Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
RELIGION - GENERALITE

GENERALITES SUR LES RELIGIONS AFRICAINES

La diversité des religions pratiquées dans l'Afrique contemporaine apparaît comme le reflet des vicissitudes historiques de ce continent. Au nord de la ceinture soudanaise, l'Afrique est presque entièrement musulmane, avec la seule exception de la minorité copte d'Égypte. De même, la corne de l'Afrique et la côte orientale jusqu'au Mozambique septentrional, au sud, sont également musulmanes, excepté l'Éthiopie centrale, une autre Église ancienne, étroitement liée à l'Église copte d'Égypte. Au sud et à l'est de ces zones presque complètement islamiques, les musulmans sont souvent majoritaires ou fortement minoritaires. Au Nigeria occidental et en Tanzanie, les populations rurales sont largement islamisées, tandis qu'à travers tout le continent, dans les villes petites et grandes, les musulmans forment des minorités influentes.

Hors de ces zones dominées par l'islam, des groupes, généralement ethniques, plus ou moins attachés aux religions traditionnelles, coexistent avec des minorités chrétiennes d'importance variable. Les statistiques sont difficiles à établir et peu fiables, mais il est à peu près certain que les chrétiens sont majoritaires dans un certain nombre de régions, comme par exemple au Nigeria oriental, en Ouganda, dans le Lesotho et dans certaines parties de l'Afrique du Sud. Parmi eux, quelques-uns sont des chrétiens de première génération, les autres des convertis de longue date, leur adhésion au christianisme remontant parfois au XIXe siècle.

Mais, à cet égard, la situation reste encore très mouvante. Au Nigeria occidental ou au Soudan méridional, par exemple, sur les trois frères d'une même famille, l'un peut être musulman, l'autre catholique et le troisième fidèle à la religion traditionnelle. Dans la plupart des cas, ce sont les parents qui demeurent les héritiers de la tradition, alors que les enfants se sont convertis, qui au christianisme, qui à l'islam. En outre, les Africains passent souvent de la pratique d'une religion à une autre pour revenir à la première selon que, dans les épreuves qu'ils traversent, ils trouvent plus de réconfort dans telle ou telle foi. En fait, leur attitude face à la religion reste empreinte d'un très grand pragmatisme.
En règle générale, on peut dire que le christianisme et l'islam sont les religions des villes, mais il y a de nombreuses exceptions. Il est évident en tous cas qu'il n'est pas facile pour les habitants des villes de pratiquer à distance un culte étroitement lié à une localité, à ses autels et à une communauté. L'une des forces des deux grandes religions révélées est d'avoir réussi à unir des peuples de cultures très différentes. L'une et l'autre sont même parvenues dans certains cas à devenir en l'espace de quelques générations la religion « populaire » d'une zone rurale.
L'Afrique, comme les autres régions du globe, compte un nombre croissant d'hommes et de femmes qui rejettent la religion et se définissent eux-mêmes comme des agnostiques ou des athées. Les jeunes qui ont reçu une éducation de type occidental appartiennent souvent à cette catégorie. Mais, parce que les Africains ont été et sont encore profondément religieux, les athées sont moins nombreux qu'on pourrait s'y attendre.

S'il est vrai que le christianisme et l'islam sont des religions traditionnelles pour de nombreux Africains, nous préférons, pour notre part, réserver ce terme aux croyances et pratiques de certaines ethnies d'Afrique, pour lesquelles nous ne disposons d'aucun autre terme commode. Il n'existe souvent aucun mot pour traduire « religion » dans une langue africaine, malgré l'importance des croyances religieuses dans des sociétés où la religion est liée à chacun des actes quotidiens, au lieu d'en être détachée comme en Occident, où Ic moindre événement de la vie individuelle ou collective est attribué à une cause surnaturelle. Dans l'Afrique traditionnelle, la religion est un droit de naissance; il n'existe aucune conversion possible au sens occidental du terme; des cérémonies marquent cependant les différents stades de la vie qui, eux, sont en rapport avec le rôle religieux que l'individu est appelé à jouer dans la société. Toutefois, lorsqu'à la suite d'une guerre, d'un achat ou d'un mariage un homme ou une femme change de milieu social et politique, il ou elle change également de religion.

Traiter des religions africaines dans une perspective historique est une tâche ardue, ce qui ne veut pas dire qu'elles ont été complètement statiques ou que les croyances d'un groupe n'influencent et ne modifient pas celles d'autres groupes. Mais l'absence de documents écrits, la rareté des sanctuaires et de temples construits en dur, ne permettent pas d'en suivre l'évolution sur une longue période. Dans la plupart des cas, les seuls documents de référence dont on dispose sont des textes relativement récents.

Les croyances et les rites de chaque société traditionnelle variant dans le détail, les spécialistes ont recherché un principe universel qui leur permette de parler de « religion africaine » au singulier plutôt qu'au pluriel. Pour de nombreux Européens du XIXe siècle, ce principe était l'animisme, c'est-à-dire la croyance qu'une infinité d'esprits habitaient le monde matériel, mais il y avait aussi le culte des ancêtres. Les africanistes actuels préfèrent éviter de fonder leurs études sur ces principes qui sont cependant à eux deux très représentatifs de certains aspects des croyances africaines.
D'autres termes, tels que magie noire, juju, fétichisme, sont trompeurs et témoignent d'une totale incompréhension de ce qu'ils prétendent décrire.

Un spécialiste de la religion africaine a parlé plus récemment de la « force vitale » qui unit les mondes animé et inanimé. Ce concept, comme celui de l'animisme, aujourd'hui abandonné, exprime une croyance profonde en un monde où les objets matériels possèdent ou sont associés à une âme ou un esprit vivant. Cet esprit -qui peut être celui d'un ancêtre mort depuis un temps plus ou moins long et devenu une divinité, ou encore un esprit de la nature -est doté du pouvoir d'influer en bien comme en mal sur les vivants. Cette croyance, très profondément enracinée, est liée à ce que l'on appelle le culte des ancêtres, que l'on pourrait plus justement définir comme le respect pour les morts-vivants. Les membres morts du clan restent proches des vivants: ils sont nommément invoqués par les leurs pendant deux ou trois générations et reçoivent des offrandes sur les autels familiaux où sont parfois conservés leurs ossements. Lorsque les hommes se réunissent pour boire ensemble, ils versent un peu de bière à leur intention et leur rapportent toutes les nouvelles concernant le clan. Et si la maladie ou le malheur frappe, un « prêtre » est aussitôt consulté pour déterminer lequel des morts-vivants, se sentant négligé, manifesterait ainsi son courroux.

Le chef de la famille ou du clan est souvent l'officiant qui offre les sacrifices sur l'autel familial; cependant, les grands sanctuaires sont servis par des « prêtres » professionnels et à plein temps, qui peuvent être éventuellement phytotérapeutes et guérisseurs. Leur rôle ne consiste pas à jeter des sorts mais à découvrir la source du mal quel qu'il soit et à suggérer le moyen de l'écarter. Le mal n'est pas toujours produit par des ancêtres négligés: il peut provenir d'esprits malfaisants ou de sorciers. Ces derniers sont des membres ordinaires de la communauté qui ont hérité de leur pouvoir ou l'ont acquis involontairement en nourrissant des sentiments tels que jalousie, haine et cupidité. Conjurer un sort est important car le sorcier (ou la sorcière) peut ignorer qu'il (ou elle) a ensorcelé quelqu'un. Dans le contexte africain, magie et sorcellerie ne peuvent être entièrement dissociées des religions. Les talismans sont utilisés pour protéger ceux qui les portent des esprits maléfiques, et ce sont eux qui, dans certaines parties d'Afrique occidentale, sont appelés fétiches ou juju. Ces noms désignent également les représentations des dieux et des esprits placés dans les sanctuaires. Mais on ne saurait pour autant confondre la religion traditionnelle avec le fétichisme et l'adoration des juju : les Africains ne croient pas que la représentation de l'esprit est l'esprit lui-même, pas plus que les catholiques romains n'identifient un saint à son image.

La croyance dans un dieu supérieur, créateur de toutes choses, est quasi universelle en Afrique. Mais, dans de nombreuses religions traditionnelles, ce créateur inaccessible et nullement concerné par les affaires des hommes n'est jamais imploré; il a cependant des médiateurs: ce sont les esprits (manifestations surnaturelles majeures). Dans certains cas, les divinités intermédiaires manquent presque totalement; les sacrifices sont alors directement offerts au dieu supérieur .
Les Africains seraient-ils donc monothéistes ? C'est difficile à dire, car il faudrait au préalable déterminer si les esprits sont des dieux. Il existe également en Afrique un petit nombre de sociétés qui, avec d'immenses panthéons de dieux, pourraient être qualifiées de polythéistes au sens occidental du terme. Ainsi, les Yoroubas du Nigeria occidental vénèrent des dieux comme Shango, divinité de la foudre et du tonnerre.
La religion africaine est une affirmation de la vie et fait une faible part à l'ascétisme. Ses valeurs essentielles sont l'harmonie et l'union au sein de la famille et du clan, mais aussi avec les morts-vivants et les esprits. Elle est collective avant d'être individuelle, et les Africains qui se convertissent au christianisme ou à l'islam reportent ces valeurs dans leur nouvelle foi.

Née du judaïsme, la religion chrétienne voyait dans Jésus de Nazareth le Messie, ou Christ, et le fils de Dieu. Ses adeptes prêchaient sa résurrection et son ascension et promettaient la remise de leurs péchés à ceux qui croyaient à ce dogme dans le monde gréco-romain de leur temps. Celui-ci englobait l'Égypte et l'Afrique du Nord, et c'est ainsi qu'il y eut des chrétiens sur le continent africain dès l'époque de la mort du Christ.
Trois étapes, approximativement, marquent la pénétration chrétienne en Afrique. La première n'intéressa que l' Afrique du Nord et du Nord-Est et s'interrompit avec la montée de l'islam. La deuxième date de la fin du XVème siècle, époque à laquelle les navigateurs européens contournèrent la côte de l' Afrique. La troisième débuta à la fin du XVIIIème siècle et n'est pas encore achevée.

Les origines du christianisme en Égypte se confondent avec la légende, mais une Église puissante y existait, dès le IIème siècle de notre ère, qui établit son autorité sur toute l'Afrique du Nord. Alexandrie et Carthage (près de l'actuelle Tunis) furent des centres de l'enseignement chrétien et cette Église eut ses savants et ses martyrs. Le christianisme progressa aussi vers le sud, le long du Nil et jusque sur les hauts plateaux éthiopiens. Les Églises chrétiennes essaimèrent et prospérèrent dans les royaumes de Nubie et y survécurent jusqu'au XIIème siècle. En Égypte, les invasions des Arabes musulmans du VII" siècle réduisirent le nombre des chrétiens, mais l'Église copte s'y maintint et se maintient encore de nos jours. Dans le reste de l'Afrique du Nord, les Églises primitives disparurent complètement. Mais l'une d'elles, étroitement apparentée aux Églises égyptienne et syrienne, subsista en Éthiopie où elle développa un style artistique et architectural original, et une liturgie où la danse et le tambour avaient leur part -signes certains de son adaptation à la culture africaine. L'Église éthiopienne développa également une puissante tradition monastique, et c'est parmi ses moines qu'elle recrute encore ses évêques.

La deuxième phase de la pénétration chrétienne commence à l'aube de l'ère des grandes découvertes à la fin du XVe siècle, époque à laquelle les navigateurs européens découvrirent la route qui passait par le cap de Bonne Espérance .
Les premiers à faire escale en Afrique furent les Portugais: ils étaient accompagnés de prêtres, qui aussitôt entamèrent l'évangélisation de certaines régions. Ils remportèrent un vif succès dans le royaume du Congo (l'actuel Zaïre) dont le roi et de nombreux courtisans reçurent le baptême. Un fils du roi élevé au Portugal devint même évêque. Malgré cela, cette Église des XVIe et XVIIe siècles ne réussit pas à prendre véritablement racine, gênée qu'elle était par les ambitions économiques et territoriales des Portugais, et n'a laissé que peu de traces.

Mais, désormais, de nombreuses colonies d'Européens étaient établies sur les côtes, destinées à l'origine à ravitailler les navires et qui devinrent plus tard des comptoirs commerciaux, des forts et des dépôts d'esclaves. Au cap de Bonne-Espérance, de très nombreux soldats de la garnison hollandaise devinrent des colons permanents; ils prospérèrent et avec eux leur foi calviniste. Presque tous les forts avaient leurs chapelains européens, qui dirigeaient les écoles destinées aux enfants de colons (même métis), mais celles-ci admettaient également un faible pourcentage d'enfants africains qui y recevaient un enseignement chrétien. Jusqu'au XVIlIe siècle, cependant, il fallait rester au voisinage des côtes pour rencontrer des Africains de religion chrétienne.

À cette époque, un nouvel esprit d'évangélisation se fit jour en Europe et en Afrique du Nord: il coïncidait avec une réaction contre la traite des Noirs. Quelques anciens esclaves furent rapatriés pour constituer le noyau de nouvelles colonies en Sierra Leone, au Liberia, à Libreville (au Gabon) et dans une moindre mesure à Mombasa. Ils étaient chrétiens et devinrent avec les convertis des colonies côtières les alliés des missionnaires blancs dans leurs entreprises d'évangélisation du XIXe siècle. Mais il fallut attendre la fin de ce siècle et le partage de l'Afrique entre les différentes puissances occidentales pour que les missions chrétiennes réussissent à s'implanter véritablement à l'intérieur des terres, jouissant dès lors de la protection des gouvernements coloniaux et de la possibilité d'utiliser les nouvelles routes et voies ferrées.

La première phase de la pénétration du christianisme en Afrique était liée à l'Église d'Orient, les deux suivantes, à celle d'Occident. La deuxième phase s'ouvrit avec l'arrivée des catholiques romains, les protestants ne ralliant les forts que plus tard. La troisième fut marquée par les initiatives protestantes, mais les catholiques romains ne se laissèrent pas longtemps distancer; de fait, ils sont aujourd'hui plus nombreux que les protestants sur le continent africain. Il existe de nos jours en Afrique noire un troisième noyau de chrétiens, sans aucun lien ni avec les catholiques romains ni avec les protestants, sauf là où ils se sont ralliés aux conseils locaux des Églises. Il s'agit de ce que l'on appelle les Églises indépendantes ou séparatistes. Certaines furent, à l'origine, des schismes des Églises missionnaires.

D'autres furent fondées par des hommes ayant subi l'influence chrétienne sous une forme ou une autre. Moins directement soumises à l'emprise de l'Église d'Occident, elles fournissent l'exemple d'une chrétienté fortement africanisée. Le culte y est célébré avec plus de vigueur et d'exubérance au son d'instruments africains, dont les tambours, et avec des danses. Les processions de bannières y sont courantes; leurs membres portent souvent des uniformes, et en général des badges blancs et des coiffures symboliques. Dans maintes Églises, le Saint Esprit tient un rôle prééminent, au point qu'on les qualifie souvent d'Églises pentecôtistes. Un grand nombre de ces Églises d'Afrique occidentale sont dites Églises aladura; ce terme, qui signifie l'orant, souligne le rôle majeur de la prière dans la lutte contre les maux physiques et spirituels. Ailleurs en Afrique, la prière peut aussi revêtir la même importance. Certaines Églises prohibent formellement les remèdes traditionnels ou occidentaux. Mais, que ce soit ou non le cas, elles donnent toutes la primauté à l'harmonie et à l'union de la communauté et de l'individu.

L'islam, comme le christianisme, a pénétré en Afrique peu après sa naissance et, comme lui, il doit beaucoup à la religion des Hébreux. Jésus et Moïse y sont vénérés comme de grands prophètes, le dernier et le plus grand des prophètes étant naturellement Mahomet, qui prêcha la soumission au dieu unique Allah. Dès l'an 640 de notre ère, soit six ans après la mort de Mahomet, certains de ses adeptes arabes se lançaient à la conquête de l'Égypte. Ces premiers musulmans qui arrivaient non en missionnaires mais en soldats et en colons furent souvent accueillis comme les sauveurs qui allaient secouer le joug byzantin. Ils n'imposèrent pas leur religion par la force (comme on le croit souvent à tort) aux populations locales et se montrèrent extrêmement tolérants vis-à-vis des juifs et des chrétiens, « les peuples du Livre », qui n'étaient pas des idolâtres. Mais, avec le temps, souvent à la suite de mariages mixtes et pour être exonérés d'impôts, de très nombreux chrétiens se convertirent à l'islam. Chez les musulmans, l'apostasie était passible de mort.
Le dogme essentiel de l'islam est la foi dans un dieu unique, et la profession de cette foi constitue l'un des cinq « piliers de l'islam », les quatre autres étant la prière quotidienne, la pratique des aumônes, le pèlerinage à La Mecque (lorsqu'il est possible), et l'observance du jeûne pendant le mois de ramadan. L'enseignement de Mahomet transmis à son prophète par Allah est consigné dans le livre sacré du Coran. Contrairement aux chrétiens, qui estimaient indispensable de traduire la Bible dans les langues locales afin que tous les croyants puissent la lire, les musulmans oeuvrèrent pour l'enseignement de l'arabe, afin que le Livre fût accessible à tous dans sa langue originale. C'est ainsi que les progrès de l'islam allèrent de pair avec la diffusion de l'arabe. De nos jours, les plus orthodoxes des musulmans refusent encore la traduction du Coran.

En Afrique du Nord, après que les Arabes eurent conquis l'Égypte, l'islam progressa lentement parmi les peuples de la côte et de l'intérieur. Mais, avec le temps, toute la région ( avec la seule exception des coptes d'Égypte) devint profondément musulmane, et le resta, tant du point de vue religieux que culturel et légal, l'islam y étant religion d'État.
Dans un deuxième temps, l'islam gagna le Sahara et, de là, l'Afrique occidentale et le Soudan. Ce furent les marchands et les religieux qui souvent s'installaient à la périphérie des villes ouest-africaines, y érigeaient leurs mosquées et leurs écoles, se tenant quelque peu à l'écart des populations locales -qui oeuvrèrent à cette époque pour la propagation de la foi islamique. Les classes dirigeantes adoptèrent généralement la nouvelle religion, cependant que les gens des campagnes l'ignorèrent complètement. Au XIlle siècle, les rois du Mali et de Kanem étaient musulmans; le grand Mansa Musa du Mali éblouit par sa puissance et sa richesse les musulmans d'Égypte lors de son pèlerinage à La Mecque au XIVe siècle. L'islam gagna également la côte orientale grâce à des voyageurs arabes dont certains s'y établirent et fondèrent des cités côtières. De nouveau, une partie des populations locales urbaines se convertit à l'islam. A cette époque, cependant, en Afrique orientale comme en Afrique occidentale, l'islam offrait un choix parallèle plutôt qu'il ne remplaçait les religions traditionnelles.

Dans la seconde moitié du XVIlle siècle, une nouvelle phase s'ouvrit. Elle fut marquée entre autres par l'apparition d'ordres religieux ou confréries, les tariqa, fondés par des réformateurs de religions charismatiques qui firent des adeptes très nombreux et continuent d'en faire. Les membres des tariqa avaient leurs propres rites et dévotions qu'ils accomplissaient parallèlement aux prières voulues. Les deux tariqa les plus puissantes et les plus influentes sont la Tidjaniya et la Quadriya. Cette phase fut également marquée -en liaison sans doute avec les tariqa -par une agressivité et un exclusivisme nouveaux: les traditions et coutumes africaines ancestrales ne furent plus tolérées. Les chefs des tariqa étaient souvent des religieux qui avaient étudié et voyagé dans le monde musulman et qui entendaient purifier la religion de leurs frères et lui rallier de nouveaux adeptes, par la force si nécessaire, au nom du principe du djihad (la guerre sainte). Réformateurs religieux à l'origine, ils devinrent souvent les maîtres de vastes États. Ce fut le cas notamment d'Ousmane dan Fodio, à Sokoto au Nigeria septentrional, et du chef toucouleur Omar ibn Saïd Tall au Soudan occidental. Dans les régions affectées par ces mouvements, la structure sociale s'islamisa profondément: l'islam y devint religion d'État, bien qu'un pourcentage élevé des populations n'adhérât pas à cette foi.
La quatrième phase de l'expansion de l'islam coïncida avec le début de l'expansion occidentale et l'instauration des régimes coloniaux. D'un bout à l'autre de l'Afrique, à travers villes et villages, l'adhésion à la foi musulmane représenta pour les émigrants ruraux l'un des moyens de s'adapter aux communautés urbaines transethniques. À la différence du christianisme, avec ses écoles fondées par

les missionnaires, l'islam ne faisait pas de prosélytisme et ne présentait pas non plus l'inconvénient d'être lié aux conquérants. Différentes communautés rurales se rallièrent aussi à l'islam dans les dernières années du XIXe siècle. Mais, dans toutes les régions où la religion musulmane s'implanta au cours de cette quatrième étape, elle reste généralement en concurrence avec le christianisme et les religions traditionnelles ( dans les campagnes ) ainsi qu'avec la société moderne séculière, et y constitue strictement une religion plutôt qu'un mode de vie.

L'islam, qui vu de l'extérieur paraît une religion terriblement monolithique, n'échappe cependant pas aux divisions: une lutte sourde, dont l'origine remonte au temps des successeurs même de Mahomet, oppose les sunnites aux chi'ites; la grande masse des musulmans d' Afrique est sunnite, les seuls chi'ites y sont des immigrants asiatiques établis dans l'est du continent. On trouve aussi en Afrique, çà et là, des missionnaires de la secte non orthodoxe des Ahmadiyya (dont le quartier général se trouve au Pakistan), et qui exerce une influence plus grande que ses effectifs. Ses membres ont pris une part active à la controverse avec les chrétiens et combattu en faveur de la traduction du Coran dans les langues vernaculaires africaines.

L'islam et le christianisme sont les deux religions vitales et en pleine expansion de l'Afrique contemporaine. En atteste le nombre de plus en plus élevé de représentants africains aux réunions internationales de croyants de ces deux confessions. Simultanément, les religions rituelles traditionnelles déclinent, bien que quelques jeunes universitaires prônent un retour délibéré aux cultures traditionnelles et à leurs rites religieux. Il est peu probable que la majorité des Africains réponde jamais à cet appel, car même lorsque un chef d'État a tenté d'imposer un retour aux sources (ainsi, au Zaïre, l'appel à l' « authenticité » ), il a échoué. Les valeurs traditionnelles africaines ne sont certes pas vouées à disparaître, mais elles se combineront de plus en plus avec celles de l'Occident moderne et industrialisé.

Les raisons politiques et sociologiques qui poussent l'Afrique vers l'islam ou le christianisme sont évidentes. Mais à ces raisons s'en ajoutent d'autres d'ordre profondément religieux. Peut-être l'attrait majeur de ces deux religions universelles réside-t-il dans le dogme de la puissance de Dieu. Les religions traditionnelles reposent, elles, sur la crainte des esprits et des ancêtres dotés du pouvoir de faire le mal et qui l'exercent arbitrairement, exigeant du croyant qu'il surveille constamment ses actions afin de ne pas les offenser involontairement et s'attirer leurs foudres. Elles reconnaissent un dieu suprême mais trop lointain et inaccessible aux humains, pour le bien comme pour le mal, alors que le dieu créateur des chrétiens et des musulmans est puissant mais concerné par les hommes et les femmes qui le révèrent : « Allah, le miséricordieux », « Dieu est amour ». Christianisme et islam, en fait (malgré quelques regrettables échecs), réunissent leurs adeptes dans une fraternité supra-ethnique qui semble offrir de meilleures garanties pour l'avenir de nations souvent déchirées par des divisions internes.

L'islam est la religion du Nord, y compris la zone septentrionale de nombreux Etats de l'Ouest africain C'est également la religion du Nord Est, notamment de la Somalie et du Soudan septentrional Dans les zones musulmanes, tant le christianisme que les religions traditionnelIes n'ont que peu d'adeptes Dans le reste de l' Afrique , on trouve des chrétiens de différentes obédiences en nombre variable côtoyant des adeptes de croyances traditionnelles Les catholiques romains sont partout bien représentés, notamment dans les anciens territoires belges du Zaïre, du Rwanda et du Burundi

Les anglicans sont presque exclusivement confinés aux anciens territoires britanniques En Afrique du Sud, les Afrikaners se réclament traditionnellement de l'église réformée des Pays-Bas, tandis que l'Église presbytérienne réformée est puissante au Malawi, au Kenya et au Ghana Les Eglises luthériennes restent prépondérantes dans les anciennes colonies allemandes où méthodistes. baptistes. congrégationalistes. Témoins de Jéhovah et adventistes du septième jour, fidèles aux traditions que leur ont enseignées les missionnaires occidentaux sont également représentés,
Les Eglises indépendantistes sont puissantes au Ghana, au Nigeria, au Zaïre. au Kenya. au Zimbabwe et en Afrique du Sud.

Source : Atlas des civilisations africaines, 1983


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier