'institutionnaliser le peu de démocratie que les dirigeants croyaient possible dans des sociétés fragmentées. Nyerere, en Tanzanie, fut le grand défenseur de ce point de vue, qui semblait souvent primitif à ceux nés après l'indépendance.

L'armée était la deuxième de ces institutions. Il s'agissait toutefois d'une arme à double tranchant. Les dirigeants africains avaient longtemps lutté pour contrôler le pouvoir disproportionné dont jouissaient ceux qui avaient des fusils. Les émirats du califat de Sokoto, par exemple, avaient connu plusieurs coups d'État. La domination coloniale avait estompé le problème, Si bien qu'à l'indépendance seul Houphouet-Boigny semble avoir prévu l'importance politique d'armées généralement recrutées dans des régions arriérées. Vers le milieu des années 70, cependant, de nombreux régimes en apparence civils s'appuyaient fortement sur les militaires, comme au Maroc ou en Sierra Leone, tandis que les gouvernements du continent étaient pour moitié issus de coups d'Etat. En règle générale, les militaires s'emparaient du pouvoir pour des raisons complexes: souci d'éradiquer les « VIP du gâchis », pour reprendre l'expression des militaires nigérians désignant les politiciens civils; conflits politiques, qui s'exprimèrent lors du coup d'État libyen du colonel Kadhafi par le mot de passe « la Palestine est nôtre »; griefs professionnels, comme le refus d'intégrer les anciennes troupes coloniales, qui mena en 1963, au Togo, au premier coup d'Etat important d'Afrique; crainte de la répression, qui en Ouganda provoqua l'arrivée au pouvoir du colonel Idi Amin Dada, simples rivalités ethniques ou ambitions purement personnelles. Certains régimes militaires furent de brutales tyrannies, mais la plupart fonctionnèrent de la même manière que leurs prédécesseurs civils.

L'ordre international fut un troisième soutien, beaucoup plus fiable, pour ces régimes. Jusqu'à ce que la guerre froide se termine, à la fin des années 80, l'aide étrangère assura aux dirigeants africains un appui très large aux moindres frais. Les Nations unies, et l'Organisation des Etats africains, fondée en 1963, jouaient le rôle de « syndicat des chefs d'Etat», pour reprendre une formule de Juhus Nyerere, et garantissaient l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. C'est avant tout pour cette raison que les États indépendants d'Afrique connurent une stabilité bien plus grande que leurs homologues d'Amérique latine ou d'Asie. Elle avait un prix, que peut-être il valait la peine de payer: régimes irresponsables, xénophobie envers les Africains citoyens d'autres pays, effondrement des rêves pan-africanistes.
Afin de dominer la société, les nouveaux régimes cherchèrent à détruire, ou à intégrer, toute concentration potentielle de pouvoir indépendant. Il pouvait s'agir de compagnies étrangères comme l'Union minière, nationalisée en 1967. Il pouvait s'agir d'unités ethniques ou régionales, car - hormis les guerres civiles prolongées décrites plus haut - de nombreux États comptaient au moins une région réclamant l'autonomie, mais incapable de la défendre face aux armes modernes. Les royaumes pré-coloniaux ne purent survivre que lorsqu'ils coïncidaient avec des Etats modernes, comme au Maroc ou au Swaziland; ailleurs, ils furent les premieres victimes de régimes centralisateurs, ainsi en 1967 en Ouganda. Les Etats pluralistes tels que le Nigeria laissèrent aux « souverains traditionnels» - en pratique, souvent membres de l'élite moderne - beaucoup de prestige, mais peu de pouvoir institutionnel. Les régimes plus totalitaires estimaient, comme le Frelimo, que « pour le bien de la nation, la tribu doit mourir ». Sans doute peu de leurs citoyens étaient de cet avis; ils ne considéraient pas, en effet, que l'identité ethnique et l'identité nationale soient nécessairement en conflit 20 D'autres groupes sociaux avaient la même attitude: « Nous sommes tous membres de l'UMP, mais nous ne mêlons pas la politique aux questions syndicales », déclara en 1968 un dirigeant des mineurs zambiens. Et pourtant, son syndicat était l'un des rares à être suffisamment fort pour préserver sa liberté d'action. Les associations et les coopératives paysannes connurent encore moins de succès en ce domaine. Les régimes les plus paranoïaques s'en prirent aux institutions religieuses, mais en règle générale ces attaques échouèrent, car il leur était impossible de les remplacer efficacement.
Si les nouveaux régimes, dans leur grande majorité, abandonnèrent la démocratie, quelques-uns préservèrent une plus grande liberté politique. Le Bostwana, dont l'économie était prospère, et qui jouissait d'une grande homogénéité ethnique, maintint des élections régulières. La Gambie, bien que moins florissante économiquement, fit de même jusqu'en 1994. L'islam, la culture et la langue ouolof donnaient au Sénégal une grande unité ; après une période de démocratie limitée, au début des années 80, on retourna à une vie politique relativement libre. A la fin de cette décennie, l'exigence de libéralisation se répandit largement à mesure que des groupes en majorité urbains, souvent nés après l'indépendance et déçus de ses suites, s'en prenaient à des régimes affaiblis par la crise économique et la réticence de leurs protecteurs occidentaux à soutenir leur autoritarisme, alors que la guerre froide était terminée. En 1989, quand tomba le mur de Berlin, sept seulement des quarante-cinq Etats de l'Afrique sub-saharienne connaissaient le pluralisme politique ; quatre ans plus tard, une poignée seulement s'y opposait encore ouvertement. Le Bénin, le Congo, la Zambie et le Mali furent les premiers à changer de gouvernement suite à des élections, tandis que plusieurs régimes en place les gagnèrent à l'issue d'une compétition entre plusieurs partis. La résistance la plus opiniâtre fut celle du Togo, où le régime du général Eyadema, s'appuyant sur le nord du pays, se heurta violemment aux Ewe de la côte, et au Zaïre, où la survie de Mobutu reposait sur le pouvoir militaire, son talent à diviser l'opposition, et sa conviction d'être irremplaçable. Pour autant, de nombreux dirigeants élus étaient des «politiciens rebaptisés », des membres reconnus de l'élite politique, qu'on pouvait à peine distinguer de leurs prédécesseurs. Plusieurs ne tardèrent pas à se retrouver en difficulté. La génération postérieure à l'indépendance s'est sans doute montrée plus attachée que ses parents aux nouveaux états africains, mais pour le reste la démocratie n'est pas plus facile - et pas moins nécessaire - en Afrique dans les années 90 que dans les années 60.

Dans le nord du continent, l'effondrement des régimes apparus après l'indépendance prit un cours différent, en raison de la montée de l'intégrisme islamique. Ce courant apparut en Egypte en 1928, avec les Frères musulmans, et gagna de l'influence en Afrique du Nord pendant les années 70. Certains fondamentalistes étaient des réformateurs moraux de type traditionnel, d'autres envisageaient une révolution mondiale anti-impérialiste. Les plus influents, comme Abbassi Madani en Algérie et Hassan al-Turbai au Soudan, étaient des intellectuels sophistiqués visant à « islamiser la modernité », en acceptant la technologie et les compétences administratives de l'Occident, tout en réformant sa corruption morale conformément à la loi coranique et en remplaçant ses institutions libérales par d'autres, élues et égalitaires, mais spécifiquement islamiques. Au début des années 90, les intégristes, en Afrique, n'occupaient de positions de pouvoir que par leur alliance avec le régime militaire soudanais. Ailleurs, ils avaient des soutiens dans les universités et chez les immigrés des bidonvilles entourant les villes du Maghreb, où ils organisaient services sociaux et religieux. Ils étaient persécutés au Maroc et en Libye, dont les régimes affirmaient détenir leur propre légitimité islamique. En Tunisie, ils gagnèrent en 1989 un soutien électoral très important, avant d'être réprimés. C'est en Algérie, en 1991, qu'ils connurent leur principal succès: des émeutes provoquées par la crise économique, elle-même effet d'une industrialisation forcée, contraignirent le FLN, profondément corrompu, à prendre le risque d'élections multipartites. Le Front islamique du salut les remporta, mais l'armée intervint pour chasser ceux qui cherchaient «à recourir à la démocratie pour détruire la démocratie ». Cela permit à des intégristes beaucoup plus extrêmistes et violents de prendre le contrôle du mouvement. Dans le nord du continent, le fondamentalisme fut, potentiellement, aussi important pour l'Afrique que le mouvement de libération dans le sud. L'un comme l'autre étaient à vrai dire les produits de forces similaires: mécontentement des jeunes par l'urbanisation et une croissance démographique rapide, une éducation de masse et une stagnation de l'économie:

Nous sommes à un moment historique fugace, où le poids relatif des jeunes adultes dans la pyramide des âges, et le gouffre du savoir entre eux et leurs parents culminent simultanément... Dans le tissu patriarcal des sociétés arabes, ce conflit de générations extrêmement aigu a trouvé à s'exprimer dans l'islam

Un seul bouleversement eut autant d'importance historique: la Révolution éthiopienne. Elle commença en 1974 et suivit un cours propre à l'Afrique de cette fin de siècle. Comme les deux autres authentiques révolutions du continent, celle du Rwanda et celle de Zanzibar, elle renversa la structure d'Etat (mais en hérita aussi) d'un ancien régime séparé de ses sujets par l'ethnie - en Éthiopie, des peuples non amhariques conquis par Ménélik pendant sa marche vers le sud. En janvier 1974, quand l'armée d'Hailé Sélassié se mutina, au départ pour des raisons corporatistes, la vieille aristocratie, trop affaiblie par l'autocratie du souverain, fut incapable de résister efficacement, tandis que les efforts visant à promulguer une constitution libérale échouèrent, le capitalisme sous-développé de l'Ethiopie ne possédant pas de bourgeoisie. L'initiative passa d'abord aux étudiants et aux syndicalistes d'Addis Abeba puis, l'intégrité territoriale du pays paraissant menacée, à une faction militaire unitariste, dirigée par le colonel Mengistu Haile Mariam. Celui-ci adopta un langage marxiste et bénéficia de l'aide des pays communistes. Son régime échoua cependant à vaincre, ou à se concilier, ceux qui réclamaient l'indépendance de l'Érythrée ou une plus grande autonomie pour le Tigré et autres régions frontières. En 1975, une loi agraire abolit les grands domaines et donna aux associations paysannes le pouvoir de redistribuer les terres, mais cela se fit de manière très inégale, et par la suite le nouveau régime perdit le soutien de la paysannerie en s'efforçant d'extorquer des surplus agricoles par des méthodes qui dans toute l'Afrique avaient révolté les paysans: fermes d'Etat, commercialisation officielle, coopératives de producteurs, villagisation obligatoire, installation forcée dans des régions excentrées, le tout sur fond de famines récurrentes. Affaibli par l'effondrement de l'Union soviétique, Mengistu fut renversé en 1991 par une coalition de guérillas régionales, dirigées par d'anciens étudiants révolutionnaires, qui promirent des élections multipartites. En 1993, l'Érythrée fit sécession. L'avenir de l'Éthiopie reste incertain; mais sa révolution a détruit les obstacles au capitalisme qui avaient modelé son propre caractère.

La contraction des Etats fut l'une des raisons du « pouvoir du peuple » des années 80. Le déclin économique les contraignit à renoncer à leurs rêves d'imiter les États les plus modernes du monde, et à consacrer des ressources limitées à des objectifs précis : se maintenir au pouvoir, défendre leurs frontières, préserver l'ordre et empêcher l'effondrement économique. Tout cela ne les affaiblissait pas forcément, car l'appareil coercitif pouvait survivre. Mais certaines forces de sécurité se désagrégèrent, ce qui permit à des guérillas (d'autant qu'il devenait plus facile d'acquérir des armes) de vaincre des armées de profession en Ouganda, en Éthiopie, et au Liberia. De surcroît, cette contraction affaiblissait indirectement les États en réduisant leur efficacité - ainsi là où le système de transports se désintégrait - comme leur capacité de clientélisme, en les dépouillant de leur légitimité et en renforçant des groupes civils assumant des fonctions précédemment dévolues à l'Etat. Celui-ci déclinant, la société, qui a toujours été la véritable force de la civilisation africaine, s'adapta à des conditions nouvelles, comme, autrefois, à la traite négrière ou à la domination coloniale.

Le domaine de l'éducation illustre au mieux ce processus. C'est à elle que la plupart des dirigeants nationalistes devaient leur position; ils y investirent massivement. Entre 1960 et 1983, le nombre d'enfants scolarisés dans les écoles primaires d'Afrique noire fut en gros multiplié par quatre, par six pour les écoles secondaires, et par vingt pour les étudiants des universités 22 Ce fut l'un des grands succès de l'indépendance, et il eut d'importantes conséquences politiques. Par la suite, toutefois, les efforts des Etats dans ce domaine fléchirent, des enfants toujours plus nombreux finissant par épuiser les ressources disponibles. Dans les années 80, la scolarisation, au niveau primaire, tomba de 77 à 70 % du groupe d'âge 23 Assurer une bonne éducation à ses enfants devint souvent un privilège de l'élite, qui pouvait en assurer les frais, mais les gens ordinaires continuaient à croire aux écoles et fournissaient les leurs. Dans les zones chrétiennes, elles étaient souvent dirigées par les églises. Le gouvernement zaïrois, par exemple, se révéla incapable de gérer celles qu'il avait confisquées à l'église catholique, à qui il les rendit en 1976. Certaines régions islamisées organisèrent des systèmes privés du même genre, y compris en Egypte. Les villages ougandais employaient les enseignants, l'Etat se chargeant des examens. Le Kenya - ce qui est typique du pays - connut une prolifération d'établissements privés à but lucratif. Mais pour les professeurs, ce fut souvent une époque de pauvreté et de dévouement silencieux.
Le système de santé connut une évolution analogue. Entre les années 60 et le milieu des années 80, l'accroissement du personnel médical, l'existence de remèdes bon marché, les procédures d'immunisation, et la croissance économique, réduisirent la mortalité infantile de près d'un tiers, et épargnèrent à l'Afrique toute épidémie de grande ampleur. Ces interventions médicales avaient été Si puissantes que pendant les années 80 leur impact continua à se faire sentir à l'échelle de tout le continent, certes de manière moins spectaculaire; mais la tendance s'inversa dans les régions ravagées par la violence, la famine et l'extrême dégradation économique. Les dépenses de santé per capita du Ghana, exprimées en termes réels, baissèrent de près de 60 % entre 1974 et 1984; huit ans plus tard, on comptait dans le pays près de 50 000 cas de plan, maladie de la pauvreté qu'on croyait éradiquée dès avant l'indépendance, et le taux de mortalité avait augmenté 24 Tuberculose, choléra et fièvre jaune se répandirent en Afrique sub-saharienne, tandis qu'on estimait que la maladie du sommeil faisait annuellement de 20 à 25 000 victimes. En gros, un Africain sur six souffrait chaque année d'un accès de paludisme. La réaction des patients était d'acheter des médicaments modernes dans les très nombreuses boutiques de vente au détail, de consulter des guérisseurs traditionnels, et de mêler remèdes occidentaux et pharmacopée locale, avec un éclectisme typiquement africain. Accéder à des soins médicaux efficaces devint de plus en plus une question d'argent, au point que les taux de mortalité infantile variaient plus selon le revenu dans des villes comme Abidjan, que dans l'Europe du siècle dernier.

Cela ne supprima pas l'exode vers les villes; mais celui-ci s'est ralenti depuis les années 60, et touche désormais les centres provinciaux plus que les capitales. Pendant les années 80, dans toute l'Afrique sub-saharienne, le nombre des citadins crut deux fois plus vite que celui de la population totale, dont en 1991 ils représentaient 29 %. Les migrations les plus rapides étaient celles de gens fuyant la dislocation rurale, en particulier en Tanzanie et au Mozambique. Les logements sociaux disponibles ne correspondaient plus du tout aux besoins réels, Si bien que les pauvres se rassemblaient dans une pièce unique louée à des tarifs exorbitants, ou dans des cabanes construites par les familles elles-mêmes en bordure des villes, et qu'à Nouakchott on appelait les « dépôts d'ordures». Si pendant les années 60 les salaires urbains avaient dépassé de loin les salaires ruraux, ils chutèrent de plus de 30 % en moyenne pendant les années 80. En 1983, en Tanzanie, le salaire minimum réel était en gros égal à celui que l'administration coloniale avait fixé pour les travailleurs non qualifiés en 1939 25 Avoir un emploi était toutefois un privilège; car la pauvreté, cantonnée jusque-là aux infirmes, incluait désormais les chômeurs. Les statistiques du début des années 80 montraient généralement qu'ils formaient de 8 à 15 % de la main-d'oeuvre potentielle des villes, mais cette part s'accrut pendant la décennie - en 1989, elle dépassait 22 % en Algérie -' et de surcroît ces chiffres étaient trompeurs, car les pauvres pouvaient rarement se permettre d'être entièrement au chômage, aussi se livraient-ils à des «occupations » diverses procurant des revenus dérisoires. Les chômeurs complets étaient essentiellement des jeunes toujours à la charge de leur famille. Vers la fin des années 80, c'était le cas de plus de la moitié des Algériens d'une vingtaine d'années, la croissance démographique et l'éducation dépassant les emplois disponibles. Les gangs de jeunes, comme les ninja de Lusaka, fleurirent; en 1988, dans les prisons nigérianes, un détenu sur cinq était un adolescent.

Survivre dans des cités en pleine dégradation dépendait fortement du « travail au noir », qui en 1978 employait près de 72 % de la main-d'oeuvre urbaine du Nigeria, y compris les innombrables femmes commerçantes et les jeunes apprentis. Les revenus de ceux qui étaient leur propre maitre pouvaient être relativement élevés, mais les employés étaient sévèrement exploités; nombre de jeunes gens commencèrent à travailler dans des emplois non payés. De telles occupations se fondaient avec « l'économie-bis », celle du marché noir, de la contrebande, de la corruption et du crime, qui s'étendirent à mesure que le pouvoir de l'État se racornissait. En Ouganda, cas extrême, on estimait en 1981 qu'elle assurait les deux tiers du PIB. C'était souvent un domaine important pour l'initiative individuelle. Comme d'autres réactions au déclin économique et au retrait de l'État, ces activités économiques impliquaient des groupes sociaux solidaires. La nécessité d'organiser des écoles ou de lancer des entreprises « au noir » pouvait renforcer les liens familiaux. Dans le cadre familial, les femmes de l'élite, après l'indépendance, améliorèrent généralement leur statut, sauf en Afrique du Nord où l'intégrisme annula les progrès antérieurs. Toutes les femmes adultes reçurent le droit de vote, mais pour le reste celles issues de la paysannerie et de la classe ouvrière ne gagnèrent que peu de choses. Les relations maritales changèrent à peine, exception faite d'une légère tendance à des mariages plus tardifs. La polygamie prospéra là où la croissance démographique rendait disponibles les jeunes épouses. Les femmes souffrirent de la pauvreté avec le déclin économique, et eurent à leur charge l'entretien de familles plus nombreuses, bien qu'elles aient souvent pris une part active à 1' « économie-bis », et aient connu une égalité économique et alimentaire avec les hommes plus grande que sur d'autres continents pauvres. En dépit de l'hostilité officielle, les loyautés ethniques se renforcèrent également. Écoles privées, travail au noir, diasporas spécialisées dans le commerce illicite, milices remplaçant des forces de police absentes, associations urbaines assumant le rôle de syndicats inefficaces: tous ces phénomènes mobilisaient des solidarités ethniques, comme, à un autre niveau, la passion du football, partagée par tout le continent.

La religion fut un autre noeud de solidarité sociale. Le christianisme et l'islam connurent une extension rapide dans l'Afrique indépendante, ceux et celles qu'on avait jusque-là négligés - ainsi les femmes, ou les populations des régions éloignées - réclamant une place dans le monde moderne. Une femme expliquait: « Tout le monde y était, et je restais derrière comme une sotte. » Selon une estimation, le nombre de chrétiens africains, entre 1950 et 1990, passa de 34 à 200 millions. L'expansion la plus rapide se produisit au Kenya, au Zimbabwe et dans la région allant du Sénégal à l'Ethiopie. De nombreux Soudanais se convertirent pendant la résistance à la domination des nordistes musulmans, tandis que des conflits entre chrétiens et intégristes islamiques provoquèrent de graves affrontements dans le centre du Nigeria. Les hiérarchies des églises s'africanisèrent rapidement - en 1993, on comptait seize cardinaux catholiques africains-, et l'argent, comme les missionnaires, continuaient à déferler sur le continent, mais le nombre des fidèles excédait toujours les capacités d'intervention pastorale, encourageant l'apparition d'un christianisme paysan à l'éthiopienne, avec de fortes congrégations villageoises, des évangélistes médiocrement formés, peu de superstructures, peu d'influence sur la vie familiale, et des rituels souvent partiellement africanisés. Les églises indépendantes, en pleine croissance - entre 1960 et le début des années 80, plus de i 300 d'entre elles furent fondées rien qu'au Zaïre - avaient des structures du même genre. Elles fonctionnèrent efficacement face au retrait de l'État, car elles formaient des communautés de soutien, présentaient des projets de développement, des systèmes d'éducation et promettaient une guérison médicale ou spirituelle. Certains hommes d'église, en particulier l'archevêque Milingo, de Lusaka, cherchèrent à contrecarrer les craintes de sorcellerie, trop littéralement interprétées, qui proliféraient grâce à l'insécurité et instaurèrent un renouveau des cultes de protection, de découverte et de persécution des sorcières. Le christianisme et l'islam inspirèrent des sectes millénaristes qui rejetaient l'ordre post-colonial. Tandis que les communautés de Témoins de Jéhovah enduraient courageusement les persécutions politiques, un enseignant musulman nommé Muhainmadu Marwa créa à Kano une « république privée » rassemblant de jeunes migrants ruraux, « prêchant que quiconque portait une montre, roulait à bicyclette ou en voiture, ou envoyait ses enfants dans une école d'État, était un infidèle » Les militaires la dispersèrent en 1981, faisant près de 4000 morts.

Ce fut là la manifestation la plus violente d'une cité post-coloniale. En règle générale, les pauvres des villes, tout en s'indignant de la corruption et du gouffre entre « eux» et « nous », étaient trop vulnérables, trop divisés, trop dépendants du clientélisme, trop respectueux des valeurs rurales, trop conscients de la récente mobilité sociale, pour défier ouvertement leurs dirigeants. Ils pouvaient bien reprendre les refrains politisés qui supplantaient les mots d'amour dans la musique populaire, mais l'action politique impliquait généralement un leadership des travailleurs des entreprises modernes, des zélotes religieux ou des politiciens d'opposition. L'augmentation des produits alimentaires de base était la seule chose qui puisse les faire descendre dans la rue. Dans les années 80, de telles émeutes firent tomber les régimes au Liberia, au Soudan et en Zambie, et en menacèrent beaucoup d'autres. Et pourtant les bandes de jeunes armés qui terrorisaient le Liberia, le Mozambique et la Somalie étaient un exemple extrême d'aliénation. Leurs prédécesseurs avaient idolâtré Nkrumah, libéré le Zimbabwe et l'Ouganda, lutté pour transformer l'Algérie ou l'Afrique du Sud. Produits de la croissance démographique, de l'urbanisation de masse, de la crise économique et de la longue histoire africaine des conflits de génération, ils étaient toujours prêts pour les changements, qu'ils soient créateurs ou destructeurs.


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier