Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
De 1980 a 1997
LE PAYS DE 1980 A 1997

La contestation au sommet

On pensait qu'en 1980 les maquisards du FNLC (Front national de libération du Congo) rééditeraient leurs deux "révoltes" du Shaba - ex-Katanga - de 1977 et 1978: ce fut au contraire la révolte des députés et des ministres, que le président Mobutu a pourtant toujours choisis selon des critères de stricte fidélité au guide suprême. Eux-mêmes n'ont d'ailleurs fait que poursuivre sur un autre terrain la contestation entretenue depuis une dizaine d'années par les étudiants de l'université de la capitale, Kinshasa.

Mémorandums, livres blancs, lettres ouvertes au président ont fleuri régulièrement depuis 1979: de nombreux hommes politiques, des enseignants, des étudiants ont décidé de critiquer ouvertement la gestion d'un pays aussi vaste qu'hétérogène et de dénoncer la crise économique et politique. Les uns et les autres ont d'abord protesté contre leurs conditions de vie, mais leur cible est vite devenue l'absence de démocratie, et leurs requêtes ont porté sur le multipartisme. La riposte du président Sese Seko Mobutu a été sans ambiguïté: pas de libéralisation et accroissement de la répression. La plupart des étudiants à l'origine des mouvements de grève ont été emprisonnés, voire "déportés" vers leur village d'origine - c'est-à-dire le plus loin possible de la capitale. Le régime a profité de la contestation pour mettre sous les verrous des dissidents politiques.

Parallèlement, Amnesty International confirmait les nombreuses exécutions publiques intervenues en 1978 et 1979, lors de deux affaires graves qui avaient pu briser le mur du silence instauré par Mobutu: le 25 janvier 1978, 500 personnes au moins furent exécutées non loin de la ville d'Idiofa, à la suite de la rébellion d'un mouvement religieux millénariste. Les prétendus chefs de ce mouvement, un prophète du Kasaï, Kasongo, et treize autres personnes furent pendus en public. Toujours au Kasaï, une deuxième affaire s'était soldée l'année suivante par des centaines de morts, près de Mbuji-Mayi: de jeunes chercheurs de diamants avaient organisé un trafic parallèle de diamants. Ils furent massacrés par les troupes d'élite de Mobutu.

Cette affaire a aussitôt déclenché la colère des élus du Kasaï qui, à plusieurs reprises, ont essayé de mettre en garde leur "guide", tout en demandant des sanctions contre les responsables du massacre. Mobutu préféra les emprisonner d'abord, les accuser de "subversion" et les faire ensuite passer devant ses juges.

En dépit de ces nombreuses "rébellions", le président Mobutu avait réussi à remettre un peu d'ordre dans son économie, ou plutôt il avait accepté les conditions draconiennes imposées par les pays occidentaux et le FMI. Il avait aussi "ressuscité" un ancien de ses condamnés à mort, Nguza Karl I Bond, accusé de complicité avec les maquisards du FNLC. Pressé par ses bailleurs de fonds, Mobutu l'avait d'abord gracié, puis nommé ministre, avant de le mettre à la tête du gouvernement zaïrois. Nguza s'est vite aperçu que son pouvoir était purement nominal, et il a préféré quitter le navire avant le naufrage. Profitant d'un voyage à Bruxelles en avril 1981, il s'y établit en permanence: "J'ai démissionné, a-t-il déclaré, pour être en paix avec ma conscience. En 1980, j'ai réussi à redresser la situation économique du pays, selon les directives du FMI. Mais, devant les incompréhensions, les intrigues, la réapparition des mêmes méthodes, je ne pouvais continuer à servir de bouc émissaire d'une politique en contradiction avec mes principes." Depuis, le bouc émissaire est en réserve de la République, avec la bénédiction de certains pays occidentaux de plus en plus réticents à investir dans un pays aussi instable.

L'après-Mobutu a commencé

Prisonnier de son "guide suprême" depuis près de vingt ans, le Zaïre de Mobutu Sese Seko est entré en 1982 dans "l'après-Mobutu". Sans qu'on sache qui, et dans quelles conditions, remplacera celui qui a commencé sa carrière en 1961 par l'assassinat de Patrice Lumumba.

Les résultats économiques de l'année 1981 n'ont pas contribué à assainir le climat général. Le fameux "Plan Mobutu", imposé en 1979 par le Fonds monétaire international, a eu un coût économique et social très élevé. Gelées au niveau très faible de 1976, les importations de matières premières et d'équipements n'ont permis qu'un fonctionnement au ralenti de l'industrie zaïroise, pourtant relativement développée. En 1981, la plus grande usine textile du pays ne fonctionnait qu'à 55% de sa capacité, et la plus grande usine de chaussures qu'à 25%. Le chômage et la misère ont atteint des niveaux alarmants. Un enfant zaïrois sur deux meurt avant l'âge de cinq ans. Le salaire moyen d'un ouvrier est d'environ 80 zaïres par mois (un peu plus de 10 dollars), alors qu'un sac de manioc de 45 kg coûte 52 dollars. L'agriculture d'autosubsistance s'est de ce fait largement développée: elle aurait représenté 20% du PIB en 1979, contre 12% en 1976.

Satisfaits des bons résultats financiers obtenus par cette politique d'austérité en 1979 et 1980 (l'excédent commercial, grâce notamment à la bonne tenue des prix du cobalt exporté, représentait 725 et 796 millions de dollars), le FMI avait accordé début 1981 au Zaïre un crédit de 1,2 milliard de dollars, à verser en trois ans, pour faciliter la phase de "relance" du Plan Mobutu.

Mais l'effondrement des prix du cuivre, du cobalt et des diamants à partir du deuxième semestre de 1981 a entraîné une chute brutale des recettes d'exportation. Du coup, le FMI décidait de suspendre ses versements à partir du mois de septembre, pour "non-accomplissement des critères de performance". Ainsi "rappelé à l'ordre", le gouvernement licenciait en décembre 20 000 fonctionnaires, et en envoyait 15 000 autres en retraite en mars 1982. En février, il décidait de reprivatiser 39 grandes entreprises publiques.

Et en mars 1982, le FMI accordait un nouveau crédit de 130 millions de dollars pour pallier la chute des recettes d'exportation, continuant malgré tout à miser sur l'extraordinaire potentiel zaïrois en énergie et matières premières minérales.

La détérioration de la situation économique s'est accompagnée d'un accroissement notable des tensions sociales. D'abord chez les étudiants qui, comme dans d'autres pays d'Afrique centrale, ont toujours été à la pointe de la contestation. En 1981 encore, l'université de Kinshasa (Lovanium) a dû être fermée en raison des grèves. Et les "meneurs" ont été une nouvelle fois incorporés de force dans l'armée zaïroise. En fait, ce mouvement a commencé en dehors de la capitale et des grèves "sauvages" avaient frappé l'enseignement primaire et secondaire dans plusieurs régions du pays, les enseignants n'ayant plus reçu leur maigre salaire depuis plusieurs mois.

Autre "front" traditionnel au Zaïre, l'Église catholique a de nouveau été l'objet de mesures répressives. Dans le passé, la conférence épiscopale avait osé critiquer, timidement et officieusement, le régime dictatorial de Mobutu, la gestion catastrophique du pays et la corruption de ses cadres. Au début de 1982, quatre prélats parmi les plus connus ont été tout particulièrement visés: Mambes, évêque de Kindu ; Kabanga, archevêque de Lubumbashi ; Malula, cardinal de Kinshasa, et Kaseba, attaqué lors d'une visite chez des amis à coup de machette et de bouteilles par une quinzaine d'hommes masqués. Malula était obligé de changer régulièrement de résidence pour éviter un attentat, et Kabanga a été victime d'un "accident de la route" provoqué intentionnellement par une jeep militaire qui a ensuite pris la fuite sans porter secours aux blessés. L'Église catholique semble vouloir cependant éviter un affrontement direct avec le chef de l'État, de peur de perdre une partie du poids politique et social dont elle jouit depuis toujours. Elle s'accommoderait bien d'un autre "guide", mais celui-ci n'est pas encore en vue.

Le "bureau du Président" continue de faire la pluie et le beau temps sur le pays, le Conseil des ministres et le Parlement ne font que de la figuration, mais, de temps à autre, le "guide" est mis en accusation. Quinze députés ont dirigé en 1981 cette contestation, et l'annonce de la création d'un nouveau parti (l'Union pour la démocratie et le progrès social) a fait penser, début 1982, à une démocratisation en cours à Kinshasa. Mobutu n'a finalement pas pu accepter ce défi. "La République du Zaïre est un État unitaire et le Mouvement populaire de la révolution (MPR) en constitue le parti unique et national. Il n'y aura jamais un second parti au Zaïre, tant que je vivrai", a-t-il déclaré en mars 1982, après avoir suspendu toutes les négociations en cours sur la légalisation de l'UDPS, et fait arrêter et déporter ses principaux dirigeants, accusés de "haute trahison". Il les soupçonnait d'avoir des liens étroits avec les "traîtres" réfugiés en Belgique: l'ancien Premier ministre Nguza Karl I Bond et Bernardin Mungul-Diaka, président du Conseil pour la libération du Congo-Kinshasa (CLC), qui regroupe différents mouvements d'opposition à Mobutu. Certains milieux occidentaux n'avaient pas caché, en 1981, leurs préférences pour ces deux personnalités zaïroises, comme successeurs possibles du "guide". Mais leurs prévisions ont fait long feu: c'est à Kinshasa que se réglera d'abord la succession de Mobutu.

Celui-ci est en "préretraite". Il ne préside le Conseil des ministres qu'une fois par mois. Il réside presque en permanence dans son village natal, Ngbadolite, à l'extrême nord du pays. Ce qui facilite encore davantage les luttes intestines entre ses collaborateurs chargés de régler les questions quotidiennes à Kinshasa, notamment entre le Premier ministre Nsinga et son adjoint Vunduawe (membre du "clan Mobutu"). Le même Nsinga, qui est aussi à la tête du MPR, se méfie d'autre part d'un autre adjoint, Tshibuabua, rival potentiel au sein du parti. Et, dans l'armée, le charisme de Mobutu est bien entamé, depuis la double défaite - militaire et politique - au Shaba (ex-Katanga), en 1977 et 1978.

Qui succédera à Mobutu? Au nombre des candidats, figurent le Premier ministre Joseph Nsinga ; le fils de Sese Seko, Mobutu Niwa (actuellement ambassadeur itinérant) ; le Vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur Vanduawe Te Pemako, l'"intellectuel" du clan Mobutu souvent présenté comme "l'homme nouveau" ; et Nsinga Boyenge, le "pacificateur" du Shaba devenu chef d'état-major. Le successeur du "guide" devra d'abord régler une dette extérieure fabuleuse de près de 5 milliards de dollars. Rien d'étonnant à ce que les principaux créanciers du Zaïre veuillent avoir voix au chapitre sur cette question.

Les amitiés particulières du maréchal Mobutu

Les soldats et les livres d'Israël allaient-ils sauver en 1983 le Zaïre du maréchal Mobutu Sese Seko, comme l'avaient sauvé in extremis et à deux reprises, en 1977 et 1978, les armées marocaine et française, lors des deux guerres du Shaba? Dans un pays où le consensus politique demeure impossible et où la crise économique a atteint en 1982 un record absolu, Mobutu a accepté d'être nommé maréchal, et pourrait même - selon certaines rumeurs - être sacré empereur. Ces signes montraient que le régime du maréchal entendait exploiter ce qu'il appelait les "succès diplomatiques" de l'année: le rétablissement des relations diplomatiques avec Israël et la tenue du neuvième sommet franco-africain, que François Mitterrand lui avait refusé en 1981.

Le retour en force des Israéliens, couronné en décembre 1982 par la visite du ministre israélien des Affaires étrangères, M. Yitzhak Shamir, a permis à Mobutu de remplacer sa garde personnelle composée de militaires marocains par des Israéliens plus sûrs et plus efficaces. Des experts et des conseillers de Tel-Aviv côtoient depuis des collègues français et belges dans l'armée zaïroise et le pays est inondé de produits d'Israël. Ce "succès" diplomatique apparaît pourtant modeste. Souhaitant accueillir Menahem Begin, le chef de l'État zaïrois voulait que les Israéliens s'engagent davantage sur la voie ouverte par Kinshasa, seule capitale africaine à renouer avec Israël après que l'Afrique toute entière eut chassé les représentants de Tel-Aviv, en 1973. Le Zaïre s'attendait à ce que d'autres pays africains fassent de même. Mais le tollé général soulevé - même en dehors du continent africain - par cette initiative a découragé ceux qui comptaient suivre l'exemple zaïrois, essentiellement des pays francophones dits "modérés". On laissait entendre à Kinshasa que le gouvernement socialiste français ne serait pas étranger à l'initiative zaïroise...

Sur le plan strictement économique et financier, l'accord de coopération entre Tel-Aviv et Kinshasa ne s'est accompagné d'aucun prêt en faveur du Zaïre. Or celui-ci a une dette extérieure record, qui est passée en un an de 4 à 5,3 milliards de dollars... Et c'est uniquement parce que ses principaux pays créanciers désirent continuer à chercher les moyens de récupérer au moins une partie de leur argent, que le Zaïre n'a pas été déclaré officiellement en défaut de paiement. Ces "pays amis" exigent désormais le retour au statut privé des industries produisant les principales ressources d'exportation (cuivre, cobalt, or, diamants), et la légalisation de la détention et de la circulation des matières premières. Mais ces exigences que les Zaïrois considèrent "déshonorantes", ne pourront même pas empêcher la poursuite de la dégradation de l'économie zaïroise, soumise aux fluctuations des cours mondiaux des matières premières.

Le maréchal Mobutu comptait pourtant bien tirer un certain bénéfice diplomatique, politique et économique, du sommet franco-africain de septembre 1982. Il n'a pas eu de chance. A la veille de cette rencontre, un rapport semi-officiel confirmait que le Zaïre était atteint de plusieurs maux incurables: "Corruption de l'équipe au pouvoir, sous ses aspects les plus sordides et malfaisants, détresse de la population, lamentable situation politique et économique"...

Ces termes ont été utilisés par un expert du FMI - Erwin Blumenthal - qui, à la demande des "pays amis", avait dirigé la Banque du Zaïre à la fin des années soixante-dix. "Ce rapport montre d'une manière flagrante à quel point le système de corruption en vigueur au Zaïre, l'impossibilité de contrôler les fraudes, anéantissent toutes les tentatives des institutions internationales, des pays amis ou des banques commerciales qui persistent à croire à un redressement de l'économie zaïroise", conclut amèrement Blumenthal, avant de rappeler que la fortune personnelle du "guide" zaïrois s'élève à près de quatre milliards de dollars.

Un "sous-continent" menacé d'éclatement

Mobutu n'a pas eu plus de chance sur le plan humanitaire. Accusé depuis son arrivée au pouvoir en 1965 de violer les droits les plus élémentaires de l'homme (massacres de paysans, torture et emprisonnements arbitraires d'opposants), il a été "condamné" très sévèrement par le "Tribunal permanent des peuples", à Rotterdam en septembre 1982, en la présence des différentes factions de l'opposition zaïroise. Ce "tribunal" dénonce une répression "systématique" qui bénéficie même de l'appui de plusieurs pays occidentaux (États-Unis, France, Belgique).

Acculé à donner la preuve de sa volonté de mettre de l'ordre dans les affaires du pays, le maréchal Mobutu a donné l'ordre à son (nouveau) Premier ministre Kengo Wa Dongo de "nettoyer la maison de la cave au grenier". Le chef de l'État en a profité pour régler quelques comptes personnels et éloigner des affaires des "dauphins" potentiels. C'est le cas de l'ancien ministre de l'Intérieur, Vundwawe Te Pemako, d'abord muté aux Travaux publics, puis suspendu de ses fonctions en janvier 1983. Ce brillant juriste et défenseur de choc du parti unique MPR, avait été pendant plusieurs années l'éminence grise de Mobutu et un farouche partisan de l'épuration des corps étatiques les plus touchés par la corruption. On le qualifiait d'"homme nouveau": il s'est vu accusé de détournements de fonds...

L'une des constantes de la diplomatie zaïroise, qui ne s'est jamais contentée du cadre belge, jugé trop étroit, a toujours été de sortir d'un certain isolement politique. Les États-Unis ont souvent secouru le régime mobutiste, relais fidèle de la stratégie américaine en Afrique centrale et australe. Le sommet franco-africain devait, aux yeux de Mobutu, permettre au Zaïre de renouer véritablement avec la France socialiste. Force est de constater que cela ne s'est pas produit. "La coopération bilatérale avec le Zaïre continue", a-t-on fait savoir à Mobutu, qui n'est pas sans connaître les réticences du Parti socialiste français vis à vis d'un régime autoritaire et sans scrupules. Il doit se contenter d'une coopération entre États, qui demeure à un niveau très modeste: l'aide française a été de 450 millions de francs en 1982, alors que l'apport américain, en dépit de fréquentes brouilles, atteint 52,8 millions de dollars pour la période 1982-1988.

Mobutu ne peut espérer non plus une quelconque "aide" de Paris pour surmonter la crise politique qui secoue ce "sous-continent", toujours menacé d'éclatement: au Shaba (ex-Katanga), la tentation de sécession est en permanence sous-jacente, tandis qu'à Kinshasa la contestation continue, notamment chez les étudiants. "Quatre facultés sur six ont été fermées, toutes les bourses supprimées et quatre-vingt étudiants - pourtant membres de l'association officielle des étudiants - ont été arrêtés et enrôlés de force dans l'armée, en février 1982, alors que certains d'entre eux n'avaient même pas participé aux manifestations qui ont duré quatre jours", nous ont affirmé début 1983 des étudiants de l'université de Kinshasa, en ajoutant: "Il faut que cela change. Nous ne pouvons qu'être du côté de ceux qui osent s'opposer à Mobutu". Ceux-ci sont cependant peu nombreux. Treize députés, qui avaient osé créer un nouveau parti, ont été arrêtés. Les autres opposants sont le plus souvent à l'étranger et ne peuvent inquiéter outre-mesure le "guide" de Kinshasa.

Au Zaïre (30,3 millions d'habitants), le président Sese Seko a fait incarcérer de nouveau, le 27 mai 1982, treize parlementaires qui avaient commis le crime de créer un parti d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Libérés en mai 1983, les fondateurs de l'UDPS retournaient quelques mois plus tard en prison. Pendant ce temps, l'opposition zaïroise s'organisait et se structurait à l'extérieur. Le 1er octobre 1982, MM. Dikouda Wa Lumanyisha, représentant des "treize", et Karl I Bond, ancien Premier ministre, avaient créé le Front congolais pour la restauration de la démocratie (FCD). C'est pour désarticuler cette opposition, populaire à l'intérieur et crédible à l'extérieur, que le maréchal Mobutu a décrété une amnistie générale le 19 mai 1983. Ce fut peine perdue. Se souvenant sans doute des conditions dans lesquelles Pierre Mulélé avait été fusillé en 1968, les opposants ne se sont pas laissé prendre au piège et le FCD a intensifié son action de propagande.

C'est dans cette situation intérieure peu glorieuse pour le maréchal-président qu'est intervenue au Tchad l'offensive du Gouvernement d'union nationale et de transition (GUNT) de Goukouni Weddeye contre le pouvoir d'Hissène Habré, à l'été 1983. Dès le 3 juillet, Mobutu dépêchait au Tchad une force de 2 700 soldats pour soutenir Hissène Habré. Ayant ainsi donné des gages d'"anti-kadhafisme", Mobutu s'envolait pour Washington, où il obtint aisément non seulement la prise en charge des frais de l'expédition zaïroise par le budget américain, mais aussi un rééchelonnement de la dette du Zaïre à l'égard des États-Unis et la garantie de nouveaux investissements américains dans son pays.

L'économie zaïroise en déconfiture avait le plus grand besoin d'un tel soutien. En 1983, la dette extérieure était d'environ 5 milliards de dollars et son service absorbait 30% des recettes d'exportation ; le taux d'inflation était de 70%, le déficit budgétaire était chronique, le PNB a diminué de 30% en huit ans, les détournements de deniers publics ont atteint le chiffre de 600 millions de dollars en 1982, etc.

Pour tenter de redresser une situation si gravement compromise, le FMI a imposé des mesures drastiques au Zaïre. Le 10 septembre 1983, le pays a dû dévaluer sa monnaie, de 99,5% ; un zaïre, qui valait deux dollars en 1967, n'en vaut plus que 0,033 seize ans plus tard. Les 19 et 20 décembre 1983, une réunion du Club de Paris s'est conclue par un rééchelonnement de la dette extérieure du Zaïre ; cette décision devrait permettre au FMI de libérer 350 millions de dollars au bénéfice du Zaïre. Les 21 et 22 décembre, une réunion du "Groupe consultant de la Banque mondiale" permettait à la Belgique, au Canada, à l'Italie, au Japon, aux États-Unis, à la France, à la Grande-Bretagne et à la RFA, de s'engager à aider le Zaïre à concurrence de 290 millions de dollars.

Le Zaïre (31,2 millions d'habitants). Le 12 novembre 1984, le XXe Sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) a admis la République arabe sahraouie démocratique (RASD) comme État membre, entraînant la démission du Maroc de l'organisation panafricaine. Le Zaïre a alors été le seul pays à "suspendre" sa participation à l'OUA. Ce geste était sans aucun doute une manifestation spectaculaire du soutien que Kinshasa apporte à la politique du roi du Maroc, Hassan II ; mais il a d'autres explications. On se souvient qu'en 1982, le Zaïre avait renoué les relations diplomatiques avec Israël. Non seulement l'OUA n'avait pas suivi le maréchal Mobutu dans sa démarche, mais la Banque arabe de développement avait pris des mesures de rétorsion contre le Zaïre en gelant son aide à ce pays à partir d'avril 1984. Depuis, Kinshasa a développé une virulente campagne contre les Arabes et leur rôle "néfaste" dans l'OUA, allant jusqu'à préconiser, en juin 1984, la création d'une "Ligue des États d'Afrique noire" pour faire pendant à la "Ligue arabe".

Sur le plan intérieur, l'événement majeur de l'année 1984 a été la réélection, le 29 juillet, du maréchal Mobutu Sese Seko (il a pris le pouvoir en 1965, à l'âge de 34 ans) à la présidence du Mouvement populaire de la révolution (MPR, parti unique) et à la présidence de la République pour un troisième mandat de sept ans, avec ... 99,16% des suffrages exprimés.

La situation économique du Zaïre a connu une nette amélioration en 1984. Les 19 et 20 décembre 1983, les autorités zaïroises avaient obtenu un rééchelonnement de leur dette extérieure. Cette décision avait permis au Fonds monétaire international (FMI) de libérer 350 millions de dollars au bénéfice de ce pays. A la même époque, une réunion du "Groupe consultatif de la Banque mondiale" avait autorisé la Belgique, le Canada, l'Italie, le Japon, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la République fédérale d'Allemagne à aider le Zaïre jusqu'à concurrence de 290 millions de dollars. Le FMI avait tenu à ce que cette injection de capitaux frais soit accompagnée d'une série de mesures drastiques: réduction des dépenses de l'État, suppression progressive du contrôle des prix, dévaluation massive du zaïre-monnaie, chasse à la fraude et au marché parallèle, réduction du nombre des fonctionnaires, encadrement du crédit, etc.

Ces mesures ont commencé à porter leurs fruits en 1984. Le taux d'inflation, qui était de l'ordre de 100% en 1983, a été abaissé à environ 17,7% sur les neuf premiers mois de 1984 ; les exportations ont augmenté plus que les importations (14,6% contre 4,7% sur les trois premiers trimestres de l'année) ; la dette du pays a été ramenée à 3,8 milliards de dollars contre 4,1 milliards en 1983 ; le déficit budgétaire, qui représentait 2% du PIB en 1983, a été ramené à 0,3% dans le budget prévisionnel de 1985. La production d'hydrocarbures a progressé de 24%, celle de diamants de 15%... L'application de ce programme de redressement a redonné confiance aux investisseurs américains qui ont engagé 200 millions de dollars en 1984. L'aide publique américaine s'est fortement accrue, atteignant 48 millions de dollars en 1984, contre 26 millions en 1982.

Mais ce redressement de l'économie, bien qu'indéniable, a laissé subsister de grandes zones d'ombre au tableau. L'agriculture est restée mal en point. La production vivrière ne cesse de régresser, et le Zaïre a enregistré en 1984 un déficit vivrier de 140 000 tonnes. L'agriculture d'exportation n'a pas été épargnée: la part du café dans les ventes à l'étranger est passée de 20% en 1979 à 6% en 1984. Le Zaïre n'a jamais réussi véritablement à diversifier ses ressources: il reste trop dépendant du cuivre (qui représentait encore en 1984 85% de ses recettes d'exportations), de sorte que lorsque le marché mondial du cuivre est déprimé, c'est toute l'économie zaïroise qui est grippée. Enfin le service de la dette est trop lourd. En 1985, le Zaïre devrait rembourser 900 millions de dollars à ses créanciers ; or le projet de budget prévoyait 850 millions de dollars de recettes et 960 millions de dépenses. C'est pourquoi le gouvernement zaïrois a été contraint de demander un nouveau rééchelonnement de sa dette afin de ne devoir rembourser que 250 millions de dollars en 1985.

A partir de 1978, le Zaïre, qui avait emprunté tous azimuts, s'est trouvé dans une impasse financière, aggravée par la chute du prix du cuivre, la récession mondiale, la hausse du prix du pétrole et la stagnation des productions nationales. Depuis, il n'a cessé de demander le rééchelonnement de sa dette ; en 1985, celle-ci s'élevait à 4,5 milliards de dollars (soit 90% du PIB), faisant du Zaïre le sixième pays africain le plus endetté. Après que le gouvernement eut tenu les engagements du plan d'ajustement et de redressement mis en place en 1983, avec l'aide du FMI, celui-ci lui a accordé en avril 1985 un crédit standby de 162 millions de dollars. Ce nouvel accord a permis au Club de Paris de rééchelonner pour la sixième fois, en mai 1985, la dette du Zaïre (environ 400 millions de dollars). Le Club de Londres (groupe des banques commerciales créancières) a également reconduit l'accord de 1983 sur les remboursements mensuels. En 1985, le service de la dette s'élevait à 900 millions de dollars, soit 50% des recettes d'exportation du pays.

Malgré une légère baisse globale de la production minière, la situation de ce secteur s'est redressée, soutenue principalement par le plan de modernisation de l'outil de production de la Gécamines (Générale des carrières et des mines) adopté en 1984. 500 000 tonnes de cuivre ont été extraites en 1985, presque autant qu'en 1984 et 1983. Les cours de cette matière première, essentielle pour le pays, se sont affermis en 1985. 10 000 tonnes de cobalt ont été produites en 1984 (le Zaïre en est le premier producteur mondial), contre 5 400 en 1983. Un accord a été signé en août 1985 entre le Zaïre et le groupe sud-africain De Beers pour le rachat de toute la production de diamants de la Miba au prix minimum garanti de 7,9 dollars le carat. Le diamant (18 millions de carats en 1985) est devenu la troisième source de devises du Zaïre, après le cuivre et le pétrole. Avec le zinc, l'étain et l'or principalement, les produits miniers représentent environ 80% des recettes d'exportation du Zaïre.

Sur le plan énergétique, la production d'électricité s'est accrue de 6% en 1984 et 1985, la production de pétrole, après avoir augmenté de 24% en 1984 (1,6 million de tonnes), n'a atteint que 1,3 million de tonnes en 1985. Il en faudrait 2 millions pour couvrir les besoins de la consommation locale.

Quant à l'agriculture, elle s'est redressée en raison principalement des programmes de rajeunissement des plantations des cultures pérennes (café, cacao, hévéa, coco, palme) lancés en 1980. En 1984, l'agriculture représentait 11% des exportations en valeur (23% en 1970). La production de café (premier produit agricole d'exportation) a atteint 80 000 tonnes en 1985. Si la production globale a augmenté d'environ 40% en 1985, l'agriculture, qui occupe 60% de la population active, souffre encore de la dégradation des infrastructures de communication pour acheminer les productions. L'objectif de l'autosuffisance alimentaire n'a pas encore été atteint. Le Zaïre continue d'importer du blé (150 000 tonnes en 1985), de la farine de froment, du poisson, de la viande, du sucre, du riz et du maïs pour compléter sa production locale.

Bien que les recettes globales d'exportation aient progressé de 14% en 1985, la croissance n'a été que de 2% (contre 2,8% en 1984) alors que la population s'est accrue de 2,5%. L'important excédent commercial (325 millions de dollars en 1984), dû principalement au freinage des importations imposé par le plan d'assainissement économique, a permis de réduire le déficit de la balance des paiements courants, mais en raison du poids de la dette extérieure, la balance générale des paiements est restée lourdement déficitaire (460 millions de dollars en 1984). Néanmoins, le zaïre-monnaie est resté solide en 1984 et 1985, après la forte dévaluation de 1983. L'inflation a été ramenée de 100% en 1983, à 30% en 1985, mais au prix d'une compression des salaires, des effectifs et des équipements dans les entreprises publiques, notamment dans les transports. Air Zaïre et la Compagnie maritime du Zaïre ont été privatisées à hauteur de 40%.

Lors du remaniement ministériel du 18 avril 1985, le président Mobutu a reconduit dans ses fonctions le Premier commissaire d'État Kengo Wa Dondo. Mais les responsables des principaux départements à caractère économique ont été remplacés.

Le Zaïre cherche sa voie, à la fin d'une année contrastée. En 1986, le maréchal Mobutu Sese Seko a continué à beaucoup se montrer sur la scène internationale, mais son pays traverse une crise économique profonde, qui l'a conduit à troquer brutalement son image de pro-occidental exemplaire et de bon élève du FMI contre celle de contestataire de l'ordre financier qui semblait vouloir se rapprocher sensiblement de l'URSS. Cette contestation n'a guère duré et le FMI a accordé au Zaïre 280 millions de Droits de tirage spéciaux (DTS). Cette ligne de crédit a été suivie d'un rééchelonnement de la dette au Club de Paris.

Malgré ses ressources minières et sa population, estimée à près de 30 millions d'habitants, le Zaïre est devenu l'État le plus pauvre de la région. Le budget 1987 annonçait un déficit de 6 milliards de zaïres, pour 105,6 milliards de dépenses, soit une augmentation de moitié par rapport à 1986. Alors qu'au printemps 1985, un réaménagement technique du gouvernement voulait montrer la bonne volonté du Zaïre envers le FMI et la Banque mondiale, le parti unique, le Mouvement populaire de la Révolution (MPR), avait décidé de limiter à 20% du budget (contre 50%) le remboursement de la dette extérieure (5 milliards de dollars) et de retourner à une parité fixe du zaïre-monnaie. Cette décision avait été suivie du départ du Premier ministre, Kengo wa Dondo, le 31 octobre 1986.

Le président Mobutu s'est rendu en Europe et aux Amériques à la fin de 1986 et au début de 1987. Il a obtenu des aides diverses, dont celle de la Belgique, avec laquelle un conflit avait éclaté au début de 1986 à propos des transports aériens. Pour devenir une fois de plus indispensable et recevoir ainsi l'aide qu'il attend, le chef de l'État joue de son prestige international, de l'intérêt que les États-Unis portent à l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA), et même des problèmes d'Afrique australe, comme l'a montré la rencontre de Gbadolite avec le président zambien Kenneth Kaunda, le 4 octobre 1986. Parallèlement, Mobutu a durci son attitude envers l'opposition, et tenté de répondre aux critiques d'ordre humanitaire qui le visaient.

L'important remaniement ministériel du 7 mars 1988 a témoigné de la priorité que le président zaïrois Mobutu Sese Seko attache aux problèmes financiers du pays. Le nouveau Premier ministre, Sambwa Pida N'Bagui, est un technocrate assisté de deux vice-Premiers ministres, dont l'un est chargé de l'Économie et des Finances. M. Sambwa détenait auparavant le portefeuille du Plan. D'autre part, Nguza Karl-i-Bond, ambassadeur à Washington, ancien opposant en exil, ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères, a retrouvé le portefeuille des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, facilitant ainsi les relations du Zaïre avec les bailleurs de fonds occidentaux.

Avec une dette extérieure de près de 7 milliards de dollars à la fin de 1987, un taux d'inflation de plus de 100% et un taux de croissance prévu de 3,5% en 1988, le Zaïre connaît de sérieuses difficultés en dépit de ses efforts de redressement et d'assainissement. Les cours du cuivre (60% des recettes d'exportations) étant remontés dans la seconde moitié de l'année 1987, les comptes extérieurs ont connu une amélioration. En 1987, le déficit budgétaire s'est élevé à 22 milliards de zaïres (5% du PIB). Kinshasa bénéficie toujours d'un important soutien des pays occidentaux. Il a obtenu en mai 1987 un nouveau rééchelonnement de sa dette extérieure du Club de Paris (un autre était attendu en 1988) ainsi qu'un crédit du FMI d'environ 370 millions de dollars. Lors du sommet franco-africain d'Antibes, en décembre 1987, le président zaïrois avait préconisé une annulation pure et simple de la dette des pays africains les plus pauvres.

Au plan politique, le président Mobutu a cherché à renforcer l'unité nationale. Plusieurs anciens dirigeants de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, mouvement d'opposition) ont été nommés le 31 octobre membres du Comité central du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution (MPR). Toutefois, l'un des dirigeants de l'UDPS, Tshisekedi wa Mulumba, a été arrêté pour atteinte à la sûreté de l'État, le 17 janvier 1988.

En février 1987, à l'occasion d'une visite privée du président Mobutu aux États-Unis, Washington a exprimé le souhait de conclure un accord avec le Zaïre sur l'utilisation de la base de Kamina, dans le Shaba, qui a déjà servi à l'acheminement d'aide militaire à l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (UNITA). Cependant, le 20 mai 1987, lors de la célébration des vingt ans du MPR, le chef de l'État a cru devoir démentir une nouvelle fois que le pays servait de relais pour le transit d'armes destinées aux rebelles angolais.

Au cours d'un voyage privé en Belgique et en France (février 1988), le président Mobutu, préoccupé par la montée des tensions avec l'Angola, aurait évoqué à Paris des questions de coopération militaire. Les problèmes de défense ont été discutés par ailleurs lors de la visite en Israël du secrétaire zaïrois à la Défense (avril 1987) en vue de renforcer la coopération militaire entre les deux pays.

Enfin, sur le plan de la santé, le gouvernement est préoccupé par la question du SIDA. Environ 6% de la population urbaine serait contaminée par le virus. Un programme quinquennal de lutte contre la maladie a été lancé en 1988 et a déjà recueilli près de 5 millions de dollars de la part de bailleurs de fonds internationaux. Un chercheur zaïrois, le professeur Lurhuma, a mis au point un vaccin, le MMI, non reconnu par les milieux scientifiques internationaux, et qui devait être testé sur des soldats zaïrois.

L'année 1988 a été difficile pour le Zaïre qui a négocié avec le FMI un programme économique et qui a dû faire face à une crise politique avec la Belgique. Le pays a poursuivi ses négociations avec le FMI en dépit de divergences sur les mesures de redressement économique à prendre. Le gouvernement zaïrois se refuse à appliquer un simple programme de stabilisation et cherche aussi à promouvoir la croissance. Ces négociations ont abouti, en juin 1989, à un accord de confirmation avec le FMI.

Le chef de l'État, le président Mobutu Sese Seko, s'est à nouveau élevé contre la corruption de certains cadres et fonctionnaires. Un nouveau ministre des Finances, Katanga Mukumadi ya Mutumba, a été nommé le 12 octobre 1988, afin de renforcer la cohésion du gouvernement face au FMI et à la Banque mondiale. Ce changement a été suivi, le 20 novembre, d'un important remaniement ministériel: Kengo wa Dondo, Premier ministre de 1982 à 1986, a retrouvé son poste.

Sur le plan diplomatique, le président Mobutu a rencontré le chef d'État sud-africain Pieter Botha, le 1er octobre 1988 au Zaïre, pour discuter des perspectives de paix en Angola et en Namibie. La visite en Afrique du Sud du ministre zaïrois des Affaires étrangères, Nguza Karl-i-Bond, prévue pour le 20 octobre suivant, a été reportée à la dernière minute. Elle a finalement été effectuée en juin 1989. Le Zaïre a, d'autre part, repris le 23 octobre ses relations diplomatiques avec la Libye, qui étaient interrompues depuis 1982, lorsque le Zaïre avait renoué diplomatiquement avec Israël.

A l'occasion de la visite du Premier ministre belge, Wilfried Martens, fin octobre 1988, la Belgique a décidé d'annuler une partie de la dette publique du Zaïre à son égard. Des critiques concernant cette décision et émanant des membres du gouvernement belge ont engendré une crise politique et l'annonce du retrait de Belgique des biens et des étudiants zaïrois. La visite à Kinshasa, en décembre, du ministre belge des Affaires étrangères, Léo Tindemans, suivie de celle du ministre belge de la Coopération, André Geens, a conduit, si ce n'est à réduire la tension entre les deux capitales, à accepter une trève de trois mois, suivie en avril 1989 de l'élaboration d'une "charte non coloniale" redéfinissant les relations bilatérales. L'annonce de la suspension du paiement de la dette publique zaïroise à la Belgique a engendré la décision belge d'interrompre son aide au développement.

Toutefois, les relations diplomatiques n'ont pas été rompues. La situation est restée bloquée, les deux pays s'opposant sur la question de l'inclusion du contentieux belgo-zaïrois datant de l'époque coloniale dans les pourparlers en vue d'un règlement de la situation.

Sur le plan économique, l'inflation a atteint 85% en 1988, aggravant la dépréciation du zaïre (97% sur l'ensemble de l'année). La forte hausse des prix du cuivre (principale ressource du pays) en 1988 a permis d'adopter un budget 1989 en très forte augmentation par rapport au précédent (330 milliards de zaïres en recettes contre 148 milliards en 1988...).

En raison de l'agitation entretenue par les étudiants protestant contre la hausse du coût de la vie, les établissements d'enseignement supérieur ont été fermés en février 1989, pendant un mois.

Peu après la conclusion d'un accord de confirmation en juin 1989 avec le FMI, le Zaïre a bénéficié d'un réaménagement de sa dette extérieure par le Club de Paris. Les principaux créanciers du Zaïre ont en effet été sensibles aux efforts de redressement engagés par le gouvernement et aux résultats encourageants enregistrés au cours du premier semestre 1989 (stabilisation du zaïre, maîtrise de l'inflation et des dépenses publiques, relance de la production). En février 1990, le président Mobutu Sese Seko a annoncé de nouvelles mesures d'austérité en réduisant de moitié les salaires et les avantages des hauts dirigeants, révisant ainsi à la baisse le budget de l'année. Des économies importantes doivent être réalisées du fait de la détérioration des cours des produits d'exportation. Les résultats des entreprises publiques en 1989 ont été insuffisants et le pays a souffert de problèmes de transport et d'approvisionnement en produits pétroliers. De plus, en 1989, les principales productions ont connu une baisse en volume: 3% pour le cuivre, 12% pour les diamants, 47% pour l'or, ainsi qu'en valeur.

Alors que plus de 400 communautés et sectes religieuses non reconnues par le gouvernement ont été obligées de cesser leurs activités en juillet 1989, le chef de l'État, Mobutu Sese Seko, a effectué une tournée dans le pays, au début 1990, afin d'engager un dialogue avec la population sur le fonctionnement des institutions. A la mi-avril, le parti unique zaïrois, le Mouvement populaire de la révolution (MPR), devait analyser les revendications des opposants au régime "afin d'engager uneperestroïka à la zaïroise".

Le 24 avril 1990, le président Mobutu a annoncé l'instauration d'un multipartisme à trois et la naissance de la IIIe République avec une révision de la Constitution qui doit entrer en vigueur avant mai 1991. Un nouveau Premier ministre, Lunda Bululu, a été nommé le 25 avril et a formé un gouvernement de transition plus ouvert aux milieux d'affaires et universitaires. Le principal mouvement d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Étienne Tshisekedi, pourrait être l'un des trois partis officiels. Le chef de l'État a annoncé, le 30 juin, que ces trois partis seraient choisis au suffrage universel en janvier 1991.

Les grèves des enseignants et des médecins se sont poursuivies, en juin 1990, et se sont étendues notamment à Gécamines, principale entreprise qui exploite et commercialise le cuivre. En ce qui concerne les étudiants, des manifestations ont eu lieu, début mai, dans la capitale pour réclamer de meilleures conditions. Elles se sont étendues à Kisangani et à Lubumbashi. A l'annonce du massacre d'une cinquantaine d'étudiants de Lubumbashi par les troupes d'élite du gouvernement les 11 et 12 mai, le gouvernement belge a réagi fermement en gelant les prêts destinés au Zaïre, provoquant une nouvelle crise dans les relations entre les deux pays. Le président a répliqué en renvoyant 700 coopérants belges et en fermant trois consulats au Zaïre. Le différend avec l'ancienne métropole, commencé en novembre 1988, s'était apaisé en juillet 1989 avec la décision de la Belgique d'annuler la moitié de ses créances publiques et commerciales (280 millions de dollars) sur le Zaïre. La visite au Zaïre du ministre belge des Affaires étrangères, Mark Eyskens, en mars 1990, avait marqué la réconciliation effective des deux pays.

Sur le plan diplomatique, le Zaïre a poursuivi son action de médiation en faveur de la paix en Angola, en rencontrant différents interlocuteurs. Le président Mobutu s'est entretenu au Zaïre, en août 1989, avec le nouveau président sud-africain Frederik de Klerk sur la question angolaise et l'indépendance de la Namibie. Le sommet de Kinshasa consacré à l'Angola a réuni, en juin 1989, dix-huit chefs d'État et de gouvernement africains, dont le président angolais José Eduardo Dos Santos et Jonas Savimbi, le chef de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola). Mais en septembre 1989, J. Savimbi refusa de se rendre au Zaïre pour y rencontrer le président Dos Santos. Une autre rencontre des chefs d'État africains a eu lieu en février 1990 afin d'analyser la situation en Angola où les combats entre l'UNITA et les forces gouvernementales ont repris.

En 1989-1990, enfin, le problème du SIDA s'est aggravé, notamment dans les grandes villes où les cas de séropositivité ont dramatiquement augmenté.

Les surprises de la "démocratisation"

L'année 1990-1991 a été dominée au Zaïre par de nombreuses manifestations porteuses de changements politiques radicaux. L'approfondissement de la crise économique, le gel dans les relations de coopération avec le principal bailleur de fonds, la Belgique, et les critiques ouvertes des organisations financières internationales (FMI, Banque mondiale) sur la gestion du pays, ont été la toile de fond de ces évolutions. Sur le plan politique, les événements en Europe de l'Est, plus particulièrement la chute de Nicolae Ceausescu en Roumanie en décembre 1989, qui avaient marqué les imaginations populaires à Kinshasa; le constat effectué par l'Église catholique zaïroise d'une "crise de légitimité en Afrique" de même qu'un malaise évident au sein du comité central du parti du Mouvement populaire de la révolution (MPR) ont contraint le régime à réagir par des déclarations d'intention proclamant vouloir rattraper des évolutions politiques "dangereuses".

Après avoir d'abord affirmé que la perestroïka n'était pas pour le Zaïre, le président Mobutu Sese Seko, au pouvoir depuis vingt-cinq ans, entreprit, entre janvier et mars 1990, une tournée dans le "Zaïre profond" dans le but de se "mettre à l'écoute de son peuple". Fin mars, plus de 5 000 mémorandums de doléances furent collectés par son fidèle accompagnateur, l'ancien patron de la Sûreté zaïroise, Mokolo wa Mpombo. La plupart de ces doléances dénonçaient les fondements du régime (concentration des pouvoirs, monopartisme, culte de la personnalité, atteintes aux droits de l'homme, etc.), un certain nombre mettant même en cause le chef de l'État lui-même.

Ce "dialogue direct avec le peuple", astucieusement mis en scène au nom d'une "démocratisation en marche", a débouché le 24 avril 1990, sur un discours solennel du président zaïrois devant le corps diplomatique au complet et quelque 3 000 notables du régime. Mobutuy annonça l'avènement d'une IIIe république, un multipartisme à trois composantes, la dépolitisation de la fonction publique et la séparation des trois pouvoirs avec renforcement du pouvoir législatif. Une phase transitoire d'un an était instaurée qui devait permettre l'élaboration d'une nouvelle constitution.

Les limites de l'ouverture

Vingt jours plus tard, cependant, un "discours de clarification" était prononcé par le président devant les commissaires du peuple (députés). Des limites strictes à l'"ouverture" étaient tracées: il n'était pas question de tolérer des "marches, manifestations ou meetings de la part de groupuscules qui se faisaient passer pour des partis politiques". Tout au plus, le président accepterait-il des "consultations de salon autour d'une tasse de thé" entre futurs dirigeants. Quant à la phase transitoire, elle devait se prolonger au-delà de mai 1991: les élections présidentielles ne devaient pas avoir lieu avant 1991 tandis que les élections législatives étaient reportées à 1992. Enfin, des "primaires" départageraient les trois partis autorisés.

Ce discours fut reçu comme une douche froide et compris comme une volte-face; sur les campus universitaires, les manifestations réclamant le départ du chef de l'État se multiplièrent, de même que les grèves. Selon des témoins et observateurs, les violences interethniques qui eurent lieu les 9 et 10 mai 1990 à l'université de Lubumbashi et qui furent suivies d'une répression particulièrement sanglante par des éléments de la Garde civile eurent comme toile de fond l'opposition virulente d'étudiants à toute reprise en main des affaires par le président Mobutu.

Ce "massacre" de Lubumbashi conduisit à une nouvelle rupture avec la Belgique, la précédente venant seulement de se régler en juillet 1989. Le gouvernement belge décida, le 25 mai, de suspendre la préparation de la commission mixte belgo-zaïroise de juin et de renoncer à accorder un prêt d'État de 350 millions FB tant que la lumière n'aurait pas été faite sur les incidents de Lubumbashi par une commission d'enquête internationale. Ä la suite de cette exigence, le président Mobutu décida d'expulser tous les coopérants belges et de mettre un terme à tous les projets de développement des organisations non gouvernementales (ONG) belges au Zaïre.

Dans les mois suivants, le régime zaïrois, toujours en butte à des grèves spontanées et sporadiques, effectua un second repli tactique en acceptant, le 6 octobre 1990, un multipartisme intégral. Au mois de juin 1990, on recensait déjà une cinquantaine de partis politiques demandant leur autorisation tandis que plusieurs personnalités faisaient acte de candidature pour les futures élections présidentielles. Les formations les plus connues étaient animées pour la plupart soit par des hommes politiques qui s'étaient illustrés sur la scène politique en 1960 - Antoine Gizenga pour le PALU (Parti lumumbiste unifié), Christophe Gbenye pour le MNL (Mouvement national Lumumba), Iléo pour le PDSC (Parti démocrate social chrétien) -, soit par d'autres anciens opposants au régime - Nguza Karl I Bond pour l'UFERI (Union des fédéralistes et républicains indépendants), Mungul Diaka pour le RDR (Rassemblement démocratique pour la République), E. Tshisekedi pour l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) -, soit encore par quelques anciens notables du parti unique (Kamanda wa Kamanda pour le FCN - Front commun des nationalistes -, Nyamwisi pour la Démocratie chrétienne fédéraliste).

Confusion politique et crise économique aggravée

D'emblée, le débat entre opposants a porté sur la personne même du chef de l'État: pouvait-on accepter qu'il continue à présider et arbitrer les futurs changements politiques? En décembre, neuf partis dont les quatre les plus connus (PDSC, UDPS, UFERI et MNL), rassemblés dans un front uni de l'opposition, réclamaient le départ immédiat du président et la tenue d'une table ronde nationale qui déciderait, sans intervention présidentielle, des destinées du Zaïre.

Tandis que se multipliaient les tracasseries, bavures et arrestations arbitraires contre certains opposants, le président Mobutu, imperturbable, continuait, sans donner d'échéances claires, à conduire une démocratisation contrôlée "par le haut" et, selon ses détracteurs, à retisser les fils d'une toile politique dont il entendait bien rester le maître d'oeuvre. En réponse à l'exigence de table ronde du front de l'opposition, il réussissait à faire accepter par 53 petites formations la création d'une "commission constitutionnelle" chargée de déterminer les options fondamentales de la IIIe république. En réponse à ceux qui voyaient dans le gouvernement de transition de Lunda Bululu un exécutif fantoche et fantôme, il désignait en mai 1990 un "formateur" chargé de négocier avec tous les partis la constitution d'un nouveau "gouvernement transitoire". Dans le même temps, il renforçait son image de médiateur diplomatique en organisant à partir de novembre 1990 des pourparlers de paix entre les "rebelles" du Front patriotique et le gouvernement rwandais, et en acceptant la demande américaine d'accueillir au Zaïre 650 anciens prisonniers de guerre libyens capturés au Tchad.

L'économie et les finances zaïroises, quant à elles, ont connu une dégradation continue. Les principales manifestations de cette détérioration ont été la chute libre du PIB par habitant (630 en 1980, 260 en 1989), l'effondrement de la production cuprifère du fait du manque d'entretien et de réhabilitation des installations, une inflation annuelle de plus de 100% en 1990, une absence de contrôle tant sur les dépenses budgétaires que sur les entrées et sorties de devises, une dépréciation constante de la monnaie. A cela s'ajoutent un service de la dette s'élevant à 62% des dépenses budgétaires, mais, dans la réalité, honoré seulement pour la moitié, voire le tiers, de ce qui serait normalement exigible, et des entreprises manufacturières à la limite de la survie (y compris les secteurs traditionnellement "protégés" comme l'industrie de la bière). Un spectre pourrait hanter de plus en plus les villes zaïroises: celui de la faim. En décembre 1990, dans les magasins, les émeutiers ont pillé non pas les produits de luxe, mais les produits alimentaires de base.

Débâcle économique et financière

Trois grands titres ont fait la "une" de l'actualité du Zaïre pendant l'année 1991-1992: la mise en route du multipartisme à partir de janvier 1991, le lancement d'une conférence nationale "souveraine" en août et, surtout, les pillages et saccages des principales agglomérations zaïroises en septembre-octobre 1991, qui ont abouti à l'effondrement de l'appareil financier et économique du pays.

Le multipartisme, sanctionné par une ordonnance présidentielle de décembre 1990, qui annulait le tripartisme annoncé par le chef de l'État, Mobutu Sese Seko, le 24 avril 1990, a d'emblée engendré une prolifération de petits partis: leur nombre est passé de 70 en février 1991 à plus de 200 à la fin de l'année. Seules quelques formations sont apparues être significatives (UDPS - Union pour la démocratie et le progrès social -, UFERI - Union des fédéralistes et républicains indépendants -, PDSC - Parti démocrate social-chrétien -, UDI - Union des démocrates indépendants -, FCN - Front commun des nationalistes), du fait de la qualité de leurs dirigeants, pratiquement tous anciens barons du régime, les autres partis n'étant que des groupes formés par des petits chefs politiques et leur clientèle (familiale) immédiate, la plupart ne survivant que par le biais des per diem (allocations journalières) distribués généreusement aux participants à la conférence nationale.

Le démarrage de celle-ci, en août 1991, fut particulièrement ardu. L'opposition, rassemblée conjoncturellement dans une succession de "fronts" aux contours flous (Front uni de l'opposition, Union sacrée, etc.), se battit pendant deux mois pour obtenir non pas une commission nationale où seraient discutées les grandes orientations de la IIIe République, ainsi que l'envisageait le pouvoir en place, mais une conférence nationale qui aurait été souveraine et surtout aurait pu faire le procès de la IIe République, comme au Bénin et au Congo. Elle obtint partiellement gain de cause, mais la conférence "souveraine" ne pourrait toucher aux matières régies par la Constitution dite transitoire, votée au Parlement en juin 1990. Cela signifiait que tout gouvernement de transition - il y en eut quatre en 1991 - continuerait à être nommé par le chef de l'État et non par la conférence et que cette dernière ne pourrait mettre un terme au mandat du président de la République (qui venait à expiration le 4 décembre 1991).

Dès les premiers jours de la conférence, ouverte le 7 août 1991, les travaux des séances plénières durent être interrompus à la suite de contestations survenues à propos d'irrégularités flagrantes dans la confection des listes des délégués. L'opposition radicale, qui prétendait rassembler une centaine de partis, cria à la manipulation, tandis que les associations civiles et les Églises se plaignaient d'être sous-représentées.

Le poids du régionalisme

Interrompus à la mi-août, les travaux de la conférence ne redémarrèrent effectivement qu'en décembre 1991, après de longues tractations occultes sur la validation des mandats de chaque délégué. Le stade de la constitution d'un bureau (provisoire) de la conférence et de la rédaction d'un projet de règlement d'ordre intérieur ne fut toutefois pas dépassé.

En janvier 1992, certains délégués de l'intérieur du pays, appuyés par la majorité dite présidentielle - qui n'avait pas réussi à imposer un seul de ses candidats au bureau de la conférence -, remirent cette fois en cause la représentation trop marquée de certaines régions et groupes ethniques (les Baluba du Kasai). En fait, le régionalisme avait pris le pas sur l'appartenance à l'opposition ou à la mouvance du pouvoir. Le facteur "géopolitique", comme il fut appelé par la suite, devint une donnée incontournable et gangréna progressivement une opposition menée surtout par des "Kinois" (ressortissants de Kinshasa) qui continuaient à jouer la carte d'un front national uni contre le pouvoir.

A la fin janvier 1992, le gouvernement de Nguza-Karl-I-Bond, ancien membre de l'Union sacrée de l'opposition originaire du Shaba (ex-Katanga), prit prétexte de ces dissensions pour suspendre les travaux de la conférence, proposer d'en revenir au principe de la tenue d'une commission purement constitutionnelle et annoncer le début d'un processus électoral qui devrait départager les forces politiques réelles du pays. Le Premier ministre Nguza ne se priva pas à cette occasion d'exacerber encore le régionalisme (voire la menace de séparatisme) en entreprenant, après un périple euro-américain, une tournée dans la région dont il prétendait être le fils favori: le Shaba.

Décriés par tous, affaiblis politiquement à la suite de la sanglante répression d'une marche des chrétiens dans la capitale le 16 février 1992, pressés par les diplomaties belge, française et américaine, le gouvernement et le président furent contraints d'annoncer, le 12 mars, la reprise "imminente" des travaux de la conférence. Celle-ci redémarra finalement le 6 avril.

Les pillages de septembre 1991

Entre-temps, le "charivari politicien" avait été interrompu par des pillages et saccages sans précédent qui débutèrent le 22 septembre 1991 à l'aéroport de Ndjili à l'initiative d'une des unités militaires les plus réputées et les mieux entraînées (par la coopération française), la 31e brigade parachutiste du camp CETA. Ils provoquèrent une intervention militaire franco-belge à la suite de laquelle pratiquement tous les ressortissants étrangers furent rapatriés. Poursuivis par une population marginalisée, ces pillages prirent des allures de grande fête populaire, mais aboutirent à la destruction quasi totale de l'appareil commercial et industriel de la capitale. En quelques heures, les "pauvres" prirent leur revanche, très pacifiquement d'ailleurs, dans toutes les agglomérations du pays.

En fait, les signes annonciateurs de cette insurrection existaient depuis longtemps: mise à sac du campus de Lunumbashi par des militaires et des civils immédiatement après le massacre des étudiants du 12 mai 1990, émeutes en décembre 1990 dans plusieurs villes du pays à la suite de la flambée des prix, troubles persistants dans la capitale en mai et en juin 1991 après la faillite des sociétés pratiquant des "jeux d'argent" (décuplement de la mise initiale après 45 jours), saccages populaires de certaines installations minières, d'hôtels, de commerces, et même de dépôts pharmaceutiques à Mbujimayi en juin... Les pillages étaient pratiquement toujours initiés par des militaires réduits à l'état de va-nu-pieds, suivis par une foule de marginaux urbains sur lesquels aucune force politique n'avait la maîtrise.

Les émeutes de septembre 1991 ont aussi constitué le signe le plus tangible de l'effondrement complet de l'économie formelle. La chute vertigineuse de la production minière de la société Gécamines en 1991 (30% par rapport à 1990), causée par une corruption galopante, ainsi que par un grave éboulement survenu dans une des principales mines, n'a été qu'un élément de la terrible débâcle économique du pays. Il faut lui ajouter le maintien à des niveaux trop élevés des dépenses publiques, et à la faible rentrée des recettes fiscales (taux de réalisation de 51,7% au premier semestre de 1991), l'augmentation démesurée de la masse monétaire par des recours intempestifs à la "planche à billets", l'incapacité du Trésor à rembourser plus de 19,8% du service annuel de sa dette extérieure. Depuis les événements de septembre 1991, l'économie populaire urbaine est devenue la principale forme d'échange monétarisé. C'est cette économie qui détermine les taux de change des devises; c'est elle qui fixe le niveau de l'inflation; c'est elle, surtout (et non plus les établissements financiers), qui détient le gros de la masse monétaire. En février 1992, une mission de la Banque mondiale et du FMI a conclu à l'impossibilité de poursuivre une quelconque politique économique dans une situation qui, précisaient les experts, échappait à tout contrôle. L'"informalité économique" triomphante prenait ainsi (pacifiquement) sa revanche sur une classe politique inconsciente et malade d'un pouvoir qui n'avait plus d'objet.

Le Zaïre a continué en 1992-1993 à surfer sur des vagues lourdes d'incertitude et à flirter avec le chaos. Sur le plan politique, on a pu escompter une éclaircie majeure à la fin du mois de juillet 1992 lorsque fut annoncée la signature d'un "compromis politique global" en dix points ratifié par toutes les parties en présence. Au terme de cet accord, le Haut Conseil de la République (HCR), émanation de la conférence nationale souveraine, devenait le détenteur de la légitimité politique pendant une période de transition d'un an et demi. Le président de la République, en l'occurrence Mobutu Sese Seko, restait l'"institution suprême de l'État" mais se voyait rogner ses plus importantes prérogatives. Le gouvernement, nommé par le HCR, passait seul responsable de la gestion de la République. Astreint à la "neutralité politique", obligation lui était faite de tâcher de ramener les conflits à une intensité plus basse. C'est de cette mission délicate que fut investi, en particulier, le Premier ministre Étienne Tshisekedi, au mois d'août 1992.

Du côté de la présidence de la République, on chicana rapidement sur tout et on déclina toute implication dans le compromis politique. Le gouvernement Tshisekedi ne respecta, quant à lui, pas davantage l'exigence de "neutralité politique" et une bataille en règle opposa le président Mobutu et "son" Premier ministre. Composé de plus de 400 membres, le HCR fut, quant à lui, tiraillé entre diverses tendances qui traduisaient moins un antagonisme entre "forces de changement" et "forces du statu quo", qu'entre natifs de différentes régions.

Parallèlement, l'économie s'enfonça davantage dans une sorte de "trou noir": hyperinflation de 4300%, arrêt des importations, effondrement continu de la production de cuivre et de cobalt, spéculation anarchique autour du cours du change, raréfaction des devises, pénurie de billets de banque, arrêt de la paie des agents de l'État à partir de novembre 1992. Mais le fait le plus marquant fut incontestablement la démonétisation du billet de 5 millions de zaïres (qui ne valait déjà plus que 10 FF en janvier 1993). Le maintien de cette mesure fut à l'origine d'une seconde vague de pillages (28-29 janvier 1993) beaucoup plus brutale - plus d'une cinquantaine de morts - qu'en septembre 1991 et où seuls furent impliqués les militaires et gardes civils de la capitale qui refusaient d'être payés en monnaie de singe.

Le gouvernement Tshisekedi avait-il escompté, à cette occasion, une intervention militaire étrangère qui aurait fait définitivement basculer le pouvoir du président Mobutu? Les troupes belges (le Zaïre est l'exCongo belge) et françaises dépêchées sur place restèrent cantonnées à Brazzaville et se contentèrent d'organiser, pour la seconde fois en l'espace de quatre mois le rapatriement des ressortissants étrangers de la capitale zaïroise. Le pillage de janvier permit au chef de l'État de désigner du doigt à une classe politique traversée par un sentiment diffus d'impuissance un gouvernement rendu responsable des méfaits d'une soldatesque qui échappait en fait à toute autorité.

La destitution d'E. Tshisekedi par le président Mobutu, le 5 février 1993, ne souleva qu'une tempête de déclarations verbales dans le quartier général du HCR.

Le candidat à la primature, un ancien opposant radical du parti d'E. Tshisekedi, Faustin Birindwa, fut rejeté non seulement par le HCR, mais par les trois anciens "pays amis" veillant au chevet d'un Zaïre malade: les États-Unis, la France et la Belgique qui firent sèchement savoir au président Mobutu qu'il avait enfreint le compromis politique et qu'ils ne pouvaient reconnaître le nouveau gouvernement Birindwa.

A partir d'avril 1993, deux gouvernements et deux "parlements" - le HCR et l'ancienne Assemblée nationale - se sont donc trouvé en compétition, aucun de ces deux "blocs" aux contours fugaces ne disposant de moyens permettant de restaurer une gouvernementalité minimum. A la mi-1993, seul un arbitrage international apparaissait susceptible de dénouer les fils d'un jeu politique en trompe-l'oeil et les regards se tournaient vers l'ONU, comme en 1960, lors de la tentative de sécession du Katanga (actuel Shaba). Si pratiquement tous ont reconnu la nécessité d'élections, la grande inconnue était: qui va les organiser et qui va les payer? En attendant, personne n'a paru pouvoir contrôler les débordements ethniques contre les "non originaires" au Shaba et au Kivu, annonçant peut-être par la violence la nouvelle recomposition d'un paysage politique zaïrois "unitaire".

En avril 1994, le Zaïre a entamé sa quatrième année de crise manifeste sans que l'on puisse percevoir des signes avant-coureurs de recomposition. Ainsi pouvait-on se demander si le pays n'était pas entré dans une phase d'éclatement durable. Sur le plan institutionnel, trois "exécutifs" ont continué de se disputer le pouvoir: les secrétaires généraux de l'administration désignés en décembre 1992 par le président Mobutu Sese Seko pour gérer la débâcle, le gouvernement "légal" d'Étienne Tshisekedi et celui de l'ancien opposant, Faustin Birindwa, rallié à la mouvance présidentielle.

Quatre espaces régionaux (la partie orientale du pays, les zones minières du Kasaï, le Shaba et la zone jouxtant la Zone franc) ont virtuellement rompu les amarres pour s'accrocher, au niveau de leurs échanges, à des pays voisins. Certaines régions se sont ainsi prises en main, oubliant la capitale - parfois jusqu'à se déclarer indépendantes -, une coalition d'intérêts entre entrepreneurs locaux, chefs militaires et/ou fonctionnaires régionaux parvenant ici et là à maintenir un semblant d'ordre. Ces replis régionaux ont contribué à renforcer une mécanique d'épuration ethnique, plus particulièrement au Kivu et au Shaba où la diaspora kasaïenne (Luba) et, dans une moindre mesure, les "originaires" du Rwanda et du Burundi établis au Zaïre ont été l'objet d'intimidations ou même d'expulsions. C'est ainsi que les ressortissants du Kasaï, qui formaient la part la plus importante de la main-d'oeuvre dans les mines du Shaba, ont été contraints, au besoin par la force, de quitter leur lieu de travail. Les villageois banyarwanda du Nord-Kivu ainsi que d'autres populations "suspectes d'être des non-originaires" ont été attaqués et dépossédés par leurs voisins invoquant leur "droit de premier occupant".

Un mini-"capitalisme de pauvre", le plus souvent fébrile et sauvage et qualifié parfois "d'économie populaire" domine les comportements économiques. L'inflation, bien que ralentie en 1994, se situait toujours à des hauteurs impressionnantes (elle s'élevait à 8 823% en 1993), les prix grimpant vertigineusement chaque fois que les autorités recouraient à la planche à billet. A partir de la mi-1993, la pénurie de billets de banque (principalement de petites coupures, indispensables pour le quotidien) a fait fluctuer les taux de change selon les régions et surtout entraîné une "dollarisation" progressive de l'économie. Les ressources réelles de l'État n'ont pu être évaluées à plus de 250 millions de dollars, alors qu'elles dépassaient le milliard avant 1990. Cette situation a abouti soit à une mise en suspens de l'économie "moderne", soit à une "informalisation", sous peine de disparition. Des pans importants en ont cependant continué à fonctionner: des routes réparées, des bâtiments publics repeints, les vols des compagnies aériennes privées arrivant et partant à l'heure, des entreprises de l'intérieur fonctionnant et continuant à exporter. Cela a amené à penser que beaucoup pourraient redémarrer très vite pour autant qu'un cadre politico-institutionnel approprié puisse s'imposer.

Or, aucune percée n'est venue casser la dynamique de l'enlisement. A partir de juillet 1993 et à l'initiative d'un "groupe de sages", de longues négociations ont été entamées entre la mouvance présidentielle et l'Union sacrée de l'opposition radicale (USORAL). En décembre, les deux parties sont finalement tombées d'accord sur la constitution d'un nouvel organe pour organiser la transition rassemblant les 454 membres du Haut Conseil de la République (institution issue de la "conférence nationale", plusieurs fois empêchée de fonctionner à partir de février 1993) et l'ancien Parlement, pourtant dissous selon les termes du compromis de fin juillet 1992. La fusion entre les deux instances n'a toutefois été effective qu'en avril 1994. A partir du 14 janvier 1994, l'obscurité politique s'est encore épaissie avec la mise à pied par ordonnance présidentielle du gouvernement Birindwa sans qu'un nouvel exécutif soit installé. F. Birindwa, ancien opposant de l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) avait fait l'unanimité contre lui, notamment en manquant complètement l'opération de conversion monétaire lancée en octobre 1993 et qui avait consisté à mettre sur le marché de nouveaux billets de banque dont l'unité équivalait à 1 million d'anciens zaïres.

En dépit des efforts déployés par le représentant du secrétaire général des Nations unies, Lakhdar Brahimi, les différentes factions politiques zaïroises ne se sont pas entendues sur la désignation d'un nouveau Premier ministre. Pour les anti-mobutistes radicaux, il n'y en avait d'autre qu'Étienne Tshisekedi, nommé par la conférence nationale et ayant cumulé à partir de la fin 1993 les fonctions de Premier ministre "légitime" et de chef de file de l'opposition radicale avant que le président Mobutu Sese Seko le destitue de la primature le 5 février 1993.

En fait, cette opposition s'est progressivement isolée; elle est fortement critiquée pour son recours à une stratégie "conflictuelle". Un certain nombre de "notables" de cette opposition ont par ailleurs rejoint la mouvance présidentielle, aux contours pourtant aussi flous que ceux des partis "radicaux". D'autres ont franchement rompu avec l'USORAL en créant de nouvelles plates-formes, dans la perspective de la nomination d'un nouveau ministre obligatoirement de l'opposition (selon un protocole d'accord de mars 1994).

Les scénarios, à la mi-1994, apparaissaient plus que jamais ouverts et on peut comprendre que certains ont préféré reculer les échéances et surtout gagner du temps.

A l'été, le Zaïre s'est trouvé directement impliqué dans le drame rwandais par l'afflux de centaines de milliers de réfugiés et par le choix de Goma, Bukavu et Kisangani comme bases de l'intervention française Turquoise.

En juin 1994, a été inauguré ce que l'on a appelé la "troisième voie", c'est-à-dire une voie médiane entre la mouvance du président Mobutu Sese Seko (au pouvoir depuis 1965) et celle de l'opposition radicale, menée principalement par l'opposant Étienne Tshisekedi. Ainsi s'est trouvé remis en selle l'ancien Premier commissaire d'État (Premier ministre en fonction de 1982 à 1986, puis de 1988 à 1990) Kengo wa Dondo, souvent considéré comme l'interlocuteur privilégié des institutions financières internationales et des coopérations bilatérales, et formellement apparenté à l'"union sacrée" de l'opposition, avec laquelle son parti, l'UDI (Union des démocrates indépendants), avait pris ses distances depuis le début de l'année 1994.

Le label de "troisième voie" est toutefois sujet à caution. Tout d'abord, le mode de désignation de Kengo Wa Dondo à la tête de l'exécutif zaïrois a été entaché d'irrégularités. Par ailleurs, la composition même de la nouvelle équipe dirigeante, forte de 44 membres - chiffre qui rappelle les gouvernements "mammouth" de la IIe République -, a laissé apparaître une forte prépondérance des membres de la nomenclature politique des années quatre-vingt, aux principaux postes économiques et financiers de l'État (Finances, Économie, Plan, Coopération internationale). Par ailleurs, 9 des 28 titulaires de postes ministériels sont mentionnés dans la liste des 149 "barons", établie fin 1991 par la Conférence nationale souveraine (CNS): ils sont suspectés d'enrichissement personnel suite à leur participation à la gestion de l'État.

Profitant de sa réputation de gestionnaire, le nouveau Premier ministre a entrepris de restaurer la crédibilité de l'État zaïrois. Il a été décidé de geler toutes les transactions de la Banque centrale, de saisir un avion transportant 30 tonnes de nouveaux billets de banque imprimés en Argentine sur décision du précédent gouverneur de la Banque, d'expulser en février 1995 plusieurs centaines de Libanais accusés de saboter l'économie zaïroise. Enfin, en mars 1995, le licenciement de 300 000 employés de l'État, fictifs pour la plupart, a été annoncé.

Pendant que Kengo Wa Dondo s'évertuait, parfois théâtralement, à faire montre d'autorité sur un État qui a implosé, le président Mobutu continuait à arbitrer des jeux de cour entre clans rivaux ("clan" Bemba Saolona, "clan" Seti, "clan" Kengo...) à partir de ses quartiers de Kawele et Gbadolite, dans sa région d'origine. Il escomptait sans doute ainsi rester "incontournable" - surtout grâce à sa division présidentielle -, dans un pays en voie d'éclatement régional virtuel et où certaines dynamiques peuvent cependant voir le jour à l'abri des lieux institutionnels du pouvoir.

L'année 1995 a cependant commencé sous le signe de l'accalmie, même si on ne pouvait encore affirmer qu'elle perdurerait. Le président Mobutu a insensiblement renoué des liens à l'extérieur, notamment avec le gouvernement français d'Edouard Balladur: on l'a même revu au "sommet" social de Stockholm. La diplomatie de la Belgique (ancienne métropole coloniale) a, quant à elle, continué à le bouder.

Sur le plan intérieur, l'opposition radicale ne s'est plus manifestée, sauf pour tenter de trouver un appui auprès des forces politiques opposées au Premier ministre, y compris auprès de certains éléments de la mouvance présidentielle.

A l'est, la situation s'est aggravée depuis la fin 1994 par la présence de près de 1,5 million de réfugiés rwandais (400 000 dans les environs de Bukavu, 800 000 à 900 000 à la périphérie de Goma). Bien que les retours de Rwandais aient été nombreux dans le nord-ouest de leur pays, la plupart des réfugiés regroupés autour de leurs bourgmestres ont persisté dans leur refus de retourner au pays consécutivement aux rumeurs, souvent vérifiées, d'exécutions sommaires perpétrées par l'Armée patriotique rwandaise. Beaucoup de ces réfugiés ont formé des bandes de pillards armés, semant le désordre dans la région, tandis que d'autres occupaient manu militari des terres appartenant à des villages zaïrois. Une situation d'exception a été décrétée dans le Kivu où les militaires zaïrois (parachutistes et gardes civils), sans solde depuis plusieurs mois, sont apparus constituer un facteur d'insécurité supplémentaire.

Les mesures prises par le gouvernement Kengo (rappel d'unités zaïroises peu "sûres", déclarations médiatisées sur l'obligation des réfugiés de rentrer chez eux) n'ont été que théoriques. L'ancien gouvernement rwandais en exil, dont les membres, accusés d'avoir incité au génocide de 1994, se sont dispersés au Kivu et à Kinshasa, d'où ils ont continué à diffuser des communiqués réclamant le retour sans conditions de leurs compatriotes, n'a jamais été sérieusement inquiété. Certains observateurs estimaient que le président Mobutu pourrait considérer les réfugiés rwandais comme une "masse de manoeuvre" électorale intéressante.

Enfin, le Zaïre a encore fait la "une" de la presse internationale avec la réapparition, en avril 1995, du virus Ebola dans la région de Kikwit. Cette épidémie, déjà surgie en 1972, a cependant été rapidement maîtrisée. Bien que surmédiatisée, elle n'en a pas moins démontré la précarité du système de santé.

La trajectoire politique zaïroise toujours dite "en transition" a continué de paraître paradoxale. D'une part, l'État est resté incapable d'avoir la maîtrise de deux piliers essentiels: la monnaie et le monopole organisé de l'ordre public. Dans un certain nombre de régions (Kivu, Shaba et Kasai, entre autres), l'économie a continué soit à se "dollariser" pour les opérations commerciales d'une certaine ampleur, soit à se heurter à l'indignation de la population face aux nouvelles coupures imprimées par les autorités nationales. Quant aux forces de l'ordre, à l'exception de la Division spéciale présidentielle, elles ont survécu grâce aux ponctions opérées sur les habitants, aux barrages routiers, etc. Certaines unités de l'armées ont aussi rejoint les milices armées locales, comme au Nord-Kivu.

D'autre part, dans un contexte aussi dégradé, l'absence de polarisations politiques clairement affirmées et d'explosions sociales demeurait surprenante. Sur le théâtre politique, il a été extrêmement difficile de déceler des clivages autres que ceux divisant des "barons". Toutes les forces politiques qui avaient pignon sur rue ont implosé en plusieurs composantes. Au sein de l'organe législatif de la transition, le Haut Conseil de la République (HCR), les tentatives de censurer le gouvernement Kengo Wa Dondo sont toutes restées vaines. Bien plus, un consensus est intervenu en avril 1996 sur un calendrier électoral rejoignant la position de toujours du président Mobutu Sise Seko et désavouant les prises de position de l'ancienne Conférence nationale souveraine qui prévoyait que le processus électoral devait débuter au niveau local pour se terminer au niveau présidentiel.

Par ailleurs, la cohabitation entre le gouvernement de Joseph Kengo Wa Dondo et le président de la République a fonctionné, ces deux pivots du pouvoir ayant tout intérêt à s'entendre dans leur quête d'une légitimité extérieure qui n'était pas encore véritablement consacrée.

Concernant le gouvernement Kengo, les résultats des efforts pour répondre aux critères de "bonne gouvernance" et de bonne gestion n'ont pas été évidents. Certes, il y a eu quelques "embellies" au niveau des statistiques officielles. Ainsi, le taux d'inflation est passé de près de 10 000 % en 1994 à 370 % en 1995. La monnaie locale a enregistré en 1995 une dépréciation de "seulement" 79 %, contre 99 % en 1994. Les opérations budgétaires de l'État se sont clôturées avec au bilan un excédent équivalent à 7,7 millions de dollars contre un solde déficitaire de près d'un milliard par an au cours des années précédentes. La détresse sociale prévalait cependant toujours dans tout le pays: le revenu par habitant est passé de 129 dollars en 1992 à 116 en 1995 (aux taux de change courants), tandis que les conditions sanitaires et éducatives étaient de plus en plus déplorables.

Mais, au-delà d'une meilleure maîtrise de la conjoncture macro-économique, les indicateurs structurels sont demeurés alarmants: outre le fait que, selon certains économistes zaïrois, le budget n'a pas intégré toutes les dépenses publiques, le taux d'inflation mensuel est demeuré élevé et aucune diminution de la masse monétaire n'est intervenue en 1995. Durant les trois premiers mois de 1996, le gouvernement a procédé à une nouvelle impression de billets à valeur faciale élevée, provoquant, comme chaque fois, une hausse brutale de l'inflation.

Le président de la République a quant à lui engrangé de substantiels bénéfices politiques, même si sa légitimité internationale n'était pas encore clairement confortée. Reçu en visite privée à Paris où il a même eu une entrevue discrète avec le président Chirac, il est cependant resté persona non grata au sein de la diplomatie belge et américaine. La première, qui a néanmoins accepté une reprise de la coopération indi-recte (universités et organisations non gouvernementales), refusait toujours toute coopération d'État à État avec le Zaïre. La seconde a décliné sa demande de visa pour participer à une conférence organisée par le Centre Carter, à Atlanta, sur la gestion de la crise dans la région des Grands Lacs, sans toutefois refuser de négocier avec lui sa participation au rétablissement de la paix dans la région.

L'implosion du Zaïre "légal"

Avec l'autorisation du multipartisme en 1990, le Zaïre entra dans une phase de transition politique qui évolua progressivement vers une situation d'implosion du pays "légal". Dans un premier temps, on put penser que cette transition allait pouvoir réussir à travers la tenue d'une Conférence nationale souveraine (CNS), à l'instar de ce qui se passait à l'époque dans un certain nombre de pays d'Afrique francophone (Congo, Bénin, Togo, Madagascar ). Commencés en août 1991, puis interrompus à la suite des pillages populaires de septembre et de diverses péripéties politiciennes, les travaux de la CNS reprirent en mars 1992. En décembre, en dépit de multiples tergiversations, la conférence nationale accouchait d'un Haut Conseil de la République (HCR), composé de 453 membres. Toutefois, cet organe législatif de la transition fut dissout par le président Mobutu Sese Seko en janvier 1993 et remplacé par un organe géant de 734 membres, résultat d'une fusion entre l'ancien Conseil législatif et le HCR. Le Haut Conseil de la République-Parlement de transition, comme on l'appelait désormais, fut toutefois incapable d'exercer le mandat d'apaisement de la classe politique qui lui avait été confié: ses actes législatifs les plus significatifs furent, d'une part, l'approbation d'une Commission nationale pour des élections (CNE), qui échoua à faire avancer significativement le processus électoral, et, d'autre part, le vote d'une Constitution prônant le fédéralisme et confirmant le principe du "partage du pouvoir" entre le gouvernement et la présidence de la République.

L'armée, second pilier de l'État, détenant le monopole effectif de la violence légitime, s'effondra dès septembre-octobre 1991, lorsque les forces armées zaïroises, fortes d'environ 60000 hommes, se mutinèrent et mirent à sac pratiquement toutes les agglomérations zaïroises. De nouveaux pillages se produisirent en janvier 1993 puis en 1996-1997 dans le contexte de la rébellion conduite par Laurent-Désiré Kabila.

Le troisième pilier du système, les finances publiques, se désintégra dès 1991, après l'implosion brutale de la société de production minière Gécamines, principale pourvoyeuse de devises du Trésor public. Dès lors, une spirale d'hyperinflation se déclencha, liée à des recours intempestifs à la planche à billets. A partir de là, les seules ressources du pays furent limitées au versement des royalties du pétrole, ainsi qu'aux maigres recettes publiques qu'un État délabré parvenait encore à extraire de la MIBA (diamant), des sociétés semi-publiques exploitant l'or dans l'est du Zaïre (Kilo-Moto et Sominki) et de quelques comptoirs privés d'achat d'or et de diamants. Au total, les recettes de l'État ont plafonné autour de 150 à 200 millions de dollars, alors qu'elles dépassaient le milliard à la fin des années quatre-vingt.

La "rébellion" des Tutsi banyamulenge

Dans ce contexte d'un État qui n'était plus que virtuel, deux scénarios paraissaient possibles: l'éclatement plus ou moins pacifique du pays à partir de mouvements centrifuges régionaux ou une explosion partie de n'importe où et emportant tout sur son passage. Le premier scénario paraissait vouloir s'actualiser dans la prolifération de micro-régionalismes qui s'emparaient de certaines parties "économiquement utiles" du pays: le Bas-Zaïre, où s'opérait un retour offensif du nationalisme kongo; le Kasaï-Oriental, et en particulier la partie luba de la province, devenu l'un des principaux pourvoyeurs de devises pour le pays grâce au diamant; le Shaba, dont la classe politique locale entretenait à nouveau les souvenirs de la sécession des années soixante, et le

Nord-Kivu, désormais orienté vers l'Afrique de l'Est, le Moyen-Orient et même le Sud-Est asiatique via de puissants réseaux de commerce à longue distance. Le vote par le Haut Conseil de la République d'un nouveau projet de Constitution pour la IIIe république traduisait, en quelque sorte, cette volonté de partir des dynamismes régionaux en instaurant un système de gouvernement fédéral et un démembrement du pays en 26 nouvelles provinces.

La réalisation effective du second scénario ne fut pas tout de suite perceptible. Elle débuta avec la réactivation de "débordements" ethniques toujours latents au Kivu où, la perspective des élections aidant, des "mutuelles tribales" zaïroises se liguèrent, au nord comme au sud de la province, contre les ressortissants de langue kinyarwanda, à savoir les anciens réfugiés, les "irréguliers" et les "transplantés" installés au Zaïre depuis les années trente et qui, dans certains territoires, formaient la majorité de la population locale. Avec la victoire militaire en 1994 du FPR (Front patriotique rwandais) au Rwanda, ceux que l'on appelait les "Tutsi banyamulenge" et qui avaient été recrutés à partir des années quatre-vingt-dix pour combattre aux côtés des "rebelles" rwandais, revinrent au Zaïre à la rescousse de leurs familles menacées d'être chassées du Kivu par un pouvoir local se mobilisant pour la promotion des "Zaïrois authentiques". Telle fut l'étincelle qui provoqua en définitive un processus de "surfusion" dans tout le pays.

On vit alors soudainement revenir à la surface l'un des vieux acteurs des rébellions de 1964-1965, Laurent-Désiré Kabila, reconverti depuis la fin des années soixante-dix dans le commerce de l'or et de l'ivoire. En septembre 1996, téléguidé politiquement par l'Ouganda et le Rwanda, il prit la tête des "rebelles" tutsi banyamulenge, ce qui donna à cette nouvelle "rébellion" un caractère zaïrois. Sa petite armée dont les effectifs initiaux ne comptaient que quelques milliers d'hommes, se grossit de soldats déserteurs, d'anciens "gendarmes katangais" exilés en Angola, d'exclus et de "cadets sociaux" en quête d'une promotion socio-économique symbolisée par la détention d'un fusil, mais surtout d'une logistique et d'une "assistance technique" est-africaines (plus précisément ougandaise et rwandaise). En quatre à cinq mois, elle parvint à s'emparer des agglomérations de toute la partie swahiliphone du pays, c'est-à-dire de la partie "économiquement utile" du Zaïre, puis à "avaler" sans coup férir tout le reste du Zaïre, avec notamment la prise sans combat de Kinshasa le 17 mai 1997. Il n'y eut, en fait, pas de véritable mouvement de rébellion armée, et même pas de guerre, mais plutôt l'occupation d'un vide créé par les désertions successives des garnisons de l'armée zaïroise qui fuyaient en se livrant partout aux pillages - parfois achevés par les populations civiles - et par la réputation d'invincibilité de rebelles dont on louait la correction du comportement.

L'étrange victoire du président autoproclamé du pays (rebaptisé "République démocratique du Congo") n'allait pas être facile à digérer. Son entourage est apparu composé de plusieurs strates qui se sont illustrées dans l'histoire politique du Congo-Zaïre: anciens rebelles - ou fils de rebelles - des années soixante, héritiers du nationalisme lumumbiste, membres de la diaspora intellectuelle plus ou moins réfugiée à l'étranger (États-Unis, Europe, ainsi qu'Afrique de l'Est), mais aussi Tutsi zaïrois (Banyamulenge ou anciens réfugiés rwandais des années cinquante et soixante) qui, ambitieux et menacés de déni de nationalité depuis le début des années quatre-vingt, entendaient retrouver une place au soleil.

L'élan des pays voisins

Le plus gros problème auquel le nouveau régime allait être confronté était sans conteste les gages à donner et les comptes à rendre à ses parrains ougandais et rwandais. Les premiers ont été rétribués en se faisant octroyer d'importantes concessions minières dans l'Est du Zaïre, concessions qui appartenaient à des groupes accusés d'avoir été trop proches de Mobutu: un consortium inconnu des miniers et lié à la famille du président Museveni (Russel Ressources Group) a ainsi soudainement émergé et a pris virtuellement possession de plus de 100000 km² dans le Kivu. Les seconds ont reçu la main-mise sur les principaux "outils" politiques utiles: l'armée et les services de sécurité du pays.

Nul doute que ces pays voisins allaient vouloir étendre leur imperium sur un Congo totalement affaibli politiquement et y susciter un régime fondé sur le "no party state" et dont la dynamique reposerait, non pas sur l'agenda des chancelleries occidentales ("démocratie" et "respect des droits de l'homme"), mais davantage sur la force armée de chefs de guerre mobilisant autour d'eux les exclus sociaux et les classes d'âge jeunes de la zone swahiliphone du pays, prenant sa revanche. Mais le Congo-Zaïre n'est ni le Rwanda ni l'Ouganda, ont déclaré avec force les leaders de la société civile qui, ayant pris depuis longtemps ses distances par rapport aux vaines palabres de la classe politique zaïroise, ont décidé d'organiser une résistance active et pour le moment pacifique contre les "bavures" du nouveau pouvoir, allant des humiliantes bastonades rappelant la colonisation aux massacres plus ou moins discrets des réfugiés dans les forêts de l'Est. A ce sujet, de lourds soupçons ont été émis quant au sort subi par quelque 200 000 Hutu réfugiés dans l'ex-Zaïre en 1994 après avoir fui le Rwanda et ayant disparu entre septembre 1996 et mai 1997. L'ONU a mandaté des missions pour enquêter sur ces disparitions.

Source :
L'Etat du Monde 1981-1998


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