Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE
GEOPOLITIQUE DU PAYS

Petit État d'Afrique orientale, le Rwanda se caractérise par la petitesse de son territoire et surtout par une densité de peuplement exceptionnellement forte (282 hab./km²). Il a été présenté comme le modèle des royaumes interlacustres où un mwami, roi à caractère sacré, s'appuyait sur une minorité de pasteurs tutsi ¨, décrits comme de grande taille et d'origine  hamitique . Venus du nord de la vallée du Nil, ces guerriers dominaient une majorité d'agriculteurs hutu ¨, de souche bantou ¨. L'autorité du souverain était assurée par une hiérarchie complexe de chefs, parents ou alliés. La cohésion sociale était fondée sur des relations d'allégeance personnelle, tant entre Tutsi qu'entre Tutsi et Hutu, scellées par le prêt (ubuhake) que le patron faisait à son client d'une génisse.

Ce système, que maints auteurs ont assimilé à un système féodal, aurait été un garant de sécurité extérieure, contre les traitants esclavagistes, et intérieure. Cela expliquerait la très forte densité de peuplement du pays, attestée dès les débuts de l'époque coloniale. Une confirmation de ce fait, suggérée par Pierre Gourou, serait le groupement des plus fortes densités entre 1 500 m et 1 800 m, étage où l'élevage échappe aux glossines, le vecteur de la trypanosomiase, et où le froid d'altitude n'affecte pas encore les cultures. Le caractère élaboré du système monarchique rwandais incita les colonisateurs, allemands d'abord, puis belges, à l'utiliser dans le cadre d'une administration indirecte et à le prendre pour modèle quand il s'est agi de façonner l'État voisin du Burundi ¨.

La réalité est cependant plus complexe. Il est avéré que les fortes densités humaines sont bien antérieures à l'arrivée des Tutsi et qu'elles s'expliquent surtout par les qualités écologiques d'un milieu d'altitude, où la pluviométrie est raisonnable et assez assurée, où les sols, pour une grande part volcaniques, sont fertiles, et où les atteintes des grandes endémies, notamment du paludisme, sont moins fortes que dans les basses terres. Ces conditions favorables furent accentuées par l'adoption de plantes d'origine américaine comme le haricot et le maïs, assurant, avec les bananiers et les produits de l'élevage, une nourriture satisfaisante.

Le mwami n'avait pas réussi, avant la conquête coloniale, à soumettre le nord-ouest de l'actuel Rwanda, et les colonisateurs furent pour une part les créateurs du royaume rwandais sous sa forme achevée. L'alliance du pouvoir colonial avec les Tutsi fut encore affermie lorsque le mwami et, à sa suite, les dignitaires se convertirent en 1931 à la religion catholique, pilier de la colonisation, qu'ils avaient jusque-là considérée avec méfiance.

L'exode des Tutsi

Ce bel édifice ne devait pas résister à la marche vers l'indépendance, les Tutsi, minorité jusqu'alors dirigeante, n'ayant pas su moderniser les formes politiques pour maintenir la cohésion sociale du pays. Les paysans hutu refusèrent la domination tutsi et se révoltèrent. La proclamation de la République, en janvier 1961, devait marquer le début d'un exode tutsi, qui a profondément modifié la géographie du pays et pèse depuis lors sur sa vie politique. L'abolition des privilèges fonciers des Tutsi et le départ de nombre d'entre eux ont libéré au centre du pays de vastes espaces, jusque-là pastoraux, où ont pu être étendus, essentiellement au sud de Kigali, des paysannats surtout peuplés d'originaires du Nord-Ouest, principaux supporters du régime.

Les Tutsi exilés, au Zaïre et surtout au Burundi et en Ouganda, ont périodiquement cherché à revenir au pouvoir et provoqué des troubles, dont la répétition a justifié, en 1973, le coup d'État militaire du général Juvénal Habyarimana. Périodiquement, les relations se sont tendues avec le Burundi voisin, où le pouvoir était resté aux mains des Tutsi. Au Rwanda, ceux qui n'avaient pas émigré virent leurs ambitions bridées par l'établissement de quotas pour l'accès à l'enseignement supérieur et à la fonction publique.

Le Rwanda s'était bâti une image qui séduisit longtemps les bailleurs de fonds et les Organisations non gouvernementales (ONG) : un pays pauvre mais tranquille où une  révolution  avait amené au pouvoir la majorité hutu. Peu de pays furent aussi densément quadrillés par des structures et des organisations de tout ordre : parti, administration, Église catholique, multitude de projets de développement jusqu'au niveau de la moindre commune. Pourtant, ce pays vient de sombrer dans l'horreur des massacres ethnico-politiques sans que les puissances paraissent capables d'intervenir.

Le point de départ de la crise actuelle est le retour de Tutsi réfugiés en Ouganda où ils avaient participé à la lutte de Yoweri Museveni  ; ces guerriers sans emploi et probablement sans grand avenir en Ouganda, groupés au sein du Front patriotique rwandais (FPR), ont cru pouvoir, forts de leur expérience militaire et de leur armement, reconquérir le pays, perturbant de fait un processus politique d'établissement du multipartisme et de participation de l'opposition au gouvernement, qui aurait peut-être permis une évolution pacifique, et que les accords d'Arusha (en Tanzanie) organisaient. L'assassinat, dont on ignore les auteurs, du président Habyarimana et de son homologue du Burundi, de retour d'Arusha, le 6 avril 1994, a donné le signal d'un génocide programmé, orchestré par la radio des Mille Collines, mené par des milices extrémistes hutu qui, outre les Tutsi, massacrèrent beaucoup de Hutu modérés. Le nombre de morts, inconnu, se chiffre en centaines de milliers. Plus aguerris que les Forces armées rwandaises (FAR), les combattants tutsi du FPR l'ont toutefois emporté. En juillet 1994, les FAR s'effondraient, et leur repli provoquait un exode massif de populations hutu craignant les représailles, poussées vers le Zaïre par des cadres politiques et des forces armées qui les utilisèrent comme bouclier et alibi.

Comment comprendre ces massacres qui ont stupéfié le monde et bien des Rwandais eux-mêmes ? Motif majeur : l'ethnicisation systématique de la vie politique et sociale, qui remonte à la colonisation belge. Le détonateur est certes le refus de toute concession par une part de ceux qui détenaient le pouvoir et ses avantages. Mais n'a-t-on pas aussi atteint un niveau de saturation démographique tel qu'on s'entre-tue pour quelques ares de terre ? Dans ce contexte, la France avait été le fidèle appui du régime Habyarimana contre le FPR, soutenu par l'Ouganda et considéré comme l'instrument d'un impérialisme  anglophone . Menée avec l'accord quelque peu contraint de l'Organisation des Nations unies (ONU), l'opération militaire française dénommée Turquoise n'était pas sans ambiguïté : action humanitaire pour prévenir de nouveaux massacres, ne pouvait-elle aussi viser à évacuer, avec l'accord du Zaïre, des  protégés  encombrants, voire à établir un  Hutuland  dans le sud-ouest du pays ? Au bout du compte, le mandat a été respecté dans le fond et dans le temps, et une force de l'ONU a pris le relais. Mais comment reconstruire un pays privé de cadres et de crédits internationaux, où le gouvernement, dominé par le FPR, ne parvient pas à faire revenir des réfugiés terrorisés par les massacres qu'ont commis des Tutsi vengeurs, par ceux qui, dans les camps, les embrigadent, et par ce qu'ils ont fait ou vu en ces temps de folie ? Au Zaïre, des centaines de milliers d'exilés sont une redoutable masse de manoeuvre pour des revanchards.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier