Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

Le prix de la dépendance 1987

NONO LUTULA PIAME-OLOLO

Les efforts jusqu'ici consentis par le Zaïre pour redresser son économie selon les directives du FMI n'ont pas été payants. D'où la nécessité d'adopter une nouvelle donne économique, qui se dégage des discours prononcés lors de la onzième session du comité central du Mouvement populaire de la révolution.

Les autorités zaïroises considèrent à juste titre que la politique économique inspirée par le Fonds monétaire a échoué. Elles estiment qu'une reprise est possible, mais à la seule condition que l'on sorte du schéma rigide et onéreux tracé à Washington: la politique monétariste et le remboursement de la dette extérieure doivent se poursuivre, mais en s'accompagnant d'une politique de croissance génératrice d'emplois et de pouvoir d'achat pour les travailleurs.

Le comité central du MPR - qui occupe la troisième place dans la hiérarchie institutionnelle des organes du parti, après le président et le Congrès - a donc rédigé au terme de sa session un rapport particulièrement critique. Fondée sur l'aide-mémoire mis à sa disposition par le maréchal Mobutu lors d'un séminaire de réflexion préparatoire aux travaux de la session, sa sentence est cruelle: tous les clignotants de l'économie sont au rouge. Et la faute en incombe à la fois au conseil exécutif (gouvernement) et au Fonds monétaire.

C'est un fait que l'économie zaïroise connaît une dégradation profonde et continue dont l'origine remonte aux premiers troubles consécutifs à l'indépendance. Après un sérieux redressement durant les premières années du régime Mobutu (elle connut une phase d'expansion de 1967 à 1974), les rechutes ont depuis lors été constantes, selon le rythme des événements nationaux et internationaux: africanisation ("zaïrianisation") de l'économie, troubles politiques intérieurs (les deux guerres du Shaba), chute fréquente des cours des métaux non ferreux (cuivre, cobalt), détérioration des termes de l'échange et, pour finir, crise internationale... La chute des cours du cuivre et les termes de l'échange méritent une attention particulière en raison de leur impact économique et social dans tout le pays.

Depuis l'indépendance, les produits miniers, et principalement le cuivre, sont à la base de la mise en valeur du pays. Ils représentent la majeure partie des exportations et constituent la principale source de devises; il procurent un grand nombre d'emplois, alimentent en forte proportion les revenus privés et les recettes publiques (près de la moitié, et certaines années au-delà de 60 %). Cette dépendance de l'économie à l'égard du secteur minier exportateur et, au sein de celui-ci, l'aggravation du poids du cuivre et du cobalt - qui représentent les trois quarts des apports de devises et plus de la moitié des recettes fiscales, - entraînent une extrême vulnérabilité: une crise comme celle d'aujourd'hui permet de mesurer toute la précarité d'une telle économie.

Quant aux termes de l'échange, véritable pendule oscillant, ils n'enregistrent pas d'évolution notable de 1960 à 1965: stagnation jusqu'en 1963, puis légère hausse en 1964-1965. Ils évoluent favorablement de 1965 à 1969, grâce à un renchérissement des matières premières minérales et végétales que le pays exporte. En 1976 et 1977, les termes de l'échange fléchissent en raison de la plus forte hausse des prix des importations, et notamment de ceux du pétrole. En 1975-1977, avec l'accentuation de la crise internationale, les dépenses d'importation augmentent de 80 % et les recettes d'exportation de 20 % seulement (1). D'où un déficit commercial qui s'installe durablement au Zaïre, surtout si l'on inclut les prix de transfert et d'assurances relatifs aux importations.

Manifestement, l'explication privilégiant la gabegie financière pratiquée au Zaïre - qui ne peut être niée, de toute façon - souvent retenue par la gent financière internationale pour justifier les difficultés économiques du pays ne parait pas suffisante, dans la mesure où elle se refuse de prendre en considération d'autres facteurs volontaires ou involontaires, nationaux ou internationaux, voire naturels.

En ce sens, les acrimonies exprimées par le comité central du MPR à propos du malaise économique national traduisent bien le sentiment persistant d'angoisse et de pessimisme qui règne dans l'opinion quant à l'avenir économique du pays. Un sentiment d'autant plus vif que le Zaïre, fabuleusement riche, se trouve, selon la classification de l'OCDE, parmi les pays africains à faible revenu, aux côtés de la Somalie, du groupe du Sahel, de la Tanzanie, du Soudan, du Rwanda, du Burundi, du Kenya, du Ghana, de l'Ethiopie... (2).

D'autre part, il semble que l'austérité imposée au peuple pendant tant d'années, sans aucune contrepartie salariale, commence à inquiéter sérieusement le comité central. En effet, en prenant comme référence l'année 1960 (année de l'indépendance), on constate que l'indice du salaire (indice du salaire minimum légal pondéré par l'indice des prix) n'était plus en avril 1968 que d'environ 45 % de ce qu'il fut au départ. L'évolution s'est poursuivie depuis lors, s'aggravant même de manière dramatique au fil de la crise internationale.

Pour tout dire, l'indice mesurant le niveau du salaire minimum du manoeuvre ordinaire à Kinshasa s'est accru entre 1960 et 1976 de 100 % à 153 %. Mais, dans le même temps, les prix ont tellement augmenté que le salaire réel est tombé en juin 1976 au quart de sa valeur initiale. Ce calcul a été établi par le syndicat unique, l'Union nationale des travailleurs zaïrois (UNTZA), à partir des indices de I'Institut de recherches économiques et sociales de l'université de Kinshasa (IRES). Moins d'un an plus tard, en mai 1977, l'IRES indiquait que le pouvoir d'achat réel du même travailleur ne représentait plus que 16 % de sa valeur de 1960. A la fin de 1979, les salaires avaient été augmentés de 30 %, mais les prix sur le marché, de 250 %. Le pouvoir d'achat du travailleur ne représentait plus à ce moment que 6 % de sa valeur de 1960. Et depuis 1980, le cours des événements n'a certainement rien amélioré.

Bref, malgré l'imperfection de ces données chiffrées (3), il est clair que les conditions de vie de la masse des salariés et des chômeurs se sont fortement détériorées avec l'aggravation de la crise économique internationale. Tel est le prix à payer dans ce type d'économie complètement extravertie.

Notes:
(1) Voir Du Congo au Zaïre 1960-1980. Essai de bilan, Centre de recherche et d'information socio-politiques (CRSIP), Bruxelles, 420 p. (notamment p. 216).
(2) Les pays à faible revenu sont ceux dont le PNB par habitant était inférieur à 700 dollars en 1985. Les pays à revenu intermédiaire, ceux dont le PNB par habitant était entre 700 et 1 300 dollars. En Afrique, l'Algérie, le Cameroun, la République populaire du Congo, la Côte-d'Ivoire, la Gabon, sont dans cette catégorie.
(3) Il faut tenir compte du caractère fragmentaire des informations économiques et des statistiques disponibles.

SIGNES D'IMPATIENCE AU ZAÏRE À L'ÉGARD DU FONDS MONÉTAIRE 1987
Quand une trop longue austérité économique engendre des conflits au sein de l'élite...

SERLON PAUL

EFFET de contagion des exemples latino-américains? Le parti unique zaïrois a manifesté l'intention, fin octobre dernier, de limiter à 10 % des recettes d'exportation le paiement du service de la dette extérieure. Devant le mécontentement populaire croissant et l'inquiétude des milieux d'affaires proches du pouvoir, le maréchal Mobutu a changé de premier ministre. Mais le Zaïre, toujours plus dépendant de l'exportation de ses richesses minières, a-t-il vraiment les moyens de s'affranchir de la tutelle des autorités de Washington pour rebâtir son économie étranglée par la politique d'austérité?

A la fin d'octobre 1986, le comité central du parti unique zaïrois, le Mouvement populaire de la révolution, réuni en son douzième congrès, prenait une mesure d'apparence spectaculaire: désormais, le Zaïre limiterait le service de sa dette extérieure à 20 % de son budget ordinaire et à 10 % de ses recettes d'exportation. En outre, il était décidé de cesser la pratique du taux de change flottant de la monnaie zaïroise pour en revenir à l'ancien système de parité fixe et de l'alignement sur les droits de tirages spéciaux (DTS). Quelques semaines plus tard, le président zaïrois congédiait son premier ministre, M. Kengo Wa Dondo, symbole même de l'austérité et porte-parole de la politique du Fonds monétaire international (FMI), et décidait de prendre lui-même la tête de l'exécutif avant de nommer, le 22 janvier, un nouveau premier ministre en la personne de M. Mabi Mulumba.

"Coup d'éclat de l'élève modèle"; "fronde du Zaïre contre le FMI"; "dette extérieure: le Zaïre se fâche": les titres-chocs n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier les décisions. En s'en prenant à une austérité "qui n'aurait pour finalité qu'elle-même" et à son inspirateur, le FMI, le Zaïre rejoignait-il pour autant le camp des Etats latino-américains ou africains irrités par les exigences du "grand huissier international"? Rien n'est moins sûr.

Le Zaïre est toujours ce nageur qui se maintient on ne sait trop comment la tête tout juste hors de l'eau, l'artifice principal tenant à l'impossibilité -politique et financière - de proclamer la faillite d'un Etat. Depuis 1983, date des grandes réformes économiques, le pays pouvait prétendre figurer parmi les meilleurs élèves du Fonds monétaire: il s'était plié de bonne grâce à tous ses conseils dont certains constituaient une première: dévaluation de 78 % du zaïre (1) par rapport au droit de tirage spécial; établissement d'un taux de change flottant qui donnait plus de transparence à sa monnaie; libéralisation des importations; assouplissement des droits de douanes; libéralisation des prix et des taux d'intérêt; réduction drastique des effectifs dans le service public; suppression de la charge budgétaire que représentaient certaines entreprises parastatales. Or trois années après, force est de constater qu'aucune amélioration n'est en vue. L'érosion monétaire se poursuit: en termes nominaux, le zaïre s'est déprécié d'environ 86 % par rapport au DTS depuis 1983. Alors que les prix de certains produits agricoles (café, coton, tabac) s'envolaient sous l'effet des mesures de libéralisation, les niveaux de production sont restés pour la plupart identiques à ceux de la période 1980-1981 (des enquêtes ont révélé que les producteurs ignoraient que l'ancien système des prix fixés avait changé depuis deux ans et que des "négociants" s'étaient en fait approprié la différence).

Bien que la gestion du principal pourvoyeur de devises, la société minière Gécamines, se soit améliorée, la faiblesse ou les brusques soubresauts des cours du cuivre et du cobalt continuent - sans aucun doute pour longtemps - à handicaper l'économie. Dans le secteur manufacturier, qui ne représente plus que 5 % du produit intérieur brut (PIB) (contre 22 % pour la période "troublée" de 1963-1964), la libéralisation tous azimuts des importations a porté un coup sévère aux sous-secteurs protégés (de même qu'aux "canards boiteux"), tandis que l'étroitesse du marché, la raréfaction des devises et la chèreté du crédit posent des difficultés insurmontables depuis la fin de 1984 à ceux qui dépendent des importations. En réalité, toute l'économie est tendue depuis 1983 vers un objectif, dicté par les créanciers internationaux: le remboursement des dettes extérieures (voir le tableau ci-dessous) induites pour la plus grande partie par les lamentables "safaris technologiques" des années 70 (Inga I, Inga II, Inga-Shaba, réseaux de télécommunications, complexe radio-TV, pont de Matadi, sidérurgie de Maluka...) (2).

Au poids de la dette extérieure, qui se monte à plus de 5 milliards de dollars selon l'OCDE, s'ajoutent les insuffisances de l'aide internationale ces dernières années. Ainsi, les décaissements bruts de source bilatérale sont tombés de 225 millions de dollars à 65 millions entre 1981 et 1985. "La situation est encore plus préoccupante lorsque l'on considère les transferts nets, peut-on lire dans le rapport de mars 1986 au groupe consultatif de la Banque mondiale sur le Zaïre. Depuis 1983, [ces transferts] sont négatifs alors que les sorties de capitaux du Zaïre sont passées de 25 à 215 millions de dollars entre 1983 et 1985 (3)." Quant aux investissements privés, ils restent dérisoires: selon les estimations, ils représentent de 5 à 7 millions de dollars d'entrées annuelles brutes (bénéfices rapatriés inclus). Dans l'échelle du risque international, le Zaïre demeure classé en queue de peloton depuis la fin des années 70.

Le régime a ainsi beau jeu de montrer par la voix de son parti unique que les recettes du Fonds monétaire et de la Banque mondiale n'ont rien apporté de bon à l'économie. Dans ce sens, les décisions d'octobre dernier sont certes à usage externe. Toutefois, des nuances importantes s'imposent. Tout d'abord, ce n'est pas le président Mobutu lui-même qui, comme de coutume pour des décisions de ce type, en a pris publiquement l'initiative. Il n'a fait qu'endosser celles d'un organe politique - le Comité central du parti - qui, dans trois ou six mois, peut être désavoué. D'autre part, le "choc" des mesures a été amorti par une initiative destinée à préparer le terrain, quelques jours avant la fin du congrès: la parution, dans un grand quotidien bruxellois (4), d'un article "téléguidé" (par un conseiller privé de la présidence?), dramatisant la situation politique à Kinshasa et annonçant que "quelque chose" pourrait bien se produire. En outre, pour faire bonne mesure, il fut précisé à Kinshasa qu'il n'était pas question de "renoncer à la politique d'austérité".

Le lendemain de la clôture du congrès du comité central du MPR, le président Mobutu illustra symboliquement l'attachement du Zaïre à ses engagements en donnant pour instructions à la Banque centrale de procéder à un remboursement de 15 millions de dollars aux créanciers des clubs de Paris et de Londres (5). Mais on peut se demander en quoi la décision de limiter à 20 % du budget le service de la dette extérieure lèserait les grands créanciers du pays. Car une bonne partie de cette dette, tant à long terme qu'à court et moyen terme, n'est pas contractée auprès de banquiers ou d'entreprises, mais bien auprès d'organismes publics, qui l'ont assurée et sont membres du club de Paris: Ducroire en Belgique, COFACE en France, Eximbank aux Etats-Unis, Hermes en Allemagne, etc. En fait, les véritables créanciers sont les contribuables occidentaux qui, eux, peuvent attendre. On comprend alors que les milieux bancaires privés se soient peu émus; leurs éventuels problèmes avec le Zaïre se règlent, en dehors des enceintes officielles, dans le club de Londres.

Pour toutes ces raisons, il y a lieu de penser que les mesures annoncées en octobre s'adressent davantage aux Zaïrois eux-mêmes, ou, à tout le moins, à certains d'entre eux. D'abord, les fonctionnaires - et principalement les enseignants, - qui ont été très durement touchés par les rigueurs de l'austérité et de la discipline monétaire. En termes réels, la masse salariale distribuée à ces catégories de travailleurs, déjà fortement réduite depuis plusieurs années, a encore diminué d'un tiers entre 1982 et 1985. Les petits entrepreneurs et commerçants non protégés ont pu, eux aussi, être touchés, car les sources de crédit intérieur se sont raréfiées tandis que les intérêts des prêts consentis par les banques de développement (SOFIDE et banque de Crédit agricole) sont prohibitifs (entre 25 % et 30 %). Mais, surtout, dans une large fraction de l'intelligentsia - hauts fonctionnaires, cadres dirigeants d'entreprise, techniciens, - les sentiments nationalistes, toujours vivaces, sont heurtés par la dépendance du pays à l'égard des "experts" et des "coopérants" étrangers, pourvoyeurs de conseils. Le FMI et la Banque mondiale, en particulier, ont polarisé toutes les rancoeurs. Si les membres de cette intelligentsia ne sont pas tous dans le parti d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui est interdit, ils n'en constituent pas moins le noyau de l'opposition silencieuse au régime.

Autre geste à l'adresse de ces mécontents, le président Mobutu a écarté son premier ministre qui, en tant que mulâtre, était assimilé aux "étrangers" et de surcroît désigné comme le "porteur d'eau" des créanciers et des institutions internationales. Reconnaissant l'existence de certaines bavures en matière de droits de l'homme, le président a aussi nommé un "ministre des droits du citoyen". M. Seti Yale, un autre mulâtre, a été déchargé de ses fonctions de conseiller spécial de la sûreté qu'il assumait depuis de nombreuses années. Dans le même temps, toutefois, le régime a pris soin de "garder l'église au milieu du village" en refusant tout compromis avec l'UDPS qui avait fait l'objet d'une habile campagne de dénigrement (6).

Quant à ceux que l'on appelle les "barons" du régime, qui, proches du pouvoir, ont un accès aisé aux devises et entretiennent de plantureux comptes à l'étranger, ils sont peu concernés par les décisions d'octobre, sauf peut-être pour ce qui concerne le retour de la monnaie à sa parité, qui pourrait favoriser un type de spéculation qui a fait fortune. Il est en soi assez remarquable que les experts de la Banque mondiale les aient désignés du doigt pour la première fois en conclusion de leur dernier mémorandum sur le Zaïre. "Il est important, affirment ces experts, que les investisseurs zaïrois soient les premiers à montrer qu'ils ont à nouveau confiance dans l'avenir de l'économie zaïroise. Le rapratriement de certains avoirs zaïrois détenus à l'étranger contribuerait largement à amener les investisseurs étrangers à considérer le Zaïre dans une nouvelle optique (7)."

Multimillionnaires et héritiers de la "zaïrianisation" de 1974, ces barons se sont placés en position de monopole dans toute une série de secteurs de l'économie: transports, agro-industrie, diamants, or... Certains d'entre eux actionnent en toute impunité les leviers des fonds de transfert versés au titre de l'aide internationale. Et cependant, dans l'ensemble, ils affectionnent aujourd'hui un langage "dur" contre la fraude et la corruption. Non pas tant par esprit civique, mais parce que le petit et moyen commerce, moins "protégé", mais dynamique, vient brouiller leurs cartes.

Dans un récent discours, M. Mbemba Saolona, président de l'association des entreprises du Zaïre (ANEZA), a fustigé, au nom d'un libéralisme "ordonné", ce petit commerce fait de bout de ficelle et de débrouillardise, ce "libertinage affairiste" lié à une stratégie de survie dont le Zaïre peut difficilement faire l'économie dans la situation critique où il se trouve. On peut également avancer que les récentes campagnes contre les fraudeurs étrangers (8), et l'ordonnance de décembre 1986, interdisant à ces étrangers de résider ou de circuler dans les quatre cinquièmes du territoire zaïrois sont en grande partie inspirées par ces hommes d'affaires influents.

Les bilans et mémorandums du FMI, ou de la Banque mondiale, ne portent guère trace de ces conflits d'hégémonie. Ils imprègnent pourtant toute la dynamique socio-politique du pays, qui est loin d'avoir le caractère figé qu'on veut parfois lui prêter. Il n'y a pas et il n'y a jamais eu de dictature, encore moins de totalitarisme, au Zaïre, mais bien la prééminence d'un arbitre en dernier ressort des tensions qui traversent régulièrement les différentes factions de l'élite. Malheureusement, cet arbitrage, dont l'élément charismatique s'est depuis longtemps émoussé, n'a eu pour effet que d'accroître le fossé entre le "haut" et le "bas" de la société civile. Qui plus est, il continue à étouffer toute velléité de créer des contrepoids autonomes à un présidentialisme "musclé" qui donne au Zaïre cette allure de pays dirigé, mais non gouverné.

Depuis l'état de crise manifeste (1978), le Zaïre court de plan en plan - plan Mobutu; plan d'investissements publics l980-1983; plan d'investissements publics 1983-1985; programme intérimaire de réhabilitation économique; plan quinquennal de développement 1986-1990. Des stratégies sont parfois définies, mais rarement suivies d'effets, soit par défaut de moyens en rapport avec les objectifs, soit parce que les crédits sont affectés à des projets non prévus ou que les bailleurs de fonds traînent les pieds. Dans ces conditions, que pourront donner les appels récents de la Banque mondiale en faveur d'une mobilisation accélérée de moyens financiers importants? Les bailleurs de fonds y trouveront sans doute leur compte, car ils pourront par le biais de ce type d'aide, rétablir à leur avantage les flux d'exportation. Mais le Zaïre y trouvera-t-il le sien?

Notes:
(1) Le Zaïre, unité monétaire nationale, se décompose en 100 makuta. 1 zaïre = 0,07 franc au 2 février 1987.
(2) Cf. à ce sujet Jean-Claude Willame, L'Epopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, L'Harmattan, Paris, 1986.
(3) Nécessité d'un ajustement structurel pour assurer une croissance continue. Rapport d'activité à l'intention du groupe consultatif pour le Zaïre. Banque mondiale, mars 1986.
(4) Le Soir, 27-28 septembre 1986.
(5) Le club de Paris réunit toutes les institutions publiques de crédits, ainsi que les organismes d'assurance des crédits. Le club de Londres rassemble les banques privées.
(6) Voir "Un opposant de bonne composition", Jeune Afrique, 3 décembre 1986.
(7) Nécessité d'un ajustement structurel..., op. cit., p. 43.
(8) Campagnes relayées à Bruxelles par le Zaïre Digest, organe de presse de M. Saolona. Les étrangers visés sont des Libanais et des Africains de l'Est bénéficiant de certaines protections politiques marginales.

Les Zaïrois en état de survie 1988

BRAECKMAN COLETTE

Malgré ses richesses minières et les fortunes accumulées par ses dirigeants, le Zaïre est l'un des pays les plus pauvres d'Afrique. L'argent de surcroit, y sert à conforter le pouvoir politique tandis que la population est laissée dans un complet dénuement. La capitale est devenue un laboratoire exemplaire où l'on peut observer les merveilleux ressorts de ce qu'on appelle l'"économie parallèle": en fait un tissu d'expédients et de peines, un énorme gaspillage d'énergies humaines. Alors que le foisonnement culturel témoigne de l'intense vitalité d'un peuple en état de survie.

IL fait encore nuit lorsque s'éveille Masina, un quartier populaire au-delà de l'aéroport de Kinshasa. Bien avant l'aube, ceux qui ont la chance d'avoir un emploi en ville et qui ne sont pas transportés par les soins de leur employeur, se mettent en route. S'ils peuvent payer le trajet, ils s'entassent dans un bus bondé, ou dans un fula fula, un taxi collectif, qui les fera tressauter sur un asphalte que l'office des routes, surnommé l'"Office des trous", ne répare plus depuis longtemps. Les plus nombreux feront deux heures de marche pour gagner le centre ville.

Pour garder la forme, les Kinois appliquent une recette magique: "Six verres d'eau le matin, cela nettoie l'estomac...".De toute manière, ils n'ont pas le choix: le seul repas de la journée, appelé le "gong unique" (souvenir des missionnaires...), se prend en fin d'après-midi, au retour du travail. En cours de route, des femmes proposent aux marcheurs des verres de thé, des petits pains frottés de margarine. Depuis que, en 1985, le Zaïre est devenu bénéficiaire de la loi publique 480, le blé américain abonde à Kinshasa, livré à très bas prix, et le pain concurrence désormais le maïs et le manioc produits localement.

Les femmes aussi sont tôt levées. Puisque, dans la plupart des cas, le salaire du mari suffit à peine à couvrir ses frais de transport et d'habillement, les femmes tentent d'assurer la subsistance de la famille. Elles achètent les pains au boulanger grec et les détaillent au marché, elles se procurent du manioc à la campagne et le revendent par petits sacs, mais surtout par gobelets. Tout le monde, pour survivre, fait du commerce; les intermédiaires se multiplient et les marchés accueillent l'infiniment petit: le sel et le sucre se vendent par petits sachets, l'unité de mesure du manioc et du maïs, c'est le gobelet. les médicaments s'achètent au comprimé. Alignés dans la poussière, des antibiotiques chauffent au soleil, des somnifères se détaillent à l'unité. Un peu plus loin, on vend, toujours par quantités minuscules, des pattes de poulet, des têtes de poisson. car les "vrais" morceaux sont inabordables. A côté des fripes venues d'Europe par bateaux entiers, on vend, toujours à la pièce, de fausses cartes d'étudiant, ou de "service". Les plus chères sont les cartes de policier.

A première vue, la survie économique des Zaïrois est un mystère, et leur seule arme est l'"article 15": la débrouillardise. Depuis que, voilà quatre ans, le pays a accepté la politique d'austérité prônée par le Fonds monétaire international (FMI), les salaires n'assurent plus que 25 % de la consommation des ménages. Dans la fonction publique, l'emploi fournit avant tout l'occasion de réaliser des gains parallèles: les enseignants marchandent les diplômes; les fonctionnaires monnaient les attestations; les policiers multiplient les contrôles. En brousse, les agents de l'Etat, agronomes ou vétérinaires par exemple, prélèvent qui leur part de viande, qui leur ration de céréales, ou infligent des amendes pour infraction à des règlements inconnus de tous. Bien souvent, dans la province du Kivu par exemple, mais ailleurs aussi, le pouvoir de l'Etat, perçu comme prédateur, se superpose à celui des autorités traditionnelles; dans la région du Bushi, la population, réquisitionnée pour le salongo.(travail obligatoire), comme le nettoyage des routes, doit aussi fournir des prestations aux chefs coutumiers ou leur donner des biens en nature en guise de redevance pour l'usage de la terre. Quant à l'armée, elle est souvent considérée comme un danger public: lorsque leur solde n'est pas payée, les soldats demandent à la population de "contribuer" et, dans le haut Kivu, entre autres, plusieurs incidents ont été relatés ces derniers mois. Le président Mobutu souhaite transformer l'armée en "force de dissuasion", la rééquiper. Payer régulièrement les soldes serait au moins aussi efficace.

En ville comme à la campagne, les mille astuces de la subsistance sont avant tout le fait des femmes: à Kinshasa, elles sont commerçantes. elles ouvrent de petits ngandas, des bistrots où l'on écoute de la musique en sirotant une bière; elles entretiennent de minuscules potagers sur les espaces verts le long des avenues coloniales ou au fond des parcelles. Un peu partout, elles créent des sortes de tontines, où, par groupes de dix, on alimente un pot commun qui servira souvent de fonds de commerce.

Les "miracles" de l'économie parallèle

D'APRÈS les statistiques, malgré ses immenses richesses minérales et agricoles, le Zaïre est aujourd'hui l'un des pays les plus pauvres d'Afrique, précédant seulement le Mali et l'Ethiopie.

L'éducation et la santé attestent ce dénuement. En 1986, l'enseignement ne représentait plus que 8 % des dépenses de l'Etat, contre 24 % en 1980; et, en 1984, 46 000 enseignants ont été "assainis" (licenciés). Ils sont retournés à l'agriculture, au chômage ou, dans les régions minières, sont devenus des creuseurs clandestins, cherchant l'or, le diamant, la cassitérite. Les écoles publiques de Kinshasa offrent un spectacle lamentable; bancs et tables ont disparu, les élèves sont assis à même le sol dans des classes d'une saleté repoussante et, dehors, des chèvres broutent parmi les immondices.

Le gouvernement, sur les conseils de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a adopté la stratégie des "soins de santé primaires" et divisé le pays en 336 zones, dotées en principe de dispensaires renvoyant à des hôpitaux de référence. Mais cette grille couvre une réalité fictive: l'Etat s'est pratiquement dégagé du secteur médical, qui n'absorbe plus que 2 % de ses ressources, et seules fonctionnent les zones de santé soutenues par des missions, des organisations non gouvernementales ou la coopération étrangère. Et encore: à Kikimi, par exemple, une autre lointaine banlieue de Kinshasa, au-delà des routes et de l'électrification, le dispensaire géré par des médecins belges fonctionne, mais sa fréquentation diminue; la population n'a plus les moyens de payer un "épisode maladie" - soit 160 zaïres (10 FF) - pour une consultation et la première dose de médicaments. De plus en plus, les malades recourent à l'automédication ou aux médecines traditionnelles. Au Kivu, en plus des carences alimentaires, on signale la résurgence de grandes endémies, le choléra, le paludisme. Pour ne pas parler du SIDA, qui fait surtout des ravages à Kinshasa.

A côté de ce désengagement de l'Etat, la population fait preuve d'une ingéniosité extraordinaire, et l'économie souterraine témoigne d'un grand dynamisme, qu'il s'agisse de commerce, d'artisanat (les enfants vendent de merveilleux jouets de fil de fer, les handicapés transportent des ballots de tissu dans leur voiturette) ou de contrebande.

Des pans entiers de l'économie échappent aux circuits officiels: on estime qu'un tiers de la production de café de l'Est passe en contrebande vers le Soudan, l'Ouganda, le Kenya, en échange de biens manufacturés. Le Burundi, qui n'en est pas producteur, exporte de grandes quantités d'or, d'ivoire, de diamants venus du Zaïre, et le Shaba vit en symbiose avec la Zambie, d'où arrivent du maïs, du ciment, des voitures souvent volées au-delà de la frontière et que l'on appelle "merci Kaunda". La multiplication de ces circuits parallèles rend impossible l'évaluation du niveau de vie réel de la population, probablement meilleur que ne le laissent entendre les statistiques.

Mais, en revanche, le "système zaïrois", cette pyramide où s'imbriquent les combines individuelles, les liens inextricables des allégeances ethniques, des devoirs familiaux, des obligations politiques, empêche pratiquement tout redressement durable de l'économie: le Zaïre est considéré par les investisseurs comme un pays à haut risque, venant juste devant le Soudan, dernier de la catégorie, et, en raison de la pénurie de devises, les pièces de rechange ne peuvent être importées pour faire marcher ou relancer l'industrie. Les difficultés économiques sont dues partiellement au contexte international: le prix du cuivre a baissé de 30 % alors que ce métal représente 60 % des recettes d'exportation; le prix du café a également chuté, ce qui a entraîné un manque à gagner évalué à 400 millions de dollars par an. Mais la dette extérieure, qui atteint 6,5 milliards de dollars, s'explique avant tout par des choix politico-économiques contestables. Dans les années 70, en effet, le pouvoir a autorisé des sorties massives de capitaux privés (à l'heure actuelle encore, toute l'"élite" politique, au sommet de la pyramide du pouvoir et à commencer par le président lui-même, possède à l'étranger comptes en banque, maisons et châteaux). La Banque mondiale prônait, en 1986. "le rapatriement de certains avoirs zaïrois détenus à l'étranger"... En outre, priorité a été donnée à des projets industriels ambitieux, des "éléphants blancs" qui se révèlent aujourd'hui être des échecs, mais le pays doit en rembourser les crédits. Le complexe hydro-électrique d'Inga (1) ne tourne qu'au quart de sa capacité, alors que l'électricité manque dans les bidonvilles de Kinshasa; les treize stations de télécommunication par satellite mises en place par des sociétés françaises ne fonctionnent que par intermittence, faute de carburant. Cimenterie nationale, sidérurgie de Maluku, centre de commerce international du Zaïre..., les exemples de ce type abondent. Leur coût s'ajoute à celui du gaspillage et de la carence de plusieurs organismes para-étatiques (l'office national des transports, par exemple) dont les dirigeants sont nommés non en fonction de leur compétence mais à titre de récompense politique.

Il serait vain cependant de parler de mauvaise gestion, de corruption et de gaspillage à tous les échelons de la pyramide si l'on ne rappelait que, dans ce pays, l'argent est avant tout mis au service de la politique: il est le ciment du pouvoir, il assure le fonctionnement de l'Etat totalitaire, l'encadrement de la population. Les fiefs économiques concédés à ceux que l'on appelle les "barons du régime" et qui, avec leurs proches, forment désormais la bourgeoisie postcoloniale, n'ont été accordés qu'en contrepartie d'une allégeance politique au parti unique et, surtout, à la personne du président Mobutu.

Une dette très "politique"

AINSI la manière dont le Zaïre "gère" sa dette extérieure, le remboursement des intérêts, ses relations avec les créanciers et avec le FMI, tout cela dépend d'abord du jeu politique.

De 1983 à 1986, en effet, le Zaïre se soumet aux directives du Fonds monétaire et de la Banque mondiale: il bloque les salaires, assainit la fonction publique et rembourse, bon an mal an, 500 millions de dollars. Ce qui représente 50 % du budget de l'Etat, 20 % des recettes d'exportation. A cause de la chute du cours des matières premières, le pays exporte plus de capitaux qu'il n'en reçoit... Les autorités zaïroises soulignent que de 1983 à 1986 le pays a dû débourser 1,929 milliard de dollars alors que l'apport de capitaux étrangers n'était que de 1,099 milliard de dollars. En 1986, le poids de l'austérité devient politiquement insoutenable, les membres du comité central du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution (MPR), font état de tensions au sein de la population, et exigent une révision des accords passés avec le FMI. Contraire ment à ce que l'on pourrait imaginer, le comité central n'est pas une simple chambre d'enregistrement; un dosage subtil tenant compte des régions, des ethnies, des courants de pensée, des générations, réunit là de fortes personnalités qui n'hésitent pas à exprimer leur opinion, jusqu'à ce que le chef de l'Etat dise le dernier mot. En octobre 1986, donc, le "bon élève" se rebiffe et rompt ses accords avec le FMI. Les négociations seront suspendues jusqu'en mai 1987.

Durant cette période, le président Mobutu place le débat sur le plan politique. Il se rend aux Etats-Unis et fait valoir l'importance stratégique du Zaïre, à la lisière de l'Afrique australe, le danger que représenterait une déstabilisation du son régime. En avril 1987, alors que le Congrès des Etats-Unis a voté l'octroi de 15 millions de dollars destinés à soutenir l'UNITA, le mouvement rebelle angolais de M. Jonas Savimbi, des manoeuvres conjointes rassemblent troupes américaines et zaïroises autour de la base de Kamina et, selon le New York Times, des armes américaines transitent alors via.le Zaïre en direction des maquis de M. Savimbi.

A 300 kilomètres de la frontière angolaise, la base de Kamina, qui possède une piste d'atterrissage longue de plus de 2 000 mètres, est remise en état par les Américains et devient - très discrètement - une base d'opération en direction de toute l'Afrique australe. Accusé régulièrement par les Angolais de soutenir l'UNITA et de permettre le transit des armes américaines, le Zaïre, qui entretient aussi d'importantes relations commerciales avec l'Afrique du Sud et confie la sécurité de l'Etat aux conseillers israéliens, devient peu à peu un élément de poids dans la stratégie américaine en Afrique australe (quelques années auparavant, le président Mobutu avait, de la même manière, obligé la France en soutenant l'intervention militaire au Tchad). Mais de tels services se paient et, en 1987, le Zaïre obtient des conditions de remboursement exceptionnelles: le 15 mai, le FMI accorde un crédit de 368 millions de dollars destiné à la relance de l'économie et, le 18 mai, le Club de Paris, qui rassemble les créanciers publics du Zaïre, accepte de rééchelonner sur quinze ans une dette de 884 millions de dollars avec un délai de grâce de six ans. La charge occasionnée par le remboursement sera ainsi diminuée de moitié. Désormais le service de la dette ne représentera plus que 10 % des recettes d'exportation, et 20 % du budget de l'Etat.

Fin 1987, les créanciers privés accordent également un sursis supplémentaire. Cependant, malgré l'injection de capitaux frais, mais insuffisants, et une succession de mesures de grâce exceptionnelles, la situation économique ne s'améliore pas: le système demeure inchangé, trop dépendant des recettes d'exportation, incapable d'assurer la relance de l'économie et négligeant les besoins d'une population de 30 millions de consommateurs potentiels...

A l'heure actuelle, avec un taux d'inflation de 100 %, le Zaïre et le FMI naviguent à vue: l'échec économique est patent, la dette ne sera vraisemblablement jamais remboursée, le pays n'a pas rempli ses obligations. Certains membres du conseil d'administration du Fonds monétaire ne cachent pas leur hostilité à son égard, ou s'interrogent sur l'ampleur des fuites de capitaux. Cependant, pour des raisons politiques évidentes, les institutions financières ne peuvent se permettre de déclarer en faillite ce "bon élève" de l'Occident, tandis qu'à Kinshasa le président souligne en termes dramatiques le coût social de l'austérité.

L'opposition ramenée à raison

DANS de telles circonstances, le pouvoir s'est patiemment employé, tout au long de l'année 1987, à faire rentrer l'opposition dans le rang.

Face au parti unique, dont tout citoyen est membre de droit dès sa naissance, plusieurs groupes d'opposants s'étaient formés au fil des années et avaient subi des destins variables. Les lumumbistes, totalement clandestins, entretiennent encore des maquis résiduels dans l'est du pays, sans que l'on puisse mesurer leur impact réel sur la population. Depuis que, en 1980, treize parlementaires "rebelles" quittèrent le MPR et formèrent l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), un autre type d'opposition était apparu: non violente, se référant aux valeurs démocratiques, au respect des droits de l'homme, prônant une société plus juste, tout en se gardant bien de parler de socialisme... Les fondateurs de l'UDPS estimaient avoir tout pour rassurer les Occidentaux, les convaincre de l'existence d'une réelle solution de rechange au régime Mobutu. Durant sept ans, les "Treize" payèrent durement leur défi: ils furent emprisonnés, assignés à résidence, maltraités parfois, et leurs partisans furent emprisonnés et intimidés de diverses manières.

L'UDPS, qui avait pour ambition de briser le monopole du MPR et de devenir le deuxième parti du Zaïre, incarnait, d'une certaine façon, les aspirations d'une classe montante: la petite bourgeoisie grandie à l'écart de la pyramide du pouvoir, les jeunes générations issues de l'Université, ou revenues de l'étranger, bref un groupe intermédiaire très nombreux et privé d'expression politique.

L'UDPS espérait aussi bénéficier du soutien des "amis occidentaux" du régime; mais, sur ce plan, la déception fut totale: Américains, Belges, Français, tout en se déclarant soucieux des droits de l'homme, maintinrent leur confiance au président Mobutu, le considérant comme le seul interlocuteur valable. En 1987, après avoir fait alterner durant des mois la séduction, les mauvais traitements, l'intimidation, le président et son conseiller, M. Nkema Libo, l'artisan de la réconciliation, remportèrent un succès politique évident, qui renforça la position du pays sur le plan économique: les dirigeants de l'UDPS acceptèrent de réintégrer le parti unique et trois d'entre eux entrèrent au comité central. En contrepartie de leur allégeance, ils affirmèrent avoir obtenu le "droit de tendance", qui leur donnait la faculté de former un groupe distinct au sein du MPR, de publier, d'organiser des réunions publiques afin de faire valoir leur point de vue.

Mais ce ralliement - qui déçut vivement la base du parti - se révéla rapidement être un marché de dupes: en janvier dernier, M. Etienne Tshisekedi, après un voyage de six mois en Europe et aux Etats-Unis, rentre au pays, avec la ferme intention d'exercer son "droit de tendance", sa liberté d'expression. Le 17 janvier, il tint au centre de Kinshasa un meeting non autorisé. Ses partisans, assez nombreux, avaient rompu avec la liturgie du MPR et choisi de porter veston et cravate au lieu du vêtement réglementaire, et ils chantaient non pas l'hymne du parti mais... Debout Congolais, le premier hymne national datant des premiers jours de l'indépendance! Le défi tourna court: la police intervint brutalement, M. Tshisekedi fut arrêté et, au lieu d'un procès devant la Cour de sûreté de l'Etat, qui se serait transformé an procès politique, une procédure psychiatrique fut entamée contre lui. D'après les psychiatres locaux, le coriace opposant était atteint de "délire chronique".et de "folie des grandeurs...".Il avait, effectivement, osé défier, de l'intérieur, le pouvoir totalitaire...

Cependant, la manifestation du 17 janvier 1988 et les remous que la détention de M. Tshisekedi ont provoqués sur le plan international (48 parlementaires américains ont écrit au président Mobutu) ont brisé la peur, et la contestation s'est exprimée publiquement dans la capitale, ce qui ne s'était jamais vu en vingt-cinq ans de régime mobutiste.

Malgré sa situation stratégique importante, la vulnérabilité économique du Zaïre le rend désormais sensible aux pressions extérieures, notamment à la "diplomatie des droits de l'homme". Le parlementaire américain Ron Dellums a déposé un projet de loi demandant la suspension de l'aide militaire et économique pour cause de "violation des droits de l'homme".

Ces préoccupations occidentales sont prises au sérieux à Kinshasa. Les pressions étrangères obligent le régime à concéder plus de liberté d'expression qu'auparavant. Jadis, les opposants qui refusaient la réconciliation - voire le rachat - disparaissaient. Aujourd'hui, on les confie aux psychiatres (2). M. Tshisekedi a même été remis en liberté, à la mi-mars, mais dès avril il fut envoyé en relégation dans le nord-est du pays.

Notes:
(1) Le Monde diplomatique, mars 1987.
(2) Toutefois, selon la représentation de l'UDPS à l'extérieur, il y aurait toujours deux cents détenus politiques.

Le service de la dette: plus de la moitié des dépenses de l'Etat en 1985

La dette zaïroise s'élève en capital à 5 576 millions de dollars et, si l'on y ajoute les intérêts, à plus de 7 milliards de dollars. En 1985, le service de cette dette représentait 27,7 % des exportations et 55,1 % des dépenses de l'Etat.

D'après les chiffres de l'Office de gestion de la dette publique (OGEDEP) à Kinshasa, les Etats-Unis sont le premier créancier, avec 1 295 millions de dollars, soit 23 % du total. Viennent ensuite la France (1 092 millions de dollars, soit 20 %), la RFA (709 millions de dollars, soit 13 %), la Belgique (634 millions de dollars, soit 12 %), l'Italie (605 millions, soit 11 %). Ces montants ne comprennent pas les intérêts.

Le total de la dette du Zaïre à l'égard de la Belgique (prêts d'Etat à Etat, crédits commerciaux garantis par l'Etat belge et crédits non garantis) s'élève, intérêts compris, à 1 milliard de dollars.

TEMPÊTE SUR LA COOPÉRATION ENTRE LA FRANCE ET L'AFRIQUE 1990
Multipartisme et répression au Zaire

BRAECKMAN COLETTE

DÉJA, pour décider leurs bailleurs de fonds à consentir de nouveaux crédits, les pays africains devaient passer par les fourches caudines de l'ajustement structurel, se soumettre aux conditions posées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Les voilà aujourd'hui soumis à un nouvel impératif, moralement plus défendable, mais guère plus facile à mettre en oeuvre, celui de la démocratisation d'Etats généralement régis par un parti unique construit autour de la personne d'un chef inamovible. En paroles, plus rarement en actes, les Occidentaux, sous peine d'être accusés de tenir un double langage - selon qu'il s'agit des sociétés de l'Est ou du Sud, - veulent à présent étendre aux pays africains la "diplomatie des droits de l'homme".

De fait, une référence explicite aux droits de l'homme figure dans les accords de Lomé, conclus entre les Douze de la CEE et les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Cette clause devrait permettre de réfuter les éventuelles accusations d'ingérence.

Cette exigence de respect des droits de l'homme est désormais relayée par l'opinion publique des pays africains.

A l'écoute des radios étrangères, au fait des bouleversements survenus à l'Est, les jeunes générations d'Abidjan, de Libreville et Port-Gentil, de Kinshasa et Lubumbashi, n'entendent plus accepter tel quel le discours unanimiste qu'on leur a longtemps proposé. Sous la pression à la fois extérieure et intérieure, les régimes en place lâchent du lest et donnent des gages, dont le premier est le multipartisme. Mais les difficultés que rencontre la Côte-d'Ivoire, les troubles survenus au Gabon, les massacres et les grèves qui accompagnent l'ouverture décrétée au Zaïre, illustrent les ambiguïtés de ces concessions, démontrent que le multipartisme, pour être crédible, doit s'accompagner de la mise en place de contre-pouvoirs, d'une autre répartition de la richesse nationale. A travers les soubresauts qui agitent l'Afrique francophone se pose la question essentielle: est-il possible, pour des régimes autoritaires, de se réformer de l'intérieur ou, au-delà des bouleversements de l'heure, l'avènement de la démocratie exige-t-il qu'ils cèdent la place?

Le cas du Zaïre illustre jusqu'à la caricature le caractère équivoque de réformes octroyées essentiellement pour donner des gages aux alliés occidentaux. Au début de cette année, ébranlé par la fin des régimes est-allemand et roumain, soumis à la pression de ses bailleurs de fonds, et désireux, sans doute, de prendre l'initiative du changement afin de mieux le contrôler, le président Mobutu décida d'entamer une spectaculaire tournée de consultations populaires, qui, durant deux mois, devait le mener dans toutes les provinces. A la surprise générale, la population, souvent présentée comme apathique ou apolitique, s'exprima à travers plus de 5 000 mémorandums où furent consignés ses griefs, ses difficultés, ses aspirations. De vive voix, ou dans des textes dûment signés et assumés, les Zaïrois dénoncèrent, non sans courage, les déviations du système, la corruption, le pouvoir personnel. "Un système politique hybride, dirent les évêques, qui puise dans le libéralisme les avantages qu'offre la jouissance de la propriété privée et emprunte au totalitarisme les méthodes de conquête et de maintien du pouvoir." De leur côté, les fonctionnaires des affaires étrangères dénonçaient sans ambages "un régime monocratique et dictatorial, le culte de la personnalité, le parti-Etat" et suggéraient crûment au président de démissionner de toutes ses fonctions... La parole, soudain libérée, sapait jusqu'aux fondements du pouvoir.

Le 24 avril, créant la surprise, le président Mobutu affirmait vouloir devancer les voeux de ses compatriotes. Il proclamait l'avènement du multi-partisme (trois formations seront désormais autorisées), abandonnait à son sort le parti unique, le Mouvement populaire de la révolution, décidait d'autoriser le pluralisme syndical. Bref, M. Mobutu tirait un trait de plume sur le mobutisme...

C'ETAIT compter sans les privilégiés du régime, les échelons secondaires de la pyramide du pouvoir, peu soucieux d'être ainsi balayés et qui allaient multiplier les pressions. C'était aussi compter sans l'effervescence qui s'empara soudain d'un monde politique longtemps anesthésié: de multiples formations, à l'intérieur et à l'extérieur, demandaient leur reconnaissance.

La réaction ne tarda pas: le 3 mai, le président remit les pendules à l'heure, rappelant devant l'Assemblée nationale qu'aucun parti politique n'avait encore été autorisé et que, en tout état de cause, il fallait d'abord rédiger une nouvelle Constitution et organiser une élection présidentielle afin de conforter un chef de l'Etat qui voulait se maintenir non seulement "au-dessus de la mêlée" mais aussi au-dessus des contrôles et des critiques. Bref, le "printemps" du Zaïre avait duré moins de deux semaines.

L'on vit refleurir les insignes du parti unique et les imprudents remisèrent les cravates qu'ils avaient cru pouvoir à nouveau arborer (le costume zaïrois "authentique", l'abacost, n'était plus obligatoire...). Mais la population, qui avait trouvé le courage de s'exprimer, n'entendit pas se voir priver des réformes annoncées avec tant de fracas et, dès le lendemain de l'allocution présidentielle, les étudiants commencèrent à s'agiter. Sur tous les campus, les revendications purement matérielles furent éclipsées par des remises en cause plus fondamentales, la personne même du président fut contestée, sa démission exigée. "Enterrez tout, enterrez Mobutu", clamait-on à Bukavu, tandis qu'à Kinshasa des commissaires du peuple considérés comme "traîtres" étaient déshabillés et tondus. A Lubumbashi, capitale du Shaba, les événements prirent un tour dramatique.

Ici aussi, les 9 et 10 mai, les étudiants s'agitèrent, solidaires de leurs camarades. Mais à l'occasion d'une banale altercation devant le campus, ils molestèrent la fille du commandant de la garde civile et découvrirent la présence dans leurs rangs d'étudiants indicateurs, d'étudiants soldats. Sous les coups, les trois mouchards révélèrent qu'en fait ils étaient payés par les services de sécurité de la présidence, qu'ils disposaient d'armes, de systèmes de communication et, surtout, qu'ils avaient fait disparaître vingt-trois de leurs condisciples. Bouleversés par ces révélations, les étudiants passèrent les mouchards à tabac, les laissant pour morts...

C'est alors que le gouverneur de la province du Shaba, considéré comme très proche du président, envoya un message alarmiste à Kinshasa, soulignant que les indicateurs avaient été démasqués (et, à travers eux, tout le système de délation qui assure l'ordre au Zaïre) et que les étudiants originaires d'Equateur (la province du président, qui est aussi la province d'origine des collaborateurs...) étaient menacés.

Les représailles furent terribles. Le commando qui, au soir du vendredi 11 mai, atterrit à Lubumbashi appartenait, selon la plupart des témoignages recueillis, à la division spéciale présidentielle, sorte de garde d'élite du chef de l'Etat. Cette nuit-là, sur ordre du gouverneur, le courant fut coupé sur le campus, la gendarmerie et les troupes locales reçurent l'ordre d'encercler les lieux afin d'empêcher les étudiants de sortir. Guidés par des indicateurs locaux, des étudiants originaires d'Equateur, les hommes du commando, le visage masqué par une cagoule, firent alors irruption sur le campus. Munis de listes, ils se dirigèrent vers les chambres des étudiants originaires des provinces du Kivu, du Kasaï, du Bandundu. Les natifs d'Equateur furent épargnés car ils pouvaient répondre au mot d'ordre "matiti mboka" (littéralement: "brousse-village").

Ce fut le carnage: d'après d'innombrables témoignages, le commando, muni de machettes, de cordelettes, de poignards, exécuta à l'arme blanche des étudiants surpris dans leur chambre. Jusqu'à l'aube, des jeunes furent poignardés, jetés par les fenêtres; des chambres ou des boutiques furent incendiées. Les corps furent emmenés la nuit même vers une destination inconnue. Morts et blessés se sont comptés par dizaines. Lorsque le "nettoyage" fut terminé, le commando repartit vers l'aéroport, emmenant avec lui quelques étudiants nbandis d'Equateur. Il était 4 heures 30 du matin. Le samedi, les étudiants, hagards, traumatisés, quittèrent en hâte le campus, fuyant vers la Zambie voisine, ou vers leur province d'origine.

Depuis lors, sous la pression internationale - et notamment celle de la Belgique et de ses alliés européens, qui réclament une commission d'enquête internationale, - les autorités, après avoir d'abord nié les faits, sont passées aux aveux partiels, et le gouverneur du Shaba a été déplacé. Témoignages et questions se multiplient dans la presse locale et, malgré les difficultés de communication, l'horreur provoquée par cette tuerie s'est peu à peu répandue dans le pays. Car, rentrés chez eux, les étudiants ont parlé, les parents des victimes ont entamé des recherches.

A l'étranger, malgré le relatif silence de la presse internationale, le régime zaïrois fait désormais figure d'accusé. La Banque mondiale n'est plus seule à dénoncer les "dépassements budgétaires" et les "dépenses non productives"; le FMI n'est plus seul à demander que les capitaux zaïrois à l'étranger soient rapatriés. Les Etats-Unis eux-mêmes souhaitent que la "dotation présidentielle" soit réellement contrôlée par le pouvoir exécutif. Le Parlement européen fait écho à l'inquiétude de la Belgique. Aux reproches d'ordre économique se sont désormais ajoutés, beaucoup plus graves, les griefs concernant les droits de l'homme. Le président Mobutu a dû renoncer à se rendre à La Baule.

PLUS qu'un crime, les événements de Lubumbashi, dont les coupables n'ont été ni désignés ni sanctionnés assez tôt, constituent une faute politique: ils ont annulé toute la crédibilité des réformes d'avril, démontré la véritable nature d'un régime qui ne craint pas de se fonder sur la terreur. Et,surtout, ils ont démasqué les ressorts profonds de vingt-cinq années de dictature, ressorts qui pourraient bien hypothéquer l'avenir du Zaïre, quel qu'il soit.

Il apparaît en effet que, pour se maintenir au pouvoir, le président Mobutu s'est appuyé sur une classe privilégiée recrutée essentiellement parmi les membres de son ethnie. Ces quelques centaines de familles forment les effectifs d'une bourgeoisie prédatrice, la colonne vertébrale du système politique et, surtout, elles fournissent en hommes et en responsables les forces de sécurité ainsi que les réseaux de surveillance et de renseignement, dans le pays comme à l'étranger.

Ce groupe, que la population appelle familièrement celui des "élus", est évidemment très exposé aux rancoeurs de la population. D'éventuelles représailles contre lui risqueraient fort d'alimenter les arguments de ceux qui tirent prétexte du danger de "tribalisme" pour justifier le soutien militaire que certains pays, dont la France, continuent d'apporter au régime, au nom de l'unité et de la stabilité...

Une mosaïque de partis 1991

BRAECKMAN COLETTE

Depuis l'instauration, en 1990, du "multipartisme intégral", le paysage politique zaïrois a littéralement implosé. Plus de deux cents formations politiques sont apparues, noyant les quelques partis représentant de réels courants d'opinion. Parmi ces derniers, on retrouve, au côté du président Mobutu, le Mouvement populaire de la révolution, ancien parti unique rebaptisé Mouvement populaire pour le renouveau.

Face à cette nébuleuse formant, dans la mouvance présidentielle, le groupe dit "du consensus", se trouve l'"Union sacrée" de l'opposition. Les grands partis qui la composent sont les suivants:

- l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), fondée en 1982, qui représente, avec les lumumbistes, l'opposition la plus ancienne. Elle est dirigée par un directoire composé de MM. Taltibekedi, Mvakiem, Lihav et Kibassa Maliba. Ce parti prône la décentralisation et a fondé sa lutte sur la revendication - non violente - du respect des droits de l'homme et de la démocratie;

- les lumumbistes, qui défendent toujours une certaine centralisation, sont éclatés en plusieurs formations rivales dont le Parti lumumbiste unifié (PALU) dont le leader, toujours en exil, est M. Antoine Gizenga, et le Mouvement national congolas (MNC 1);

- le Parti démocrate social chrétien (PDSC), dirigé par M. Iléo Songo Amba, un vétéran qui fut premier ministre en 1960 après la destitution de Patrice Lumumba. Ce parti est soutenu par l'Eglise catholique et la démocratie chrétienne internationale;

- l'Union des fédéralistes et républicains indépendants (UFERI), dirigé par M. Nguza Karl I Bond, ancien ministre des affaires étrangères. Soutenu par l'internationale libérale, ce parti se prononce, comme l'UDPS, pour la décentralisation et l'autonomie des provinces;

- l'Union des démocrates indépendants (UDI), dirigée par l'ancien directeur des douanes, M. Thambwe Mwamba. Elle rassemble, autour de l'ancien premier ministre Kengo Wa Dondo, des "technocrates" ayant longtemps participé au pouvoir et se targuant de leur expérience dans la gestion de l'Etat. L'opinion l'appelle aussi "Union des détourneurs impunis";

- le Front commun des nationalistes (FCN), qui rassemble autour de MÑ Kamando Wa Kamando, ancien secrétaire général adjoint de l'Organisation de l'unité africaine et de M. Mandungu Bula Nyati, ex-ministre de l'information, l'ancienne aile "nationaliste" du mobutisme qui s'illustra notamment lors de la longue crise belgo-zaïroise de 1988-1989 (1).

Notes:
(1) Cf. Colette Braeckman, "Entre la Belgique et le Zaïre, une crise exemplaire", le Monde diplomatique, mars 1989.

Politique de la terre brûlée au Zaïre 1991

BRAECKMAN COLETTE

LE président Mobutu l'avait toujours dit: "Après-moi, le chaos". Il a tenu parole. Le Zaïre est détruit, toutes les grandes villes pillées, l'armée n'est plus qu'une soldatesques rançonnant la population et saccageant les maisons des étrangers qui ont fuit en hâte. Après avoir soutenu le régime durant un quart de siècle, pour cause de géopolitique et de matières premières, les Occidentaux ont dû se rendre à l'évidence, et accepter d'abandonner M. Mobutu. Du même coup, c'est le Zaïre tout entier, ce sous-continent ancré au centre de l'Afrique, qui se retrouve au coeur des ténèbres, menacé des mêmes déchirements qu'au moment de son accession à l'indépendance en 1960. C'est la reprise des troubles du mois dernier, à Lumumbashi et dans plusieurs grandes villes, où des militaires non payés se sont "servis" sur le terrain, qui a précipité la décision d'évacuation prise par la France, mais l'impasse politique aura été plus déterminante encore.

Jusqu'au bout en effet, les Belges, mais surtout les Français et les Américains, ont cru que la cohabitation serait possible entre le président Mobutu et un premier ministre issu de l'oposition, M. Tshisekedi, considéré par l'opinion politique comme l'homme du changement. Après de longues tractations, une solution boîteuse fut élaborée et le "mariage de déraison" fut conclu. Il devait durer deux jours, avant d'être renié par le président qui limoge son premier ministre le 21 octobre. Officiellement, M. Mobutu reprochait à ce dernier d'avoir biffé de la Constitution les références au rôle du chef de l'EÝtat comme garant de la nation, prérogative que M. Tshisekedi ne reconnaît pas. La réalité est plus simple et plus sordide: le nouveau gouvernement n'autorisa pas>la banque nationale à fournir les de->vises réclamées par la présidence, 800 000 dollars environ. M. Tshisekedi fut remercié au profit d'un autre opposant supposé plus docile, M. Mungul Diaka, qui fit contre lui non seulement l'unanimité de l'opposition mais fut repoussé par les puissances tutélaires du Zaïre qui ne le considéraient pas comme suffisamment représentatif...

La crise économique et politique était telle, depuis des mois, que chacun, confusément, sentait l'explosion inévitable. Si les militaires se sont révoltés, c'est parce que leur sort était aussi misérable que celui de l'ensemble de la population. A part les quinze mille hommes de la division présidentielle qui sont payés sur la cassette personnelle de M. Mobutu, les soldes des militaires sont aussi dérisoires que les salaires des civils: en septembre, l'inflation avait réduit leur valeur à l'équivalent de 3 dollars par mois, même pas de quoi acheter un sac de manioc. Multipliant les barrages routiers, rançonnant les automobilistes et les commerçants, les militaires étaient donc contraints de vivre sur la population. La manipulation de la Conférence nationale avait aggravé leur frustration: les soldats étaient obligés de convoyer les caisses de billets distribuées aux délégués, qui recevaient des allocations quotidiennes valant trois fois leur solde mensuelle.

Démunis de tout, et même de munitions (assez curieusement, les mutins, eux, étaient armés), les militaires étaient donc prêts à toutes les aventures. A la veille du soulèvement du mois de septembre, ils avaient même refusé leur solde ridicule...

Qu'elle ait été ou non encouragée, la révolte des militaires, qui ont ouvert la voie aux civils désireux de prendre leur part du butin, a certainement pris plus d'extension que prévu.

Durant trois jours (du 22 au 24 septembre), il y eut, à Kinshasa et dans les principales villes du pays, Lubumbashi exceptée, une gigantesque et brutale redistribution des richesses. Mais il y eut autre chose aussi: la destruction, systématique et rageuse, de l'outil de production. Des ordinateurs furent fracassés, des imprimeries brûlées, des pièces de rechange martelées, des ateliers, des entreprises textiles dévastées. Les instruments de l'économie moderne, de cette économie qui n'a bénéficié qu'aux privilégiés du régime et aux étrangers, furent balayés par la colère de ces chômeurs qui, à Kinshasa, représentent 50 % de la population, par la rage des innombrables exclus de la société de consommation...

Si le peuple et les militaires ont fait main basse sur les richesses trop voyantes des nantis, ces trois jours de pillage n'ont été que le bref corollaire de la dilapidation des biens nationaux organisée par le dernier gouvernement et, plus largement, par vingt-six ans de régime mobutiste.

Car le Zaïre, à l'aube de la Troisième République, est littéralement, un pays pillé.

Précédé de la réputation de technocrate que lui donnait son passage au ministère du Plan et son statut de consultant auprès du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le premier ministre sortant, M. Crispin Mulumba Lukodji, avait annoncé, comme bien d'autres avant lui, son ambition de redresser l'économie. En fait, il dut consacrer l'essentiel de son énergie et de ses moyens à l'organisation et au noyautage de la Conférence nationale réclamée par la population.

Le regard tourné vers Brazzaville et les autres pays d'Afrique francophone, l'opinion zaïroise exigeait de telles assises. Elle attendait que l'on ouvre le "ventre du boa", que l'on analyse les errements de la Deuxième République, elle voyait dans une conférence nationale souveraine l'occasion de poser un acte fondateur. Les gens croyaient aussi que la Conférence réussirait à obtenir, par des moyens pacifiques, la destitution du président. Puisque la Conférence tant réclamée ne pouvait être évitée, tout fut donc fait pour limiter ses pouvoirs, et, surtout, pour la manipuler. Il s'agissait de noyer l'opposition véritable dans une masse de partis que l'opinion qualifia bientôt d'"alimentaires", de "satellites", de doubler systématiquement toutes les organisations qui auraient pu rejoindre les rangs des contestataires et de noyauter l'opposition elle-même en y suscitant dissidences et défections.

Lorsque la Conférence s'ouvrit, le 7 août, avec le même décorum que les congrès du Mouvement populaire de la révolution, l'ex-parti unique, les représentants de l'opposition, qui s'étaient réunis dans une coalition de circonstance, l'Union sacrée, étaient complètement minorisés face aux chefs coutumiers, aux représentants des deux cents partis champignons, aux délégués des institutions politiques qui avaient tous été nommés par le pouvoir mobutiste... L'opposition refusa de participer à la mise en scène, exigeant que chaque mandat soir réexaminé.

Durant des semaines, la conférence s'enlisa dans des débats de procédure, sous les yeux d'une opinion écoeurée: les assises, dont la nation attendait son renouveau, n'étaient qu'une farce, une farce extrêmement coûteuse cependant: c'est par liasses entières qu'était distribué l'argent de la corruption. Sans même être enregistrées par la Banque du Zaïre, des caisses de billets de 50 000 zaïres, que la population appela bientôt les "singes" car ils montraient une famille de gorilles, étaient dirigées directement vers la présidence, d'où l'argent était distribué à tous ceux qu'il s'agissait de séduire. Alimenté par des billets qui valaient moins que le papier sur lequel on les avait imprimés, le carrousel politique tourna durant des semaines...

Mais il tournait dans le vide: derrière la façade de l'Etat, l'économie du pays s'est effondrée. En 1991, l'inflation atteint les 3 000 %, et les prix ont perdu tout rapport avec la réalité: alors qu'un salaire moyen dépasse rarement les 200 000 zaïres, un paquet de quatre poissons séchés en coûte 30 000. Le traitement d'une simple crise de malaria absorbe le salaire d'un mois.

Certes, la solidarité joue encore, ainsi que l'exceptionnelle ingéniosité des Zaïrois, qui cultivent du manioc et des légumes en pleine ville, élèvent de la volaille au fond des parcelles et pratiquent souvent le troc. Mais la malnutrition fait des ravages et, pour la plupart des gens, un seul repas complet par jour est devenu un luxe. Le pays souffre en effet d'une exceptionnelle pénurie de devises, tous les apports de fonds extérieurs ayant été suspendus.

Dans les années 80, le Zaïre avait été présenté comme un exemple par le Fonds monétaire international pour la vigueur avec laquelle ses gouvernements autoritaires successifs avaient pratiqué les politiques d'austérité prescrites. Ses nombreux dérapages avaient été pardonnés pour cause de géopolitique. Or, depuis un an, voilà qu'il se trouve pratiquement en rupture avec ses habituels bailleurs de fonds et d'assistance. C'est que les temps ont changé... La paix en Angola a fortement réduit l'importance de la base de Kamina d'où les Américains approvisionnaient l'UNITA de M. Jonas Savimbi; la fin de la guerre froide ne permet plus au président Mobutu de se présenter comme le fidèle allié de l'Occident, qui, désormais, considère que l'allié est devenu gênant, avec sa richesse ostentatoire, son mépris pour les droits de l'homme - le massacre de Lubumbashi en fut un tragique exemple (1), - la dilapidation du patrimoine national. Depuis juin 1990, prenant le président au mot lorsqu'il décréta l'expulsion des coopérants, la Belgique a suspendu son aide, pour un montant de 100 millions de dollars; les Etats-Unis ont mis fin à leur assistance militaire, puis économique, et tous les bailleurs de fonds multilatéraux ont suivi l'exemple du Fonds monétaire international qui a invoqué des arriérés de paiement pour mettre le Zaïre à l'index.

A ce tarissement des apports de fonds extérieurs, qui représentaient près de 1 milliard de dollars par an, s'est ajoutée la chute des exportations zaïroises. La Gecamines, qui produisait 450 000 tonnes de cuivre voici cinq ans, ne produira plus que 230 000 tonnes en 1991. Mal entretenue, la mine de Kamoto, qui assurait un quart de la production, s'est effondrée. Conditions d'exploitation vétustes, grèves, difficultés d'acheminer le minerai aussi longtemps que le chemin de fer de Benguela ne sera pas rouvert: tout cela fait du cuivre zaïrois le plus cher du monde; son prix de revient est de 118 cents la livre, alors que, sur le marché mondial, le minerai se vend à 104 cents la livre. De plus, alors que le Zaïre négligeait son outil de production ou n'avait plus les moyens de l'entretenir, sont apparus des substituts au métal rouge, telles les fibres optiques, tandis que d'autres fournisseurs, comme le Chili ou la Malaisie, se disputaient le marché. Quant aux autres métaux précieux qui firent la richesse et l'intérêt stratégique du pays (uranium, vanadium, colombo-tantalite), les changements politiques à l'Est ont rendu accessibles de nouvelles sources d'approvisionnement; la seule ressource stable demeure le diamant, mais les experts estiment que l'essentiel de la production s'écoule sur le marché noir, ce qui représente pour l'État une perte de 400 millions de dollars par an.

Aucune indulgence inspirée par des considérations politiques ou économiques n'a plus incité les Occidentaux à venir en aide au régime Mobutu. Répétée de partout, la consigne était comminatoire: il fallait démocratiser, sinon laisser le champ libre à de nouveaux acteurs...

La faillite de l'Etat

LES émeutes de septembre et d'octobre ont marqué la faillite complète de l'État post-colonial: il y a longtemps déjà que l'État, au Zaïre, n'est plus qu'un décor de théâtre, une structure d'oppression, de prédation, et qu'il n'offre plus aux citoyens le minimum de services et de garanties. Les communications ne fonctionnent plus, les routes sont inexistantes, ce qui empêche les paysans d'acheminer leur production d'une région à l'autre, les parents doivent bien souvent payer eux-mêmes des professeurs qui ont le ventre aussi creux que leurs élèves... Dans le domaine de la santé, les "zones de santé" mises sur pied suivant les directives de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sont une structure efficace en principe, mais vide. Dans les hôpitaux, les malades doivent apporter non seulement leurs médicaments, mais leurs draps, leur nourriture, sinon... les instruments du chirurgien. La Banque mondiale relève que, dans les campagnes, les citoyens assurent eux-mêmes 80 % des frais de santé et d'éducation. L'État, lui, n'accorde à la santé qu'une moyenne de 30 cents par habitant.

Les dépenses de santé et d'éducation cumulées ne représentent que 22 % du budget, les infrastructures 8 %. Il n'y a pas de miracle: si les dépenses consacrées au développement et aux ressources humaines sont si faibles, c'est parce que les gouvernements successifs ont eu d'autres priorités: la défense, la sécurité, les affaires étrangères, l'administration, absorbent 62 % du budget hors dette.

En réalité, les seuls services qui fonctionnent encore sont privatisés et réservés aux privilégiés: téléphone satellitaire, ou cellulaire, sociétés de courrier, dispensaires tenus par les religieux ou ouverts par de jeunes médecins entreprenants, cours par correspondance. Les émeutes de septembre ont achevé de démontrer la décrépitude d'un État incapable de protéger les personnes et les biens. Elles ont éclaté alors que la rentrée scolaire n'avait pu avoir lieu, que les magistrats étaient en grève depuis plusieurs mois et que des milliers de détenus attendaient d'être jugés. Les fonctionnaires avaient cessé le travail en attendant des augmentations de salaire...

Le gouvernement de M. Mulumba Lukodji avait accéléré la "privatisation" de l'État, en liquidant à bon compte les entreprises publiques: bateaux et barges fluviales vendus, banques bradées, office des postes proposé au rachat. Le produit de ces ventes n'arrivait guère dans les coffres de l'État, ou nourrissait les évasions de capitaux à grande échelle.

Effrayés par l'"ouragan de septembre" qui menaçait d'emporter le pays et le régime, les Occidentaux tentèrent de faire baisser la fièvre, de temporiser. Ils plaidèrent pour la cohabitation, dans l'espoir de voir M. Mobutu adopter un profil bas d'ici à la fin de son mandat le 5 décembre et quitter la scène sans trop de dommages.

Impossible compromis: le jour même où éclatait le pacte fragile entre deux hommes que tout sépare, les militaires reprenaient leurs pillages car, une fois de plus, les soldats n'avaient pas été payés alors même que leurs réactions étaient prévisibles...

Il apparaît de plus en plus que l'armée zaïroise, devenue incontrôlable, pratique à sa manière le slogan inversé qui fut longtemps la doctrine du Mouvement populaire de la révolution, le parti unique: se servir et non servir. Elle participe à la destruction systématique de l'infrastructure économique du pays, usines pillées et incendiées, entrepôts dévastés, ponts dynamités. Jusqu'au bout, le président Mobutu aura pratiqué la politique du pire.

DÉMOCRATISATION SOUS SURVEILLANCE AU ZAÏRE 1993
L'impossible mutation du président Mobutu

BRAECKMAN COLETTE

Une nouvelle fois, le Zaïre est à feu et à sang; une nouvelle fois les Occidentaux - qui ont si longtemps appuyé le président Mobutu - semblent impuissants à faciliter une transition démocratique que le dictateur refuse obstinément. Le pays s'enfonce dans la crise, et les menaces d'une implosion, qui déstabiliserait toute l'Afrique centrale, se précisent. Verra-t-on renaître, dans les provinces riches en matières premières - comme le Shaba - des tentations indépendantistes alimentées par des intérêts privés étrangers?

Soldatesque dévastant magasins et entrepôts, tirant sur les passants, pillant les villas des possédants, saccageant les petites boutiques des quartiers populaires; expatriés tués (dont l'ambassadeur de France), blessés, dépouillés de leurs biens, évacués en hâte par des parachutistes français et belges dont la mission se limite au sauvetage des Européens; les images tragiques de Kinshasa, en janvier 1993, ressemblent étrangement à celles de septembre 1991.

Au Zaïre, l'histoire bégaie, plus dramatiquement chaque fois. Car cette année sont venus s'ajouter l' "assassinat", selon le terme employé par le ministre de la défense français, M. Pierre Joxe, de l'ambassadeur de France (1) et surtout la mutinerie de deux camps militaires.

Mille morts, selon le ministre zaïrois des affaires étrangères, plusieurs centaines, selon les ambassades occidentales, on ignorera toujours le bilan exact des affrontements entre les diverses unités de l'armée et de la répression généralisée. On ne saura jamais combien de civils anonymes sont tombés sous les rafales des unités spéciales, qui prirent prétexte du maintien de l'ordre pour poursuivre des représentants de l'opposition, faire régner la terreur dans les cités populaires et s'en prendre systématiquement aux Eglises, dernier lieu d'encadrement de la population. Il faut noter qu'à la différence de septembre 1991 (2) les civils, malgré leur situation matérielle difficile, n'ont pas suivi les militaires dans leurs pillages pour ne pas donner prise à la provocation.

La révolte des deux camps militaires a servi de prétexte au déclenchement d'un "plan troubles" prévu de longue date, machination par laquelle le président Mobutu et ses fidèles auraient tenté de reprendre le contrôle d'une situation politique bloquée et d'imposer leur propre calendrier politique en provoquant des élections anticipées.

L'armée zaïroise, cette mosaïque d'unités passées par des instructeurs différents, échafaudage de rivalités internes et d'inégalités, a été l'instrument de la manoeuvre. Car, si les unités spéciales, fortes de 15 000 hommes environ (la division spéciale présidentielle, elle-même divisée; le service d'action et de renseignement militaire; et la garde civile), sont - à l'aune zaïroise - correctement payées, les troupes régulières, elles, vivent misérablement. En province, il arrive aux soldats d'échanger leurs armes ou des parties de leurs uniformes contre de la nourriture; les munitions font traditionnellement défaut, et depuis des mois chaque retard dans le paiement des soldes donne lieu, dans les villes de l'intérieur, à des pillages et à des troubles. A tel point que, dans les provinces de Kivu, les commerçants préfèrent payer eux-mêmes les militaires pour obtenir la paix...

A Kinshasa, c'est la perspective de devoir accepter des billets de 5 millions de zaïres (moins de 2 dollars) comme règlement de leur solde qui a incité les militaires à lancer des expéditions punitives. Dans la capitale livrée à l'anarchie et au pillage, les "troupes d'élite" du président, mieux équipées que l'armée régulière, ont eu le beau rôle. Après avoir, durant deux jours, pris leur part de butin, elles ont durement réprimé les mutins et ont pu apparaître comme garantes du maintien de l'ordre.

Echec de la "réconciliation nationale"

Cette tentative de récupération de la situation par le président, qui aurait voulu se présenter une fois de plus comme le recours face aux désordres, n'a guère convaincu: les Occidentaux ont affirmé qu'ils considéraient M. Mobutu comme le responsable réel des troubles, l'accusant d'avoir "conduit son pays au bord de l'effondrement économique et politique". La révocation par le chef de l'Etat du premier ministre, M. Tshisekedi, qualifié de "pyromane" et menacé d'être traduit en justice, n'a fait qu'accentuer l'incompréhension.

Autrement dit, si M. Mobutu et ses proches ont voulu récupérer la mise à la faveur du chaos provoqué, et imposer une solution de force contre les nouvelles institutions, la tentative s'est révélée plus difficile que prévu.

Néanmoins, l'opposition est affaiblie, la population est désarçonnée par l'impuissance d'un gouvernement qu'elle appelait de ses voeux, l'économie est dévastée. L'armée, décimée par la répression, se disloque; des "seigneurs de la guerre", généraux mafieux ou officiers subalternes opèrent pour leur propre compte et offrent leur "protection" à des commerçants, des industriels. Cinq ou six bandes armées opèrent dans Kinshasa même, et ceux qui le peuvent paient des militaires pour assurer leur sécurité, un scénario qui rappelle le règne des "technicals" en Somalie (3).

Cette dérive dramatique marque l'échec d'une stratégie que les Zaïrois avaient accepté de suivre, inspirés tant par leur propre crainte d'affronter le dictateur que par les conseils des Occidentaux qui prônaient une transition non violente, "non conflictuelle". D'août 1990 à juillet 1992, en effet, le Zaïre a vécu, comme d'autres pays d'Afrique francophone, au rythme de la conférence nationale. Il ne s'agissait pas seulement d'une "grande palabre" mais aussi d'une tentative pacifique pour rogner les pouvoirs du président, et jeter les bases de la troisième République. Le cheminement fut tourmenté. Il y eut les innombrables tentatives de noyautage, de corruption des délégations, les débats sur la représentativité des participants...

La suspension de la conférence décrétée par le premier ministre Nguz Karl I Bond suscita le 26 février 1992 une manifestation des chrétiens de Kinshasa, sauvagement réprimée par l'armée, qui fit des dizaines de victimes. Ces deux années de débat national se traduisirent aussi par l'effervescence de la presse et par l'interminable transmission télévisée des séances de la conférence, dont la présidence échut finalement à l'évêque de Kisangani. Mgr Monsengwo, qui se révéla un meneur d'hommes habile et unanimement respecté. Lentement, parfois laborieusement, les 2 800 participants à ces assises vinrent à bout de leur mandat: l'histoire du pays fut réexaminée par les commissions "des biens mal acquis" et des "assassinats" et, malgré les promesses de ne pas personnaliser les débats, M. Mobutu apparut au coeur de la pyramide de la violence, de l'argent et du pouvoir.

Préparant l'avenir, la conférence élabora un projet de Constitution, qui devrait être soumis à référendum, et qui prévoit que le Zaïre, débaptisé de ses appellations mobutistes, deviendra la République fédérale du Congo, dirigée par un premier ministre aux pouvoirs étendus et par un président au rôle plutôt honorifique. En matière d'éducation, de santé, d'exploitation des ressources économiques, elle traça les grandes lignes du programme proposé à un gouvernement de transition chargé de préparer les élections, et elle élut le Haut Conseil de la République composé de 450 élus.

Finalement, les organes de la transition sont au nombre de trois: le Haut Conseil de la République, présidé par Mgr Monsengwo; le gouvernement de transition, confié au vieil opposant Etienne Tshisekedi, élu par la conférence nationale avec plus 70 % des voix, et enfin la présidence, dépouillée de la plupart de ses prérogatives mais assurée de deux années de répit en attendant la prochaine élection.

Prise de parole après un quart de siècle de langue de bois, prise de conscience d'un peuple trop longtemps assommé par le parti unique et le culte de la personnalité, élaboration d'un cadre juridique cohérent, émergence d'une nouvelle génération de dirigeants politiques et d'interlocuteurs respectés dans le pays et à l'étranger: la conférence nationale connut de nombreux succès, mais, sur le plan de la "réconciliation nationale" tant prônée par l'évêque de Kisangani et les Occidentaux, elle fut un échec.

Car le président ne comparut guère devant ces assises, les ignorant quand il ne tentait pas de les saboter. Lorsque la conférence se termina sur la rédaction de l'Acte de transition, qui lui réservait d'ailleurs un rôle non négligeable (et une dotation mensuelle confortable), M. Mobutu dédaigna de signer le document. S'il dut accepter la désignation de M. Tshisekedi au poste de premier ministre, il le fit par une ordonnance présidentielle, fondée sur l'ancienne Constitution rendue caduque par la conférence nationale...

En réalité, M. Mobutu (comme son ami M. Eyadéma, président du Togo), s'appuie sur la ruse lorsque c'est possible, sur la force s'il le faut, pour ignorer les résolutions de la conférence nationale, paralyser le premier ministre et bloquer la démocratisation. Il tente de maintenir son contrôle sur les deux leviers du pouvoir que sont l'armée et les ressources financières du pays.

Les Occidentaux, et plus particulièrement la Belgique, la France et les Etats-Unis, après avoir soutenu activement le dictateur et l'avoir à plusieurs reprises sauvé du désastre (à Kolwezi, en 1978, notamment), exercent désormais une sorte de surveillance sur la démocratisation. Les Zaïrois, malgré leur aspiration à un changement radical, ont été priés de "cohabiter" avec M. Mobutu et de négocier avec lui. Mais, en même temps - en raison du désastre économique et de la gabegie, - les chancelleries occidentales les encourageaient à contraindre - pacifiquement - M. Mobutu à abandonner son droit de préemption sur le budget de l'Etat, sur les recettes des produits d'exportation, le cuivre, le cobalt, le diamant...

Il n'y a pas si longtemps que le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, M. Herman Cohen, reflétant les vues du président George Bush, vieil ami de M. Mobutu, répétait que ce dernier devait être "associé à la démocratisation". Ce n'est que l'automne dernier qu'il envoya à Kinshasa des messages plus fermes enjoignant au dictateur de "lâcher" le contrôle des finances et de la Banque centrale et d' "accepter de transférer ses fonctions au gouvernement de transition (4) ".

Si la Belgique, après le massacre des étudiants à Lubumbashi en 1990, a ouvertement rompu avec M. Mobutu, la position de la France et des Etats-Unis est demeurée plus équivoque. Washington et Paris ont longtemps rêvé d'une transmutation irréalisable: la transformation d'un dictateur en chef d'Etat honorifique. Le premier ministre, issu de l'opposition et jouissant d'une grande popularité en raison précisément de son intransigeance et de son intégrité personnelle, s'est vu assigner une mission impossible: s'assurer le contrôle des finances de l'Etat tout en évitant l'affrontement ouvert avec un président décrété incontournable.

Incapable de s'opposer à la mainmise présidentielle sur la Banque nationale, le gouvernement Tshisekedi s'est vu refuser toute aide économique, à l'exception d'une assistance humanitaire plutôt symbolique... En décembre 1992 encore, la Banque du Zaïre laissait sortir 60 000 milliards de zaïres au bénéfice de la présidence, contre 15 000 milliards assignés au budget total de la fonction publique, armée y compris.

Le "billet maudit"

Dans ce contexte imposé par les Occidentaux, l'équipe Tshisekedi s'est révélée incapable de gouverner. Elle n'a jamais réussi à conquérir le contrôle de la Banque nationale et des forces de sécurité, et elle n'a pu enrayer les diverses manoeuvres de déstabilisation ourdies par le président et ses proches. A la veille de la dernière crise, les ministres, démis sur décision unilatérale du président, n'avaient plus ni voiture, ni papier à lettres, ni moyens de communication avec l'extérieur...

En réalité, au lieu de faire l'expérience de la "cohabitation", le Zaïre s'est transformé en poudrière: les rivalités ethniques ont été attisées au Shaba (ex-Katanga) par l'ancien premier ministre Nguz Karl I Bond, qui a poussé les Loundas de son ethnie à chasser des dizaines de milliers de ressortissants des provinces du Kasaï, d'où M. Tshisekedi est originaire. Depuis des mois, près de 40 000 personnes campent dans la gare de la petite ville minière de Likasi, et, selon Médecins sans frontières, le choléra menace et les enfants sont décimés par des épidémies de rougeole.

Alors qu'en 1990 l'inflation était de 264,7 %, elle atteignait 4 333 % pour l'année 1992. Cette envolée fut provoquée par un usage frénétique de la planche à billets, devenue, littéralement, la dernière planche de salut du régime Mobutu. En effet, des avions-cargos apportent depuis deux ans des tonnes de billets de banque imprimés en Autriche ou au Royaume-Uni. Une petite partie seulement de ces sacs prend le chemin de la Banque nationale et des circuits économiques réguliers; l'autre est dirigée vers la présidence. L'argent est utilisé pour les besoins particuliers du chef de l'Etat, ou est stocké dans la perspective de futures dépenses électorales. S'estimant incapable de contrôler la masse monétaire en circulation, en particulier le flux de billets de 5 millions de zaïres, le premier ministre décida, en septembre 1992, de "démonétiser" le billet litigieux, de le décréter sans valeur. La réaction de la population fut un test, un cours d'économie politique: le billet de 5 millions de zaïres fut unanimement refusé, même par ceux qui manquaient de liquidités. Chacun avait compris que la monnaie n'est jamais que l'instrument d'une transaction, qu'elle ne vaut que par sa valeur d'échanges et le refus d'utiliser le "billet maudit" correspondait à un plébiscite pour le gouvernement Tshisekedi.

Après la nouvelle épreuve de force de janvier dernier, les Occidentaux semblent avoir pris le parti de condamner M. Mobutu, de le contraindre à céder une bonne part de son pouvoir aux "forces du changement". Mais jusqu'où iront les pressions? Les Zaïrois, qui espéraient que militaires français et belges rétabliraient l'ordre à Kinshasa et désarmeraient les armées rivales, privant du même coup le dictateur de sa force de frappe, ont dû déchanter: l'intervention s'est limitée au sauvetage des expatriés. En revanche, tout un arsenal de moyens est à l'étude dans les capitales occidentales, depuis le gel des avoirs de M. Mobutu et de ses proches jusqu'au refus des visas aux membres de son clan. De telles mesures sont cependant plus spectaculaires qu'efficaces: il y a belle lurette que les comptes du dictateur ont été transférés sur d'autres noms...

Au Zaïre, pays vaste comme quatre fois la France, les infrastructures, routes, moyens de communication, ont disparu, les universités sont fermées, les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les programmes de lutte contre les grandes endémies sont suspendus et on ne mesure plus les ravages du sida. Face au risque d'une implosion qui déstabiliserait toute l'Afrique centrale et qui pourrait prendre une dimension plus tragique qu'en Somalie et au Liberia, les Nations unies et la communauté internationale sont confrontées à un nouveau défi: comment, devant le chaos qui s'annonce, mettre en oeuvre une diplomatie préventive?

Notes:
(1) Selon certains témoignages, M. Philippe Bernard avait été touché par un tireur se trouvant dans un immeuble en construction, en face de l'ambassade. Les coups de feu visaient toute silhouette aperçue dans les bureaux, car les militaires croyaient que le premier ministre Tshisekedi se trouvait en ce moment dans les locaux.
(2) Lire Colette Braeckman, "Politique de la terre brûlée au Zaïre", le Monde diplomatique, novembre 1991.
(3) "Technicals": jeeps sur lesquelles ont été montées des mitrailleuses.
(4) Entretien accordé à la Voix de l'Amérique, le 23 octobre 1992.

DE VIEUX ANTAGONISMES RAVIVÉS PAR UNE DICTATURE AUX ABOIS 1993
Le Zaïre à feu et à sang en de vastes régions

BRAECKMAN COLETTE

DES son accession à l'indépendance en 1960, le Zaïre (ancien Congo belge) dut faire face à la sécession de ses riches provinces du Katanga (actuel Shaba) et du Kasaï. Portée par la vague d'espoir que soulevait l'émancipation politique de l'Afrique, l'ONU se lança dans une opération de maintien de la paix où l'intervention des puissances étrangères - les mêmes qui soutinrent si longtemps le président Mobutu - fut déterminante pour l'avenir du pays (lire ci-dessous l'article de David N. Gibbs). A nouveau, de vastes régions sont aujourd'hui embrasées par des luttes interethniques qu'un pouvoir à bout de souffle s'emploie à attiser.

A Kolwezi, à Likasi, dans les principales gares de la province du Shaba, des dizaines de milliers d'expulsés attendent le train qui les ramènera dans leur province. Victimes de véritables pogroms menés sur le thème: "le Katanga aux Katangais", cent mille Balubas, originaires du Kasaï, tentent de regagner une région que bon nombre d'entre eux ont quittée depuis plusieurs générations.

Dans le nord du Kivu, une centaine de villages ont été incendiés, des cadavres gisent le long des routes, la population fuit vers la ville de Goma et l'organisation caritative britannique Oxfam dénombre six mille morts et cent mille déplacés. A Kisangani aussi, les populations locales tentent de chasser les "étrangers", et un schéma identique pourrait se reproduire dans le Bandundu, le Kasaï occidental, dans toutes les provinces du Zaïre où, depuis l'ère coloniale, les tribus se sont mélangées en fonction des besoins en main-d'oeuvre, des migrations internes, des découpages administratifs.

Pas de journalistes sur les lieux, pas de voies d'accès, pas d'informations: c'est en silence que le Zaïre implose, que les foyers de haine ethnique sciemment préparés s'allument les uns après les autres, sur un fond de rivalités, de rancoeurs qui existaient de puis longtemps. "Nous rendrons ce pays dans l'état où nous l'avons trouvé", déclarait naguère le général Bolozi, l'un des proches du président Mobutu.

En 1965, en effet, lorsque ce dernier, alors jeune colonel prit le pouvoir, le Congo-Kinshasa émergeait des rébellions qui avaient éclaté dès le lendemain de l'indépendance et, durant trente ans, fondée sur la corruption et la violence, la pyramide mobutiste donna une illusion d'unité. A l'heure actuelle, où ce pouvoir est hon ni par la population, où la conférence nationale a posé les jalons d'un Etat de droit, où les Occidentaux renient leur favori d'hier, le président Mobutu et les siens tentent systématiquement de saper cett e unité du pays qui fut longtemps présentée comme le principal acquis du régime.

La manoeuvre a été entamée voilà deux ans: en 1991, poussé par les Occidentaux et par la pression populaire, le président Mobutu se voyait contraint de nommer son principal opposant, M. Etienne Tshisekedi, au poste de premier ministre. Mais, auparavant, il avait pris soin de mettre en place un dispositif de pouvoir parallèle, reposant sur ses services de sécurité, sur les secrétaires généraux des ministères et, surtout, sur les gouverneurs de province relevant directement de l'autorité du chef de l'Etat. Au Shaba et au Nord-Kivu, les gouverneurs firent merveille dans le rôle d'incendiaires.

Depuis l'époque coloniale, des travailleurs originaires du Kasaï furent amenés dans les mines du Shaba, où la population locale refusait de travailler. Mineurs, artisans, ouvriers qualifiés puis contremaîtres et ingénieurs, les Balubas s'implantèrent au Shaba et formèrent bientôt une communauté relativement plus prospère que les natifs de la province. Parfois appelés les "juifs du Zaïre", ils suscitèrent également bien des jalousies et, la crise économique aidant, des slogans comme "Le Katanga aux Katangais" ou "Debout Katanga!" rencontrèrent un écho facile.

Deux hommes sont à l'origine de cet embrasement du Shaba: le gouverneur Kyungu wa Kumanza et son ami Nguz Karl I Bond, appartenant à l'ethnie locale lunda. Aujourd'hui ministre de la défense du président Mobutu, M. Nguz Karl I Bond fit, durant des années, des allers et retours remarqués entre le pouvoir et l'opposition, finissant par trahir définitivement ses anciens alliés de l'Union sacrée (coalition de l'opposition) et par se replier sur ses bases ethniques, se posant en principal adversaire de M. Etienne Tshisekedi, le premier ministre de la transition, qui est, lui, d'origine kasaïenne.

Bandes armées, slogans racistes

DEPUIS plus d'un an, avec l'appui des autorités locales, des milices appartenant à l'Union des fédéralistes et des républicains indépendants (UFERI) terrorisent la population d'origine kasaïenne. Des slogans racistes sont clamés à la radio, des bandes de jeunes armés, drogués au chanvre, ceints d'un bandeau blanc, mettent le feu aux maisons et, assez curieusement, ont la même apparence et les mêmes tactiques que les milices de l'Inkatha en Afrique du Sud. Il est vrai que MM. Nguz et Kyungu wa Kumanza entretiennent de très anciennes relations avec Pretoria et collaborent ouvertement avec M. Jonas Savimbi, chef de l'Union pour la libération totale de l'Angola (UNITA), de l'autre côté de la frontière.

Au Shaba, les enfants d'origine kasaïenne sont chassés des écoles, les travailleurs perdent leur emploi (ce qui entraîne aussi l'effondrement de la production minière), les maisons sont occupées par des voisins katangais et l'exode se déroule dans des conditions dramatiques: dans l'attente du train qui les ramènera chez eux, les Kasaïens campent dans les gares et souffrent de dysenterie et de malnutrition. Le voyage en train est extrêmement pénible: il dure deux semaines, les voyageurs sont plus de cent vingt par wagon et il arrive que ceux qui se sont hissés sur le toit des trains soient décapités dans les tunnels. Les religieux et les équipes de Médecins sans frontières qui accueillent ces réfugiés de l'intérieur à leur arrivée au Kasaï dénombrent de nombreux morts et malades et relèvent que rien n'est fait, ni au Zaïre ni à l'extérieur, dans la communauté internationale pour aider ces populations qui retrouvent un terroir avec lequel elles avaient perdu toutes attaches.

Tout récemment, M. Lakdar Ibrahimi, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, s'est rendu au Zaïre. Au Shaba, toutes les précautions avaient été prises dans l'attente de sa visite: des bulldozers conduits par des miltaires avaient rasé les campements de fortune et les réfugiés, chassés des gares, s'étaient enfuis à pied jusqu'en Zambie. Tous les ressortissants du Shaba, cependant, n'approuvent pas cette "purification ethnique" qui prive la province de ses éléments les plus dynamiques; mais le s critiques sont étouffées, les partis d'opposition ne peuvent se réunir librement, la presse indépendante est interdite, les journalistes étrangers également, et l'administration contrôle étroitement la province.

Ce n'est qu'en juillet 1993 que le président Mobutu s'est rendu pour la première fois à Lubumbashi dans son rôle préféré de "pacificateur". Il n'a cependant pas ré ussi à tromper l'opinion nationale ou internationale, qui le tient pour responsable du déchaînement de haine: "La violence contre les Kasaïens du Shaba a déjà affecté la vie de dizaines de milliers de personnes, dont beaucoup vivaient dans la région depuis plusieurs générations. Cette violence est le résultat d'une manoeuvre cynique visant à détourner le mécontentement populaire dirigé initialement vers le régime déclinant en direction d'un groupe de population identifié comme favorable à l'opposition." Ce diagnostic, formulé en juin 1993 par l'organisation américaine Africa Watch, est partagé par le département d'Etat, où le nouveau sous-secrétaire d'Etat chargé des affaires africaines, M. George Moose, a rendu M. Mobutu responsable de la haine ethnique et de la déstabilisation du Zaïre.

Région exportatrice de viande et de légumes, le Nord-Kivu fut jusqu'à cette année l'une des zones les plus prospères du Zaïre, l'une des seules où la population avait réussi à éviter les carences alimentaires. Désormais, dans les régions de Masisi et de Walikale, les villages brûlent, les gens s'enfuient, des armes arrivent du Rwanda voisin, les massacres se multiplient et l'on craint la disette.

Ici aussi, les haines ethniques ont été rallumées sur un fond de rivalités très anciennes. Durant la colonisation belge, le Nord-Kivu, sous-peuplé à l'époque, avait été considéré comme une zone d'expansion pour le Rwanda voisin, qui a toujours connu une démographie galopante (3,8 % à l'heure actuelle...). En différentes vagues, ceux que l'on appelle les Banyarwandas, Hutus et Tutsis se sont installés au Zaïre. Véritables jardiniers, les cultivateurs hutus ont défriché, planté et obtenu des résultats agricoles assez remarquables, tandis que, de leur côté, les Tutsis, souvent soutenus par l'administration locale, créaient de vastes élevages.

Implantés au Zaïre depuis longtemps ou arrivés au rythme des guerres et des massacres qui ensanglantèrent le Rwanda et le Burundi, les Banyarwandas suscitent depuis longtemps la rancune des populations locales, appartenant aux ethnies hunde, nuanga et nande. Ces dernières, outre une relative réussite économique, reprochent aux Banyarwandas de ne pas suffisamment s'intégrer, de ne pas s'incliner devant les autorités coutumières, d'accaparer la terre, de créer des mutuelles et des coopératives réservées à leur usage exclusif. En outre, la perspective plus ou moins proche d'élections générales ravive les tensions: les Banyarwandas représentent 48 % de la population de la région et, si la nationalité zaïroise leur est reconnue, ils représenteront un poids électoral non négligeable. C'est pour cela qu'en 1990, déjà, un projet de recensement avait failli mettre le feu aux poudres...

Ces tensions latentes, des problèmes d'ordre foncier et politique, ont facilité la manoeuvre: les hommes du président Mobutu ont attisé les causes de conflit. Ainsi, selon M. Lambert Mende, ministre de l'information du gouvernement Tshisekedi, l'association hutu Magrivi (Mutualité agricole de la Virunga) fut délibérément encouragée à repousser l'autorité locale et à créer une sorte de pouvoir parallèle. En même temps, le vice-gouverneur du Nord-Kivu, M. Bamwisho, dénonçait ce dédoublement institutionnel et encourageait la révolte des populations hundes et nyangas contre leurs voisins banyarwandas.

Quant aux militaires du président, ils partageaint fort opportunément leurs services: alors que certains groupes mobiles étaient envoyés dans les villages pour protéger les chefs traditionnels hundes et nyangas, d'autres militaires se transformaient en milices privées à la disposition des grands éleveurs tutsis craignant pour leur sécurité...

Pyromane et Pompier

EN mars dernier, alors que les esprits étaient déjà échauffés, le piège se referma: le 20, des inconnus, armés de fusils et de machettes, envahirent le marché de Ntoto, dans la zone de Walikale, tuant un grand nombre de Banyarwandas tandis que, le lendemain, des chrétiens étaient massacrés au sortir des églises catholiques et protestantes. L'evêque de Goma, Mgr Ngabu, évoquant ces faits, relève qu' "à la base les jeunesses attaquantes sont armées de fusils calibre 12 et d'armes automatiques, et encadrées par des gendarmes. A tous les niveaux, l'organisation bénéficie des appuis directs ou à tout le moins complaisants du pouvoir politico-militaire".

Attaqués, les Banyarwandas se sont défendus, massacrant à leur tour tous les ressortissants d'autres ethnies et, depuis lors, le Nord-Kivu, naguère considéré comme le jardin du Zaïre, est en flammes. Le président Mobutu - pyromane transformé en pompier - s 'est rendu au Shaba et au Nord-Kivu, où il a rencontré les chefs coutumiers et les autorités administratives. Sa tentative d'apparaître comme le "pacificateur" a cependant fait long feu. De Washington, de Bruxelles et, dans une moindre mesure, de Paris, un message identique lui a été transmis: seul le rétablissement d'un Etat de droit, l'application des résolutions de la conférence nationale permettront de calmer les esprits et d'éviter que le Zaïre ne se transforme en une autre Somalie.

DE VIEUX ANTAGONISMES RAVIVÉS PAR UNE DICTATURE AUX ABOIS 1993
Comment fut scellé le destin d'un pays aux richesses convoitées

GIBBS DAVID

L'EX-CONGO belge sombra dans la violence et la guerre civile dès les premiers jours de son indépendance. Les colonisateurs n'avaient rien fait pour le préparer à se gouverner lui-même, il ne disposait tout au plus que d'une trentaine de diplômés de l'Université. En l'espace de quelques jours, la province du Katanga, richement pourvue en cuivre, cobalt et autres minerais, fit sécession et forma un Etat séparé. Par la suite, le Sud-Kasaï, producteur de diamants, l'imita. Ni l'armée nationale en total désarroi ni le gouvernement central n'étaient en mesure de contenir ces désordres, d'autant que les interventions extérieures étaient nombreuses. En particulier, celle de la Belgique, dont les compagnies minières oeuvrèrent en faveur de la sécession du Katanga et du Sud-Kasaï. Mais les Etats-Unis, l'Union soviétique, la France et le Royaume-Uni contribuèrent également à cette confusion.

Dès le mois de juillet 1960, les Nations unies furent autorisées par le Conseil de sécurité à envoyer une force officiellement destinée à combattre - ou du moins réduire - les ingérences étrangères et à établir l'ordre interne (1). Des "casques bleus" furent dépêchés dans tout le pays, tandis que des fonctionnaires civils prenaient en main les fonctions administratives du gouvernement. Que le Conseil de sécurité ait pu entreprendre une telle opération en pleine guerre froide peut paraître surprenant mais, en fait, de nombreux pays africains avaient pris position à l'ONU en faveur d'une présence des Nations unies au Congo ex-belge, de sorte que les Soviétiques durent se résoudre à ne point mettre leur veto au Conseil de sécurité contre l'envoi d'une telle force.

A l'époque, le rôle de l'organisation internationale au Congo ex-belge fut fort apprécié. On loua sa neutralité et son équité en dépit de quelques critiques de la part des pays de l'Est et de milieux d'extrême droite en Europe et aux Etats-Unis. Des Etats neutralistes participèrent activement à cette action, en particulier les pays scandinaves - le Suédois Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l'ONU, trouva la mort au Congo. Pendant lontemps, cette impression continua de marquer les travaux des chercheurs, comme si, à cette occasion, les Nations unies étaient parvenues à transcender les rivalités des grandes puissances et à instaurer sur place une présence vraiment internationale.

Le rôle des Etats-Unis

TRENTE ans après, les archives ont été ouvertes à la consultation, et il convient de nuancer ce jugement. Car l'ONU, soumise aux pressions des grandes puissances, notamment celles des Etats-Unis, n'a pas du tout été neutre.

Tout d'abord, l'URSS et ses alliés étant tenus à l'écart, ce sont les Etats-Unis qui, dans une grande mesure, dirigèrent toute l'action. Aux Nations unies, les fonctionnaires des pays communistes n'étaient généralement pas en mesure de participer aux décisions ni même de consulter les documents sur le Congo (2). A l'exception de la Yougoslavie neutraliste, aucun d'eux ne prit part à l'opération de maintien de la paix. Tandis que les fonctionnaires américains jouèrent un rôle crucial, surtout les premiers mois, qui furent décisifs. Ralphe Bunche fut le premier directeur des opérations au Congo: c'était un ancien fonctionnaire du département d'Etat qui n'avait rien renié des convictions anticommunistes de son pays et qui collaborait étroitement avec l'ambassade à Léopoldville (ancien nom de Kinshasa). Il fut remplacé par Andrew Cordier en septembre 1960, un autre Américain, lui aussi un ancien du département d'Etat, qui collabora secrètement avec les fonctionnaires des Etats-Unis (3). D'ailleurs, le financement de l'opération était assuré à concurrence de 40 % par les Etats-Unis.

L'ONU et Washington coopérèrent étroitement pour déstabiliser le gouvernement de Patrice Lumumba, premier ministre élu dès avant l'accession du Congo à l'indépendance, lors d'un scrutin contrôlé par les Belges.

En général, les fonctionnaires américains détestaient Lumumba, en qui ils voyaient un extrémiste nationaliste hostile aux intérêts occidentaux. Sa décision d'accepter l'aide militaire soviétique, en août 1960, les irrita particulièrement. Dans la presse, on donnait de lui une image fort négative, le présentant comme un homme autoritaire, émotif et instable - et procommuniste. En fait, les études plus récentes qui lui ont été consacrées le dépeignent plus favorablement comme le seul dirigeant à avoir été démocratiquement élu dans toute l'histoire du Zaïre, et dont les initiatives paraissent maintenant raisonnables, étant donné ce que l'on peut savoir de la nature et de l'ampleur des interventions étrangères. Mais les Américains étaient à l'époque déterminés à le renverser. Les manoeuvres de la CIA qui ont conduit à l'assassinat de Lumumba en janvier 1961 sont bien connues, mais on insiste moins sur la part qu'ont prise les Nations unies à son éviction du pouvoir.

Le 5 septembre 1960, une crise constitutionnelle éclata quand le président du Congo ex-belge, Joseph Kasavubu, renvoya son premier ministre Lumumba. L'ambassade américaine avait activement encouragé Kasavubu à se débarrasser de lui. Andrew Cordier, chef de l'opération des Nations unies au Congo, était en contact avec Washington pour informer secrètement les dirigeants américains de ce qui se passait. Il conseilla au nouveau premier ministre désigné, Joseph Ileo, qui devait remplacer Lumumba, d'avoir une politique anticommuniste (4).

Lorsque Patrice Lumumba tenta de reprendre les choses en main et de se rétablir au pouvoir, les Nations unies cherchèrent à s'y opposer. Andrew Cordier donna l'ordre aux "casques bleus" de s'emparer de l'aéroport pour empêcher les troupes loyalistes d'arriver dans la capitale. Les forces de l'ONU prirent aussi le contrôle de la station de radio pour que Lumumba ne puisse pas se faire entendre dans le pays. Et devant le Conseil de sécurité, le secrétaire général de l'ONU lui-même, Dag Hammarskjöld, plaida explicitement en faveur du renvoi du premier ministre. L'ONU s'était rangée aux côtés de ses adversaires intérieurs, notamment Joseph Kasavubu.

La tentative échoua, car Patrice Lumumba fut capable de recueillir un soutien écrasant dans les deux Chambres du Parlement. Mais, quelques jours plus tard, il fut renversé par un coup d'Etat militaire dirigé par un jeune colonel nommé... Joseph-Désiré Mobutu. La nouvelle dictature suspendit le Parlement et la Constitution. Il faut dire à l'actif des Nations unies que, durant cet épisode, elles se tinrent à distance de la politique américaine. Sans doute Dag Hammdrskjöld était-il soucieux de préserver l'indépendance de son organisation. Celle-ci s'opposa au coup d'Etat militaire et à l'instauration d'une dictature, ce qui n'évita pas l'arrestation ultérieure de Lumumba par des éléments de l'armée congolaise.

A Washington, entré en fonctions quelques jours après cette mort, le président Kennedy se montra déterminé à encourager le rétablissement d'un gouvernement civil et la convocation du Parlement congolais. Son gouvernement accordait la préférence, pour remplacer Lumumba au poste de premier ministre, à Cyrille Adoula, un syndicaliste qui avait des liens étroits avec les Etats-Unis. Afin de pouvoir influencer la composition du nouveau gouvernement et de s'assurer qu'il serait bien dirigé par Adoula, les fonctionnaires américains coopérèrent une fois encore avec la force des Nations unies.

En juillet 1961, en effet, l'ONU présida à la réunion du Parlement. Tandis que les députés débattaient de la formation du gouvernement, les soldats de l'ONU encerclaient le bâtiment pour le tenir à l'abri de toute interférence, soit de la part d'agents du bloc communiste, soit du fait d'autres pays européens comme la France ou la Belgique. En revanche, cela n'empêcha pas les Américains de s'immiscer. L'historien Richard Mahoney a décrit comment le chef local de la CIA et ses adjoints avaient "repéré un tunnel d'égout qui débouchait dans le conclave coupé de l'extérieur et commencèrent à faire passer de l'argent... A l'intérieur, [Mahmoud] Khiary et son homme de main suisse prenaient l'argent pour soudoyer les parlementaires (5)". Mahmoud Khiary était un haut fonctionnaire des Nations unies. Son supérieur, Sture Linner, qui dirigeait alors l'opération de l'ONU au Congo, usa aussi de son influence en faveur de Cyrille Adoula, qui, grâce à de tels soutiens, fut finalement choisi pour diriger le nouveau gouvernement.

Un "acte de foi" dans la démocratie

A l'époque, ces événements furent en grande partie ignorés du public. La presse occidentale jugea que l'ONU avait eu un rôle désintéressé. Un fonctionnaire du département d'Etat fit l'éloge de la conférence parlementaire, présentée comme "un acte de foi dans le processus démocratique (6)". Malheureusement, à part une brève période au moment du coup d'Etat militaire, la force des Nations unies au Congo s'était comportée comme un "agent des Etats-Unis", pour reprendre les propos d'un fonctionnaire américain (7). A quoi il faudrait ajouter les pressions qu'exercèrent aussi sur les activités de l'ONU les intérêts privés étrangers, notamment les compagnies minières suédoises et américaines (8).

S'il est une leçon à tirer de cette expérience, c'est que les Nations unies fonctionnent dans un monde bien réel, d'où les considérations de Realpolitik ne seront jamais absentes. Aujourd'hui encore, il est probable que l'Organisation ne sera pas en mesure de répondre aux espoirs que l'on place dans ses opérations en faveur de la paix. Mais, après tout, peut-être que la crise congolaise aurait été bien plus grave sans la présence des "casques bleus"...

Notes:
(1) Au plus fort de ses effectifs, l'opération au Congo (1960-1964) mobilisa quelque 19 000 hommes. Ce fut la principale force d'intervention des Nations unies mise en oeuvre du temps de la guerre froide, et son rôle fut décisif dans l'issue de la crise du Congo ex-belge.
(2) Conor Cruise O'Brien, To Katanga and Back, Universal Library Press, New-York, 1966, pp. 56-57. NDLR: M. Conor Cruise O'Brien fut nommé représentant de Dag Hammarskjöld au Katanga en 1961.
(3) Madeleine Kalb, The Congo Cables, Macmillan Press, New-York, 1982, pp. 74- 75.
(4) Stephen Weissman, American Foreign Policy in the Congo, 1960-1964, Cornell University Press, Ithaca, NY, 1974, p. 109.
(5) Richard Mahoney, JFK: Ordeal in Africa, Oxford University Press, New-York, 1983, pp. 86-87.
(6) Richard Mahoney, op. cit., p. 87.
(7) Jonathan Dean, cité dans des notes prises au cours d'un entretien avec lui par Arthur Cox, chercheur à la Brookings Institution, document tiré de Ernest Lefever Papers, Hoover Institution Archive, Stanford University, Palo-Alto, Californie.
(8) Cf. David N. Gibbs, "Dag Hammarskjöld, the United Nations, and the Congo Crisis of 1960-1961: A Reinterpretation", Journal of Modern Studies, Devon, Royaume-Uni, vol. 31, n° 1, 1993.

Source  :
Le Monde diplomatique, 1987-1997

SUITE


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier