
PRESSE AFRICAINE
Le désenchantement a remplacé
la ferveur populaire soulevée par la progression vers Kinshasa des
troupes hétéroclites de l'Alliance de Laurent Désiré
Kabila. Le départ du maréchal Mobutu était souhaité
par tous; la démocratie serait son corollaire, croyait-on. Elle
n'est pas là. A sa place a surgi un "président" autoproclamé
nanti de pouvoirs absolus, installé par des étrangers à
la tête d'une dictature brutale et opaque. Qui sont les véritables
maîtres du pays ? Au-delà d'une victoire militaire facile,
le vide. On s'interroge, à défaut de pouvoir interroger.
L'opposition démocratique
à l'ancien régime est tenue à l'écart, méprisée.
Et surtout, chacun fait le constat
inquiétant que l'Alliance est arrivée au pouvoir avec des
armes dans ses bagages, mais sans projet de société réel.
Des amateurs ont capturé le destin de quarante-cinq millions d'âmes,
tenues de considérer que les Etats-Unis d'Amérique sont leurs
amis, et la Chine totalitaire leur modèle. Des "Amis du Congo" nomment
cela "bonne gouvernance". Parleront-ils un jour avec la même ardeur
des crimes contre l'humanité commis lors de la guerre de conquête
du Zaïre ?
Les caisses sont vides. En abandonnant
le pouvoir, les "ambianceurs" du régime Mobutu n'ont laissé
sur place que les reliefs d'une bamboula qui aura duré trente ans,
et ils ont gratifié l'aubergiste d'une ardoise impayée de
9 à 14 milliards de US $, outre qu'ils ont saccagé l'établissement
et volé l'argenterie. Ceci en conséquence d'une bizarrerie
du «nationalisme révolutionnaire" appelé mobutisme
(dont la magnifique devise était "Servir et non se servir"), qui
a entraîné l'effondrement du pays dans tous les secteurs.
Néanmoins, la ruine n'est pas totale: dans leur classement de 1996
des pays du monde selon l'indice de développement humain, les Nations
unies ont placé le Zaïre à la 141ème place sur
174 pays mentionnés (le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi figurant
aux 152ème, 155ème et 166ème rangs du tableau).
En matière d'incompétences,
rien n'a vraiment changé ? Le mobutisme fut en réalité
un "grand bond en arrière". Une trentaine d'années avant
la capture du Za:ire par les troupes de l'Alliance des forces démocratiques
pour la libération du Congo, une colonie belge devenait un Etat
indépendant souverain. La Belgique remettait aux nouvelles autorités
-mal préparées à la conduite des affaires, déjà
-un pays en plein essor, qu'elle avait développé de façon
étonnante depuis le début du siècle. Les effectifs
de l'administration coloniale belge étaient maigres, terriblement
efficaces cependant pour avoir été constitués selon
des critères très sélectifs de compétence technique,
de comportement et de motivation. Grâce à ce personnel, le
Congo belge était considéré à la fin des années
50 comme une colonie modèle, à ceci près qu'il y régnait
un apartheid qui tenait les "indigènes" dans une condition humiliante
de plus en plus mal supportée. Parmi ces "indigènes", des
"évolués" (terme officiel de l'époque pour désigner
les personnes quelque peu "civilisées") allaient en quelques mois
provoquer le départ de l'administration coloniale et se substituer
à elle, malheureusement sans avoir reçu au préalable
de formation aux affaires publiques. La tare originelle des nouvelles autorités
était donc l'incompétence et l'inexpérience. Elle
marquera toute la période de l'indépendance, et on la retrouve
chez les maîtres actuels du pays, en grande majorité sans
expérience politique ou administrative. Cet aspect du mal zaïrois
est désormais congolais. Ainsi, pour parodier la déclaration
célèbre d'un général belge de l'époque
coloniale, on pourrait presque écrire ceci à leur propos
: "Après Mobutu = pendant Mobutu". On comprend donc la prudence
et l'attentisme des bailleurs de fonds à l'égard du nouveau
régime. N'en déplaise aux Etats-Unis, leur mentor le plus
puissant, peut-on faire confiance à un régime totalitaire
fondé sur un décret faisant office de loi fondamentale, émis
par le président autoproclamé Kabila qui s'est attribué
des pouvoirs quasi absolus par lesquels, sans institutions de contrôle,
il "exerce le pouvoir législatif par décrets-lois (...) Il
est le chef de l'exécutif et le chef des Forces armées (...)
Il exerce ses pouvoirs par voie de décrets. (...) Il a le droit
de battre monnaie (...) [il] relève de leurs fonctions... les magistrats
du siège et du parquet"?
Un sondage défavorable au
régime. La popularité du régime a été
évaluée récemment. En septembre et octobre derniers,
rapporte un journal belge, la population de Kinshasa s'est exprimée
sur la situation nationale lors d'un sondage d'opinion. Si des élections
législatives avaient été organisées immédiatement,
43 % des habitants interrogés se seraient déclarés
sans opinion sur le choix d'un parti, mais 35,9 % auraient voté
pour l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social)
d'Etienne Tshisekedi, 7,3 % pour le Palu (Parti lumumbiste unifié)
d'Antoine Gizenga, et 10,3 % seulement pour le parti du président
Kabila, l'AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération
du Congo). Si des élections présidentielles avaient eu lieu,
25, 7 % auraient voté pour Etienne Tshisekedi [Note: dont la popularité
est tombée: en avril 1997, il était crédité
de 43% des intentions de vote], contre 8,5 % pour Antoine Gizenga, et 17,7
% pour le président Kabila, qui "n'a jamais fait mieux que 23 %,
en août dernier".
Cette impopularité du régime
est à rapprocher de ce constat: 52 % des personnes interrogées
pensent qu'un génocide a eu lieu contre les réfugiés
hutus lors de la guerre de conquête du pays; 62,4% estiment que le
Rwanda et l'Ouganda sont en train de recoloniser le Congo, ce qui fait
croire à 71 % d'entre eux que le président Kabila est sous
influence étrangère.
En considèrant que ce pouvoir
est si peu populaire et qu'il ne repose que sur un petit groupe de personnes
cooptées entourées de quelques figurants, que vaut ou que
représente actuellement, pour un investisseur étranger par
exemple, la parole ou la signature d'un Kabila ou celle d'un de ses subalternes,
et dans ces conditions que peut-on aller faire au Congo en ce moment?
0En septembre dernier, le "patron
des patrons" belge a résumé sur une radio sa pensée,
après une visite de travail à Kinshasa: "La situation
financière et la situation générale du pays est (sic)
telle qu'il ne serait pas sensé de dire aux entreprises belges:
allez maintenant massivement au Congo".
Un peu plus tard, dans un journal
belge, le nouveau "patron des patrons" congolais, José Endundo,
tient un langage similaire. Il explique franchement que les difficultés
rencontrées au Congo par les entrepreneurs sont "le manque de fonds",
ainsi que "l'absence d'Etat de droit et de sécurité juridique",
car "il n'y a pas d'épargne intérieure et les entreprises
sont exsangues". Les moyens pour améliorer la situation? Il faut
commencer par "simplifier la fiscalité", et M. Endundo cite l'hôtel
InterContinental de Kinshasa qui "paie 27 taxes différentes". Actuellement,
le candidat investisseur "passe deux ou trois mois à aller de bureau
en bureau" pour régler ses problèmes d'installation. Ensuite,
il se heurte à des structures étatiques "qui rançonnent,
à la tête du client". Quant à l'exportateur qui traite
avec le Congo, son risque financier n'est pas assuré, aussi "il
faudrait réouvrir le Ducroire en Belgique -la Coface en France,
l'Hermès en Allemagne -pour garantir le financement des exportations
vers le Congo."
La "reconstruction" du Congo reste
une vue de l' esprit ?
Si la logique des affaires s'applique au Congo, les investisseurs potentiels doivent refuser d'engager leurs capitaux dans un pays sinistré au dessein imprévisible, un pays dont la "reconstruction" reste une vue de l'esprit, en dépit des slogans et des sollicitations de la propagande congolaise officielle. Et dans l'hypothèse favorable où cette reconstruction venait à s'amorcer, de multiples mésaventures ne manqueraient pas de surgir chez les opérateurs, tant les aléas politiques, administratifs et techniques sont nombreux et importants. Les facteurs de risques semblent bien trop importants actuellement, comme le laissent entendre les deux "patrons des patrons" précités, pour des opérateurs économiques soucieux de la productivité et de la sauvegarde de leurs investissements, dans un système politique fragile et hautement instable puisqu'il repose entièrement sur un décret-loi de quelques lignes émis par un autocrate autoproclamé extrait du néant par des amis "sympathiques", puis porté au pouvoir par les armées de pays voisins auxquels il est indubitablement lié par des accords encore inconnus. Du reste, ces partenaires sont susceptibles, on peut le craindre, de changer à tout moment de fréquentations.
Restent, pour venir en aide
au Congo Kinshasa dans de telles conditions, les pays amis et les institutions
internationales. A Bruxelles s'est tenue en décembre dernier la
première "Conférence des amis du Congo" organisé par
la Banque mondiale pour présenter les objectifs économiques
et financiers dt gouvernement Kabila, en vue de lui accorde plus tard une
aide d'urgence (voir encadré) L'une des demandes formulées
par les bailleur de fonds (une quinzaine de pays et une dizain d'organisations
internationales) est qu'il y ai au Congo une évolution positive
dans le domaines de la démocratie et des droits d l'homme. La Banque
mondiale peut se montrer satisfaite de la réunion: les autorités
congolaises ont reconnu, car existe le principe de la continuité
de l'Etat, la légitimité de la dette extérieure contractée
par le Za:ire sous régime Mobutu. Elles sont toutefois incapables
de commencer à rembourser Banque, ce qui n'autorise pas celle-ci
à leur allouer de nouveaux crédits.
La conférence s'est soldée
par des résultats jugés encourageants par Kinshasa, puisque
Bizima Karaha, son ministre des affaires étrangères, a fait
remarquer que "le dialogue été très bon" et que "le
train est en marche avec pour résultat tangible que des aides d'urgence
devraient être accordées pour la réfection de deux
routes permettant l'approvisionnement de la capitale, et pour des interventions
prioritaires dans le secteur de la santé. Mais pour l'essentiel
des demandes financières, les amis en question se sont contentés
de montrer leurs billets de banque: on reverra dans six mois.
Déception, par contre, chez les opposants au régime hostiles à la tenue ou à la teneur de la conférence. Le docteur Mpuila, représentant en Belgique de l'UDPS, estime qu'il aurait mieux valu isoler le régime Kabila qui ne peut ni démocratiser ni développer le pays en raison de sa nature totalitaire, "alors c'est pour ça que nous voulons que les amis du peuple [congolais] ne traitent qu'avec les vrais représentants de notre peuple, et nous aident plutôt à mettre en place des institutions démocratiques stables".
En novembre dernier, la même
UDPS Belgique a tonné contre le régime. Dans une communication
intitulée "Le passé de M. Kabila", elle explique que "M.
Kabila s'est révélé être un 'criminel d'Etat'
dangereux et une copie conforme de M. Mobutu, et que l'action de son gouvernement
est un échec flagrant et généralisé". Pour
l'UDPS, Mobutu et Kabila sont des "aventuriers" qui ont voulu "imposer
au peuple un système néocolonial, totalitaire, dictatorial,
policier et [de] Parti-Etat ..propice à l'étouffement de
la voix du peuple, au pillage du pays par des aventuriers et leurs parrains
étrangers, et à la perpétuation de la domination et
de l'exploitation étrangère." Car Kabila a pris le pouvoir
en mai 1997 "suite à une guerre dite de 'libération' totalement
initiée et planifiée de
l'extérieur, et qui a été,
en réalité, une entreprise de conquête néocoloniale
de notre pays par des étrangers, principalement les Etats-Unis et
les gouvernements rwandais et ougandais." Comme Mobutu, poursuit le parti,
"Mo Kabila se retrouve aujourd'hui baionnette à la ceinture, revolver
à la main droite braquée sur le peuple et la main gauche
sur les paquets de dollars du Trésor public."
Autre présence étrangère signalée dans le pays, Israël. Des Israéliens fallachas d'origine éthiopienne, appelés "Erythréens" par les Congolais, composeraient la garde rapprochée du président Kabila. En outre, les services secrets israéliens collaboreraient avec le Congo, mais aussi avec l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Rien donc n'a vraiment changé: autrefois, des Israéliens ont encadré les services secrets de Mobutu et assuré sa garde rapprochée, et une coopération a existé entre les deux pays dans le domaine militaire et dans le secteur agricole. En matière d'investissements, par contre, Mobutu fut déçu par Israël, qui avait promis d'investir massivement au Zaire si celui-ci renouait avec lui des relations diplomatiques. En 1982, la reprise des relations eut bien lieu, mais les investissements annoncés n'arrivèrent jamais.
Dans un autre document, l'UDPS Belgique
indique que "l'armée étrangère d'occupation [du Congo]
est dirigée par James Kabarere, lieutenant-colonel de l'armée
rwandaise. La Région du Sud-Kivu et trois préfectures du
Sud-Rwanda (Butare, Cikongoro et Cyangugu) ont été fusionnées
en une seule circonscription militaire dirigée par le colonel César
Kayizari de l'armée rwandaise qui a établi son quartier général
à Bukavu, et qui a été chargé de déloger
les populations locales autochtones Babembe d'Uvira au profit de l'implantation
massive d'immigrés tutsis rwandais, faussement présentés
comme [des] Banyamulenge congolais. La Région du NordKivu et deux
préfectures du Nord-Rwanda (Ruhengeri et Cisenyi) ont été
fusionnées en une seule circonscription militaire dirigée
par le colonel Nzaramba de l'armée rwandaise dont le quartier général
a été installé à Coma. En vertu de quelles
dispositions ce début d'annexion supposée a-t-il pu se réaliser?
On remarque que toutes les décisions qui engagent la nation congolaise
se font sans consultation populaire et sans que les partis politiques n'en
soient même informés. Le régime Kabila, au nom d'un
impérialisme régional mal identifié, dispose comme
il l'entend, comme le faisaient les colonisateurs en des temps révolus,
d'un butin de guerre que sont un territoire cinq fois plus grand que la
France et un peuple de quarante cinq millions d'êtres humains relevant
de l'espace francophone.
Les optimistes se consoleront à
l'idée que les autorités en place ont décrété
que 1997 serait "l'année de la libération", et 1998 "l'année
du redressement national et du début de la reconstruction". Tous
les espoirs sont donc permis, d'autant plus que le président Kabila
vient de décider de "prendre la République populaire de Chine
comme modèle de développement".
Ceci étant signalé,
des mouvements rebelles sont en guerre contre le régime ou se préparent
à la lutte armée. Par exemple, en septembre dernier s'est
constituée l'UFLD (Union des forces vives pour la libération
et la démocratie), une association de 9 organisations politiques
et militaires, parmi lesquelles le Commando 5 minutes, le Front uni pour
la libération du peuple bantou, et le Front de lutte contre l'occupation
tutsi au Zaire. Sa devise est «Entre la liberté et l'esclavage,
il n'y a pas de compromis».
A la chute du maréchal Mobutu,
un habitant de Kinshasa s'était écrié: «Mobutu
au diable, rendez-vous en enfer » A qui le tour ? .
Source :
AFRICA INTERNATIONAL, FEVRIER 1998
Il n'est pas douteux que l'oligarchie
en place à Kinshasa a renversé le régime Mobutu grâce
à des accords secrets passés avec des partenaires qui, en
contrepartie d'avantages, ont mis à sa disposition leurs capacités
militaires et des moyens financiers.
C'est ainsi que des "amis sympathiques"
de Kabila ont pu exécuter pour leur propre compte de grands massacres
de populations civiles dans l'est du Zaïre -où plus de 200
000 personnes sont portées disparues -ou négocier des concessions
minières et peut être même territoriales. Ces deux données:
accords secrets et haute criminalité, sont les fondements du régime
et son essence.
Les accords précités
comportent des dispositions mal identifiées, qui néanmoins
transparaissent dans les actions du gouvernement de Kinshasa et de ses
partenaires étrangers. Avant même sa prise de pouvoir à
Kinshasa, simple exemple, Laurent-Désiré Kabila a ainsi pu
négocier avec des compagnies minières étrangères
des contrats portant sur le patrimoine national zaïrois.
Le président autoproclamé
Kabila est prisonnier de ces engagements, qui ne peuvent être exécutés
que sous le régime actuel où tous les pouvoirs, y compris
le contrôle de la magistrature, lui ont été attribués
par ses commanditaires. En conséquence, l'opposition politique et
la société civile, nées une dizaine d'années
plus tôt en réaction contre la dictature du président
Mobutu, sont devenues des organisations pernicieuses, à combattre.
C'est pourquoi l'Alliance des forces démocratiques pour la libération
du Congo (AFDL), le nouveau parti-Etat, a dès sa victoire militaire
suspendu les activités des autres partis politiques, et qu'elle
entend, le cas échéant sans participation populaire et par
la force armée, introduire son totalitarisme dans tous les secteurs
de la vie nationale. Ceci avec d'autant plus de vigueur que la nouvelle
dictature a bénéficié jusqu'ici, pour mettre en place
sa "bonne gouvernance", du soutien quasi inconditionnel des Etats-Unis
et des pays sous leur influence.
Roberto Garetton "exprime sa plus
vive préoccupation"
Ce totalitarisme grandissant, à
l'opposé d'une évolution du pays vers un Etat de droit, est
dénoncé par Roberto Garreton, rapporteur spécial des
Nations unies. A la mi-février, il signalait "avoir reçu
de nombreuses allégations de graves violations des droits de l'homme
en République démocratique du Congo depuis le début
de l'année 1998", parmi lesquelles l'arrestation récente
et la déportation du principal leader de l'opposition, Etienne Tshisekedi.
Pour celui-ci et pour les autres responsables politiques emprisonnés
par le régime, le rapporteur spécial "craint aussi qu'ils
ne soient soumis à la juridiction de la Cour d'ordre militaire,
qui ne respecte aucune limitation de compétences, de procédure
et de peines applicables, et dont les décisions ne peuvent faire
l'objet d'aucun recours."
Quant aux nouveaux dirigeants chargés
de la "bonne gouvernance", ils sont notoirement privés d'expérience
de affaires et de connaissance des réalité nationales. Pris
au dépourvu par leur victoire subite, ils ont pris le pouvoir dans
la précipitation, et depuis ils naviguent à vu selon la hasardeuse
méthode des essais et erreurs. Il y eut ainsi, par exemple, l'amorce
puis l'annulation d'une ambitieuse Conférence nationale sur la reconstruction
(CNR) projetée en à la fin de l'an dernier en vue d'établir
le "plan décennal pour la reconstruction du Congo".
Combien de temps un pouvoir ainsi
constitué va-t-il résister à l'opposition civile e
à la lutte armée qui se développent rapide ment dans
la capitale et dans l'est du pays Une chose est certaine: les sponsors
en armes de Kabila, qui sont les autocrates tutsis dirigeant l'Ouganda,
le Rwanda et le Burundi provoquent chez les populations "bantoues»
locales, à cause de leur volonté de domination de la région
des Grands Lacs, un ressentiment général grandissant contre
la minorité tutsie Cette volonté de puissance de factions
extrémistes dans la minorité tutsie a déjà
suscité le génocide rwandais et la guerre civile au Burundi.
Laurent-Désiré Kabila,
quant à lui a désormais des préoccupations plus personnelles.
En février dernier, il a dit comme Mobutu se rendre en Suisse pour
recevoir des soins médicaux. Autre similitude: bien que son directeur
de cabinet ait déclaré que le président Kabila "se
porte comme un charme" d'autres personnes évoquent de graves problèmes
de larynx et de... prostate.
Le plus inquiétant n'est pas
là, mais dans l'est du pays où les armées d'Ouganda,
du Rwanda et du Burundi envoient des renforts pour combattre des guérillas
aux contours mal définis. Est-ce bien le but réel de ces
nouvelles interventions militaires? Plus probablement, il faut voir là
une nouvelle étape du plan d'occupation du Kivu par les pays voisins,
ou alors l'expression d'un antagonisme de plus en plus marqué entre
les des groupes rivaux formant l'entourage du président Kabila:
le sien, formé de Katangais, et les Tutsis rwandais et autres.
Toujours est-il que le dictateur
malade a quitté précipitamment la Suisse le 23 février,
pour regagner son pays où semblent se dessiner des changements politiques
majeurs.
AFRICA INTERNATIONAL, MARS 1998
Le 17 janvicr 1998, le président
de la république démocratique du Congo, Laurent-Désiré
Kabila, a célébré le 37ème anniversaire de
l'assassinat de Patrice Emery Lumumba, chef du tout premier gouvernement
congolais en 1960, au lendemain de l'indépendance. Dans la tribune
d'honneur où avait pris place le chef de l'Etat, on pouvait remarquer
Juliana Lumumba, fille de l'ancien premier ministre, et actuelle vice-ministre
de l' Information, de la Culture et des Arts.
Trois jours plus tard, François
Lumumba, fils aîné de Patrice Lumumba et président
d'une aile du Mouvement national congolais (MNC), parti dont son père
fut le premier président, jetait un pavé dans la mare en
expliquant que sa famille « n'avait pas été associée
à l'organisation » de la commémoration. « Comme
on n'était pas invité et surtout que tous les communiqués
émanant
de la famille Lumumba [ ...] ont été gelés..par le
pouvoir en place, nous prenons acte de ce sabotage. »
Sur sa lancée, François
Lumumba dénonçait l'opacité du pouvoir actuel : «
Sans transparence, le développement de notre pays n'est qu'un rêve.
On ne peut pas parler de démocratie s'il n'y a pas de transparence
dans la chose publique. » Dans l'un des communiqués en question
non-publiés, François Lumumba rendait hommage au commandant
André Kisase Ngandu, chef militaire de l'Alliance des forces démocratiques
pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), dont la disparition
physique au début de l'année 1997 n'ajamais été
élucidée par son parti, qui l' a même complètement
oublié.
Dans les milieux proches de la famille
Lumumba, les opinions sont divisées. Si certains ont vu en Juliana
Lumumba la représentante de la famille lors de la commémoration,
d'autres avouent craindre une « clochardisation politique »
de la famille lumumba, dont l'identité ne peut être réduite
à la position du gouvernement, d'autant plus que les ministres ont
été choisis « à titre individuel »,les
partis politiques étant interdits par Laurent-Désiré
Kabila.
La question n'est pas de savoir
si François Lumumba est !e meilleur représentant de la famille
ou le chef de file des lumumbistes, ces derniers sachant ce que François
a fait des nombreux atouts dont il a bénéficié ces
dernières années au nom de son père. La question est
plutôt de savoir quelle est, au-delà des déclarations
d'intention, la véritable position de Laurent-Désiré
Kabila vis-à-vis des lumumbistes. A l'approche des élections,
comment ces derniers peuvent-ils espérer préparer leur avenir
politique ?
A Kinshasa, la question est ouvertement posée dans les milieux lumumbistes et particulièrement parmi les anciens exilés de Brazzaville, qui ne voient pas clair dans la politique de l'AFDL. Craignant d'être évincés un à un par une Alliance qui prend de plus en plus une coloration régionale -pour ne pas dire katangaise -, nombreux sont les lumumbistes qui ont exprimé à Laurent Désiré Kabila leur désir d'avoir les mains libres pour préparer les élections.
LES RANGS DES DÉÇUS
A Kinshasa, l'opinion est que les
mobutistes katangais sont lavés de tout soupçon. Dans cette
vision mobutiste ethnorégionaliste, certains Kasaiens, fussent-ils
membres de l' AFDL, sont d'office considérés comme agents
d'Etienne Tshisekedi, président du principal parti d'opposition,
l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).
L'arme ethnique est ainsi souvent
utilisée pour voiler des enjeux politiques: le partage du pouvoir
et des ressources. La logique d'exclusion dans laquelle Laurent-Désiré
Kabila s'est plongé dès le départ (avec l'interdiction
des activités politiques) l'amène à des stratégies
que n'aurait pas reniées Mobutu lui-même et qui l'isolent
de plus en plus. La peur d'être débordé à droite
et à gauche amène son cousin Gaëtan Kakudji à
allumer des incendies partout: au sein de l' AFDL, contre les lumumbistes,
contre les notables du Nord et Sud-Kivu, etc. Et tout cela au cours
du même mois de janvier 1998 !
Dans les milieux kinois proches
des notables du Kivu, on a appelé au secours
certains membres de la diaspora
restés à l'étranger, qui jouissent d'une certaine
influence auprès des autorités de l' AFDL. En attendant,
les rangs des déçus de Laurent-Désiré Kabila
ne cessent de grossir Cette année devait pourtant être, aux
dires de Kabila, l'année de la reconstruction ! .
JEUNE AFRIQUE ECONOMIE MARS 1998
Le 17 mai 1998. Un soleil de plomb, en ce début de saison sèche, au stade des Martyrs. Une heure trente de prise de parole par Laurent-Désiré Kabila, pour un véritable dithyrambe de l'action d'un gouvernement qu'il allait pourtant mettre en pièces quelques heures plus tard. Un gouvernement accusé notamment d'inexpérience, pour n'avoir pas su organiser le sommet des seize chefs d'Etat de l' Afrique des Grands lacs, qui aurait dû se dérouler la veille de cette date anniversaire. Un "sommet" annulé à la dernière minute. Mais, par-delà les arguties du pouvoir de Kinshasa, ce fiasco jette un cruel éclairage sur une certaine détérioration des rapports entre I 'homme fort de la RDC et ceux qui furent ses principaux soutiens pour la conquête du pouvoir. Justification officielle de l' annulation de cette conférence, dont les thèmes principaux étaient la paix, la résolution des conflits et la coopération africaine: le début du conflit entre I 'Erythrée et I 'Ethiopie. En réalité, le conflit érythréo-éthiopien, loin de constituer une entrave à ce sommet, aurait très bien pu en être le principal sujet. Car, au même moment où était annulée la réunion de Kinshasa, le vice-président rwandais, Paul Kagamé, réunissait à Kigali les principaux acteurs de ce conflit, à savoir l'Erythréen Issayas Afewerki et le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi. De plus, on apprendra par la suite que ni l'Ouganda ni le Rwanda n'avaient envoyé de délégation à Kinshasa pour la préparation de ce sommet. Dès lors, l'attitude de ces deux pays, naguère "amis" de Kabila, allait être interprétée comme une volonté de signifier à ce dernier que le leadership -ou, plus sobrement, le centre de décision -de la région des Grands Lacs se situait entre Kigali et Kampala, et non à Kinshasa.
UN SIGNAL AMER EN DIRECTION DU MAiTRE DE KINSHASA, QUI doit largement son trône à cette coalition régionale composée de l'Angola, du Rwanda, de l' Afrique du Sud, de l'Ouganda et du Burundi. Peut-on alors établir un lien de cause à effet entre cette défiance à l'égard de Kabila et la visite que le président du Congo voisin, Denis Sassou Nguesso, avait rendue à la fin de la première quinzaine de mai à l'Ougandais Yoweri Museveni ? Motif de cette prise de contact: les questions relatives à la sécurité de la région et la clarification de la situation des quatorze mille réfugiés rwandais en terre congolaise, dont nombre d'entre eux ont participé au génocide rwandais de 1994. Peu après, des émissaires du président Sassou Nguesso allaient également se rendre à Kigali pour discuter des mêmes questions de sécurité. Cette manière d'enjamber l'immense Congo démocratique pour aller prendre langue sur de telles questions avec les homologues ougandais et rwandais n'allait pas laisser indifférent le pouvoir de Kinshasa. Le 21 mai dernier, après plusieurs heures de discussion avec Kabila, le ministre d'Etat Victor Mpoyo allait faire à la télévision nationale une déclaration fracassante contre Museveni, en l'accusant de sabotage du sommet et d'ingérence "inadmissible" .
PLUS SIMPLEMENT, ON POUVAIT observer que ce sommet manquait cruellement de préparation. D ' ailleurs, un membre de la délégation burundaise nous confiera que leur voyage a été annulé au dernier moment, lorsqu'il fut reconnu que le dispositif de sécurité souffrait d'un inquiétant laisser-aller. Si l'on reconnaît que toutes les mesures de sécurité étaient assurées aux frontières, grâce à la solide expérience du vice-ministre de l'Intérieur, le commandant Faustin Munene, l'impréparation du sommet concernait essentiellement l'organisation de la cérémonie en elle-même, confiée au vice-ministre de la Coopération internationale, Didier Mumengi, actuellement ministre de l'Information. Toujours est-il que, parmi les seize chefs de l'Etat attendus, seulement deux ont fait le déplacement, -Robert Mugabe et Ange-Félix Patassé -tandis que le général Sassou Nguesso envoyait un de ses ministres. Ce sommet de la médiocrité diplomatique allait provoquer l'ire du "Mzee" (sage) Kabila, et aboutir à l'opération "mains propres", tant dans les rangs du gouvernement que les caciques de l'Alliance des forces démocratiques de libération du Congo (AFDl), au sein du secrétariat général. Dans la semaine du 18 mai, une vague d'arrestations en masse allait sonner le glas du gouvernement. Pour la première fois depuis sa prise de pouvoir, Laurent-Désiré Kabila allait châtier les siens, avec la très active coopération de l' ANR (Agence nationale de renseignement), de la DEMIAP (Détection militaire des activités antipatrie) et du ministère de l 'Intérieur. Principaux suspects: tous ceux qui, de près ou de loin, avaient élaboré ce sommet de chefs d'Etat, à savoir le ministère des Affaires étrangères placé sous la coupe de Bizima Karaha, le ministère de la Coopération internationale dirigé par le sémillant avocat Célestin Lwanghy, ainsi que le ministère de l 'Information de Raphaël Ghenda, l 'homme qui allait le plus pâtir de cette opération des services de sécurité. Didier Mumengi, directeur de cabinet de Célestin Lwanghy, devait répondre de la diffusion sur la chaîne nationale, peu avant le sommet, d'un spot pour le moins ambigu, montrant des images de massacres, à un moment où la commission d'enquête de l'Onu accuse le gouvernement congolais d'avoir tué cent quatre vingt mille Hutus pendant l'avancée de l' AFDL. Pour cette même raison, le comité de gestion de la Radio Télévision nationale (RTNC) dont le directeur général, José Kajangwa, fut l'un des piliers de l' AFDL, allait être frappé d'une mesure de suspension.
Personne ne pouvait alors imaginer
que Raphaël Ghenda, très proche de Kabila, porte-parole du
gouvernement et ministre de l 'Information, allait être arrêté
en fin de semaine. Appréhendé le 22 mai, ce chantre de la
"révolution congolaise" devait subir un interrogatoire en règle
par les agents de l' ANR. On connaît désormais la suite à
l'issue de cet interrogatoire,
Raphaël Ghenda était
placé en résidence surveillée et accusé de
détournement de fonds pour un montant de plusieurs centaines de
milliers de dollars.
IL S'AGIRAIT D'UNE COLLECTE QU'IL
aurait entreprise et dont les montants auraient mystérieusement
disparu. Par ailleurs, lors de sa "mission de clarification" à Paris
en avril dernier, on l'aurait chargé d'acheter, pour le compte de
la télévision nationale, du matériel qui ne serait
jamais parvenu à destination. Le directeur des informations, Kitengue
Kitumba, alors membre de la délégation qui s'était
rendue à Paris avec Raphaël Ghenda et qui aurait dû se
charger de la transaction, n'est toujours pas rentré à Kinshasa.
Des proches de l'ancien ministre aujourd'hui incarcéré nous
avoueront qu'il avait déjà subi une mise en examen avant
le premier remaniement de janvier dernier.
Dans la deuxième quinzaine
du mois de mai, tous les ministres devaient rendre compte devant Kabila
de la gestion des affaires de l 'Etat, pendant que les membres des cabinets
étaient interdits de sortie du territoire. A la suite de la mise
en examen de Ghenda, d'autres allaient également perdre leur poste.
Il s'agit de Lokombe Kitete, ministre de l'Energie, d'Etienne Mbaya, ministre
au Plan, de Mututulo, ministre au Portefeuille ainsi que de son vice-ministre.
LE 1er JUIN, LE DÉCRET OFFICIEL 078 portant sur le remaniement ministériel devait consacrer le troisième gouvernement de la troisième République. Un gouvernement pléthorique de trente-sept ministres qui voit I 'apparition de sept nouveaux portefeuilles et de treize nouveaux ministres. les grands chamboulements se situent au niveau des ministères d'Etat. Victor Mpoyo, l'argentier de Kabila, perd l'Economie et le Pétrole, mais reste ministre d'Etat. Des rumeurs insistantes font état, dans les coulisses du pouvoir, de sa mauvaise santé. Mais l' on n ' oublie pas non plus que Mpoyo est l 'homme qui a fait capoter bien des contrats mirobolants: celui de l' American Minerai Field, et également celui de l' Ashanti Goldfield portant sur la concession 40 de la mine d'or Kilomoto. On note aussi, à côté de Mpoyo, la nomination d'un deuxième ministre d'Etat sans portefeuille: Déogracias Bugera, plus connu sous le sobriquet de Douglas et qui fut, pendant un temps, le numéro deux du régime. Bugera perd le poste de secrétaire général de l' AFDL au profit de Mutomb Thsibal, ex-ministre des Sports, rnais surtout adjoint, pendant la guerre de libération, de Kisase Ngandu, chef du parti lumumbiste FlNC, mort dans des circonstances mystérieuses pendant la guerre de libération. Autre surprise: la réhabilitation de Didier Mumengi, qui perd son poste de directeur de cabinet de la Coopération internationale pour arriver à la tête du ministère de I 'Information. Brillant journaliste, collaborateur de notre confrère le Monde diplomatique, Didier Mumengi est un proche de Yerodia Abdoulaye Ndombasi, à qui il devrait sa nouvelle place. Il a aussi fréquenté par le passé l'opposant M' Nimy, actuellement en exil en Belgique.
Quels enseignements tirer des derniers
événements en cours ? Il semble que l' on cherche à
écarter du pouvoir le dernier chef, avec Laurent-Désiré
Kabila, de l' AFDL, à savoir Déogracias Bugera. Pour quelles
raisons ? En février dernier, Bugera a été chargé
par la présidence de redynamiser le parti. Les hauts cadres de l'
AFDL ont conduit des missions d'enquête dans toutes les provinces
du pays, et les résultais de ces missions n 'onl jamais élé
divulgués. Néanmoins, selon certaines confidences, il apparaît
que l'implantation de l' AFDL à l'intérieur du pays est tout
à fait fictive et que le travail dévolu au secrétariat
général n'a pas été accompli dans toute la
mesure recherchée, D'où ce poste de ministre d'Etal sans
portefeuille offert à Bugera, une voie de garage royale. On est
en droit de se poser des questions sur l'avenir du parti lui-même
: va-t-on procéder à sa liquidation pure et simple ou le
vider de sa substance ?
Cependant, on note quelques progrès
dans le sens d 'un apaisement de la vie politique intérieure, L'opposant
Zahidi Ngorna, emprisonné depuis six mois à Buluwo, a été
libéré pour des raisons de santé et devrait trouver
asile en France. Les rapports avec l' opposition interne semblent s ' être
adoucis. Peu avant le remaniement, Kabila recevait Tshisekedi, l'irréductible
patron de l'UDPS, qui jouit de l'estime de l'Internationale socialiste
dont son parti est membre. Enfin, a été créée
l' Assemblée constituante qui devra entériner la Constitution
du pays, et tout citoyen "n'ayant pas participé à aucun crime
du pays» peut en être membre. Voilà quelques gages de
"normalisation", voire de démocratisation, susceptibles enrayer
le glissement du régime vers un isolement total qui pourrait entraver
irrémédiablement la reconstruction du pays.
HORMIS LA ROUTE NATIONALE QUI relie Matadi à Kinshasa, quelques axes routiers dans la capitale et la réfection de l'aéroport de Lubumbashi, les grands travaux n'ont toujours pas commencé. En matière de télécommunications, les grandes promesses de Me Kinkela, ministre des PTT, semblent être demeurées lettre morte. Aucune nouvelle entreprise de télécommunications n'a encore montré le moindre empressement à reconstruire le pays. Il faut dire que les licences accordées s'élèvent à plus de deux millions de dollars, ce qui n'encourage pas l'investissement. Par ailleurs, le réseau des télécommunications nationales n'a pas encore été remis en état par l'entreprise chinoise Zhong Zing Télécom. Pour quelles raisons ? le ministère des PTT préfère garder un silence gêné sur cette question. Cependant, des signes encourageants sont à noter dans le domaine social. En matière de santé, I 'hôpital général de Kinshasa a été restauré grâce à une aide de 300 000 dollars. Selon Brigitte Kalalo, présidente de la principale organisation des femmes, le RFC, "le gouvernement comprend la position de la femme congolaise, même s' il ne la soutient pas encore suffisamment" .Toujours est-il qu'un don de 500000 dollars a été accordé aux organisations féminines pour soutenir l'émancipation de la femme congolaise. Le gouvernement de salut public va-t-il enfin prendre son envol ? Il faut l'espérer, même si les signes encourageants se font rares.
AFRIQUE-ASIE JUILLET AOUT 1998
Venu au pouvoir en mai 1997 dans les bagages de la coalition rwando-angolo-ougandaise qui a renversé le président Mobutu Sese Seko, Kabila voit ses parrains d'hier, qui lui ont tissé une couronne de guérillero nationaliste et progressiste, l'accuser désormais de vouloir s'affranchir de leur tutelle et, par conséquent, d'être un dictateur pire que son prédécesseur... C'est un peu l'histoire de la colombe de Kant qui pensait mieux voler si l'air ne la gênait pas, On a l'impression de voir en Kabila le Christophe de la tragédie d'Aimé Césaire disant: «Oui, oui, mes bons maîtres, je le sais que, dans votre constitution, je ne serai rien d'autre que le gros bonhomme de bois noir; le jacquemart débonnaire occupé à frapper de son épée dérisoire et pour l'amusement des foules, les heures de votre loi sur l'horloge de son impuissance».
Au départ, pour succéder
au maréchal Mobutu Sese Seko, qui a longtemps protégé
et défendu les Tutsis rwandais exilés dans son pays, avant
que ceux-ci ne retournent le poignard contre lui, Laurent Désiré
Kabila n'était pas l'homme providentiel. Du côté de
Kigali, on misait plutôt sur un illustre inconnu kasaien qui a fait
ses armes avec les rebelles Tutsis dans les maquis ougandais. Il a fallu
plusieurs négociations avec le vice-président rwandais Paul
Kagame et le président Yoweri Museveni pour surmonter les préventions
contre Kabila, celui que dans, ses Mémoires, le révolutionnaire
argentin Ernesto Che Guevara qualifiait de «noceur». Installé
au pouvoir en mai 1997, Laurent Désiré Kabila gouverne par
procuration dans un pays quadrillé par les politico-militaires Tutsis
qui ont placé leurs hommes dans
toutes les sphères du pouvoir:
Bizimana Karahamieheto, dit «Bizima Karaha», aux Affaires étrangères;
Déogratias Bugera à la tête du parti de Kabila, l'AFDL;
Moïse Nyarugabo aux services secrets, James Kabare à la tête
de l'armée; Rugiza, Rwakabuba, Azania Ruberowa, Jean Munyapenda
pour assister le nouveau président. Tous sont aujourd'hui passés
du côté des rebelles après avoir précipitamment
quitté Kinshasa.
Ces nouveaux arrivants ne se disent même pas Banyamulenge; ce sont des Rwandais venus s'installer au Zaïre pour faire des études, du commerce, etc. Les Banyamulenge (littéralement: les gens de Mulenge, nom d'un village du Kivu), c'est un autre logiciel; l'histoire la plus rocambolesque de la décennie où un village de 200 habitants dans le Kivu, avec un remix avec tous les Tutsis rwandais installés au Zaire, donne lieu à une ethnie qui a pris les armes pour se faire reconnaître la nationalité congolaise.
Mais Kabila qui veut le pouvoir à
tout prix, assume tout: aussi bien les transferts de biens congolais au
Rwanda (dont les fameuses voitures présidentielles du maréchal
Mobutu) jusqu'au massacre de 200 000 Hutus dans les forêts de l'Est.
Femmes, enfants et vieillards rescapés du génocide national
de 1994 et pourchassés et massacrés comme des bêtes
par des soldats rwandais du FPR. Après des mois de tergiversations,
débats houleux, enquêtes et contre-enquêtes, l'Onu a
reconnu ce 30 juin le massacre des réfugiés hutus par les
troupes de l'AFDL, et accusé Kabila après une longue bataille
diplomatique. Parce que contrairement au massacre des Tutsis, le mas sacre
des Hutus est toujours présumé; c'est tout juste si les enquêteurs
ne demandent pas l'exhumation des corps pour vérifier qu'il sont
bien hutus !
Venus renverser le dictateur Mobutu
qui a non seulement été soutenu par les Américains
et permis aux exilés tutsis, via son éminence grise,
Barthelemy Bisengiman, d'avoir la fortune qui leur a permis de libérer
le Rwanda) et créer une zone tampon en pleine république
du dombolo, (nouvelle dans inaugurée par le régime Kabila),
les Rwandais qui ont infiltré par toutes les poches les politiques
zaïrois depuis des décennies, n'ont rencontré aucune
résistance jusqu'à Kinshasa. Mais comme les nouveaux vainqueurs
n'ont pas eu la victoire modeste, ils ne tardent pas à s'attirer
la haine d'une population kinoi se qui ne supporte plus leur arrogance,
surtout que les forces de Kigali, Bujumbura et Kampala ne se gênent
plus pour faire valoir des ambitions territoriale: décrocher l'Est
du Congo, la région du Masisi et fixer un homme de paille à
Kinshasa Comme en 1996, les nouveaux rebelles, sûrs de leurs faits,
ont promis une guerre-éclaire commencée par une diabolisation
de l'adversaire et la médiatisation à outrance de leurs combats.
Surtout que les communiqués du FPR sont étrangement repris
par les médias internationaux sans le moindre esprit critique: Kitona,
Moanda, Banana, trois grosses villes pétrolières au sud ouest
à 500 km ( Kinshasa seraient ainsi toutes tombées at mains
des rebelles en une journée! En fait, s'agit de la même ville
avec ses banlieues di tantes d'environ cinq kilomètres. Les Congolais
restent amorphes, on se demande s'ils méritent mieux .
A Kigali, les adversaires du vice-préside
Paul Kagame, hostiles à l'expansionnisme de leur chef, sont accusés
de coup d'Etat emprisonnés; c'est le cas des officiers Karanwa et
Macumu. Kabila, lui, n'a pas de troupes à proprement parler, mis
à part ses gendarmes katangais. Il cherche donc à s'allier
avec Théo Kalume, le chef des milices Maï-Maï, fait appel
aux troupes zimbabwéennes, on signale aussi à ses côtés
le renfort de soldats cubains, chinois... Jusqu'à l'intervention
décisive des MiC 21 angolais. Alors que depuis le limogeage de Célestin
Kifwa, ex-chef d'Etat-major, l'armée congolaise est dirigée
par un conglomérat d'officiers qui jusque-là, ont fait la
guerre dans les salons de Kin-Ia-Belle.
«Fin du dombolo ou changement
d'âne à Kinshasa ?» Pour le nouveau long métrage,
les metteurs en scène rwandais ont trouvé d'autres porteurs
d'eau pour la présidence du Congo en la personne de l'opposant Arthur
Zahidi Ngoma d'abord. Juriste, ancien fonctionnaire à l'Unesco,
il avait fini par se rebeller et émettre des réserves avant
d'être mis sur orbite. Ensuite, le professeur Ernest Wamba Dia Wamba,
originaire du Bas-Congo. Museveni donne aussi sa bénédiction
à Michel Tshibuabua, architecte proche de la présidence à
Libreville. Pendant ce temps, le ministre des Affaires étrangères
du Rwanda, Anastase Casana, spécialiste de l'agit-prop, multiplie
les opérations de relations publiques en direction de la communauté
internationale. On apprend par Kigali que les généraux mobutistes
Nzimbi et Baramoto auraient rejoint les Banyamulenge qui les ont chassés
du pouvoir, mais ces officiers d'opérette qui n'ont pas hésité
à vendre les armes de leurs propres soldats en 1996 errent loin
du théâtre des opérations. On fait même croire
que l'une des nièces de Paul Kagamé est mariée à
un fils Baramoto : faux. En pleine crise, un éminent journaliste
français se pointe chez le général Likulia Bolongo,
dernier Premier ministre de Mobutu réfugié à Paris:
«Qu'est ce que vous attendez pour rejoindre les autres à Kigali
? Si vous voulez, je peux vous mettre en contact avec eux. » Dans
cette drôle de guerre, le rôle de l'Angola a d'abord suscité
des interrogations: qu'allaient faire Jonas Savimbi et Eduardo Dos Santos
? Quant aux ex-Forces armées rwandaises, laissées pour compte,
ce sont les seules qui cherchent vainement à se battre. Sur
le terrain tout est éloigné; dans ce pays cinq fois plus
grand que la France, il faut des avions pour faire la guerre.
Même en 1977, lors de l'invasion
du Shaba par les gendarmes katangais, il a fallu le grand raout américain
pour permettre à Mobutu d'acheminer ses troupes. Depuis le 28 juillet,
lorsque Kabila met fin à la présence de soldats rwandais
sur son territoire, le conflit est ouvert avec Paul Kagame, puisque les
mêmes hommes chassés de Kin reviennent les 2 et 3 août
à Coma. Kabila, qui s'y connaît, parle aujourd'hui d'un «vaste
complot tutsi», s'en prend à ceux que ses partisans nomment
les «serpents rwandais», fustige le Rwanda. «Nous avons
un grand peuple, nous n'allons pas nous rabaisser devant le Rwanda, un
petit pays et un petit peuple». Les Rwandais de leur côté
l'accusent de trahison et agitent l'épouvantail des anciennes Forces
armées rwandaises et autres Interhamwe.
En attendant le démantèlement
du pays entre les différentes factions, une République du
sud-Kivu a vu provisoirement le jour dans les faits et les Rwandais jouent
fin. En 1973 Mobutu avait accordé la nationalité à
tous les Tutsis du Congo, comme Lumumba en 1960 disposition annulée
par la conférence nationale en 1990. Maintenant, les pays de l'axe
Kigali-Kampala veulent peupler le Kivu en exportant une partie de leur
population au nom du panafricanisme de Museveni. Il est vrai qu'au Rwanda,
où il n'y a presque aucune ressource, à part le thé,
le café, les gorilles l'aide de la diaspora, les habitants vivent
à environ 200 habitants au km2. La tentative est trop forte
d'aller chercher des territoires ailleurs.
Quant à l'opposition congolaise,
l'ancienne et la nouvelle, elle n'a pas l'âme à revêtir
l'uniforme; chacune essaie de voir de quel côté va pencher
la balance. Etienne Tshisekedi a ainsi attendu la 25ème heure pour
soutenir Kabila ; le Premier ministre Kengo Wa Don est déjà
avec la rébellion, le général Liku Bolongo veut une
table ronde de la classe politique et affirme sans rire, qu'il n'y a aucune
preuve de l'implication du Rwanda du côté des rebelles !
Et si la communauté africaine
et internationale accepte le futur découpage du Congo au nom de
la loi du plus fort, pourquoi les frontières africaines seraient
-elles déclarées intangibles ?
AFRICA INTERNATIONAL SEPTEMBRE 1998
Quatorze mois après la prise
de Kinshasa, Kabila se sépare de ses alliés. Selon une déclaration
lue à la télévision nationale, les forces rwandaises
présentes en République démocratique du Congo ont
été « remerciées » et invitées
à quitter le pays à partir du 27 juillet. Une décision
qui concerne tous les soldats qui ont été incorporés
dans les rangs des FAC (Forces armées congolaises) pour aider l'AFDL
(Alliance des forces démocratiques pour la libération du
Congo) à renverser le régime de Mobutu. Les militaires dépêchés
par Kigali -de loin les plus nombreux parmi les renforts étrangers
-ont été invités à boucler leur paquetage dans
les plus brefs délais. Le retour au pays de soldats ougandais et
angolais n'a, en revanche, pas été évoqué.
« Les Ougandais n' ont pas envoyé un seul homme et nous sommes
alliés avec l'Angola », a précisé Laurent-Désiré
Kabila.
Les unités de la Garde présidentielle
et la police militaire n'ont pas tardé à organiser le départ
de leurs collègues rwandais, les escortant jusqu'à l' aéroport
de N'Djili. Quarante-huit heures après l'ordre donné par
le chef de l'Etat congolais, Kigali annonçait que ses dernières
troupes stationnées en RDC étaient rentrées au bercail.
La présence d'éléments
des FPR (Forces patriotiques rwandaises), et surtout le rôle qu'ils
ont joué aux côtés des soldats de l'Alliance dans la
lutte contre le régime mobutiste, a suscité bien des polémiques.
On n'a jamais vraiment su quels effectifs avaient été mobilisés
pour soutenir Kabila. Celui-ci a indiqué qu' il n' y avait jamais
eu sur le sol de
l'ex-Zaïre plus de 3000 soldats
rwandais. Et l'on estimait dernièrement à un millier le nombre
d'hommes de troupe basés encore à Kinshasa. Quant à
leur poids dans la victoire de l'AFDL, il reste difficile à évaluer.
En juillet 1997, Paul Kagamé, le vice-président et ministre
de la Défense du Rwanda, indiquait au Washington Post que les troupes
de l'Alliance avaient bel et bien été encadrées par
des officiers des FPR et que l'appui de ses forces avait été
déterminant dans la prise de plusieurs villes, et non des moindres:
Kisangani, Lubumbashi et, enfin, Kinshasa. Pour sa part, Laurent-Désiré
Kabila a toujours minimisé l'appoint de ses alliés : «
Nous avions des conseillers rwandais pour nous entraîner et nous
fournir un soutien technique. Mais c'était tout! »
Ces cadres sont restés après
le 17 mai pour mettre sur pied et former la nouvelle armée, explique-t-il,
rappelant que c'est bien aux révolutionnaires de la ROC que revient
le mérite de la victoire contre Mobutu.
Le renvoi des alliés d'hier
peut paraître surprenant, mais les événements survenus
à Kinshasa ces dernières semaines illustrent un éloignement
progressif par le chef de l'Etat de ses amis tutsis. Le ler juin, Kabila
profitait d'un remaniement ministériel pour offrir à Oéogratias
Bugera, secrétaire général de l'AFOL, le poste de
ministre d'Etat sans portefeuille. « Rattaché à la
présidence », ce dernier doit donc quitter ses fonctions à
la tête du parti. Certains n'hésitent pas à interpréter
cette promotion comme une marginalisation pour ce Munyamasisi, originaire
du Nord-Kivu et considéré comme un Tutsi par les autres Congolais.
En fait, sa nomination a permis au chef de l'Etat de confier l'AFOL à
l'un de ses fidèles, Mutomb Tshibal, originaire du Katanga comme
lui.
Second épisode. Le 11 juillet,
le chef d'état-major par intérim des FAC, James Kabare, est
remplacé. Rwandais détaché à Kinshasa au titre
de la coopération militaire, il est nommé simple conseiller
à la présidence. Son successeur, Célestin Kifwa, est,
lui aussi, katangais. Quant à Kabare, il ne restera pas très
longtemps à son nouveau poste, puisqu' il vient de rentrer à
Kigali avec ses hommes.
En renvoyant dans leurs pénates ses « amis » de l'Est, Kabila prend ses distances, non seulement vis-à-vis du Rwanda, mais aussi de l'Ouganda, l'un comme l'autre l'ayant soutenu activement et conjointement dans sa lutte contre le précédent régime. Il est vrai que depuis quelques mois, les relations diplomatiques entre la ROC et ses deux voisins orientaux se sont, sinon détériorées, tout au moins refroidies. La divergence la plus forte entre Kabila et ses voisins tient à la situation dans l' est du Congo. Le Kivu demeure une base arrière pour les rebelles hutus rwandais, auteurs du génocide d'avril 1994, et sert aussi de refuge aux opposants de Museveni. A partir de ces collines, ils continuent de harceler les forces armées rwandaises et ougandaises. Pour sécuriser cette zone frontalière, Kigali et Kampala préconisent la manière forte. Le régime congolais, pour sa part, préférerait la négociation à l' option militaire. L'Ouganda lui a encore reproché récemment sa passivité face à ce foyer d'instabilité. Une critique à laquelle le ministre congolais Victor Mpoyo a répondu en demandant à Museveni de « s'occuper de ses affaires ».
Si le départ des Rwandais
est une opération délicate sur le plan diplomatique, elIe
va sans doute bénéficier à Kabila au niveau intérieur.
Elle flatte en tous cas la fibre nationaliste des Congolais qui, depuis
la prise du pouvoir par l' AFOL, manifestaient une xénophobie à
peine voilée à l'égard de cette « armée
d'occupation », accusant le président d'avoir « vendu
le pays aux Tutsis » .Et c'est avec un plaisir non dissimulé
que la population de la capitale a regardé partir les Rwandais qui,
depuis un an, menaient grand train, logeant dans les luxueuses villas des
dignitaires déchus et roulaient dans des 4x4 réquisitionnés.
Les libérateurs d'hier ont même été hués
par les Kinois lorsqu'ils ont rejoint l'aéroport de N' Djili. Pour
calmer le jeu, le ministre congolais de la Justice, Mwenze Kongolo, a demandé
à la population de ne pas provoquer de chasse aux sorcières
contre l'ethnie tutsi. En revanche, à Bukavu et à Goma, villes
de l'est du pays où vivent un grand nombre de Tutsis banyamulenge,
]a décision présidentielle a suscité un véritable
tollé.
De son côté, Laurent-Désiré
Kabila s'est employé à expliquer son geste :
« Cela devait arriver tôt
ou tard », a indiqué ]e chef de l'Etat, qui a précisé
que ]es futurs accords de coopération militaire avec ]e Rwanda seront
négociés légalement. En se débarrassant d'
alliés devenus encombrants, Kabila a gagné encore un peu
plus de souveraineté. Reste à savoir si ses compagnons de
]a première heure ne viendront
pas un jour la lui contester du
côté de l'Est.
JEUNE AFRIQUE AOUT 1998
Comme les organisations mafieuses, les anciens parrains de Laurent-Désiré Kabila, leur obligé devenu récalcitrant, ne tolèrent pas l'insoumission et le non-respect des engagements pris. Ceci explique la rapidité de leur riposte militaire à la décision du président congolais, rendue publique le 27 juillet dernier, de mettre fin à la « présence de toutes forces militaires étrangères au Congo.» Il s'agissait en fait d'expulser du pays les encombrantes "brigades internationales tutsies" encore là, comme en territoire conquis. Leur chef, le lieutenant-colonel James Kabarehe, bras droit du général rwandais Kagame, avait conduit l'offensive contre le maréchal Mobutu en 1996 et 1997. Avant d'être menée au nom de la coalition militaro-politique AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre), cette première guerre fut présentée comme une révolte nationale de 1Utsis zaïrois d'origine rwandaise, les Banyamulenge. La mise en évidence de cette ethnie jusque-là ignorée servit à camoufler une intervention de troupes venues principalement d'Ouganda, du Rwanda et du Burundi, conduite dans le but de prendre le contrôle du Zaïre oriental et d'y exterminer des populations civiles, en particulier les Hutus réfugiés dans la région après le génocide rwandais. De la même façon déguisée, les chefs de guerre ougandais et rwandais, euxmêmes fortement soutenus par les Etats Unis, sortirent de l'ombre un Zaïrois, Laurent-Désiré Kabila, qui devint porte-parole puis président de l'AFDL, et s'autoproclama président de la République en mai 1997.
Après le renversement du régime
Mobutu, une partie des troupes étrangères resta dans le pays,
suite à des accords passés entre le même Kabila et
ses tuteurs ougandais et rwandais. Le «commandant James" précité
devint alors le chef d'état-major de facto des FAC, les Forces armées
congolaises. Plus tard, en août 1998, le ministre rwandais Patrick
Mazimpaka révélera sur une radio belge une partie de la vérité:
« Nous avions un accord non écrit avec le Congo pour faire
des opérations [militaires sur son territoire]. »
Après la victoire de l'Alliance,
la population congolaise s'interroge sur ces éléments tutsis
transnationaux qui détiennent tant de pouvoir et s'expriment dans
des langues incompréhensibles. Elle constate la présence
de ces inconnus dans tout l'appareil d'Etat,
jusque dans l'entourage direct du
président. Parmi eux, les secrétaires du président
Moïse Nyarugabo et Régine Kambali; le commandant James, chef
d'état major général; Déo Bugera, secrétaire
général de l'AFDL et ministre; Bizima Karaha, ministre des
affaires étrangères. Rapidement, tous ces inconnus sont vus
comme des "Rwandais" colonialistes, des étrangers arrogants et souvent
brutaux qui n'ont plus leur place dans le pays après la chute du
maréchal Mobutu, et dont les Banyamulenge servent de relais congolais.
En mars 1998, l'ancien ministre Kamanda wa Kamanda résume le sentiment
général lorsqu'il écrit que pose problème"
la volonté de puissance et de domination d'un groupe (hima-tutsi)
qui veut contrôler une large portion de l'Afrique de l'Est
et de l'Afrique centrale et qui s'organise sur une base ethnique, de l'Erythrée
au Congo-Zaire en passant par l'Ethiopie, la Somalie, le Kenya, l'Ouganda,
le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie. »
Dès le début de la
guerre contre le régime Mobutu, cette mainmise tutsie s'accompagna,
surtout dans l'est du pays, par de grands massacres de populations civiles
et des assassinats politiques de chefs coutumiers, de responsables religieux
et d'intellectuels. Là, outre des pillages et des destructions de
villages, des installations industrielles furent
démontées et expédiées
à l'étranger au titre de butin ou de tribut, selon le procédé
utilisé au Rwanda par les hommes du général Kagame
lors de leur guerre contre le régime Habyarimana. Probable tribut
aussi, ces territoires du Congo oriental, renfermant des métaux
précieux et des terres rares à peine exploités, que
les autorités rwandaises actuelles ont revendiqués comme
partie d'un douteux "grand Rwanda" précolonial.
Les Congolais constatent que ces
territoires sont désormais gérés par l'Ouganda et
le Rwanda comme des protectorats mis à la disposition des "Nilotiques"
de la région. Des colonies de peuplement tutsi semblent s'y constituer
selon, estiment des associations locales, un plan secret qui prévoit
une réduction des autochtones bantous. Tribut enfin, ce café,
ce coton et cet or envoyés en Ouganda et au Rwanda par les autorités
de Kinshasa. Plus, signale une étude de l'université belge
de Gand, des sommes qui constituent une« importante zone grise dans
l'affectation des dépenses de l'Etat [congolais}. Il n'est pas exclu
qu'une partie des recettes fiscales sert à verser des compensations
financières aux Etats limitrophes du Zaire, qui avaient des comptes
à régler avec Mobutu ».
Pour ne rien arranger, se crée
à Bruxelles en mai 19981e Conseil de la République fédérale
démocratique du Congo, une association ultralibérale de Congolais
et d'Occidentaux qui voudrait voir le pays devenir un Etat fédéral
dont chaque province disposerait d'une « large autonomie économique
et politicoadministrative » qui permettrait une cogestion de l'économie
locale par « les nationaux et les investisseurs étrangers
». Comme les Américains, le Conseil voudrait favoriser «
l'émergence d'une nouvelle génération d'hommes politiques
», et comme le dictateur ougandais Museveni et d'autres tutsis pro-américains
il souhaite une « entente avec les pays voisins » en vue de
constituer des « sous-ensembles régionaux » dans lesquels
la sécurité et la stabilité du pays et de la région
seraient assurées « en mettant en location certaines bases
militaires du pays. Il s'agira donc de créer des technopôles
militaires ».
Pour tous ces motifs inquiétants,
la "marionnette" Kabila répond de moins en moins à ses manipulateurs.
Ils exercent sur le président, pense la population, une tutelle
de type mafieux dont il cherche à se dégager. Mais si l'opinion
publique revendique des libertés et des institutions démocratiques,
les "Rwandais" du président et leurs commanditaires ougandais et
rwandais savent que toute avancée du pays vers la démocratie
s'accompagnerait d'une remise en cause radicale des pratiques néo-coloniales
qu'ils ont commencé à introduire en RDC, probablement en
échange de l'assistance militaire fournie lors de la conquête
du pays.
La fierté nationale congolaise est blessée par les prétentions hégémonistes des extrémistes tutsis de la région. Le vieux nationalisme zaïrois resurgit. Les Congolais, habituellement hospitaliers, deviennent hostiles à la présence des "Rwandais", et voient dans les "Banyamulenge" leurs complices locaux. Au Rwanda et au Burundi, les tutsis représentent un habitant sur six seulement, et au Congo-Kinshasa ils ne constituent qu'une ethnie parmi les 350 ou 400 répertoriées (chez les tutsis congolais, le groupe des Banyamulenge, jusque-là méconnu, a été créé pour des motifs politico-ethniques à la fin du régime Mobutu; il est formé de 6000 à 50000 individus, selon les études).
Les chefs de guerre de la région ne peuvent ignorer ces tensions ethniques qui se développent. Malgré cela, ils choisissent d'accentuer leurs menées, au risque de transformer en haine ethnique le ressentiment national contre les Tutsis. Au début de juillet dernier, des renforts de troupes ougandaises et rwandaises sont signalés dans l'est du pays, où depuis des mois les éléments tutsis sont confrontés à des groupes armés "bantous" peu organisés et sans grands moyens militaires. Alors, les armes de guerre et de propagande qui ont servi à faire tomber le maréchal Mobutu sont reprises, contre son successeur Kabila. Il est accusé à son tour d'être un dictateur et de tolérer sur son territoire, voire d'encourager, des groupes armés hostiles aux régimes tutsis de la région. Du côté du gouvernement congolais, un ministre en visite à Bruxelles affirme cependant, le 15 juillet dernier: « Nous respectons le calendrier de démocratisation, à treize jours près; l'Assemblée constituante sera mise sur pied; elle devra rédiger un projet de Constitution, et servira jusqu'aux élections [de 1999] d'organe législatif et de contrôle du gouvernement; mais jusqu'au référendum, le gouvernement congolais restera inflexible: les activités des partis resteront suspendues. »
La presse internationale relaie des messages visant à conditionner les opinions publiques en mettant de nouveau l'accent sur les "Banyamulenge" en danger, sur le problème de leur nationalité mal définie, et sur une recrudescence de cette "idéologie du génocide" qui justifia les grands massacres de réfugiés hutus rwandais dans leurs camps du Zaire. Le "virus de la haine ethnique", loin d'avoir disparu, aurait gagné le Congo-Kinshasa redevenu une base arrière d'où des génocidaires lancent des raids au Rwanda et au Burundi. Le "péril hutu" serait devenu un "péril bantou" menaçant la sécurité de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi. Il est question désormais d'une vaste coalition régionale de "génocidaires" bien organisés et bien armés, alliés à des extrémistes musulmans, tous décidés d'en finir avec une ethnie tutsie qui se voit obligée de se défendre face à un double péril bantou et islamiste. Mais par une coïncidence remarquable, c'est durant cette période qu'est rendu public, en juin dernier, un rapport des Nations unies imputant à l'AFDL les grands massacres commis durant la guerre contre le régime Mobutu. Les principaux maîtres d'oeuvre de ces crimes contre l'humanité, un génocide certainement, furent le général rwandais Kagame et son "commandant James" précité, aidés par les armées de l'Ouganda et du Burundi.
Les rebelles veulent la sécession
du Kivu
Pendant ce temps, le mécontentement
grandit dans la population. Malgré quelques résultats positifs
dans la remise en ordre de l'armée, de l'administration et des finances
publiques, le régime Kabila est critiqué de toutes parts
pour son caractère dictatorial, son incompétence, et ses
multiples violations des droits humains. De ce fait, aucune aide financière
significative ne lui est parvenue de l'extérieur pour la "reconstruction"
du pays. Dans cette situation, une nouvelle "libération" du pays
par les armes pourrait emporter une adhésion populaire, doivent
penser les entrepreneurs de guerre régionaux et leurs mentors occidentaux.
En février 1998, un collectif
de partis politiques congolais, comprenant des responsables du parti UDPS
d'Etienne Tshisekedi, organise une marche à Bruxelles pour demander«
la démission et l'arrestation de Kabila pour crimes contre l'humanité
». Au début de juillet, le "commandant James" est relégué
au rang de conseiller. A la fin du
mois, ordre est donné aux
"brigades internationales tutsies", qui dans l'armée congolaise
constituent un corps spécifique
dominant, de rentrer dans leurs pays d'origine. Mais la plupart de leurs
éléments resteront sur place, tandis que dans le même
temps des Banya
mulenge congolais et des "nilotiques"
d'autres nationalités, soit au total plusieurs milliers de soldats,
sont en stand by , après avoir reçu une formation dans des
camps 'militaires de la région. Une remarque: les individus
constituant les "brigades tutsies" sont morphologiquement proches, ce qui
permet d'entretenir une confusion sur leur origine, d'autant plus que les
chefs, souvent formés par des instructeurs américains ou
israéliens, se rendent anonymes en portant des uniformes et des
nationalités interchangeables et en adoptant le même grade
et probablement des pseudonymes: "commandant John", "commandant Dany".
Alors que des responsables politiques
tutsis viennent de quitter brusquement la RDC, durant la nuit du 2 au 3
août des affrontements se produisent dans des camps militaires à
Kinshasa. Le palais présidentiel est attaqué. II résiste,
le putsch échoue.
Dans le Kivu, des chefs militaires
proclament une sécession, tandis qu'une source annonce que l'AFDL
a repris le combat contre le nouveau dictateur Kabila. Dans la confusion,
la création d'une République du Nord-Kivu est brièvement
évoquée. Les mutins exigent le départ du président
pour cause de "mauvaise gouvernance".
La rébellion met rapidement
en place, tout comme lors de la guerre contre le président Mobutu,
un dispositif de propagande qui tente de faire croire que l'insurrection
est exclusivement congolaise, tandis que le gouvernement congolais parle
d'une agression de l'Ouganda et du Rwanda. Chacun a partiellement raison:
comme la guerre contre le régime Mobutu, la "rébellion banyamulenge"
est montée par des éléments tutsis étrangers
et nationaux auxquels se sont ralliés des Congolais militaires et
civils "de service" alléchés de diverses façons.
Les jours suivants, en même
temps que l'est du Congo est investi par les rebelles, le commandant James
détourne un avion de ligne congolais et amorce un pont aérien
de Coma vers le Bas-Congo, d'où ses unités remontent vers
Kinshasa pour bloquer son approvisionnement et tenter une seconde fois
de renverser le président Kabila, dont tout le monde prévoit
la chute proche, et qui aurait fui la capitale. En réalité,
il se déplace à l'étranger pour solliciter des aides
militaires.
Politiquement, les rebelles n'ont rien organisé si ce n'est leur complot. A leur tête, des "commandants" militaires sans structure ni programme politiques précis. Des noms sont cités: commandant Ruvusha, un Rwandais peut-être; commandant Sylvain Buki, chef du 10e bataillon des Forces armées congolaises, les FAC. Puis des civils: les ministres "rwandais" déserteurs Déo Bugera et Bizima(na) Karaha(mieto), et le Congolais Arthur Zahidi Ngoma, présenté comme chef de la rébellion. Le II août seulement, la rébellion n'a pas encore de direction politique connue, mais elle dispose d'un porte-parole: le commandant Jean-Pierre Ondekane. Selon le schéma précédemment utilisé par l'AFDL, il annonce une guerre-éclair contre le dictateur Kabila sommé de s'en aller, et une lutte de libération pour le bien du peuple congolais, sans intervention rwandaise ou ougandaise. Mais le peuple n'en croit rien, cette fois. Le mythe d'une rébellion des Banyamulenge a vécu. Ce n'est que le 16 août qu'apparaît, dans l'improvisation et la hâte, une organisation dénommée Rassemblement congolais pour la démocratie, le RCD. Son texte fondateur, un document apocryphe probablement, est daté du 1er août. L'organisation y présente brièvement ses statuts, des critiques à l'égard du régime en place, et en quelques mots ses objectifs. Pour président, l'inattendu professeur Wamba dia Wamba et non plus Arthur Zahidi Ngoma. Comme ce fut le cas pour l'AFDL, le RCD ne présente aucun projet de société, et la constitution de son équipe dirigeante hétéroclite -un amalgame de Tutsis de diverses origines, de Congolais "mobutistes", de figurants crédules ou opportunistes -ne semble répondre à aucune logique apparente, si ce n'est une volonté commune de renverser par la force le régime en place et, selon toute vraisemblance, d'enfin concrétiser les Accords de Lemera, y compris ses clauses secrètes, conclus entre Kabila et ses sponsors étrangers lors de la campagne contre le régime Mobutu.
Et de nouveau l' Afrique du Sud -celle
des intérêts miniers et de l'industrie de guerre, à
n'en pas douter -soutient les "rebelles banyamulenge" en offrant sa médiation,
pendant que l'Ougandais Museveni, le parrain des parrains de l'internationale
tutsie, provoque une réunion semblable, au Zimbabwe, de hauts dirigeants
politiques de la région.
La guerre offre soudainement au
président Kabila une popularité intérieure et un prestige
international inespérés. Sachant mieux que quiconque, pour
avoir utilisé luimême la manipulation, ce que cache le vocable
"révolte des Banyamulenge", il dénonce une agression du Rwanda
et de l'Ouganda et organise ses alliances. Alors que son régime
semble perdu, surgissent les aides militaires du Zimbabwe, de l'Angola
et de la Namibie. Lespoir change de camp. Les villes du Bas-Congo sont
reprises. Dans la capitale Kinshasa, où dès le début
de la guerre des "Rwandais", soit quiconque avait une morphologie tutsie,
avaient été violentés ou mis en détention lors
d'une chasse aux "inciviques", l'armée gouvernementale et la population
se lancent à la poursuite des éléments infiltrés,
prépositionnés ou venus du Bas-Congo. Dans le camp rebelle
où l'inquiétude apparaît, Wamba dia Wamba profite de
l'occasion pour tenter de provoquer le retrait des troupes étrangères
alliées à Kabila, en déclarant qu'assister un tel
régime « c'est une très grande erreur parce qu'alors
on se met du côté de ceux qui commettent des crimes contre
l'humanité. »
Aussi opportuniste, le Rwanda accuse
le président Kabila de commettre un génocide tutsi et avertit
qu'il ne restera pas les bras croisés,
La population et la presse de Kinshasa, elles, se tiennent du côté des autorités officielles. A la fin du mois d'août, des responsables politiques demandent aux jeunes de Kinshasa de se regrouper pour défendre leurs quartiers et « ne plus se laisser asservir par le petit peuple tutsi ", ou pour provoquer «l'écrasement de la vermine de l'envahisseur rwando-ougandais», Les messages passent bien. Un habitant de Kinshasa déclare: « C'est nous-mêmes qui brûlons les Thtsis, ce ne sont pas les militaires. » Un autre: « Nous avons des problèmes avec les Tutsis, je vous dis; qu'ils partent chez eux, ce sont des Rwandais. » Un autre encore met en garde contre les Tutsis, des « vipères à double champ d'attaque; ils permettent que vous les approchiez pour bien vous mordre. » Excédé lui aussi, un Congolais du Canada propose de régler le problème en érigeant « un mur du genre mur de Berlin, ou la grande muraille de Chine, le long des frontières Congo-Rwanda, Congo-Burundi, et Congo-Uganda, doté d'un système de surveillance militaire électronique 24 h sur 24 h. »
Vers une longue guerre régionale
Après de telles considérations
définitives, il paraît plus que jamais absurde et provocante
la prétention des dirigeants "nilotiques" régionaux d'amener
la paix et l'entente ethnique au Congo-Kinshasa en y faisant la guerre
sous le prétexte de vouloir éradiquer un "virus du génocide"
désormais bantou. Le précédent rwandais de 1990-1994
a cependant démontré qu'un génocide ou des massacres
ethniques, condamnables dans tous les cas, sont aussi une réponse
prévisible aux provocations répétées des éléments
les plus fanatiques d'une minorité ethnique, qui eux sont parvenus
jusqu'à présent à rester impunis grâce à
leur propagande et à leurs soutiens extérieurs.
Ces menaces n'empêchent pas
la rébellion de poursuivre ses actions militaires et diplomatiques,
au risque d'agrandir encore la fracture entre les populations "bantoues"
et "nilotiques" de la région.
Sur le terrain, ses troupes progressent
à l'est du pays, au point d'occuper à la fin novembre dernier
le tiers environ du territoire congolais. Selon Kabila, 30 000 militaires
ougandais et rwandais se trouvent alors dans le pays. Manifestement, il
ne sont pas là dans le seul but de sécuriser les frontières
de leurs pays. Un informateur d'une ambassade occidentale au Rwanda signale
que ces troupes sont approvisionnées par les Etats-Unis avec de
l'armement saisi lors de la guerre du Golfe et acheminé en RDC depuis
l'aéroport de Kigali, où depuis le début du conflit
plusieurs gros porteurs non identifiables de fabrication russe atterrissent
chaque jour. D'autres sources font état de la présence, dans
plusieurs endroits de l'est du pays, notamment dans le parc de la Maïko
et sur l'île d'ldjwi depuis longtemps investie par l'armée
rwandaise, d'installations militaires américaines comprenant des
rampes de missiles. Fin novembre, un lot de 90 chars de combat destinés
à l'armée ougandaise est signalé dans le port de Dar
es-Salaam.
Depuis plusieurs années,
des Tutsis extrémistes veulent faire de la région un grand
espace régional sous leur contrôle militaire, politique et
économique. Le soutien militaire et politique des Etats-Unis leur
est acquis: durant son voyage africain au début de 1998, le président
Clinton avait organisé avec son homologue ougandais Museveni un
sommet régional qui condamna les "génocidaires" de la région
et recommanda contre eux un ostracisme international et la création
d'une coalition internationale contre le génocide. Tout en félicitant
le régime belliciste de Kigali, en fait une impitoyable dictature
militaire accusée notamment de crimes contre l'humanité,
le président américain exigea du président Kabila,
origine d'une tribu katangaise, qu'il démocratise son régime.
La vision américaine ou tutsie est bipolaire: du bon côté,
les minorités tutsies constamment menacés de génocide
et leurs sympathisans, du mauvais côté tous ceux, y compris
des démocrates tutsis ou étrangers, qui combattent ou condamnent
l'idéologie tutsie d'extrême droite, son hégémonisme
fondé sur une théorie inavouée de supériorité
raciale, et son expansionnisme matérialisé par la création
d'espaces ethniques de sécurité à l'intérieur
et à l'extérieur des frontières.
En diplomatie, des négociations internationales de paix sont organisées dès le début de la guerre, où le Rassemblement congolais pour la démocratie est tenu à l'écart, au dam de ses alliés et à l'avantage du président Kabila. Celui-ci a vu sa stature politique grandir au fil de rencontres, telle récent sommet France-Afrique de Paris, qui lui donnent l'occasion de rappeler que son pays a été agressé par l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Un président méfiant, qui n'ignore pas combien est périlleux d'avoir affaire, directement ou par alliés interposés, aux chefs de guerre de la région, les parrains des "Banyamulenge". Au Rwanda, de fait, le régime Habyarimana a été anéanti par la combinaison d'opérations de guerre alternant avec des négociations politiques. Au Burundi, deux présidents hutus ont été assassinés et un troisième destitué malgré leur politique de partage du pouvoir avec les milieux militaro-politiques tutsis. Au Zaire, Mobutu a été renversé par une coalition "nilotique" qui est parvenue, par Kabila interposé, à rallier à sa cause la communauté internationale et l'opposition intérieure, alors que le pays était victime d'une agression extérieure. Tout cela, le président Kabila et ses alliés le savent. Réaliste et sûr de son bon droit, le président considère que la rébellion n'a rien d'un conflit interne, et il veut négocier directement avec les pays agresseurs le retrait de leurs troupes. Le RCD, par contre, sait qu'il n'a aucune légitimité, et que sa représentativité intérieure est quasiment nulle. Qui peut croire à une nouvelle "libération" du Congo-Kinshasa, et se méprendre sur l'identité réelle des "Forces de la liberté" du Rassemblement congolais pour la démocratie? .
AFRICA INTERNATIONALE DECEMBRE-JANVIER 1999
En réagissant aux accusations
d'inaction de la communauté internationale dans le conflit qui déchire
le Congo démocratique, l'ambassadeur américain à l'
Onu, Richard Holbrooke, déclarait pendant sa tournée africaine,
début décembre, que le principal obstacle aux efforts internationaux
pour la paix était "le comportement des acteurs du conflit eux mêmes
". La reprise des combats, ajoutait-il, "menace de réduire les accords
en lambeaux". En centrant son premier voyage officiel en Afrique sur le
conflit en RDC, Richard Holbrooke, qui a visité une dizaine de pays
en douze jours, a sans doute voulu montrer l'intérêt qu'accorde
le chef de la Maison Blanche, dont il est l'un des conseillers, au retour
de la paix dans ce pays clé de l'Afrique centrale. Il a toutefois
débuté modestement en reconnaissant qu'il s'agissait là
d'un conflit d'une "complexité énorme", et qu'il ne fallait
pas attendre trop de ce voyage, dont le but était surtout d'évaluer
la situation.
Une attitude peu sincère
aux yeux de Kinshasa, mais aussi d'une large partie de l'opinion africaine,
notamment francophone, pour qui les Etats-Unis portent la responsabilité
de n'avoir pas exercé sur leur alliés ougandais et rwandais
les pressions nécessaires pour débloquer la situation. Une
mollesse qui contraste de manière flagrante, note-t-on fréquemment,
avec l'interventionnisme énergique des Etats-Unis et de leur ultra-puissante
armée, dont l'entrée en action détermine l'issue de
bien des conflits sur la planète.
Ces critiques à l'égard
de l'attitude de Washington face à une crise majeure du continent
africain -qui semblent aller jusqu'à plaider la cause d'un débarquement
des Gl's dans les forêts équatoriales congolaises -en arrivent
à soupçonner les Etats-Unis de participer à l'entreprise
de déstabilisation du régime de Kabila. On est bien loin
de l'autosatisfaction qui avait dominé l'après-Mobutu, quand
les commentateurs du continent se réjouissaient de constater que
les Africains avaient enfin décidé de prendre leur destin
en main. ..Mais pour Richard Holbrooke, il n'y a pas de solution viable
imposée de l'extérieur. "Quand les acteurs régionaux
coopéreront, a-t-il insisté, quand ils observeront un cessez-le-feu,
quand ils assureront un accès total et sûr pour que les observateurs
internationaux puissent travailler quand ils auront choisi un « facilitateur
» pour faire avancer le processus politique, alors les Nations unies
et la communauté internationale pourront faire de la paix une réalité."
PENDANT SON SÉJOUR EN AFRIQUE
AUSTRALE ET DANS LA région des Grands Lacs, l'ambassadeur américain,
que la presse américaine surnomme "l'architecte de la paix des Balkans",
a toutefois souligné la disposition des Etats-Unis à apporter
un "fort soutien" aux accords de paix, et notamment à sa partie
la plus coûteuse, le déploiement de la force de maintien de
la paix, estimée entre quinze et vingt-cinq mille hommes, soit la
plus importante jamais réunie par l'Onu en Afrique. Mais, a-t-il
ajouté, "on ne peut courir le risque d'aller vers la catastrophe,
vers un autre échec des efforts de paix entrepris par l' Onu, comme
ce fut le cas en Bosnie, en Somalie et au Rwanda ". Susan Rice, secrétaire
d'Etat adjointe chargée des Affaires africaines, qui a accompagné
Holbrooke pendant une partie de son voyage, avait tenu à faire savoir
que le gouvernement américain faisait le nécessaire auprès
du Congrès -où la participation des Etats-Unis à une
telle opération ne fait pas l'unanimité -pour que les fonds
destinés à la Monuc (Mission d'observation des Nations unies
au Congo) soient disponibles dès l'adoption du budget 2000. Quant
aux responsabilités de l'impasse actuelle et de la reprise des combats,
les Américains n'ont pas tenu à donner leur avis, se limitant
à insister sur les points essentiels de l'accord : retrait de toutes
les troupes étrangères, respect de l'intégrité
et de la souveraineté de la RDC, organisation, dans les plus brefs
délais, comme prévu à Lusaka, d'un dialogue national
visant à l'établissement des conditions d'une véritable
démocratie dans le pays, Le 14 décembre, toutes les parties
congolaises tombaient enfin d'accord sur la personne de l'ancien président
du Botswana, Quett K. Masire, qui devient le médiateur pour la résolution
de la crise politique. Masire, dont le choix a certainement été
influencé par Holbrooke, aura quinze mois pour aboutir. Si Holbrooke
paraît, par ailleurs, avoir obtenu des dirigeants namibien et zimbabwéen
qu'ils annoncent le retrait de leurs troupes du territoire congolais dès
l'arrivée de la force internationale ou la cessation totale des
hostilités, à Kampala et à Kigali l'accent a été
mis sur la résolution des conflits internes qui sont à l'origine
de la crise entre ces deux pays et Kinshasa.
La ratification par le Parlement
ougandais, le 7 décembre, de l'amnistie offerte par le pouvoir de
Kampala aux rebelles ougandais, y compris à leurs chefs, fait partie
des mesures d'apaisement que le président Museveni a prises ces
derniers temps en vue de résorber les guérillas qui se battent
contre son pouvoir depuis une décennie et qui ont leurs sanctuaires
en RDC et au Soudan. Cette annonce a précédé de vingt
quatre heures la rencontre entre les présidents ougandais Yoweri
Museveni et soudanais Omar Hassan alBachir à Nairobi.
CE MINI-SOMMET, DONT L'ISSUE EST cruciale pour la région, aurait dû avoir lieu un mois auparavant à Durban, en marge du sommet du Commonwealth, grâce à la médiation du chef de l'Etat sudafricain, Thabo Mbeki, qui a depuis poursuivi ses bons offices entre ces deux hommes que tout sépare, avec le soutien de l'ancien président américain, Jimmy Carter. Ce dernier, rayonnant, a scellé la réconciliation entre Museveni et Bachir, après cinq ans de rupture des relations diplomatiques. Les deux chefs d'Etat ont signé un accord en onze points qui les engage à désarmer et à démanteler les "groupes terroristes" qui agissent depuis leurs territoires respectifs. Il s'agit notamment du très sanguinaire Mouvement de résistance du seigneur (LRA), basé au Soudan et responsable de l'enlèvement de vingt mille adolescents ougandais, et des Forces démocratiques alliées (ADF), qui ont mené leurs attaques en Ouganda surtout depuis le territoire congolais où elles ont reçu le soutien logistique de l'armée soudanaise. L'Ouganda devra pour sa part interrompre tout appui au mouvement de John Garang (SPLA) qui a ses bases dans ce pays, ainsi qu'au Kenya et en Erythrée, et qui se bat au Sud-Soudan depuis seize ans. Le SPLA peut cependant aujourd'hui se prévaloir du soutien de Washington, que Mme Madeleine Albright lui a manifesté publiquement il y a quelques mois, et qui devrait lui permettre de survivre à ce handicap.
Cette réconciliation en marge
des accords de Lusaka devrait sans doute en faciliter la mise en oeuvre
et contribuer à réduire la tension régionale. Mais
la présence de l'armée de Kampala au Congo dépasse
le cadre de la défense de la sécurité de l'Ouganda.
Pendant presque trois ans de présence ougandaise au Congo d'abord
pour venir à bout des "contrats" avec l'accord de Kinshasa, puis
pour soutenir la rébellion anti-Kabila -, les officiers de l'armée
de Kampala (I), avec ou sans la bénédiction de Museveni,
ont monté de juteux trafics liés à l'exportation de
matières premières congolaises, notamment de l'or. D'où
leur intérêt à retarder les échéances
prévues à Lusaka et à consacrer, de facto, la partition
du pays.
Du côté de Kigali,
les affairistes, qui profitent de la présence de l'armée
rwandaise sur de larges portions de territoire, ne sont pas absents, mais
ils ne semblent pas déterminer le cours des événements.
La question centrale de la présence rwandaise au Congo est plus
que jamais en rapport avec les moyens mis en oeuvre pour aboutir à
une effective réconciliation nationale entre la minorité
tutsie et la majorité hutue. Le pouvoir de Kigali doit s'efforcer
de désamorcer les foyers de tension entretenus, au Kivu notamment,
par les miliciens rwandais et ex-FAR en facilitant le retour au pays de
ces combattants dont le nombre oscille entre 10 000 et 30 000.
Les accords de Lusaka prévoient le désarmement de ces miliciens, qui sont à présent engagés par l' armée congolaise (FAC), voire le jugement de ceux d'entre eux qui se seront avérés responsables du génocide. Il est cependant douteux qu'on puisse y arriver tant que pour la majorité de ces combattants, devenus pendant ces années des farouches guerriers, il n'y a pas de perspective de réintégration dans leur pays. Mais on n'en est pas encore là. Pour le moment, l'objectif est la cessation des hostilités. Ce que l'on peut constater, c'est la croissante disposition des alliés de Kinshasa à trouver un compromis afin de sortir, au mieux, du bourbier congolais.
Ce qui s'est passé autour
d'lkela et de Bokungo, à l'est de Mbandaka, est significatif de
cet état d'esprit. Depuis septembre, des centaines de soldats zimbabwéens
et congolais étaient encerclés à lkela par les rebelles
du RCD soutenus par le Rwanda, qui les ont peu à peu privés
de toute source de ravitaillement. Le général zimbabwéen
à la tête du contingent d'lkela avait catégoriquement
rejeté l'offre d'ouverture d'un couloir de sortie vers les régions
contrôlées par le gouvernement, qui était assortie
d'une condition: les troupes zimbabwéennes quittaient les lieux
en laissant leur armement sur place. Les soldats zimbabwéens se
sont ainsi retrouvés sans vivres. Le 2 décembre, pour débloquer
la situation, les forces congolaises et alliées ont lancé
une opération pour occuper la ville de Bokungo, située entre
le chef -lieu de l'Equateur (contrôlé par le gouvernement)
et lkela. Le RCD cria aussitôt à la violation des accords
de paix, la ville de Bokungo ayant été conquise par la rébellion
avant la proclamation du cessez-Ie-feu. Après des contacts préliminaires
entre les armées rwandaises et zimbabwéennes à ~ Harare,
le chef d'état major adjoint de l'armée zimbabwéenne
en charge du renseignement s'est rendu à Kigali le 6 décembre,
une première depuis le début des hostilités. Ses entretiens
avec le chef d' état-major rwandais ont abouti à un compromis:
le lendemain, les forces alliées de Kabila acceptaient de rendre
la ville de Bokungo aux rebelles en échange de la levée du
blocus sur le ravitaillement des forces zimbabwéennes à lkela.
Tout au long des négociations avec les officiers zimbabwéens,
les Rwandais, qui affirment ne pas avoir de troupes dans la région,
ont consulté les commandants Jean-Pierre Ondekane et Hugo lIondo,
du RCD, qui s'étaient expressément rendus à Kigali.
Assiste-t-on enfin à la coordination
de tous les états majors impliqués dans le conflit, qui aurait
dû se mettre en place au sein de la Commission militaire mixte (CMM)
? Il faut l'espérer, d'autant que c'est à la CMM que reviendra
la tâche de vérifier l'application de l'accord intervenu entre
le Rwanda et le Zimbabwe au sujet d'lkela. Le gouvernement d'Harare, qui
a tout intérêt à se désengager de ce conflit,
dont les motivations sont ma] perçues par l'opinion publique et
dont le coûta fait l'objet d'une polémique avec le FM! pour
aboutir à la suspension de ses déboursements, devrait aujourd'hui
être résolument en faveur de la relance des accords de paix.
QUANT À LUANDA, DONT L'ARMÉE
a déjà pris des mesures préventives aux frontières
de la RDC avec l' Angola pour empêcher à l'Unita de s'y replier
comme elle l'avait fait en juillet 1997 -, il a aussi tout à gagner
à l'application des accords sur le Congo, dans la mesure où
ceux-ci sont censés mettre fin à un dangereux foyer de tension
à ses portes. De plus, les accords de Lusaka donnent entière
satisfaction à Luanda sur la question de l'Unita, traitée
en tant que bande armée "à désarmer et à rapatrier
par la force'.. Cela dit, le gouvernement angolais demeure sceptique sur
la volonté de toutes les parties, notamment des alliés de
la rébellion, de respecter la lettre et l'esprit des accords de
paix.
Dernier obstacle, enfin, le pouvoir
de Laurent Kabila, qui rechigne à encourager l'organisation d'un
débat national avec participation de toutes les forces politiques
et sociales du pays, y compris les représentants de la rébellion,
débat qui aurait dû avoir lieu quarante cinq jours après
la signature des accords de paix et pour lequel il a fallu plusieurs mois,
et des pressions américaines, pour trouver un médiateur.
Kinshasa sait en effet qu'à l'issue d'une telle conférence
il sera difficile de résister à la formation d'un gouvernement
d'unité nationale et, à terme, à la tenue d'élections
libres. Une perspective à laquelle le Président ne semble
guère se préparer, interdisant toujours les activités
des partis politiques et, encore plus déconcertant, et ne créant
pas lui-même, sur ses assises actuelles, un parti politique en mesure
de faire face à cette échéance.
AFRIQUE-ASIE JANVIER 2000
Toutes les parties ont appelé de leurs vOeux le déploiement de la Monuc, mais chacune, s'estimant menacée par l' autre camp, hésite à proclamer un cessez-Ie-feu. Il n 'y a pas de jour où l'un des deux camps ne déplore une attaque ou ne lance une contre-offensive. Même s'il s'agit là d'une guerre de .'basse intensité", sans changement majeur de positions, force est de constater que les différents fronts sont toujours en activité, notamment au Kasaï. Toute escarmouche peut dégénérer en déflagration et les Nations unies n'entendent prendre aucun risque. Comme en Angola, les observateurs militaires sont appelés à vérifier le respect du cessez-Ie-feu et l'application des différents volets des accords de paix, mais ne sont pas censés utiliser la force à cette fin. En préalable à son déploiement, l'Onu demande également aux belligérants de fournir "un plan viable de désengagement" de leurs troupes du front ainsi que des garanties fermes sur la sécurité de leur personnel et leur libre circulation. L'échec de la mission de l'Onu qui devait mener l'enquête sur les massacres de Hutus dans les camps de réfugiés dans l' ex -Zaïre a sans doute laissé un mauvais souvenir au Palais de verre de New York...
Quid de la solution politique au conflit ? Malgré l' échec de la conférence de réconciliation, organisée par les Eglises congolaises début mars et boycottée par les principaux partis d'opposition, on a le sentiment à Kinshasa que le bout du tunneL n'est peut-être pas si loin. La nouvelle de la rentrée au Congo du leader des Forces du futur, Arthur Z' Aidi Ngoma, qui préside également une coalition de partis de l'opposition, l'Union des Congolais pour la paix (UCP), a eu un large écho dans la presse kinoise. Selon certains commentateurs, Kabila songerait à nommer Ngoma qui fut le premier chef de la rébellion du RCD, qu'il a quittée volontairement en février 1999 au poste de Premier ministre dans un prochain gouvernement de transition. L'intéressé a démenti avoir reçu une telle proposition et se dit pour le moment préoccupé par la création de conditions pour un véritable débat national, sans exclusive, devant former une plate-forme commune pour l'avenir politique et institutionnel du pays.
Pour Ngoma, il est indispensable d'affirmer l'indépendance de la crise interne congolaise par rapport à la crise extérieure qui secoue la sous-région des Grands Lacs et génère l' implication de plusieurs armées africaines sur le territoire congolais. Il faut, dit-il, que la classe politique congolaise "se pose tout d'abord en défenseur de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale du pays ", en précisant que cela doit être le préalable d'un "projet de réconciliation et de mise en oeuvre des principes et valeurs démocratiques ". En regrettant le rejet de la médiation du père Matteo Zuppi, du groupe italien catholique de Sant'Egidio, qui avait entamé des pourparlers avec les principaux acteurs de la crise, Ngoma est réservé quant au rôle de l'actuel médiateur, l'ancien président botswanais Ketumile Masire, dans la mesure où son choix résulterait d'une pression des Etats de la SADC sur le pouvoir de Kinshasa. " Il faut que nous sortions de toute forme de tutelle extérieure, que la classe politique congolaise connaisse un véritable sursaut patriotique. Ne pouvons-nous pas relever le défi de discuter entre nous et trouver les solutions adéquates sans interférences étrangères ? ", demande le leader de l'UCP. "Ce serait là, concluait-il, le premier signe d'une « renaissance » congolaise... "
ENTRE-TEMPS, À KINSHASA, ON réclame la mise en application de l'amnistie, décrétée récemment, pour tous les prisonniers politiques ainsi que pour les personnes détenues ou jugées sous l'accusation de "menaces à la sécurité d'Etat". La quarantaine de prisonniers qui viennent de bénéficier de cette mesure ayant surtout été accusés de "délits économiques". La Voix des sans-voix, association pour la défense des droits de l'homme, réclame notamment la libération d'une figure historique du Congo-Zaïre, Cléophas Kamitatu, dirigeant du Parti social chrétien-démocrate, arrêté depuis le 25 novembre après une interview donnée à RFI. Karnitatu pourrait en effet faire les frais de l'adhésion de son fils, Olivier, au MLC de Jean Pierre Bemba, dont il est un des conseillers politiques et qui contrôle actuellement de larges parties de la province de l'Equateur. La Voix des sans-voix demande également la libération de Masasu Nindaga, cofondateur de l' AFDL du président Kabila, arrêté en décembre 1997, lorsqu'il dirigeait la sécurité présidentielle, et condamné à vingt ans de prison.
En outre, l'ensemble des formations politiques "non armées", dont, parmi celles qui s'expriment avec le plus d'énergie à l'heure actuelle, le Fonus de Joseph Olengha Nkoy et l'infatigable UDPS d'Etienne Tshisekedi (en séjour médical en Afrique du Sud depuis quelques mois), exigent la levée immédiate des mesures restrictives sur l'activité des partis et celles qui conditionnent leur légalisation effective. C'est donc au président Kabila de faire aujourd'hui opportunément la preuve de son sens politique en cherchant à apaiser la tension à Kinshasa et en jetant du même coup les bases du dialogue inter-congolais tant espéré.
AFRIQUE-ASIE AVRIL 2000
Le troisième round des combats
auquel se sont livrées les troupes ougandaises et rwandaises en
terre congolaise, le plus long et le plus meurtrier depuis l'éclatement,
en août 1999, toujours à Kisangani, des premières confrontations
entre ces deux anciens alliés, a donné une image pitoyable
des armées de ces pays. Et soulevé dans la communauté
internationale, y compris dans les capitales qui avaient jusque-là
de la sympathie pour leur cause, des doutes légitimes sur les véritables
buts poursuivis par Kigali et Kampala en RDC. Le Rwanda est en train d'
y perdre le capital de solidarité internationale dont il a été
l'objet après l'ignoble génocide programmé des Tutsis
et des Hutus modérés en 1994.
L'indignation manifestée
par le secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan, dont
les appels lancés aux deux belligérants pour un cessez-le-feu
immédiat étaient restés plusieurs jours sans réponse,
a été en effet partagée par bien des diplomates africains
et occidentaux au palais de verre de New York, où l'on préparait
la réunion du Conseil de sécurité sur le conflit en
RDC. Pour la première fois depuis qu'il a succédé
à Boutros Boutros Ghali fin 1996, Kofi Annan demandait au Conseil
de sécurité, au cas où les forces de Kigali et de
Kampala ne se retireraient pas immédiatement de Kisangani, d'agir
dans le cadre du chapitre 7 de la Charte de l'Onu qui permet le recours
à des mesures coercitives, voire à l'envoi de troupes avec-un
mandat offensif. Aussi invitait-il le Conseil de sécurité
à exiger des deux belligérants le dédommagement des
pertes humaines et matérielles subies par la ville de Kisangani.
Kofi Annan a été entendu sur le principe, puisque la résolution
1304 du 16 juin exige le retrait immédiat des belligérants
de Kisangani ainsi que l'évacuation du reste du pays "sans délai
", et demande le paiement des dommages -qui devront être évalués
par le secrétaire général. Mais elle ne fixe cependant
pas de dates boutoirs pour ce retrait, comme l'avaient souhaité
Kofi Annan et la France qui avait soumis un projet en ce sens. La résolution
ne fait pas non plus de mention explicite au chapitre 7 mais seulement
à des "mesures" qui pourraient être prises si le Rwanda et
l'Ouganda n'obtempéraient pas. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis,
a-t-on expliqué à New York, souhaitaient modérer les
termes suggérés par la représentation française
afin que la responsabilité du conflit ne soit pas imputée
aux seuls Rwandais et Ougandais. La résolution demande aussi aux
autres armées étrangères présentes au Congo
de procéder au dégagement de leur propres troupes à
chaque étape du retrait rwandais et ougandais, comme prévu
d'ailleurs par le calendrier des accords de Lusaka. Toutes les parties,
est-il précisé, doivent cesser leur offensive pendant ce
processus de retrait. Les factions congolaises et le gouvernement sont
également invités à coopérer pour réaliser
au plus vite le dialogue national intercongolais.
UNE HYPOTHÈSE À LAQUELLE
RECHIGNE TOWOURS KINSHASA. D'autant que, comme le notait le porte-parole
du gouvernement de Laurent-Désiré Kabila, cette résolution
aura comme effet de "marginaliser " les trois mouvements rebelles puisque
le Conseil de sécurité vient de donner la preuve du fait
que le conflit doit être réglé par les
Etats engagés dans la guerre.
Tout en regrettant que le Conseil de sécurité n'ait pas adopté
le texte proposé par la France, qui condamnait plus explicitement
le Rwanda et l'Ouganda et reconnaissait indirectement le caractère
"légal" des interventions des troupes zimbabwéennes, angolaises
et namibiennes, venues au secours du gouvernement, le pouvoir du président
Kabila considère cette résolution comme une victoire diplomatique.
De plus, le comportement fort désolant des armées des pays
"agresseurs" renforce sa légitimité aux yeux de la population.
Et conforte son refus de participer à la conférence inter-congolaise,
comme ce fut le cas pour la réunion convoquée au Bénin,
le 2 juin dernier, par le médiateur officiel, l'ancien président
botswanais Masire. Le gouvernement du président Kabila n'avait pas
seulement boycotté la réunion, il avait également
empêché l'opposition civile de s'y rendre en confisquant les
titres de voyage des chefs de délégation. Le divorce entre
le gouvernement de Kabila et Masire était consommé le 20
juin, avec la fermeture du bureau du médiateur à Kinshasa
par la police congolaise. A n'en pas douter les combats de Kisangani risquent
de retarder encore davantage toute solution politique, du moins dans les
modalités prévues dans les accords de Lusaka.
Selon le bilan provisoire de la
Croix-Rouge internationale publié le 19 juin, entre le 5 et le 10
juin, les confrontations de Kisangani ont fait plus de 400 morts et 1 668
blessés civils, et 120 morts parmi les soldats. La ville, qui compte
600 000 habitants, a aussi subi d'importants dégâts matériels.
Indifférents aux conséquences de leurs querelles sur la population,
qui a été privée d'eau et d'électricité
pendant près de dix jours, les belligérants ont même
échangé des tirs à l'arme lourde à proximité
de la cathédrale de Kisangani, qui a essuyé plusieurs obus
alors que de nombreux civils y avaient trouvé refuge. L'émotion
suscitée par ces événements a fait se ressaisir les
capitales rwandaise et ougandaise qui allaient enfin mettre un terme aux
combats. Aussitôt, au Rwanda comme en Ouganda, les gouvernements
déplorèrent cette guerre insensée... Mais comment
croire désormais à la bonne foi de ces régimes dont
l'implication au Congo ne tenait, ofticiellement, qu'à des impératifs
de sécurité interne ?
Pour Bizima Karaha, ancien ministre de Laurent-Désiré Kabila et dirigeant du mouvement rebelle RCD Goma depuis l'éclatement du conflit le 2 août 1998, "cette guerre n'est pas dans l'intérêt de la rébellion, e