Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
SUITE PRESSE INTERNATIONALE
Des centaines de milliers d'indésirables au Katanga 1994

TSHITUNGU KONGOLO ANTOINE

AVANT les massacres au Rwanda, le Kivu, province de l'est du Zaïre, avait connu, en 1993, des pogroms ethniques qui avaient fait plusieurs milliers de victimes, dans l'indifférence quasi générale. Et, dès 1992, la province de l'ex-Shaba, redevenu Katanga (1), avait été le théâtre de persécutions qui entraînèrent l'exode de plus de sept cent mille habitants originaires du Kasaï ­ ceux qu'on appelle les "Kasaïens". Les déportés ­ "refoulés", selon la terminologie en usage ­ , d'abord regroupés dans des écoles, étaient dirigés vers les gares où des foules hagardes et hébétées prenaient d'assaut les trains censés les ramener vers de problématiques terres ancestrales (2).

Seule la volonté politique des responsables locaux aura déclenché la mécanique de la violence. Mais on a diagnostiqué, comme d'habitude, un "conflit ethnique". Quitte à conforter les clichés bien coloniaux d'une Afrique engluée dans les atavismes tribaux, et prompte aux règlements de compte sanglants.

En dépit des discours sectaires de M. Nguz Karl I Bond, "homme fort" du Katanga, ex-premier ministre zaïrois resté proche du maréchal Mobutu, et de M. Kyungu Wa Kumwanza, gouverneur de la province, qui ont permis l'ouverture de cette "chasse aux Kasaïens", le terme de "conflit ethnique" est d'autant moins adéquat que ni le Katanga ni les deux Kasaïs ne forment des entités ethniques homogènes. Chacune de ces régions du Zaïre est au contraire une mosaïque de tribus.

Au Katanga, ce panachage tribal a encore été rendu plus complexe par l'arrivée, depuis le début du siècle, de populations d'extraction "kasaïenne", rwando-burundaise, malawite... et européenne, attirées par la richesse des mines. Ce melting-pot, avec ses métissages, est en lui-même la négation de toute "pureté ethnique". Il a fait naître, dans cette région d'exploitations minières et d'unités industrielles, une culture moderne et urbaine. Les mines de cuivre, les hauts-fourneaux sont l'oeuvre de telles populations.

Ce sont les descendants de ces bâtisseurs, aux côtés desquels travaillaient des ouvriers du terroir, qu'on a traités de "colons", et "renvoyés". Beaucoup ont péri au cours des voyages. Tel est le salaire payé, post mortem, à ces hommes arrachés autrefois, au temps de la colonie, à la convivialité villageoise et tribale et livrés aux chasseurs de tête qui écumaient le Kasaï en quête de main-d'oeuvre "volontaire", menace d'un nouvel "impôt général" aidant.

Aujourd'hui soupçonnés d'avoir été les rentiers du bonheur colonial, ils ont été accusés d'avoir été "collaborateurs du Belge" par ceux qui se veulent les nouveaux maîtres du lieu, prompts à exalter les droits ou la mission du "Katangais de souche".

Ce dernier a pourtant une identité aussi peu déterminée que celle du "Kasaïen" auquel on fait la chasse. Le Kasaï est lui aussi une mosaïque de peuples, où les Lubas côtoient les Kubas, les Songyes et les Tetelas, etc., l'histoire ayant d'ailleurs voulu que les Lubas ne puissent plus vivre aux côtés des Luluas, ce qui donna lieu en fait à la création d'un second Kasaï...

Que fait-on du vrai Katanga, celui que désigne le nom indigène de l'Union minière du Haut-Katanga: Changa Changa ("celui qui mélange" ou "celui qui malaxe"), une métaphore qui renvoie à un Katanga creuset d'une culture détribalisée, à la confluence de cultures ethniques et raciales différentes? Peut-on, au nom d'une fumeuse "pureté ethnique", d'une prétendue "libération", exclure de ce "pays" ceux qui ont épuisé leur vie à traquer les filons de cuivre, corrodé leur jeunesse aux irradiations de l'uranium de Shinkolobwe, contribué à faire rougir les hauts-fourneaux et à bâtir les cités dont on les chasse maintenant...

Aucune fatalité

LA terreur qui s'est abattue sur la région et l'a souvent endeuillée, comme son appauvrissement, n'est pas le fruit d'une quelconque fatalité. Elle a atteint son paroxysme alors que se réunissaient, à Kinshasa, les assises de la conférence nationale qui entendait réduire à la portion congrue les pouvoirs du maréchal Mobutu Sese Seko. Les fondations d'un Zaïre nouveau, érigé sur le socle du droit, avaient été jetées; on avait finalement enfanté d'un gouvernement de transition. Il ne restait de solution au dictateur que de céder. Ou d'attiser des conflits d'un autre âge.

C'est le second terme qu'il préféra, comme à l'ordinaire: le premier ministre Nguz Karl I Bond, homme fort du Shaba, que la conférence nationale venait de limoger, s'engageait ­ en échange d'une illusoire autonomie de la province (3) concédée par un dictateur finissant ­ à mener depuis le Sud le combat contre Kinshasa la félonne...

Dès lors, le sort des Kasaïens était scellé, la chasse à courre était ouverte, en échange d'une autonomie de façade, bien éloignée de la logique fédéraliste à laquelle aspirait la conférence nationale, et bien pâle, si on la compare aux rêves séparatistes de l'ancien premier ministre Moïse Tshombé (4).

La prise de contrôle économique n'est qu'illusoire. L'objectif a surtout été de détourner les griefs des populations paupérisées en prenant pour boucs émissaires leurs compatriotes originaires du Kasaï. La destruction de ce qui restait du tissu industriel s'est concrétisée, au fil des mois, par une prédation devenue programme politique et par l'appauvrissement de la région en ressources humaines.

Les visées de la France

PENDANT ce temps, sous l'impulsion du nouveau gouverneur, radio et télévision ­ naguère mobilisées pour la propagande du maréchal Mobutu ­ sont devenues des déversoirs de haine contre les Balubas, les Kasaïens ont été érigés en repoussoir absolu (5), et les journaux d'opposition de Kinshasa interdits à la vente locale. Les jeunes, laissés pour compte de ce régime sinistre, sans écoles, sans emplois, sans avenir, ont été souvent embrigadés dans des escadrons de la terreur et de la mort.

La "question katangaise" n'a guère été abordée, lors des tractations qui ont abouti, en juin dernier, à la nomination d'un nouveau premier ministre, M. Kengo wa Dondo. Même animé de bonnes intentions, cet homme du système Mobutu peut-il s'attaquer au "mal katangais", alors que l'armée, les services de sécurité et l'ensemble de la territoriale continuent de dépendre du bon vouloir présidentiel. Il est vrai que même l'opposition dite "radicale" ­ oh, la valse des étiquettes! ­ n'avait pas mis le doigt sur cette plaie béante, pendant le court passage aux affaires de son chef, M. Etienne Tshisekedi (6). Et les dirigeants catholiques du Katanga n'avaient pas trouvé mieux, de leur côté, que de cautionner les thèses les plus extrémistes, paraissant faire mentir les beaux engagements de leurs coreligionnaires de Kinshasa en faveur du processus démocratique (7).

L'opposition a donc sa part de responsabilité dans la tragédie katangaise. Elle a été aveuglée par une vision aberrante de la démocratie qui a privilégié le sommet au détriment de la base. Pendant ces quatre années de pseudo-transition ­ 1990-1994 ­ les disputes n'auront porté que sur l'orbite du pouvoir central. Pendant ce temps, le président Mobutu a continué à désigner et révoquer, dans le plus pur style du monopartisme, les gouverneurs des neuf provinces du Zaïre, ainsi que les responsables de la territoriale. Aussi a-t-il parachuté, en novembre 1992, le gouverneur Kyungu à la tête de la province cuprifère, mesurant fort bien ce qu'il en coûterait aux originaires du Kasaï, nombreux dans cette région, et coupables aux yeux du président zaïrois de soutenir M. Etienne Tshisekedi, kasaïen comme eux.

Trémolos humanitaires à la bouche, mais l'oeil rivé sur les mines du Katanga appelées à tomber dans son escarcelle à la faveur de privatisations chères au nouveau premier ministre, la France cache mal ses visées retrouvées sur le Zaïre et sa région. Sa politique à courte vue est préjudiciable au règlement des problèmes politiques, économiques et sociaux profonds qui déchirent les pays des Grands Lacs: Zaïre, Rwanda, Burundi. L'afflux massif en juillet dernier de millions de réfugiés rwandais dans l'est du Zaïre a déjà contribué à transformer l'ensemble de la sous-région en une véritable poudrière...

Notes:
(1) NDLR. Le nom officiel de la province demeure "Shaba". L'opposition zaïroise la désigne cependant sous son ancienne appellation de Katanga.
(2) Zaïre-Info, publication de l'opposition démocratique, éditée en Belgique, a publié dans un Spécial Shaba, le 21 août 1993, les statistiques de mortalité infantile à la gare de Likasi, un des points de concentration des "refoulés": du 10 au 30 octobre 1992, 55 décès d'enfants; du 1er au 28 novembre, 188; du 9 au 31 décembre, 158; du 2 au 14 janvier 1993, 41. Dans le même temps, 51 décès d'adultes ont été dénombrés.
(3) Le gouverneur Kyungu wa Kumwanza a proclamé "l'autonomie totale du Katanga", le 12 décembre 1993. Dans les faits, relève une dépêche de l'AFP du 13 décembre, le Shaba "était déjà semi-autonome, sous la responsabilité d'un gouverneur dont les pouvoirs relèvent plus de ceux d'un proconsul que d'un haut-fonctionnaire de l'administration territoriale".
(4) Le "séparatisme" katangais a un précédent: en 1960, Moïse Tshombé avait proclamé l'indépendance de cette riche province minière, qui fournissait jusque-là au Trésor public près des deux tiers des recettes minières. Une campagne de discrimination contre les opposants à cette politique séparatiste avait visé en priorité les immigrants non katangais. Mutés ou licenciés, ils avaient souvent été remplacés par d'"authentiques" Katangais (Zaïre-Info, 21 août 1993).
(5) L'hebdomadaire Soft avait affirmé que tous les non-Katangais de souche sont des bilulu (insectes) à chasser ou à tuer. Selon certains tracts, les Balubakat (Balubas du Katanga) seraient "menteurs, superstitieux, méprisants, spécialistes de la traîtrise". Le gouverneur de la province, lui-même, les traite publiquement de "colons, qui n'ont jamais vu que leurs propres intérêts, et qui doivent partir" (cf. l'article de Sennen Andriamirado dans Jeune Afrique, 25 février 1993).
(6) M. Etienne Tshisekedi, après avoir fait partie de l'entourage du président Mobutu, avait été ­ avec treize autres parlementaires, dont l'actuel gouverneur du Shaba... ­ le fondateur d'un parti d'opposition, l'Union pour la démocratie sociale (UDPS). Grâce à la pression conjuguée de la conférence nationale et de la troïka occidentale, il a été un éphémère premier ministre, sans jamais être en mesure d'exercer un pouvoir réel.
(7) Dans son message pascal, le 12 avril 1993, Mgr Songasonga, évêque de Kolwezi, conjure cependant ses "chers frères katangais et kasaïens" de "mettre fin à leurs folies": "Vous vous entre-tuez, vous incendiez les maisons et biens des uns et des autres; vous vous ruinez et vous haïssez à mort... pour des enjeux que vous ignorez, qui vous échappent... Vous êtes manipulés!".

Le feu court sur la région des Grands Lacs 1994

BRAECKMAN COLETTE

LA présence militaire française au Rwanda aura, paradoxalement, contribué à renforcer le régime du président Mobutu, en particulier dans des provinces zaïroises traditionnellement hostiles, dont les équilibres ethniques fragiles ont été déstabilisés par l'exode massif des réfugiés hutus. Aux portes d'un Rwanda meurtri et ruiné, deux pôles d'attraction, le Zaïre et l'Ouganda, et les grandes puissances qui les assistent tentent de maintenir ou d'étendre leurs zones d'influence.

Les Jaguar, les Mirage de l'aviation française survolent le lac Kivu, les gros porteurs de l'aide internationale se succèdent sur la piste de l'aéroport, les organisations humanitaires tentent de produire de l'eau propre, les militaires français ont dû, avant leur départ, en août, se transformer en fossoyeurs, les médecins luttent pied à pied contre le choléra, la dysenterie, mais rien n'y fait: la ville zaïroise de Goma, au pied du volcan qui se réveille, est devenue synonyme d'enfer. Un peuple, poussé à l'exode par ses mauvais bergers après avoir été poussé au crime, meurt d'épuisement, de maladie, et peut-être aussi de désespoir. Pour la population zaïroise aussi, le désastre est total: les champs, les jardins sont envahis par les réfugiés, le prix des produits alimentaires a décuplé, la soldatesque, zaïroise et rwandaise, multiplie les exactions, et les épidémies frappent fugitifs et habitants du Kivu.

Le drame ne désespère pas tout le monde. Pour l'armée zaïroise, l'afflux des forces gouvernementales rwandaises représente une aubaine: les armes, les munitions saisies sur les nouveaux arrivants ne restent pas longtemps dans les entrepôts et permettent de rééquiper des troupes depuis longtemps clochardisées et qui ont l'habitude de vivre sur l'habitant. En outre, l'aide humanitaire représente une manne dont les soldats zaïrois entendent bien prendre leur part, de force s'il le faut. Quant aux autorités locales, elles prélèvent des droits d'atterrissage de 6 000 dollars sur chaque avion qui se pose dans la capitale du malheur, tandis que les "débrouillards", qui sont au Zaïre, une corporation bien organisée, dépouillent les réfugiés rwandais de leurs pauvres biens, ou rachètent à bas prix tout ce qu'ils peuvent.

Pendant que d'illustres visiteurs (M. Edouard Balladur, premier ministre français, le prince Laurent de Belgique...) se succédaient à Goma, le président Mobutu savourait sous les cocotiers de l'île Maurice un repos bien mérité: il est le principal bénéficiaire de la crise. Il interrompra même ses vacances pour recevoir le nouveau président rwandais, M. Pasteur Bizimungu, venu lui demander de désarmer les 20 000 hommes des troupes rwandaises, de ne pas permettre que ces soldats, qui ont gardé leurs structures d'encadrement ­ sinon leur moral et leur santé ­ se réorganisent pour tenter de rentrer par la force au Rwanda ou, au moins, lancer des opérations de déstabilisation contre le régime.

Certes, le général Paul Kagamé, "homme fort" du Front patriotique rwandais (FPR), peut être considéré comme l'un des meilleurs stratèges africains, formé au côté du président de l'Ouganda, M. Yoweri Museveni, dans la guérilla ougandaise, mais aussi à l'Académie militaire de Fort-Leavensworth aux Etats-Unis. Cependant, la victoire militaire du FPR demeure fragile: ses forces sont peu nombreuses, la tâche est immense dans un pays dévasté par le génocide et par la politique de la terre brûlée, et la fuite de la population rend illusoire tout espoir de réconciliation et de reconstruction. Pour réussir, le régime de Kigali a besoin, au minimum, sinon du soutien, du moins de la neutralité positive du grand voisin zaïrois. Bref, le maréchal Mobutu est indispensable et cela d'autant plus qu'il fut, avec les Français, le plus ferme soutien du régime Habyarimana et, après le déclenchement du génocide, des forces gouvernementales.

En 1990, alors que Français et Belges dépêchent des "paras" à Kigali pour évacuer les expatriés (les Belges quitteront le pays aussitôt l'opération terminée, les Français s'y installeront), le Zaïre envoie la division spéciale présidentielle lutter contre le Front patriotique; où, supportant le premier choc, elle subira de lourdes pertes. Par la suite, un premier accord entre le FPR et le gouvernement rwandais sera signé le 29 mars 1991 dans le domaine présidentiel de la N'Sele, M. Mobutu étant officiellement promu médiateur, tandis que le président tanzanien, M. Ali Hassan Mwinyi, qui patronnera les accords d'Arusha en août 1993, en était le "faciliteur". Après l'attentat du 6 avril dernier qui emporta les présidents du Rwanda et du Burundi, et les massacres qui suivirent, le président Mobutu ­ qui avait in extremis renoncé à se rendre à Dar-Es-Salaam (1) ­ , ne marchanda pas son soutien aux forces rwandaises.

Même après la proclamation d'un embargo sur les armes, le 17 mai 1994, les habitants de Goma virent les gros porteurs acheminer munitions et matériel à destination du Rwanda. En outre, depuis la défaite militaire, les membres du gouvernement intérimaire rwandais, que le rapport de l'ONU sur le génocide rend coresponsables des tueries ont trouvé un refuge confortable au Zaïre, dans les hôtels de Goma, Bukavu et Kinshasa. Si, demain, un tribunal international devait se constituer pour juger les responsables du massacre d'un demi-million de Rwandais, il faudra que le Zaïre accepte de livrer ses hôtes. Alors que, tout comme la France, il est l'un des acteurs du drame rwandais, le chef de l'Etat zaïrois a cependant été confirmé dans son rôle de médiateur, notamment lors du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) à Tunis, en juin dernier.

A la fois acteur dans le conflit et partie à la recherche de sa solution: le même procédé avait déjà réussi au maréchal Mobutu à propos de l'Angola. Depuis des années, en effet, le Zaïre représente la base arrière de l'Union totale pour la libération de l'Angola (UNITA) de M. Jonas Savimbi. Les armes, les biens d'équipement et même les visiteurs étrangers transitent par la province zaïroise du Shaba pour gagner les vastes régions contrôlées par l'UNITA. Malgré son soutien à M. Savimbi, le président zaïrois a été reçu par M. Nelson Mandela en juillet 1994, aux côtés du chef de l'Etat angolais, M. Eduardo dos Santos, et, une fois encore, consacré médiateur.

Le drame rwandais a aussi confirmé son rapprochement avec la France. L'opération "Turquoise", lancée à partir du Zaïre, a permis la multiplication des contacts: M. Mokolo wa Pombo, conseiller spécial du président Mobutu, naguère chargé de la francophonie, multiplie les séjours à Paris tandis que, au nom de la France, M. Michel Aurillac, ancien ministre de la coopération, se rendit à Gbadolite pour préparer l'intervention. Le maréchal demeurera-t-il encore longtemps privé d'accès à ses résidences françaises de l'avenue Foch ou du cap Martin, sur la Côte d'Azur?

Tous les projecteurs étant braqués sur le Rwanda, le président Mobutu a pu remporter, discrètement, un grand succès en matière de politique intérieure. Il a réussi à neutraliser son principal opposant, M. Etienne Tshisekedi, naguère élu premier ministre par la conférence nationale avec 70 % des voix. Ce dernier, dont la popularité demeure considérable, n'a en fait jamais pu exercer ses fonctions gouverner: il fut révoqué par le chef de l'Etat dès qu'il s'avisa de démettre le gouverneur de la Banque du Zaïre.

Durant un an et demi, M. Mobutu et ses partisans s'employèrent à saper la légitimité du premier ministre dont ils exploitèrent admirablement les défauts, notamment son manque de souplesse et d'initiative politique. Avec l'aide de Mgr Monsengwo, qui avait présidé la conférence nationale, ils réussirent à faire modifier la composition du haut conseil de la République, issu de la conférence, et à y inclure les membres de l'ancien parlement mobutiste. Autrement dit, la majorité dont disposait leur adversaire M. Tshisekedi, se dilua dans une Assemblée plus vaste et, au terme d'une série d'habiles manoeuvres, un autre premier ministre fut élu par ce qui s'appelle désormais "haut conseil de la République-Parlement de transition".

Depuis juillet 1994, le Zaïre est à nouveau doté d'un premier ministre, M. Kengo wa Dondo. Ce dernier, qui avait rallié l'opposition après l'avènement du multipartisme en 1990, n'est pas un inconnu: il fut procureur de la République, puis premier ministre de 1982 à 1986 et de 1988 à 1990. Son nom et celui de ses amis politiques figurent en bonne place dans le dossier des biens mal acquis présenté à la conférence nationale. Celui dont les Occidentaux louent la "rigueur" et les "qualités de gestionnaire" a laissé à la population zaïroise le souvenir d'un homme qui a appliqué contre les pauvres la politique d'austérité prônée par le Fonds monétaire international (FMI), tout en permettant aux barons du régime d'accaparer à leur profit les richesses du pays.

Mais qui, aujourd'hui, songerait à se pencher sur le passé de M. Kengo wa Dondo? Cet homme à poigne a promis que le Zaïre serait enfin gouverné, il s'est engagé à oeuvrer au redressement économique, des aides importantes lui ont déjà été promises, qui lui permettront de redorer son image auprès de la population... En outre, la crise du Rwanda le conforte au-delà de toute espérance. Qui risquerait donc, en entravant l'action de M. Kengo wa Dondo ou en appliquant des sanctions contre le maréchal Mobutu, de déstabiliser le Zaïre?

La crainte d'un embrasement du Zaïre

Après la tragédie du Rwanda et le drame du Burundi (lire l'encadré ci-dessous), un embrasement du Zaïre, Etat frontalier de neuf pays, situé au coeur de l'Afrique centrale, aurait des conséquences incalculables. C'est sur cette crainte que jouent le président Mobutu et ses conseillers qui ont obtenu, non seulement la réhabilitation du chef de l'État, mais la reconnaissance quasi unanime du nouveau premier ministre, y compris par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, M. Lakhdar Brahimi. La France et même la Belgique envisagent de reprendre leur coopération avec le Zaïre, une faveur qui avait été refusée à M. Faustin Birindua, le précédent premier ministre qui était, lui aussi, un transfuge de l'opposition.

L'opération "Turquoise" a contribué à renforcer le régime zaïrois, l'armée française ayant pris position à Goma, Bukavu et Kisangani, trois régions traditionnellement "sensibles". La première fut le foyer de la grande rébellion des années 60, les deux autres, au Kivu, étaient des bastions de l'opposition. Depuis longtemps, les provinces du Kivu du Nord et Kivu du Sud, que 2 000 kilomètres séparent de Kinshasa, vivent pratiquement en autosubsistance: leur économie est orientée vers l'Afrique de l'Est avec laquelle elles réalisaient leurs échanges via le Rwanda et le Burundi. Les organisations non gouvernementales, les communautés chrétiennes de base, les coopératives de développement y ont façonné une société civile active, politisée, qui a longtemps défié le pouvoir central et refusé de se laisser manipuler par le régime. C'est ainsi que Bukavu, par exemple, était la seule ville zaïroise à échapper aux pillages de la soldatesque: les commerçants, les petits industriels et jusqu'aux simples citoyens s'y étaient organisés pour... payer eux-mêmes les militaires afin de les dissuader de se pressurer la population.

Lors de la conférence nationale, les représentants de la société civile du Kivu furent les fers de lance de l'opposition, refusant, par exemple, d'être logés dans le domaine présidentiel de la N'Sele. C'est pourquoi le régime a tenté d'utiliser dans ces provinces la carte de l'ethnicité, comme il l'avait déjà fait au Shaba (lire le témoignage page 12), comptant, à la faveur des troubles, effectuer une reprise en mains musclée.

Ainsi, l'an dernier, des affrontements très graves mirent aux prises ceux que l'on appelle globalement les "Banyarwandas" ­ populations d'origine rwandaise ­ et les groupes ethniques locaux, Hundes et Nyangas, qui se sentaient mis en minorité sur leurs terroirs traditionnels par ces Rwandais, éleveurs ou cultivateurs, dynamiques et organisés.

Conflits de terre, conflits de bétail, provocations de part et d'autre: les témoignages ne manquent pas pour affirmer que si, à plusieurs reprises, les forces de police du cru ont tenté de calmer les esprits, certaines autorités locales ont dressé les communautés les unes contre les autres et encouragé les violences. Une véritable "purification ethnique" fut organisée dans la région du Masisi, qui fit 7 000 morts et 300 000 personnes déplacées.

C'est dans cette région, au nord de Goma, qui avait retrouvé un équilibre précaire, que des centaines de réfugiés hutus du Rwanda ont afflué. S'ils devaient demeurer au Kivu, cette présence aurait un effet déstabilisateur évident, car les antagonismes latents entre les populations locales et les "Banyarwandas" donneraient à l'armée zaïroise l'occasion de s'implanter dans une région hostile au pouvoir central. En outre, cette concentration massive rendrait impossible tout recensement des Zaïrois, et cela pourrait servir de prétexte à l'ajournement des élections (2) dans ces provinces considérées comme des fiefs de l'opposition.

Si les réfugiés rwandais, avec parmi eux les meneurs responsables des massacres, l'armée et les milices s'installent durablement au Zaïre, une comparaison avec le conflit cambodgien s'imposera. Les Khmers rouges avaient poussé vers la Thaïlande des populations terrorisées, qui bénéficièrent d'une aide internationale massive. La création de ces "sanctuaires humanitaires" avait permis aux Khmers rouges de se refaire une santé, d'enrôler de nouvelles recrues et de relancer une guérilla qui devait finalement permettre aux auteurs du génocide de s'imposer à la table de négociations.

Deux pôles d'attraction ­ le Zaïre et l'Ouganda ­ exercent actuellement leur influence sur l'Afrique des Grands Lacs, ce qui aide à comprendre les raisons, d'une part, de la détermination de l'engagement français et, d'autre part, de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont reconnu le nouveau régime de Kigali et l'ont assuré de leur soutien humanitaire, sinon politique. Ce qui sépare le Zaïre francophone du maréchal Mobutu de l'Ouganda anglophone de M. Museveni, c'est peut-être moins une question de langue que de pratique politique.

M. Mobutu n'est pas seulement à la tête du plus grand pays d'Afrique francophone, il est aussi, depuis la disparition du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le "doyen" de ces Etats-clients liés à la France. Certes, sa gestion économique désastreuse, qui a conduit son pays à la ruine et au chaos, l'ampleur de sa fortune et ses excès ont fait de lui la caricature même des régimes post-coloniaux et avaient entraîné sanctions et désaveux de la part d'anciens alliés occidentaux qui le jugeaient décidément peu présentable. Mais la nature même de ce système n'est pas foncièrement différente de celle de la plupart de ses pairs africains, tels MM. Omar Bongo, et Paul Biya, respectivement présidents du Gabon et du Cameroun.

Face à ces chefs d'État longtemps liés aux anciennes métropoles par les circuits de l'argent, des "relations spéciales" et des coopérations militaires, l'Ouganda de M. Museveni incarne une autre Afrique. C'est par les armes que le chef de l'Etat ougandais est arrivé au pouvoir, après avoir défait sur le champ de bataille son rival Milton Obote, avec lequel il avait cependant renversé Idi Amin en 1979. Dans cette "lutte de libération" de l'Ouganda, les exilés rwandais étaient nombreux, et, par la suite, ils formèrent le Front patriotique rwandais.

Pour eux, l'Ouganda de M. Museveni est plus qu'une base arrière par où passent les recrues et les armes. Il est aussi une sorte de modèle politique. Un "modèle" qui a jusqu'à présent refusé le multipartisme, le considérant comme source d'affrontements tribaux; qui a commencé par organiser des élections au niveau local, mais a réhabilité l'ancienne monarchie des Bagandas. Un "modèle" qui a remis de l'ordre dans l'économie ­ s'efforçant de respecter un programme d'ajustement structurel conformément aux voeux du FMI et de la Banque mondiale, ­ mais qui prône néanmoins une certaine autosuffisance et se montre méfiant à l'égard des types de développement importés. C'est la France qui, en Ouganda, participe à la formation des forces de police, mais le pays est choyé par les Américains et les Britanniques.

Cette rivalité de fait entre les présidents Mobutu et Museveni, qui incarnent non seulement deux types de dirigeants politiques mais aussi des régimes foncièrement différents, s'inscrit en filigrane de la crise rwandaise, au moins autant que des motivations comme la défense de la francophonie ou l'hypothétique reconstitution d'un "royaume Hima" (tutsi) qui irait de Bujumbura (Burundi) à Kampala (Ouganda) en passant par le Rwanda...

Notes:
(1) Les présidents du Rwanda et du Burundi rentraient de Dar-Es-Salaam (Tanzanie), où ils avaient participé à une conférence régionale au sommet, consacrée aux crises dans leurs deux pays, lorsque leur avion a été touché par un tir de missiles près de l'aéroport de Kigali.
(2) Des élections générales sont en effet prévues au Zaïre, mais elles devraient être précédées d'un recensement. Compte tenu des difficultés pratiques et du climat politique troublé, cette perspective reste incertaine.

LES TRENTE ANS DE DICTATURE DU MARÉCHAL MOBUTU 1995
Le mal zaïrois

NUMENGI DIDIER

"IL y a une semaine, le sac de cossettes de manioc valait 100 000 nouveaux zaïres. Aujourd'hui, il est à 170 000 NZ. C'est à cause de l'état de la route", raconte une commerçante de Kinshasa (1). L'état de la route... Il résume, à lui seul, le drame zaïrois: les terres arables pullulent, la pluviosité est quasi parfaite, les eaux poissonneuses abondent, le sous-sol regorge de ressources, les bras adultes attendent désespérément un mot d'ordre de travail. Mais l'État, lui, s'obstine dans la prédation, institutionnalise la corruption, dénie tout engagement au service du bien-être commun (2).

Le pays d'Afrique disposant du plus grand potentiel de développement est ainsi un des plus pauvres de la planète: un revenu annuel par habitant de 100 dollars, quand la Banque mondiale fixe la limite de la pauvreté à 370 dollars. Cette année, le gouvernement "souverain" du premier ministre, M. Kengo Wa Dondo, a présenté un budget dépouillé de toute perspective de développement économique et social, sans plan indicatif, sans prospective, qui atteint à peine 300 millions de dollars: moins que la "dotation présidentielle", qui n'a cessé d'augmenter ces dernières années (372 millions de dollars en 1994).

Du 24 novembre 1965, date du coup d'État du "maréchal" Mobutu, au 20 mai 1995, jour où il s'est déclaré candidat à sa propre succession, il s'est écoulé trente ans de "paix"; mais le Zaïre à l'allure d'un pays détruit par trente ans de guerre. Paradoxe humiliant! C'est l'Angola, pourtant en guerre depuis plus de vingt ans, qui alimente en vivres, denrées alimentaires et produits pharmaceutiques, le plus grand marché de la capitale, le Mariano.

Le pays n'est plus qu'un vaste dépotoir. Les bitumes hérités de la colonisation sont tous parsemés de cloaques; les marécages ne sont jamais drainés. Pas un seul tronçon d'autoroute, encore moins de voie ferrée, n'a été construit tout le long du tricennal règne du maréchal. Les agglomérations sont toutes environnées de cratères purulents, où prolifèrent, dans une quiétude absolue, des colonnes de moustiques, bacilles typhiques, mouches tsé-tsé, amibes...

Si le virus Ebola a fait la "une" des médias ces derniers mois, d'autres maladies déciment subrepticement les populations. Infections et parasites sont responsables de 51 % des cas de décès. L'endémie tuberculeuse frappe annuellement un vingtième des Zaïrois. Chaque enfant fait, en moyenne, six épidémies de diarrhée par an; un sur deux est en permanence porteur de plasmodium falciparum, l'agent pathogène du paludisme; un sur quatre fait un épisode fébrile tous les quinze jours, soit une moyenne annuelle de dix par enfant et par an...

A Kinshasa, peuplée d'environ trois millions d'habitants, l'espérance de vie oscille entre quarante et quarante-cinq ans, et plus de mille personnes meurent chaque jour (3). Les morgues des hôpitaux n'y suffisent plus. La mort, circonstance de grandiose cérémonie dans les traditions zaïroises, ne suscite plus guère d'émotion.

La crise a gagné la cellule familiale. Les dépenses d'habitat, vestimentaires ou de scolarité disparaissent des budgets. Les ménages consacrent les neuf dixièmes de leurs revenus à la nourriture, bien que la consommation moyenne journalière par personne ne soit que de 1 545 calories, très en dessous du niveau minimal requis (2 500 calories).

L'éducation en déroute

PAS la moindre espérance à l'horizon du système éducatif national: plus de la moitié de la population a moins de vingt-cinq ans, mais à peine un tiers des 6-17 ans sont scolarisés. Et dans quelles conditions! Les rares établissements qui tiennent debout sont sans toits, sans portes ni fenêtres. Tableau noir, bancs et bibliothèques sont de lointains souvenirs de l'époque coloniale.

Le taux d'abandon scolaire est désarmant. Dès la première année d'études primaires, un cinquième des élèves quittent l'école. Au terme de la quatrième année, un élève sur deux abandonne définitivement. Le Centre zaïrois de l'enfant et de la famille (CZEF) a recensé six mille enfants de moins de quinze ans qui vagabondent dans les rues de Kinshasa.

Trois rêves hantent l'adolescence zaïroise: le cambisme, le trafic de diamants, l'exil (en Europe ou en Afrique du Sud). M. Ali Mpaka, par exemple, est un modèle de réussite: il est à la fois cambiste, boungoulateur, et trafiquant de diamants, muana lunda. Une référence. Téléphone portable à la main, devant sa Mercedes dernier cri, il raconte: "Je suis un ancien Parisien. Mes économies de France m'ont permis d'installer une étable ici, à Oshwe Street, il y a cinq ans. Je travaille maintenant avec des clients fixes. Ministres et généraux me reversent leurs prébendes en zaïre-monnaie; je leur fournis des devises. Et je suis une source garantie des zaïre-monnaies pour une douzaine d'hommes d'affaires. Chaque transaction me rapporte 10 % à 20 % du chiffre traité. Les quatre cinquièmes de mes gains sont des mises de fonds pour mes deux comptoirs d'achats de diamants, à Kahungula et à Lunda..."

Le miroir du drame zaïrois, c'est Mbuji-Mayi, la ville des diamants. Elle "pèse" 15 millions de dollars de transactions par semaine et fait du Zaïre l'un des grands producteurs de diamants du monde: 20 millions de carats en moyenne annuelle. Mais Mbuji-Mayi est une cité littéralement démembrée, vautrée dans un environnement médiéval: sans eau potable, sans électricité, presque sans routes asphaltées; une école au service minimal, aucun centre hospitalier, pas de téléphone public.

A quelques encablures, le "poumon" de l'économie zaïroise: le Shaba, ex-Katanga, la grande province minière. Sa capacité théorique de production annuelle est de 500 000 tonnes de cuivre, 65 000 tonnes de zinc, 16 000 tonnes de cobalt... En 1987, encore, le secteur des mines fournissait 76 % des exportations, et le cuivre, à lui seul, 37,3 %. Mais le total des exportations est tombé de 1 769 millions de dollars en 1988, à 565 millions de dollars en 1993. La production des diamants, avec 296 millions de dollars, a baissé de 44 % en 1994 par rapport à 1993. Les exportations de cuivre (33 602 tonnes) n'ont rapporté que 12,2 millions de dollars en 1994 contre 20,8 millions en 1993.

Les recettes publiques périclitent, passant de 1 176 millions de dollars en 1980 à 253 millions en 1993. Les dépenses augmentent: 930 millions de dollars en 1989, 1 330 millions de dollars 1992, 1 008 millions de dollars en 1993. Les forces armées, à elles seules, absorbent entre 150 et 200 millions de dollars par an. Principal pourvoyeur de fonds: la planche à billets, qu'actionnent, sur ordre, les proches du maréchal Mobutu. D'où une hyper-inflation chronique: 8 828 % en 1993, 6 030 % en 1994!

La crise ne résulte d'aucune fatalité. Quand les Zaïrois ne sont pas complices de leurs malheurs par un inadmissible aveuglement à l'égard du "vampirisme mobutiste", ils le sont en se soumettant passivement à l'ordre des choses, ou en déployant des trésors de dextérité pour s'adapter aux privations en tous genres. "L'article 15" ("débrouillez-vous") demeure toujours la règle d'intégration sociale.

Dans ce pays, le cynisme est synonyme d'intelligence, honnêteté rime avec couardise, la ruse prédatrice est une vertu, la corruption une norme sociale intégrée, contrat et compromis ne sont une garantie pour personne. Le "guide" suprême donne l'exemple, et se veut toujours indispensable: "Ma personne est une garantie de paix et de sécurité pour le pays... (5)." Avec sa garde prétorienne, la Division spéciale présidentielle - 25 000 hommes sur-armés, tous ressortissants de la tribu du maréchal, les Gbandi -, le président Mobutu dispose du moyen de mettre le Zaïre à feu et à sang.

De nombreux Zaïrois avaient cru pouvoir profiter de la grande vague démocratique mondiale des années 90 pour se débarrasser de M. Mobutu Sese Seko en soutenant M. Étienne Tshisekedi, chef de l'opposition radicale. Ce dernier tonnait alors contre le Mouvement populaire révolutionnaire, le parti du président, présenté comme l'incarnation du mal: "Il est exclu pour l'opposition de participer à un gouvernement où Mobutu joue un quelconque rôle. C'est un peu comme un bon fruit qui serait en contact avec un fruit pourri (6)."

Il faut croire que le "fruit pourri" a réussi à corrompre "le bon fruit", puisque M. Tshisekedi affirmait en janvier 1995: "Mobutu est mon ami... Nous allons mettre nos vérités ensemble pour reconstruire notre nation... Tous, nous commettons des erreurs..." Depuis, l'ancien "tombeur" du maréchal n'a de cesse de tenter de retrouver ses faveurs...

Le "mal zaïrois" découle aussi de ces turpitudes des deux "hommes forts" de la vie politique: sens patriotique dénaturé, incivisme, réflexe asocial, infantilisme prébendier, oisiveté rentière, culte de l'apparat et de l'ostentation, verbalisme à tout vent. Dans ce pays meurtri, dans cette société sinistrée, il s'agira d'exorciser un passé de trente ans de pillage des deniers publics par un parti-État, de démission morale et d'aliénation consentante...

Notes:
(1) La Référence Plus, journal zaïrois, 22 mai 1995. En octobre 1993, le Zaïre a procédé à une réforme monétaire. Un nouveau zaïre (NZ) valait alors 3 dollars; 1 dollar vaut actuellement 9 200 NZ.
(2) Lire David N. Gibbs, "Comment fut scellé le destin d'un pays aux richesses convoitées" et Colette Braeckman, "Le Zaïre à feu et à sang en de vastes régions", Le Monde diplomatique, septembre 1993.
(3) Le Monde, 25 avril 1995.
(4) L'Écho, Bruxelles, 20 mai 1995.
(5) Ibid.
(6) Elima, journal zaïrois, 10 septembre 1990.

LUTTES ARMEES AU COEUR DE L'AFRIQUE 1997
Incertitudes d'une fin de règne au Zaïre

BRAECKMAN COLETTE

LA crise qui a éclaté en novembre 1996 à l'Est du Zaïre, où l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo Kinshasa (AFDL) s'est emparée des principales villes du Kivu, n'a pas seulement permis le retour de quelque 600 000 civils rwandais et la dispersion, dans des conditions dramatiques, de dizaines de milliers de réfugiés qui errent toujours sur les pistes et dans les forêts (1). Elle a aussi été le cruel révélateur du climat de fin de règne que connaît le Kinshasa après trente-six ans de dictature. La crise a révélé que l'Etat n'était plus qu'un décor vermoulu et a démontré que l'armé zaïroise, qui n'a jamais eu d'autre chef que le maréchal Mobutu Sese Seko, est incapable d'assurer la sécurité des citoyens et l'intégrité du pays.

Pour conquérir Uvira, Goma, Bukavu, puis Walikale et la ville minière de Bunia, qui commande l'accès aux mines d'or de Kilo Moto, les forces de l'AFDL n'ont pas dû se livrer à de violents combats: il a suffi de la rumeur de leur approche pour que l'armée zaïroise se replie en débandade. A chaque fois, le scénario est identique: refusant de se battre, les soldats se livrent à des pillages, à quelques dernières exactions contre une population civile qu'ils ont pris l'habitude de rançonner, puis s'enfuient à bord de véhicules volés aux organisations non gouvernementales (ONG), aux religieux ou aux dernières entreprises de la place.

Lorsque les "rebelles" prennent possession du terrain déserté par les forces adverses, ils s'efforcent de rétablir un certain ordre public, qui se traduit par la fin de l'insécurité, ils tentent de rassurer la population, de convaincre les notables locaux de collaborer avec les nouvelles autorités. Ils veillent à accueillir des transfuges de l'armée, dont le ralliement est d'autant plus enthousiaste que, dans un premier temps en tout cas, il s'est traduit par le paiement d'une solde en dollars. Malgré les discours et les promesses, le ralliement n'est cependant ni massif ni spectaculaire: en réalité, chacun sait que la déroute de l'armée zaïroise pourrait n'être que passagère, et craint une reconquête qui se traduirait par de nombreux morts au sein de la population et par des représailles à l'égard d'éventuels "collaborateurs".

La déliquescence de l'armée zaïroise est bien réelle: rivalités entre des unités "privatisées", qui se comportent comme des milices mises au service de personnalités ou d'intérêts financiers ; militaires non payés depuis des mois, ayant revendu munitions et uniformes ; luttes d'influence entre la Division spéciale présidentielle, la Garde civile et le Service d'action et de renseignements militaires (SARM). Bien dirigés, convenablement équipés et rémunérés, les soldats zaïrois pourraient retrouver les qualités dont ils avaient fait preuve dans la Force publique, du temps de la colonisation.

Tel est précisément le défi auquel doit répondre le nouveau chef d'état-major, le général Marc Mahele Lieko Bokungu. Ce dernier est un vétéran de toutes les guerres de la région, depuis Kolwezi, qu'il reprit aux côtés des Français en 1978 jusqu'à la guerre du Rwanda où il fut envoyé en première ligne contre le Front patriotique en 1990. Sa bravoure mais aussi sa dureté (sa répression des pillages et des mutineries de 1993 fut extrêmement violente) font de lui un militaire craint et respecté, qui a toujours proclamé sa fidélité absolue au président Mobutu, mais aussi son souci de respecter les institutions du pays. N'appartenant pas à la même ethnie, quoique originaire lui aussi de la province de l'Equateur, il est en mauvais terme avec les généraux Nzimbi et Baramoto, parents du président Mobutu.

Assisté par des conseillers militaires français, le général Mahele s'emploie à rendre à nouveau opérationnelle son armée, une tâche qui pourrait prendre du temps ; et il s'efforce surtout de récolter des soutiens concrets: des armes, des munitions, des avions, et des mercenaires. Venus de France, de Belgique, de Serbie, mais aussi d'Afrique du Sud - malgré ses dénégations, la société Executive Outcomes (2) a fourni des anciens membres des forces spéciales sud-africaines -, plusieurs centaines de "soldats de fortune" ont déclenché une contre-offensive que Kinshasa promet "foudroyante".

Présence de mercenaires

CETTE attaque effraie-t-elle les membres de l'Alliance? M. Laurent-Désiré Kabila, porte-parole de l'AFDL et qui est lui aussi un vétéran de la rébellion, après trente années de maquis et de vie semi-clandestine partagée entre la Tanzanie, l'Ouganda et le Zaïre, se gausse de la menace de reconquête militaire, tandis que le commandant Kisasse Ngandu, qui a suivi des cours à Berlin et qui est le neveu du général Olenga, héros du combat nationaliste, assurait il y a quelques mois que la perspective d'affronter des mercenaires a été prise en compte dès le départ, puisque depuis trente ans le maréchal Mobutu a toujours eu recours à des alliés extérieurs (3).

En réalité, les membres de l'Alliance sont à la fois plus forts et plus vulnérables que les "rebelles" des lendemains de l'indépendance. Parmi les combattants se trouvent des Tutsis dits Banyamulenge, originaires du Sud-Kivu et qui ont été entraînés et appuyés par une armée rwandaise désireuse de supprimer la menace que posaient les camps de réfugiés. Des Zaïrois venus d'Ouganda combattent également dans l'AFDL, et il est plus que vraisemblable que le président Museveni a trouvé là l'occasion de faire payer au Zaïre l'appui apporté aux rebelles musulmans, les Tabliqs, qui opèrent dans la région de Kasese, au sud-ouest de l'Ouganda. D'autres Zaïrois se retrouvent dans cette Alliance composée de quatre partis d'opposition: des militaires déserteurs ou ralliés, des opposants déçus par les blocages et les duperies de la transition démocratique, des jeunes, très nombreux, très radicaux, qui ne croient plus aux partis d'opposition traditionnels, dénoncent leurs compromissions et estiment que la dictature doit être renversée par la force...

S'il est évident que le Rwanda et l'Ouganda sinon le Burundi ont trouvé un intérêt direct dans l'implantation de cette rébellion à l'est du Zaïre, et l'ont sans doute encouragée, il est certain aussi que le mouvement trouve ses racines dans le pourrissement d'un régime en fin de course. Les semaines à venir diront si les combattants "rebelles" sont suffisamment entraînés et équipés pour supporter le choc d'une contre-offensive, et s'ils disposent encore du soutien des pays voisins qui les avaient initialement appuyés pour sécuriser leur frontière commune avec le Zaïre. Certainement meilleurs militaires que les participants aux jacqueries paysannes des années 60, les "rebelles" ont d'autres faiblesses: tout d'abord, ils sont nettement moins nombreux, quelques milliers ; ensuite, le temps n'est plus où l'URSS, la Chine ou Cuba ravitaillaient des soldats africains engagés sur le front de la guerre froide. Désormais les armes sont prises sur l'ennemi, ou payées avec les ressources locales, celles que fournissent les mines d'or, de cassitérite, de colombo tantalite, qui se trouvent dans les régions conquises. En outre, la jonction entre les combattants de l'Alliance et les populations locales n'est pas évidente.

Sur le plan militaire, les combattants Maï Maï, issus des populations hundes soucieuses à l'époque de se défendre contre des réfugiés hutus rwandais jugés trop envahissants, s'avèrent des alliés difficiles: ils combattent suivant leurs propres méthodes, un mélange de bravoure et de sorcellerie (l'eau dont ils s'aspergent avant la bataille est censée les rendre invulnérables), ils refusent la discipline de troupes régulières et se montrent farouchement nationalistes, récusant des ordres qu'ils estiment venir de Kigali ou de Kampala. Ils auraient même retourné leurs armes contre leurs partenaires de l'AFDL, à la mi-janvier...

Enfin, si les populations civiles saluent le fait que dans les territoires conquis par l'Alliance elles jouissent d'une sécurité dont elles avaient perdu le souvenir, elles demeurent circonspectes face à ceux qu'elles appellent "les nouveaux maîtres". Bien des habitants de Goma et Bukavu sont toujours prudemment repliés dans leur village. Ils craignent de faire les frais d'une contre-offensive, et si certains notables locaux ont accepté de collaborer avec le nouveau pouvoir, les plus prestigieuses des personnalités locales ont préféré s'abstenir.

C'est que, précisément, le Zaïre n'est plus celui des années 60, où la vie politique était encore balbutiante. Depuis 1990, lentement, avec d'innombrables manoeuvres dilatoires, des discussions interminables, le pays est entré dans une phase de transition démocratique. Celle-ci s'est traduite par la conférence nationale souveraine, la promulgation d'un Acte de transition, et la perspective d'élections en 1997, qui devraient être précédées d'un référendum constitutionnel portant sur la transformation du pays en Etat fédéral.

Tortueux aux yeux des observateurs étrangers, chaotique, marqué par les manoeuvres de corruption du pouvoir mobutiste, par les faiblesses et les contradictions des partis d'opposition, ce cheminement démocratique est cependant bien réel, et sa lenteur a permis de l'enraciner jusque dans les régions les plus reculées. Or l'AFDL ne s'inscrit pas dans cette dynamique: M. Laurent Désiré Kabila n'a pas participé à la conférence nationale, ses lieutenants sont des personnalités peu connues ou perçues comme des "agents de l'étranger" alliés des Rwandais, ses troupes, à l'intérieur du pays, sont considérées - la propagande du régime aidant - comme des aventuriers ou comme une armée d'envahisseurs. Bien des Zaïrois qui se préparaient à aller aux urnes craignent que la situation au Kivu ne retarde plus encore des élections tant attendues.

A l'aspiration démocratique de la majorité du peuple zaïrois s'ajoutent deux autres facteurs, eux aussi nouveaux par rapport aux années 60: le rejet, presque viscéral, de la violence - sentiment partagé par de larges couches de la population - et l'aspiration à l'unité nationale.

Amplifiée par la propagande mobutiste, qui n'a jamais manqué de rappeler les centaines de milliers de morts que firent les rébellions et leur répression durant les années 60, la crainte d'une généralisation des combats hante l'esprit de tous les Zaïrois. Cette peur, cette aspiration à la paix, ce choix de la non-violence, qui caractérise le principal parti d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social, ont jusqu'à présent permis à la population zaïroise de résister à bien des provocations ou d'en limiter les effets (entre autres en 1993, lors des épurations ethniques au Shaba et au Kivu). Ce pacifisme conduit une large part de l'opinion à se méfier de l'action des "rebelles", considérée comme une aventure incontrôlable.

Méfiance renforcée par le sentiment de l'unité nationale: il est frappant de constater que, lorsqu'il est question d'implosion ou de démembrement du Zaïre, ces menaces sont toujours agitées par des étrangers au pays. Les plus convaincus, des Français entre autres, tentent par ce moyen de présenter le président Mobutu comme incontournable. En réalité, le sentiment de l'identité nationale est profondément enraciné au Zaïre, et même les Tutsis Banyamulenge ou les pasteurs tutsis expulsés du Masisi en direction du Rwanda en donnent l'exemple: leur objectif n'a jamais été le rattachement au Rwanda, mais bien la reconnaissance de leur appartenance à la nation zaïroise.

Ce souci d'unité est un garde-fou contre d'éventuelles tentatives de démembrement, contre d'hypothétiques sécessions, même si plusieurs provinces connaissent déjà une autonomie de fait par rapport à Kinshasa: le Kasaï occidental utilise sa propre monnaie, le Shaba vit en symbiose économique avec l'Afrique australe, le Kivu a toujours entretenu plus de liens avec l'Afrique de l'Est qu'avec la capitale. Mais ce nationalisme peut aussi être manipulé et se transformer en chauvinisme, sinon en xénophobie, ainsi que la "chasse aux Tutsis", déclenchée à Kinshasa aux lendemains des événements du Kivu, l'a tristement démontré.

Si la crise du Kivu a confirmé la déliquescence de l'armée, révélé la profondeur du sentiment national et l'enracinement des aspirations au changement démocratique, elle a aussi mis en évidence, une fois de plus, les faiblesses de la classe politique. Dans le camp mobutiste, c'est le nationalisme exacerbé qui a prévalu, les combattants de l'AFDL étant évidemment présentés comme des envahisseurs étrangers.Mais dans les rangs de l'opposition, la nouvelle donne apparue au Kivu a jeté le trouble: les uns se sont gardés de toute expression de soutien aux rebelles, craignant d'être qualifiés de traîtres ; les autres, comme M. Etienne Tshisekedi, le leader de l'opposition dite radicale, prônant la négociation avec Kabila.

Le bref retour au pays du président Mobutu, en décembre dernier, a ajouté à la confusion: alors que tous s'attendaient à ce que M. Tshisekedi prenne la tête d'un gouvernement d'union nationale, c'est M. Kengo Wa Dondo qui a été reconfirmé dans ses fonctions, malgré les vives critiques dont il fait l'objet, pour son absence de politique sociale, mais aussi, sur fond de xénophobie, à cause de ses origines tutsies. Le président Mobutu a visiblement cédé aux pressions de ses alliés occidentaux, aux yeux desquels M. Kengo est un gestionnaire sérieux, capable d'assurer la transition, sinon de prendre les commandes en cas de disparition prématurée du chef de l'Etat.

Cette confirmation à son poste d'un premier ministre honni, l'affront infligé à M. Tshisekedi qui avait imprudemment annoncé sa nomination à la tête du gouvernement, auront peut-être poussé un certain nombre d'opposants à se rallier à M. Kabila, à ne voir d'autre issue que dans un renversement radical du système. Cependant, en cette fin de régime, toutes les options demeurent ouvertes et, aux yeux d'un grand nombre de Zaïrois, la reconquête militaire du Kivu demeure la plus hasardeuse des hypothèses...

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "Du Rwanda au Zaïre, l'onde de choc d'un génocide ", Le Monde diplomatique, décembre 1996.
(2) Lire Laurence Mazure, "Lucrative reconversion des mercenaires sud-africains", Le Monde diplomatique, octobre 1996.
(3) Selon une source informée citée par l'agence Reuter, le 19 janvier dernier, le commandant Kissasse Ngandu aurait trouvé la mort, quelques jours plus tôt, près de Butembo, dans une embuscade vraisemblablement tendue par des guerriers Maï Maï.

Fin de regne au Zaïre 1997

LEYMARIE PHILIPPE

LA chute de Kisangani, ex-Stanleyville, troisième ville du Zaïre, le 13 mars dernier, a offert une nouvelle "capitale" aux rebelles et leur a ouvert la voie du fleuve Zaïre, en direction de Kinshasa, où la panique a commencé à s'emparer de la classe politique et des populations. Elle leur a permis aussi de poursuivre, au sud, vers Lubumbashi, la capitale de l'ex-Katanga - la province minière la plus riche du pays. Et elle a donné à M. Laurent-Désiré Kabila, chef des rebelles, la dimension d'un "tombeur" du maréchal Mobutu, susceptible de renverser le régime au pouvoir depuis trente-cinq ans à Kinshasa et instaurer une nouvelle "République du Kongo". En dépit des soutiens qu'il a encore en France, où il a pu se faire soigner ces derniers mois, le "dinosaure" zaïrois, lâché par les Etats-Unis, et plus récemment par le gouvernement belge, a tenté, en revenant fin mars dans son pays, de reprendre en mains une situation apparemment désespérée.

Cette nouvelle "guerre des Grands Lacs" aura été plus psychologique que technique: les grandes villes sont tombées une à une, sans combat, comme autant de fruits mûrs. Les efforts tactiques de ce qui restait du pouvoir zaïrois (recours aux mercenaires, emploi d'hélicoptères et d'avions de chasse) ont été sans effet notable sur le cours des combats. Les rebelles, conseillés par des militaires rwandais et ougandais, ont paru entraînés et disciplinés, contrastant avec la démoralisation et le manque d'esprit civique des forces régulières.

Les civils, notamment les réfugiés hutus rwandais, auront été les principales victimes des actions militaires. Les centaines de milliers de réfugiés hutus manquant encore à l'appel (c'est-à-dire n'ayant pu être "dirigés" vers la frontière rwandaise) ont fait à plusieurs reprises l'objet d'une chasse systématique de la part des rebelles de l'Alliance de M. Laurent-Désiré Kabila, majoritairement banyamulenges (1), comme l'accréditent les récits de proches des victimes et de nombreux témoignages. Le gouvernement français - isolé en Europe comme à l'ONU - est le seul parmi les Occidentaux à avoir proposé jusqu'au bout une opération internationale de sécurisation des agences ou associations humanitaires, qui aurait permis de porter secours à ces réfugiés. Il est vrai que le soutien sans faille de Paris au maréchal Mobutu discréditait la proposition française. Sa chute annoncée - qui coïncide, en France, avec la disparition d'un de ses principaux partisans, M. Jacques Foccart, le "M. Afrique" officiel ou officieux de tous les présidents gaullistes de la Ve République - marque un nouvel échec cinglant de la politique française sur le continent, face aux Etats-Unis.

DANS une région souvent qualifiée de "scandale géologique", en raison de l'extraordinaire abondance de ses ressources minérales, ce conflit n'a cessé de s'internationaliser, mettant aux prises - outre le Zaïre (champ de batailles) - l'Ouganda et le Rwanda (servant de bases arrière, fournisseurs d'armes et d'hommes), le Burundi (qui règle ses comptes avec ses propres rebelles hutus), la Tanzanie (qui a pu expulser plusieurs centaines de milliers de réfugiés hutus), et jusqu'à l'Angola d'où seraient venus des ex-combattants de l'Unita (envoyés au secours des troupes zaïroises) et une partie des descendants des "ex-gendarmes katangais" (pour renforcer les rebelles).

La tenue, en mars 1997, de deux sommets africains consacrés à la situation au Zaïre et dans les Grands Lacs (2) a témoigné de l'inquiétude des Etats de la région, au moment où, par ailleurs, la mise en oeuvre des accords de paix en Angola butait une fois de plus sur les manoeuvres de l'ancien chef de guerre M. Jonas Savimbi, et où la guerre civile a repris au Soudan, après les succès de la guérilla sudiste, qui rêve de faire sa jonction avec une opposition nordiste tentée, elle aussi, par la lutte armée.

Notes:
(1) Tutsis du Rwanda ayant émigré au Zaïre, souvent depuis plusieurs générations.
(2) C'est alors qu'il se rendait à l'un de ces sommets tenu à Nairobi, le 18 mars, que M. Léon Kengo wa Dondo, premier ministre zaïrois, accusé d'être à l'origine des revers des Forces armées zaïroises, a été destitué par le Parlement dit "de transition". Cf. Le Monde, 20 mars 1997.

De Lumumba à Kabila

1960 - 30 juin : Le Congo belge obtient son indépendance, sous la présidence de Joseph Kasavubu. Patrice Lumumba est premier ministre. - Juillet: La province du Katanga tente, sous la direction de Moïse Tschombé, une sécession, qui sera brisée en 1963 par les forces de l'ONU.

1961 - Janvier: Assassinat de Patrice Lumumba.
1965 - 21 novembre: Ernesto "Che" Guevara quitte la guérilla à l'est du Congo. - 24 novembre: Le général Mobutu s'empare du pouvoir puis fonde la République démocratique du Congo, qui devient, le 21 octobre 1971, la République du Zaïre.

1978 - Mai: 4 000 "gendarmes" katangais, venus d'Angola, assiègent Kolwezi. Le massacre d'Européens entraîne l'intervention de parachutistes français.

1990 - Avril: M. Mobutu autorise le multipartisme, après vingt-trois ans de parti unique. - 12 mai: Massacre de plusieurs dizaines d'étudiants sur le campus de Lubumbashi. - Décembre: La flambée des prix provoque des émeutes dans plusieurs villes.

1991 -7 août: Ouverture d'une "conférence nationale". Suspendue à plusieurs reprises, elle reprendra ses travaux l'année suivante. - Septembre: Nouvelles émeutes et mutineries. Les forces militaires françaises et belges interviennent pour évacuer tous les ressortissants étrangers.

1992 - 16 février: Les émeutes font trente morts. - 6 avril: Reprise de la "conférence nationale", qui aboutit à la formation d'un gouvernement d'union nationale. - 6 décembre: Création du Haut Conseil de la République (HCR), chargé d'établir une nouvelle Constitution.

1994 - Juillet: Le génocide rwandais provoque l'exode massif de deux millions de réfugiés vers des camps dans l'est du Zaïre.

1995 - 24 mars: Nouvel exode des Hutus et des réfugiés rwandais vers le Zaïre.

1996 - 13 février: Le Haut- Commissariat pour les réfugiés (HCR) organise le rapatriement de 250 000 réfugiés rwandais. - 22 octobre: 200 000 réfugiés rwandais et burundais fuient les combats qui opposent les forces zaïroises aux rebelles banyamulenges dans l'est du pays. - 15 novembre: Le Conseil de sécurité de l'ONU autorise le déploiement d'une force multinationale. L'attaque d'un camp de réfugiés par les rebelles provoque le retour au Rwanda d'un demi-million de réfugiés. - 17 décembre: Retour du président Mobutu après quatre mois d'absence.

1997 - 15 mars: Prise de Kisangani par les rebelles de M. Kabila  - 4 avril: Prise de Mbuji-Mayi, la principale ville productrice de diamants du pays. - 9 avril: Lubumbashi, deuxième ville du pays, est occupée par les rebelles.

Retour au Congo 1997

LEYMARIE PHILIPPE

Après l'or du Kivu et les diamants du Kasaï, l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL) s'est rendue maître du cuivre et du cobalt du Shaba (Katanga) en occupant les villes de Lubumbashi et de Kolwezi. Le mouvement de M. Laurent-Désiré Kabila contrôlait ainsi, fin avril, six des onze provinces du pays, dont l'essentiel du "Zaïre utile". Son chef pouvait multiplier les ultimatums et réclamer la "reddition sans conditions" du maréchal Mobutu, tout en menaçant de s'emparer de l'ouest du pays, notamment de la capitale. A Kinshasa, la classe politique traditionnelle a donné, ces dernières semaines, le pitoyable mais désormais habituel spectacle de son incurie: valse de "vrais-faux" premiers ministres; désordres de rue et peur de l'explosion populaire; état d'urgence décrété par un pouvoir sans moyens, et un gouvernement cédé à des généraux pourtant déconsidérés par la débandade de leur armée...

Plus que jamais, il est apparu que la conquête (ou reconquête) du Zaïre avait été soigneusement planifiée il y a dix-huit mois, à l'instigation des régimes rwandais et ougandais, qui, comme le gouvernement américain, entretenaient des contacts réguliers avec M. Laurent-Désiré Kabila. Le scénario - en grande partie réalisé en moins de six mois - prévoyait, dans une première phase, le "nettoyage des camps" de réfugiés rwandais (effectué, pour l'essentiel, par l'Armée patriotique rwandaise, alors que la diplomatie américaine s'employait à empêcher une intervention "militaro-humanitaire" ); dans un deuxième temps, la "prise des villes-clés", sans s'embarrasser des forêts et brousses, trop vastes ou impénétrables; il fallait en parallèle "s'assurer un trésor de guerre"; et, en dernier, "faire tomber Kinshasa et Mobutu", tout en conservant l'objectif permanent de "s'allier la population zaïroise .(1) ".

Le "nouvel ordre" de l'Alliance n'a pas manqué de se mettre en place avec l'élection de cadres par acclamation et la signature d'une première série d'accords par les compagnies américaines. Pourtant, on peut, comme l'historien Basil Davidson, voir dans la rébellion victorieuse contre l'une des dictatures les plus emblématiques du continent une "bonne nouvelle pour l'Afrique", et un renouvellement pour un Zaïre que les vainqueurs veulent rebaptiser Congo (2). Il est vrai que le présent ne cesse de "tutoyer" l'histoire au Zaïre, multipliant ces derniers mois les raccourcis: les héros emblématiques des révoltes populaires du Congo des années 60, Patrice Lumumba ou Pierre Mulele, dont avait fini par se réclamer aussi, avec le temps, le maréchal Mobutu lui-même, devenant les inspirateurs du nouveau "libérateur"...

Notes:
(1) Révélations d'un diplomate américain, interrogé par Julia Ficatier, La Croix, 18 avril 1997.
(2) International Herald Tribune, 24 avril 1997.

Aux sources de la crise zaïroise 1997

M'BOKOLO ELIKIA

DE la formidable bataille actuelle pour le pouvoir au Zaïre, nul ne saurait, de toute évidence, prévoir l'issue définitive. Cependant, quelle que soit cette issue, on reconnaîtra à la guerre déclenchée par M. Laurent-Désiré Kabila et l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL) le mérite historique d'avoir remis en marche, puis accéléré la "transition démocratique" au Zaïre et d'avoir ainsi, au soulagement général de la population, sorti le pays de l'impasse où il se trouvait bloqué depuis plus de sept ans.

La démocratisation avait pourtant commencé d'une manière à la fois précoce et autonome, avec de nombreuses luttes en milieu urbain et dans les zones rurales, et la constitution, en 1982, du premier grand parti d'opposition au régime mobutiste, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Sur ce modèle proprement zaïrois vint se greffer une dynamique plus large, africaine et mondiale, qui obligea le maréchal Mobutu à des concessions significatives.

La consultation populaire organisée au début de 1990 pour recueillir les "considérations" de la population sur de possibles réformes institutionnelles tourna brusquement à son désavantage: les milliers de mémorandums, doléances et manifestes rédigés à cette occasion témoignaient d'un mouvement social d'une rare intensité, et contenaient une critique implacable de la IIe République, en même temps que des propositions réalistes en faveur d'un changement "radical".

On sait ce qu'il est advenu de cet élan par la suite. Une interminable Conférence nationale, du 7 août 1991 au 6 décembre 1992, dont rien n'est sorti, sinon des échafaudages complexes faisant la part trop belle au dictateur. La remise en question et la modification, par ceux-là mêmes qui les avaient votées et proclamées non révisables, des principales dispositions de la transition. L'existence, presque tout au long de ces sept années, de deux gouvernements se disputant la "légalité", l'un formé avec l'aval du président Mobutu, l'autre dirigé par M. Etienne Tshisekedi, principal dirigeant de l'UDPS. Et - plus insidieux mais passé presque inaperçu - le retour aux affaires de "dinosaures" de la IIe République mobutiste, tous compromis dans les sulfureux dossiers des assassinats et des "biens mal acquis".

Si la décennie gâchée des années 90 possède sa dynamique propre, elle a aussi cet air rassurant ou inquiétant de déjà vu. Les parallèles réels ou supposés ne manquent pas, en effet, entre les drames de l'ex-Congo belge pendant les années 60 et les soubresauts du Zaïre actuel.

Mêmes conflits créant des situations scabreuses: hier, Patrice Lumumba contre Joseph Kasavubu, puis Moïse Tschombé contre le même, les "rebelles" et le gouvernement révolutionnaire de Stanleyville (Kisangani) contre celui de Léopoldville (Kinshasa); aujourd'hui, M. Etienne Tshisekedi contre le président Mobutu, et le maréchal contre M. Laurent-Désiré Kabila... chacun réclamant l'exclusivité du pouvoir au nom de la légalité des textes constitutionnels ou d'une légitimité historique et populaire.

Mêmes enjeux: la stabilisation d'un Etat moderne, les velléités autonomistes ou séparatistes de certaines régions, les convoitises étrangères, le déploiement de la diplomatie africaine au secours d'un pays dont une crise trop prolongée menacerait l'équilibre de l'Afrique centrale, sinon de tout le continent.

On s'étonne alors que, drame ou comédie, l'histoire semble se répéter, comme si les analyses et les stratégies qui en découlent étaient le plus souvent passées à côté de phénomènes majeurs dont le jeu subtil donne sa cohérence à l'imbroglio zaïrois. Il en est ainsi de la dimension internationale - à la fois "centrafricaine", continentale et mondiale - de la crise.

On conviendra sans peine de l'importance de ce facteur, à condition de renoncer, une fois pour toutes, aux habitudes faciles et aux clichés commodes qui ne voient dans les politiciens zaïrois que des relais locaux de puissances étrangères. La crise congolaise des années 60 avait déjà inspiré à Kwamé  Nkrumah (premier président du Ghana indépendant) une analyse remarquable et toujours pertinente des pressions exercées par les grandes puissances et par les gros intérêts financiers sur un jeune Etat indépendant (1).

La guerre actuelle ne saurait non plus se comprendre dans son déclenchement et dans ses péripéties sans un minimum de référence au contexte régional. On voit bien aussi que les succès de l'AFDL mobilisent désormais autour de M. Laurent-Désiré Kabila de gros intérêts: ceux de quelques grandes entreprises multinationales, pour lesquelles le Zaïre se résume à un sous-sol scandaleusement généreux; ceux des Etats-Unis d'Amérique, de l'Europe occidentale, mais aussi de l'Afrique du Sud.

Ces articulations de l'externe et de l'interne ne relèvent cependant pas seulement des calculs d'aujourd'hui. Elles appartiennent aussi à la longue durée du Congo-Zaïre: à sa naissance comme Etat indépendant du Congo, à la conférence de Berlin en 1885, avec la bénédiction des Etats-Unis d'Amérique et le courroux de la France de Jules Ferry, ulcérée - déjà! - de ne pas avoir eu cette part du beau gâteau africain; à sa durable croissance depuis les années 20, dans le cadre du capitalisme colonial, auquel ont contribué les firmes américaines, anglaises et sud-africaines; aux drames de sa décolonisation, pendant lesquels les mêmes intérêts, redoutant le prétendu "communisme" de Patrice Lumumba et des premières rébellions, ont jeté leur dévolu sur des hommes tels que Moïse Tschombé et le lieutenant-colonel Joseph-Désiré Mobutu.

En outre, attentive à tout ce qui participe au devenir du pays, la culture politique zaïroise a intégré le rapport aux grandes puissances, mais sous le mode d'une très grande ambiguïté. A Patrice Lumumba, incarnation de ces "intellectuels" et de cette petite bourgeoisie urbaine dont les rangs n'ont cessé de grossir depuis l'indépendance, le Zaïre doit son "nationalisme", terme qui désigne tout autant un anticolonialisme et un anti-impérialisme militants, qu'une conception unitaire et centralisée de l'Etat, seul moyen d'opposer une résistance efficace aux tentatives hégémoniques des entreprises capitalistes et des Etats occidentaux.

Cette vision a été aussi celle d'une partie des masses rurales et des partis radicaux, plutôt fédéralistes, qui les encadraient - l'Association des Bakongo (Abako) et le Parti solidaire africain (PSA) -, dont les héritages restent forts au Bas-Zaïre et dans le Bandundu. Aux "fédéralistes" de la trempe de Moïse Tschombé et de ses héritiers, comme M. Nguz Karl i Bond (2), se rattache une autre vision des rapports avec les puissances occidentales, plus accommodante, identifiant leurs intérêts à ceux du Zaïre; mais on retrouve cette vision chez M. Kengo Wa Dondo, réputé naguère plutôt "unitariste" (3).

Ces perceptions contrastées ne divisent pas le monde politique en deux camps. La plupart des hommes politiques passent en réalité de l'une à l'autre, en fonction des opportunités et de leur force propre. M. Mobutu Sese Seko, dont il ne fait aucun doute qu'il a été fabriqué par les services spéciaux belges et américains, et qui passe pour "l'homme des Français", n'hésite pas à jouer la carte "nationaliste". Celle-ci lui a permis, au lendemain du coup d'Etat militaire de 1965, de rallier à lui de nombreux patriotes sincères avant de lui fournir les instruments, grâce à la nationalisation des entreprises étrangères, d'un enrichissement personnel colossal. Depuis 1990, il n'a cessé de fonder son opposition à la poussée démocratique sur le fait que celle-ci serait imposée par les puissances étrangères, les Etats-Unis en tête, plutôt que désirée par le peuple.

Quant à M. Etienne Tshisekedi, réputé incorruptible et "l'homme de personne", du moins depuis sa rupture avec le président Mobutu consommée en 1982, on l'a vu, au début de 1993, presser les "pays amis" - Belgique, France et Etats-Unis - d'intervenir militairement pour le débarrasser du maréchal et sauver la démocratisation. De même M. Laurent-Désiré Kabila, "rebelle" nationaliste et héritier, nous dit-on, de la plus pure tradition lumumbiste, apparaît-il aux yeux d'une fraction non négligeable de l'opinion comme venu dans les fourgons de l'étranger: hier l'Ouganda et le Rwanda, aujourd'hui les firmes anglo-américaines et les Etats qui les défendent.

Ces exemples montrent que c'est dans l'épaisseur de la société et de ses cultures qu'il faut chercher ces faits majeurs qui aideraient enfin à comprendre et à agir. La société, le peuple comme les élites politiques, est l'héritière d'au moins deux traditions ou cultures politiques qui pèsent sur les hommes d'Etat, plus que ceux-ci ne les ont exploitées: l'une "congolaise", l'autre "zaïroise" (4).

La culture "congolaise" (1956 - 1965), mélange d'exaltation et de traumatismes, correspond à la phase cruciale de l'indépendance. On la reconnaît à des pratiques, des attitudes, des croyances troublantes, comme la manie de traiter les problèmes dans l'urgence, sans prévoir ni anticiper. Après que les Belges en eurent donné l'exemple par la précipitation et l'improvisation qui ont caractérisé l'accession à l'indépendance du Congo, Patrice Lumumba en fut la première illustration pendant les quelques mois de son gouvernement. On voit aussi comment, depuis 1990, la classe politique est toujours en retard d'une guerre, prise de court en particulier dans ses rapports avec le maréchal-président. Il s'y ajoute ce juridisme et ce légalisme pointilleux dont se sont réclamés en leur temps Patrice Lumumba et Joseph Kasavubu pour se révoquer mutuellement (septembre 1960), et auxquels M. Etienne Tshisekedi ne cesse de se référer depuis 1992 - date de son investiture à la tête d'un éphémère gouvernement de transition - pour réclamer, comme un dû, le poste de premier ministre.

Quant aux partis politiques, dont les multiples "jeunesses" des partis de l'indépendance ont été les premiers creusets, faute d'avoir pu se constituer en organisations modernes, faute d'idéologie et de programmes cohérents autour desquels mobiliser, ils se sont toujours distingués par leur émiettement (quelques dizaines dans les années 60, quelques centaines depuis 1990) et des critères d'adhésion limitatifs: selon les cas, l'attachement à un grand homme, les ressorts ethnicistes et régionalistes, les camaraderies et fraternités d'école, de religion ou de résidence... Ne voit-on pas l'AFDL, dont le chef, M. Laurent-Désiré Kabila, est entré en politique par les "jeunesses" lumumbistes, réclamer de ses adeptes la même foi exclusive? Toutes ces pratiques ont leur moment fondateur, leur héros et leur martyr, et sont si bien enracinées qu'elles ont ressurgi avec une force insoupçonnée depuis 1990, malgré le long règne du président Mobutu.

Car les trente ans de mobutisme ont aussi produit une culture politique dont on aurait tort, à écouter les discours vindicatifs et imprécateurs des notables du MPR passés à l'opposition, de sous-estimer le poids dans la société. Ici, point d'égards inutiles pour le droit: le récent limogeage de M. Etienne Tshisekedi n'est que le dernier acte d'une longue série de violations de la loi entamée avec la neutralisation de Kasavubu et de Lumumba (septembre 1960) par le lieutenant-colonel Mobutu, prolongée par le coup d'Etat de 1965 et illustrée depuis 1990 par les multiples entraves opposées aux mécanismes juridiques de la transition.

Tout en déployant contre ses ennemis l'arsenal complet de la violence d'Etat, le régime mobutiste a su élaborer des procédures souples d'une sorte de coup d'Etat institutionnalisé. La cleptocratie bien connue de la IIe République n'a pas seulement aidé M. Mobutu Sese Seko à accumuler une belle fortune personnelle: elle lui a aussi servi à obtenir par l'argent ce qu'il valait mieux ne pas arracher par la force.

La première génération des politiciens était composée d'hommes assurés de leur indépendance financière. Amorcée au début des années 60, la professionnalisation d'une "classe politique" fut l'oeuvre du régime mobutiste, mais organisée, dans le cadre du parti unique et d'un autoritarisme absolu, de manière à grossir, autour du prince, les rangs des dépendants, autorisés certes à "voler avec intelligence", mais constamment rappelés à l'ordre, par des renvois et des accusations de complots, pour se situer le plus loin possible du niveau d'enrichissement du "guide". D'où ce paradoxe qui fait que, étant la plus dépourvue de ressources, l'"opposition radicale" est aussi la plus vénale, la plus instable, la moins crédible, tandis que ceux qui résistent le plus à Mobutu et qui pourraient diriger le Zaïre de demain se recrutent précisément parmi les barons de la IIe République qui ont suffisamment accumulé pour se montrer indépendants.

Le virus du héros

MAIS l'un des héritages les plus durables du mobutisme est peut-être cette "héroïsation" de la vie politique dont on mesure les ravages. C'est après avoir proclamé Patrice Lumumba - à l'assassinat duquel il avait activement contribué - "héros national" que Mobutu Sese Seko entreprit de construire sa propre image de héros, "guide" et "sauveur" du peuple zaïrois: "Je ne dois rien au Zaïre, se plaît-il à dire; c'est le Zaïre qui me doit tout." Toute la machinerie idéologique de l'"authenticité" ne servit qu'à la glorification du président, au nom d'arguments tirés de "traditions" laborieusement construites et avec des méthodes empruntées aux régimes totalitaires.

Il est remarquable que l'ensemble de la classe politique se trouve contaminée par ce virus du héros, qui conduit presque infailliblement au culte de la personnalité et à toutes les dérives autoritaires. Si, comme le fit Mobutu dans les années 60, M. Laurent-Désiré Kabila se fait acclamer comme "le libérateur" du Congo-Zaïre, il a été précédé dans cette voie par M. Etienn Tshisekedi. Niant les luttes menées avant la création de l'UDPS et indépendamment d'elle, et s'appropriant toute l'initiative du combat contre la dictature, celui-ci ne déclarait-il pas, lors de son investiture comme premier ministre: "Il y a douze ans, un groupe de compatriotes (...) , parmi lesquels votre serviteur, prenaient le courage d'envoyer notre peuple meurtri sur la voie qui mène vers la liberté. Tout au long de notre combat, nous n'avons jamais douté que tôt ou tard notre peuple comprendrait le sens profond de notre démarche périlleuse, ô combien noble et salvatrice "?

La combinaison de ces traits distinctifs explique que la classe politique paraisse tellement déconnectée des réalités et des enjeux politiques nationaux, autant que des aspirations de la société. Depuis 1990, elle s'accroche au principe sacro-saint d'une transition "consensuelle" et "non violente". Or si, dans l'élan des manifestes de 1990 et de la Conférence nationale, il y a bien eu à l'époque un consensus actif entre les politiciens et la "société civile" pour changer de régime, on sait, depuis, que le consensus a joué en faveur d'un immobilisme dont le seul bénéficiaire aura été le président en exercice. Obtenu à coup d'une monnaie sans cesse dévaluée, ce "consensus" a achevé de discréditer les hommes politiques et même les organisations de la "société civile", gangrenées à leur tour par le système politico-financier d'une IIe République décidément inusable. C'est ce discrédit plus que l'adhésion aux thèses, par ailleurs changeantes et confuses, de l'Alliance qui a ouvert à M. Laurent-Désiré Kabila les portes des villes.

Quant au recours à la non-violence, il surprend pour de multiples raisons. D'une part, le massacre des étudiants de Lubumbashi (10 - 11 mai 1990), perpétré moins d'un mois après le discours fameux annonçant la fin du régime de parti-Etat, montra la détermination du maréchal Mobutu à user, si nécessaire, de la violence expéditive qui lui avait assuré de beaux jours pendant les années 60. D'autre part, cette non-violence s'inscrit en rupture avec les traditions, presque toujours violentes, des luttes menées par les peuples du Zaïre contre la colonisation et, au début des années 60, contre les liquidateurs de l'héritage lumumbiste. Ici encore, le crédit de M. Kabila, vétéran des rébellions congolaises, vient pour une part de ce qu'il revendique et illustre cette tradition de la lutte violente que le régime mobutiste s'est efforcé de diaboliser.

Mais cette passion de la non-violence n'est pas seulement la peur de la violence. De toute évidence, elle doit beaucoup à l'influence de l'Eglise catholique et de ces innombrables fraternités religieuses qui se sont emparées de la société. Ainsi se trouve posée une des nombreuses questions cruciales pour l'avenir du pays: dans la mesure où l'Etat colonial, dont l'Etat actuel est l'héritier direct, a été si étroitement lié à l'Eglise catholique, comment fonder un Etat moderne et démocratique si tout n'est pas mis en oeuvre pour l'autonomiser par rapport au religieux?

La démocratie, précisément, est réclamée avec vigueur par la classe politique, alors que l'une de ses conditions de base n'est pas réalisée. Comment, en effet, instaurer une démocratie dans un Etat qui se résume à ses appareils répressifs? Pour avoir occulté la problématique de la reconstruction de l'Etat, elle ne voit pas que l'un des risques qui pèsent sur l'avenir est précisément la confiscation des attributs de l'Etat, notamment par les grandes entreprises étrangères, qui s'inscrirait dans la logique de la colonisation léopoldienne et belge au Congo. Il apparaît au demeurant, à en juger par les contrats fabuleux qui se négocient dans les "régions libérées", que les hommes de l'AFDL présentent, sur ce point, les mêmes défaillances que les "politiciens de Kinshasa".

Il est vrai - autre grand enjeu du moment - que les uns et les autres partagent la même idée du devenir économique de leur pays: "beau" et "grand", comme le souligne la rhétorique politique nationale, le Zaïre est à leurs yeux un pays "riche" qu'il suffirait de bien "exploiter" pour qu'il soit "prospère". Cette conception rentière et archaïque de l'économie, qui nous vient du fond de la colonisation et des idéologies de la modernisation néo-coloniale, passe à côté d'un fait majeur. A la différence du Congo des années 60, la richesse du Zaïre se trouve ailleurs: dans l'inventivité de ces pratiques populaires qui ont permis aux masses de "survivre" malgré une atroce paupérisation; dans le talent et la créativité de ses cadres désormais nombreux, dont la IIe République n'a récupéré qu'une infime partie, la plupart étant condamnés à la misère ou à l'exil.

S'il reste des raisons d'espérer en un changement réel au Zaïre, elles ne se trouvent probablement pas dans les luttes actuelles, qui opposent en définitive les vétérans de la politique congolaise et zaïroise, incarnés par MM. Mobutu, Tshisekedi et Kabila. Elles résident en grande partie dans les liens qui ont commencé à se tisser entre les classes populaires et l'intelligentsia, du fait même des désillusions engendrées par une interminable transition.

Notes:
(1) Kwané Nkrumah, Challenge of the Congo. A Case Study of Foreign Pressures in an Independant State, New York-Londres, 1967.
(2) Ex-premier ministre et ministre des affaires étrangères.
(3) M. Kengo Wa Dondo était premier ministre du maréchal Mobutu jusqu'au début du mois d'avril 1997. Il fut destitué par le Parlement dit de "transition" le 18 mars.
(4) Ces idées ont été exposées et débattues dans le cadre du groupe Defis, qui réunit une partie de l'intelligentsia zaïroise de Paris.

Comment le Zaïre fut libéré 1997

BRAECKMAN COLETTE

QU'IL s'agisse de la formation de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), du déroulement de la guerre de sept mois, du sort réservé aux réfugiés ou de la constitution du nouveau gouvernement de Kinshasa, les grandes puissances extérieures au continent n'ont pu peser d'un poids décisif sur l'évolution de l'ancien Zaïre. L'arrivée au pouvoir de M. Laurent-Désiré Kabila et de ses hommes a été organisée et conduite par les Africains. Il reste au régime à répondre aux aspirations de la population comme aux voeux de ses alliés qui ont contribué à sa victoire.

La manière dont le Zaïre a basculé pour devenir la République démocratique du Congo représente un séisme politique dont l'Afrique et le monde n'ont pas fini de mesurer les conséquences (1).

C'est le 18 octobre 1996, à Memera, dans le Sud-Kivu, que furent jetées les bases de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL), à laquelle participaient quatre mouvements: le Parti révolutionnaire du peuple (PRP) de M. Laurent-Désiré Kabila; l'Alliance démocratique des peuples (ADP), de M. Déogratias Bugera, un Tutsi originaire du Masisi; le Mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre (MRLZ) de M. Masavu Ningaba, un Bashi, l'une des principales ethnies du Sud-Kivu; et le Conseil régional de résistance pour la démocratie de Kisasse Ngandu.

A l'époque, M. Laurent-Désiré Kabila n'avait pas de troupes, mais il pouvait faire état d'une longue et tenace opposition au régime du président Mobutu Sese Seko et d'un programme politique. Son parti, en effet, s'était maintenu dans un petit maquis dénommé Hewa Bora (notre terre), où il tentait d'appliquer des principes socialistes auprès des populations locales, les Babembes.

Lorsque, en octobre 1996, la guerre éclate dans le Sud-Kivu, les succès militaires rapides de l'Alliance étonnent tout le monde, et bien vite sont démenties les prévisions de ceux qui limitent le conflit au "nettoyage" des camps, à la sécurisation de la frontière avec l'Ouganda et, surtout, le Rwanda. Dès le départ, M. Kabila et les siens ne font pas mystère de leurs intentions: ils veulent conquérir Kinshasa par la voie des armes et chasser M. Mobutu. Si l'objectif est clair, la seule inconnue est le calendrier des opérations: à l'époque, nul n'imagine que l'armée de M. Kabila sera capable de traverser à pied, d'est en ouest, un pays vaste comme l'Europe occidentale, et sera à même de défaire une armée bien équipée, qui est depuis trois décennies la colonne vertébrale du régime.

Plusieurs facteurs vont jouer en faveur de l'AFDL: tout d'abord l'extraordinaire préparation militaire du noyau dur de ses combattants, dont certains ont été intégrés depuis 1990 dans les rangs du Front patriotique rwandais, et dont les autres ont suivi une formation du même ordre: les hommes de cette infanterie sont capables de parcourir des distances moyennes de 60 kilomètres par jour, et quelquefois 100 kilomètres, si nécessaire. Le délabrement des infrastructures se retourne contre l'armée du président Mobutu, pratiquement incapable de se déplacer: les routes n'existent plus, les avions manquent de carburant, les hélicoptères de combat achetés à grands frais ne sont pas dotés de cartes du pays...

La faiblesse de l'armée gouvernementale, la détermination des combattants "rebelles" soumis à une discipline de fer, expliquent certainement les succès militaires de l'AFDL. Mais d'autres facteurs sont plus déterminants encore: en réalité, le régime du président Mobutu est miné de l'intérieur, par l'usure et la corruption, mais aussi par le travail de sape mené durant sept années de transition par l'opposition intérieure, par les innombrables associations d'entraide, de solidarité, de prise de conscience politique qui, dans l'ombre, bravaient la répression et préparaient les esprits au changement. C'est ce Zaïre-là, en pleine mue, qui salue comme des libérateurs les hommes de Kabila et qui lui ouvre les portes de chaque ville. Même à Kinshasa, le bain de sang fut évité en partie parce que l'opposition intérieure, en particulier les militants du Front patriotique, un petit parti de gauche adepte de la lutte armée, s'employèrent à guider les soldats de l'Alliance lors de leur entrée dans la ville. En outre, si l'armée de M. Mobutu n'a pas combattu, ce n'est pas uniquement par lâcheté ou par manque de motivation: c'est aussi parce que la plupart des militaires attendaient eux aussi le changement et ne se souciaient plus guère de défendre un régime discrédité qui omettait de leur verser leur solde.

C'est d'Angola que, en février dernier, plusieurs milliers d'"ex-gendarmes katangais" (des descendants d'opposants réfugiés en Angola depuis les années 60 et intégrés dans les Forces armées angolaises) rejoignirent la lutte, mobilisés par la Cokat (communauté katangaise d'outre-mer, dont M. Gaetan Kakudji, cousin de M. Kabila, était le président) et par le CNRD de M. Emile Ilunga, un médecin katangais vivant en Belgique qui affirme avoir, depuis trois ans, réussi à constituer les "gendarmes katangais" en force politique et militaire. Compte tenu des réticences de Luanda, les "Katangais" n'ouvrirent pas un second front sur la frontière angolaise, mais furent transportés, via la Tanzanie et le Rwanda, à Bukavu et à Kisangani, où leur intervention fit la différence.

L'appui angolais dont bénéficient les Katangais - qui combattirent longuement aux côtés des Forces armées angolaises sous le commandement du général Joao de Matos - s'est traduit par l'usage d'un équipement plus performant (des orgues de Staline, par exemple) et par une aide en matière de transports et de communication. Ce soutien logistique devait se révéler vital dans un pays aussi vaste que le Congo-Zaïre. Durant toute la durée de la guerre, qu'il s'agisse de la mise en échec du projet français de force internationale destinée à secourir les réfugiés en décembre 1996, du ballet diplomatique visant à l'instauration d'un cessez-le-feu, des exigences de négociations entre les protagonistes, on eut le sentiment que l'extraordinaire machine militaire qui traversait le pays se doublait d'une excellente coordination politique, où les avancées militaires précédaient - et déjouaient - à chaque fois des initiatives diplomatiques occidentales qui auraient pu diminuer l'ampleur de la victoire de l'Alliance. Ce sentiment devait cependant se nuancer à la veille de la prise de Kinshasa.

Avant la victoire, en effet, la réputation de l'AFDL avait été sérieusement ternie par les informations sur le sort réservé aux réfugiés rwandais en fuite dans les forêts zaïroises: des informations de sources onusienne et humanitaire (notamment l'accablant rapport publié le 20 mai 1997 par Médecins sans frontières) faisaient état du massacre systématique de larges groupes de réfugiés traqués dans la forêt et "découverts" par les soldats de l'Alliance. Ces derniers ne se contentaient pas de mettre hors combat miliciens et militaires rwandais, qui avaient d'ailleurs été les seuls à leur opposer une réelle résistance, ils éliminaient également les civils, femmes et enfants épuisés, qui avaient accompagné l'exode de cette armée en déroute.

Avant la chute de Kinshasa, les décisions strictes prises par l'AFDL dans les "territoires libérés" furent interprétées comme des mesures dictées par l'état de guerre et, la question des réfugiés mise à part, chacun se plut à souligner que cette guerre faisait en réalité un minimum de victimes, l'armée gouvernementale ne combattant pratiquement pas, sauf devant Lubumbashi et Kenge, aux portes de Kinshasa. En réalité, c'est dans la capitale que l'on attendait de juger l'Alliance sur le plan politique.

Alors que la "machine militaire" s'était révélée parfaitement rodée, que l'appui diplomatique africain (et américain) à l'Alliance s'avérait sans faille, mettant en échec la diplomatie française, il devait apparaître à Kinshasa que la "machine politique" était, elle, loin d'être performante! Bien au contraire, aux ratés, aux maladresses s'ajoutait un sentiment d'improvisation qui contrastait cruellement avec la maestria de la campagne militaire.

C'est ainsi que M. Laurent-Désiré Kabila, dès la chute de Kinshasa, s'autoproclama président de la République démocratique du Congo, que, devant des citadins éberlués, les premiers responsables de l'AFDL assurèrent leur intention de "faire élire les délégués du peuple par les paysans afin d'instituer une vraie démocratie à la base". Le nouveau président et le gouvernement, balayant tous les textes juridiques existants, prêtèrent serment sur la base des statuts de l'AFDL, la presse publique fut décapitée (mais la presse privée de Kinshasa, extraordinairement libre et caustique, ne fut cependant pas inquiétée), les partis politiques furent suspendus et les manifestations interdites.

Avec un zèle qui rappelait la première mouture du régime Mobutu et sa quête de l'"authenticité", les maîtres du pays, à la stupéfaction de la population, défendirent de "nouvelles valeurs" en s'attardant sur des sujets aussi futiles que l'interdiction (cependant démentie en haut lieu) de la jupe et des pantalons pour les femmes, que le bannissement sur les ondes des joyeuses et parfois libertines chansons en lingala, tandis que les militaires fusillaient ou mutilaient les pillards et petits voleurs qui n'ont d'autre ressource que de se livrer à de modestes rapines.

A la population de Kinshasa qui les avait attendus et accueillis en libérateurs, qui s'était mobilisée durant sept années pour le changement démocratique, qui avait multiplié les opérations ville morte, les manifestations en faveur de la Conférence nationale (dont la marche des chrétiens, qui avait fait plusieurs dizaines de victimes), qui avait réussi, malgré la dictature, à élargir ses espaces de liberté (2), les nouveaux dirigeants osèrent proclamer que "seule l'action militaire avait libéré un peuple résigné", insistant sur la nécessité de "rééduquer", de faire table rase des hommes et des institutions.

Dans un premier temps, les vainqueurs militaires devaient apparaître comme étrangers à la culture politique non seulement de Kinshasa, mais même du pays tout entier, car les responsables, trop jeunes ou venus de la diaspora, semblaient tout ignorer de l'intensité des luttes populaires, de l'extraordinaire mobilisation démocratique qui avait animé le Zaïre durant des années. Une mobilisation qui n'avait sans doute pas réussi à déboulonner M. Mobutu, soutenu jusqu'au bout par des puissances étrangères dont la France, et qui avait été affaiblie par les errements d'une classe politique vénale, mais qui avait cependant préparé les esprits au changement.

Les vainqueurs venus des frontières semblaient également tout ignorer des mécanismes de l'économie informelle qui avait permis à la population de se prendre en charge et de survivre, malgré la déliquescence de l'Etat et la ponction permanente qu'exerçait le clan Mobutu sur toutes les ressources disponibles.

Pis encore, la volonté de faire table rase des institutions existantes et de nier les apports de la Conférence nationale souveraine a réveillé la crainte de l'arbitraire et risque de susciter de nouvelles résistances. En effet, les partisans de M. Kabila, les lumumbistes ayant vécu en exil, éprouvent un certain mépris à l'égard des travaux de la Conférence nationale, auxquels ils n'ont pas participé: ils considèrent que l'exercice a été manipulé par la dictature et que, de toute manière, l'ensemble de la classe politique s'est déconsidéré en collaborant, de près ou de loin, de gré ou de force, avec l'ancien président Mobutu.

Ce mépris a amené le pouvoir à ignorer certains textes fondateurs, qui étaient issus d'un consensus général, comme la Charte nationale de l'éthique, qui trace le profil idéal des futurs dirigeants du pays. Exprimant le point de vue de nombreux groupes de base d'obédience chrétienne, un texte de l'Association des moralistes congolais devait souligner que "les frères et soeurs de l'AFDL ne doivent pas reprendre un travail de la CNS. Faire autrement, c'est mépriser tout un peuple et retarder l'avènement de la démocratie, dont les élections libres et transparentes constituent une des modalités les plus expressives et les plus objectives. Les bonnes idées ne s'imposent pas par le canon..." Cette exigence de légalité a suscité les premières manifestations d'hostilité à M. Kabila, plus profondément encore que l'appui populaire à M. Etienne Tshisekedi.

En effet, Etienne Tshisekedi, leader du principal parti d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), ne fut pas seulement écarté du poste de premier ministre auquel il avait été élu par les délégués à la Conférence nationale, il fut carrément mis à l'écart du jeu politique, malgré le soutien populaire que lui avaient valu ses longues années d'opposition. M. Tshisekedi avait, il est vrai, commis l'erreur de rendre visite au président Mobutu à Nice (sur le conseil et avec le soutien matériel de l'ambassadeur de France); il avait demandé à la population de prier pour la santé du dictateur, et finalement avait accepté d'être nommé premier ministre par lui, pour être démis de ses fonctions trois jours plus tard! Autrement dit, pour un nombre croissant d'opposants, ainsi que pour les dirigeants de l'Alliance, M. Tshisekedi, malgré son courage personnel, apparaissait finalement plus comme le revers de la médaille mobutiste que comme un réel recours.

Katangais contre "Rwandais"

BREF, malgré les déclarations de bonnes intentions (moraliser la vie politique, mettre fin à la corruption, relancer l'économie, payer les salaires des fonctionnaires), l'Alliance n'a pas réussi son examen de passage sur le plan politique. La mise à l'écart de M. Tshisekedi est dangereuse sur le plan des équilibres sur lesquels le président Mobutu avait su jouer, pour le meilleur ou pour le pire: la puissante ethnie des Balubas est désormais toute prête à basculer dans l'opposition. D'autres groupes encore se trouvent en situation délicate: les habitants du Kivu, qui ont longtemps dénié la nationalité zaïroise aux Tutsis établis dans leur province, contestent l'importance que prennent ces mêmes Tutsis, Banyamulenges et autres, dans l'entourage du régime. Ce mécontentement est imprudemment attisé par les propos de M. Tshisekedi lui-même, qui affirme: "Mon frère Kabila [est retenu en otage par] des gens que je ne connais pas, des étrangers..." Une tension larvée oppose les Katangais, qui se considèrent comme "fils du pays", aux Tutsis, uniformément (et non sans xénophobie) qualifiés de "Rwandais", même s'ils sont d'origine zaïroise.

Comment comprendre que l'Alliance n'ait pas aussi minutieusement balisé son implantation politique qu'elle avait préparé son opération militaire?

Plusieurs raisons peuvent être avancées: la première serait la rapidité de l'offensive, qui aurait pris de court un état-major politique estimant avoir encore plusieurs mois ou plusieurs années devant lui. Une autre explication serait le fait que M. Kabila et les siens, qui n'ont pas de troupes, et se sentent donc vulnérables, souhaitent fermer le jeu politique et éviter de prendre le moindre risque en s'ouvrant à de fortes personnalités de l'opposition intérieure. D'aucuns se demandent aussi si Kinshasa (et Lubumbashi, où se transporte volontiers la nouvelle équipe) n'est pas un théâtre d'ombres: des hommes revendiquent l'exercice du pouvoir, mais les véritables maîtres seraient ailleurs, du côté des militaires ou dans des capitales étrangères...

Pour pérenniser son pouvoir, M. Kabila devra élargir sa base, l'ajuster aux réalités intérieures, sinon il risque de manquer son principal objectif: la stabilisation du Congo. Car l'adhésion populaire conditionne le redressement économique. A défaut, des résistances risquent de surgir: les civils, plus que jamais, se réfugieront dans l'économie informelle, tandis que des armes, toujours nombreuses dans le pays , pourraient alimenter d'éventuelles oppositions...

La mort, en janvier 1997, d'André Kisasse Ngandu, assassiné dans une embuscade, pèse aussi sur le destin de M. Kabila: les lumumbistes l'accusent d'avoir fait disparaître celui qui aurait pu être son rival et apparaître comme un "Zaïrois authentique", opposé à une éventuelle mainmise d'"étrangers". La crainte d'une vengeance des partisans de Kisasse Ngandu explique peut-être les extraordinaires mesures de sécurité imposées à M. Kabila à chacune de ses apparitions publiques.

En réalité, il sera plus difficile à M. Kabila et aux siens de répondre aux diverses exigences de la population qu'au voeu des "parrains" extérieurs. Les voeux de ces derniers sont relativement simples et logiques: le Rwanda et l'Ouganda souhaitent la stabilisation de leurs frontières, la fin des sanctuaires d'où opéraient divers mouvements d'opposition. Le sort tragique des réfugiés en fuite est peut-être aussi le prix que l'Alliance a dû payer au Rwanda pour son soutien militaire décisif.

Kigali désire également que les Tutsis Banyamulenges ou originaires du Masisi ne soient plus persécutés, que leur nationalité ne soit plus remise en question et que le "prix du sang" versé par leurs fils signifie pour ce petit groupe ethnique une intégration harmonieuse dans l'ensemble congolais. L'Angola, pour sa part, attend que soient mis hors d'état les quelque 10 000 combattants de l'Unita qui, échappant aux plans de démobilisation, de cantonnement ou de recrutement dans l'armée congolaise, s'étaient cachés au Zaïre, où ils ont prêté main-forte aux troupes de M. Mobutu. Les troubles qui ont éclaté à Brazzaville représentent aussi une extension du changement intervenu à Kinshasa: l'ancien président Denis Sassou Nguesso ne fait pas mystère de sa sympathie pour M. Kabila, tandis que le président Lissouba a toujours entretenu d'excellents rapports avec l'Unita de M. Jonas Savimbi.

Les autres pays de la région espèrent que la République démocratique du Congo deviendra un espace politique stable, où sera mise en oeuvre ce que l'AFDL appelle une "économie sociale de marché". Les pays d'Afrique australe, Afrique du Sud en tête, souhaitent vivement que se développe la complémentarité des économies, sous le signe du panafricanisme..

Au Congo, si la machine militaire a démontré qu'elle avait de bons conducteurs, il est évident que la machine politique requiert des pilotes tout aussi expérimentés. A cet égard, l'AFDL doit encore faire ses preuves, alors que M. Laurent-Désiré Kabila demeure tributaire de tous ceux qui l'ont fait roi et qu'il n'a pas intérêt à décevoir.

Notes:
(1) Lire Elikia M'Bokolo, "Aux sources de la crise zaïroise", Le Monde diplomatique, mai 1997.
(2) Lire Colette Braeckman, "L'impossible mutation du président Mobutu", et Didier Numengi, "Le mal zaïrois", Le Monde diplomatique, respectivement, mars 1993 et novembre 1995.

Sous le choc de la "révolution congolaise" 1997

LEYMARIE PHILIPPE

L'embrasement de Bangui et de Brazzaville, après celui de l'ex-Zaïre, est un signe supplémentaire de la crise que traverse l'ensemble de l'Afrique dite "francophone", avec souvent ses Etats défaits, ses armées mutinées, ses élections contestées, ses peuples en déshérence. La diplomatie française devra si elle ne déçoit pas autant que lors de l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 prendre en compte la signification de la "révolution congolaise". Comme les Etats-Unis, qui viennent de lancer une initiative en direction de l'Afrique, elle devra tirer les leçons d'un séisme qui concourt à modifier les axes géopolitiques du continent.

"ET l'influence africaine, alors?", demande, un rien agacé, l'ex-président tanzanien Julius Nyerere, l'un des "sages" les plus prestigieux du continent, jugeant "intolérable et inacceptable" le fait que l'on puisse réduire l'événement historique en cours en Afrique centrale à une lutte d'influence entre Américains et Français (1). De fait, l'histoire retiendra sans doute que, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, une crise de grande ampleur comme celle du Congo-Zaïre aura été réglée par des Africains eux-mêmes. Et d'abord par ceux de l'Afrique australe et de l'Est, avec une forte implication diplomatique de Pretoria, qui s'est posé aussitôt en partenaire privilégié, et même en "parrain" du nouveau pouvoir.

Elle se souviendra aussi que, pour la première fois dans ces années 90, une rébellion armée aura retourné en quelques mois un rapport de forces, réussissant là où tous avaient échoué, donnant un avertissement à ceux qui, occupés à retarder les échéances, à tricher avec les lois et Constitutions et à maltraiter leurs oppositions, risquent d'être désormais confrontés à des opinions en quête de "leur" Kabila...

C'est bien une "autre Afrique" (2) qui tente de s'imposer sur la scène continentale, avec ces nouveaux paramètres: une moindre attention accordée aux partages territoriaux et découpages idéologiques qui ont fait longtemps les beaux jours et la paralysie de l'Organisation de l'unité africaine (OUA). La montée des enjeux autour des matières premières minérales, redevenues essentielles à mesure que les autres ressources économiques du continent s'épuisaient, sous l'effet de l'effondrement des cours des produits agricoles, de la démographie, de la désertification, etc.

Elle est marquée aussi par un glissement des axes géopolitiques vers l'est - Afrique centrale, orientale et de l'Est, nouvelles poudrières - et le sud - une Afrique australe pacifiée, si l'on excepte un rebondissement toujours possible en Angola. Un basculement d'influence s'effectue au profit des Etats "miniers" (Afrique du Sud, Congo-Zaïre, Namibie, Angola, Zambie) et en direction du monde culturel swahili, vers l'océan Indien et l'Asie, au détriment des "pétroliers" (Gabon, Congo-Brazzaville, Cameroun, Nigeria) et de l'Afrique de l'Ouest (3).

Une Afrique incarnée par une nouvelle génération de dirigeants - éthiopien, érythréen, ougandais, rwandais, congolais, sud- africain (4) - souvent légitimés par la lutte armée de libération contre une occupation étrangère ou contre des régimes honnis. Mais pragmatiques, plus managers que prophètes, combinant souvent - non sans efficacité - économie libérale et parti unique (5). Pour beaucoup d'entre eux, ainsi que le relève l'historien britannique Basil Davidson, le premier âge de l'indépendance aura été comme une imposture (6). Ils se sentent plus naturellement proches de la culture et des réseaux d'affaires anglo-saxons, donc plus directement en prise avec la mondialisation.

Les dirigeants de ce "nouvel ordre" ont en commun une homogénéité de comportement, sinon de pensée, loin, par exemple, des clivages politico-linguistiques entretenus longtemps par les anciennes puissances coloniales. Certains - Ouganda, Rwanda, Angola et même Zambie - se sont essayés avec succès, à la faveur de la crise zaïroise, à une diplomatie secrète, y compris armée, pour retourner le destin d'un des géants d'Afrique, englué depuis sept ans dans une transition politique bloquée, aux prises avec un dictateur devenu le symbole international d'une Afrique détestée ou méprisée. Pour ces équipes dirigeantes, le continent - loin de l'afropessimisme occidental - est justement lancé dans une "renaissance": l'expression a fait fureur lors du sommet de l'OUA, du 2 au 4 juin, à Harare (Zimbabwe) (7).

Après l'extermination au Rwanda, en 1994, de centaines de milliers de Tutsis, qui rejoignait les grands génocides du siècle - arménien, juif, cambodgien -, ce "retour au Congo", en mai 1997, aura fait figure de véritable révolution, à l'échelle de la région des Grands Lacs et de tout le continent.

L'effondrement du "système Mobutu" et l'"effet Kabila" auront des conséquences durables pour les ultimes alliés du maréchal. M. Jonas Savimbi, chef de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita), qui avait pu utiliser durant plusieurs décennies le sud du Zaïre comme base arrière, et avait encore prêté plusieurs centaines de ses combattants, ces derniers mois, pour tenter d'enrayer l'avancée des hommes de l'Alliance des forces démocratiques de libération du Congo, au risque de mettre à mal sa fragile réconciliation avec le président angolais Eduardo Dos Santos, se retrouve plus isolé que jamais, et privé de sanctuaire (8). M. Daniel arap Moi, le chef de l'Etat kényan, qui avait imprudemment accusé les protagonistes de la crise zaïroise d'être "plus intéressés par les richesses de ce pays que par son bien-être", s'est déjà fait traiter par M. Laurent-Désiré Kabila d'"autre Mobutu, usé par le pouvoir et le vol (9) ". Le président du "petit" Congo, M. Pascal Lissouba, était également proche de l'ex-maréchal: son pays, déstabilisé par l'afflux de réfugiés rwandais ou ex-zaïrois, est entré le 5 juin dernier dans une guerre civile comparable à celle qui avait déjà fait deux mille victimes à Brazzaville de septembre 1993 à février 1994. Les milices des trois candidats à l'élection présidentielle, prévue pour le 27 juillet, s'y combattent à l'arme lourde (10).

Il en a été de même pour le petit monde des chefs d'Etat de la mouvance francophone modérée - dont le président du Cameroun, M. Paul Biya, alors fantomatique président en exercice de l'OUA -, qui n'auront rien pu faire pour aider à dénouer la crise, sinon se réunir tardivement - tel un syndicat de dinosaures épuisés -, autour du maréchal, à l'initiative du président du Gabon, M. Omar Bongo, pour parrainer une ultime et dérisoire manoeuvre (11), aussitôt balayée par l'entrée dans Kinshasa des "petits hommes verts" de l'Alliance rebelle.

Cette impuissance des francophones a été à l'image de celle de leur "parrain", la France, privée à la fois de politique et de parole crédibles durant toute cette crise dans la région des Grands Lacs. Le gouvernement français en était réduit à réclamer, dans le vide et sans relâche - de novembre 1996 jusqu'à l'entrée des rebelles dans la capitale, le 17 mai dernier -, une intervention militaro-humanitaire qu'il était seul à préconiser. Et il restait prisonnier d'un incompréhensible entêtement à se réclamer du maréchal, toujours qualifié d'" incontournable" quelques semaines avant sa fuite (12).

Dans le camp des vainqueurs, M. Laurent-Désiré Kabila, extraordinaire rescapé des maquis des premières heures de l'indépendance et irrésistible "tombeur" du régime zaïrois, grâce à une tactique particulièrement efficace - d'abord la destruction des camps de réfugiés rwandais de l'Est, ensuite la prise de contrôle des mines du Sud et du Centre, puis l'entrée dans les principales villes. Mais surtout ses "mentors" militaires et politiques, les régimes ougandais, rwandais et sans doute burundais: les plans de guerre avaient été établis à Entebbe et à Kigali; un encadrement aguerri avait été prêté à l'Alliance, ainsi que des armes, des munitions et des unités venues opérer directement, notamment dans les zones frontières. Et aussi ses alliés militaires discrets (les gouvernements angolais et zambien), ses protecteurs prestigieux (M. Nelson Mandela et l'ancien président tanzanien Julius Nyerere) ou lointain: les Etats-Unis auront multiplié les signes accommodants, ouvert la voie à leurs compagnies minières, dissuadé le Maroc de venir une fois de plus en aide à "l'ami" Mobutu, et réussi à éviter le déclenchement d'une opération militaro-internationale susceptible d'enrayer la marche forcée des combattants de l'Alliance.

Il y aura eu un "prix à payer" pour l'appui rwandais omniprésent: la destruction des camps, la canalisation des réfugiés vers un retour forcé au pays, qui a donné lieu au spectaculaire exode de décembre 1996, ou la fuite éperdue dans les forêts de l'Est et, pour certains, jusqu'aux frontières de Centrafrique et du Congo-Brazzaville, deux mille kilomètres plus loin. Avec, chaque fois, la possibilité laissée aux commandos spéciaux de l'Armée patriotique rwandaise - composée de Tutsis - de "régler la question hutue" par la vengeance étendue aux femmes, vieillards et enfants, avec l'assassinat de plusieurs dizaines de milliers d'entre eux, et la "disparition" d'une centaine de milliers d'autres.

"L'effet Kabila", l'auréole d'un guérillero-libérateur, a paru vieillir d'un coup bien des pouvoirs africains en un temps où l'ajustement économique imposé par le FMI et l'application mécanique des recettes de la démocratie à l'occidentale laissaient peu de place à l'héroïsme. La dignité retrouvée, l'appel aux mânes de Patrice Lumumba (13), l'unité maintenue d'un géant promis à la décomposition, s'accompagnent en filigrane d'une recomposition régionale. Dotés de potentialités naturelles et humaines considérables, les principaux pays d'Afrique centrale, orientale et australe ébauchent un "marché commun africain", qu'appelait de ses voeux - lors du sommet de l'OUA, à Harare - le président de l'Ouganda, M. Yoweri Museveni, lorsqu'il invitait à effacer les frontières entre anglophones et francophones: "Le grand vide au milieu de l'Afrique vient d'être rempli. On peut construire des routes d'est en ouest, du nord au sud (14). "

Pour une grande partie des régimes de la "renaissance africaine", qui ont tendance à rejeter la démocratie en tant qu'"idée occidentale", le pluralisme politique n'est pas en soi une valeur universelle: les élections - un luxe hors d'atteinte sans des conditions minimales de bien- être - ne sont pas le vecteur obligé de la représentation sociale et de la répartition du pouvoir; et la "règle de la majorité" y est souvent remise en question.

L'un de leurs principaux chefs de file, M. Yoweri Museveni a soutenu l'interdiction des partis politiques au Congo, estimant qu'ils étaient "sectaires" et constitués sur des "bases tribales": il est temps, selon lui, que l'Afrique sorte de ce stade "caractéristique des pays pré- industrialisés (15) ". Une conception reprise, avec plus de réserve, par l'ancien président Julius Nyerere: "Que nos amis occidentaux cessent de nous donner des leçons... Nous commencerons avec des élections relativement libres et des démocraties relativement libres (16)."

"Implosion", "perte de raison", "suicide": la bataille rangée entre milices - "cobras" et "zoulous" - au Congo-Brazzaville, depuis le 5 juin dernier, sur fond d'ethnies et de pétrole, et en prélude à un verdict électoral auquel aucun des deux principaux champions ne paraissait vouloir se soumettre - dans un pays où "la conscience nationale s'est atomisée en régions, tribus et fratries" (17) -, a constitué un autre choc. Elle touche à nouveau au coeur le système franco-africain, axé depuis quelques années sur les "transitions", les élections, la défense des "nouvelles démocraties". Cet embrasement de Brazzaville, de la "France libre", avec sa tournure antifrançaise - venant après des mutineries à répétition en Centrafrique et des contestations électorales au Mali ou au Niger - risque de marquer symboliquement l'échec de la "démocratie" importée, après celui de ce qu'on appelait depuis les indépendances le "développement".

"Effacement", "isolement", "abandon", "désastre", "fiasco", cette "faillite", de la France en Afrique - selon les titres en vogue ces derniers mois dans la presse - est le fruit de conceptions géopolitiques vétustes, axées sur une défense directe des intérêts pétroliers, l'endiguement de l'islam, voire de la "poussée anglo-saxonne", l'effet d'une crispation sur une francophonie à l'ancienne. La contradiction est devenue intenable entre les fondements d'une politique présentée comme universaliste et généreuse et les entraves mises à la circulation et aux échanges (visas, expulsions d'Africains par charters, etc.). Ou l'immobilisme d'un dispositif militaire inchangé depuis les indépendances et d'une diplomatie longtemps écartelée entre de multiples centres de décision, parfois privés, souvent secrets, toujours concurrents.

Crise de confiance

C'EST aussi une crise de confiance, après l'abandon à leur sort de régimes amis, la dévaluation "historique", en janvier 1994, du franc CFA, et l'abandon du "fardeau de l'homme blanc" aux experts des institutions de Bretton Woods. Et la paralysie, ces dernières années, d'un réseau de forces et de bases militaires unique en son genre, qui passait pour expert dans l'art de "régler les problèmes", d'"éteindre les feux de brousse", et surtout de dissuader les velléités de désordres dans les pays du "champ", mais semble n'avoir plus d'autre mission intelligible que d'évacuer des Européens (18).

Les socialistes français souhaitent faire évoluer une politique africaine sinistrée, un système de relations "qui a des relents de colonialisme", selon le nouveau secrétaire d'Etat à la coopération (19), qui n'est plus en mesure d'anticiper les crises et de contribuer à les régler ni d'assurer à la France une crédibilité suffisante auprès des nouvelles puissances du continent - l'Afrique du Sud, l'Egypte, le Nigeria, un jour la Republique démocratique du Congo.

Devant partager ce domaine avec un président de droite, dans le cadre de la "cohabitation", les socialistes français ont déjà dû renoncer, par exemple, à intégrer le ministère de la coopération à celui des affaires étrangères: une de leurs vieilles revendications, qui aurait donné un signal fort de "banalisation" des relations franco-africaines. Mais , "le couteau à la main au pied de l'autel, ils ont reculé sans oser commettre le sacrifice", écrit Jeune Afrique:  "Pourquoi toucher au symbole et faire peur aux derniers fidèles africains qui croient encore, ou font semblant de croire, que la France les protège (20)?"

Les nouveaux dirigeants français espèrent cependant sortir la politique africaine du "domaine réservé" où elle était confinée depuis les débuts de la Ve République.

Plusieurs faits, ces derniers mois, ont montré que le voeu d'une "pax africana" commence à prendre corps: les interventions de pays "amis" pour faciliter le changement de régime dans l'ex-Zaïre, la tentative de l'armée nigériane - sous les couleurs de l'Ecomog, la force ouest-africaine d'interposition - pour ramener un régime civil en Sierra Leone, la mise en place après les mutineries en Centrafrique d'une Mission d'application des accords de Bangui (Missab), ou les premières manoeuvres communes des pays d'Afrique australe, en avril dernier, au Zimbabwe, dont le but était de prouver l'aptitude des Africains à monter des opérations de maintien de la paix sans le secours des Occidentaux. Parallèlement, Paris, Washington et Londres ont fait taire leurs divergences en concluant discrètement, le 23 mai, un accord sur le soutien à quelques pays africains "volontaires et capables de fournir au moins un bataillon (21)".

La concurrence entre la France et les Etats-Unis sur le continent noir - autre donnée géopolitique nouvelle, après des décennies de complémentarité durant la confrontation Est-Ouest, lorsque Washington laissait à Paris le soin d'être le "gendarme de l'Afrique" (22) - incite la capitale française à imaginer de nouvelles formes de partenariat, afin que ne se perpétue pas la situation paradoxale évoquée par le secrétaire d'Etat français à la coopération, M. Charles Josselin: "La France apporte l'essentiel de l'aide, et ce sont les Etats-Unis qui récupèrent les retombées économiques (23)."

L'ancien secrétaire d'Etat américain Warren Christopher, au cours de sa première tournée en Afrique, en octobre 1996, avait certes choqué le lobby "françafricain", en déclarant "révolue l'époque où l'Afrique pouvait etre divisée en sphères d'influence". Mais chacun reconnaît qu'il n'y a plus de "chasses gardées": Öbjectivement, ils ont raison, affirme l'ancien ministre de la coopération, M. Jacques Godfrain, qui avait vivement polémiqué avec le chef de la diplomatie américaine. A partir du moment où nous prônons l'ouverture de l'Afrique, où nous étendons à la zone franc les critères du FMI et de la Banque mondiale, il faut s'attendre qu'il en soit ainsi (24)."

On s'étonne cependant de la facilité avec laquelle la diplomatie américaine a pu "ramasser les morceaux" en Afrique, et soutenir sans complexe un "révolutionnaire" comme M. Laurent-Désiré Kabila, au lieu d'un de ses anciens croisés de l'Occident, le président Mobutu Sese Seko, "invention" de la CIA, même si, comme l'indiquait crûment en avril dernier le porte-parole du département d'Etat,"la raison d'être de son amitié avec lui a pris fin avec la guerre froide".

Il est vrai que ces dernières années, en "choisissant" aussi les ex-guérilleros Zenawi en Ethiopie, Museveni en Ouganda, ou Afeworki en Erythrée, Washington a surtout paru poursuivre son unique grand dessein géopolitique africain: l'isolement et si possible la déstabilisation du Soudan islamiste, en agissant sur l'ensemble de ses voisins, fût-ce au risque d'un embrasement général de la partie orientale du continent (25).

Pour le reste, vu de Washington, l'essentiel réside dans l'ouverture des marchés, encore largement inexploités grâce à l'habituel arsenal de lois, plans, forums, préférences douanières, accords de libre-échange. Une conférence sur l'Afrique, organisée par le lobby afro-américain au nom des "liens émotifs" avec le continent, a précédé de quelques jours le sommet industrialisé du G 8, à Denver (Colorado), du 20 au 22 juin, au cours duquel le président Clinton a lancé pour la première fois une "initiative pour l'Afrique0". Et chaque année, désormais, un "sommet africain-afro-américain" célèbre, en parallèle avec la grand-messe politique du sommet annuel franco-africain, les vertus du "retour" des hommes d'affaires américains sur la terre de leurs ancêtres, même si - pour l'heure - ces échanges ne représentent que 1 % de l'ensemble du commerce extérieur américain...

Notes:
(1) Le Monde, 21 mai 1997. Ce transfert du pouvoir au Zaïre a été "du début jusqu'à la fin une affaire africaine, et les Occidentaux ont été quasiment impuissants", a relevé l'ex-président tanzanien.
(2) L'Autre Afrique est le titre d'un nouvel hebdomadaire panafricain édité à Paris, depuis mai 1997.
(3) Olivier Vallée, Les Gemmocraties: I'économie politique du diamant africain, Desclée de Brouwer, Paris, 1997.
(4) On pense là surtout à M. Thabo Mbeki, vice-président sud-africain, probable successeur du président Nelson Mandela.
(5) Flora Lewis, The International Herald Tribune, Paris, 30 mai 1997.
(6) Basil Davidson, "Kabila, une chance pour l'Afrique", Jeune Afrique, 14 mai 1997.
(7) Les deux vedettes en étaient le président sud-africain au prestige inentamé, M. Nelson Mandela, et le nouveau président autoproclamé de la République démocratique du Congo, M. Laurent-Désiré Kabila.
(8) François Soudan, "Après Mobutu, Savimbi?", Jeune Afrique, 11 juin 1997. Des combats ont opposé des forces de l'Unita et des soldats de l'armée début mai dans la province diamantifère de Lunda Norte, alors qu'à Luanda la toute récente coalition gouvernementale semblait fragilisée, avec un début de pugilat à l'Assemblée nationale, le 11 mai.
(9) Agence de presse du Kenya, 19 avril 1997.
(10) Les trois candidats sont M. Pascal Lissouba, président sortant, M. Bernard Kolelas, maire de Brazzaville, et M. Denis Sassou Nguesso, ex-chef de l'Etat. Ce dernier aspire à faire partie du petit groupe d'anciens présidents "rouges" des "revenants transfigurés", qui, tels le général Mathieu Kerekou, au Bénin, ou l'amiral Didier Ratsiraka, à Madagascar, ont effectué un retour sur la scène politique dans un cadre institutionnel bouleversé et à la faveur d'une consultation démocratique.
(11) Il s'agissait, en liaison avec Paris, de favoriser la réémergence tardive d'une "troisième force", en remettant le pouvoir à l'ancien président du Parlement de transition, Mgr Monsengwo, archevêque de Kisangani.
(12) Ce propos du chef de la diplomatie française de l'époque, M. Hervé de Charette, tenu en mars 1997, a souvent été relevé par les observateurs critiques de la politique africaine de la France.
(13) Elikia M'Bokolo, "Aux sources de la crise zaïroise", Le Monde diplomatique, mai 1997.
(14) Agence France-Presse, dépêche de Kinshasa, 30 mai 1997.
(15) M. Yoweri Museveni a fait entériner par référendum, en Ouganda, la suspension des partis politiques.
(16) Le Monde, 21 mai 1997.
(17) Stephen Smith, "L'implosion prévisible d'un peuple à la dérive", Libération, 9 juin 1997.
(18) Inger Osterdahl, La France dans l'Afrique de l'après-guerre froide: interventions et justifications, Nordic Africa Institute, Uppsala, 1997. La "protection des ressortissants" a longtemps servi de paravent à des interventions plus politiques, ainsi que le démontre cette étude d'une dizaine d'opérations au Gabon, au Togo, au Zaïre et au Rwanda.
(19) France-lnter, 11 juin 1997.
(20) Philippe Gaillard, "La coopé est toujours debout", Jeune Afrique, 11 juin 1997.
(21) Libération, 6 juin 1997.
(22) Michèle Maringues, "France et Etats-Unis en Afrique", Le Monde, 11 juin 1997.
(23) Entretien au Monde, 14 juin 1997. En pourcentage de son produit national, la France dépense encore en aides diverses pour l'Afrique dix fois plus que les Etats-Unis.
(24) Entretien à Politique internationale, no 75, Paris, été 1997.
(25) Jean-François Bayart, Le Nouvel Observateur, 15 mai 1997.

CONVOITISES MULTIPLES SUR LE KIVU 1998
Une poudrière au coeur du Congo-Kinshasa

PLUS d'un an après le renversement de la dictature zaïroise, il est désormais clair que certaines des menaces qui accablaient ce pays continuent de peser sur le Congo. La plus grave, à court terme, est le danger d'embrasement ethnique et militaire des deux provinces orientales du pays, le nord et le sud du Kivu, dont le soulèvement, en 1996, avait sonné l'arrêt de mort du régime du maréchal Mobutu. Une explosion annoncée, en dépit des discours sur la « prévention des conflits ».

 Frontalières de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi, les provinces du Nord et le sud du Kivu appartiennent à l'espace culturel et économique de l'Afrique orientale et se sont toujours senties très loin de Kinshasa, tant géographiquement que mentalement. Dans les années 20-30, les autorités coloniales belges avaient utilisé le différentiel démographique entre ce que l'on appelait alors le territoire sous mandat du Ruanda-Urundi et le Congo belge, pour importer de la main-d'oeuvre rwandaise vers les plantations du Kivu et jusque vers les mines du Katanga. Cela soulageait d'autant la pression démographique sur les hautes terres rwandaises surpeuplées et donnait au colonisateur une main-d'oeuvre docile car expatriée.

Ces immigrés rwandais, tant tutsis que hutus, étaient venus s'ajouter à des populations rwandophones qui vivaient dans la région avant l'ère coloniale. Au moment de l'indépendance, ils avaient reçu la citoyenneté congolaise au même titre que les autres habitants du Kivu. Mais, pendant la guerre civile de 1960-1965, la compétition foncière avait amené plusieurs des tribus dites « autochtones » à persécuter les rwandophones « étrangers » pour tenter de récupérer leurs terres.

Comme les « autochtones » avaient en général choisi le camp des rebelles mulélistes (1), le président Mobutu les considéra comme des adversaires et préféra favoriser les rwandophones. Bien représentés jusque dans l'entourage mobutiste - l'un des leurs était chef du cabinet présidentiel -, ils profitèrent de cette faveur pour accaparer de nombreuses terres au nord du Kivu, ce que les « autochtones » ne leur ont jamais pardonné. Mais le maréchal Mobutu ne laissant jamais trop de pouvoir réel à ses créatures, une loi sur la citoyenneté jeta les rwandophones du Kivu dans l'incertitude quant à leur statut de « Zaïrois ».

Dans ce contexte de tensions locales surdéterminées par la politique mobutiste de divisions ethniques, survint la guerre civile rwandaise de 1990, qui devait se terminer par le terrible génocide de 1994. Les rwandophones du Kivu, demeurés longtemps unis face aux ethnies « autochtones », se scindèrent pendant la guerre en Tutsis pro-Front patriotique rwandais (FPR) et en Hutus soutenant le gouvernement du président Juvénal Habyarimana. Sa mort et l'effondrement de son régime pendant l'été 1994, avec la fuite de plus d'un million de réfugiés hutus vers les deux Kivus, firent monter la tension de manière exponentielle : les nouveaux venus, loin de se comporter en réfugiés « classiques », avaient entrepris de se tailler un empire local au Kivu, avec l'aide des Hutus locaux, en se battant à la fois contre les ethnies « autochtones » et contre les Tutsis zaïrois. Pendant deux ans (1994-1996), les extrémistes hutus, utilisant froidement l'aide de l'ONU et des organisations caritatives non gouvernementales grâce à la présence du million de réfugiés qu'ils gardaient sous leur coupe, prirent peu à peu le contrôle politique et militaire des deux Kivus.

Pour réagir contre cette situation dangereuse pour lui, le gouvernement rwandais organisa une vaste et meurtrière opération militaire de « nettoyage » des camps, entre septembre et novembre 1996. A court terme, l'opération fut une « réussite ». La majorité des réfugiés (environ 700 000) rentrèrent au Rwanda, les autres entamant à pied une tragique dérive transcontinentale qui devait en mener certains jusqu'aux rives de l'Atlantique, au prix d'environ 200 000 morts (2). Mais si cette campagne permit de renverser le régime du maréchal Mobutu (3), à moyen terme elle réintroduisit aussi à l'intérieur du Rwanda la guerre que le général Paul Kagame, l'homme fort de Kigali, avait cru éloigner de ses frontières. Et de nouveau le Kivu se retrouva en première ligne.

Le Nord-Kivu est de loin, aujourd'hui, le plus touché par le renouveau des hostilités. Dans la partie septentrionale, le long de la frontière ougandaise, des maquis originaires de ce pays se sont implantés, profitant de l'absence presque totale de contrôle du régime de Kinshasa sur la région pour opérer en toute impunité contre le pouvoir ougandais : l'Alliance des forces démocratiques (Alliance of Democratic Forces, ADF) est une guérilla multiethnique à dominante fondamentaliste musulmane, mal enracinée dans la région frontalière où elle opère, qui préfère donc s'appuyer sur ses bases arrière au Congo. Elle y survit en bonne partie grâce à l'appui du régime islamiste soudanais, opposé au président ougandais, M. Yoweri Museveni, que Khartoum accuse de soutenir la guérilla chrétienne du Sud. Au Kivu, l'ADF opère adossée aux zones tenues par les ex-Forces armées rwandaises (FAR), l'armée du génocide, qui attaquent régulièrement le Rwanda, où elles commettent de nombreux massacres.

Pour Kampala et pour Kigali, la tentation d'un « coup de torchon » sur toute la région Béni-Rutshuru-Masisi est donc très forte. Une guerre non déclarée s'y déroule déjà depuis près d'un an, les forces armées ougandaises et surtout rwandaises ne cessant d'augmenter le niveau de leur engagement militaire. Cet affrontement étranger sur le sol congolais ne manque pas à son tour d'impliquer les populations locales. Au nord du Kivu, le conflit est triangulaire, les « autochtones », les rwandophones et les Forces armées congolaises (FAC) - qui sont le plus souvent composées de Balubas du Katanga - s'affrontant selon des schémas d'alliance fluctuants, tant entre eux que vis- à-vis des Ougando-Rwandais.

Confusion au sein de la guérilla
POUR simplifier une situation extrêmement complexe - il y a dans la région une bonne dizaine de groupes armés et autant de groupes ethniques, les uns et les autres n'étant pas nécessairement homothétiques - on peut dire que les rwandophones tutsis collaborent avec les forces ougando-rwandaises, les rwandophones hutus les combattent en alliance très instable avec les « autochtones » (4), et les FAC « flottent » au milieu, tentant - plutôt mal que bien - de rétablir un semblant de contrôle « national » sur cette turbulence régionale...

La question de l'ingérence étrangère se pose en des termes différents au Sud-Kivu, où les guérillas burundaises des Forces de défense de la démocratie (FDD) et du Parti pour la libération du peuple hutu (Palipehutu), bien qu'un moment chassées par les forces du président Laurent-Désiré Kabila à l'automne 1996, sont revenues de leur exil tanzanien et ont repris leurs opérations contre le régime du président Pierre Buyoya. Les FDD et le Palipehutu collaborent avec les ex-FAR, les anciennes forces armées rwandaises responsables du génocide, au moins dans la mesure où leurs relations exécrables ne les amènent pas à se battre entre eux.

Cette confusion au sein de la guérilla burundaise permet au président Buyoya d'être plus modéré dans sa politique régionale que le régime rwandais. Si son armée opère parfois discrètement au Sud-Kivu, elle ne le fait jamais pendant très longtemps et elle se retire rapidement. Mais, bien que le Sud-Kivu n'en soit pas arrivé au même niveau de violence que le Nord, il connaît un problème proprement régional très difficile à résoudre, celui des Banyamulenges, un groupe tutsi qui a émigré du Rwanda au siècle passé et s'est ensuite grossi pendant la période coloniale d'un certain nombre d'immigrés.

Liés au régime Mobutu pendant la guerre civile de 1960-1965 et jusqu'aux années 80, ces rwandophones se sont ensuite retrouvés marginalisés lorsque la politique de bascule du dictateur l'amena à favoriser les « autochtones ». Leur persécution, en 1996, fournit au général Paul Kagame le casus belli dont il avait besoin pour déclencher l'« opération Kabila ». Alors qu'au début des hostilités les Banyamulenges avaient un moment constitué le fer de lance de l'armée de M. Laurent-Désiré Kabila, ils furent jugés embarrassants par le nouveau régime de Kinshasa, une fois la victoire obtenue. En effet, ils ne sont au sud du Kivu qu'une très petite minorité, sans doute de l'ordre de 50 000 à 60 000 personnes (5).

Or, en partie à l'initiative de leur embarrassant protecteur de Kigali, ils se sont imposés à Bukavu et dans la région comme les maîtres du jeu administratif et économique. En février dernier, ils se sont tout à coup trouvés brutalement contrés au sein des FAC, où leur place a été contestée sur ordre de Kinshasa, parfois par d'anciens officiers des Forces armées zaïroises recyclés dans la nouvelle armée. Menacés de voir leurs unités dissoutes et dispersées aux quatre coins du pays, les Banyamulenges se sont mutinés : le mouvement n'a pris fin, au bout de deux semaines, qu'au prix de plusieurs exécutions capitales, et la situation dans la zone Uvira-Bukavu demeure très tendue. Les ethnies locales forment actuellement leurs propres milices pour faire face aux Banyamulenges, car elles craignent que ceux-ci ne soient bientôt renforcés par l'armée rwandaise. L'atmosphère est lourde, les meurtres et les disparitions sont fréquents, et chacun s'attend à voir d'un jour à l'autre la violence massive du Nord-Kivu descendre vers le Sud.

Comment recadrer cette mosaïque de microconflits ethnorégionaux - au sens géographique, car, malheureusement, sur le plan des violences, les victimes se comptent par centaines, et certains mois par milliers ? Il est d'abord évident, quant au fond, que toute cette violence est le résultat d'une surpopulation massive (6), combinée avec un sous-développement tout aussi massif. Micro-Etats d'une vingtaine de milliers de kilomètres carrés, le Rwanda et le Burundi ne sont plus économiquement viables sur la base de l'économie paysanne traditionnelle qui est encore la leur. Et cette violence des micro-Etats déborde sur leur grand voisin congolais.

Sur le plan politique, on assiste à l'extension toujours plus vaste de la catastrophe rwandaise. Huit cent mille morts au moins au cours du génocide de 1994, deux millions de réfugiés en 1994- 1996 (7), opération transfrontière de 1996-1997 provoquant la mort de 200 000 de ces réfugiés, renversement de la dictature mobutiste, remplacée par l'autoritarisme sous influence rwandaise du président Laurent-Désiré Kabila, effritement toujours plus poussé de l'Etat congolais au profit des mafias régionales, et, dans le cas du Kivu - où il n'y a pas une mafia régionale, mais plusieurs en compétition -, danger imminent d'explosion.

Il y a quelque ironie amère à constater ce lent glissement vers de nouvelles catastrophes, alors que plus que jamais le slogan du nouvel ordre mondial face aux défis africains est « prévention des conflits ». Or ce conflit-là est visible, annoncé, déjà engagé ; et absolument rien n'est fait, ni par l'ONU, qui se lamentait encore il y a peu, par la voix de son secrétaire général, sur l'inadéquation de sa réaction de 1994 face au génocide ; ni par les Etats-Unis, qui, en mars dernier, à Entebbe, s'intronisaient eux-mêmes protecteurs des fameux « nouveaux dirigeants » africains, aujourd'hui en train de se déchirer ; ni par l'Union européenne, sans doute trop occupée par sa propre harmonisation financière pour se soucier de ces lointaines tragédies.

Le Kivu est au bord de l'explosion, et personne ne cherche les ciseaux pour couper la mèche. Il sera toujours temps, après coup, d'écrire de longs rapports sur les financements internationaux, développant les « leçons apprises » et les recommandations d'actions adéquates, pour la prochaine crise...

GÉRARD PRUNIER.
 
(1) Du nom de Pierre Mulele, l'un des chefs de la rébellion simba, opposée dans les années 60 au gouvernement de Léopoldville (aujourd'hui Kin-shasa). Pour une mise en perspective historique, voir Elikia M'Bokolo, « Aux sources de la crise zaïroise », Le Monde diplomatique, mai 1997.

(2) Voir Oscar Garreton, « L'impossible enquête », Le Monde diplomatique, janvier 1998.

(3) Voir Colette Braeckman, « Comment le Zaïre fut libéré », et Philippe Leymarie, « Nouvelle géopolitique en Afrique, sous le coup de la “révolution congolaise” », Le Monde diplomatique, juillet 1997.

(4) Ce sont eux qui forment les fameuses milices dites « Maï Maï », levées essentiellement parmi les ethnies bahunde et banyanga. Mais le terme a tendance, depuis quelques mois, à devenir générique, et les combattants « autochtones » baviras, bashis ou babembes du sud du Kivu sont aujourd'hui souvent appelés « Maï Maï ».

(5) C'est une situation très différente de celle du nord du Kivu, où les rwandophones - Tutsis et Hutus confondus - représentent au moins 60 % de la population.

(6) Les densités sont de l'ordre de 350 habitants/kilomètre carré, avec des pointes locales de 800 ou 1 000.

(7) Deux millions, car au 1,2 million de réfugiés au Zaïre, il faut ajouter les quelque 900 000 qui se trouvaient en Tanzanie.
 
Source :
Le Monde diplomatique, 1987-1997

La rébellion congolaise menacée d'implosion 1999
Coupée de la population, l'opposition connaît de graves divisions. Même les Tutsis du Congo se plaignent de l'autoritarisme de leurs "cousins" du Rwanda.

Bruxelles LE SOIR

Le président ougandais Yoweri Museveni aime répéter qu'il est un bon cuisinier, qu'il lui arrive souvent d'avoir deux casseroles au feu. Mais les couvercles de ses deux marmites congolaises risquent de sauter dans les semaines qui viennent. Les deux fronts ouverts sur le flanc de la République démocratique du Congo accusent des brèches politiques de plus en plus profondes, et le mécontentement de la population va croissant.
"Au début, j'avais bien accueilli la rébellion, mais aujourd'hui j'ai envie de rejoindre les rebelles Maï Maï [qui harcèlent la rébellion], dont le nom est devenu synonyme de 'résistants'", affirme un jeune homme. Honorine, une "maman commerçante", est aussi descendue à Goma pour se plaindre. "Les militaires du Rassemblement congolais démocratique (RCD) ne sont pas payés, ils menacent tout le monde dans les villages, et les enfants ne vont plus à l'école car les parents ne peuvent plus assumer les frais."
Le RCD est à la fois coupé de la population et divisé selon deux lignes de fracture : les uns ne supportent pas l'emprise rwandaise, les autres critiquent la présence des anciens mobutistes ! L'un des membres les plus en vue du mouvement, Arthur Zahidi N'Goma, vient de faire défection. Celui-ci, comme d'autres de ses collègues, met aussi en cause l'influence, sinon le contrôle, exercée par Kigali sur les rebelles. Cette position est celle des "rénovateurs", qui relèvent que six Tutsis congolais font partie de l'exécutif et que tous les membres des cabinets (rémunérés) sont des Tutsis. D'anciens cadres de l'AFDL, l'alliance formée en 1996 autour de Kabila, qui estimaient que la rébellion devait avant tout être un mouvement de "rectification démocratique", font également connaître leur désapprobation. Ainsi, Shambuyi Kalala, considéré comme d'extrême gauche, s'est insurgé contre la collaboration avec les mobutistes. Même entre Tutsis, des dissensions apparaissent : les natifs du Congo supportent de plus en plus difficilement l'autorité exercée par leurs "cousins" du Rwanda. Le 20 janvier, des coups de feu ont été échangés à Uvira lorsqu'un officier rwandais entreprit d'arrêter quatre soldats Banyamulenge (des Tutsis du Sud-Kivu), ce qui provoqua la quasi-mutinerie d'une centaine de soldats Banyamulenge.
Cela au moment où la population exprime de plus en plus non seulement son refus de la guerre, mais aussi son rejet de "tous les étrangers", c'est-à-dire de tous les Rwandais, hutus comme tutsis. "Depuis 1994, les réfugiés hutus, puis les militaires tutsis ne nous ont apporté que la mort et la guerre ; aujourd'hui, ils doivent tous rentrer chez eux", assure l'un des chefs traditionnels rencontrés à Goma, qui précise que "les Tutsis congolais, que nous connaissons bien, doivent rester ici et ne pas prendre le parti de leurs frères..."

LES CONGOLAIS NE VOIENT PAS LA NÉCESSITÉ DE CETTE GUERRE
Pour certains de ces "frères" en tout cas, la cause est entendue : si les milieux officiels rwandais assurent qu'il n'a jamais été question d'annexer le Kivu et de remettre en cause la frontière, des amis retrouvés à Goma nous accueillent en disant : "Ici, c'est aussi le Rwanda." La lassitude de la population est compréhensible : les salaires ne sont plus payés, l'économie est à l'arrêt. Le fait que les Congolais ne voient pas la nécessité de cette guerre qui a anéanti tous leurs espoirs de redressement n'a pas empêché l'ouverture d'un nouveau front, dans l'Equateur, dirigé par l'homme d'affaires Jean-Pierre Bemba et soutenu par l'armée ougandaise. Ce groupe, qui n'a guère de force militaire propre, entend se démarquer de Kigali et veut attirer tous les dissidents de Goma. C'est la "deuxième casserole" du président Museveni, qui entend bien demeurer ainsi l'arbitre de la situation.
Ces dissensions politiques expliquent le relatif statu quo des opérations militaires. A Kigali, on a fait savoir au RCD que, si les troupes rwandaises entendaient assurer la sécurité de la frontière et traquer les extrémistes hutus jusqu'à les faire rentrer de force au pays, il n'était pas question de porter au pouvoir des politiciens chamailleurs qui risquent de se montrer aussi ingrats que Kabila !
Mais, comme en 1996-1997, l'embrouillamini politique est le contrepoint d'une remarquable organisation militaire. Des témoins rapportent que Mbuji Mayi, la capitale du Kasaï, est infiltrée par des groupes rebelles. Contre ces combattants de l'ombre, les soldats zimbabwéens enterrés dans des tranchées autour de l'aéroport se révéleront impuissants. On craint qu'en cas d'assaut de Mbuji Mayi le président Kabila ne donne l'ordre de noyer les installations minières de Bakwanga, dont la production de diamants représente l'une des dernières ressources monétaires de Kinshasa. Il est vrai que si le diamant du Kasaï tombait entre les mains des rebelles, il donnerait un avantage décisif aux adversaires de Kabila et leur permettrait de tenir pendant une durée indéterminée.

La République démocratique du Congo dépecée par ses voisins  1999

COLETTE BRAECKMAN

DEUX ans après la guerre civile qui a conduit M. Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, l'ex-Zaïre poursuit sa descente aux enfers. Amateurisme du régime, violations des droits humains, présence de réfugiés hutus impliqués dans le génocide au Rwanda, factions rebelles aux intérêts divers provoquent une situation chaotique qui implique, dans un camp ou dans l'autre, six Etats de la région. Des provinces entières sont passées sous contrôle étranger tandis que se multiplient les exactions. Derrière les arguments de bon aloi apparaissent des volontés hégémoniques et la convoitise que suscitent les richesses du géant affaibli de l'Afrique centrale.

A Kisangani, ville fantôme assoupie au bord du fleuve Congo, où toute activité économique s'est éteinte depuis longtemps, seuls quelques grands hôtels témoignaient d'une gloire révolue. Lorsque, le 14 août dernier, les obus rwandais pulvérisèrent les chambres vermoulues des vieux palaces, obligeant l'une des factions de la rébellion à se replier en brousse en compagnie des militaires ougandais chargés de sa protection et que les combats laissèrent plus de 200 morts, bien des illusions se dissipèrent. La recherche d'une solution à la guerre qui déchire la République démocratique du Congo (RDC) depuis le 2 août 1998, et qui implique au moins six gouvernements africains, s'en compliqua d'autant (1).

Les combats de Kisangani ont mis en évidence l'impuissance et la passivité des Congolais, spectateurs des affrontements qui mettaient aux prises leurs belliqueux parrains. Ils ont également fait voler en éclats la prétendue unité de vues entre les responsables ougandais et rwandais. L'évolution de la situation en RDC a créé un différend, à la fois économique et politique, entre les dirigeants des deux pays, MM. Yoweri Museveni et Paul Kagame, auquel s'ajoute la susceptibilité personnelle d'anciens compagnons d'armes (2). Les dissensions entre les trois groupes rebelles congolais, qui furent les derniers à signer les accords de paix de Lusaka, conclus le 10 juillet 1999, sont le reflet de ces divergences. Si les deux hommes partagent la même hostilité à l'égard du président congolais Laurent-Désiré Kabila - qu'ils avaient conduit au pouvoir en 1997 avant de tenter de le renverser durant l'été 1998 parce qu'il cherchait à se libérer de leur emprise -, et si tous deux considèrent que l'est du Congo représente un hinterland économique naturel, leurs ambitions politiques sont différentes.

Le président ougandais Museveni est pragmatique : il constate que la guerre lui coûte cher, que les bailleurs de fonds commencent à renâcler alors que l'Ouganda doit bénéficier de l'allègement de la dette décidé par le groupe des sept Etats les plus industrialisés (G7) (3), et que la presse et le Parlement se montrent de plus en plus critiques. Il estime aussi que la rébellion contre M. Kabila doit être menée par les Congolais eux-mêmes et rencontrer un minimum d'audience auprès d'une opinion locale qu'il s'agit de mobiliser et de rallier. C'est pourquoi il a choisi de soutenir, sinon de propulser, le Mouvement pour la libération du Congo (MLC), dirigé par l'homme d'affaires Jean-Pierre Bemba. Le MLC s'est implanté dans la région de l'Equateur, la province natale du maréchal Mobutu, et est financé par des généraux de l'ancien régime désireux de reprendre le pouvoir. Sur le plan opérationnel cependant, M. Jean-Pierre Bemba, qui connaît mieux les restaurants de Bruxelles que la brousse de son pays, n'est armé que d'un téléphone- satellite et compte sur l'armée ougandaise pour mener les opérations militaires.

Par ailleurs, M. Museveni protège et soutient militairement le président historique de la rébellion, M. Ernest Wamba dia Wamba, un ami de l'ex-président tanzanien Julius Nyerere. M. Wamba, qui enseignait à l'université de Dar es-Salaam, avait été placé, en août 1998, à la tête du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), constitué trois semaines après que les armées rwandaise et ougandaise, secondées par des mutins congolais, eurent tenté de renverser le président autoproclamé Kabila. Mais, au fil du temps, M. Wamba dia Wamba et quelques- uns de ses compagnons issus de l'entourage de M. Kabila qui plaidaient essentiellement pour une démocratisation du régime de Kinshasa ont peu à peu pris des distances avec leurs tuteurs rwandais et leurs alliés mobutistes. Finalement, craignant pour sa vie, le vieux professeur a fui ses gardes du corps rwandais pour se réfugier à Kisangani, se plaçant ainsi sous la protection de l'armée ougandaise !

Depuis lors M. Wamba dia Wamba répète qu'il est prêt à négocier directement avec le président Kabila, et il a même rencontré, à Harare, le président du Zimbabwe, M. Robert Mugabe, principal soutien de Kinshasa. M. Wamba, qui ne peut guère compter sur des troupes combattantes et ne serait rien sans la protection ougandaise, a réussi à semer la confusion à Lusaka, en exigeant de signer l'accord de paix en même temps que la faction de Goma qui l'avait destitué. Ce double appui devrait assurer à M. Yoweri Museveni deux « représentants » au sein de la commission militaire mixte qui devrait exercer une autorité de fait sur le Congo en vertu des accords de paix de Lusaka, conclus en juillet 1999, sous l'égide de l'Organisation d'unité africaine (OUA) et sous l'impulsion du diplomate américain Howard Wolpe.

Si le Rwanda soutient, quant à lui, avec autant d'intransigeance la faction rebelle basée à Goma, c'est parce que ce groupe, dirigé par le Dr Emile Ilunga (d'origine katangaise) et dans lequel les Tutsis congolais sont extrêmement influents (4), constitue une courroie de transmission politique, économique et militaire, qui devrait permettre à Kigali d'exercer une sorte de contrôle à distance sinon sur le Congo tout entier, du moins sur l'est du pays. Les Rwandais invoquent légitimement l'impératif de sécurité, soulignant que d'anciens militaires et miliciens hutus, auteurs du génocide de 1994 - entre 10 000 et 40 000 hommes suivant les estimations - se trouvent toujours en RDC et qu'ils auraient même été recrutés aux côtés des forces gouvernementales. Les autorités de Kigali souhaitent que ces hommes soient capturés et renvoyés dans leur pays d'origine où ils séjourneront dans des camps de rééducation avant d'être emprisonnés ou rendus à la vie civile. Il a fallu attendre la négociation des accords de Lusaka pour que cette question soit enfin prise en compte, occultant désormais les autres facettes du problème.

Droit de poursuite
LES accords prévoient l'envoi rapide d'observateurs militaires, la mise sur pied d'une commission mixte qui sera composée par les belligérants eux-mêmes, et le déploiement d'une force armée en RDC qui, opérant en vertu du chapitre 7 de la charte des Nations unies, aura enfin pour mandat de neutraliser toutes les factions. Car il n'est pas seulement question des extrémistes rwandais : une dizaine d'organisations sont citées, parmi lesquelles les rebelles burundais, les groupes ougandais et même l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita). Il s'agirait donc, en théorie du moins, de nettoyer l'ex-Zaïre de tous les rebelles qui se servent de son territoire pour lancer des attaques contre les régimes de la région.

En revanche, pratiquement rien n'a été prévu pour assurer la protection des populations congolaises elles-mêmes, qui ont déjà payé très cher la guerre menée sur leur territoire : les Nations unies font état de 700 000 réfugiés congolais dans les pays voisins, et de 300 000 civils obligés de se déplacer pour fuir les combats ou l'occupation à l'intérieur du pays. En outre, les troupes rwandaises et ougandaises se sont livrées, à plusieurs reprises, à des représailles contre les populations locales, faisant des milliers de morts à Kassika, Makobola, Walungu, Masisi et Kamituga. Sont également signalés de nombreux cas de viols, commis par des belligérants qui comptent dans leurs rangs de nombreux soldats séropositifs.

La mise en oeuvre des accords de paix rencontre également des difficultés pratiques. Alors que l'ONU estime que 25 000 à 50 000 hommes seraient nécessaires à la constitution d'une force de paix, aucun pays ne se montre disposé à financer cet effort et l'Afrique du Sud elle-même a réduit son éventuelle intervention à la formation de 270 hommes. A cela s'ajoute que, se souvenant du départ des casques bleus qui, en 1994, avaient abandonné les populations civiles aux miliciens hutus, le vice- président rwandais refuse de faire confiance à des forces onusiennes, quel que soit leur mandat. Il préfère garantir pour ses troupes le droit de poursuivre leurs ennemis sur le territoire congolais. L'application d'un tel principe pourrait être lourd de conséquences dans la région, car les groupes extrémistes auteurs du génocide ne se trouvent pas seulement au Congo : ils sont nombreux en Tanzanie, en République centrafricaine, dans les pays d'Afrique francophone, pour ne pas parler des réseaux qui se sont constitués au départ de la Belgique, de la Suisse et du Canada.

Mais, en réalité, le comportement des troupes rwandaises sur le terrain indique que la sécurité de Kigali s'est transformée en prétexte pour masquer des motivations beaucoup moins nobles. Le génocide des Tutsis est désormais invoqué pour culpabiliser la communauté internationale et s'assurer la bienveillante complicité des Etats-Unis dans une entreprise de conquête et de contrôle des ressources du Congo. Les opérations ont largement dépassé la traque des réfugiés hutus : en août 1998, la tentative de destitution de M. Kabila ayant échoué de justesse, l'armée rwandaise, bien loin de ses bases du Kivu, a lancé une audacieuse opération aéroportée dans le sud du pays, occupant, avec les Ougandais, les ports sur l'Atlantique et le barrage d'Inga. Durant plusieurs semaines, la capitale fut privée d'eau et d'électricité tandis que les rebelles s'y glissaient en espérant un soulèvement contre M. Laurent- Désiré Kabila. Le président assiégé fit appel à la résistance populaire qui s'accompagna de scènes de lynchage et du supplice du collier infligé aux suspects. Mais c'est l'intervention du Zimbabwe et de l'Angola qui réussit, in extremis, à enrayer l'offensive depuis le Bas-Congo et à sauver la capitale.

Par la suite, reprenant leur avancée depuis l'est du pays, les troupes rebelles dépassèrent rapidement les régions frontalières du Kivu, où se trouvaient les Interhahamwe, pour se diriger vers Mbuji Mayi, la capitale du Kasaï oriental, où l'exploitation du diamant fournit à M. Kabila l'essentiel de ses ressources. Durant des mois, les troupes rebelles soutenues par des soldats et des officiers rwandais ont consacré plus d'énergie à conquérir et exploiter des régions minières qu'à traquer les assaillants hutus qui auraient proposé leurs services au président congolais. Alors que depuis des mois la chute de Mbuji Mayi est présentée comme imminente, les troupes zimbabwéennes et angolaises ont défendu la ville avec détermination, car non seulement la perte de la capitale du diamant priverait Kinshasa du nerf de la guerre mais elle permettrait une jonction entre les forces rebelles et les troupes de l'Unita qui se trouvent dans les régions angolaises voisines. Finalement, des pressions américaines auraient fini par convaincre les Rwandais de ne pas passer à l'offensive. Une victoire militaire n'aurait réussi qu'à compliquer plus encore la situation politique.

En effet, tous les témoignages concordent pour relever que l'impopularité des rebelles est totale dans les régions qu'ils occupent depuis plus d'un an. Non seulement les habitants de l'Est considèrent le RCD comme une force d'occupation et ses dirigeants comme des opportunistes, mais ils constatent que, tout en reprochant à M. Kabila son manque de démocratie et son incapacité à gouverner, les rebelles font pire encore : les partis politiques ne sont pas autorisés à fonctionner dans les régions occupées, les défenseurs des droits humains sont persécutés ou muselés, les fonctionnaires des régions conquises ne perçoivent pas leurs salaires tandis que les avoirs des entreprises publiques sont confisqués par la rébellion pour couvrir ses frais de fonctionnement. Les militaires congolais enrôlés par les rebelles se plaignent également car leurs soldes dérisoires sont payées en monnaie locale alors que les soldats rwandais et ougandais, bien équipés, sont rétribués en dollars.

L'est du Congo est traité par l'Ouganda, et plus encore par le Rwanda, comme un arrière-pays dont il s'agit d'exploiter les ressources minières. Non seulement les bénéfices ainsi dégagés assurent le financement de la guerre, mais ils permettent aux élites au pouvoir de maintenir un niveau de vie privilégié. C'est ainsi que des comptoirs d'or et de diamants se sont ouverts à Kigali, que le café du Nord-Kivu est exporté via le Rwanda et l'Ouganda. La convoitise que ces gisements suscitent à Kisangani, Mongwalu et Kilo Moto explique, au moins autant que les rivalités politiques, les affrontements entre militaires rwandais et ougandais. Dans le nord de l'ex-Zaïre et dans la Province orientale, les Ougandais se sont déjà tellement bien installés que M. James Kazini, commandant militaire de la place, s'est permis de créer une nouvelle province, Kibale-Ituri, dont il a lui-même nommé le gouverneur tandis que la frontière avec l'Ouganda a été ouverte. De la même façon, la ville de Kigali a été jumelée avec la province du Sud-Kivu et la frontière entre les deux pays n'est plus qu'une délimitation théorique.

Il apparaît aussi que les ambitions économiques du Rwanda ne se limitent pas à la prédation de richesses facilement accessibles et commercialisables, comme l'or et le diamant. Le sous-sol du Kivu recèle des minerais utilisés dans l'industrie de pointe (électronique, aéronautique, médecine nucléaire), comme le niobium (15 % des réserves mondiales se trouvent en Afrique, dont 80 % au Congo), le tantale, associé au colombium, appelé coltan dans la région (l'Afrique recèle 80 % des réserves mondiales de tantale, dont 80 % au Congo). Ces minerais rares ont pour caractéristique une exceptionnelle résistance au froid et à la chaleur et peuvent être utilisés dans des alliages très ductiles et très résistants. D'après de nombreux témoignages en provenance du Kivu, l'exploitation et la commercialisation de ces minerais sont le monopole des Rwandais, protégés par les militaires, et plusieurs compagnies internationales, dont Kenrow International of Gaithersburg, originaire du Maryland, sont représentées à Kigali.

Selon le Daily Mail de Tanzanie (14 janvier 1999) le vice-président Kagame et le commandant James Kabare - qui fut chef d'état-major par intérim auprès du président Kabila avant de se retourner contre lui - détiendraient des intérêts dans plusieurs compagnies minières (Littlerock Mining Ltd, Tenfields Holdings Limited, Collier Ventures Ltd, Sapora Mining Ltd) et une compagnie d'import-export, Intermarket. Depuis l'éclatement de la première guerre du Congo, qui mena au renversement du maréchal Mobutu, plusieurs sociétés minières ont été citées, pour avoir financé des opérations militaires en échange de contrats avantageux dans l'est de la RDC : l'américaine Barrick Gold Corporation (dont l'un des actionnaires est l'ancien président George Bush), l'australienne Russel Ressources dirigée par l'ancien général israélien David Agmon, l'autrichienne Krall, la canadienne Banro American Ressources.

Dans un premier temps, certaines de ces sociétés avaient conclu des accords avec la Comiex, une société d'import-export appartenant à M. Laurent-Désiré Kabila du temps où il n'était qu'un chef de maquis, lui permettant de financer sa rébellion. Par la suite une autre société fut fondée à Goma, Sonex, chargée de commercialiser les ressources minières du Kivu. Plusieurs banques rwandaises, utilisant la formule du revolving fund (avance financière remboursable en matières premières) ont fourni les capitaux de départ et une première avance de 10 millions de dollars aurait représenté le capital initial d'une rébellion qui se paie désormais sur le terrain.

Un pays ingouvernable ?
CETTE exploitation des richesses de l'est du Congo par les Etats voisins soutenus par des alliés extra-africains est évidemment incompatible avec la reconstruction d'un Etat central fonctionnel. En revanche, un tel schéma s'accorde parfaitement avec la thèse, souvent répétée en Amérique du Nord, selon laquelle le Congo serait ingouvernable car trop vaste et trop divers, et qu'il devrait, ou pourrait, imploser pour permettre soit une très lâche fédération de provinces, soit une constellation de micro-Etats. Ces derniers entretiendraient des relations privilégiées moins avec un pouvoir central très affaibli qu'avec les pays limitrophes. Le Rwanda, l'Ouganda et, dans une moindre mesure, l'Angola et l'Afrique du Sud établiraient ainsi une sorte de protectorat sur leur voisin congolais et exerceraient un droit de regard sur certaines de ses provinces.

De tels projets, qui sont évoqués sans retenue dans la presse américaine ainsi que dans les milieux dirigeants à Kigali et Kampala, ne peuvent que se heurter au pouvoir en place à Kinshasa. Les autorités du Congo-Zaïre, quelles qu'elles soient, sont obligées de tenir compte d'autres réalités : les aspirations d'une population très attachée à l'unité du pays, un nationalisme qui s'inspire de Patrice Lumumba mais également de l'héritage mobutiste et qui se teinte quelquefois de chauvinisme, la suspicion à l'égard des pays voisins et des étrangers en général, y compris l'ONU, dont nul n'a oublié le rôle désastreux dans les premières années de l'indépendance (5).

Confronté à ces exigences et à la réalité du terrain, M. Kabila a été pratiquement obligé, dès son arrivée à Kinshasa en 1997, de se démarquer de ses alliés initiaux. Lorsqu'il s'attela à la reconstruction de l'Etat (remise en cause des contrats miniers, perception de l'impôt, création d'une monnaie nationale forte et abandon de l'usage des devises étrangères pour les échanges quotidiens), le nouveau président fut considéré comme un ingrat par les voisins qui comptaient bien continuer à percevoir les dividendes de leur engagement militaire. L'amateurisme qui marqua les premiers temps du régime, les difficultés à gouverner, le manque de contact avec l'opposition intérieure et la société civile (tenues en suspicion par un pouvoir venu de l'étranger et une diaspora ignorante des forces locales), les violations des droits de l'homme, la suspension des activités politiques contribuèrent à saper la légitimité de M. Kabila, auquel fut également imputée la responsabilité des massacres de réfugiés hutus, cependant commis par des troupes commandées depuis Kigali (6).

Certains choix du président devaient aggraver son cas aux yeux des Occidentaux et de ses parrains : remettant en question les privilèges initialement accordés à des hommes d'affaires rwandais et ougandais, il n'hésita pas à conclure d'importants contrats avec l'industrie de défense du Zimbabwe, à céder le contrôle de la Gecamines à une société dirigée par un Zimbabwéen blanc, M. Billy Rautenbach, à mettre en compétition des exploitants forestiers malaisiens avec des hommes d'affaires ougandais (dont le demi-frère du président Museveni). Pire encore, il intéressa la Compagnie chinoise des métaux non ferreux à l'exploitation du cobalt et, en 1999, invita la Corée du Nord à lui fournir 350 instructeurs militaires moyennant une participation à l'exploitation de l'uranium du Katanga.

La perspective de voir les richesses du Congo mises en exploitation par des Etats définis comme parias par les Occidentaux, ou faire l'objet d'accords Sud-Sud avec le Zimbabwe, la Namibie (exploitation du cobalt), la Malaisie et même Cuba, a renforcé la méfiance ressentie par les Etats-Unis à l'égard d'un président dont ils avaient cependant favorisé l'accession au pouvoir et qu'ils considèrent désormais comme incontrôlable. En août 1998, l'intervention du Zimbabwe, de l'Angola et de la Namibie aux côtés de M. Laurent-Désiré Kabila prit Rwandais et Ougandais par surprise et désarçonna Washington, qui avait approuvé la tentative de destitution du fâcheux.

Faisant fi de la résolution 1234 des Nations unies qui reconnaît que la RDC a été l'objet d'une agression, les accords de paix conclus à Lusaka avec un président congolais diminué militairement et des alliés découragés représentent, en fait, la poursuite, par d'autres voies, des objectifs de la guerre : affaiblir le pouvoir central, instaurer une tutelle déguisée sur l'ex-Zaïre, et entériner une partition de fait. Les accords prévoient, en effet, que le retrait des forces armées étrangères ne devra intervenir que six mois après l'aboutissement d'un dialogue intercongolais et on voit mal comment le rétablissement de l'autorité de l'Etat central pourra s'opérer dans les 40 % du territoire où les rebelles contrôlent les administrations locales, délivrent des documents administratifs et se permettent même de procéder au redécoupage des provinces.

Les accords prévoient aussi le partage du pouvoir entre les autorités de Kinshasa et une rébellion souvent ressentie par la population comme l'agent de l'occupation étrangère, tandis que les troupes pudiquement appelées « non invitées » (c'est-à-dire d'agression) feront partie d'une commission militaire mixte chargée d'observer un cessez-le-feu bien fragile. En effet, si l'armée congolaise elle-même est encore en formation et renâcle au combat, d'autres forces apparaissent, qui ne sont pas prises en compte par les accords et pourraient remettre en cause le laborieux compromis : plusieurs groupes ethniques du Kivu (les Hunde, les Bashi) envoient désormais de jeunes recrues rejoindre les Mayi Mayi, des milices tribales qui luttent contre l'occupation étrangère et que la population considère de plus en plus comme des patriotes malgré leur indiscipline et les pillages qu'ils commettent.

Même s'ils satisfont largement aux exigences des Rwandais, les accords de Lusaka n'ont été acceptés qu'avec réticences par des factions rebelles de plus en plus divisées par des conflits de personnes et des divergences d'intérêts et de stratégie. Nul ne croit sérieusement que la signature du document par une cinquantaine d'individus représente un engagement durable.

L'application de la deuxième partie des accords pourrait permettre au président Kabila d'élargir sa marge de manoeuvre. Ce volet politique prévoit l'ouverture d'un débat national, auquel participeraient l'opposition armée, de même que l'opposition non armée, c'est-à-dire les partis politiques qui sont de nouveau autorisés. Ces derniers ne se sont cependant pas précipités pour solliciter leur accréditation parce qu'ils se méfient de M. Kabila et que certains d'entre eux avaient tablé sur la victoire militaire des rebelles. La société civile participerait également au débat, facilité par la communauté religieuse Sant'Egidio et par un représentant de la francophonie.

Au cours de ce débat deux visions s'opposeront, dont l'enjeu sera, ici aussi, la souveraineté du pays. Le président Kabila et les siens souhaitent organiser des élections le plus rapidement possible. Ils espèrent évidemment en être les bénéficiaires et, pour mieux s'en assurer, mettent en place des comités de pouvoir populaire chargés de tâches pratiques au niveau local, comme la réfection des routes, mais qui sont aussi des relais du pouvoir. Les accords de Lusaka, qui tiennent compte des aspirations des rebelles, prévoient une période de transition, gérée par un gouvernement dit d'unité nationale, dans lequel M. Kabila et ses partisans ne seront qu'une composante parmi d'autres, aux côtés des anciens mobutistes et des hommes liges de Kigali et Kampala. Ce scénario, dans le prolongement de la transition politique inaugurée en 1990 par le maréchal Mobutu, repousserait encore le droit de la population à choisir librement ses dirigeants.

Tout indique déjà que les laborieuses dispositions de Lusaka ne seront pas respectées et que l'imprévisible Congo risque de surprendre une fois de plus les apprentis sorciers qui tentaient de le mettre sous tutelle, rappelant, un siècle après le partage colonial, que ce vaste bassin n'est pas seulement un territoire à conquérir et à exploiter, mais qu'il abrite aussi un peuple qui, malgré la diversité de ses composantes s'est constitué en nation. A terme, le Rwanda sera peut-être forcé de comprendre que seul un pouvoir congolais démocratique pourra garantir des frontières sûres, bien mieux que des forces d'occupation qui, par leur seule présence et par leur comportement, génèrent de nouvelles résistances et de nouvelles haines.

COLETTE BRAECKMAN.
 
(1) Lire Mwayila Tshiyembé, « Ambitions rivales dans l'Afrique des Grands Lacs » et Catherine Coquery-Vidrovitch, « Au Congo, de la rébellion à l'insurrection ? », Le Monde diplomatique, janvier 1999.

(2) C'est depuis l'Ouganda qu'en 1990 le Front patriotique rwandais avait lancé ses premières attaques contre le régime de Juvénal Habyarimana ; ses combattants étaient issus de l'armée ougandaise, où ils avaient aidé M. Museveni à prendre le pouvoir en 1986.

(3) Lire Eric Toussaint, « Briser la spirale infernale de la dette », Le Monde diplomatique, septembre 1999.

(4) M. Bizima Karaha, ancien ministre des affaires étrangères de M. Kabila, est chargé de la sécurité, M. Moise Nyarugabo est vice- président du Rassemblement congolais pour la démocratie.

(5) En janvier 1961, la présence de troupes onusiennes à Kinshasa n'empêcha pas l'assassinat du premier ministre élu, Patrice Lumumba, ni la sécession du Katanga et du Kasaï, soutenue par les intérêts miniers.

(6) Human Rights Watch, « Ce que cache Kabila », Bruxelles, juillet 1998.

Le Monde diplomatique

Traité de paix, mais quelle paix ? 1999
Quatre mois après la signature du traité de Lusaka, une guerre larvée sévit toujours en République démocratique du Congo. Pendant que les belligérants s'enrichissent, la descente aux enfers de la population se poursuit.

THE ECONOMIST
Londres

Lorsque le pétrolier arriva ce jour-là au port de Mbandaka, sur le fleuve Congo, le gouverneur de la province de l'Equateur fut déçu d'apprendre que sa cargaison était destinée à l'armée, et non à la ville. Depuis plus d'un an, la guerre prive d'électricité Mbandaka, une agglomération de plusieurs centaines de milliers d'habitants. Pour sa part, le vice-gouverneur se contente de hausser les épaules : à l'en croire, la population accepte cette situation parce qu'elle est consciente de la nécessité de faire des sacrifices. C'est ce qu'aimerait penser le régime du président Laurent-Désiré Kabila. Mais la guerre a épuisé les maigres ressources du pays, laissant peu de choses à sacrifier volontairement. Un nombre croissant de personnes vivent dans des conditions proches de la pauvreté absolue. Dans certains quartiers de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, beaucoup n'ont même pas de quoi manger tous les jours. Selon les Nations unies, le nombre des personnes déplacées s'élève à plus de 1 million.
Les recettes de l'Etat s'amenuisent de jour en jour, en grande partie parce que de vastes régions du pays se trouvent aux mains des rebelles. Pour ne rien arranger, le gouvernement a interdit l'utilisation des dollars, qui circulaient autrefois librement. En temps normal, il est logique de vouloir stabiliser les taux de change, redresser le système bancaire et réglementer une économie parallèle tentaculaire. Mais, alors que sévit toujours une guerre larvée malgré la signature, en juillet, d'un traité de paix, on est loin de vivre une période normale.
Le gouvernement a décidé de rendre le secteur privé responsable de l'effondrement de la monnaie qu'il a lancée en juillet 1998. En janvier, avec un préavis d'une semaine seulement, il a interdit toutes les opérations de change non officielles, en fermant le célèbre "Wall Street" de Kinshasa, où des "agents de change" locaux effectuent à même le trottoir des transactions au cours desquelles toutes les devises possibles et imaginables circulent : cela va des dollars jusqu'aux drachmes [grecs]. Aujourd'hui, toutes les opérations de change doivent s'effectuer dans les banques commerciales, au taux officiel, qui se situe à un tiers à peine de celui du marché noir. Or c'est ce dernier qui détermine le prix de tous les biens et services, celui de la bière aussi bien que des frais de scolarité. Résultat : une pénurie de devises étrangères et un florissant trafic de diamants.
Tout le monde, du vendeur de fruits et légumes jusqu'au grand importateur, convient que cette pénurie de devises ne fera que s'aggraver et que l'économie, déjà au bord de l'asphyxie, risque d'un jour à l'autre de s'effondrer. Les hommes d'affaires congolais, petits et grands, ont survécu aux nationalisations, à la guerre civile et aux pillages. Mais nombre d'entre eux sont aujourd'hui prêts à jeter l'éponge. Ils se demandent si Kabila a imposé les mesures de contrôle des changes pour des raisons économiques justifiées ou bien pour permettre aux membres de son gouvernement de se remplir les poches. Les histoires qui circulent sur la création, par les militaires et leurs alliés zimbabwéens, de sociétés communes ayant pour objet la vente d'or et de diamants ont exacerbé chez la population le sentiment grandissant d'avoir été trahie.
Ni le gouvernement ni les rebelles, aussi profondément impopulaires les uns que les autres, ne disposent d'un projet cohérent pour l'avenir du Congo. Les pays étrangers continuent à s'immiscer dans les affaires du pays. Le Zimbabwe, l'Angola et la Namibie soutiennent le gouvernement, tandis que l'Ouganda et le Rwanda tirent les ficelles chez les mouvements rebelles. Le Burundi a également déployé des troupes au Congo. Bien que toutes les parties en présence aient signé en juillet et en août le traité de paix négocié à Lusaka, aucun mouvement de retrait n'est visible. Nombre d'observateurs soupçonnent que l'accord de Lusaka ait servi à geler les positions des intervenants sur le terrain. Ces pays ont de bonnes raisons, aussi bien économiques que politiques, pour maintenir leur présence. Les combats les plus durs ont cessé. Mais les escarmouches se poursuivent entre les troupes qui tiennent de riches régions, comme celles où se situent les mines de diamants. L'Ouganda et le Rwanda, en principe alliés, soutiennent en réalité des factions rebelles différentes et se disputent le contrôle de Kisangani. Leurs soldats se sont livré une bataille rangée en août pour s'emparer de ce port du fleuve Congo. Les Nations unies sont censées envoyer des observateurs militaires contrôler l'application du cessez-le-feu. Jusqu'ici, l'ONU s'est contentée de dépêcher des officiers de liaison dans les capitales de tous les pays impliqués dans la guerre. Le 12 octobre, elle a obtenu des garanties en matière de sécurité de la part des trois mouvements rebelles. Des équipes militaires inspectent les Provinces orientales du Congo pour s'assurer que des observateurs pourront s'y rendre - tout en sachant que leur déploiement deviendra impossible dès que les combats regagneront en intensité.

GROS PLAN SUR KABILA

Installé à la tête de l'ex-Zaïre depuis le 17 mai 97, Laurent-Désiré Kabila est un vétéran de la rébellion zaïroise. En 1967, deux ans après l'arrivée au pouvoir du jeune lieutenant Mobutu, Kabila fonde le Parti Révolutionnaire du Peuple (PRP), un groupuscule qui lutte contre le pouvoir central de Mobutu. De la fin des années 60 au milieu des années 90, Kabila reste dans l'ombre. Difficile de connaître alors ses activités, lui dit avoir vécu dans le maquis, d'autres assurent qu'il a longtemps vécu en Tanzanie, au Kenya et en Ouganda. Résolument anti-impérialiste, Kabila a reçu le soutien dans les années 60, du révolutionnaire argentino-cubain Ernesto Che Guevara alors qu'il était replié dans les montagnes de l'est-Zaïrois. Au bout de quelques mois, le " Che " qui voulait faire la révolution mondiale, quittera l'Afrique sur un constat d'échec, qualifiant Kabila de " touriste ". Porte-parole de l'AFDL, l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre, Laurent-Désiré Kabila est âgé de 56 ans et s'est réservé la majeure partie des pouvoirs -chef de l'Etat, chef de l'Armée, chef du gouvernement- dans l'ex-Zaïre rebaptisé " République Démocratique du Congo ".


 
 

 
 

 

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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier