Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ASPECT GEOPOLITIQUE
ASPECT GEOPOLITIQUE

C'est le plus vaste État d'Afrique noire. Héritier du Congo belge, grand comme soixante-dix-sept fois son ancienne métropole, son territoire se confond, dans ses grandes lignes, avec le bassin du fleuve Congo. Lorsque l'État a pris en 1971 la dénomination de Zaïre ¾ déformation portugaise de nzadi,  fleuve  en langue kikongo ¾, toute confusion avec la république du Congo (l'ancienne colonie française), dont Brazzaville est la capitale, a été écartée.

L'accession à l'indépendance en 1960 fut particulièrement dramatique, la sécession de la riche province minière du Katanga (actuel Shaba) entraînant l'intervention des Casques bleus de l'Organisation des Nations unies (ONU). Cinq ans de chaos préludèrent à la prise du pouvoir par le colonel Sese Seko Mobutu en 1965.

Après un quart de siècle de règne sans partage, le président Mobutu, devenu maréchal, est de plus en plus contesté et le Zaïre se trouve à nouveau menacé d'implosion. Une crise sans précédent, économique, financière et politique, a réveillé contestations et aspirations démocratiques. Elle déstabilise le pouvoir, laissant la place à l'anarchie. De violentes émeutes urbaines depuis l'été 1991 ont entraîné l'intervention, à Kinshasa et au Shaba, de militaires belges et français dépêchés pour assurer protection et évacuation des Européens.

Le Zaïre aujourd'hui ressemble à un bateau qui prend eau de toutes parts. Il a perdu son crédit tant à l'intérieur qu'à l'extérieur depuis qu'il ne peut plus se prétendre un rempart contre le communisme. N'étant plus un enjeu stratégique, il se retrouve face à lui-même, confronté à des problèmes d'une ampleur telle que sa cohésion nationale semble menacée. Celle-ci est rendue encore plus problématique par l'immensité du territoire, par la difficulté des communications, par la diversité des populations, par l'absence de perspectives de développement et par les tentations séparatistes que l'exemple de l'Union soviétique et de l'Europe de l'Est ne peut que réveiller.

Un espace éclaté

Le bassin du fleuve Congo ne donne qu'une apparence d'unité à un territoire constitué voici un siècle sous l'égide des nations européennes et par les entreprises coloniales de Léopold II. Le roi des Belges, pris de passion pour l'aventure coloniale, à la tête d'un groupe d'hommes d'affaires, avait jeté son dévolu sur le dernier grand ensemble de terrae incognitae après que John Rowlands Stanley eut commencé à lever le voile sur les  ténèbres de l'Afrique . Ayant réuni à Bruxelles en 1876 une conférence internationale de géographie ¾ géographie, explorations, colonisation furent intimement liées ¾, le roi-géographe suscita la création d'une Association internationale africaine (AIA). La mission scientifique et humanitaire de l'AIA ne masqua pas longtemps les ambitions rivales incarnées sur le terrain par les explorateurs qui, tels Savorgnan de Brazza et Stanley, oeuvrèrent l'un pour la France, l'autre pour Léopold II. C'est dans ce contexte de compétition que Bismarck réunit la conférence de Berlin dont l'acte final du 26 février 1885, véritable charte de la colonisation de l'Afrique, reconnut l'existence de jure d'un  État indépendant du Congo .

La conférence définit les limites de ce Congo en se référant à la seule représentation alors vaguement repérée : le bassin hydrographique. La rationalité naturaliste conférait une apparente légitimité à un découpage de l'espace dont le principe subit cependant des entorses pour tenir compte des positions déjà occupées, principalement par la France présente sur la rive droite du fleuve, et par le Portugal installé en Angola mais qui dut abandonner l'estuaire à l'État indépendant. A ces réserves près, le Zaïre est l'héritier d'un  État hydrographique  : la grande courbe du fleuve forme l'épine dorsale d'un territoire drainé par un dense réseau de rivières qui constituent un système de quelque 13 000 km de voies navigables.

Situation unique en Afrique, cet État ne fut pas d'emblée une colonie. Léopold II en était le chef à titre personnel en tant que président, tandis qu'un certain nombre de réglementations internationales, en matière de navigation, de commerce, de douane, s'appliquaient au  bassin conventionnel . Ce n'est qu'en 1908, année de sa dévolution à la Belgique, qu'il devint la colonie du Congo belge. Les Belges renforcèrent alors leur présence sans toutefois faire de leur colonie une chasse gardée : le secteur minier en particulier continua d'associer des intérêts  étrangers , anglais et sud-africains notamment.

Si le bassin du grand fleuve lui a donné ses noms successifs et une partie de ses contours, le territoire du Zaïre manque d'une véritable centralité. Le centre géographique est en effet constitué par la  cuvette , 750 000 km² de plaines amphibies dans les parties les plus déprimées, couvertes de forêts denses ou marécageuses, peu peuplées, formant obstacle aux communications, plus répulsives par conséquent qu'attractives, et où plusieurs dizaines de petites ethnies, que l'on regroupe sous l'appellation de Mongo, n'ont jamais formé d'entité politique cohérente.

Les régions actives se localisent à la périphérie de ce pseudo-centre. De fortes identités régionales constituent autant de  centres , très peu solidaires les uns des autres et de surcroît éloignés d'une capitale excentrée à l'ouest. La géopolitique zaïroise est ainsi dominée par des forces centrifuges s'exerçant sur un territoire semi-enclavé. Le Zaïre ne dispose en effet que d'une étroite fenêtre maritime de 40 km raccordée à la masse de son territoire par une sorte de corridor coincé entre Congo ¨ et Angola ¨.

Dans ce Bas-Zaïre vital (il canalise avec l'Atlantique tous les échanges d'un pays à la configuration d'un entonnoir), le cours inférieur du Congo, qui constitue l'axe du corridor, n'est malheureusement pas navigable car une série de rapides le verrouillent. L'ouverture en 1898 d'une voie ferrée ¾ aujourd'hui doublée par une route asphaltée ¾ entre le port de Matadi, au fond de l'estuaire, et Léopoldville (Kinshasa), point de départ de la navigation intérieure, a amorcé le désenclavement du territoire et entraîné en 1923 le transfert de la capitale, initialement établie à Boma, sur l'estuaire, vers le carrefour du Stanley Pool (Pool Malebo), centre nerveux du pays.

Le Bas-Zaïre, poumon et grenier de Kinshasa, est la seule province bien reliée à la capitale. Ses populations kongo ¨, héritières du royaume de Kongo, comptèrent parmi les premiers  évolués  : un sentiment de supériorité et une condescendance que leur ont reprochés les autres ethnies. Regroupées au sein de l'Association des Bakongo (Abako), leurs élites ont joué un rôle décisif dans la marche à l'indépendance. Le premier président de la République, Joseph Kasavubu, en était issu. L'Abako soutenait des thèses fédéralistes qui retrouvent un regain d'intérêt dans le contexte actuel de décomposition de l'État. Les Kongo constituent une force politique incontournable, ne serait-ce que par leur poids démographique à Kinshasa ¾ ou par les soutiens qu'ils sont assurés de trouver parmi leurs proches du Congo.

Une province à fort particularisme : le Shaba

A l'extrémité sud-est du Zaïre, le Shaba est un bastion du particularisme et une région de grande importance stratégique, qui partage avec la Zambie les richesses minières de la Copper Belt ( ceinture du cuivre ) ; cuivre et cobalt fournissent bon an mal an la moitié des ressources de l'État. Depuis 1960, la région compte parmi les points chauds du continent. Enclavée, éloignée de la capitale, elle subit l'attraction économique de l'Afrique du Sud ¨ d'où provient l'essentiel de son approvisionnement et par où s'exporte près de la moitié des minerais. L'administration coloniale avait entrepris de réduire cette dépendance en aménageant une  voie nationale  de transport vers Matadi. Cette voie combinant le rail et l'eau, devenue vétuste, ne peut acheminer qu'une partie, au mieux la moitié, du minerai. Jusqu'en 1975, la voie ferrée angolaise offrait le meilleur débouché par le port de Lobito : si la guerre civile en a entraîné la coupure, le retour, hypothétique, à la paix pourrait en permettre la remise en état.

Le particularisme du Shaba tient à la personnalité des Lunda, mais aussi à une culture ouvrière et d'entreprise développée depuis les débuts de l'exploitation minière, en 1910. Un Comité spécial du Katanga, qui ne disparut qu'avec l'indépendance, conforta cette spécificité régionale. A partir de 1906, la toute-puissante Union minière du Haut-Katanga (UMHK), archétype de l'entreprise minière congolaise, régna sans partage. Elle apporta son soutien à la sécession de 1960. L'affaire du Katanga fut l'exemple même de la complexité d'une décolonisation qui servit de terrain de compétition aux rivalités est-ouest. L'échec de la sécession n'a pas mis fin aux tensions politiques régionales, ainsi qu'en ont témoigné les coups de main des  gendarmes katangais  en 1977 et surtout en 1978, où une seconde et meurtrière attaque à Kolwezi, au coeur de l'empire de la Gécamines, la société nationale qui s'est substituée à l'UMHK en 1966, provoqua l'intervention aéroportée française et belge.

Le Shaba reste donc une périphérie extrêmement sensible. En 1990, sur le campus de Lubumbashi, capitale provinciale, des massacres d'étudiants par les troupes spéciales de Mobutu ont à nouveau fait monter la tension.

Autre périphérie à problème sur le flanc sud du Zaïre : le Kasaï, ou plutôt les Kasaï. La partition de la province entre un Kasaï-Occidental (capitale : Kanaga, ex-Luluabourg) et un Kasaï-Oriental (capitale : Mbuji Mayi, ex-Bakwanga) a permis de séparer les frères ennemis, Lulua et Luba ¨, qui s'étaient déchirés en 1959-1960. Le Kasaï-Oriental tire toute son importance du diamant. Exploité industriellement par la Minière de Bakwanga (MIBA) en contrat avec De Beers, ou par des  creuseurs  artisanaux, il donne lieu à une commercialisation clandestine impossible à évaluer, mais qui alimente les trésors de guerre des plus hauts responsables de l'État. Les Luba constituent, au-delà de leur ancrage régional, une des grandes forces politiques du Zaïre ; leur leader, Tshisekedi, un des fondateurs en 1980 de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), mène l'opposition contre le pouvoir mobutiste, mais ses adversaires l'accusent de vouloir favoriser les Luba.

L'est du Zaïre : l'attraction de l'Afrique orientale

Aux frontières orientales du pays, le Nord-Kivu montagneux forme une entité à part. Isolé du reste du Zaïre faute de liaisons terrestres, il est en revanche bien relié à l'Afrique des grands lacs. Des dizaines de milliers de réfugiés fuyant les guerres civiles au Rwanda s'y sont fondus avec plus ou moins de facilité, mais restent susceptibles d'engendrer des tensions interethniques.

L'immense province du Haut-Zaïre, d'une superficie comparable à celle de la France, couvre le quart nord-est du pays. Les zones frontalières du Soudan et de l'Ouganda, ouvertes à tous les trafics, sont mal contrôlées par Kinshasa. Alors que le Zaïre est majoritairement peuplé de populations bantoues, le Nord-Est héberge des groupes nilotiques tels que les pasteurs de l'Ituri, et surtout soudaniens. Au XIXe siècle, des groupes migrants venus de Centrafrique et du Soudan avaient organisé dans la région des Uélé de puissants royaumes esclavagistes qui approvisionnèrent la traite arabe : Zandé et Mangbetu étaient redoutés par leurs voisins méridionaux, qui s'en méfient encore. La capitale régionale, Kisangani, ex-Stanleyville, bastion et symbole de la résistance lumumbiste, prise et reprise par les mercenaires qui trouvèrent jusqu'en 1969 un terrain d'élection dans l'imbroglio zaïrois, ne s'est jamais remise de la guerre civile.

Par son histoire, l'est du Zaïre appartient au versant oriental de l'Afrique. Il en a reçu une double influence colportée par les marchands arabes ou arabisés, originaires des rivages de l'océan Indien, tel Tippo Tib, le contemporain de Stanley, qui contrôlait le Lualaba (nom du cours supérieur du Congo). Le swahili ¨ est devenu lingua franca, de l'Ituri jusqu'au Shaba. Quant à l'islam, diffusé jusqu'au Maniéma, sa propagation a été stoppée par la colonisation qui a favorisé l'implantation du christianisme ; il n'y a pas aujourd'hui de problème musulman au Zaïre.

Au total, quelques grands ensembles ethnorégionaux polarisent un espace d'une grande diversité humaine qui compte, selon les classifications des ethnologues, entre deux et trois cents groupes ethniques. Par-delà la complexité ethnolinguistique, quatre langues dites  nationales , autres que le français, langue officielle, permettent l'intercompréhension à l'intérieur de grands sous-ensembles spatiaux. Le kikongo au sud-ouest et le tshiluba au centre-sud dépassent les aires de peuplement des Kongo et des Luba.

Le swahili rattache l'Est zaïrois au vaste ensemble swahiliphone d'Afrique orientale. Quant au lingala, initialement langue d'échange des gens du fleuve, il a été adopté par de nombreux groupes du nord du Zaïre, parmi lesquels les Ngbandi, ethnie de Mobutu, et est devenu de fait la langue des militaires et de nombreux fonctionnaires. Il connaît par suite une large diffusion nationale ¾ et internationale ¾ car il est aussi parlé au Congo.

De la congolisation au mobutisme

Le Zaïre souffre encore des séquelles d'une indépendance acquise dramatiquement et d'un lointain contentieux qui n'a cessé d'empoisonner les relations belgo-zaïroises. La métropole n'avait pas su anticiper sur l'événement et c'est dans la violence et l'improvisation qu'allait s'imposer une indépendance à laquelle les responsables politiques n'avaient pas cru et qu'ils n'avaient pas préparée. Le système colonial belge, alliant contrôle rigoureux des hommes et paternalisme, efficacement secondé par un dense réseau de missions catholiques, ne pouvait empêcher les esprits d'évoluer, d'autant qu'un vent de liberté soufflant de Brazzaville avait eu tôt fait de franchir le fleuve. En 1955, un  plan de trente ans pour l'émancipation de l'Afrique belge , élaboré par le professeur Van Bilsen, avait été jugé audacieux, mais l'accélération de l'histoire allait vite le rendre caduc. Les   évolués , à l'écoute de Kwame Nkrumah, alors porte-parole charismatique de l'indépendance de l'Afrique (¨Ghana), transformèrent leurs associations en véritables partis politiques militants.

La plupart furent d'abord l'émanation de groupes ethniques. A l'Abako, répondait la Confédération des associations du Katanga (Conakat) représentant les intérêts des Lunda, ou l'Association des Baluba du Katanga (Balubakat). De tels partis, issus des provinces les plus riches, nourrissaient des tendances autonomistes avec, bien souvent, l'appui des colons. En revanche, les provinces les moins développées apportèrent leur soutien à ceux qui se proclamaient nationaux, comme le Parti solidaire africain (PSA) de Gizenga et surtout le Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba. Mais quels qu'ils fussent, les partis ne purent se dégager du tribalisme, et le MNC lui-même se divisa en fractions à base ethnique, par exemple le MNC-Kalondji, regroupement des Luba du Kasaï.

Si, localement, colons et groupes de pression purent encourager les tendances séparatistes, le gouvernement belge affirma quant à lui des positions unitaristes, s'opposant notamment au fédéralisme façon Abako. Mais s'il n'est pas suspect d'avoir encouragé une  balkanisation  ¨, il a pu donner, par maladresse ou par incapacité à maîtriser une situation complexe, l'impression de jouer un double jeu, d'aider en sous-main les sécessionnistes katangais par exemple. Il ne parvint pas en tout cas à éviter la violence et ce sont les manifestations de 1959 à Léopoldville, réprimées dans le sang, qui forcèrent la décision de réunir à Bruxelles une  table ronde belgo-congolaise , laquelle fixa l'indépendance au 30 juin 1960.

L'indépendance reposa sur un malentendu fondamental entre les Belges, qui s'estimaient indispensables, et des Congolais pressés de se libérer de décennies de frustration et de racisme larvé. Dès le 30 juin, le discours de Lumumba en présence du roi Baudouin donnait le ton du psychodrame qui allait se jouer sur fond de peur et d'incompréhension. L'incroyable bévue du général Janssens qui signifia devant les sous-officiers congolais  Après l'indépendance = avant l'indépendance  provoqua le 5 juillet la mutinerie de la Force publique, main armée du pouvoir depuis Léopold II.

L'engrenage de la violence était amorcé. Du fait de la difficile circulation de l'information dans un territoire immense amplifiant les rumeurs, un climat de panique s'installa dans l'intérieur du pays, que des milliers de colons et de représentants de l'administration abandonnèrent. L'anarchie succéda à trois quarts de siècle d'encadrement colonial : le pouvoir central se trouvait privé des relais locaux et, à peine constitué, le gouvernement de Lumumba assistait impuissant à l'implosion du Congo, à ce que l'on a appelé la  congolisation .

Sécession du Katanga et guerre civile

A Élisabethville (actuelle Lubumbashi), la mutinerie fit cinq victimes européennes ; Moïse Tschombé, leader régional de souche royale lunda, saisit ce prétexte pour proclamer l'indépendance du Katanga dès le 11 juillet. Lumumba fit aussitôt appel à l'aide des Soviétiques et de l'ONU : l'entrée en lice des Casques bleus internationalisait l'affaire congolaise. Lumumba, suspecté de sympathie communiste, devint l'homme à abattre des Occidentaux. Destitué par Kasavubu après seulement deux mois de gouvernement, il fut assassiné en janvier 1961 ; sa mort en a fait un martyr de la lutte anticoloniale, une figure emblématique du combat pour l'indépendance et l'unité nationale.

Pour l'ONU et pour son secrétaire général, Dag Hammarskjöld (victime de ce qui est convenu être un accident d'avion survenu au Congo en septembre 1961), le règlement du problème katangais représentait un test de la capacité de l'ONU à empêcher l'éclatement de l'Afrique ¾ avant même que fût énoncé le credo de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) sur le maintien du statu quo territorial hérité de la colonisation.

Lorsque la sécession prit fin, en janvier 1963, la capitale congolaise n'exerçait plus qu'un contrôle fictif sur un pays dont les six provinces coloniales avaient été morcelées en vingt et une  provincettes  qui répondaient à des aspirations ethniques, mais qui eurent pour effet de multiplier les centres de pouvoir et les abus de nouvelles féodalités urbaines. Loin d'être restaurée, l'autorité publique fut balayée par des troubles qui prirent de l'ampleur jusqu'à devenir, en 1964, une véritable insurrection générale dans les deux principaux foyers de rébellion : le Kwilu, sous la conduite d'un ancien ministre de Lumumba, Pierre Mulélé, et l'est du Zaïre, entraîné par un leader du MNC, Soumialot, et par des chefs batetela, l'ethnie de Lumumba. La moitié orientale du territoire congolais avec Stanleyville passa à la rébellion, embrasée par de jeunes combattants qui se disaient invincibles, les Simba ( lion ).

En 1965, l'Armée nationale congolaise (ANC), héritière de la Force publique, occupa à nouveau les principaux lieux stratégiques, mais l'insécurité régna encore pendant quelques années. Les guerres civiles, que les Casques bleus n'eurent pas mission d'empêcher une fois réglée l'affaire katangaise, auraient fait 500 000 victimes selon les historiens zaïrois. Elles sont en tout cas restées présentes dans les mémoires, et le spectre de la guerre pourrait peut-être freiner les débordements de violence que les tensions actuelles donnent à craindre.

L'ANC, avec à sa tête le colonel Mobutu, représentait la seule véritable force d'un État en décomposition, d'autant qu'elle bénéficia de l'aide américaine. Dès septembre 1960, le jeune chef de l'armée s'était fait remarquer en arrêtant Kasavubu et Lumumba afin qu'ils règlent leurs différends. Il avait alors rendu le pouvoir aux civils. Cinq ans après, fort d'une popularité croissante et recueillant les fruits de la pacification, il s'empara définitivement du pouvoir le 23 novembre 1965. Avec l'aide de  jeunes loups , souvent formés dans des universités étrangères, qu'il rassembla dans le groupe de Binza (du nom d'un quartier résidentiel de Kinshasa), et avec l'actif soutien des États-Unis ¾ qui a pu faire penser qu'il avait été un agent de la Central Intelligence Agency (CIA) ¾, Mobutu mit un terme aux années de trouble, restaura l'unité nationale et relança l'économie en bénéficiant d'une décennie de bonne conjoncture minière.

Le Zaïre de Mobutu

Le Zaïre de Mobutu s'est rangé dans le camp occidental et a témoigné d'une fidélité sans faille aux États-Unis dans le contexte d'une guerre froide par pays satellites interposés. Les Américains purent utiliser la base aérienne de Kamina au Shaba. Pendant quelques années, la firme allemande Kloeckner a disposé de 100 000 km² dans l'est du pays pour l'expérimentation de satellites. La France de Valéry Giscard d'Estaing a renforcé sa coopération au point d'apparaître concurrente de la Belgique.

Le Zaïre est assurément une puissance qui compte, courtisée aussi bien par la France pour sa place dans la francophonie ¾ c'est l'État francophone le plus peuplé après la France ¾ que par le Vatican ¾ Jean-Paul II y a effectué deux voyages, et le  rite zaïrois  est reconnu par Rome. Sur le théâtre africain, le Zaïre a pris position dans le conflit angolais en aidant le Front national de libération de l'Angola (FNLA) de Roberto Holden puis l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA) de Jonas Savimbi, les deux mouvements d'opposition au régime prosoviétique de Luanda soutenu par les Cubains. Quelque 500 000 Angolais ont trouvé refuge au Zaïre dans des camps proches de la frontière.

Mobutu a été par ailleurs un des premiers chefs d'État africains à coopérer avec l'Afrique du Sud, Realpolitik oblige. Bien avant l'abolition de l'apartheid ¨, la présence commerciale de ce pays était importante. Le chef de l'État a joué un rôle non négligeable de médiateur par rapport à l'Angola et à l'Afrique du Sud en organisant des rencontres politiques dans son palais de Gbadolite, le  Versailles  qu'il a fait édifier dans sa région d'origine, la province de l'Équateur.

Sur le plan intérieur, Mobutu a réussi à rétablir une unité nationale au moins apparente en s'appuyant sur l'armée, sur le parti unique et sur un clientélisme politique qui s'est efforcé de ménager les équilibres ethniques et régionaux dans la distribution des postes et prébendes. Une rotation géographique de la haute administration territoriale a freiné l'émergence de potentats locaux. En 1967, le manifeste de la N'Sélé a posé les bases du Mouvement populaire de la révolution (MPR) conçu comme un parti-État, auquel chaque Zaïrois était censé appartenir, jusqu'à la reconnaissance du multipartisme en 1990. Après des années d'anarchie, le mobutisme a été plutôt bien accueilli, d'autant que sa mise en place a coïncidé avec une période de prospérité économique.

La manifestation symbolique du renouveau s'est incarnée dans la politique d' authenticité  inaugurée le 27 décembre 1971 : depuis cette  journée des 3 Z , Zaïre a remplacé Congo, qu'il s'agisse du nom de l'État ou du fleuve, tandis que le zaïre-monnaie s'est substitué au franc congolais, avec une parité initiale de 2 zaïres pour 1 dollar. Les lieux ont été rebaptisés pour effacer le souvenir colonial. Tout un train de mesures symboliques a complété la rupture avec le passé :   citoyen  a remplacé  monsieur  et l' abacost  ( à bas le costume  ) le costume, tandis que la cravate était proscrite.

Aux prénoms chrétiens ont dû se substituer des noms   authentiques , Joseph Désiré Mobutu, désormais Sese Seko Kuku Gbendu Wazabanga ( défenseur acharné de la terre des aïeux ), donnant le ton. Le Zaïre a alors gagné en prestige en Afrique et, même si l'authenticité n'était qu'un artifice qui a fini par perdre sa charge émotionnelle, la mode et la musique  made in Zaïre ont gardé un réel rayonnement, contribuant à donner une image positive de ce géant africain.

Un sous-continent à la dérive ?

Ce géant apparaît pourtant de plus en plus fragile. C'est devenu une litanie de vanter (pour aussitôt déplorer le mauvais parti qu'on en tire) sa richesse  potentielle  : grenier et réserve de bois du continent autant que  scandale géologique . En réalité, la forêt, peu accessible, est à peine exploitée, l'agriculture d'exportation ne compte plus beaucoup, tandis que le pays se nourrit mal. Ne reste que la mine : elle a fait du Zaïre un État minier, État à l'économie dépendante, car la rente repose sur un petit nombre de produits. De plus, si le cobalt (dont le Zaïre est le principal producteur du monde occidental) a conservé une valeur stratégique au moins jusqu'à la fin de la guerre froide, car depuis lors l'accès aux stocks  soviétiques  a changé la donne, le cuivre se heurte à une forte concurrence mondiale et ses cours sont restés déprimés depuis 1974.

Mais les contraintes externes ne sont pas les seules. Quelques initiatives malheureuses de politique intérieure ont porté un grave préjudice à l'économie nationale. La  zaïrianisation  décidée fin 1973 a consisté en une confiscation pure et simple des petites entreprises européennes au profit d'une classe politico-administrative qui s'est empressée de réaliser les actifs sous forme de consommation ostentatoire. Des milliers d'Européens (Belges, Portugais, Grecs) ont alors quitté le pays et, après quelques mois, une part importante de l'outil économique s'est trouvée détruite. Moins dramatique et médiatisée que l'indépendance, la  zaïrianisation  a été certainement plus dommageable à l'économie. Les mesures de  rétrocession  et de  libéralisation  prises par la suite n'ont eu qu'un succès limité et n'ont pas vraiment redonné confiance aux investisseurs.

Le Zaïre a aussi été victime du mirage des grands projets, tels que l'aciérie ruineuse de Maluku près de Kinshasa, qu'il a fallu se résoudre à fermer, ou que l'aménagement hydroélectrique partiel du site d'Inga sur les rapides du bas fleuve, dont le potentiel est le plus puissant du monde. Les ouvrages actuellement réalisés outrepassent les capacités de consommation, bien qu'une partie du courant soit exportée au Congo ou transportée, sur 1 800 km, vers le Shaba qui se trouve ainsi placé en situation de dépendance énergétique. Cette ligne Inga-Shaba, construite par des sociétés américaines, a alourdi la dette du Zaïre pour un gain géopolitique incertain. D'autre part, dans le contexte de dépression mondiale du milieu des années 70, de nombreux projets industriels qui auraient pu valoriser l'énergie d'Inga ont été abandonnés.

A ces facteurs externes de crise s'ajoutent des causes internes et structurelles profondes. Le secteur des transports (à l'exception du transport aérien où le monopole d'Air Zaïre fut de courte durée) s'est beaucoup dégradé en raison de carences de gestion dues à de lourdes machines publiques dans les secteurs ferroviaire, fluvial et routier. Les communications sont pourtant prioritaires dans un pays de la dimension du Zaïre.

Mais ni les investissements ni les programmes d'ajustement structurel de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) et du Fonds monétaire international (FMI) n'ont porté leurs fruits. Tous les experts s'accordent à penser que la gestion des ressources humaines est particulièrement déficiente dans un pays qui a fait de la corruption généralisée le mode normal de fonctionnement des institutions et des entreprises publiques. Ce que les nationaux eux-mêmes appellent le  mal zaïrois  a pris une ampleur telle qu'il paralyse aujourd'hui l'activité économique. L'exemple vient de haut : on prétend que la fortune d'un Mobutu, comparable à celles des Marcos ou des Duvalier, est équivalente à la dette extérieure du Zaïre.

Avec la crise économique, les contrastes sociaux sont devenus de plus en plus voyants en ville, et insupportables. Depuis des années les salariés, principalement dans le secteur public, ne peuvent plus vivre de leur seul salaire et, avec l'effondrement de la monnaie en 1991 ¾ en août il fallait 15 000 zaïres pour 1 dollar, et début 1993 le million de zaïres ne suffisait pas pour acheter une bouteille de bière ¾, le seuil du supportable a été atteint : les pillages dont les grandes villes ont alors été le théâtre ne peuvent surprendre. Depuis lors, la situation n'a cessé de s'aggraver. Le papier-monnaie n'a pratiquement plus de valeur, et le refus des commerçants de Kinshasa d'accepter des coupures de 5 millions de zaïres a provoqué les terribles émeutes de janvier 1993, orchestrées par les militaires, qui ont une fois de plus ravagé la capitale.

Trente ans après l'indépendance, la population a doublé, mais son niveau de vie n'a pas sensiblement changé. Les grandes villes sont devenues des agglomérations dangereuses. L'État n'a plus qu'une apparence fantomatique. Seules les Églises chrétiennes, y compris le kibanguisme né sur le terreau du Congo colonial, continuent à fonctionner tant bien que mal. Mais pour combien de temps ? Le pouvoir de Mobutu ne tient plus qu'à ses troupes spéciales ; il a fini par être lâché par ses alliés occidentaux. Les États-Unis se désintéressent du pays depuis la fin de la guerre en Angola et le départ des Cubains.

Belges et Français se sont mis en retrait, faisant semblant de découvrir que le chef de l'État n'était guère fréquentable. Suite à la mort de son ambassadeur lors des émeutes de janvier 1993, la France a cessé toute coopération. Mobutu s'efforce cependant de se maintenir au pouvoir, après avoir entravé le bon fonctionnement d'une conférence nationale qui a fini par se réunir à la fin de l'été 1991. Mais l'opposition est divisée, toujours exposée à la tentation tribale, et il n'est pas sûr qu'elle ait les moyens de maintenir la cohésion d'un grand espace qui n'a d'autre unité que celle d'avoir partagé, sans l'avoir choisi, un siècle d'histoire et la francophonie.

C'est pourquoi on peut redouter le possible retour à un processus de  congolisation . Le Zaïre se trouve à nouveau à une croisée des chemins. Au-delà des rivalités personnelles pour le pouvoir, les oppositions sont prêtes à se cristalliser en un tribalisme porteur de violences. En tout état de cause, c'est la dimension même du pays et la quasi-absence de liaisons interrégionales par voie de terre qui font problème en entretenant les tensions centrifuges. Les régions isolées s'enfoncent dans le sous-développement tandis que la médiocrité des infrastructures de communication s'oppose à la réalisation de l'unité nationale.

Depuis 1993, le pays a paru sombrer dans le chaos. Les troupes prétoriennes de Mobutu ont tiré sur des hommes des Forces armées zaïroises (FAZ). Des bandes armées à la solde de chefs de guerre rançonnent les populations. Des pogroms anti-Luba se généralisent au Shaba. Pendant ce temps, le bras de fer entre Mobutu et Étienne Tshisekedi, Premier ministre issu de l'opposition, se durcit. Les Occidentaux semblaient décidés à soutenir ce dernier, mais depuis l'été 1994 le drame qu'a connu le petit État voisin du Rwanda a entraîné une sorte de  retour en grâce  de Mobutu sur la scène internationale. En effet, l'afflux au Zaïre de réfugiés hutu sur la rive occidentale du lac Kivu a obligé le gouvernement français et les organisations humanitaires à reprendre contact avec le président zaïrois, notamment pour qu'il autorise que l'opération militaro-humanitaire Émeraude puisse opérer à partir de son territoire.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion

Au cours de l'année 1998, les relations de Kabila avec le Rwanda et l'Ouganda, alliés auxquels il doit son arrivée au pouvoir, s'enveniment. Kigali et Kampala lui reprochent de ne pas avoir remis de l'ordre à l'est du pays, où plusieurs mouvements rebelles (dont les ex-Forces armées rwandaises, les miliciens Interahamwe et la LRA) hostiles à leur régime ont leurs bases arrières.
De son côté, Kabila , face à une opinion l'accusant d'être l'homme des Rwandais et aux craintes d'un éventuel coup d'état, entame une purge au sein de son gouvernement. Il limoge un à un tous les ministres Tutsis de son cabinet et les écarte de la hiérarchie militaire, avant de renvoyer chez eux les soldats rwandais encore présents sur le territoire. Quelques jours plus tard, le 2 août, un officier congolais basé à Goma, dans l'est du pays, annonce sur une radio locale qu'une rébellion contre Kabila a éclaté. Elle est menée par le 10ème bataillon des Forces Armées Congolaises. Considérée comme une unité d'élite, elle est majoritairement composée de Tutsis congolais, qui un an et demi plus tôt composaient le gros des troupes de l'ADFL. Le soulèvement se transforme bientôt en conflit régional puisque, outre l'implication de l'Ouganda et du Rwanda aux côtés des rebelles, l'Angola et le Zimbabwe, et dans une moindre mesure la Namibie (et brièvement le Tchad) envoient des troupes pour soutenir Kabila.
En Avril-Mai 2000, des tensions sérieuses entre le Rwanda et l'Ouganda étaient à déplorer sur le territoire de la RDC (zones diamantifères).

Actuellement donc, Kabila est soutenu par le Soudan (ennemi juré de l'Ouganda car Museveni aide la rébellion au sud du Soudan), l'Angola (Dos Santos espérer ôter à Savimbi une base de repli en RDC en appuyant Kabila), le Zimbabwe, la Namibie mais n'est plus soutenu par l'Ouganda et le Rwanda. Le Rwanda soutient la faction Goma, dirigée par Emile Ilunga alors que l'Ouganda soutient le RCD-Kisangani, faction dirigée par Ernest Wamba Dia Wamba, ainsi que le MLPC (Mouvement de Libération du peuple congolais) CONTRE KABILA.
Le Congo-Brazzaville a signé un pacte de non agression avec la RDC en 1998.


 
 

Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier