Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
DE 1982 A 1997
LE RWANDA DE 1982 A 1997

Le Rwanda (5,1 millions d'habitants), ancien protectorat belge, se caractérise par l'antagonisme entre féodaux tutsis, sur lesquels se sont appuyés les colonisateurs, et leurs serfs hutus (85% de la population). Ces derniers, encadrés par les prêtres catholiques, sont parvenus à s'émanciper lors de l'indépendance (1961), non sans peine ni combats. Mais leurs leaders se sont ensuite disputés le pouvoir, d'où une succession de coups d'État. L'armée dirige le pays depuis 1974. L'aristocratie tutsi s'est peu à peu transformée en propriétaires de plantation (café, thé) et emploie une main-d'oeuvre hutu.

Le Rwanda (5,1 millions d'habitants), ancien protectorat belge de 1922 à 1946, puis sous tutelle de l'ONU, est devenu indépendant en 1962. Une indépendance obtenue par la majorité Hutu - encadrée par les prêtres catholiques - sur la minorité des féodaux Tutsis, soutenus par les colonisateurs. Les luttes intestines du pouvoir Hutu amenèrent l'armée à prendre le pouvoir en 1973. Sous l'égide du président Juvenal Habyarimana, une politique de "réconciliation nationale" sera mise en oeuvre, bien nécessaire pour un des pays les plus démunis de la planète, dont les seules ressources sont le café et un important cheptel. Une économie que continue de diriger l'aristocratie tutsi, dont les deux partenaires principaux sont la Belgique et la France (le français est la deuxième langue officielle du pays).

Le Rwanda (5,9 millions d'habitants) est un tout petit État enclavé au coeur de l'Afrique, ce qui entrave sérieusement son développement économique. En effet, en 1984, 70% de ses importations et 90% de ses exportations se faisaient avec des partenaires non africains, entraînant des coûts de transport considérables (la mer est à 1 700 kilomètres...). Les Hutu (90% de la population), les Tutsi (moins de 10%) et les Pygmées (environ 1%) semblent avoir établi un consensus. Il est vrai que le président de la République, le général major Juvenal Habyarimana (né en 1937), élu au suffrage universel pour cinq ans, a joué depuis son accession au pouvoir, en 1973, la carte de la réconciliation nationale.

Appartenant aux PMA (pays les moins avancés) avec un PNB par habitant et par an de l'ordre de 1 000 francs, le Rwanda est largement soutenu par des dons et subventions diverses: 200 millions de dollars ont ainsi été versés dans les caisses de l'État, en 1984, représentant environ 70% des investissements. La France a décidé en 1985 de doubler son aide bilatérale qui atteindra 200 millions de francs cette même année. La croissance démographique, conjuguée à une dégradation des sols, a contraint le Rwanda à s'approvisionner en produits alimentaires pour faire face aux besoins nationaux. Ce pays encore largement rural (la capitale Kigali ne compte que 130 000 habitants environ) repose sur la production de café, de thé et de fleurs séchées.

Au Rwanda, lors du cinquième congrès du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (décembre 1985), l'austérité a été mise à l'ordre du jour (le déficit de la balance des paiements était de 1,46 milliard de francs en 1983 et de 3,4 milliards en 1985) ; le gouvernement du général major Juvénal Habyarimana s'est engagé dans la voie d'économies budgétaires concernant les infrastructures sociales, comme en témoigne la mise en place du numerus clausus à l'entrée de l'enseignement secondaire. Cette orientation s'imposait d'autant plus que le pays, un des plus densément peuplés d'Afrique (6 millions d'habitants, 235 habitants au kilomètre carré), doit prévenir tout risque de déficit alimentaire.

Malgré le rapatriement des réfugiés en Ouganda (novembre 1985), il n'en demeure pas moins que les aléas climatiques, les variations des cours mondiaux (café, thé et pyrèthre composent 90% des exportations) fragilisent une économie dont la production agricole n'arrive pas à s'équilibrer avec la croissance démographique et présente des signes de dégradation des rendements, sous l'effet de la surexploitation des sols. Par ailleurs, la politique démographique qui vise à réduire la fécondité de 8,7 à 5 enfants par femme n'infléchira qu'à très long terme la croissance démographique (+2,7% par an). Dans ces conditions, l'émigration d'une partie de la population vers la Tanzanie peut paraître réaliste.

Le pays, qui ne peut compter sur un développement important du marché régional et des investissements privés, reste donc dépendant de l'aide internationale. Le Rwanda, qui compte parmi les pays les moins avancés (PMA), est parvenu à se créer auprès des bailleurs de fonds une image de marque (le ratio du service de la dette aux exportations est à peine de 6,9%), qui lui permet d'espérer le maintien du niveau de l'aide ; encore faut-il que celle-ci se déplace des grands projets d'équipements vers des actions plus décentralisées de développement rural.

Dans de telles conditions, la politique de réconciliation nationale apparaît beaucoup plus difficile à mener ; malgré les décisions de mansuétude lors du procès des gardiens de la prison de Ruhengeri (juin 1985), les récriminations régionalistes et certaines tensions urbaines ont persisté.

L'économie du Rwanda, pays classé parmi les moins avancés, est confrontée aux problèmes de l'enclavement et de la surpopulation. Or, si le renforcement des liens avec l'Ouganda et le Zaïre en 1986 a laissé présager, à long terme, des perspectives pour une coopération régionale et commerciale, l'équilibre de l'autosuffisance peut être remis en cause à tout moment. Cela explique la fermeté de la politique menée par le gouvernement pour restreindre le retour d'émigrés rwandais d'Ouganda. Cela explique aussi son soutien répété aux actions de planning familial et au thème de l'émancipation féminine, comme en témoignent la priorité accordée aux politiques de santé primaire et de scolarisation féminine et l'entrée de plusieurs femmes au comité central du Mouvement national révolutionnaire pour le développement (MNRD, parti unique). Néanmoins le contexte financier et le poids de la dette pèsent de plus en plus sur les décisions gouvernementales ; le budget 1987 a été à nouveau marqué par la rigueur et l'austérité. Aussi la dépendance vis-à-vis de l'aide publique et de la coopération reste-t-elle considérable ; le pays, dont la gestion jouit d'une bonne réputation, a pu compter sur de nombreuses aides bilatérales et multilatérales. Celles-ci, comme par le passé, ont été dirigées vers le monde rural, l'agriculture vivrière, les équipements publics et, plus tardivement, vers le secteur privé. Le MNRD comptait par ailleurs sur la mobilisation populaire et une plus grande responsabilité des cadres, mais une telle orientation a soulevé de nombreuses réticences tant de la part de l'Église envers la politique de planning, que de la part des sectes religieuses dont les adeptes ont refusé de participer aux campagnes de mobilisation. En octobre 1986, le procès de 300 d'entre eux (Église de Jehova et Église adventiste) devant la Cour de sécurité de l'État a illustré les tensions que suscite cette politique volontariste de développement et qu'avive le contexte économique.

Le 1er juillet 1987, le Rwanda a fêté le vingt-cinquième anniversaire de son indépendance dans un faste diplomatique sans précédent, preuve du regard bienveillant de la communauté internationale sur les efforts de développement déployés par ce petit pays enclavé. A cette occasion, 288 témoins de Jéhovah et membres d'autres sectes religieuses ont été libérés (des pressions étrangères avaient eu lieu en faveur de leur libération), et 537 condamnés à mort ont vu leurs peines commuées. L'expansion démographique reste le premier souci du gouvernement du général Juvénal Habyarimana: le cap des 6,8 millions d'habitants a été franchi. 90% sont des ruraux. La densité atteinte - 250 habitants au kilomètre carré - est la plus élevée d'Afrique. La moitié de la population a moins de quinze ans, et seulement 10% des enfants atteignent l'enseignement secondaire. Pour nourrir toutes ces bouches, le régime a maintenu en 1987, année de "l'autosuffisance alimentaire", une politique de gestion rigoureuse: occupation des dernières terres disponibles, recours accru aux engrais et aux semences sélectionnées ; politique d'encouragement des prix et de valorisation des produits agricoles. L'équilibre précaire production vivrière/consommation peut encore être maintenu, mais pour combien de temps encore? L'effondrement des cours du café (85% des exportations) et l'arrêt de la production d'étain ont fait chuter les recettes à l'exportation. Et la diversification des débouchés par de nouvelles productions (thé, peaux, pyrèthre) se révèle très difficile. A moyen terme, l'avenir dépendra certainement de la capacité du régime à faire accepter par des pays voisins (Zaïre? Tanzanie?) l'expatriation des travailleurs "sans terre" de demain.

Les pluies abondantes de 1988 ont permis à l'agriculture rwandaise de continuer à nourrir toute la population. Revers tragique: des inondations et des éboulements ont causé la mort de plusieurs dizaines de personnes et laissé 30 000 autres sinistrées et sans-abri. Autre événement dramatique: l'arrivée de plus de 60 000 réfugiés burundais dans la région de Butare, fuyant les massacres inter-ethniques dans le nord de leur pays en août 1988. L'hospitalité de la population locale et l'aide internationale ont permis de faire face à ce nouveau fardeau.

En novembre 1988, une réunion quadripartite zaïro-rwando-burundaise-Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a permis de préparer et favoriser le rapatriement de la quasi-totalité des réfugiés vers leur pays d'origine.

L'année 1988 restera surtout politique: le 19 décembre, le président Habyarimana, qui préside aux destinées du pays depuis 1973, a été réélu pour un troisième mandat de cinq ans, avec 99,98% des suffrages exprimés. Le 26 décembre, des élections législatives ont vu le renouvellement de plus d'un tiers des 70 députés du CND (Conseil national de Développement). La nouvelle chambre ne comptera que onze femmes et deux Batutsi. 1988 fut l'année de la "défense du revenu du paysan". Dans son prolongement, 1989 devait être celle de l'"auto-organisation du milieu rural" pour faire face au double défi de l'accroissement continu de la population (qui double tous les vingt ans) et des besoins alimentaires qui s'ensuivent.

Pays surpeuplé (avec une densité de 256,5 habitants au km²) mais autosuffisant sur le plan alimentaire, le Rwanda s'est trouvé confronté à de nouveaux problèmes. La situation économique et financière s'est dégradée en 1989-1990. L'endettement extérieur, beaucoup moins élevé que dans la majorité des pays africains, pèse néanmoins d'une façon quasi structurelle (le service de la dette était de 24 millions de dollars en 1989, soit 11% de la valeur des recettes d'exportations) sur une économie pénalisée par la chute des cours des produits primaires, dont celui du café, principale source d'entrée de devises. Ce retournement de tendance a contribué à entretenir un climat de défiance économique attisé par les rumeurs de dévaluations et d'ajustement structurel . Aussi, la marge de manoeuvre du gouvernement s'est réduite. Il en est résulté une érosion du pouvoir, expliquée en partie par le mauvais fonctionnement des institutions, l'âge du personnel politique et les rivalités entre équipes concurrentes.

Néanmoins, le Rwanda possède une bonne réputation de gestion économique et compte sur la coopération internationale. De plus, le pouvoir a tenté de mobiliser la population sur les problèmes fondamentaux: l'autosuffisance alimentaire, la croissance démographique et la santé publique. Il compte sur le dynamisme du marché en sollicitant les investissements privés et sur les initiatives locales des institutions communales ou décentralisées dont l'intervention en matière de développement rural s'est accrue. Enfin, il espère toujours trouver, dans le cadre de la Communauté des grands lacs (CPGL), avec le Zaïre et le Rwanda, des solutions régionales aux questions en suspens concernant les réfugiés ougandais et burundais et le peuplement de nouvelles terres inexistantes au Rwanda.

Au cours de l'année 1990, le régime à parti unique du président Juvénal Habyarimana s'est opposé à toute démocratisation alors que des famines touchaient le sud du pays et que la question des réfugiés tutsi en Ouganda, notamment leur revendication d'accès à la nationalité, était éludée. Dans ce contexte de crise d'un pouvoir usé et divisé, le Front patriotique rwandais (FPR, dirigé par Alexis Kanyarwenge) a lancé une offensive armée (1er octobre 1990) contre la capitale, laquelle faillit tomber aux mains des rebelles, en majorité des réfugiés tutsi rentrés d'Ouganda.

Assuré du soutien militaire zaïrois et de l'aide franco-belge, le gouvernement reprit la situation en main et put contenir la rébellion dans le Nord-Est, puis la repousser au-delà des frontières. Par la suite, le FPR a maintenu sa pression par une tactique de guérilla dans le nord du pays et sur l'axe de communication avec l'Est de l'Afrique. Cet état de guerre larvée a pesé considérablement sur l'économie.

Bien que le FPR se soit ouvert à l'opposition intérieure et qu'il ait été reconnu de facto, la réconciliation nationale a paru tarder. Certes, la libéralisation proclamée par le pouvoir, l'abandon des références ethniques, le pluripartisme et la libération des prisonniers politiques sont allés dans le sens de l'ouverture mais le conflit s'est enlisé, tandis que les passions ethniques ont continué d'être exploitées (la population est partagée entre Hutu - majoritaires - et Tutsi - minoritaires).

En 1991-1992, le Rwanda a traversé une transition démocratique délicate et conflictuelle. L'enlisement du pays dans une guerre larvée depuis octobre 1990, date de l'offensive du Front patriotique rwandais (FPR), qui s'est prolongée durant l'année 1991 par des actions de guérilla, a résulté des échecs répétés de compromis passés entre le FPR, composé en majorité de réfugiés tutsi, et les tenants du pouvoir central dominé par l'ex-parti unique et replié autour du président Juvénal Habyarimana. Malgré les tentatives de médiation internationales, régionales et, en octobre 1990, l'intervention française "militaro-humanitaire" qui, en perdurant, a tendu à cautionner le régime en place, les partis en présence ont privilégié une stratégie d'affrontement espérant un dénouement militaire sans cesse repoussé. Un accord entre le FPR et le gouvernement a été conclu le 8 juin 1992, mais, à lui seul, il ne semblait pas suffire à ramener la paix.

Pourtant, les concessions (dont la liberté d'expression et l'autorisation de pluripartisme) ont enclenché un processus vers la réconciliation nationale: la constitution d'un gouvernement ouvert à toutes les composantes de l'opposition légaliste intérieure et dirigé par Dismas Nsengiyaremye en avril 1992, le début d'un rééquilibrage de l'appareil d'État, la définition d'un calendrier politique prévoyant une conférence nationale, une nouvelle Constitution et des échéances électorales ont laissé espérer à terme un règlement politique.

Mais les manipulations de l'opinion publique, les opérations de déstabilisation et les risques de régionalisation du conflit se sont multipliés et ont entretenu un radicalisme ethnique que la société civile avait jusque-là évité. De plus, cette crise politico-militaire a pesé sur un pays qui a dû faire face à des contraintes financières et économiques alourdies par la mobilisation militaire.

Avec l'offensive, en octobre 1990, du Front patriotique rwandais (FPR) regroupant l'opposition extérieure composée en majorité de batutsi réfugiés en Ouganda, le Rwanda est entré dans un état de guerre larvée et épisodique sur fond de fin de règne d'un pouvoir personnalisé et autoritaire.

La crise politico-militaire liée au refus de Juvénal Habyarimana de rendre effective la démocratisation a perduré en raison des échecs répétés des négociations d'Arusha visant à satisfaire les trois composantes de la vie politique (le parti du président, l'opposition légale présente dans le gouvernement et le FPR), malgré l'entremise diplomatique tant internationale que régionale: sa résolution a buté sur la stratégie du chef de l'État, de son entourage et de son ex-parti, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement, qui, conforté par l'aide "militaro-humanitaire" de la France, a attisé les intégrismes ethniques - multipliant au cours de l'année 1992 les provocations à l'encontre des membres des partis intérieurs alliés au Front patriotique rwandais (FPR) et couvrant des massacres contre des populations batutsi dénoncés par des commissions d'enquête internationales. Un accord de paix a cependant été signé le 4 août 1993 à Arusha.

Cette guerre de front et cette crise ont considérablement pesé sur les populations qui ont fui les zones d'affrontements armés, gonflant le flot des réfugiés déplacés de l'intérieur (environ un dixième de la population) et courant dès lors le risque d'être victimes de famines régionales. Ces combats ont ponctionné et pénalisé une économie qui arrivait difficilement à s'autosuffire, suractivé des contraintes structurelles sévères (dont l'endettement et l'impact de la pression démographique) et annihilé les potentiels de croissance apparus dans certains secteurs comme le tourisme. Enfin, ils ont accentué la dépendance vis-à-vis de l'extérieur, traditionnellement pourvoyeur d'aides et de dons, qui, compte tenu du contexte, a mesuré ses interventions ou les a réorientées vers l'assistance humanitaire.

Les accords d'Arusha signés entre le gouvernement et le Front patriotique rwandais (FPR) le 4 août 1993 devaient mettre fin à une guerre civile déclenchée trois ans plus tôt entre le FPR porteur des espérances de l'ethnie tutsi minoritaire - dont une partie s'était réfugiée dans les États voisins - et un pouvoir autocratique usé aux mains des Hutu majoritaires, et accompagner la transition démocratique déjà amorcée en instaurant un gouvernement de transition élargi; celui-ci devait réunir les trois composantes de la classe politique, la mouvance présidentielle issue de l'ancien parti unique, le Mouvement révolutionnaire national, dont la base sociale était ethnique et régionale, l'opposition légale intérieure pluriethnique dont le principal parti, le MDR, détenait le Premier ministère, et le FPR.

Alors que les derniers contingents militaires français, présents depuis 1990, quittaient cette ancienne colonie belge, l'ONU, via la Minuar (Mission des Nations unies d'assistance au Rwanda) et une force internationale, devait, en stabilisant les positions militaires des uns et des autres, favoriser la consolidation de la paix. Il n'en a rien été: cette paix armée n'a pas trouvé de solution politique. D'une part les partis et milices de la mouvance présidentielle, qui cautionnaient un intégrisme et un racisme pro-hutu, ont armé leurs partisans, tandis que le président Juvénal Habyarimana bloquait le processus politique en refusant de ratifier les accords, d'autre part le gouvernement MDR d'Agathe Uwillingiyimana (entrée en fonction le 18 juillet 1993 et assassinée le 7 avril 1994) comme la Minuar furent impuissants à enrayer la bipolarisation politique encouragée par une diabolisation et un repliement ethniques, eux-mêmes amplifiés par les mass media. Enfin les ambitions et manoeuvres politiciennes ont miné les partis de l'opposition démocratique intérieure pourtant appelée à diriger le pays.

La mort du président Habyarimana (dont l'avion abattu le 6 avril 1994 par des éléments non identifiés transportait également le président burundais) a déclenché, à l'échelle du pays entier, un massacre planifié tant de l'opposition démocratique hutu ou tutsi que des populations tutsi de la part de la Garde présidentielle et des milices de l'ex-parti unique. Tandis que la communauté internationale quittait le pays, le génocide se généralisait à l'ensemble du territoire, faisant de 200 000 à 500 000 victimes et plus d'un million de réfugiés sur une population de 7 millions de personnes. Dès avril, le pays s'enlisa dans une guerre civile puis de front autour de la capitale. La haine et la vengeance sont devenues des moteurs principaux du désastre.

En juillet, alors que le gouvernement intérimaire discrédité dans les massacres perdait peu à peu sa crédibilité internationale, l'avancée du FPR précipitait la victoire militaire et politique de ce dernier, tandis que l'armée française - opération Turquoise - créait une "zone humanitaire sûre" (neutre) dans le Sud-Ouest du pays. Le FPR et ses alliés ont constitué un gouvernement d'union nationale autour d'un président, Pasteur Bizimungu, du FPR, et d'un Premier ministre, Faustin Twagiramungu, du MDR.

Mais le pays était exsangue; fuyant, obéissant aux injonctions du régime déchu, plusieurs centaines de milliers de personnes s'étaient réfugiées au Zaïre dans des camps gigantesques comme celui de Goma. Ceux-ci allaient être touchés par une catastrophe humanitaire du fait de la pénurie de vivres et de médicaments et de l'absence d'hygiène suscitant le développement de maladies endémiques. La sortie de la crise restait problématique, d'autant que le rapatriement des réfugiés tutsi qui avaient quitté le pays à partir de 1959 et des réfugiés hutu, estimés à 2 millions de personnes, ne manquerait pas de poser au nouveau régime de sérieux problèmes de gestion et d'intégration.

L'attentat du 6 avril 1994 (toujours non élucidé) qui coûta la vie aux deux présidents du Burundi (Cyprien Ntaryamira) et du Rwanda (Juvénal Habyarimana) est advenu dans un climat d'extrême tension politique. Il a mis fin au processus de retour à la paix défini par les accords d'Arusha d'août 1993, signés entre les représentants de la "mouvance présidentielle" (de plus en plus radicalisée sur une ligne d'exclusive ethnique pro-hutu), les partis de l'"opposition démocratique" interne et le Front patriotique rwandais (FPR, composé pour l'essentiel de réfugiés tutsi chassés du pays lors de l'accession du pays à l'indépendance).

Au cours des semaines qui ont suivi, la Garde présidentielle, les diverses milices du Hutu Power, puis les Forces armées rwandaises (FAR) ont entrepris de décimer physiquement l'opposition interne et, plus globalement, la population tutsi. Face à cette extermination programmée, la non-intervention, puis le départ, le 22 avril 1994, des forces des Nations unies ont traduit l'impuissance et les contradictions de la communauté internationale. La tragédie consommée, il a fallu attendre le 23 juin pour que l'opération humanitaire multinationale (dite Turquoise), sous commandement français, soulage la mauvaise conscience internationale.

Au terme de cette guerre totale qui s'est achevée à la fin juillet 1994 par la victoire des troupes du FPR, les pertes civiles dépassaient le demi-million de victimes (tutsi dans leur très grande majorité). On décomptait, par ailleurs, au moins deux millions de réfugiés (principalement au Zaïre et en Tanzanie) et trois millions de déplacés à l'intérieur du pays.

Un gouvernement s'inspirant des accords d'Arusha, d'où les représentants de l'ex-parti présidentiel MRND (Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement) ont été exclus du fait de leur responsabilité dans le génocide - qualification donnée par les Nations unies aux crimes commis -, a été mis en place le 19 juillet 1994 par le FPR dans un pays dévasté. Les tâches qui lui ont incombé relevaient de la quadrature du cercle: rétablir la sécurité pour tous dans un climat exacerbé par la monstruosité des violences, rompre avec la tradition d'impunité sans céder à l'esprit de vengeance, restaurer les infrastructures collectives vitales (eau, soins aux victimes, habitat) sans moyens logistiques propres, réinstaller une administration compétente et légitime... aux yeux des nouveaux vainqueurs et des populations traumatisées de l'intérieur... A la fin de l'année 1994, grâce au sens aigu de l'organisation des nouvelles autorités et à un effort décisif de la communauté internationale sur le plan humanitaire (650 millions de dollars en 1995), la reconstruction est apparue relativement bien engagée.

Soumises à de fortes pressions internationales pour favoriser un retour rapide des deux millions de nouveaux réfugiés (hutu), les autorités de Kigali ont progressivement durci leurs positions. Il s'agissait, pour les éléments radicaux, civils et militaires, contrôlant les centres de décision et, dans les faits, le pays, de consolider au plus vite des acquis quasi irréversibles: marginalisation de l'ex-opposition politique associée au pouvoir et occupation spatiale des villes et des régions désertées par leurs anciens habitants avec le retour massif des populations tutsi chassées à l'indépendance ou l'installation de ressortissants étrangers favorables au nouveau régime.

Cette dérive sécuritaire s'est illustrée fin avril 1995 par l'évacuation brutale des camps de déplacés installés au sud du pays dans l'ex-"zone humanitaire sûre" française où des partisans de l'ancien régime restaient très actifs politiquement (dans celui de Kibeho des centaines de personnes ont été tuées par l'armée). Estimant alors le "Rwanda pacifié", les autorités de Kigali imposeront au Conseil de sécurité, le 9 juin 1995, une réduction drastique du mandat et des effectifs de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (Minuar) renouvelée, probablement pour la dernière fois, pour une durée de six mois. Pour les responsables du génocide et leurs partisans - Hutu extrémistes militaires et civils - en exil et toujours très actifs, en particulier à la frontière zaïroise, cette radicalisation a conforté leur stratégie de revanche.

Deux ans après la guerre civile et le génocide qui ont ravagé le pays d'avril à juillet 1994 et déstabilisé l'ensemble de la région des Grands Lacs, les voies du retour à une paix durable semblaient toujours aussi incertaines.

La victoire décisive de l'Armée patriotique rwandaise (APR, bras armé du Front patriotique rwandais et composée pour l'essentiel d'ex-réfugiés tutsi) et la mise en place d'un gouvernement d'union nationale inspiré des accords d'Arusha d'août 1993 ont permis le rétablissement rapide d'une autorité politique et administrative indispensable à toute prise en charge des populations rescapées et à la reconstruction. Mais les défis auxquels le pays et la communauté internationale (garante de l'application des accords avec la Mission des Nations unies au Rwanda, Minuar) sont confrontés étaient toujours loin d'être surmontés.

Le premier réside dans l'exercice de la justice vis-à-vis des responsables du génocide et des massacres. En juillet 1996, aucun jugement n'avait encore eu lieu ni de la part de la justice rwandaise ni de la part du Tribunal pénal international (TPR) mandaté à cette fin. Dans leurs pays d'exil respectifs, la plupart des concepteurs du génocide n'ont pas été inquiétés. Au Rwanda, quelque 70 000 personnes ont continué de croupir en prison sans jugement, souvent sans faire l'objet de charges précises et sans que l'instruction soit en cours. La situation était imputable à la lente remise en place de l'appareil judiciaire décimé, au manque de moyens mis à la disposition du TPR, voire à l'absence d'empressement politique.

La question des réfugiés hutu installés récemment au Burundi, en Tanzanie et surtout au Zaïre (environ 1,7 million de personnes) constitue le deuxième défi. Malgré les pressions du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le chantage et les expulsions zaïroises, la dégradation sensible des prestations humanitaires dans les camps, les retours volontaires sont demeurés très peu nombreux. Le retrait des dernières forces de la Minuar en mars 1996 a encore augmenté la méfiance des réfugiés.

La démoralisation qui prévaut dans les camps et l'absence d'issue prévisible profitent indéniablement aux partisans d'une reconquête du pouvoir par les armes. Cette stratégie à long terme, appuyée par des incursions armées à l'intérieur du territoire rwandais, a semblé devenir la ligne du Rassemblement pour le retour des réfugiés et la démocratie au Rwanda (émanation de l'ex-parti au pouvoir à Kigali, le Mouvement républicain national pour le développement), accueillant toujours en son sein des activistes du génocide et contrôlant étroitement l'expression politique des réfugiés.

Le troisième défi concerne les équilibres politiques au sein du régime à Kigali. La situation politique

s'est à la fois clarifiée et durcie avec l'éviction du gouvernement, en août 1995, des "opposants de l'intérieur" dont le Premier ministre désigné par les accords d'Arusha, Faustin Twagiramungu, et le ministre de l'Intérieur, Seth Sendashonga (pourtant membre du Front patriotique rwandais, FPR). Ceux-ci contestaient l'interdiction de facto de toute activité politique publique de partis autres que le FPR, l'autoritarisme grandissant du régime et les exactions des militaires, voire les massacres délibérés de populations hutu. En créant en mars 1996, le FDR (Forces de résistance pour la démocratie), ils ont entrepris de fédérer, à partir de l'étranger et en liaison avec leurs partisans de l'intérieur, une opposition rejetant les deux extrémismes hutu et tutsi.

Contrôlant à Kigali l'ensemble des positions de pouvoir militaire, politique et économique, les dirigeants de l'APR et du FPR étaient désormais confrontés à l'alternative entre durcissement sécuritaire - et donc, inévitablement, d'ethnicisation - et réapprentissage d'une cohabitation franche pour surmonter enfin les divisions et haines politico-ethniques.

De même, l'attitude à adopter face au nouveau régime a divisé les membres influents de la communauté internationale lassés par un conflit trop complexe et inquiets du risque de déstabilisation future. L'expulsion par les autorités rwandaises de nombreuses ONG (organisations non gouvernementales) étrangères, en novembre 1995, les prises de position publiques contradictoires et souvent polémiques des dirigeants rwandais ont reflété la susceptibilité exacerbée de ces derniers face aux ingérences présumées, aux lenteurs du déblocage de l'aide promise par les bailleurs de fonds et aux reports successifs de la deuxième table ronde des aides extérieures (qui s'est finalement tenue à la fin du mois de juin 1996).

L'intervention rwando-"congolaise" de démantèlement des camps de réfugiés du Nord et Sud-Kivu a constitué l'événement déterminant de l'année 1996-1997. Faute de volonté politique pour transférer à une distance raisonnable de la frontière les camps de réfugiés hutu, installés depuis la fin de la guerre civile rwandaise de 1994, et incapables de rétablir un semblant d'ordre dans le fonctionnement de ces camps (où les ex-Forces armées rwandaises - auteurs du génocide tutsi au Rwanda - et la Division spéciale présidentielle zaïroise se soutenaient mutuellement pour assurer le contrôle de l'aide et des populations), plusieurs bailleurs de fonds et organismes internationaux préparaient ouvertement le terrain à une solution militaire rwandaise. Débutée à la mi-octobre 1996, elle a atteint ses objectifs de "sécurisation" de la frontière à la mi-novembre avec un mouvement de retour massif des réfugiés (quelque 500 000) vers le Rwanda. L'engagement rwandais, mais aussi ougandais et burundais au Zaïre s'est toutefois poursuivi bien au-delà, prenant une ampleur décisive en février 1997 malgré l'injonction des États-Unis aux troupes étrangères de se retirer du pays. En décembre 1996, la Tanzanie décidait, quant à elle, le renvoi de 480 000 réfugiés rwandais, bientôt suivie par le Burundi qui n'hébergeait cependant "que" 90 000 personnes. A partir de cette date, le gouvernement rwandais a considéré la question du retour des réfugiés comme réglée et n'est plus intervenu, même pour s'enquérir du sort du flux de réfugiés qui s'étaient enfoncés à l'intérieur du Zaïre. Tous les témoins qui ont pu accéder à cette zone de forêt équatoriale ont témoigné de massacres massifs et délibérés de la part de l'Alliance des forces démocratiques de libération du Congo, la rébellion menée par Laurent-Désiré Kabila, qui a renversé le régime Mobutu et instauré la République démocratique du Congo à la place de l'ancien Zaïre, en mai 1997.

La réintégration des réfugiés, la reconstruction économique et la justice demeuraient donc plus que jamais au centre des préoccupations des autorités rwandaises au pouvoir depuis le génocide de 1994. L'accueil de plus d'un million de réfugiés, dans un état de dénuement total, posait des problèmes aigus de prise en charge immédiate (nourriture, hébergement, soins) et imposait ensuite des solutions d'urgence: les biens qu'ils possédaient avaient été détruits ou étaient occupés par d'autres rescapés du génocide ou des réfugiés tutsi anciens revenus depuis 1994. Les contraintes économiques majeures auxquelles le pays était confronté depuis 1990, et surtout depuis 1994, se sont donc vues démultipliées (le tiers de la population était considéré comme mal nourri ou sous-alimenté), alors même que la Banque mondiale classait le Rwanda en 1996 comme le pays "le plus pauvre du monde" selon le PNB par habitant. Parallèlement, et malgré une gestion administrative efficace, le retour des réfugiés a fortement ranimé les tensions sociales et politiques dans plusieurs préfectures (surtout à l'ouest du pays), où des noyaux armés d'opposants ont maintenu une situation d'insécurité, déclenchant une répression militaire souvent très meurtrière. Un remaniement ministériel est intervenu le 28 mars 1997, après la démission du vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur, Alexis Kanyarengwe, par ailleurs président du FPR (Front patriotique rwandais, au pouvoir), du fait d'un conflit relatif à des exactions commises par des unités militaires.

Le resserrement parallèle du cabinet ministériel a recentré l'action gouvernementale sur les tâches "techniques" où elle apparaissait défaillante. Pour certains ministères, il est vrai, les défis étaient proprement insurmontables. Ainsi, dans le domaine de la justice, la Croix-Rouge recensait, en mars 1997, 110 000 prisonniers, sans compter ceux qui pouvaient se trouver dans les nombreux cachots communaux et les 200 000 coupables présumés figurant parmi les réfugiés de retour. Or, malgré le début des procès en décembre 1996 (coïncidant avec ceux du Tribunal pénal international d'Arusha), il était impossible de juger, dans des conditions conformes au droit, plus de quelques centaines de personnes par an dans les différents tribunaux du pays. Ainsi, fin mars 1997, 80 personnes ont été jugées, parmi lesquelles 3 ont été acquittées et quelque 70 condamnées à mort (mais non exécutées).

Sur le plan politique, la relégation des partis dont les activités militantes publiques étaient interdites, la mise en sommeil des instances dirigeantes du FPR, l'éviction du président de l'Assemblée nationale ont abouti de facto à une concentration du pouvoir exécutif au sein de l'APR (Armée patriotique rwandaise).

La même ambivalence a prévalu sur le plan économique, où l'économie de guerre (les dépenses militaires absorbaient plus de 50 % du budget de l'État), l'"artificialisation" de l'économie urbaine et les ponctions sur la rente de l'aide internationale (85 % des recettes nationales) compromettent la formulation même d'une stratégie cohérente de reconstruction en matière de politique foncière, de "villagisation", d'intensification agricole... Un choix semblerait donc s'imposer entre, d'un côté, la nécessité d'une démobilisation massive des militaires et le retour sur la scène publique de forces civiles organisées et, de l'autre, la consolidation d'un pouvoir militaire. Les réponses à ces questions pourraient conditionner l'attitude des bailleurs de fonds internationaux, auprès desquels l'image positive des noyaux dirigeants rwandais (victorieux de la guerre civile de 1994) apparaissait désormais brouillée.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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