Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE
PRESSE AFRICAINE

Le désenchantement a remplacé la ferveur populaire soulevée par la progression vers Kinshasa des troupes hétéroclites de l'Alliance de Laurent Désiré Kabila. Le départ du maréchal Mobutu était souhaité par tous; la démocratie serait son corollaire, croyait-on. Elle n'est pas là. A sa place a surgi un "président" autoproclamé nanti de pouvoirs absolus, installé par des étrangers à la tête d'une dictature brutale et opaque. Qui sont les véritables maîtres du pays ? Au-delà d'une victoire militaire facile, le vide. On s'interroge, à défaut de pouvoir interroger.
L'opposition démocratique à l'ancien régime est tenue à l'écart, méprisée.
Et surtout, chacun fait le constat inquiétant que l'Alliance est arrivée au pouvoir avec des armes dans ses bagages, mais sans projet de société réel. Des amateurs ont capturé le destin de quarante-cinq millions d'âmes, tenues de considérer que les Etats-Unis d'Amérique sont leurs amis, et la Chine totalitaire leur modèle. Des "Amis du Congo" nomment cela "bonne gouvernance". Parleront-ils un jour avec la même ardeur des crimes contre l'humanité commis lors de la guerre de conquête du Zaïre ?
Les caisses sont vides. En abandonnant le pouvoir, les "ambianceurs" du régime Mobutu n'ont laissé sur place que les reliefs d'une bamboula qui aura duré trente ans, et ils ont gratifié l'aubergiste d'une ardoise impayée de 9 à 14 milliards de US $, outre qu'ils ont saccagé l'établissement et volé l'argenterie. Ceci en conséquence d'une bizarrerie du «nationalisme révolutionnaire" appelé mobutisme (dont la magnifique devise était "Servir et non se servir"), qui a entraîné l'effondrement du pays dans tous les secteurs. Néanmoins, la ruine n'est pas totale: dans leur classement de 1996 des pays du monde selon l'indice de développement humain, les Nations unies ont placé le Zaïre à la 141ème place sur 174 pays mentionnés (le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi figurant aux 152ème, 155ème et 166ème rangs du tableau).

En matière d'incompétences, rien n'a vraiment changé ? Le mobutisme fut en réalité un "grand bond en arrière". Une trentaine d'années avant la capture du Za:ire par les troupes de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, une colonie belge devenait un Etat indépendant souverain. La Belgique remettait aux nouvelles autorités -mal préparées à la conduite des affaires, déjà -un pays en plein essor, qu'elle avait développé de façon étonnante depuis le début du siècle. Les effectifs de l'administration coloniale belge étaient maigres, terriblement efficaces cependant pour avoir été constitués selon des critères très sélectifs de compétence technique, de comportement et de motivation. Grâce à ce personnel, le Congo belge était considéré à la fin des années 50 comme une colonie modèle, à ceci près qu'il y régnait un apartheid qui tenait les "indigènes" dans une condition humiliante de plus en plus mal supportée. Parmi ces "indigènes", des "évolués" (terme officiel de l'époque pour désigner les personnes quelque peu "civilisées") allaient en quelques mois provoquer le départ de l'administration coloniale et se substituer à elle, malheureusement sans avoir reçu au préalable de formation aux affaires publiques. La tare originelle des nouvelles autorités était donc l'incompétence et l'inexpérience. Elle marquera toute la période de l'indépendance, et on la retrouve chez les maîtres actuels du pays, en grande majorité sans expérience politique ou administrative. Cet aspect du mal zaïrois est désormais congolais. Ainsi, pour parodier la déclaration célèbre d'un général belge de l'époque coloniale, on pourrait presque écrire ceci à leur propos : "Après Mobutu = pendant Mobutu". On comprend donc la prudence et l'attentisme des bailleurs de fonds à l'égard du nouveau régime. N'en déplaise aux Etats-Unis, leur mentor le plus puissant, peut-on faire confiance à un régime totalitaire fondé sur un décret faisant office de loi fondamentale, émis par le président autoproclamé Kabila qui s'est attribué des pouvoirs quasi absolus par lesquels, sans institutions de contrôle, il "exerce le pouvoir législatif par décrets-lois (...) Il est le chef de l'exécutif et le chef des Forces armées (...) Il exerce ses pouvoirs par voie de décrets. (...) Il a le droit de battre monnaie (...) [il] relève de leurs fonctions... les magistrats du siège et du parquet"?
Un sondage défavorable au régime. La popularité du régime a été évaluée récemment. En septembre et octobre derniers, rapporte un journal belge, la population de Kinshasa s'est exprimée sur la situation nationale lors d'un sondage d'opinion. Si des élections législatives avaient été organisées immédiatement, 43 % des habitants interrogés se seraient déclarés sans opinion sur le choix d'un parti, mais 35,9 % auraient voté pour l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi, 7,3 % pour le Palu (Parti lumumbiste unifié) d'Antoine Gizenga, et 10,3 % seulement pour le parti du président Kabila, l'AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo). Si des élections présidentielles avaient eu lieu, 25, 7 % auraient voté pour Etienne Tshisekedi [Note: dont la popularité est tombée: en avril 1997, il était crédité de 43% des intentions de vote], contre 8,5 % pour Antoine Gizenga, et 17,7 % pour le président Kabila, qui "n'a jamais fait mieux que 23 %, en août dernier".

Cette impopularité du régime est à rapprocher de ce constat: 52 % des personnes interrogées pensent qu'un génocide a eu lieu contre les réfugiés hutus lors de la guerre de conquête du pays; 62,4% estiment que le Rwanda et l'Ouganda sont en train de recoloniser le Congo, ce qui fait croire à 71 % d'entre eux que le président Kabila est sous influence étrangère.
En considèrant que ce pouvoir est si peu populaire et qu'il ne repose que sur un petit groupe de personnes cooptées entourées de quelques figurants, que vaut ou que représente actuellement, pour un investisseur étranger par exemple, la parole ou la signature d'un Kabila ou celle d'un de ses subalternes, et dans ces conditions que peut-on aller faire au Congo en  ce moment?
0En septembre dernier, le "patron des patrons" belge a résumé sur une radio sa pensée, après  une visite de travail à Kinshasa: "La situation financière et la situation générale du pays est (sic) telle qu'il ne serait pas sensé de dire aux entreprises belges: allez maintenant massivement au Congo".

Un peu plus tard, dans un journal belge, le nouveau "patron des patrons" congolais, José Endundo, tient un langage similaire. Il explique franchement que les difficultés rencontrées au Congo par les entrepreneurs sont "le manque de fonds", ainsi que "l'absence d'Etat de droit et de sécurité juridique", car "il  n'y a pas d'épargne intérieure et les entreprises sont exsangues". Les moyens pour améliorer la situation? Il faut commencer par "simplifier la fiscalité", et M. Endundo cite l'hôtel InterContinental de Kinshasa qui "paie 27 taxes différentes". Actuellement, le candidat investisseur "passe deux ou trois mois à aller de bureau en bureau" pour régler ses problèmes d'installation. Ensuite, il se heurte à des structures étatiques "qui rançonnent, à la tête du client". Quant à l'exportateur qui traite avec le Congo, son risque financier n'est pas assuré, aussi "il faudrait réouvrir le Ducroire en Belgique -la Coface en France, l'Hermès en Allemagne -pour garantir le financement des exportations vers le Congo."
La "reconstruction" du Congo reste une vue de l' esprit ?

Si la logique des affaires s'applique au Congo, les investisseurs potentiels doivent refuser d'engager leurs capitaux dans un pays sinistré au dessein imprévisible, un pays dont la "reconstruction" reste une vue de l'esprit, en dépit des slogans et des sollicitations de la propagande congolaise officielle. Et dans l'hypothèse favorable où cette reconstruction venait à s'amorcer, de multiples mésaventures ne manqueraient pas de surgir chez les opérateurs, tant les aléas politiques, administratifs et techniques sont nombreux et importants. Les facteurs de risques semblent bien trop importants actuellement, comme le laissent entendre les deux "patrons des patrons" précités, pour des opérateurs économiques soucieux de la productivité et de la sauvegarde de leurs investissements, dans un système politique fragile et hautement instable puisqu'il repose entièrement sur un décret-loi de quelques lignes émis par un autocrate autoproclamé extrait du néant par des amis "sympathiques", puis porté au pouvoir par les armées de pays voisins auxquels il est indubitablement lié par des accords encore inconnus. Du reste, ces partenaires sont susceptibles, on peut le craindre, de changer à tout moment de fréquentations.

 Restent, pour venir en aide au Congo Kinshasa dans de telles conditions, les pays amis et les institutions internationales. A Bruxelles s'est tenue en décembre dernier la première "Conférence des amis du Congo" organisé par la Banque mondiale pour présenter les objectifs économiques et financiers dt gouvernement Kabila, en vue de lui accorde plus tard une aide d'urgence (voir encadré) L'une des demandes formulées par les bailleur de fonds (une quinzaine de pays et une dizain d'organisations internationales) est qu'il y ai au Congo une évolution positive dans le domaines de la démocratie et des droits d l'homme. La Banque mondiale peut se montrer satisfaite de la réunion: les autorités congolaises ont reconnu, car existe le principe de la continuité de l'Etat, la légitimité de la dette extérieure contractée par le Za:ire sous régime Mobutu. Elles sont toutefois incapables de commencer à rembourser Banque, ce qui n'autorise pas celle-ci à leur allouer de nouveaux crédits.
La conférence s'est soldée par des résultats jugés encourageants par Kinshasa, puisque Bizima Karaha, son ministre des affaires étrangères, a fait remarquer que "le dialogue été très bon" et que "le train est en marche avec pour résultat tangible que des aides d'urgence devraient être accordées pour la réfection de deux routes permettant l'approvisionnement de la capitale, et pour des interventions prioritaires dans le secteur de la santé. Mais pour l'essentiel des demandes financières, les amis en question se sont contentés de montrer leurs billets de banque: on reverra dans six mois.

Déception, par contre, chez les opposants au régime hostiles à la tenue ou à la teneur de la conférence. Le docteur Mpuila, représentant en Belgique de l'UDPS, estime qu'il aurait mieux valu isoler le régime Kabila qui ne peut ni démocratiser ni développer le pays en raison de sa nature totalitaire, "alors c'est pour ça que nous voulons que les amis du peuple [congolais] ne traitent qu'avec les vrais représentants de notre peuple, et nous aident plutôt à mettre en place des institutions démocratiques stables".

En novembre dernier, la même UDPS Belgique a tonné contre le régime. Dans une communication intitulée "Le passé de M. Kabila", elle explique que "M. Kabila s'est révélé être un 'criminel d'Etat' dangereux et une copie conforme de M. Mobutu, et que l'action de son gouvernement est un échec flagrant et généralisé". Pour l'UDPS, Mobutu et Kabila sont des "aventuriers" qui ont voulu "imposer au peuple un système néocolonial, totalitaire, dictatorial, policier et [de] Parti-Etat ..propice à l'étouffement de la voix du peuple, au pillage du pays par des aventuriers et leurs parrains étrangers, et à la perpétuation de la domination et de l'exploitation étrangère." Car Kabila a pris le pouvoir en mai 1997 "suite à une guerre dite de 'libération' totalement initiée et planifiée de
l'extérieur, et qui a été, en réalité, une entreprise de conquête néocoloniale de notre pays par des étrangers, principalement les Etats-Unis et les gouvernements rwandais et ougandais." Comme Mobutu, poursuit le parti, "Mo Kabila se retrouve aujourd'hui baionnette à la ceinture, revolver à la main droite braquée sur le peuple et la main gauche sur les paquets de dollars du Trésor public."

Autre présence étrangère signalée dans le pays, Israël. Des Israéliens fallachas d'origine éthiopienne, appelés "Erythréens" par les Congolais, composeraient la garde rapprochée du président Kabila. En outre, les services secrets israéliens collaboreraient avec le Congo, mais aussi avec l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Rien donc n'a vraiment changé: autrefois, des Israéliens ont encadré les services secrets de Mobutu et assuré sa garde rapprochée, et une coopération a existé entre les deux pays dans le domaine militaire et dans le secteur agricole. En matière d'investissements, par contre, Mobutu fut déçu par Israël, qui avait promis d'investir massivement au Zaire si celui-ci renouait avec lui des relations diplomatiques. En 1982, la reprise des relations eut bien lieu, mais les investissements annoncés n'arrivèrent jamais.

Dans un autre document, l'UDPS Belgique indique que "l'armée étrangère d'occupation [du Congo] est dirigée par James Kabarere, lieutenant-colonel de l'armée rwandaise. La Région du Sud-Kivu et trois préfectures du Sud-Rwanda (Butare, Cikongoro et Cyangugu) ont été fusionnées en une seule circonscription militaire dirigée par le colonel César Kayizari de l'armée rwandaise qui a établi son quartier général à Bukavu, et qui a été chargé de déloger les populations locales autochtones Babembe d'Uvira au profit de l'implantation massive d'immigrés tutsis rwandais, faussement présentés comme [des] Banyamulenge congolais. La Région du NordKivu et deux préfectures du Nord-Rwanda (Ruhengeri et Cisenyi) ont été fusionnées en une seule circonscription militaire dirigée par le colonel Nzaramba de l'armée rwandaise dont le quartier général a été installé à Coma. En vertu de quelles dispositions ce début d'annexion supposée a-t-il pu se réaliser? On remarque que toutes les décisions qui engagent la nation congolaise se font sans consultation populaire et sans que les partis politiques n'en soient même informés. Le régime Kabila, au nom d'un impérialisme régional mal identifié, dispose comme il l'entend, comme le faisaient les colonisateurs en des temps révolus, d'un butin de guerre que sont un territoire cinq fois plus grand que la France et un peuple de quarante cinq millions d'êtres humains relevant de l'espace francophone.
Les optimistes se consoleront à l'idée que les autorités en place ont décrété que 1997 serait "l'année de la libération", et 1998 "l'année du redressement national et du début de la reconstruction". Tous les espoirs sont donc permis, d'autant plus que le président Kabila vient de décider de "prendre la République populaire de Chine comme modèle de développement".
Ceci étant signalé, des mouvements rebelles sont en guerre contre le régime ou se préparent à la lutte armée. Par exemple, en septembre dernier s'est constituée l'UFLD (Union des forces vives pour la libération et la démocratie), une association de 9 organisations politiques et militaires, parmi lesquelles le Commando 5 minutes, le Front uni pour la libération du peuple bantou, et le Front de lutte contre l'occupation tutsi au Zaire. Sa devise est «Entre la liberté et l'esclavage, il n'y a pas de compromis».
A la chute du maréchal Mobutu, un habitant de Kinshasa s'était écrié: «Mobutu au diable, rendez-vous en enfer » A qui le tour ? .

Source :
AFRICA INTERNATIONAL, FEVRIER 1998

Il n'est pas douteux que l'oligarchie en place à Kinshasa a renversé le régime Mobutu grâce à des accords secrets passés avec des partenaires qui, en contrepartie d'avantages, ont mis à sa disposition leurs capacités militaires et des moyens financiers.
C'est ainsi que des "amis sympathiques" de Kabila ont pu exécuter pour leur propre compte de grands massacres de populations civiles dans l'est du Zaïre -où plus de 200 000 personnes sont portées disparues -ou négocier des concessions minières et peut être même territoriales. Ces deux données: accords secrets et haute criminalité, sont les fondements du régime et son essence.
Les accords précités comportent des dispositions mal identifiées, qui néanmoins transparaissent dans les actions du gouvernement de Kinshasa et de ses partenaires étrangers. Avant même sa prise de pouvoir à Kinshasa, simple exemple, Laurent-Désiré Kabila a ainsi pu négocier avec des compagnies minières étrangères des contrats portant sur le patrimoine national zaïrois.

Le président autoproclamé Kabila est prisonnier de ces engagements, qui ne peuvent être exécutés que sous le régime actuel où tous les pouvoirs, y compris le contrôle de la magistrature, lui ont été attribués par ses commanditaires. En conséquence, l'opposition politique et la société civile, nées une dizaine d'années plus tôt en réaction contre la dictature du président Mobutu, sont devenues des organisations pernicieuses, à combattre. C'est pourquoi l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), le nouveau parti-Etat, a dès sa victoire militaire suspendu les activités des autres partis politiques, et qu'elle entend, le cas échéant sans participation populaire et par la force armée, introduire son totalitarisme dans tous les secteurs de la vie nationale. Ceci avec d'autant plus de vigueur que la nouvelle dictature a bénéficié jusqu'ici, pour mettre en place sa "bonne gouvernance", du soutien quasi inconditionnel des Etats-Unis et des pays sous leur influence.
Roberto Garetton "exprime sa plus vive préoccupation"
Ce totalitarisme grandissant, à l'opposé d'une évolution du pays vers un Etat de droit, est dénoncé par Roberto Garreton, rapporteur spécial des Nations unies. A la mi-février, il signalait "avoir reçu de nombreuses allégations de graves violations des droits de l'homme en République démocratique du Congo depuis le début de l'année 1998", parmi lesquelles l'arrestation récente et la déportation du principal leader de l'opposition, Etienne Tshisekedi. Pour celui-ci et pour les autres responsables politiques emprisonnés par le régime, le rapporteur spécial "craint aussi qu'ils ne soient soumis à la juridiction de la Cour d'ordre militaire, qui ne respecte aucune limitation de compétences, de procédure et de peines applicables, et dont les décisions ne peuvent faire l'objet d'aucun recours."
Quant aux nouveaux dirigeants chargés de la "bonne gouvernance", ils sont notoirement privés d'expérience de affaires et de connaissance des réalité nationales. Pris au dépourvu par leur victoire subite, ils ont pris le pouvoir dans la précipitation, et depuis ils naviguent à vu selon la hasardeuse méthode des essais et erreurs. Il y eut ainsi, par exemple, l'amorce puis l'annulation d'une ambitieuse Conférence nationale sur la reconstruction (CNR) projetée en à la fin de l'an dernier en vue d'établir le "plan décennal pour la reconstruction du Congo".
Combien de temps un pouvoir ainsi constitué va-t-il résister à l'opposition civile e à la lutte armée qui se développent rapide ment dans la capitale et dans l'est du pays Une chose est certaine: les sponsors en armes de Kabila, qui sont les autocrates tutsis dirigeant l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi provoquent chez les populations "bantoues» locales, à cause de leur volonté de domination de la région des Grands Lacs, un ressentiment général grandissant contre la minorité tutsie Cette volonté de puissance de factions extrémistes dans la minorité tutsie a déjà suscité le génocide rwandais et la guerre civile au Burundi.
Laurent-Désiré Kabila, quant à lui a désormais des préoccupations plus personnelles. En février dernier, il a dit comme Mobutu se rendre en Suisse pour recevoir des soins médicaux. Autre similitude: bien que son directeur de cabinet ait déclaré que le président Kabila "se porte comme un charme" d'autres personnes évoquent de graves problèmes de larynx et de... prostate.

Le plus inquiétant n'est pas là, mais dans l'est du pays où les armées d'Ouganda, du Rwanda et du Burundi envoient des renforts pour combattre des guérillas aux contours mal définis. Est-ce bien le but réel de ces nouvelles interventions militaires? Plus probablement, il faut voir là une nouvelle étape du plan d'occupation du Kivu par les pays voisins, ou alors l'expression d'un antagonisme de plus en plus marqué entre les des groupes rivaux formant l'entourage du président Kabila: le sien, formé de Katangais, et les Tutsis rwandais et autres.
Toujours est-il que le dictateur malade a quitté précipitamment la Suisse le 23 février, pour regagner son pays où semblent se dessiner des changements politiques majeurs.

AFRICA INTERNATIONAL, MARS 1998

Le 17 janvicr 1998, le président de la république démocratique du Congo, Laurent-Désiré Kabila, a célébré le 37ème anniversaire de l'assassinat de Patrice Emery Lumumba, chef du tout premier gouvernement congolais en 1960, au lendemain de l'indépendance. Dans la tribune d'honneur où avait pris place le chef de l'Etat, on pouvait remarquer Juliana Lumumba, fille de l'ancien premier ministre, et actuelle vice-ministre de l' Information, de la Culture et des Arts.
Trois jours plus tard, François Lumumba, fils aîné de Patrice Lumumba et président d'une aile du Mouvement national congolais (MNC), parti dont son père fut le premier président, jetait un pavé dans la mare en expliquant que sa famille « n'avait pas été associée à l'organisation » de la commémoration. « Comme on n'était pas invité et surtout que tous les communiqués émanant de la famille Lumumba [ ...] ont été gelés..par le pouvoir en place, nous prenons acte de ce sabotage. »
Sur sa lancée, François Lumumba dénonçait l'opacité du pouvoir actuel : « Sans transparence, le développement de notre pays n'est qu'un rêve. On ne peut pas parler de démocratie s'il n'y a pas de transparence dans la chose publique. » Dans l'un des communiqués en question non-publiés, François Lumumba rendait hommage au commandant André Kisase Ngandu, chef militaire de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), dont la disparition physique au début de l'année 1997 n'ajamais été élucidée par son parti, qui l' a même complètement oublié.
Dans les milieux proches de la famille Lumumba, les opinions sont divisées. Si certains ont vu en Juliana Lumumba la représentante de la famille lors de la commémoration, d'autres avouent craindre une « clochardisation politique » de la famille lumumba, dont l'identité ne peut être réduite à la position du gouvernement, d'autant plus que les ministres ont été choisis « à titre individuel »,les partis politiques étant interdits par Laurent-Désiré Kabila.
La question n'est pas de savoir si François Lumumba est !e meilleur représentant de la famille ou le chef de file des lumumbistes, ces derniers sachant ce que François a fait des nombreux atouts dont il a bénéficié ces dernières années au nom de son père. La question est plutôt de savoir quelle est, au-delà des déclarations d'intention, la véritable position de Laurent-Désiré Kabila vis-à-vis des lumumbistes. A l'approche des élections, comment ces derniers peuvent-ils espérer préparer leur avenir politique ?

A Kinshasa, la question est ouvertement posée dans les milieux lumumbistes et particulièrement parmi les anciens exilés de Brazzaville, qui ne voient pas clair dans la politique de l'AFDL. Craignant d'être évincés un à un par une Alliance qui prend de plus en plus une coloration régionale -pour ne pas dire katangaise -, nombreux sont les lumumbistes qui ont exprimé à Laurent Désiré Kabila leur désir d'avoir les mains libres pour préparer les élections.

LES RANGS DES DÉÇUS

A Kinshasa, l'opinion est que les mobutistes katangais sont lavés de tout soupçon. Dans cette vision mobutiste ethnorégionaliste, certains Kasaiens, fussent-ils membres de l' AFDL, sont d'office considérés comme agents d'Etienne Tshisekedi, président du principal parti d'opposition, l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).
L'arme ethnique est ainsi souvent utilisée pour voiler des enjeux politiques: le partage du pouvoir et des ressources. La logique d'exclusion dans laquelle Laurent-Désiré Kabila s'est plongé dès le départ (avec l'interdiction des activités politiques) l'amène à des stratégies que n'aurait pas reniées Mobutu lui-même et qui l'isolent de plus en plus. La peur d'être débordé à droite et à gauche amène son cousin Gaëtan Kakudji à allumer des incendies partout: au sein de l' AFDL, contre les lumumbistes, contre les  notables du Nord et Sud-Kivu, etc. Et tout cela au cours du même mois de janvier 1998 !
 Dans les milieux kinois proches des notables du Kivu, on a appelé au secours
 certains membres de la diaspora restés à l'étranger, qui jouissent d'une certaine influence auprès des autorités de l' AFDL. En attendant, les rangs des déçus de Laurent-Désiré Kabila ne cessent de grossir Cette année devait pourtant être, aux dires de Kabila, l'année de la reconstruction ! .

JEUNE AFRIQUE ECONOMIE MARS 1998

Le 17 mai 1998. Un soleil de plomb, en ce début de saison sèche, au stade des Martyrs. Une heure trente de prise de parole par Laurent-Désiré Kabila, pour un véritable dithyrambe de l'action d'un gouvernement qu'il allait pourtant mettre en pièces quelques heures plus tard. Un gouvernement accusé notamment d'inexpérience, pour n'avoir pas su organiser le sommet des seize chefs d'Etat de l' Afrique des Grands lacs, qui aurait dû se dérouler la veille de cette date anniversaire. Un "sommet" annulé à la dernière minute. Mais, par-delà les arguties du pouvoir de Kinshasa, ce fiasco jette un cruel éclairage sur une certaine détérioration des rapports entre I 'homme fort de la RDC et ceux qui furent ses principaux soutiens pour la conquête du pouvoir. Justification officielle de l' annulation de cette conférence, dont les thèmes principaux étaient la paix, la résolution des conflits et la coopération africaine: le début du conflit entre I 'Erythrée et I 'Ethiopie. En réalité, le conflit érythréo-éthiopien, loin de constituer une entrave à ce sommet, aurait très bien pu en être le principal sujet. Car, au même moment où était annulée la réunion de Kinshasa, le vice-président rwandais, Paul Kagamé, réunissait à Kigali les principaux acteurs de ce conflit, à savoir l'Erythréen Issayas Afewerki et le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi. De plus, on apprendra par la suite que ni l'Ouganda ni le Rwanda n'avaient envoyé de délégation à Kinshasa pour la préparation de ce sommet. Dès lors, l'attitude de ces deux pays, naguère "amis" de Kabila, allait être interprétée comme une volonté de signifier à ce dernier que le leadership -ou, plus sobrement, le centre de décision -de la région des Grands Lacs se situait entre Kigali et Kampala, et non à Kinshasa.

UN SIGNAL AMER EN DIRECTION DU MAiTRE DE KINSHASA, QUI doit largement son trône à cette coalition régionale composée de l'Angola, du Rwanda, de l' Afrique du Sud, de l'Ouganda et du Burundi. Peut-on alors établir un lien de cause à effet entre cette défiance à l'égard de Kabila et la visite que le président du Congo voisin, Denis Sassou Nguesso, avait rendue à la fin de la première quinzaine de mai à l'Ougandais Yoweri Museveni ? Motif de cette prise de contact: les questions relatives à la sécurité de la région et la clarification de la situation des quatorze mille réfugiés rwandais en terre congolaise, dont nombre d'entre eux ont participé au génocide rwandais de 1994. Peu après, des émissaires du président Sassou Nguesso allaient également se rendre à Kigali pour discuter des mêmes questions de sécurité. Cette manière d'enjamber l'immense Congo démocratique pour aller prendre langue sur de telles questions avec les homologues ougandais et rwandais n'allait pas laisser indifférent le pouvoir de Kinshasa. Le 21 mai dernier, après plusieurs heures de discussion avec Kabila, le ministre d'Etat Victor Mpoyo allait faire à la télévision nationale une déclaration fracassante contre Museveni, en l'accusant de sabotage du sommet et d'ingérence "inadmissible" .

PLUS SIMPLEMENT, ON POUVAIT observer que ce sommet manquait cruellement de préparation. D ' ailleurs, un membre de la délégation burundaise nous confiera que leur voyage a été annulé au dernier moment, lorsqu'il fut reconnu que le dispositif de sécurité souffrait d'un inquiétant laisser-aller. Si l'on reconnaît que toutes les mesures de sécurité étaient assurées aux frontières, grâce à la solide expérience du vice-ministre de l'Intérieur, le commandant Faustin Munene, l'impréparation du sommet concernait essentiellement l'organisation de la cérémonie en elle-même, confiée au vice-ministre de la Coopération internationale, Didier Mumengi, actuellement ministre de l'Information. Toujours est-il que, parmi les seize chefs de l'Etat attendus, seulement deux ont fait le déplacement, -Robert Mugabe et Ange-Félix Patassé -tandis que le général Sassou Nguesso envoyait un de ses ministres. Ce sommet de la médiocrité diplomatique allait provoquer l'ire du "Mzee" (sage) Kabila, et aboutir à l'opération "mains propres", tant dans les rangs du gouvernement que les caciques de l'Alliance des forces démocratiques de libération du Congo (AFDl), au sein du secrétariat général. Dans la semaine du 18 mai, une vague d'arrestations en masse allait sonner le glas du gouvernement. Pour la première fois depuis sa prise de pouvoir, Laurent-Désiré Kabila allait châtier les siens, avec la très active coopération de l' ANR (Agence nationale de renseignement), de la DEMIAP (Détection militaire des activités antipatrie) et du ministère de l 'Intérieur. Principaux suspects: tous ceux qui, de près ou de loin, avaient élaboré ce sommet de chefs d'Etat, à savoir le ministère des Affaires étrangères placé sous la coupe de Bizima Karaha, le ministère de la Coopération internationale dirigé par le sémillant avocat Célestin Lwanghy, ainsi que le ministère de l 'Information de Raphaël Ghenda, l 'homme qui allait le plus pâtir de cette opération des services de sécurité. Didier Mumengi, directeur de cabinet de Célestin Lwanghy, devait répondre de la diffusion sur la chaîne nationale, peu avant le sommet, d'un spot pour le moins ambigu, montrant des images de massacres, à un moment où la commission d'enquête de l'Onu accuse le gouvernement congolais d'avoir tué cent quatre vingt mille Hutus pendant l'avancée de l' AFDL. Pour cette même raison, le comité de gestion de la Radio Télévision nationale (RTNC) dont le directeur général, José Kajangwa, fut l'un des piliers de l' AFDL, allait être frappé d'une mesure de suspension.

Personne ne pouvait alors imaginer que Raphaël Ghenda, très proche de Kabila, porte-parole du gouvernement et ministre de l 'Information, allait être arrêté en fin de semaine. Appréhendé le 22 mai, ce chantre de la "révolution congolaise" devait subir un interrogatoire en règle par les agents de l' ANR. On connaît désormais la suite à  l'issue de cet interrogatoire,
Raphaël Ghenda était placé en résidence surveillée et accusé de détournement de fonds pour un montant de plusieurs centaines de milliers de dollars.

IL S'AGIRAIT D'UNE COLLECTE QU'IL aurait entreprise et dont les montants auraient mystérieusement disparu. Par ailleurs, lors de sa "mission de clarification" à Paris en avril dernier, on l'aurait chargé d'acheter, pour le compte de la télévision nationale, du matériel qui ne serait jamais parvenu à destination. Le directeur des informations, Kitengue Kitumba, alors membre de la délégation qui s'était rendue à Paris avec Raphaël Ghenda et qui aurait dû se charger de la transaction, n'est toujours pas rentré à Kinshasa. Des proches de l'ancien ministre aujourd'hui incarcéré nous avoueront qu'il avait déjà subi une mise en examen avant le premier remaniement de janvier dernier.
Dans la deuxième quinzaine du mois de mai, tous les ministres devaient rendre compte devant Kabila de la gestion des affaires de l 'Etat, pendant que les membres des cabinets étaient interdits de sortie du territoire. A la suite de la mise en examen de Ghenda, d'autres allaient également perdre leur poste. Il s'agit de Lokombe Kitete, ministre de l'Energie, d'Etienne Mbaya, ministre au Plan, de Mututulo, ministre au Portefeuille ainsi que de son vice-ministre.

LE 1er JUIN, LE DÉCRET OFFICIEL 078 portant sur le remaniement ministériel devait consacrer le troisième gouvernement de la troisième République. Un gouvernement pléthorique de trente-sept ministres qui voit I 'apparition de sept nouveaux portefeuilles et de treize nouveaux ministres. les grands chamboulements se situent au niveau des ministères d'Etat. Victor Mpoyo, l'argentier de Kabila, perd l'Economie et le Pétrole, mais reste ministre d'Etat. Des rumeurs insistantes font état, dans les coulisses du pouvoir, de sa mauvaise santé. Mais l' on n ' oublie pas non plus que Mpoyo est l 'homme qui a fait capoter bien des contrats mirobolants: celui de l' American Minerai Field, et également celui de l' Ashanti Goldfield portant sur la concession 40 de la mine d'or Kilomoto. On note aussi, à côté de Mpoyo, la nomination d'un deuxième ministre d'Etat sans portefeuille: Déogracias Bugera, plus connu sous le sobriquet de Douglas et qui fut, pendant un temps, le numéro deux du régime. Bugera perd le poste de secrétaire général de l' AFDL au profit de Mutomb Thsibal, ex-ministre des Sports, rnais surtout adjoint, pendant la guerre de libération, de Kisase Ngandu, chef du parti lumumbiste FlNC, mort dans des circonstances mystérieuses pendant la guerre de libération. Autre surprise: la réhabilitation de Didier Mumengi, qui perd son poste de directeur de cabinet de la Coopération internationale pour arriver à la tête du ministère de I 'Information. Brillant journaliste, collaborateur de notre confrère le Monde diplomatique, Didier Mumengi est un proche de Yerodia Abdoulaye Ndombasi, à qui il devrait sa nouvelle place. Il a aussi fréquenté par le passé l'opposant M' Nimy, actuellement en exil en Belgique.

Quels enseignements tirer des derniers événements en cours ? Il semble que l' on cherche à écarter du pouvoir le dernier chef, avec Laurent-Désiré Kabila, de l' AFDL, à savoir Déogracias Bugera. Pour quelles raisons ? En février dernier, Bugera a été chargé par la présidence de redynamiser le parti. Les hauts cadres de l' AFDL ont conduit des missions d'enquête dans toutes les provinces du pays, et les résultais de ces missions n 'onl jamais élé divulgués. Néanmoins, selon certaines confidences, il apparaît que l'implantation de l' AFDL à l'intérieur du pays est tout à fait fictive et que le travail dévolu au secrétariat général n'a pas été accompli dans toute la mesure recherchée, D'où ce poste de ministre d'Etal sans portefeuille offert à Bugera, une voie de garage royale. On est en droit de se poser des questions sur l'avenir du parti lui-même : va-t-on procéder à sa liquidation pure et simple ou le vider de sa substance ?
Cependant, on note quelques progrès dans le sens d 'un apaisement de la vie politique intérieure, L'opposant Zahidi Ngorna, emprisonné depuis six mois à Buluwo, a été libéré pour des raisons de santé et devrait trouver asile en France. Les rapports avec l' opposition interne semblent s ' être adoucis. Peu avant le remaniement, Kabila recevait Tshisekedi, l'irréductible patron de l'UDPS, qui jouit de l'estime de l'Internationale socialiste dont son parti est membre. Enfin, a été créée l' Assemblée constituante qui devra entériner la Constitution du pays, et tout citoyen "n'ayant pas participé à aucun crime du pays» peut en être membre. Voilà quelques gages de "normalisation", voire de démocratisation, susceptibles enrayer le glissement du régime vers un isolement total qui pourrait entraver irrémédiablement la reconstruction du pays.

HORMIS LA ROUTE NATIONALE QUI relie Matadi à Kinshasa, quelques axes routiers dans la capitale et la réfection de l'aéroport de Lubumbashi, les grands travaux n'ont toujours pas commencé. En matière de télécommunications, les grandes promesses de Me Kinkela, ministre des PTT, semblent être demeurées lettre morte. Aucune nouvelle entreprise de télécommunications n'a encore montré le moindre empressement à reconstruire le pays. Il faut dire que les licences accordées s'élèvent à plus de deux millions de dollars, ce qui n'encourage pas l'investissement. Par ailleurs, le réseau des télécommunications nationales n'a pas encore été remis en état par l'entreprise chinoise Zhong Zing Télécom. Pour quelles raisons ? le ministère des PTT préfère garder un silence gêné sur cette question. Cependant, des signes encourageants sont à noter dans le domaine social. En matière de santé, I 'hôpital général de Kinshasa a été restauré grâce à une aide de 300 000 dollars. Selon Brigitte Kalalo, présidente de la principale organisation des femmes, le RFC, "le gouvernement comprend la position de la femme congolaise, même s' il ne la soutient pas encore suffisamment" .Toujours est-il qu'un don de 500000 dollars a été accordé aux organisations féminines pour soutenir l'émancipation de la femme congolaise. Le gouvernement de salut public va-t-il enfin prendre son envol ? Il faut l'espérer, même si les signes encourageants se font rares.

AFRIQUE-ASIE JUILLET AOUT 1998

Venu au pouvoir en mai 1997 dans les bagages de la coalition rwando-angolo-ougandaise qui a renversé le président Mobutu Sese Seko, Kabila voit ses parrains d'hier, qui lui ont tissé une couronne de guérillero nationaliste et progressiste, l'accuser désormais de vouloir s'affranchir de leur tutelle et, par conséquent, d'être un dictateur pire que son prédécesseur... C'est un peu l'histoire de la colombe de Kant qui pensait mieux voler si l'air ne la gênait pas, On a l'impression de voir en Kabila le Christophe de la tragédie d'Aimé Césaire disant: «Oui, oui, mes bons maîtres, je le sais que, dans votre constitution, je ne serai rien d'autre que le gros bonhomme de bois noir; le jacquemart débonnaire occupé à frapper de son épée dérisoire et pour l'amusement des foules, les heures de votre loi sur l'horloge de son impuissance».

Au départ, pour succéder au maréchal Mobutu Sese Seko, qui a longtemps protégé et défendu les Tutsis rwandais exilés dans son pays, avant que ceux-ci ne retournent le poignard contre lui, Laurent Désiré Kabila n'était pas l'homme providentiel. Du côté de Kigali, on misait plutôt sur un illustre inconnu kasaien qui a fait ses armes avec les rebelles Tutsis dans les maquis ougandais. Il a fallu plusieurs négociations avec le vice-président rwandais Paul Kagame et le président Yoweri Museveni pour surmonter les préventions contre Kabila, celui que dans, ses Mémoires, le révolutionnaire argentin Ernesto Che Guevara qualifiait de «noceur». Installé au pouvoir en mai 1997, Laurent Désiré Kabila gouverne par procuration dans un pays quadrillé par les politico-militaires Tutsis qui ont placé leurs hommes dans
toutes les sphères du pouvoir: Bizimana Karahamieheto, dit «Bizima Karaha», aux Affaires étrangères; Déogratias Bugera à la tête du parti de Kabila, l'AFDL; Moïse Nyarugabo aux services secrets, James Kabare à la tête de l'armée; Rugiza, Rwakabuba, Azania Ruberowa, Jean Munyapenda pour assister le nouveau président. Tous sont aujourd'hui passés du côté des rebelles après avoir précipitamment quitté Kinshasa.

Ces nouveaux arrivants ne se disent même pas Banyamulenge; ce sont des Rwandais venus s'installer au Zaïre pour faire des études, du commerce, etc. Les Banyamulenge (littéralement: les gens de Mulenge, nom d'un village du Kivu), c'est un autre logiciel; l'histoire la plus rocambolesque de la décennie où un village de 200 habitants dans le Kivu, avec un remix avec tous les Tutsis rwandais installés au Zaire, donne lieu à une ethnie qui a pris les armes pour se faire reconnaître la nationalité congolaise.

Mais Kabila qui veut le pouvoir à tout prix, assume tout: aussi bien les transferts de biens congolais au Rwanda (dont les fameuses voitures présidentielles du maréchal Mobutu) jusqu'au massacre de 200 000 Hutus dans les forêts de l'Est. Femmes, enfants et vieillards rescapés du génocide national de 1994 et pourchassés et massacrés comme des bêtes par des soldats rwandais du FPR. Après des mois de tergiversations, débats houleux, enquêtes et contre-enquêtes, l'Onu a reconnu ce 30 juin le massacre des réfugiés hutus par les troupes de l'AFDL, et accusé Kabila après une longue bataille diplomatique. Parce que contrairement au massacre des Tutsis, le mas sacre des Hutus est toujours présumé; c'est tout juste si les enquêteurs ne demandent pas l'exhumation des corps pour vérifier qu'il sont bien hutus !
Venus renverser le dictateur Mobutu qui a non seulement été soutenu par les Américains et permis aux exilés tutsis, via son  éminence grise, Barthelemy Bisengiman, d'avoir la fortune qui leur a permis de libérer le Rwanda) et créer une zone tampon en pleine république du dombolo, (nouvelle dans inaugurée par le régime Kabila), les Rwandais qui ont infiltré par toutes les poches les politiques zaïrois depuis des décennies, n'ont rencontré aucune résistance jusqu'à Kinshasa. Mais comme les nouveaux vainqueurs n'ont pas eu la victoire modeste, ils ne tardent pas à s'attirer la haine d'une population kinoi se qui ne supporte plus leur arrogance, surtout que les forces de Kigali, Bujumbura et Kampala ne se gênent plus pour faire valoir des ambitions territoriale: décrocher l'Est du Congo, la région du Masisi et fixer un homme de paille à Kinshasa Comme en 1996, les nouveaux rebelles, sûrs de leurs faits, ont promis une guerre-éclaire commencée par une diabolisation de l'adversaire et la médiatisation à outrance de leurs combats. Surtout que les communiqués du FPR sont étrangement repris par les médias internationaux sans le moindre esprit critique: Kitona, Moanda, Banana, trois grosses villes pétrolières au sud ouest à 500 km ( Kinshasa seraient ainsi toutes tombées at mains des rebelles en une journée! En fait, s'agit de la même ville avec ses banlieues di tantes d'environ cinq kilomètres. Les Congolais restent amorphes, on se demande s'ils méritent mieux .

A Kigali, les adversaires du vice-préside Paul Kagame, hostiles à l'expansionnisme de leur chef, sont accusés de coup d'Etat emprisonnés; c'est le cas des officiers Karanwa et Macumu. Kabila, lui, n'a pas de troupes à proprement parler, mis à part ses gendarmes katangais. Il cherche donc à s'allier avec Théo Kalume, le chef des milices Maï-Maï, fait appel aux troupes zimbabwéennes, on signale aussi à ses côtés le renfort de soldats cubains, chinois... Jusqu'à l'intervention décisive des MiC 21 angolais. Alors que depuis le limogeage de Célestin Kifwa, ex-chef d'Etat-major, l'armée congolaise est dirigée par un conglomérat d'officiers qui jusque-là, ont fait la guerre dans les salons de Kin-Ia-Belle.
«Fin du dombolo ou changement d'âne à Kinshasa ?» Pour le nouveau long métrage, les metteurs en scène rwandais ont trouvé d'autres porteurs d'eau pour la présidence du Congo en la personne de l'opposant Arthur Zahidi Ngoma d'abord. Juriste, ancien fonctionnaire à l'Unesco, il avait fini par se rebeller et émettre des réserves avant d'être mis sur orbite. Ensuite, le professeur Ernest Wamba Dia Wamba, originaire du Bas-Congo. Museveni donne aussi sa bénédiction à Michel Tshibuabua, architecte proche de la présidence à Libreville. Pendant ce temps, le ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Anastase Casana, spécialiste de l'agit-prop, multiplie les opérations de relations publiques en direction de la communauté internationale. On apprend par Kigali que les généraux mobutistes Nzimbi et Baramoto auraient rejoint les Banyamulenge qui les ont chassés du pouvoir, mais ces officiers d'opérette qui n'ont pas hésité à vendre les armes de leurs propres soldats en 1996 errent loin du théâtre des opérations. On fait même croire que l'une des nièces de Paul Kagamé est mariée à un fils Baramoto : faux. En pleine crise, un éminent journaliste français se pointe chez le général Likulia Bolongo, dernier Premier ministre de Mobutu réfugié à Paris: «Qu'est ce que vous attendez pour rejoindre les autres à Kigali ? Si vous voulez, je peux vous mettre en contact avec eux. » Dans cette drôle de guerre, le rôle de l'Angola a d'abord suscité des interrogations: qu'allaient faire Jonas Savimbi et Eduardo Dos Santos ? Quant aux ex-Forces armées rwandaises, laissées pour compte, ce sont les seules qui  cherchent vainement à se battre. Sur le terrain tout est éloigné; dans ce pays cinq fois plus grand que la France, il faut des avions pour faire la guerre.

Même en 1977, lors de l'invasion du Shaba par les gendarmes katangais, il a fallu le grand raout américain pour permettre à Mobutu d'acheminer ses troupes. Depuis le 28 juillet, lorsque Kabila met fin à la présence de soldats rwandais sur son territoire, le conflit est ouvert avec Paul Kagame, puisque les mêmes hommes chassés de Kin reviennent les 2 et 3 août à Coma. Kabila, qui s'y connaît, parle aujourd'hui d'un «vaste complot tutsi», s'en prend à ceux que ses partisans nomment les «serpents rwandais», fustige le Rwanda. «Nous avons un grand peuple, nous n'allons pas nous rabaisser devant le Rwanda, un petit pays et un petit peuple». Les Rwandais de leur côté l'accusent de trahison et agitent l'épouvantail des anciennes Forces armées rwandaises et autres Interhamwe.
En attendant le démantèlement du pays entre les différentes factions, une République du sud-Kivu a vu provisoirement le jour dans les faits et les Rwandais jouent fin. En 1973 Mobutu avait accordé la nationalité à tous les Tutsis du Congo, comme Lumumba en 1960 disposition annulée par la conférence nationale en 1990. Maintenant, les pays de l'axe Kigali-Kampala veulent peupler le Kivu en exportant une partie de leur population au nom du panafricanisme de Museveni. Il est vrai qu'au Rwanda, où il n'y a presque aucune ressource, à part le thé, le café, les gorilles l'aide de la diaspora, les habitants vivent à environ 200 habitants au km2.  La tentative est trop forte d'aller chercher des territoires ailleurs.

Quant à l'opposition congolaise, l'ancienne et la nouvelle, elle n'a pas l'âme à revêtir l'uniforme; chacune essaie de voir de quel côté va pencher la balance. Etienne Tshisekedi a ainsi attendu la 25ème heure pour soutenir Kabila ; le Premier ministre Kengo Wa Don est déjà avec la rébellion, le général Liku Bolongo veut une table ronde de la classe politique et affirme sans rire, qu'il n'y a aucune preuve de l'implication du Rwanda du côté des rebelles !
Et si la communauté africaine et internationale accepte le futur découpage du Congo au nom de la loi du plus fort, pourquoi les frontières africaines seraient -elles déclarées intangibles ?

AFRICA INTERNATIONAL SEPTEMBRE 1998

Quatorze mois après la prise de Kinshasa, Kabila se sépare de ses alliés. Selon une déclaration lue à la télévision nationale, les forces rwandaises présentes en République démocratique du Congo ont été « remerciées » et invitées à quitter le pays à partir du 27 juillet. Une décision qui concerne tous les soldats qui ont été incorporés dans les rangs des FAC (Forces armées congolaises) pour aider l'AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) à renverser le régime de Mobutu. Les militaires dépêchés par Kigali -de loin les plus nombreux parmi les renforts étrangers -ont été invités à boucler leur paquetage dans les plus brefs délais. Le retour au pays de soldats ougandais et angolais n'a, en revanche, pas été évoqué. « Les Ougandais n' ont pas envoyé un seul homme et nous sommes alliés avec l'Angola », a précisé Laurent-Désiré Kabila.
Les unités de la Garde présidentielle et la police militaire n'ont pas tardé à organiser le départ de leurs collègues rwandais, les escortant jusqu'à l' aéroport de N'Djili. Quarante-huit heures après l'ordre donné par le chef de l'Etat congolais, Kigali annonçait que ses dernières troupes stationnées en RDC étaient rentrées au bercail.
La présence d'éléments des FPR (Forces patriotiques rwandaises), et surtout le rôle qu'ils ont joué aux côtés des soldats de l'Alliance dans la lutte contre le régime mobutiste, a suscité bien des polémiques. On n'a jamais vraiment su quels effectifs avaient été mobilisés pour soutenir Kabila. Celui-ci a indiqué qu' il n' y avait jamais eu sur le sol de
l'ex-Zaïre plus de 3000 soldats rwandais. Et l'on estimait dernièrement à un millier le nombre d'hommes de troupe basés encore à Kinshasa. Quant à leur poids dans la victoire de l'AFDL, il reste difficile à évaluer. En juillet 1997, Paul Kagamé, le vice-président et ministre de la Défense du Rwanda, indiquait au Washington Post que les troupes de l'Alliance avaient bel et bien été encadrées par des officiers des FPR et que l'appui de ses forces avait été déterminant dans la prise de plusieurs villes, et non des moindres: Kisangani, Lubumbashi et, enfin, Kinshasa. Pour sa part, Laurent-Désiré Kabila a toujours minimisé l'appoint de ses alliés : « Nous avions des conseillers rwandais pour nous entraîner et nous fournir un soutien technique. Mais c'était tout! »

Ces cadres sont restés après le 17 mai pour mettre sur pied et former la nouvelle armée, explique-t-il, rappelant que c'est bien aux révolutionnaires de la ROC que revient le mérite de la victoire contre Mobutu.
Le renvoi des alliés d'hier peut paraître surprenant, mais les événements survenus à Kinshasa ces dernières semaines illustrent un éloignement progressif par le chef de l'Etat de ses amis tutsis. Le ler juin, Kabila profitait d'un remaniement ministériel pour offrir à Oéogratias Bugera, secrétaire général de l'AFOL, le poste de ministre d'Etat sans portefeuille. « Rattaché à la présidence », ce dernier doit donc quitter ses fonctions à la tête du parti. Certains n'hésitent pas à interpréter cette promotion comme une marginalisation pour ce Munyamasisi, originaire du Nord-Kivu et considéré comme un Tutsi par les autres Congolais. En fait, sa nomination a permis au chef de l'Etat de confier l'AFOL à l'un de ses fidèles, Mutomb Tshibal, originaire du Katanga comme lui.
Second épisode. Le 11 juillet, le chef d'état-major par intérim des FAC, James Kabare, est remplacé. Rwandais détaché à Kinshasa au titre de la coopération militaire, il est nommé simple conseiller à la présidence. Son successeur, Célestin Kifwa, est, lui aussi, katangais. Quant à Kabare, il ne restera pas très longtemps à son nouveau poste, puisqu' il vient de rentrer à Kigali avec ses hommes.

En renvoyant dans leurs pénates ses « amis » de l'Est, Kabila prend ses distances, non seulement vis-à-vis du Rwanda, mais aussi de l'Ouganda, l'un comme l'autre l'ayant soutenu activement et conjointement dans sa lutte contre le précédent régime. Il est vrai que depuis quelques mois, les relations diplomatiques entre la ROC et ses deux voisins orientaux se sont, sinon détériorées, tout au moins refroidies. La divergence la plus forte entre Kabila et ses voisins tient à la situation dans l' est du Congo. Le Kivu demeure une base arrière pour les rebelles hutus rwandais, auteurs du génocide d'avril 1994, et sert aussi de refuge aux opposants de Museveni. A partir de ces collines, ils continuent de harceler les forces armées rwandaises et ougandaises. Pour sécuriser cette zone frontalière, Kigali et Kampala préconisent la manière forte. Le régime congolais, pour sa part, préférerait la négociation à l' option militaire. L'Ouganda lui a encore reproché récemment sa passivité face à ce foyer d'instabilité. Une critique à laquelle le ministre congolais Victor Mpoyo a répondu en demandant à Museveni de « s'occuper de ses affaires ».

Si le départ des Rwandais est une opération délicate sur le plan diplomatique, elIe va sans doute bénéficier à Kabila au niveau intérieur. Elle flatte en tous cas la fibre nationaliste des Congolais qui, depuis la prise du pouvoir par l' AFOL, manifestaient une xénophobie à peine voilée à l'égard de cette « armée d'occupation », accusant le président d'avoir « vendu le pays aux Tutsis » .Et c'est avec un plaisir non dissimulé que la population de la capitale a regardé partir les Rwandais qui, depuis un an, menaient grand train, logeant dans les luxueuses villas des dignitaires déchus et roulaient dans des 4x4 réquisitionnés. Les libérateurs d'hier ont même été hués par les Kinois lorsqu'ils ont rejoint l'aéroport de N' Djili. Pour calmer le jeu, le ministre congolais de la Justice, Mwenze Kongolo, a demandé à la population de ne pas provoquer de chasse aux sorcières contre l'ethnie tutsi. En revanche, à Bukavu et à Goma, villes de l'est du pays où vivent un grand nombre de Tutsis banyamulenge, ]a décision présidentielle a suscité un véritable tollé.
De son côté, Laurent-Désiré Kabila s'est employé à expliquer son geste :
« Cela devait arriver tôt ou tard », a indiqué ]e chef de l'Etat, qui a précisé que ]es futurs accords de coopération militaire avec ]e Rwanda seront négociés légalement. En se débarrassant d' alliés devenus encombrants, Kabila a gagné encore un peu plus de souveraineté. Reste à savoir si ses compagnons de ]a première heure ne viendront
pas un jour la lui contester du côté de l'Est.
 

JEUNE AFRIQUE AOUT 1998

Comme les organisations mafieuses, les anciens parrains de Laurent-Désiré Kabila, leur obligé devenu récalcitrant, ne tolèrent pas l'insoumission et le non-respect des engagements pris. Ceci explique la rapidité de leur riposte militaire à la décision du président congolais, rendue publique le 27 juillet dernier, de mettre fin à la « présence de toutes forces militaires étrangères au Congo.» Il s'agissait en fait d'expulser du pays les encombrantes "brigades internationales tutsies" encore là, comme en territoire conquis. Leur chef, le lieutenant-colonel James Kabarehe, bras droit du général rwandais Kagame, avait conduit l'offensive contre le maréchal Mobutu en 1996 et 1997. Avant d'être menée au nom de la coalition militaro-politique AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre), cette première guerre fut présentée comme une révolte nationale de 1Utsis zaïrois d'origine rwandaise, les Banyamulenge. La mise en évidence de cette ethnie jusque-là ignorée servit à camoufler une intervention de troupes venues principalement d'Ouganda, du Rwanda et du Burundi, conduite dans le but de prendre le contrôle du Zaïre oriental et d'y exterminer des populations civiles, en particulier les Hutus réfugiés dans la région après le génocide rwandais. De la même façon déguisée, les chefs de guerre ougandais et rwandais, euxmêmes fortement soutenus par les Etats Unis, sortirent de l'ombre un Zaïrois, Laurent-Désiré Kabila, qui devint porte-parole puis président de l'AFDL, et s'autoproclama président de la République en mai 1997.

Après le renversement du régime Mobutu, une partie des troupes étrangères resta dans le pays, suite à des accords passés entre le même Kabila et ses tuteurs ougandais et rwandais. Le «commandant James" précité devint alors le chef d'état-major de facto des FAC, les Forces armées congolaises. Plus tard, en août 1998, le ministre rwandais Patrick Mazimpaka révélera sur une radio belge une partie de la vérité: « Nous avions un accord non écrit avec le Congo pour faire des opérations [militaires sur son territoire]. »
Après la victoire de l'Alliance, la population congolaise s'interroge sur ces éléments tutsis transnationaux qui détiennent tant de pouvoir et s'expriment dans des langues incompréhensibles. Elle constate la présence de ces inconnus dans tout l'appareil d'Etat,
jusque dans l'entourage direct du président. Parmi eux, les secrétaires du président Moïse Nyarugabo et Régine Kambali; le commandant James, chef d'état major général; Déo Bugera, secrétaire général de l'AFDL et ministre; Bizima Karaha, ministre des affaires étrangères. Rapidement, tous ces inconnus sont vus comme des "Rwandais" colonialistes, des étrangers arrogants et souvent brutaux qui n'ont plus leur place dans le pays après la chute du maréchal Mobutu, et dont les Banyamulenge servent de relais congolais. En mars 1998, l'ancien ministre Kamanda wa Kamanda résume le sentiment général lorsqu'il écrit que pose problème" la volonté de puissance et de domination d'un groupe (hima-tutsi) qui veut contrôler une large portion de  l'Afrique de l'Est et de l'Afrique centrale et qui s'organise sur une base ethnique, de l'Erythrée au Congo-Zaire en passant par l'Ethiopie, la Somalie, le Kenya, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie. »

Dès le début de la guerre contre le régime Mobutu, cette mainmise tutsie s'accompagna, surtout dans l'est du pays, par de grands massacres de populations civiles et des assassinats politiques de chefs coutumiers, de responsables religieux et d'intellectuels. Là, outre des pillages et des destructions de villages, des installations industrielles furent
démontées et expédiées à l'étranger au titre de butin ou de tribut, selon le procédé utilisé au Rwanda par les hommes du général Kagame lors de leur guerre contre le régime Habyarimana. Probable tribut aussi, ces territoires du Congo oriental, renfermant des métaux précieux et des terres rares à peine exploités, que les autorités rwandaises actuelles ont revendiqués comme partie d'un douteux "grand Rwanda" précolonial.
Les Congolais constatent que ces territoires sont désormais gérés par l'Ouganda et le Rwanda comme des protectorats mis à la disposition des "Nilotiques" de la région. Des colonies de peuplement tutsi semblent s'y constituer selon, estiment des associations locales, un plan secret qui prévoit une réduction des autochtones bantous. Tribut enfin, ce café, ce coton et cet or envoyés en Ouganda et au Rwanda par les autorités de Kinshasa. Plus, signale une étude de l'université belge de Gand, des sommes qui constituent une« importante zone grise dans l'affectation des dépenses de l'Etat [congolais}. Il n'est pas exclu qu'une partie des recettes fiscales sert à verser des compensations financières aux Etats limitrophes du Zaire, qui avaient des comptes à régler avec Mobutu ».

Pour ne rien arranger, se crée à Bruxelles en mai 19981e Conseil de la République fédérale démocratique du Congo, une association ultralibérale de Congolais et d'Occidentaux qui voudrait voir le pays devenir un Etat fédéral dont chaque province disposerait d'une « large autonomie économique et politicoadministrative » qui permettrait une cogestion de l'économie locale par « les nationaux et les investisseurs étrangers ». Comme les Américains, le Conseil voudrait favoriser « l'émergence d'une nouvelle génération d'hommes politiques », et comme le dictateur ougandais Museveni et d'autres tutsis pro-américains il souhaite une « entente avec les pays voisins » en vue de constituer des « sous-ensembles régionaux » dans lesquels la sécurité et la stabilité du pays et de la région seraient assurées « en mettant en location certaines bases militaires du pays. Il s'agira donc de créer des technopôles militaires ».
Pour tous ces motifs inquiétants, la "marionnette" Kabila répond de moins en moins à ses manipulateurs. Ils exercent sur le président, pense la population, une tutelle de type mafieux dont il cherche à se dégager. Mais si l'opinion publique revendique des libertés et des institutions démocratiques, les "Rwandais" du président et leurs commanditaires ougandais et rwandais savent que toute avancée du pays vers la démocratie s'accompagnerait d'une remise en cause radicale des pratiques néo-coloniales qu'ils ont commencé à introduire en RDC, probablement en échange de l'assistance militaire fournie lors de la conquête du pays.

La fierté nationale congolaise est blessée par les prétentions hégémonistes des extrémistes tutsis de la région. Le vieux nationalisme zaïrois resurgit. Les Congolais, habituellement hospitaliers, deviennent hostiles à la présence des "Rwandais", et voient dans les "Banyamulenge" leurs complices locaux. Au Rwanda et au Burundi, les tutsis représentent un habitant sur six seulement, et au Congo-Kinshasa ils ne constituent qu'une ethnie parmi les 350 ou 400 répertoriées (chez les tutsis congolais, le groupe des Banyamulenge, jusque-là méconnu, a été créé pour des motifs politico-ethniques à la fin du régime Mobutu; il est formé de 6000 à 50000 individus, selon les études).

Les chefs de guerre de la région ne peuvent ignorer ces tensions ethniques qui se développent. Malgré cela, ils choisissent d'accentuer leurs menées, au risque de transformer en haine ethnique le ressentiment national contre les Tutsis. Au début de juillet dernier, des renforts de troupes ougandaises et rwandaises sont signalés dans l'est du pays, où depuis des mois les éléments tutsis sont confrontés à des groupes armés "bantous" peu organisés et sans grands moyens militaires. Alors, les armes de guerre et de propagande qui ont servi à faire tomber le maréchal Mobutu sont reprises, contre son successeur Kabila. Il est accusé à son tour d'être un dictateur et de tolérer sur son territoire, voire d'encourager, des groupes armés hostiles aux régimes tutsis de la région. Du côté du gouvernement congolais, un ministre en visite à Bruxelles affirme cependant, le 15 juillet dernier: « Nous respectons le calendrier de démocratisation, à treize jours près; l'Assemblée constituante sera mise sur pied; elle devra rédiger un projet de Constitution, et servira jusqu'aux élections [de 1999] d'organe législatif et de contrôle du gouvernement; mais jusqu'au référendum, le gouvernement congolais restera inflexible: les activités des partis resteront suspendues. »

La presse internationale relaie des messages visant à conditionner les opinions publiques en mettant de nouveau l'accent sur les "Banyamulenge" en danger, sur le problème de leur nationalité mal définie, et sur une recrudescence de cette "idéologie du génocide" qui justifia les grands massacres de réfugiés hutus rwandais dans leurs camps du Zaire. Le "virus de la haine ethnique", loin d'avoir disparu, aurait gagné le Congo-Kinshasa redevenu une base arrière d'où des génocidaires lancent des raids au Rwanda et au Burundi. Le "péril hutu" serait devenu un "péril bantou" menaçant la sécurité de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi. Il est question désormais d'une vaste coalition régionale de "génocidaires" bien organisés et bien armés, alliés à des extrémistes musulmans, tous décidés d'en finir avec une ethnie tutsie qui se voit obligée de se défendre face à un double péril bantou et islamiste. Mais par une coïncidence remarquable, c'est durant cette période qu'est rendu public, en juin dernier, un rapport des Nations unies imputant à l'AFDL les grands massacres commis durant la guerre contre le régime Mobutu. Les principaux maîtres d'oeuvre de ces crimes contre l'humanité, un génocide certainement, furent le général rwandais Kagame et son "commandant James" précité, aidés par les armées de l'Ouganda et du Burundi.

Les rebelles veulent la sécession du Kivu
Pendant ce temps, le mécontentement grandit dans la population. Malgré quelques résultats positifs dans la remise en ordre de l'armée, de l'administration et des finances publiques, le régime Kabila est critiqué de toutes parts pour son caractère dictatorial, son incompétence, et ses multiples violations des droits humains. De ce fait, aucune aide financière significative ne lui est parvenue de l'extérieur pour la "reconstruction" du pays. Dans cette situation, une nouvelle "libération" du pays par les armes pourrait emporter une adhésion populaire, doivent penser les entrepreneurs de guerre régionaux et leurs mentors occidentaux.
En février 1998, un collectif de partis politiques congolais, comprenant des responsables du parti UDPS d'Etienne Tshisekedi, organise une marche à Bruxelles pour demander« la démission et l'arrestation de Kabila pour crimes contre l'humanité ». Au début de juillet, le "commandant James" est relégué au rang de conseiller. A la fin du
mois, ordre est donné aux "brigades internationales tutsies", qui dans l'armée congolaise
 constituent un corps spécifique dominant, de rentrer dans leurs pays d'origine. Mais la plupart de leurs éléments resteront sur place, tandis que dans le même temps des Banya
mulenge congolais et des "nilotiques" d'autres nationalités, soit au total plusieurs milliers de soldats, sont en stand by , après avoir reçu une formation dans des camps 'militaires de la région. Une remarque: les  individus constituant les "brigades tutsies" sont morphologiquement proches, ce qui permet d'entretenir une confusion sur leur origine, d'autant plus que les chefs, souvent formés par des instructeurs américains ou israéliens, se rendent anonymes en portant des uniformes et des nationalités interchangeables et en adoptant le même grade et probablement des pseudonymes: "commandant John", "commandant Dany".
Alors que des responsables politiques tutsis viennent de quitter brusquement la RDC, durant la nuit du 2 au 3 août des affrontements se produisent dans des camps militaires à Kinshasa. Le palais présidentiel est attaqué. II résiste, le putsch échoue.

Dans le Kivu, des chefs militaires proclament une sécession, tandis qu'une source annonce que l'AFDL a repris le combat contre le nouveau dictateur Kabila. Dans la confusion, la création d'une République du Nord-Kivu est brièvement évoquée. Les mutins exigent le départ du président pour cause de "mauvaise gouvernance".
La rébellion met rapidement en place, tout comme lors de la guerre contre le président Mobutu, un dispositif de propagande qui tente de faire croire que l'insurrection est exclusivement congolaise, tandis que le gouvernement congolais parle d'une agression de l'Ouganda et du Rwanda. Chacun a partiellement raison: comme la guerre contre le régime Mobutu, la "rébellion banyamulenge" est montée par des éléments tutsis étrangers et nationaux auxquels se sont ralliés des Congolais militaires et civils "de service" alléchés de diverses façons.
Les jours suivants, en même temps que l'est du Congo est investi par les rebelles, le commandant James détourne un avion de ligne congolais et amorce un pont aérien de Coma vers le Bas-Congo, d'où ses unités remontent vers Kinshasa pour bloquer son approvisionnement et tenter une seconde fois de renverser le président Kabila, dont tout le monde prévoit la chute proche, et qui aurait fui la capitale. En réalité, il se déplace à l'étranger pour solliciter des aides militaires.

Politiquement, les rebelles n'ont rien organisé si ce n'est leur complot. A leur tête, des "commandants" militaires sans structure ni programme politiques précis. Des noms sont cités: commandant Ruvusha, un Rwandais peut-être; commandant Sylvain Buki, chef du 10e bataillon des Forces armées congolaises, les FAC. Puis des civils: les ministres "rwandais" déserteurs Déo Bugera et Bizima(na) Karaha(mieto), et le Congolais Arthur Zahidi Ngoma, présenté comme chef de la rébellion. Le II août seulement, la rébellion n'a pas encore de direction politique connue, mais elle dispose d'un porte-parole: le commandant Jean-Pierre Ondekane. Selon le schéma précédemment utilisé par l'AFDL, il annonce une guerre-éclair contre le dictateur Kabila sommé de s'en aller, et une lutte de libération pour le bien du peuple congolais, sans intervention rwandaise ou ougandaise. Mais le peuple n'en croit rien, cette fois. Le mythe d'une rébellion des Banyamulenge a vécu. Ce n'est que le 16 août qu'apparaît, dans l'improvisation et la hâte, une organisation dénommée Rassemblement congolais pour la démocratie, le RCD. Son texte fondateur, un document apocryphe probablement, est daté du 1er août. L'organisation y présente brièvement ses statuts, des critiques à l'égard du régime en place, et en quelques mots ses objectifs. Pour président, l'inattendu professeur Wamba dia Wamba et non plus Arthur Zahidi Ngoma. Comme ce fut le cas pour l'AFDL, le RCD ne présente aucun projet de société, et la constitution de son équipe dirigeante hétéroclite -un amalgame de Tutsis de diverses origines, de Congolais "mobutistes", de figurants crédules ou opportunistes -ne semble répondre à aucune logique apparente, si ce n'est une volonté commune de renverser par la force le régime en place et, selon toute vraisemblance, d'enfin concrétiser les Accords de Lemera, y compris ses clauses secrètes, conclus entre Kabila et ses sponsors étrangers lors de la campagne contre le régime Mobutu.

Et de nouveau l' Afrique du Sud -celle des intérêts miniers et de l'industrie de guerre, à n'en pas douter -soutient les "rebelles banyamulenge" en offrant sa médiation, pendant que l'Ougandais Museveni, le parrain des parrains de l'internationale tutsie, provoque une réunion semblable, au Zimbabwe, de hauts dirigeants politiques de la région.
La guerre offre soudainement au président Kabila une popularité intérieure et un prestige international inespérés. Sachant mieux que quiconque, pour avoir utilisé luimême la manipulation, ce que cache le vocable "révolte des Banyamulenge", il dénonce une agression du Rwanda et de l'Ouganda et organise ses alliances. Alors que son régime semble perdu, surgissent les aides militaires du Zimbabwe, de l'Angola et de la Namibie. Lespoir change de camp. Les villes du Bas-Congo sont reprises. Dans la capitale Kinshasa, où dès le début de la guerre des "Rwandais", soit quiconque avait une morphologie tutsie, avaient été violentés ou mis en détention lors d'une chasse aux "inciviques", l'armée gouvernementale et la population se lancent à la poursuite des éléments infiltrés, prépositionnés ou venus du Bas-Congo. Dans le camp rebelle où l'inquiétude apparaît, Wamba dia Wamba profite de l'occasion pour tenter de provoquer le retrait des troupes étrangères alliées à Kabila, en déclarant qu'assister un tel régime « c'est une très grande erreur parce qu'alors on se met du côté de ceux qui commettent des crimes contre l'humanité. »
Aussi opportuniste, le Rwanda accuse le président Kabila de commettre un génocide tutsi et avertit qu'il ne restera pas les bras croisés,

La population et la presse de Kinshasa, elles, se tiennent du côté des autorités officielles. A la fin du mois d'août, des responsables politiques demandent aux jeunes de Kinshasa de se regrouper pour défendre leurs quartiers et « ne plus se laisser asservir par le petit peuple tutsi ", ou pour provoquer «l'écrasement de la vermine de l'envahisseur rwando-ougandais», Les messages passent bien. Un habitant de Kinshasa déclare: « C'est nous-mêmes qui brûlons les Thtsis, ce ne sont pas les militaires. » Un autre: « Nous avons des problèmes avec les Tutsis, je vous dis; qu'ils partent chez eux, ce sont des Rwandais. » Un autre encore met en garde contre les Tutsis, des « vipères à double champ d'attaque; ils permettent que vous les approchiez pour bien vous mordre. » Excédé lui aussi, un Congolais du Canada propose de régler le problème en érigeant « un mur du genre mur de Berlin, ou la grande muraille de Chine, le long des frontières Congo-Rwanda, Congo-Burundi, et Congo-Uganda, doté d'un système de surveillance militaire électronique 24 h sur 24 h. »

Vers une longue guerre régionale
Après de telles considérations définitives, il paraît plus que jamais absurde et provocante la prétention des dirigeants "nilotiques" régionaux d'amener la paix et l'entente ethnique au Congo-Kinshasa en y faisant la guerre sous le prétexte de vouloir éradiquer un "virus du génocide" désormais bantou. Le précédent rwandais de 1990-1994 a cependant démontré qu'un génocide ou des massacres ethniques, condamnables dans tous les cas, sont aussi une réponse prévisible aux provocations répétées des éléments les plus fanatiques d'une minorité ethnique, qui eux sont parvenus jusqu'à présent à rester impunis grâce à leur propagande et à leurs soutiens extérieurs.
Ces menaces n'empêchent pas la rébellion de poursuivre ses actions militaires et diplomatiques, au risque d'agrandir encore la fracture entre les populations "bantoues" et "nilotiques" de la région.

Sur le terrain, ses troupes progressent à l'est du pays, au point d'occuper à la fin novembre dernier le tiers environ du territoire congolais. Selon Kabila, 30 000 militaires ougandais et rwandais se trouvent alors dans le pays. Manifestement, il ne sont pas là dans le seul but de sécuriser les frontières de leurs pays. Un informateur d'une ambassade occidentale au Rwanda signale que ces troupes sont approvisionnées par les Etats-Unis avec de l'armement saisi lors de la guerre du Golfe et acheminé en RDC depuis l'aéroport de Kigali, où depuis le début du conflit plusieurs gros porteurs non identifiables de fabrication russe atterrissent chaque jour. D'autres sources font état de la présence, dans plusieurs endroits de l'est du pays, notamment dans le parc de la Maïko et sur l'île d'ldjwi depuis longtemps investie par l'armée rwandaise, d'installations militaires américaines comprenant des rampes de missiles. Fin novembre, un lot de 90 chars de combat destinés à l'armée ougandaise est signalé dans le port de Dar es-Salaam.
Depuis plusieurs années, des Tutsis extrémistes veulent faire de la région un grand espace régional sous leur contrôle militaire, politique et économique. Le soutien militaire et politique des Etats-Unis leur est acquis: durant son voyage africain au début de 1998, le président Clinton avait organisé avec son homologue ougandais Museveni un sommet régional qui condamna les "génocidaires" de la région et recommanda contre eux un ostracisme international et la création d'une coalition internationale contre le génocide. Tout en félicitant le régime belliciste de Kigali, en fait une impitoyable dictature militaire accusée notamment de crimes contre l'humanité, le président américain exigea du président Kabila, origine d'une tribu katangaise, qu'il démocratise son régime. La vision américaine ou tutsie est bipolaire: du bon côté, les minorités tutsies constamment menacés de génocide et leurs sympathisans, du mauvais côté tous ceux, y compris des démocrates tutsis ou étrangers, qui combattent ou condamnent l'idéologie tutsie d'extrême droite, son hégémonisme fondé sur une théorie inavouée de supériorité raciale, et son expansionnisme matérialisé par la création d'espaces ethniques de sécurité à l'intérieur et à l'extérieur des frontières.

En diplomatie, des négociations internationales de paix sont organisées dès le début de la guerre, où le Rassemblement congolais pour la démocratie est tenu à l'écart, au dam de ses alliés et à l'avantage du président Kabila. Celui-ci a vu sa stature politique grandir au fil de rencontres, telle récent sommet France-Afrique de Paris, qui lui donnent l'occasion de rappeler que son pays a été agressé par l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Un président méfiant, qui n'ignore pas combien est périlleux d'avoir affaire, directement ou par alliés interposés, aux chefs de guerre de la région, les parrains des "Banyamulenge". Au Rwanda, de fait, le régime Habyarimana a été anéanti par la combinaison d'opérations de guerre alternant avec des négociations politiques. Au Burundi, deux présidents hutus ont été assassinés et un troisième destitué malgré leur politique de partage du pouvoir avec les milieux militaro-politiques tutsis. Au Zaire, Mobutu a été renversé par une coalition "nilotique" qui est parvenue, par Kabila interposé, à rallier à sa cause la communauté internationale et l'opposition intérieure, alors que le pays était victime d'une agression extérieure. Tout cela, le président Kabila et ses alliés le savent. Réaliste et sûr de son bon droit, le président considère que la rébellion n'a rien d'un conflit interne, et il veut négocier directement avec les pays agresseurs le retrait de leurs troupes. Le RCD, par contre, sait qu'il n'a aucune légitimité, et que sa représentativité intérieure est quasiment nulle. Qui peut croire à une nouvelle "libération" du Congo-Kinshasa, et se méprendre sur l'identité réelle des "Forces de la liberté" du Rassemblement congolais pour la démocratie? .

AFRICA INTERNATIONALE DECEMBRE-JANVIER 1999

En réagissant aux accusations d'inaction de la communauté internationale dans le conflit qui déchire le Congo démocratique, l'ambassadeur américain à l' Onu, Richard Holbrooke, déclarait pendant sa tournée africaine, début décembre, que le principal obstacle aux efforts internationaux pour la paix était "le comportement des acteurs du conflit eux mêmes ". La reprise des combats, ajoutait-il, "menace de réduire les accords en lambeaux". En centrant son premier voyage officiel en Afrique sur le conflit en RDC, Richard Holbrooke, qui a visité une dizaine de pays en douze jours, a sans doute voulu montrer l'intérêt qu'accorde le chef de la Maison Blanche, dont il est l'un des conseillers, au retour de la paix dans ce pays clé de l'Afrique centrale. Il a toutefois débuté modestement en reconnaissant qu'il s'agissait là d'un conflit d'une "complexité énorme", et qu'il ne fallait pas attendre trop de ce voyage, dont le but était surtout d'évaluer la situation.
Une attitude peu sincère aux yeux de Kinshasa, mais aussi d'une large partie de l'opinion africaine, notamment francophone, pour qui les Etats-Unis portent la responsabilité de n'avoir pas exercé sur leur alliés ougandais et rwandais les pressions nécessaires pour débloquer la situation. Une mollesse qui contraste de manière flagrante, note-t-on fréquemment, avec l'interventionnisme énergique des Etats-Unis et de leur ultra-puissante armée, dont l'entrée en action détermine l'issue de bien des conflits sur la planète.
Ces critiques à l'égard de l'attitude de Washington face à une crise majeure du continent africain -qui semblent aller jusqu'à plaider la cause d'un débarquement des Gl's dans les forêts équatoriales congolaises -en arrivent à soupçonner les Etats-Unis de participer à l'entreprise de déstabilisation du régime de Kabila. On est bien loin de l'autosatisfaction qui avait dominé l'après-Mobutu, quand les commentateurs du continent se réjouissaient de constater que les Africains avaient enfin décidé de prendre leur destin en main. ..Mais pour Richard Holbrooke, il n'y a pas de solution viable imposée de l'extérieur. "Quand les acteurs régionaux coopéreront, a-t-il insisté, quand ils observeront un cessez-le-feu, quand ils assureront un accès total et sûr pour que les observateurs internationaux puissent travailler quand ils auront choisi un « facilitateur » pour faire avancer le processus politique, alors les Nations unies et la communauté internationale pourront faire de la paix une réalité."

PENDANT SON SÉJOUR EN AFRIQUE AUSTRALE ET DANS LA région des Grands Lacs, l'ambassadeur américain, que la presse américaine surnomme "l'architecte de la paix des Balkans", a toutefois souligné la disposition des Etats-Unis à apporter un "fort soutien" aux accords de paix, et notamment à sa partie la plus coûteuse, le déploiement de la force de maintien de la paix, estimée entre quinze et vingt-cinq mille hommes, soit la plus importante jamais réunie par l'Onu en Afrique. Mais, a-t-il ajouté, "on ne peut courir le risque d'aller vers la catastrophe, vers un autre échec des efforts de paix entrepris par l' Onu, comme ce fut le cas en Bosnie, en Somalie et au Rwanda ". Susan Rice, secrétaire d'Etat adjointe chargée des Affaires africaines, qui a accompagné Holbrooke pendant une partie de son voyage, avait tenu à faire savoir que le gouvernement américain faisait le nécessaire auprès du Congrès -où la participation des Etats-Unis à une telle opération ne fait pas l'unanimité -pour que les fonds destinés à la Monuc (Mission d'observation des Nations unies au Congo) soient disponibles dès l'adoption du budget 2000. Quant aux responsabilités de l'impasse actuelle et de la reprise des combats, les Américains n'ont pas tenu à donner leur avis, se limitant à insister sur les points essentiels de l'accord : retrait de toutes les troupes étrangères, respect de l'intégrité et de la souveraineté de la RDC, organisation, dans les plus brefs délais, comme prévu à Lusaka, d'un dialogue national visant à l'établissement des conditions d'une véritable démocratie dans le pays, Le 14 décembre, toutes les parties congolaises tombaient enfin d'accord sur la personne de l'ancien président du Botswana, Quett K. Masire, qui devient le médiateur pour la résolution de la crise politique. Masire, dont le choix a certainement été influencé par Holbrooke, aura quinze mois pour aboutir. Si Holbrooke paraît, par ailleurs, avoir obtenu des dirigeants namibien et zimbabwéen qu'ils annoncent le retrait de leurs troupes du territoire congolais dès l'arrivée de la force internationale ou la cessation totale des hostilités, à Kampala et à Kigali l'accent a été mis sur la résolution des conflits internes qui sont à l'origine de la crise entre ces deux pays et Kinshasa.
La ratification par le Parlement ougandais, le 7 décembre, de l'amnistie offerte par le pouvoir de Kampala aux rebelles ougandais, y compris à leurs chefs, fait partie des mesures d'apaisement que le président Museveni a prises ces derniers temps en vue de résorber les guérillas qui se battent contre son pouvoir depuis une décennie et qui ont leurs sanctuaires en RDC et au Soudan. Cette annonce a précédé de vingt quatre heures la rencontre entre les présidents ougandais Yoweri Museveni et soudanais Omar Hassan alBachir à Nairobi.

CE MINI-SOMMET, DONT L'ISSUE EST cruciale pour la région, aurait dû avoir lieu un mois auparavant à Durban, en marge du sommet du Commonwealth, grâce à la médiation du chef de l'Etat sudafricain, Thabo Mbeki, qui a depuis poursuivi ses bons offices entre ces deux hommes que tout sépare, avec le soutien de l'ancien président américain, Jimmy Carter. Ce dernier, rayonnant, a scellé la réconciliation entre Museveni et Bachir, après cinq ans de rupture des relations diplomatiques. Les deux chefs d'Etat ont signé un accord en onze points qui les engage à désarmer et à démanteler les "groupes terroristes" qui agissent depuis leurs territoires respectifs. Il s'agit notamment du très sanguinaire Mouvement de résistance du seigneur (LRA), basé au Soudan et responsable de l'enlèvement de vingt mille adolescents ougandais, et des Forces démocratiques alliées (ADF), qui ont mené leurs attaques en Ouganda surtout depuis le territoire congolais où elles ont reçu le soutien logistique de l'armée soudanaise. L'Ouganda devra pour sa part interrompre tout appui au mouvement de John Garang (SPLA) qui a ses bases dans ce pays, ainsi qu'au Kenya et en Erythrée, et qui se bat au Sud-Soudan depuis seize ans. Le SPLA peut cependant aujourd'hui se prévaloir du soutien de Washington, que Mme Madeleine Albright lui a manifesté publiquement il y a quelques mois, et qui devrait lui permettre de survivre à ce handicap.

Cette réconciliation en marge des accords de Lusaka devrait sans doute en faciliter la mise en oeuvre et contribuer à réduire la tension régionale. Mais la présence de l'armée de Kampala au Congo dépasse le cadre de la défense de la sécurité de l'Ouganda. Pendant presque trois ans de présence ougandaise au Congo d'abord pour venir à bout des "contrats" avec l'accord de Kinshasa, puis pour soutenir la rébellion anti-Kabila -, les officiers de l'armée de Kampala (I), avec ou sans la bénédiction de Museveni, ont monté de juteux trafics liés à l'exportation de matières premières congolaises, notamment de l'or. D'où leur intérêt à retarder les échéances prévues à Lusaka et à consacrer, de facto, la partition du pays.
Du côté de Kigali, les affairistes, qui profitent de la présence de l'armée rwandaise sur de larges portions de territoire, ne sont pas absents, mais ils ne semblent pas déterminer le cours des événements. La question centrale de la présence rwandaise au Congo est plus que jamais en rapport avec les moyens mis en oeuvre pour aboutir à une effective réconciliation nationale entre la minorité tutsie et la majorité hutue. Le pouvoir de Kigali doit s'efforcer de désamorcer les foyers de tension entretenus, au Kivu notamment, par les miliciens rwandais et ex-FAR en facilitant le retour au pays de ces combattants dont le nombre oscille entre 10 000 et 30 000.

Les accords de Lusaka prévoient le désarmement de ces miliciens, qui sont à présent engagés par l' armée congolaise (FAC), voire le jugement de ceux d'entre eux qui se seront avérés responsables du génocide. Il est cependant douteux qu'on puisse y arriver tant que pour la majorité de ces combattants, devenus pendant ces années des farouches guerriers, il n'y a pas de perspective de réintégration dans leur pays. Mais on n'en est pas encore là. Pour le moment, l'objectif est la cessation des hostilités. Ce que l'on peut constater, c'est la croissante disposition des alliés de Kinshasa à trouver un compromis afin de sortir, au mieux, du bourbier congolais.

Ce qui s'est passé autour d'lkela et de Bokungo, à l'est de Mbandaka, est significatif de cet état d'esprit. Depuis septembre, des centaines de soldats zimbabwéens et congolais étaient encerclés à lkela par les rebelles du RCD soutenus par le Rwanda, qui les ont peu à peu privés de toute source de ravitaillement. Le général zimbabwéen à la tête du contingent d'lkela avait catégoriquement rejeté l'offre d'ouverture d'un couloir de sortie vers les régions contrôlées par le gouvernement, qui était assortie d'une condition: les troupes zimbabwéennes quittaient les lieux en laissant leur armement sur place. Les soldats zimbabwéens se sont ainsi retrouvés sans vivres. Le 2 décembre, pour débloquer la situation, les forces congolaises et alliées ont lancé une opération pour occuper la ville de Bokungo, située entre le chef -lieu de l'Equateur (contrôlé par le gouvernement) et lkela. Le RCD cria aussitôt à la violation des accords de paix, la ville de Bokungo ayant été conquise par la rébellion avant la proclamation du cessez-Ie-feu. Après des contacts préliminaires entre les armées rwandaises et zimbabwéennes à ~ Harare, le chef d'état major adjoint de l'armée zimbabwéenne en charge du renseignement s'est rendu à Kigali le 6 décembre, une première depuis le début des hostilités. Ses entretiens avec le chef d' état-major rwandais ont abouti à un compromis: le lendemain, les forces alliées de Kabila acceptaient de rendre la ville de Bokungo aux rebelles en échange de la levée du blocus sur le ravitaillement des forces zimbabwéennes à lkela. Tout au long des négociations avec les officiers zimbabwéens, les Rwandais, qui affirment ne pas avoir de troupes dans la région, ont consulté les commandants Jean-Pierre Ondekane et Hugo lIondo, du RCD, qui s'étaient expressément rendus à Kigali.
Assiste-t-on enfin à la coordination de tous les états majors impliqués dans le conflit, qui aurait dû se mettre en place au sein de la Commission militaire mixte (CMM) ? Il faut l'espérer, d'autant que c'est à la CMM que reviendra la tâche de vérifier l'application de l'accord intervenu entre le Rwanda et le Zimbabwe au sujet d'lkela. Le gouvernement d'Harare, qui a tout intérêt à se désengager de ce conflit, dont les motivations sont ma] perçues par l'opinion publique et dont le coûta fait l'objet d'une polémique avec le FM! pour aboutir à la suspension de ses déboursements, devrait aujourd'hui être résolument en faveur de la relance des accords de paix.

QUANT À LUANDA, DONT L'ARMÉE a déjà pris des mesures préventives aux frontières de la RDC avec l' Angola pour empêcher à l'Unita de s'y replier comme elle l'avait fait en juillet 1997 -, il a aussi tout à gagner à l'application des accords sur le Congo, dans la mesure où ceux-ci sont censés mettre fin à un dangereux foyer de tension à ses portes. De plus, les accords de Lusaka donnent entière satisfaction à Luanda sur la question de l'Unita, traitée en tant que bande armée "à désarmer et à rapatrier par la force'.. Cela dit, le gouvernement angolais demeure sceptique sur la volonté de toutes les parties, notamment des alliés de la rébellion, de respecter la lettre et l'esprit des accords de paix.
Dernier obstacle, enfin, le pouvoir de Laurent Kabila, qui rechigne à encourager l'organisation d'un débat national avec participation de toutes les forces politiques et sociales du pays, y compris les représentants de la rébellion, débat qui aurait dû avoir lieu quarante cinq jours après la signature des accords de paix et pour lequel il a fallu plusieurs mois, et des pressions américaines, pour trouver un médiateur. Kinshasa sait en effet qu'à l'issue d'une telle conférence il sera difficile de résister à la formation d'un gouvernement d'unité nationale et, à terme, à la tenue d'élections libres. Une perspective à laquelle le Président ne semble guère se préparer, interdisant toujours les activités des partis politiques et, encore plus déconcertant, et ne créant pas lui-même, sur ses assises actuelles, un parti politique en mesure de faire face à cette échéance.

AFRIQUE-ASIE JANVIER 2000

Toutes les parties ont appelé de leurs vOeux le déploiement de la Monuc, mais chacune, s'estimant menacée par l' autre camp, hésite à proclamer un cessez-Ie-feu. Il n 'y a pas de jour où l'un des deux camps ne déplore une attaque ou ne lance une contre-offensive. Même s'il s'agit là d'une guerre de .'basse intensité", sans changement majeur de positions, force est de constater que les différents fronts sont toujours en activité, notamment au Kasaï. Toute escarmouche peut dégénérer en déflagration et les Nations unies n'entendent prendre aucun risque. Comme en Angola, les observateurs militaires sont appelés à vérifier le respect du cessez-Ie-feu et l'application des différents volets des accords de paix, mais ne sont pas censés utiliser la force à cette fin. En préalable à son déploiement, l'Onu demande également aux belligérants de fournir "un plan viable de désengagement" de leurs troupes du front ainsi que des garanties fermes sur la sécurité de leur personnel et leur libre circulation. L'échec de la mission de l'Onu qui devait mener l'enquête sur les massacres de Hutus dans les camps de réfugiés dans l' ex -Zaïre a sans doute laissé un mauvais souvenir au Palais de verre de New York...

Quid de la solution politique au conflit ? Malgré l' échec de la conférence de réconciliation, organisée par les Eglises congolaises début mars et boycottée par les principaux partis d'opposition, on a le sentiment à Kinshasa que le bout du tunneL n'est peut-être pas si loin. La nouvelle de la rentrée au Congo du leader des Forces du futur, Arthur Z' Aidi Ngoma, qui préside également une coalition de partis de l'opposition, l'Union des Congolais pour la paix (UCP), a eu un large écho dans la presse kinoise. Selon certains commentateurs, Kabila songerait à nommer Ngoma qui fut le premier chef de la rébellion du RCD, qu'il a quittée volontairement en février 1999 au poste de Premier ministre dans un prochain gouvernement de transition. L'intéressé a démenti avoir reçu une telle proposition et se dit pour le moment préoccupé par la création de conditions pour un véritable débat national, sans exclusive, devant former une plate-forme commune pour l'avenir politique et institutionnel du pays.

Pour Ngoma, il est indispensable d'affirmer l'indépendance de la crise interne congolaise par rapport à la crise extérieure qui secoue la sous-région des Grands Lacs et génère l' implication de plusieurs armées africaines sur le territoire congolais. Il faut, dit-il, que la classe politique congolaise "se pose tout d'abord en défenseur de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale du pays ", en précisant que cela doit être le préalable d'un "projet de réconciliation et de mise en oeuvre des principes et valeurs démocratiques ". En regrettant le rejet de la médiation du père Matteo Zuppi, du groupe italien catholique de Sant'Egidio, qui avait entamé des pourparlers avec les principaux acteurs de la crise, Ngoma est réservé quant au rôle de l'actuel médiateur, l'ancien président botswanais Ketumile Masire, dans la mesure où son choix résulterait d'une pression des Etats de la SADC sur le pouvoir de Kinshasa. " Il faut que nous sortions de toute forme de tutelle extérieure, que la classe politique congolaise connaisse un véritable sursaut patriotique. Ne pouvons-nous pas relever le défi de discuter entre nous et trouver les solutions adéquates sans interférences étrangères ? ", demande le leader de l'UCP. "Ce serait là, concluait-il, le premier signe d'une « renaissance » congolaise... "

ENTRE-TEMPS, À KINSHASA, ON réclame la mise en application de l'amnistie, décrétée récemment, pour tous les prisonniers politiques ainsi que pour les personnes détenues ou jugées sous l'accusation de "menaces à la sécurité d'Etat". La quarantaine de prisonniers qui viennent de bénéficier de cette mesure ayant surtout été accusés de "délits économiques". La Voix des sans-voix, association pour la défense des droits de l'homme, réclame notamment la libération d'une figure historique du Congo-Zaïre, Cléophas Kamitatu, dirigeant du Parti social chrétien-démocrate, arrêté depuis le 25 novembre après une interview donnée à RFI. Karnitatu pourrait en effet faire les frais de l'adhésion de son fils, Olivier, au MLC de Jean Pierre Bemba, dont il est un des conseillers politiques et qui contrôle actuellement de larges parties de la province de l'Equateur. La Voix des sans-voix demande également la libération de Masasu Nindaga, cofondateur de l' AFDL du président Kabila, arrêté en décembre 1997, lorsqu'il dirigeait la sécurité présidentielle, et condamné à vingt ans de prison.

En outre, l'ensemble des formations politiques "non armées", dont, parmi celles qui s'expriment avec le plus d'énergie à l'heure actuelle, le Fonus de Joseph Olengha Nkoy et l'infatigable UDPS d'Etienne Tshisekedi (en séjour médical en Afrique du Sud depuis quelques mois), exigent la levée immédiate des mesures restrictives sur l'activité des partis et celles qui conditionnent leur légalisation effective. C'est donc au président Kabila de faire aujourd'hui opportunément la preuve de son sens politique en cherchant à apaiser la tension à Kinshasa et en jetant du même coup les bases du dialogue inter-congolais tant espéré.

AFRIQUE-ASIE AVRIL 2000

Le troisième round des combats auquel se sont livrées les troupes ougandaises et rwandaises en terre congolaise, le plus long et le plus meurtrier depuis l'éclatement, en août 1999, toujours à Kisangani, des premières confrontations entre ces deux anciens alliés, a donné une image pitoyable des armées de ces pays. Et soulevé dans la communauté internationale, y compris dans les capitales qui avaient jusque-là de la sympathie pour leur cause, des doutes légitimes sur les véritables buts poursuivis par Kigali et Kampala en RDC. Le Rwanda est en train d' y perdre le capital de solidarité internationale dont il a été l'objet après l'ignoble génocide programmé des Tutsis et des Hutus modérés en 1994.
L'indignation manifestée par le secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan, dont les appels lancés aux deux belligérants pour un cessez-le-feu immédiat étaient restés plusieurs jours sans réponse, a été en effet partagée par bien des diplomates africains et occidentaux au palais de verre de New York, où l'on préparait la réunion du Conseil de sécurité sur le conflit en RDC. Pour la première fois depuis qu'il a succédé à Boutros Boutros Ghali fin 1996, Kofi Annan demandait au Conseil de sécurité, au cas où les forces de Kigali et de Kampala ne se retireraient pas immédiatement de Kisangani, d'agir dans le cadre du chapitre 7 de la Charte de l'Onu qui permet le recours à des mesures coercitives, voire à l'envoi de troupes avec-un mandat offensif. Aussi invitait-il le Conseil de sécurité à exiger des deux belligérants le dédommagement des pertes humaines et matérielles subies par la ville de Kisangani. Kofi Annan a été entendu sur le principe, puisque la résolution 1304 du 16 juin exige le retrait immédiat des belligérants de Kisangani ainsi que l'évacuation du reste du pays "sans délai ", et demande le paiement des dommages -qui devront être évalués par le secrétaire général. Mais elle ne fixe cependant pas de dates boutoirs pour ce retrait, comme l'avaient souhaité Kofi Annan et la France qui avait soumis un projet en ce sens. La résolution ne fait pas non plus de mention explicite au chapitre 7 mais seulement à des "mesures" qui pourraient être prises si le Rwanda et l'Ouganda n'obtempéraient pas. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis, a-t-on expliqué à New York, souhaitaient modérer les termes suggérés par la représentation française afin que la responsabilité du conflit ne soit pas imputée aux seuls Rwandais et Ougandais. La résolution demande aussi aux autres armées étrangères présentes au Congo de procéder au dégagement de leur propres troupes à chaque étape du retrait rwandais et ougandais, comme prévu d'ailleurs par le calendrier des accords de Lusaka. Toutes les parties, est-il précisé, doivent cesser leur offensive pendant ce processus de retrait. Les factions congolaises et le gouvernement sont également invités à coopérer pour réaliser au plus vite le dialogue national intercongolais.

UNE HYPOTHÈSE À LAQUELLE RECHIGNE TOWOURS KINSHASA. D'autant que, comme le notait le porte-parole du gouvernement de Laurent-Désiré Kabila, cette résolution aura comme effet de "marginaliser " les trois mouvements rebelles puisque le Conseil de sécurité vient de donner la preuve du fait que le conflit doit être réglé par les
Etats engagés dans la guerre. Tout en regrettant que le Conseil de sécurité n'ait pas adopté le texte proposé par la France, qui condamnait plus explicitement le Rwanda et l'Ouganda et reconnaissait indirectement le caractère "légal" des interventions des troupes zimbabwéennes, angolaises et namibiennes, venues au secours du gouvernement, le pouvoir du président Kabila considère cette résolution comme une victoire diplomatique. De plus, le comportement fort désolant des armées des pays "agresseurs" renforce sa légitimité aux yeux de la population. Et conforte son refus de participer à la conférence inter-congolaise, comme ce fut le cas pour la réunion convoquée au Bénin, le 2 juin dernier, par le médiateur officiel, l'ancien président botswanais Masire. Le gouvernement du président Kabila n'avait pas seulement boycotté la réunion, il avait également empêché l'opposition civile de s'y rendre en confisquant les titres de voyage des chefs de délégation. Le divorce entre le gouvernement de Kabila et Masire était consommé le 20 juin, avec la fermeture du bureau du médiateur à Kinshasa par la police congolaise. A n'en pas douter les combats de Kisangani risquent de retarder encore davantage toute solution politique, du moins dans les modalités prévues dans les accords de Lusaka.
Selon le bilan provisoire de la Croix-Rouge internationale publié le 19 juin, entre le 5 et le 10 juin, les confrontations de Kisangani ont fait plus de 400 morts et 1 668 blessés civils, et 120 morts parmi les soldats. La ville, qui compte 600 000 habitants, a aussi subi d'importants dégâts matériels. Indifférents aux conséquences de leurs querelles sur la population, qui a été privée d'eau et d'électricité pendant près de dix jours, les belligérants ont même échangé des tirs à l'arme lourde à proximité de la cathédrale de Kisangani, qui a essuyé plusieurs obus alors que de nombreux civils y avaient trouvé refuge. L'émotion suscitée par ces événements a fait se ressaisir les capitales rwandaise et ougandaise qui allaient enfin mettre un terme aux combats. Aussitôt, au Rwanda comme en Ouganda, les gouvernements déplorèrent cette guerre insensée... Mais comment croire désormais à la bonne foi de ces régimes dont l'implication au Congo ne tenait, ofticiellement, qu'à des impératifs de sécurité interne ?

Pour Bizima Karaha, ancien ministre de Laurent-Désiré Kabila et dirigeant du mouvement rebelle RCD Goma depuis l'éclatement du conflit le 2 août 1998, "cette guerre n'est pas dans l'intérêt de la rébellion, elle l'affaiblit. Le peuple congolais, ajoutait-il, doit savoir que le RCD n 'y est guère impliqué..."
Tout en admettant que le contrôle du commerce des diamants pouvait en être une des causes, Bizima Karaha expliquait le différend par le fait que " Kigali et Kampala ont des intérêts fondamentalement différents", Pour le Rwanda, les problèmes de sécurité ont une tout autre portée et doivent être sérieusement pris en compte s'il l'on veut son retrait, affirmait-il en substance.

Il semble en tout cas que la question de la présence à Kisangani d'unités armées du RCD dirigé par Emile Ilunga, allié des Rwandais, soit à l'origine de ces confrontations. L'armée ougandaise, qui soutient une fraction du RCD-Goma, le RCD-ML -toujours présidé par Wamba dia Wamba malgré des tentatives de putsch au sein même du groupe -, n'entendait pas permettre à ses rivaux de prendre pied à Kisangani. Les intérêts matériels des généraux ougandais, dont on dit qu'ils gèrent personnellement les richesses minières de la région de Kisangani, expliquent peut-être aussi l'acharnement des troupes ougandaises à vouloir gouverner sans concurrents la troisième ville du Congo.

POUR KOFI ANNAN, LES TRISTES événements de Kisangani marquent "surtout l'éloignement de-l' perspectives de paix en RDC". Le secrétaire général a fait aussi savoir qu'il était contraint de repousser le déploiement prévu des 5 500 soldats de l'Onu dans ce pays. Il a cependant appuyé la requête présentée au Conseil de sécurité par l'envoyé spécial de l'Onu au Congo, le Tunisien Kemal Morjane, pour l'envoi rapide d'un bataillon supplémentaire pour la ville de Kisangani, "afin d'éviter le vide du pouvoir qu' engendrera le départ des forces ougandaises et rwandaises ".
A l'instar de ce qui a été fait en Angola par l'ambassadeur canadien Robert Fowler, le Conseil de sécurité a également décidé de s'attaquer à l'exploitation illégale des ressources naturelles de la ROC, qui, à n'en pas douter, est un des moteurs du conflit actuel. Sur proposition de Kofi Annan, qui avait pour cela reçu le soutien de la France, le 3 juin dernier, les membres du Conseil de sécurité décidaient la création d'un groupe d'experts chargés de recueillir pendant six mois les information sur ces trafics. Ils devraient bientôt commencer leur enquête au Congo démocratique ainsi que dans tout autre pays pouvant détenir des informations à ce sujet. Voilà une décision qui devrait plaire à Etienne Tshisekedi, le leader de l'UDPS, qui, lors de son passage à Paris et à Bruxelles en mai dernier, avait réclamé de la communauté internationale un embargo sur le commerce des diamants congolais extraits illégalement. Hélas, la guerre congolaise drainant la totalité des ressources naturelles disponibles, le gouvernement du président Kabila est aussi contraint de monnayer les entreprises publiques minières contre des livraisons d'armes ou l'aide militaire de la région, notamment celle du Zimbabwe, qui, avec dix mille hommes, est toujours la plus significative.

A peine sorti de trente années de dictature, ce pays est à nouveau pillé, ses richesses bradées par des contrats iniques signés par un gouvernement acculé. A la fin de la guerre, pour la communauté internationale, et en particulier pour les pays occidentaux qui n'avaient pas voulu imposer un minimum de règles démocratiques à leur ancien protégé Mobutu, se posera la question de la survie de l'ex-Zaïre et de sa population en détresse. Car la dérive totale de ce pays constituerait une redoutable menace pour la stabilité d'une bonne partie du continent.

AFRIQUE-ASIE AOÛT 2000


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier