Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1990

Souvent, l'artisanat dans le tiers-monde se réduit à une médiocre production pour touristes. Au Rwanda, un atelier de menuiserie a permis de mettre sur pied un secteur pré-industriel, de créer des emplois, d'économiser des devises...

FAISANT coulisser l'équerre le long de la pièce de bois, Béatrice montre la rectification à faire au jeune garçon qui se tient à ses côtés. Puis, comme celui-ci manifeste quelque lassitude, elle n'hésite pas à le sermonner fermement tout en observant avec attention la façon dont il s'exécute. Autour d'eux, les autres membres de la Coopérative des jeunes menuisiers de Nyabimata (KOBAJI) s'affairent sur les établis de fortune sans prêter attention à la scène, pourtant pas banale: elle se passe au Rwanda, petit pays enclavé au coeur de l'Afrique centrale, où les traditions restent ancrées, particulièrement en ce qui concerne les rapports entre les deux sexes ainsi que la répartition des tâches entre eux.

Mais Béatrice, une ancienne de l'Atelier de fabrication des outils de menuiserie (AFOM) de Niakizu, jouit d'une réputation flatteuse. Avec son mari, lui-même menuisier, ils ont décidé de s'établir à leur compte à Nyabimata. Béatrice étant enceinte, elle ne peut pour l'instant exercer son métier, mais elle a accepté de faire bénéficier la KOBAJI de sa compétence.

L'AFOM est le premier fruit du programme de menuiserie artisanale mis en place avec l'aide de Frères des hommes (1) à Nyakizu depuis 1979. Déjà, à cette époque, la pression sur la terre était très forte dans ce "pays aux mille collines", à l'économie presque exclusivement rurale, et où la densité de population équivaut à celle de la Belgique. Les perspectives agricoles étant limitées, il s'agissait de permettre aux menuisiers locaux, dépendant encore de l'agriculture pour l'essentiel de leur revenu, de vivre de leur métier d'artisan. Plusieurs obstacles s'opposaient à cette évolution: la médiocrité de la production, liée au manque de formation et d'outils adéquats, ainsi que l'absence d'un marché solvable pour du mobilier de bonne facture.

Partant du principe qu'un développement à long terme doit se construire sur des objets de qualité et sur une maîtrise des moyens de production, Frère des hommes proposa aux menuisiers d'améliorer leur formation en leur apprenant à fabriquer tous les outils nécessaires à l'exercice de leur métier: progressivement, les menuisiers découvrirent non seulement qu'ils étaient capables de produire d'excellents outils sans l'aide d'aucune machine, mais, surtout, qu'ils y parvenaient à un coût bien inférieur à celui des outils similaires d'importation, jusqu'alors seuls disponibles sur le marché.

Une première commande d'essai, obtenue d'une des plus grandes quincailleries de la capitale, confirme l'importance de la demande pour des produits d'une telle qualité vendus moitié moins cher que leurs équivalents importés. Et pourtant, même à ce très bas prix, l'utilisation systématique des ressources locales et de leur seul travail manuel permettait aux menuisiers de Nyakizu d'escompter un revenu net mensuel équivalent à celui d'un fonctionnaire local: une perspective révolutionnaire dans cette société rurale si hiérarchisée!

Pour la plupart de ces artisans-paysans, cela paraissait même trop beau: "J'avais la formation de base, dit l'un d'entre eux, Augustin Mujambere, mais je n'avais pas l'idée que la fabrication d'outils puisse constituer un travail." Pourtant, il prend le risque et fonde l'AFOM. Les débuts sont difficiles: il a fallu déterminer les espèces convenables d'eucalyptus et, un an à l'avance, constituer un stock de bois pour qu'il soit sec en temps voulu et en quantité suffisante pour répondre à la demande de façon régulière. Il a fallu également améliorer la technique des forgerons locaux et mettre au point avec eux des contrats de sous-traitance pour toutes les parties métalliques. Il a fallu encore faire connaître le produit et garantir le respect de la qualité et des délais... Mais le succès ne s'est pas fait attendre et, depuis 1984, l'AFOM fonctionne de manière autonome.

Aujourd'hui, l'AFOM n'est plus le seul atelier fabriquant des outils de menuiserie, bien qu'avec sa vingtaine d'ouvriers menuisiers et une gamme de vente d'une quarantaine d'outils, il reste le plus important. D'autres ateliers concurrents se sont montés à Nyakizu ou dans d'autres communes du Rwanda, et la démarche de Béatrice et de son mari n'est qu'un exemple parmi d'autres. Cet essaimage est facilité par le fait que, en l'absence de machines, le savoir-faire est le seul vrai capital nécessaire pour ouvrir un atelier. La non-spécialisation des tâches au sein de l'AFOM assure la transmission de ce savoir, tandis qu'une politique de hauts salaires permet à des menuisiers de s'installer à leur compte quand ils le souhaitent. Mais l'histoire du programme de menuiserie artisanale de Nyakizu ne s'arrête pas là. Le succès des divers ateliers a révélé que, dans la structure actuelle de l'économie rwandaise, le travail manuel de qualité est rentable. Il procure un revenu suffisant pour motiver le producteur à s'investir tout en restant compétitif sur le marché. Cela n'est plus le cas en Europe, où les contraintes du marché et de rémunération du travail exigent une productivité que seul assure le recours à la machine.

Le développement endogène n'est pas un mythe

CETTE différence fondamentale entre le Rwanda et l'Europe n'est cependant pas évidente pour tout le monde, comme l'a souvent constaté M. Jan Kieckens, volontaire de Frères des hommes, à l'origine de ce programme: "La première chose que font les promoteurs des projets de menuiserie, c'est d'accorder des crédits pour acheter des machines. Car le mythe de la coopération au développement, c'est qu'elle doit venir d'Europe. Sans machine, rien n'est possible. Nous avons prouvé le contraire. Alors, pourquoi une telle situation? Bon nombre de pays industrialisés ne cachent pas que la coopération doit avant tout servir à agrandir leur propre marché. Et en regard d'un tel objectif à court ou moyen terme, notre projet est vraiment très mauvais: nous ne rapportons rien, pas un franc!"

Afin d'administrer la preuve que le travail manuel est rentable, le programme FDH de Nyakizu décida de concurrencer un autre produit manufacturé importé, à savoir les huisseries métalliques qui sont largement utilisées, notamment dans les dispensaires, les bureaux communaux, les tribunaux, les logements de fonctionnaires locaux, etc. Le secteur moderne de la construction est en plein développement au Rwanda, et il importe des quantités croissantes de métal qui coûtent au pays des devises de plus en plus rares. A partir de 1984 et suivant la même démarche que celle utilisée avec l'AFOM, le programme a aidé une poignée d'ateliers de menuiserie des environs de Nyakizu à se lancer dans la production d'huisseries en bois d'eucalyptus, en respectant la même exigence de haute qualité. Dès l'année suivante, ces ateliers mettent sur le marché des portes et des châssis de fenêtres d'excellente facture, moitié moins chers que leurs équivalents métalliques et procurant néanmoins un revenu appréciable aux artisans qui les fabriquent.

Mais, même rentable, il reste à s'imposer sur le marché, à développer un approvisionnement régulier en bois d'oeuvre, à obtenir des banques la mise en place de crédits adaptés aux besoins des artisans, à faire naître d'autres centres de menuiserie artisanale dans d'autres communes du Rwanda, de façon à s'assurer une part significative et durable du marché... Pourtant l'essentiel est acquis: les artisans de Nyakizu maîtrisent progressivement toute la filière de la production et de l'écoulement de leurs huisseries, ainsi que la formation de nouveaux artisans. Et les plus hautes autorités du pays ont fini par donner tout leur appui au programme, conscientes de trouver là un exemple de développement endogène.

Car les enjeux écnonomiques sont importants, à l'échelle de ce petit pays où l'agriculture n'offre pratiquement plus de débouchés, où le chômage s'accroît et où les devises étrangères font défaut. En se fondant sur le travail manuel, sur la valorisation des ressources locales et sur des productions de substitution aux importations, ce programme conjugue harmonieusement les intérêts de la population rurale et ceux de l'économie nationale, tout en assurant les bases d'un développement industriel à long terme.

Ainsi que l'a montré une évaluation récente faite par deux économistes rwandais, une extension nationale du programme de Nyakizu de fabrication artisanale d'huisseries en bois pourrait fournir trois mille emplois nouveaux, soit un accroissement de 50 % du secteur de la menuiserie, de 60 % de la contribution de ce secteur au produit industriel brut (PIB) et de 80 % des salaires qui y sont actuellement distribués. En outre, la valorisation de l'eucalyptus local permettrait d'économiser environ 17 millions de francs français en devises.

Déjà, une centaine d'emplois ont été créés dans la commune de Nyakizu grâce au programme, mais, faute de moyens suffisants, FDH a dû abandonner, au moins temporairement, son projet de développement de la forge. Pourtant, l'ensemble des produits alliant fer et bois, actuellement importés par le Rwanda, pourraient être fabriqués localement. Une organisation non gouvernementale rwandaise, Duhamic Adri, l'a d'ailleurs bien compris, qui vient de s'associer au programme de Nyakizu pour contribuer à sa promotion au niveau national et dans d'autres secteurs. Sans doute a-t-elle découvert à son tour ce que Mujambere confiait à M. Jan Kieckens il y a quelques années: "Les autres projets se résument très souvent à un camion qui arrive. On demande aux gens de décharger le camion. Le camion est déchargé et s'en va, et nous, nous retournons à la maison. Tandis que, dans ce cas-ci, nous avons une chance que, quand le camion s'en ira, le travail reste."

CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Superficie: 26 000 kilomètres carrés.

Population: 6,7 millions (tous les chiffres sont de 1988).

PNB par habitant: 320 dollars.

Dette extérieure: 632 millions de dollars.

Espérance de vie: quarante-neuf ans.

Principales productions: café, thé.

ÉVOLUTION POLITIQUE

1899: Le Ruanda et l'Urundi sont intégrés à l'Afrique de l'Est allemande.

1916: La Belgique occupe les deux territoires. Après la guerre, elle reçoit de la Société des nations mandat de les administrer.

1959: La révolution balaie la domination tutsi au Ruanda.

1962: Accession à l'indépendance, sous la direction du Parti de l'émancipation hutu (Parmethutu).

1973: Troubles ethniques; coup d'Etat du général Habyarimana; début de la seconde République.

1991

TANDIS que se prolonge le conflit du Libéria, un ancien foyer de tension s'est rallumé dans la partie est du continent, au Rwanda. On y retrouve tous les ingrédients des drames de l'Afrique: réfugiés, misère, autoritarisme, etc. Même si un cessez-le-feu, négocié par la Belgique, l'ancienne puissance coloniale, entre finalement en vigueur, le chemin du retour à la stabilité est encore long et nécessité une réelle coopération avec les plus proches voisins.

Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, des guérilleros du Front patriotique rwandais (2 000 à 3 000, selon des sources diplomatiques en provenance d'Ouganda) lançaient une offensive sur la capitale du Rwanda, Kigali. Nombre d'entre eux avaient combattu dans les troupes de l'Armée nationale de résistance (National Resistance Army, NRA), qui, en 1986, après une longue lutte armée, porta M. Yoweri Museveni au pouvoir à Kampala. L'actuel commandant du Front, M. Fred Rwigema, fut lui-même le numéro deux de la NRA et ministre adjoint de la défense ougandais jusqu'en novembre 1989.

Le Front patriotique puise ses forces parmi les centaines de milliers de réfugiés rwandais parqués en Ouganda, mais aussi en Tanzanie, au Zaïre et au Burundi. Lors d'une conférence internationale tenue à Washington en 1988, les représentants de ces exilés avaient exigé un droit au retour. Alléguant le manque de terres, le président rwandais, M. Juvénal Habyarimana, refusa, déniant à deux millions de personnes le droit à la citoyenneté. Le problème est complexe et plonge ses racines dans les origines mêmes de l'Etat rwandais.

Jusqu'à la veille de l'indépendance, le Ruanda-Urundi fut un seul Etat divisé en deux royaumes, le Ruanda et l'Urundi, d'abord colonisé par l'Allemagne, puis, après de la première guerre mondiale, placé sous mandat belge; influencée par l'Eglise, l'administration coloniale joua sur les divisions ethniques entre Tutsis, minoritaires mais dominants, et Hutus. Au Ruanda, l'hégémonie tutsi fut brisée en 1959 et 500 000 d'entre eux quittèrent le pays. Le Ruanda accéda à l'indépendance en 1962, en même temps que le Burundi.

A la faveur de nouveaux troubles ethniques en 1972 au Burundi - massacre des Hutus et en 1973, au Rwanda, représailles contre les Tutsis,- le général Habyarimana organise un coup d'Etat et s'empare du pouvoir le 5 juillet 1973. Il veut améliorer la gestion du pays et assurer l'autosuffisance alimentaire. Mais, malgré son crédit international, lui et son parti unique, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), sombrent rapidement dans l'autoritarisme et se révèlent incapables de faire face aux problèmes économiques.

A la fin des années 80, la situation se dégrade rapidement. Avec un revenu de 320 dollars par habitant, le Rwanda fait partie des pays les moins avancés. La famine frappe une personne sur dix. La population est embrigadée tous les samedis dans des travaux, considérés comme forcés, contre l'érosion des sols, mais la terre reste aussi rare. Cependant, les régions dont sont issus le président et sa femme, dans le nord-ouest du pays, bénéficient d'un traitement de faveur. Le régime y puise la plupart de ses cadres, qui s'enrichissent à travers des détournements de fonds et des "appropriations-expropriations" de terres. "J'ai décidé de faire procéder à des enquêtes de gestion", déclara le président en mars dernier, trop tard, toutefois, pour être crédible.

Les inégalités sociales s'amplifient. Ceux qui sont contraints d'abandonner la campagne ne trouvent pas de travail; 51 % des enfants inscrits à l'école n'achèvent pas leurs études primaires (1). Un numerus clausus est imposé dans le cycle secondaire et dans les universités. La télévision, qui pourrait combler les carences du système d'enseignement, n'existe pas. Les hommes d'affaires eux-mêmes sont brimés par une bureaucratie qui fonctionne grâce à des pots-de-vin. Pour pouvoir exporter, ils réclament une dévaluation de la monnaie, que préconise d'ailleurs le Fonds monétaire international. La minorité tutsi - environ 10 % de la population - se plaint des passe-droits accordés aux Hutus, et de la mention de l'appartenance ethnique sur les cartes d'identité.

La coopération internationale - qui se chiffre environ à 180 millions de dollars par an (2) - révèle ici toute son inefficacité. Belges, Français, Allemands, Canadiens, Chinois, Japonais - sans parler des diverses organisations régionales ou internationales comme la Banque mondiale ou la Communauté économique européenne, - se partagent le pays en "tranches" de développement. Le président Habyarimana lui-même s'en est ému: "Est-il encore justifiable que nous devions nous endetter pour des services et des prestations que nous n'avons ni recherchés ni endossés? Ou que nous puissions continuer à supporter plusieurs centaines de missions par an sans risque de paralyser le bon fonctionnement du gouvernement (3)?"

Un parti unique ouvertement contesté

LA vie politique, comme en maints autres pays d'Afrique, ne s'anime que lors des élections. En décembre 1988, le candidat unique Habyarimana obtint 98,98 % des suffrages et... presque 100 % dans les régions du Sud, où il est le moins populaire. Cette mascarade fut suivie d'une tentative de coup d'Etat fomentée par des officiers. Le règne du parti unique est sans partage et les travailleurs, hommes et femmes, sont contraints d'adhérer aux organisations de masse liées au Mouvement révolutionnaire national pour le développement.

Au Rwanda aussi, un tel système est désormais ouvertement contesté. Plusieurs personnalités ont dénoncé la corruption et les violations des droits de l'homme. Parmi elles, le député Felicula Nyiaramutarambirwa et l'abbé Sindambiwe, ancien rédacteur en chef de l'hebdomadaire catholique Kinyamateka: tous deux mourront dans des accidents de voiture en 1989.

La presse redoubla alors ses attaques, suscitant une violente riposte du pouvoir: les imprimeurs subirent des pressions et les journalistes furent accusés de propos "subversifs", arrêtés et emprisonnés. Selon Amnesty International, une vingtaine de procès politiques se sont déroulés depuis mars dernier. Le 22 octobre, les rédacteurs en chef de deux bimensuels, Kanguka et Kangura, ont été condamnés à quinze ans de prison ferme pour atteinte à la sécurité de l'Etat.

Sous la pression de la contestation et de la crise économique et sociale, le président a été obligé de lâcher du lest. Le 5 juillet dernier, jour anniversaire de sa prise de pouvoir, il évoqua une révision du manifeste du parti unique, la rédaction d'une charte politique et une révision de la Constitution. Profitant de cette ouverture, une trentaine d'intellectuels, dont l'abbé Sibomana, publient un texte intitulé: "Pour le multipartisme et la démocratie"."Le parti unique, affirment les signataires, est l'instrument le plus efficace de désunion et de clivage." Ils accusent "les groupes dominants de s'adonner librement au népotisme et au trafic d'influence" et d'attiser "les sentiments régionalistes et tribalistes pour diviser les exclus du pouvoir, sentiments qui se nourrissent par ailleurs des frustrations et de l'insécurité". Mais, profitant des événements du début octobre, le pouvoir a relancé la répression contre les opposants et plusieurs signataires de ce texte ont été arrêtés.

Appuyée par les redoutables gardes présidentiels de M. Mobutu, chef de l'Etat zaïrois, qui participent aux combats, l'armée rwandaise est accusée de se livrer à des massacres racistes dans le nord du pays et, dans la capitale, d'arrêter les opposants hutus ou tutsis sans distinction.

Dans de telles conditions, la présence de forces militaires belges et françaises a été interprétée par les rebelles comme un soutien indirect mais efficace au pouvoir en place. Pour M. Alexandre Kanyarengue, le numéro deux du Front patriotique, "leur maintien à Kigali sert de caution morale au président pour organiser des ratissages, procéder à des arrestations massives suivies d'assassinats de personnes innocentes". Pour la Belgique et la France, ces forces n'ont d'autre objectif que d'assurer la protection de leurs ressortissants, mais on se souvient à Kigali que leur dernière intervention conjointe date de 1978 à Kolwezi, au Zaïre, quand, sous ce prétexte, les deux gouvernements sauvèrent le régime du président Mobutu.

A la suite des massacres de Lumumbashi, au Zaïre, en mai dernier, la Belgique réclama une commission d'enquête et arrêta sa coopération avec ce pays malgré les considérables intérêts en jeu considérables (4). Pourquoi l'attitude à l'égard du Rwanda, où nos intérêts sont très limités, est-elle diférente? s'interroge le député belge Jean Gol, de l'opposition libérale.

Qu'est-ce qui fait courir les Occidentaux au Rwanda? 93 % de la population vivent de l'agriculture et le cours du café (75 % des recettes d'exportation) s'est très déprécié. Seules quelques rares entreprises étrangères sont présentes dans le pays, surtout dans le secteur bancaire et touristique. La Belgique a condamné le "caractère inacceptable" des violations des droits de l'homme tandis que la France gardait le silence - mais ses troupes sont restées.

A la mi-octobre, s'est toutefois dessinée une évolution vers une solution politique. Les troupes zaïroises se sont retirées. Le président Habyarimana a accepté un plan belge de cessez-le-feu ainsi que le principe du retour des réfugiés et l'accélération du processus de démocratisation. Des troupes internationales pourraient assurer le contrôle du retour au calme. Quoi qu'il en soit, la crise a révélé que les modalités de la coopération doivent à coup sûr être révisées, alors que, face à des chefs d'Etat s'inscrivant dans la continuité coloniale, tels MM. Mobutu et Habyarimana, une nouvelle génération s'affirme.

Différente, certes, des pères de la contestation que furent N'Khrumah ou Modibo Keita, celle des présidents Museveni en Ouganda et Pierre Buyoya au Burundi se veut nationaliste et soucieuse d'unité nationale. Formé par une longue lutte dans les maquis, M. Museveni a violemment dénoncé les lourdes responsabilités coloniales. Son programme consiste à "mettre un terme aux divisions, libérer le potentiel physique et humain du pays et créer une économie véritablement nationale et autosuffisante". La lettre et l'esprit de ce programme ont été repris par le président burundais Buyoya, qui tente d'assurer la réconciliation des Hutus et des Tutsis (5).

Le Front patriotique, qui compte plusieurs opposants hutus, est attaché aux mêmes principes, tout comme d'autres démocrates rwandais. Il revendique le pluralisme et la démocratie comme solution au sous-développement, "conséquence d'environ un siècle de colonisation".

Notes:
(1) Chiffres portant sur la période 1985-1987, cités dans le Rapport mondial sur le développement humain, Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), New-York, 1990.
(2) "Rwanda, un millier de collines, une poignée de solutions, le Courrier ACP-CEE, Bruxelles, N° 105, septembre-octobre 1987.
(3) Cf. le Courrier ACP-CEE, op. cit.
(4) Lire Colette Braeckman, "Multipartisme et répression au Zaïre", le Monde diplomatique, juillet 1990.
(5) Lire Claire Brisset, "La course à la réconciliation au Burundi", le Monde diplomatique, janvier 1990.

1993

UN accord a finalement été signé le 7 mars dernier entre le président Juvénal Habyarimana et le Front patriotique pour mettre un terme aux combats qui ravagent le Rwanda. Une force internationale neutre sous l'égide de l'ONU devrait superviser sa mise en application et permettre le retrait des troupes françaises qui avaient volé, en février 1993, au secours du régime de Kigali. Ce cessez-le-feu permettra-t-il de s'acheminer vers un partage du pouvoir et les premières élections libres de l'histoire du Rwanda, pays profondément meurtri par les massacres ethniques?

Le 1er octobre 1990, un groupe de Rwandais réfugiés en Ouganda attaque la frontière nord du Rwanda. Ils réclament le droit de retourner dans leur pays et d'y jouir de tous les droits reconnus à tous les citoyens par la communauté internationale (1).

Cette attaque, bien que la plus importante, n'était pas la première. Depuis plus de trente ans, les réfugiés rwandais ont à plusieurs reprises essayé de rentrer dans leur pays par la force ou par la négociation (2). Fondé sur les droits d'une seule ethnie et bénéficiant de la caution morale de l'Occident, le régime fut sauvé, parfois in extremis, par l'intervention militaire d'une puissance occidentale. Ce fut le cas, notamment, en décembre 1963 et en janvier 1964, aux portes de la capitale.

La force échoua donc. Mais la négociation ne se révéla pas plus efficace et se heurta au prétexte, entre autres, de la surpopulation d'un territoire exigu. L'exiguïté du territoire est en effet l'un des dogmes sur lequel se fonde le régime, avec la dichotomie irréductible hutu-tutsi, la pauvreté en ressources naturelles et le caractère féodal du Tutsi. Tout cela est accepté comme une fatalité et interdit toute discussion (3).

Le président Habyarimana, depuis son coup d'Etat de 1973 par lequel il renversa le président Kayibanda, n'a cessé de proclamer qu'il était sur le point de résoudre le problème des réfugiés par la négociation lorsque intervinrent les premières attaques du Front patriotique du Rwanda (FPR). En outre, assure-t-il, la démocratie était assurée: le FPR n'a donc pu déclencher une guerre pour recouvrer une patrie et promouvoir la démocratie, conclut-il (4). En réalité, cela fait déjà vingt ans que M. Juvénal Habyarimana est sur le point de résoudre le problème des réfugiés.

Quant aux motivations qui ont poussé les exilés rwandais à tenter de forcer par les armes l'entrée de leur pays, est-il nécessaire de les chercher dans un gigantesque projet de conquête? En fait, ces exilés n'ont jamais été définitivement acceptés dans aucun pays de refuge. Même là où ils avaient pu acquérir la nationalité, ils n'ont jamais été considérés comme des citoyens à part entière. Dans le domaine public, ils se sont heurtés à la réticence des pays d'adoption à leur accorder des responsabilités à la mesure de leur mérite ou de leurs qualifications. Dans l'entreprise privée, leur dynamisme a souvent semblé porter ombrage aux autochtones. Pour toutes ces raisons, leurs droits nationaux - récemment acquis - furent souvent remis en question (5).

En octobre 1990, le régime de M. Habyarimana semblait à bout de souffle. En effet, ayant hérité d'un pouvoir qui excluait les Tutsis, le président avait réussi à amplifier l'exclusion et la division parmi les citoyens. Il avait d'abord joué le Nord contre le Sud. Dans un second temps, il joua Gisenyi, son terroir, contre Ruhengeri. Au moment des faits qui nous intéressent, même à Gisenyi, lieu de naissance du président jouissant d'un traitement de faveur - comme cela est courant chez les grands chefs africains, - des conflits apparurent.

Au demeurant, cette division généralisée du Rwanda explique la composition du FPR qui n'est nullement un mouvement exclusivement tutsi. Tous ceux qui, à des titres divers et à des époques différentes, ont été gravement menacés par le cercle de plus en plus restreint du pouvoir, ou qui ont été exclus de la communauté rwandaise, ont trouvé naturellement dans le FPR une structure d'accueil et de combat pour le recouvrement de leurs droits.

Au moment de l'attaque du FPR, les principes démocratiques gagnaient du terrain en Afrique. Ils commandaient le pluralisme dans la gestion de la chose publique et le respect des droits de l'homme. M. Habyarimana, qui gouvernait le pays depuis vingt ans à l'aide d'un parti non seulement unique mais auquel tout citoyen était obligé d'adhérer, ne pouvait ignorer ces nouvelles tendances sans risquer de perdre le soutien des forces occidentales. Logiquement, il devait accepter les exigences du FPR, qui n'étaient qu'une traduction rwandaise des droits de l'homme à l'honneur dans le monde entier. Alors, on sortit pour le combattre une panoplie qui avait déjà servi en Afrique pour discréditer le mouvement des indépendances. On commença par nier son caractère rwandais. On se plut à souligner la présence en ses rangs de nationaux ougandais. C'est ainsi que l'on envisagea d'enjoindre au président de l'Ouganda d'arrêter son agression contre un pays souverain voisin. La saisine du Conseil de sécurité de l'ONU fut évoquée lors d'un entretien du président Mitterrand avec le président Habyarimana, le 18 octobre 1990 à l'Elysée (6).

On essaya ensuite de nier la présence du FPR au Rwanda pour en faire à tout prix un mouvement ougandais, attaquant à partir de l'Ouganda. Il fallut y renoncer par la force des choses: des populations fuyaient les zones de combat, des soldats blessés rentraient du front et démentaient par leurs témoignages la propagande officielle, des journalistes étrangers et des observateurs fiables témoignaient.

Pendant ce temps, le régime de parti unique bricolait hâtivement un multipartisme de fortune. Aujourd'hui, aucun observateur n'ose plus prétendre que le FPR est un mouvement ougandais et personne n'oserait affirmer que la démocratie s'est instaurée au Rwanda. Ces mêmes milieux qui prêchent la démocratie occidentale ne trouvaient rien à redire au régime de parti unique et, dans les organismes d'aide au développement, le Rwanda passait pour un modèle. En 1992 encore, le secrétaire général de l'Internationale démocrate chrétienne écrivait qu'il n'y avait aucune autre solution que le parti unique de M. Habyarimana (7).

Les leaders des nouveaux partis d'opposition ont tous été déçus par le régime du Mouvement révolutionnaire national pour le développement et la démocratie (MRND), un grand nombre en ont souffert dans leur corps et ils ont tous été préoccupés par l'inexorable désagrégation du tissu national rwandais. Le spectre de la pauvreté et de la famine se trouve aux portes du Rwanda. Si la guerre et la division continuent, ce pays déjà réputé surpeuplé, dont l'équilibre alimentaire a été fragile depuis des temps immémoriaux - à telle enseigne que les famines servent de points de repère pour la chronologie, peut sombrer dans une situation plus horrible que celle de la Somalie. Enfin, les malheurs du Rwanda ont toujours été enracinés dans la volonté d'un petit groupe de monopoliser le pouvoir. Or, à aucune époque de son histoire les exclus n'ont perdu l'espoir de renverser ce monopole.

En arrivant au pouvoir voilà vingt années, M. Juvénal Habyarimana trouvait un pays ethniquement divisé. L'élite tutsi, pour l'essentiel, avait péri dans des massacres répétés. Un grand nombre de Tutsis se trouvaient en exil. Ceux qui étaient restés au pays y vivaient dans des conditions de citoyens de seconde zone, sans possibilité d'accéder ni à la fonction publique, ni à l'armée, ni à l'instruction et servaient d'otages à chaque alarme venue des milieux de réfugiés. M. Habyarimana, en prenant le pouvoir, avait reconnu lui-même cette injustice et se disait prêt à y mettre fin. Mais ses proclamations ne furent pas plus honorées que de banales promesses électorales (8).

Bon nombre d'organismes de coopération s'accommodaient de sa politique de discrimination dont le principal instrument fut le système des quotas qui reposait sur le fichage ethnique de la population, inventé à l'époque coloniale selon des critères aussi arbitraires que la taille, la finesse des traits, le nombre de têtes de bétail, etc. Habituellement utilisé dans des sociétés profondément conflictuelles, ou fort avancées sur le chemin de la division et de la séparation, un tel système s'est partout révélé impuissant à restaurer l'harmonie sociale. Au Rwanda, il engendra une insatisfaction généralisée. Un ministre hutu de l'éducation nationale avoua même un jour en public qu'il était une prime à la crétinisation nationale, faisant fi du mérite et de la qualification des citoyens.

M. Habyarimana poussa encore plus loin la division du pays en éliminant les opposants. Les partisans du président Kayibanda, renversé en 1973, firent les frais de cette épuration. Ils furent éliminés physiquement ou enfermés dans la prison-mouroir de Ruhengeri, prise d'assaut en janvier 1991 par le Front patriotique rwandais. Selon la logique de l'alternance "à l'africaine", des tentatives pour renverser M. Habyarimana lui-même furent mises au point. Il voulut alors éliminer les comploteurs, n'y réussit pas toujours et se fit de nouveaux ennemis.

Les résultats obtenus dans le domaine du développement contribuèrent à masquer les injustices sur lesquelles reposait le régime. Bien mieux, le Rwanda fut présenté désormais comme un pays modèle dans le tiers-monde. On oubliait au moins deux choses. La première, c'est qu'il est difficile de trouver ailleurs en Afrique un peuple aussi homogène, parlant la même langue, ayant une unité nationale déjà établie et un sens séculaire du bien commun, dans un environnement climatique paradisiaque. Bref, un terrain humainement propice.

La deuxième, qu'on ne souligne pas assez, c'est la concentration exceptionnelle de coopérants étrangers sur ce petit territoire. Coopérants officiels, nationaux, volontaires de toutes obédiences, laïques et religieuses, tissent sur le Rwanda une véritable toile d'araignée. Avec de tels atouts, il n'est pas interdit de penser que, dans un climat d'harmonie, les performances eussent été encore meilleures. Au contraire, mis à mal par un régime de division, le Rwanda manifestait, à la fin des années 80, un essoufflement inquiétant (9).

En 1990, après l'attaque du FPR, un peu de clairvoyance et de générosité politiques auraient désarmé bien des combattants. Au contraire, la panique triompha et le régime prit des otages, loin des champs de bataille, parmi ceux des citoyens qui avaient préféré mener de l'intérieur le combat pour leurs droits plutôt que de partir en exil.

On lyncha, on tortura, on viola, on massacra et on emprisonna, sans épargner ni femmes ni enfants, des citoyens qui n'avaient commis d'autre crime que de ressembler physiquement aux assaillants venus du nord ou qui avaient avec eux quelque relation de famille souvent fort éloignée, parfois même pas prouvée. Devant l'indignation de la communauté internationale, le régime consentit de mauvais gré à relâcher au compte-gouttes et sans vergogne ceux qui n'avaient pas succombé. Les occasions de désamorcer le conflit ne manquèrent pas, mais au lieu de les saisir, le président préféra s'arc-bouter sur des chimères et s'aligna sur les plus fanatiques (10). Suivirent une série de massacres à travers le pays. Kibilira, Bigogwe, Bugesera, Kibuye et d'autres lieux, ponctuent dans le sang la carence d'un homme qui se veut encore président. Le récent rapport de la Fédération internationale des droits de l'homme affirme la responsabilité des autorités rwandaises dans ces massacres (11).

Problème escamoté

UN moment ébranlé et disposé à composer, M. Habyarimana a repris du poil de la bête grâce au soutien militaire français. Paris a successivement affirmé intervenir au Rwanda pour respecter des accords d'Etat à Etat, protéger les étrangers, assurer la sécurité de ses ressortissants (moins nombreux, au demeurant, que les militaires dépêchés au fur et à mesure de l'évolution du conflit). Selon M. Habyarimana, interrogé par Radio France internationale, la France est au Rwanda pour protéger ses intérêts, sans autre précision (12).

Outre qu'on ne voit guère ce que les ressortissants français font de si essentiel dans ce pays qu'il faille en barrer la route à des Rwandais, on peut s'interroger sur le parallélisme que la France établit entre son aide militaire au Rwanda et l'aide supposée de l'Ouganda au FPR. On peut tout au plus accuser l'Ouganda d'aider des Rwandais à rentrer chez eux, tandis que la France contribue à les en empêcher.

La saisine du Conseil de sécurité n'arrange pas les choses non plus. On va escamoter un problème entre Rwandais pour lui substituer un problème ougando-rwandais; remplacer un simple problème de droits de l'homme par un problème de sécurité des frontières entre deux pays voisins souverains.

Mais ce n'est qu'une habileté à courte vue, car le problème de l'égalité des citoyens ne peut s'éluder: l'ensemble des jeunes générations estiment que le pays, en dépassant le stade tribal, avait pris une option sérieuse sur un avenir meilleur, elles ne supportent pas d'être embrigadées dans des antagonismes ethniques et régionaux destructeurs et dépassés.

La France serait mieux inspirée en conseillant à ses amis de Kigali d'ouvrir le jeu politique à une majorité citoyenne (la majorité ethnique n'ayant rien de commun avec la démocratie) et d'organiser un retour digne pour les réfugiés. M. Max Gallo, député socialiste au Parlement européen, écrivait ici-même: "Les problèmes non résolus sur la longue durée ressurgissent toujours au moment d'une forte crise. Et on paie cher de les avoir négligés... La fuite hors du cadre national pour trouver des remèdes à des contradictions intérieures est une illusion (13) ."

Notes:
(Pour des raisons de sécurité, l'auteur de cet article, d'origine rwandaise, tient à conserver l'anonymat.)
(1) Cf. Danièle Helbig, "Le Rwanda entre guerre civile et réformes politiques", le Monde diplomatique, novembre 1990. Lire aussi Jean-Pierre Chrétien, "La crise politique rwandaise", communication non publiée faite à Genève, 13 décembre 1991, et A. Guichaoua, le Probléme des réfugiés rwandais et des populations banyarwanda dans la région des Grands Lacs africains, Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Genève, 1992.
(2) Exile from Rwanda: Background to an Invasion, The U.S. Committee for refugees, Washington, février 1991.
(3) Jean-Pierre Chrétien, op. cit.
(4) Sur le thème de la "guerre imposée", voir les discours officiels et, entre autres, Dossier de presse, présidence de la République, Kigali, 17 juillet 1992. Thème épousé par l'Internationale démocrate chrétienne, influencée sans doute par sa branche belge. Cf., notamment, son congrès des 1er et 2 mars 1993 à Bruxelles.
(5) Le président Obote expulsa de l'Ouganda, en octobre 1992, les réfugiés rwandais. Ceux-ci cherchèrent refuge... au Rwanda qui ferma alors ses frontières. Cf. Exile from Rwanda, op. cit., p. 10.
(6) Le Monde, 19 octobre 1990.
(7) M. André Louis, secrétaire général de l'Internationale démocrate chrétienne, l'Echo, 1er juillet 1992, Bruxelles.
(8) En 1990, la minorité tutsi évaluée empiriquement à 10 % de la population (7 millions au total) comptait 1 bourgmestre sur 143, aucun préfet sur 10, 2 députés sur 70, aucun officier dans l'armée, une seule unité dans le corps diplomatique, un ministre. On croit généralement que, en 1993, la situation est, au mieux, identique.
(9) Cf., entre autres, Alain Hansenn, le Désenchantement de la coopération, Karthala, Paris, 1989 et Fernand Bézy, Quatre Vérités sur le Rwanda, Louvain-la-Neuve, 1991.
(10) Le MRND est aujourd'hui allié à la Coalition pour la défense de la République (CDR), partisan d'une Républlique hutu pure et dure, avec une demi-douzaine de petits partis considérés généralement comme des créations du MRND pour s'opposer aux accords de partage du pouvoir signés à Arusha en janvier 1993 entre le gouvernement et le FPR.
(11) Rapport de la FIDH, d'après une dépêche AFP du 8 mars 1993.
(12) RFI, 19 juillet 1992.
(13) Le Monde diplomatique, novembre.

1994

"PANIQUE à Kigali": chasse à l'homme, pogroms au coupe-coupe, épuration ethnique... Après le Liberia, l'Éthiopie, la Somalie, le sud-Soudan, le Zaïre, le Mozambique, et toujours l'Angola et l'Afrique du Sud, le Rwanda aura de nouveau, en avril, fourni au monde effaré son lot d'images de fureur et d'horreur. Une fois de plus, l'"Afrique des tribus, millénaire et sauvage", aura eu raison de l'Afrique des États ­ ce grand banquet de la modernité auquel la convie, avec superbe et bonne conscience, la communauté internationale...

Le Rwanda, "pays des Mille Collines", avec son jumeau burundais ­ autre enfant monstrueux de la décolonisation ­ est certes familier de ces grandes hécatombes entre communautés hutu et tutsi sur ces plateaux surpeuplés: 1959, 1963, 1965, 1967, 1973, 1991, 1992, 1993... autant de tueries présentées comme "ethniques" qui, comme ailleurs, avaient surtout pour but de chasser les minorités qui monopolisent le pouvoir.

Cette fois, la France a eu le beau rôle: les archanges du 3e régiment parachutiste d'infanterie de marine, venus de leur base de République Centrafricaine, rompus aux interventions "militaro-humanitaires", ont exfiltré en quelques jours Français, Belges et autres Européens, et même un orphelinat rwandais au complet. Au point de tirer, au même moment, à l'un des prélats du synode des évêques africains, à Rome, ce cri du coeur: "L'Afrique n'est plus qu'un simple décor pour une soi-disant action humanitaire réservée à des sauveteurs venus d'ailleurs (1)."

Puis les paras français ont réembarqué précipitamment à bord de leurs Transall salvateurs, comme le leur enjoignait la guérilla à majorité tutsie du Front patriotique rwandais qui menaçait, sinon, de les considérer comme ennemis...

Paris avait beaucoup à se faire pardonner... La précédente intervention militaire française au Rwanda, en novembre 1990, prévue pour assurer pendant quelques semaines la sécurité des Européens de Kigali à la suite d'une première offensive de ce même Front patriotique, avait duré plus de trois ans: le corps expéditionnaire français avait atteint jusqu'à 600 hommes (soit plus que le nombre de ressortissants à protéger...), un détachement d'assistance militaire et d'instruction (DAMI) avait pris en main l'entraînement de l'armée rwandaise et de la gendarmerie, des armes avaient été livrées (ce que la Belgique, ex-tutelle coloniale des pays de la région, avait soigneusement évité de faire) (2).

En quelques mois, grâce à cette coopération, l'armée rwandaise s'était accrue de 5 000 à 40 000 hommes, les militaires français étant conduits à se déployer à ses côtés dans des zones de combat, malgré les protestations de la guérilla, pour qui, déjà à l'époque, Paris avait sauvé le régime du général-président Habyarimana, chef d'une "ethnocratie hutue contestée" (3).

A la demande de la guérilla, et en vertu de nouveaux accords de paix signés en août 1993 à Arusha (Tanzanie), c'est l'ONU qui avait pris la relève des Français, avec notamment un bataillon relevant de la Belgique, ancienne puissance coloniale au Rwanda. Après le massacre de dix de ses "casques bleus", Bruxelles, à son tour, a décidé le retrait de son contingent.

Ainsi était signé le quasi-arrêt de mort de l'opération des Nations unies dans ce pays (MINUAR). Et les Rwandais abandonnés à eux-mêmes par une organisation mondiale de plus en plus réduite à n'être qu'un directoire occidental, mêlant l'impuissance ­ comme elle le prouve tous les jours en ex-Yougoslavie ­ à l'incompétence, comme elle l'a montré, de manière éclatante, en Somalie (4).

Notes:
(1) Mgr Jean-Guy Rakotondravahatran, évêque d'Ihosy, à Madagascar, AFP, 12 avril 1994.
(2) En 1993, le ministère de la coopération a réservé un crédit de soutien aux forces armées rwandaises de 12 millions de francs; six missions temporaires d'instruction de la gendarmerie ont été envoyées sur place; une quarantaine d'officiers rwandais ont fréquenté les grandes écoles militaires françaises...
(3) Cf. Philippe Decraene, l'Afrique centrale, CHEAM, Paris, 1993.
(4) Le rapport secret établi par un général finlandais, un général ghanéen et un juge zambien et remis, en mars dernier, au secrétaire général des Nations unies accuse directement les Etats-Unis et les forces de l'ONU d'être responsables de l'escalade de la violence en Somalie. Il reproche au gouvernement américain d'avoir conduit une guerre personnelle contre le général Aïdid, chef de l'Alliance nationale somalienne, sans autorisation et en dehors de tout commandement de l'ONU.

1994

LOIN du drame bosniaque, qui accapare l'attention des chancelleries et des médias occidentaux, hommes, femmes et enfants du Rwanda, le pays le plus pauvre d'Afrique, ont péri par dizaines de milliers, ont fui par centaines de milliers, lors des massacres qui ont à nouveau endeuillé la région le mois dernier. Les conflits ethniques, explosifs ou latents, sont l'occasion idéale, sur ce continent, pour tous ceux qui, exploiteurs de richesses ou trafiquants d'armes, veulent entraver l'avènement de la démocratie. Un fragile espoir se dessine toutefois en Afrique du Sud où, malgré tous les obstacles, un premier pas encourageant vient d'être fait à l'occasion des élections de la fin avril.

Jadis, en Afrique centrale comme parmi les Zoulous au Sud, on tuait avec des lances, des machettes, des gourdins. Aujourd'hui, en plus de ces armes "traditionnelles", on massacre à la grenade, avec des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des lance-roquettes. Le nombre de victimes ­ surtout des civils ­ s'alourdit à mesure que se perfectionnent les "machines à tuer". En Afrique du Sud, dans la province du Natal, les affrontements entre le Congrès national africain (ANC) et les partisans de l'Inkatha ont déjà fait plus de 10 000 morts; en Angola, après avoir lancé le chiffre effrayant de 1 000 morts par jour, les Nations unies semblent avoir renoncé à faire le décompte exact des victimes de la lutte entre l'Union pour la libération totale de l'Angola (UNITA) de M. Jonas Savimbi et les forces gouvernementales. Au Burundi, l'assassinat du président élu Ndadaye, le 21 octobre dernier, fut suivi de véritables pogroms dirigés contre la minorité tutsie et d'une répression féroce par l'armée, composée essentiellement de Tutsis qui entendaient venger les membres de leurs familles (1). Au Rwanda voisin (2), on pouvait espérer que les accords d'Arusha ­ qui avaient mis fin à trois années de guerre entre les forces gouvernementales et des exilés tutsis qui, désireux de rentrer au pays, avaient formé le Front patriotique ­ déboucheraient sur un partage pacifique du pouvoir et une démocratisation du pays.

Tout laisse à penser que les ultras du régime, à la droite du président Habyarimana, en avaient décidé autrement: le 6 avril dernier, l'avion du président a été abattu par des roquettes tirées depuis le camp de la garde présidentielle. Quelques instants plus tard, un plan préparé de longue date a été mis en application. Tous les membres de l'opposition centriste modérée ont été massacrés, à commencer par le premier ministre, Mme Agathe Uwilingyimana, et les dix "casques bleus" belges qui l'accompagnaient. Les tueurs avaient en leur possession des listes depuis longtemps établies, les membres de la garde présidentielle étaient accompagnés de milices composées de civils auxquels des armes avaient été distribuées depuis décembre dernier et qui avaient reçu une formation paramilitaire. Après le départ des "casques bleus" belges et l'évacuation des expatriés, les massacres se sont poursuivis à huis clos, la force des Nations unies ­ réduite, fin avril, à l'état de symbole ­, n'ayant pas de mandat pour se porter au secours des victimes.

Angola, Afrique du Sud, Afrique centrale... N'y aurait-il aucun lien entre ces drames? Ne s'agirait-il, d'une tuerie à l'autre, que d'explosions incontrôlées de "haines tribales", voire de "sauvagerie", comme on serait si facilement tenté de le penser? Rien n'est moins sûr (3).

Dans tous les cas, on retrouve des machinations savamment ourdies, l'exploitation d'antagonismes ethniques bien réels mis au service de projets politiques réactionnaires, refusant le changement, le partage du pouvoir, l'application de la règle de la majorité, le retour des réfugiés. Dans tous les cas aussi, on retrouve les mêmes filières, celles des ventes d'armes alimentées par les trafics divers (drogue, diamant...) et bénéficiant aux mêmes intermédiaires.

Mouvements d'armes et de capitaux

PARTOUT, le facteur ethnique a été utilisé comme un élément de division, afin de freiner la construction d'Etats modernes et démocratiques. En Angola, l'UNITA n'a pas seulement été soutenue par les Sud-Africains, les Etats-Unis du temps de la guerre froide et certains milieux d'affaires européens. Face aux populations de la côte, depuis longtemps en contact avec le monde extérieur, métissées et choisies autrefois comme des relais du pouvoir colonial, l'UNITA a joué la carte des gens de l'intérieur, les Ovimbundus, qui ne cessèrent pratiquement jamais la lutte contre la colonisation portugaise, alliés aux Bakongos qui, en 1961, furent les premiers à lancer la guerre d'indépendance. Jouant sur l'insoumission latente des populations de l'"Afrique profonde", sur leur ressentiment à l'égard des gens de la côte qui, après les Portugais, trouvèrent tout naturellement un terrain d'entente avec des Cubains, eux aussi métissés, les hommes de l'UNITA ont tenté d'incarner une sorte d'"authenticité" à la zaïroise: africanité, dans le discours; alignement sur les forces les plus réactionnaires, dans les faits.

Une démarche comparable se retrouve en Afrique du Sud: les Zoulous de M. Buthelezi invoquent, eux aussi, le glorieux passé guerrier de leur peuple, son histoire, ses luttes. Recrutant surtout dans les zones rurales et parmi les hommes seuls vivant dans les hostels (foyers de travailleurs migrants), ils s'opposent aux membres les plus politisés de leur communauté qui se veulent citoyens sud-africains et se rangent dans les rangs de l'ANC.

L'Inkatha s'oppose ainsi au parti de M. Mandela, qui veut incarner la nation sud-africaine tout entière, multi-ethnique, multiculturelle et progressiste. Rien d'étonnant à ce que le parti de M. Buthelezi ait conclu une alliance avec les plus radicaux des Afrikaners, ceux qui, précisément, revendiquent leur droit à la différence et ont rêvé, jusqu'au bout, à la possibilité de créer un Etat blanc séparé.

Les relations entre ces mouvements qui partagent, peut-être plus par opportunité que par conviction, la même démarche "ethnique", ne sont pas seulement idéologiques: il existe entrel'Afrique centrale et l'Afrique du Sud de très réels mouvements de capitaux, d'armes et de combattants. L'appui apporté à M. Jonas Savimbi par l'armée et les services de sécurité sud-africains est connu. Ce qui l'est moins, ce sont les liens entre le Zaïre et l'UNITA: la base de Kamina, dans la province zaïroise du Shaba, a, durant toute la guerre, servi de base arrière au mouvement de M. Savimbi.

Aujourd'hui encore, les principales lignes d'approvisionnement de l'UNITA passent par le Zaïre, les armes étant déchargées dans les ports de Matadi et Boma. Des opposants zaïrois proches du premier ministre Tshisekedi assurent que, en février dernier encore, une mission avait été envoyée en Afrique du Sud par le conseiller spécial du président Mobutu afin de rencontrer le leader de l'extrême droite afrikaner, M. Eugène Terreblanche, et le chef zoulou Buthelezi. Et l'on craint qu'après la victoire de l'ANC aux élections qui viennent d'avoir lieu en Afrique du Sud des mercenaires, Africains et Blancs, ne soient prêts à se mettre au service des dernières dictatures de la région.

En plus des affinités "idéologiques" et militaires, les liens d'affaires sont nombreux: une bonne partie de l'approvisionnement alimentaire du Zaïre arrive désormais d'Afrique du Sud, et les armes utilisées au Rwanda provenaient en bonne partie d'Afrique du Sud. Un rapport de l'organisation américaine Human Rights Watch (4) relève en effet que, au cours des derniers mois, et en violation de l'embargo, le gouvernement rwandais avait acheté des armes à l'Afrique du Sud pour une valeur de 5,9 millions de dollars: fusils automatiques, mitrailleuses, lance-grenades, munitions. La France aussi a pris part à des fournitures d'armes qui ont servi aux massacres: le rapport de Human Rights Watch souligne que des mortiers, des voitures blindées, des pièces d'artillerie, des hélicoptères, ont été livrés au Rwanda. Des conseillers militaires et jusqu'à 680 militaires ont été présents au Rwanda, officiellement pour protéger les expatriés, en fait pour contenir l'avance du Front patriotique. En outre, une vente d'armes égyptiennes, pour une valeur de 6 millions de dollars, a été garantie par le Crédit lyonnais.

Peut-on vraiment penser que ces fournitures ou trafics d'armes, ces parentés idéologiques, ces contacts politiques entre les forces les plus réactionnaires de la région, qui s'opposent à l'émergence d'une Afrique moderne, démocratique, pluriculturelle, ne sont que le fait du hasard, le résultat d'une conjonction d'intérêts purement fortuite? Peut-on croire qu'il ne s'agit, au coeur du continent noir, que d'explosions de haine tribale dont, en bons Européens civilisés que nous sommes (à l'heure de Sarajevo, de Gorazde...); il vaudrait mieux détourner le regard?

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "Écroulement de l'espérance démocratique au Burundi", le Monde diplomatique, décembre 1993.
(2) Cf. "Au Rwanda, les massacres ethniques au service de la dictature", le Monde diplomatique, avril 1993.
(3) Lire Basil Davidson, "Look to Africa's Precolonial Past for Hope to Escape the Present", International Herald Tribune, 21 avril 1994.
(4) Human Rights Watch, Arms Project, janvier 1994 (485 Fifth Avenue, New-York, NY 10017-6104).

1994

LA France, qui a armé et entraîné les milices hutues coupables d'avoir massacré des centaines de milliers de Tutsis, était-elle le pays le mieux placé pour intervenir au Rwanda? Dans le cadre de la "mission humanitaire" confiée à ses troupes, le gouvernement de Paris compte-t-il faire capturer et juger par un tribunal international ses anciens alliés rwandais, responsables du génocide (lire page 32)? Ou s'apprête-t-il à les protéger? Dans une région bousculée par le drame rwandais, cette opération controversée ravive toutes les tensions.

Ils l'ont surnommée "Turquoise"; ils auraient pu l'appeler opération "rachat". Tardive, ambiguë, confuse, risquée, telle apparaît l'intervention française au Rwanda. A tel point qu'elle n'a été entérinée que de justesse par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 22 juin dernier, après plusieurs jours d'âpres débats.

Alors que les Etats-Unis et les membres de l'Union européenne ­ encore traumatisés par le précédent somalien ­ se contentaient d'un soutien du bout de lèvres, les pays africains, à l'exception du Sénégal et de l'Egypte, refusaient de s'engager directement. L'Organisation de l'unité africaine (OUA), bousculée par l'initiative, émettait même un avis négatif, préoccupée par l'hostilité déclarée du principal belligérant, le Front patriotique du Rwanda (FPR).

De nombreux pays et divers observateurs faisaient remarquer qu'étant donné son passé de collaboration active avec l'ancien régime rwandais, entre 1990 et 1993, la France n'était pas la mieux placée pour prendre la tête d'une nouvelle croisade de l'ingérence, au nom de la protection des innocents. D'autant que Paris avait interdit aux troupes françaises venues à Kigali en avril 1994 pour sauver des Européens d'arrêter les massacres qui se déroulaient sous leurs yeux (1).

En France, où le Parlement n'a même pas été saisi, la majorité des organisations non gouvernementales ont exprimé leurs réticences, craignant d'être décrédibilisées: et, en effet, dès le début de l'opération "Turquoise", le FPR demandait à tous les ressortissants français de quitter les zones qu'il contrôle. Même dans les milieux politiques, le malaise était perceptible, comme l'a prouvé cette "sortie" de l'ex-premier ministre gaulliste Pierre Messmer, ancien officier de la Légion étrangère, pour qui l'opération s'apparente, ni plus ni moins, à du "colonialisme".

De nombreuses accusations, formulées par le FPR, reprises par la presse, mais invérifiables, ont achevé de brouiller les cartes: le déploiement des légionnaires et des marsouins aurait pour but premier d'effacer des traces compromettantes, d'"exfiltrer" des Français impliqués dans le soutien aux soldats et aux miliciens massacreurs hutus ou de sauver les responsables du génocide... Tout en cherchant, bien sûr, à voler leur victoire aux combattants du FPR. Accusations relayées par Amnesty International, qui a demandé à Paris de faciliter une enquête sur l'éventuelle présence d'instructeurs militaires français auprès des miliciens et des "escadrons de la mort" (2).

Il est difficile, en effet, de comprendre pourquoi la France a refusé d'accorder son soutien au déploiement de plusieurs milliers de soldats africains ­ notamment zimbabwéens et ghanéens, bien entraînés ­, mais qui manquaient de moyens logistiques (3). Difficile aussi d'accepter le raisonnement de l'ambassadeur de France aux Nations unies: Paris, expliquait-il, ne peut s'intégrer à la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR), car "cette force ne serait plus considérée comme neutre"... Les troupes françaises seules sont-elles plus "neutres"?

En dépit des garde-fous inscrits dans la résolution 929 du Conseil de sécurité ­ deux mois d'intervention maximum, protection des civils et non pas interposition entre les belligérants ­ cette opération, placée pour la première fois dans l'histoire de l'ONU sous le commandement et le contrôle d'un seul de ses membres, a été autorisée à "faire usage de tous les moyens nécessaires", en vertu de l'article 7 de la Charte.

Le poids de la géopolitique

LA France a considéré ce vote comme un événement majeur puisque, selon son ambassadeur à New-York, "on se rend compte qu'on peut se passer de l'accord des parties concernées pour autoriser une intervention humanitaire (4)". Il oubliait évidemment de préciser que la partie représentant les victimes la rejetait, alors que celle qui mobilisait les bourreaux applaudissait bruyamment.

L'incertitude demeure sur les motivations profondes de la France. Est-ce un souci de rachat, notamment de la part du président François Mitterrand et de son fils, conseiller pour les affaires africaines directement en charge du dossier dès 1990, qui ont pris fait et cause, à travers une opération militaire, pour un gouvernement peu recommandable? Est-ce la "vocation naturelle" de Paris d'intervenir, avec son réseau de bases et de forces prépositionnées, son dispositif d'accords de défense et de coopération technique militaires sans équivalent sur le continent qui l'ont déjà poussé, depuis 1962, à effectuer dix-huit opérations majeures sur le continent, certaines étalées sur plusieurs années, au Tchad, à Djibouti, au Rwanda?

Ou faut-il voir dans ce tardif "réveil humanitaire" la marque d'un raisonnement géopolitique, à l'échelle de l'Afrique centrale et orientale, assorti de l'habituel signal envoyé périodiquement par Paris: celui d'une disponibilité à l'engagement en matière de sécurité, toujours rassurant pour des partenaires que les directives en faveur de la démocratisation du sommet franco-africain de La Baule en 1990, puis la dévaluation forcée du franc CFA en janvier dernier, ont échaudé? Et qui, il faut le reconnaître, se sont montrés bien timides au cours des premiers mois de la crise rwandaise.

"Beaucoup de pays africains sont des Rwanda en puissance", avait lancé, lors du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réuni à Tunis du 12 au 14 juin dernier, M. Idriss Deby, le président tchadien. "Nous sommes tous responsables des maux qui nous frappent", avait renchéri le chef de l'exécutif malien, M. Alpha Oumar Konaré. Partout s'exprimait l'incompréhension devant un tel déchaînement de violence: les cadavres dérivant sur le fleuve Kagera; le dégoût, après les révélations, chaque semaine, sur de nouveaux massacres de religieux ou d'orphelins, s'ajoutant à tous les autres; la colère, face aux atermoiements du Conseil de sécurité ou à l'impuissance de l'OUA. Ou encore le ressentiment à l'égard des Occidentaux, plus pressés en avril dernier de protéger leurs ressortissants que soucieux de la survie de la population rwandaise, voire accusés ­ comme la France ­ d'avoir contribué à armer les criminels (5).

Ce sentiment d'un nouveau tournant et cette déchirure avaient provoqué une tardive mobilisation des gouvernants: à Harare (Zimbabwe), début juin, lors d'un sommet régional, quatorze pays africains ont fini par se déclarer prêts à fournir des contingents pour la force de paix péniblement remise sur pied par l'Organisation des Nations unies. Et, à la mi-juin, sous l'égide d'un "dinosaure" ­ le très controversé président du Zaïre, le maréchal Mobutu Sese Seko ­, une concertation régionale s'est esquissée en marge du sommet de l'OUA, aboutissant à un premier cessez-le-feu et à une tentative de relance des accords politiques inter-rwandais conclus à Arusha, en août 1993 (6).

Fort de ces propositions et des promesses occidentales d'assurer un soutien logistique, le secrétaire général de l'ONU pouvait alors espérer rassembler les premiers éléments de sa nouvelle force de paix. Mais la France devait accorder la priorité au déploiement de ses propres troupes.

Cette saignée de 250 000 à 500 000 Rwandais, venant après une dizaine d'autres grandes vagues de massacres au cours des trente dernières années dans ce pays et chez son jumeau voisin, le Burundi, s'est accompagnée pour les survivants ­ en plus de traumatismes physiques et psychologiques souvent irrémédiables ­ de transferts de populations considérables: il y avait déjà, depuis les premières offensives du Front patriotique en 1990, 1992 et 1993, plus de 1 million de personnes déplacées à l'intérieur du Rwanda; désormais, la quasi-totalité du peuple est en errance.

Dès avant le déclenchement des massacres d'avril, 500 000 familles vivaient à l'extérieur du pays, selon les estimations des autorités de Kigali. On évalue le nouveau flux de sorties à 1 million de personnes environ, compte tenu des familles non déclarées. Avec ce que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a considéré comme "l'exode le plus rapide de l'histoire": en moins de vingt-quatre heures, à la fin avril, plus de 250 000 personnes, en majorité des Hutus fuyant l'avancée du Front patriotique, ont franchi la frontière tanzanienne sur le fleuve Kagera, faisant surgir, à Benaco, près de N'Gara, un camp-champignon, devenu aussitôt la seconde ville du pays (7).

Dans cette Afrique des Grands Lacs, les violences ethniques se succèdent et s'enchevêtrent, tout comme les exodes. La Tanzanie hébergeait déjà, à la fin des années 70, une première vague de 130 000 Burundais et 25 000 Rwandais, installés dans des zones rurales présentées à l'époque comme des modèles d'intégration, et qui, en majorité, restèrent sur place (8). Le Rwanda lui-même avait vu déferler, entre octobre et décembre dernier 300 000 Burundais, fuyant après l'assassinat de leur président ­ pour la première fois un Hutu ­ M. Melchior Ndadayé.

Le Zaïre avait, à la même époque, dû accueillir plus de 100 000 Burundais dans la région de Bukavu. Dans le secteur de Goma, un peu plus au nord, des strates de réfugiés rwandais s'additionnent: ceux qui avaient été installés par les colons belges dans leurs plantations dans les années 30; d'autres venus à la suite des troubles politiques lors de l'accession de leur pays à l'indépendance; puis à la suite des premiers affrontements avec le FPR, à partir de 1991; enfin, une nouvelle vague arrivée après les premiers massacres d'avril 1994. Ces réfugiés ont dû se faire de la place dans une province zaïroise déjà "envahie" de centaines de milliers de personnes déplacées zaïroises, originaires du Kasai, qui ont fui ces deux dernières années les troubles dans le Shaba...

Autant de secousses régionales qui entraînent des réactions en chaîne, déstabilisent des régions jadis prospères, et contribuent à étendre les zones de "non-droit", multipliant les frictions entre communautés, autour de la question des terres, ou ­ plus quotidiennement ­ du ravitaillement (9). La région des Grands Lacs est certes fertile mais accidentée. Et, en raison d'une densité record de population (voir la carte ci-dessus), elle connaît un épuisement des sols et une aggravation de la pression sur la terre.

Au Rwanda, une politique volontariste de limitation des naissances avait permis de faire passer le taux de fécondité de 8,5 enfants par mère en 1983 à 6,2 en 1992, mais avait buté comme ailleurs sur l'attitude farouchement nataliste de la plupart des Eglises chrétiennes, ainsi que sur les résistances des femmes elles-mêmes, pour qui la maternité reste ­ faute de mieux ­ un moyen d'acquérir un statut social valorisant (10).

Réhabilitation du président Mobutu

CE chassé-croisé de populations est un facteur de contagion des crises. Au Burundi, le tissu politique et social ­ avec la même combinaison de communautés hutue majoritaire (85%) et tutsie minoritaire (14%), et la présence d'ultras des deux bords ­ est si fragile, depuis la tentative de coup d'Etat militaire d'octobre 1993 (une centaine de milliers de victimes), qu'un nouvel afflux important de réfugiés rwandais pourrait plonger le pays dans une spirale de violences comparable à la tragédie vécue par son voisin du nord: "Le Burundi est une poudrière, affirmait récemment l'organisation humanitaire britannique Oxfam. Une étincelle pourrait déclencher une guerre qui embraserait toute la région (11)."

Armes et combattants circulent également sans entraves. Les munitions pour les forces gouvernementales rwandaises ont longtemps transité par Goma, la capitale de la province du Kivu, au Zaïre, où le maréchal Mobutu ne faisait pas mystère de son soutien au régime du président disparu le 6 avril, Juvénal Habyarimana. En mai, pour tenter de contourner l'embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité, des diplomates rwandais tentaient, depuis Le Caire, de se fournir en armes et munitions, en liaison avec des intermédiaires privés français (12).

Le Front patriotique rwandais (FPR) disposerait, après des approvisionnements récents ­ selon une source militaire étrangère à Kigali ­, d'armes et de munitions lui permettant de faire la guerre "pendant au moins un an (13)". Une partie de ses équipements lui ont été légués par l'Armée nationale de résistance (NRA), l'organisation de libération conduite par l'actuel président ougandais, M. Yoweri Museveni, devenue l'armée légale du pays. D'autres ont été prises sur l'ennemi ou encore acquises sur un marché régional bien fourni: Zaïre, Soudan, Somalie, Ethiopie, Erythrée.

Selon M. Yoweri Museveni, le chef de l'Etat ougandais, l'ex-président rwandais, Juvénal Habyarimana, serait responsable de la naissance du Front patriotique: invoquant la pauvreté et l'exiguïté de son pays, il avait obstinément refusé le "droit au retour" aux exilés, notamment aux 300 000 Tutsis repliés en Ouganda lors des vagues de massacres de la période de l'indépendance, notamment en 1959 et 1973. La guérilla ougandaise, dans les années 80, avait puisé dans ce vivier une partie de ses hommes et de ses cadres. L'un d'eux, M. Fred Rwigema, avait commandé la prise de Kampala, la capitale, par la NRA; c'est lui qui, ensuite ­ avec l'appui du président Yoweri Museveni, désireux d'en finir avec une immigration tutsie mal supportée par ses compatriotes ­, a fondé le Front patriotique rwandais, pour imposer par les armes le "droit au retour".

L'Ouganda n'a pas manqué d'être accusé par la France ou certains Etats africains de ménager des sanctuaires à la rébellion rwandaise et d'avoir rendu possible son ravitaillement en armes, même après l'entrée en vigueur, à la mi-mai, d'un embargo des Nations unies. Ce pays est d'autant plus facilement mis en cause qu'il ferme également les yeux sur les opérations de ravitaillement de la guérilla au sud du Soudan, à l'initiative des services spéciaux américains (lire, pages 6 et 7, l'article de Jean Gueyras).

Si bien que, lors du sommet de l'OUA à Tunis, le chef de l'Etat ougandais, M. Yoweri Museveni, a été à nouveau dénoncé, alors que ­ paradoxalement ­ le maréchal zaïrois, réussissant à faire la preuve qu'on ne peut se passer de lui en Afrique centrale comme à l'intérieur de son pays, s'est appliqué à apparaître comme un homme de paix, susceptible de remplir à nouveau le rôle de tuteur de toute cette zone interlacustre, alors même qu'il était intervenu militairement, avec la France, pour sauver la dictature rwandaise en 1990.

Le grand "dinosaure" zaïrois y a été aidé par certains milieux américains (comme la Coalition globale pour l'Afrique, financée en grande partie par la Banque mondiale, et dirigée par l'ancien sous-secrétaire d'Etat aux affaires africaines du président George Bush, M. Herman Cohen; belges (où le lobby "mobutiste" a toujours été actif) ou français (notamment au sein de la vieille garde gaulliste) (14). Paris a même été accusé ces dernières semaines par l'opposition zaïroise d'avoir cherché, en proposant un sommet régional sur le Rwanda, à "réhabiliter Mobutu".

Déjà soupçonné d'avoir "pris la place des Belges" dans la zone des Grands Lacs, ou de chercher à protéger l'espace géopolitique des francophones ­ face aux pays "sous influence anglo-saxonne" ­, Paris paie en outre le prix du soutien politique et militaire accordé, presque jusqu'à sa disparition, au régime du président rwandais Juvénal Habyarimana.

L'envoi d'un contingent d'intervention en octobre 1990 avait déjà eu pour effet de bloquer une première offensive du FPR. Le stationnement de ces troupes avait été prolongé de trois ans, jusqu'à la conclusion des accords d'Arusha, en août 1993 et la mise en place d'une force des Nations unies composée en majorité de parachutistes... belges. L'aide à l'armée rwandaise ­ officiellement, en 1993, 12 millions de francs de matériel, et le détachement de quelques dizaines d'instructeurs ­ n'avait jamais cessé, accompagnant la "montée en puissance" de ces troupes: en cinq ans, ses effectifs étaient passés de 15 000 à 40 000 hommes, alors que la guérilla elle-même se renforçait (15).

Pris ces derniers mois sous le feu croisé des médias et des organisations humanitaires, accusé au mieux de complaisance (et de ne pas avoir fait suffisamment pression sur le régime rwandais), au pis d'avoir une responsabilité indirecte dans les massacres, Paris avait fait valoir que sa propre implication sur le terrain, de 1990 à 1993, avait favorisé la fin du parti-Etat à Kigali et la conclusion d'un accord politique avec les oppositions, y compris le FPR, et s'était défendu d'avoir "jamais traité avec une partie du pays plutôt qu'avec telle autre (16)". Un plaidoyer qui a du mal à vaincre les réticences face à la politique française dans cette région.

Notes:
(1) Le Monde, 23 juin 1994.
(2) Cf. Mark Huband, The Guardian, 22 juin 1994, et Colette Braeckman, le Soir, 21 juin 1994.
(3) CF. Victoria Brittain, The Guardian, 24 juin 1994.
(4) Le Monde, 24 juin 1994.
(5) Cf. Philippe Leymarie, "Le beau rôle", le Monde diplomatique, mai 1994, et Colette Braeckman, le Soir, 17 juin 1994 et Hervé Gattegno et Corine Lesnes, "L'énigme de la boîte noire", le Monde, 27 juin 1994.
(6) Sur les drames qui ont conduit à ces accords d'Arusha, lire "Au Rwanda, les massacres ethniques au service de la dictature", le Monde diplomatique, avril 1993.
(7) Cf. Corine Lesnes, "Massacreurs et réfugiés", le Monde, 11 juin 1994. Le HCR a pris, dès la mi-juin, des dispositions pour déconcentrer le camp de Benaco et ouvrir deux nouveaux sites, susceptibles d'accueillir chacun 100 000 réfugiés.
(8) Cf. "L'Afrique, continent des réfugiés", numéro spécial de la Revue française d'études politiques africaines, n° 167-169, janvier 1980.
(9) Cf. "Un million de réfugiés autour du lac Kivu", le Républicain (Niamey), cité par Courrier international, 24 février 1994.
(10) Cf. Sophie Bessis, "Rwanda: la démographie, enjeu majeur", MFI, 2 mai 1994.
(11) Cf. Annie Thomas, "Le Burundi tente d'éviter la contagion rwandaise", AFP, 29 mai 1994; Colette Braeckman, "Ecroulement de l'espérance démocratique au Burundi", le Monde diplomatique, décembre 1993.
(12) Cf. l'Humanité, 31 mai 1994.
(13) Cf. "Les munitions arrivent en grande quantité au QG du FPR", AFP, 12 juin 1994.
(14) Cf. "Zaïre-Ouganda: la guerre secrète", la Lettre du Continent, Paris, 28 avril 1994.
(15) Cf. Philippe Leymarie, "La France et le maintien de l'ordre en Afrique", le Monde diplomatique, juin 1994.
(16) Entretien avec M. Michel Roussin, ministre de la coopération, le Quotidien de Paris, 28 mai 1994.

1994 : LE GENOCIDE

IL faudra bien, un jour, faire l'histoire du génocide des Tutsis du Rwanda. La résolution 935/94, votée par le Conseil de sécurité des Nations unies en juillet, a créé dans ce but une commission d'enquête sur les crimes qui auraient fait, jusqu'à présent, quelque 500 000 victimes. Les six enquêteurs de cette commission devront tout particulièrement se pencher sur la responsabilité d'une station de radio ­ Radio-Mille-Collines ­ qui, des mois durant, lança des appels au massacre des Tutsis ­ et des Hutus modérés ­, sans que nul ne s'en émeuve.

"Les fosses sont encore à moitié vides! Aidez-nous à les remplir! Formez des barrages! Bloquez les infiltrations des cancrelats!" Adressés au "grand peuple hutu", ces appels à la chasse à l'homme et au meurtre collectif ont été diffusés sans relâche au Rwanda dès l'annonce de la mort du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, sur les ondes de la station privée de Kigali, Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM). Ils visaient les "ennemis": les guérilleros du Front patriotique rwandais (FPR) et leurs "complices": opposants hutus modérés, Hutus du Sud, et tous les Tutsis sans distinction, des nouveau-nés aux vieillards.

La suite, tragique, on la connaît. Aux cris de "Power" ­ entendez, "Hutu power" ("pouvoir hutu"), ­ slogan de la station, les machettes ont abattu et les grenades ont déchiqueté des centaines de milliers d'êtres humains; un génocide qualifié comme tel et dénoncé début juillet par la commission des Nations unies sur les droits de l'homme. Ce génocide, Radio-Mille-Collines l'avait appelé de ses voeux en diffusant, bien avant l'attentat contre le dictateur-président, des listes d'"ennemis à abattre", au premier rang desquels on trouvait le premier ministre Agathe Uwingiliyimana (effectivement assassinée, avec toute sa famille, dès le début des massacres). Subventionné par le clan présidentiel (en particulier par Mme Agathe Habyarimana, épouse du président décédé, actuellement réfugiée en France, et le colonel Sagatwa, chef des sinistres "escadrons de la mort", qui a péri dans le même accident d'avion que Juvénal Habyarimana), depuis plus de deux ans le journal Kangura publiait "Les dix commandements des Hutus", exhortant les membres du groupe majoritaire à ne pas frayer, fût-ce pour affaires, avec les "cancrelats" tutsis et leurs conjoints.

Mais Kangura étant, aux yeux des extrémistes, un média de propagande peu efficace dans un pays où la majorité de la population est analphabète, des proches du clan présidentiel décident de fonder, en juillet 1993, Radio-Mille-Collines. Au nombre des bailleurs de fonds figurent M. Félicien Kabuga, père d'une belle-fille du président-dictateur, et M. Alphonse Ntirivamunda, beau-fils de Juvénal Habyarimana. On cite également le nom de M. Séraphin Rwabukumba, beau-frère du chef de l'Etat. L'idéologue de la radio n'est autre que M. Ferdinand Nahimana, sorte de Goebbels local, maître à penser du parti unique du président Habyarimana ­, qui avait été évincé de la direction de Radio-Rwanda en 1992 à cause de ses appels à la haine ethnique et qui lance personnellement sur les ondes de Radio-Mille-Collines des appels aux massacres (1).

La création de la RTLM visait à contrer la propagande de l'émetteur du FPR ­ Radio-Muhabura ­ et à pallier la perte de contrôle, par le clan présidentiel, de Radio-Rwanda. Son siège à Kigali était d'ailleurs gardé par les miliciens du MRND, armés jusqu'aux dents, souvent membres de la garde présidentielle, tandis que les installations étaient alimentées en courant électrique par des câbles tirés du palais présidentiel...

Appels au lynchage

DÈS son lancement, Radio-Mille-Collines s'est assuré une forte audience chez les jeunes, surtout grâce à une excellente programmation musicale: tubes des maîtres zaïrois Franco, Zaiko Langa Langa, du funky, du rock ou du reggae (2). Sous cette couverture "branchée", la radio se spécialisa dans les appels au lynchage des Tutsis et les réquisitoires, comme ceux de M. Jean-Bosco Barayagwiza, dirigeant du Comité pour la défense de la république (CDR), contre les accords d'Arusha, qui rognaient les pouvoirs du président Habyarimana. Dès octobre 1993, la radio relaie les appels à la "résistance" de ministres extrémistes hutus du Burundi, qui seront suivis de meurtres de Tutsis au Rwanda même. Le Réseau Zéro, sorte d'escadron de la mort,­ dont on soupçonne M. Protias Zigirangizaro, autre beau-frère du président-dictateur, d'être le principal financier et organisateur (3) ­ se charge des exécutions...

Autres cibles: les "casques bleus" belges, qui arrivent en décembre 1993 pour veiller à l'application des accords d'Arusha. Cette campagne culmine avec les appels au meurtre lancés par le responsable des émissions en français, M. Georges Ruggiu. "A chacun son Belge!", a-t-on même entendu. Bilan: dix "casques bleus" belges torturés à mort dans un camp militaire de Kigali et six civils belges assassinés.

Dans les premières semaines de la bataille de Kigali, en avril 1994, un bombardement du FPR a détruit l'émetteur mais n'a pas fait taire la station. A bord d'un car-reportage, les huit "journalistes" de la "radio qui tue" ont continué, tout en battant en retraite, à inciter au génocide; puis ont rejoint, le 3 juillet, après la chute de Kigali, le reste des forces gouvernementales à Gisenyi et à Cyangugu. De là, non loin de la "zone de sécurité" établie par les militaires français de l'opération "Turquoise", Radio-Mille-Collines a poursuivi sa propagande de mort, ses messages de haine, et continué, avant de se replier sur le Zaïre, de lancer des consignes aux miliciens hutus qui terrorisaient les populations et traquaient toujours les Tutsis cachés dans les forêts. Elle porte d'ailleurs une grande responsabilité dans l'exode chaotique des Hutus à cause des menaces de mort lancées contre ceux qui ne choisiraient pas l'exode...

Cette nouvelle forme de "journalisme de haine" pourrait s'étendre demain à la région. Dans un communiqué commun, le 6 juillet, M. Sylvestre Ntibantungaya, président intérimaire burundais, et les responsables de la plupart des partis du Burundi ­ dont le Front pour la démocratie, majoritaire ­ ont dénoncé un émetteur pirate probablement situé jusqu'à la mi-juillet dans la "zone humanitaire" instaurée par l'armée française: Radio-Rutomorangingo, "la radio qui donne des consignes" (4). Elle appelle les Hutus du Burundi "à en finir, une fois pour toutes, avec l'oppresseur tutsi" et à "se lever comme un seul homme" pour rejoindre les rangs de l'"Armée du peuple" de M. Léonard Nyangoma, ancien ministre de l'intérieur qui s'est exilé en mars dernier en Belgique et veut en finir avec l'hégémonie de la minorité tutsie sur l'armée burundaise. Disséminés dans les collines, après avoir tenu pendant plusieurs mois le quartier Kamengué de Bujumbura (Burundi), ses combattants sont parfois armés de fusils d'assaut R4 sud-africains, identiques à ceux des troupes gouvernementales rwandaises... Les mêmes appels à la haine de cette nouvelle "radio qui tue" entraîneront-ils à son tour le Burundi dans le cycle des massacres?

Notes:
(1) M. Ferdinand Nahimana aurait été évacué par l'armée française de Kigali, le 7 avril dernier après le début des massacres, dans l'avion venu récupérer l'ambassadeur de France... (cf. le Nouvel Observateur, 14 juillet 1994).
(2) Ce sont des meutes d'adolescents en Ray Ban et vêtements mode, auditeurs fidèles de Radio-Mille-Collines, qui, les premiers, dès le 6 avril 1994, se sont livrés au massacre des Tutsis.
(3) Cf. L'Express, 16 juin 1994.
(4) Cf. Libération, 12 juillet 1994.

1994

Que fera le FPR de sa victoire? La communauté internationale pourra-t-elle garantir un retour à la paix? Les auteurs du génocide seront-ils jugés? Le conflit ne risque-t-il pas de s'étendre à d'autres pays de la région?

Le Burundi, pays jumeau du Rwanda, ne risque-t-il pas d'exploser, à son tour? M. Melchior Mbonimpa, professeur d'université dans l'Ontario, au Canada, insiste sur la nécessité d'un traitement simultané de la crise dans ces pays liés par un système de "vases communicants".

M. Prime Nyamoha, directeur d'un bureau d'études à Bujumbura et ancien doyen de la faculté des sciences économiques et administratives à l'université du Burundi, insiste sur l'"effet magnétique" exercé, aujourd'hui comme hier, par le modèle rwandais "sur la majorité de l'élite hutue" dans son pays, depuis cette "fameuse révolution sociale de 1959, initiée et appuyée par les autorités coloniales et ecclésiastiques belges, qui avait mis fin à la monarchie rwandaise et à la suprématie tutsie".

L'exil du dernier roi du Burundi, Ntare V, consécutif à la proclamation de la République, le 28 novembre 1966, a ­ selon M. Nyamoha, qui reconnaît être "sans doute enclin à refléter le point de vue du groupe ethnique auquel [il appartient]" ­ brisé l'ordre ancien bâti pendant plusieurs siècles par la monarchie, "un ciment qui maintenait en équilibre les trois ethnies", avec une "légitimité populaire que les républiques successives n'ont pu rétablir entièrement".

Estimant que, au Burundi aussi, "la rupture entre les deux ethnies est consommée", M. Nyamoha affirme que les Tutsis se sont "toujours opposés, à juste titre, au modèle rwandais qui entendait les exclure du jeu démocratique du fait de leur faiblesse numérique" et justifie le soin mis par cette communauté à dominer "un corps armé qui devait défendre leur intégrité physique". Il conclut que "posé en termes de majorité-minorité, le problème Hutus-Tutsis ne sera jamais réglé". Et il plaide pour une nouvelle Constitution "à la burundaise", où "la souveraineté démocratique appartiendrait à l'ensemble des citoyens, et non pas seulement à la majorité de ceux-ci".

Mme Nadine Donnet a enseigné à l'université du Rwanda de 1989 à 1994: elle décrit la scène dont elle a été témoin le 23 janvier 1991, lorsque les combattants du Front patriotique rwandais avaient attaqué pour la première fois la prison de la ville de Ruhengeri. Un très vieil homme, tutsi, avait dit aux combattants du FPR: "Vous voulez le pouvoir, et vous l'aurez. Mais vous passerez sur un tapis de cadavres. Cela en vaut-il la peine?" Le vieux avait été retrouvé mort peu après, précise Mme Donnet, pour qui cette histoire vraie fait figure de "terrible prophétie".

Se demandant ce que le FPR fera de sa victoire, elle reconnaît que "la partie à jouer sera très difficile pour lui", une grande fraction de la minorité tutsie de l'intérieur ayant été massacrée, de même que la majorité des "hommes de dialogue" hutus. Le FPR, ajoute-t-elle, "sait qu'il ne peut prendre le pouvoir et le garder pour lui seul: le temps de la royauté n'est plus, et celui des dictatures est très mal vu".

Après avoir affirmé que ce génocide "plus politique qu'interethnique" était "prémédité depuis longtemps", Mme Nadine Donnet ­ qui espère retourner prochainement au Rwanda pour s'occuper des enfants souffrant de malnutrition ­ explique, à propos du rôle de la paysannerie: "On a promis monts et merveilles à ces milices de la mort: argent, vaches, et terre du voisin. Les mêmes arguments ont été utilisés par les milices pour mobiliser ces paysans rwandais qui n'avaient plus que 0,7 hectare de terre en moyenne par famille pour nourrir huit à dix personnes au minimum. Le Sud, l'Est et l'Ouest sombraient dans un tel marasme économique depuis plusieurs mois qu'il n'était pas rare, avant avril 1994, de voir des bourgmestres mobilisés pour des affaires d'assassinat d'un homme par son voisin, tué ou noyé pour prendre sa terre ou ses économies." (Lire à ce propos, pages 14 et 15, l'article de René Dumont.)

Dans de telles circonstances, le renforcement à la hâte de l'armée ex-gouvernementale, après la première attaque d'envergure du FPR en octobre 1990, avait débouché sur "un recrutement, au hasard, de bandits s'enrôlant pour une petite solde, deux bières par jour, le logement et la nourriture". Il y avait, ajoute notre lectrice, connivence entre cette armée et les jeunes miliciens hutus fanatisés, souvent amenés à subir des entraînements spéciaux dans les camps militaires.

Un autre universitaire, M. Jean-Pierre Pabanel, sociologue, relève que la seconde République rwandaise, avant de sombrer dans le délire de la violence générale, faisait cependant figure ­ malgré l'absence de multipartisme et de règlement de la question des exilés tutsis ­ de république égalitaire, avec une politique dite "d'équilibre régional et ethnique", un système de quotas pour les emplois, une mobilisation populaire en faveur du développement, notamment en milieu rural. Mais "le développement urbain, l'accroissement des échanges commerciaux et les problèmes fonciers ont fait surgir de nouvelles contradictions (...) alors que le discours du pouvoir restait axé sur les mythes de la société paysanne égalitaire, de la "révolution sociopolitique de 1959", et du "redressement moral" du pays qui, à partir de 1973, ont fondé le modèle "paysannerie hutue contre féodalisme tutsi".

Cette incapacité du pouvoir à donner un sens à ces nouvelles contradictions socio-économiques "préparait à terme un retour à la mobilisation ethno-politique", estime M. Pabanel, pour qui la colonisation et le bouleversement républicain avaient en outre "balayé toutes les formes de médiation traditionnelle".

La faiblesse des structures intermédiaires ­ avec une tradition très malthusienne de formation des cadres, dans ce pays à mentalité rurale, et la difficulté pour l'Eglise catholique, associée à la fondation de la République, de se distancier du discours du pouvoir ­ avait, selon M. Jean-Pierre Pabanel, renforcé "l'ancrage, dans les représentations des paysans parcellaires, du modèle républicain du "peuple hutu majoritaire au pouvoir", et laissé le champ libre à l'administration, pour "inciter les populations à neutraliser les "agresseurs".

Pour M. Georges Celis, animateur en Belgique d'une association d'aide aux handicapés, revenu du Rwanda quelques jours avant le déclenchement de la guerre civile, il ne fait aucun doute que les massacres d'avril 1994 relèvent du génocide, car ils ont été "systématiques et programmés de longue date..., méticuleusement organisés... psychologiquement préparés..., et ont eu pour but d'exterminer une ethnie (les Tutsis) et un groupe social (les Hutus ayant appartenu, fût-ce momentanément, à un parti d'opposition)". Il demande la création d'un tribunal international pour juger ces "crimes contre l'humanité".

A propos des responsabilités de la France, Mme Nadine Donnet estime que Paris a "toujours cru que le FPR ne voulait pas partager le pouvoir, et pensé que le pays sombrerait dans les massacres ethniques si les rebelles entraient au Rwanda". Mais il y avait eu, dès 1992, les massacres de centaines de Tutsis, suivis d'autres pogroms en 1993: "La France ne pouvait pas ne pas savoir", affirme-t-elle, après avoir expliqué qu'il lui était souvent arrivé de défendre la position française au début des hostilités, entre 1990 et 1992, tout comme elle avait approuvé au début la politique de Habyarimana, "un bon président pendant les dix premières années de son mandat, évitant le favoritisme ethnique".

Les responsabilités historiques de la Belgique sont grandes, selon M. Axel De Backer, qui écrit de Bruxelles: sous la colonisation, elle a "systématiquement confié le pouvoir, des chefferies à la cour, aux plus hauts dignitaires des familles les plus nobles [tutsies]... favorisant arbitrairement l'accès aux études de tous les Tutsis qui soudain trônaient sur un piédestal inconnu jusque-là". Ainsi s'est développée, dans le pays, la "haine du seigneur".

Puis les Belges ont brusquement changé leur fusil d'épaule au cours des années 50: "Ils divisèrent pour régner, tout en évitant aux Hutus de tomber sous la coupe des communistes. On politisa dare-dare les masses hutues à peine ou pas du tout scolarisées, laissant se développer une haine revancharde..." Le mwami (roi) Mutara III fut discrètement écarté, pour "ouvrir la voie à la république hutue sous contrôle clérical" que l'Eglise et la tutelle souhaitaient fonder: "Au forceps, explique M. De Backer, l'aile gauche de la démocratie chrétienne, la tutelle et l'armée belges accouchèrent de la République rwandaise. Au nom de l'égalité, de l'antiracisme et de la solidarité entre les peuples, des centaines de milliers de Tutsis furent jetés sur les chemins de l'exil."

M. Jacques Pollini, ancien volontaire de la coopération au Burundi, s'indigne de l'indifférence des nations développées malgré ces massacres de centaines de milliers de civils dans les pays de l'Afrique des Grands Lacs: "En nous retirant de cette histoire lorsqu'elle prend un cours tragique, nous n'assumons pas les conséquences d'événements que nous avons contribué à créer", écrit-il. "Alors qu'agonisent un peu partout des nations qui avaient amorcé la lente maturation d'un discours d'ouverture politique et de réconciliation nationale, ainsi que la mise en place d'institutions démocratiques", il faut réfléchir, suggère-t-il, à des "protocoles d'accompagnement des démocraties naissantes", sans hésiter à recourir à une nécessaire "ingérence politique".

Quant à M. Guy Menga, ancien ministre du gouvernement congolais pendant la période de transition, il crie son indignation devant l'attentisme du Conseil de sécurité des Nations unies: "On a attendu que l'irréparable se produise pour crier à la barbarie... La démonstration a été faite que, même dans la mort, les hommes sont loin, très loin d'être égaux." Rappelant le retrait des "casques bleus" et l'évacuation des Européens du Rwanda, dès avril, mais aussi la poursuite de livraisons d'armes, M. Guy Menga affirme qu'il y a "deux ONU, l'une pour les riches, l'autre pour les pauvres". Le 14 mai, rappelle-t-il, le Conseil de sécurité ­ qui commençait tout juste à discuter de l'envoi d'une nouvelle force de paix au Rwanda, dont le déploiement complet n'était finalement pas prévu avant le mois de septembre ­ "avait signifié, déjà, aux Rwandais qu'ils pouvaient continuer à se massacrer".

1994

"LE Rwanda, c'est un workshop", autrement dit un atelier d'exercice, déclare Françoise Huguier, l'une des photographes qui connaissent le mieux le continent africain (1). N'avons-nous pas été, en effet, en juillet dernier, submergés par un flot d'images atroces, quoique très travaillées? A cause du nombre élevé de reporters sur place (à un certain moment) et d'images (mais seulement de certains endroits), le "drame rwandais" donne l'impression d'avoir été "sur-couvert" par les médias. En vérité, ce que M. Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, désigne comme "un programme d'extermination (...), une boucherie organisée par le pouvoir légal, à laquelle aucun opposant, réel ou supposé, ne devait survivre (2)", en somme un indiscutable génocide, n'a été ni filmé ni photographié.

Le signal des massacres est donné le 6 avril 1994. "Moins d'une heure après que le Falcon présidentiel ­ don de la France à un pays ami ­ eut été abattu, les premiers barrages de miliciens étaient dressés sur la route de l'aéroport et dans la capitale. (...) Dans le quartier de Gikongo, à Kigali, en un seul jour, le 10 avril, la rue était couverte de cadavres sur une longueur d'un kilomètre (3)." A cette époque, pour les médias, le Rwanda n'était pas encore considéré comme un "sujet". Pas plus de deux photographes dépêchés, Patrick Robert pour l'agence Sygma et Luc Delahaye pour Sipa, atteignent Kigali le 9 avril avec un convoi de la Croix-Rouge en provenance de Bujumbura. "Il y avait avec nous six rédacteurs américains, raconte Patrick Robert. A peine arrivés, leur rédaction leur donne à tous l'ordre de rentrer. A l'Hôtel des Mille Collines, j'entendais des bribes de leur conversation: "Too dangerous, not enough interest... deep Africa you know... middle of nowhere (4)."

Expédition médiatique

PATRICK ROBERT et Luc Delahaye resteront presque seuls, une poignée de correspondants régionaux mis à part. Ils photographieront des dizaines de cadavres, abandonnés dans des fermes, des Tutsis massacrés à la grenade, à l'arme automatique, achevés à la machette, parfois laissés pour morts. "Toujours après coup, sans jamais voir d'exécution proprement dite. Les milices hutues étaient bien trop malignes." Les deux photographes se déplacent en zone contrôlée par le FPR, rencontrent une quinzaine de rescapés, recueillent leurs récits. Constats sans fard, ni ces images brutes ni ces témoignages ne suffiront à émouvoir les rédactions. Patrick Robert regagnera Paris début mai "sans pratiquement avoir vendu une seule photo".

Du 6 avril à la mi-mai, alors que se perpètre silencieusement mais systématiquement l'essentiel des massacres (100 000 morts à Butare, sur une population de 800 000, à partir du 23 avril), le Rwanda sera relégué en pages intérieures des journaux. Les photos sont petites, souvent anciennes, les témoignages de seconde main, les informations brèves voire inexistantes plusieurs jours d'affilée (5). Il faudra attendre le 18 mai pour qu'une photographie de la boucherie rwandaise monte en "une", en l'occurrence celle du Quotidien de Paris. Encore ce cliché, représentant une douzaine de corps décapités, déchiquetés et en partie dévorés par des animaux, à Rukara, a-t-il été pris par un médecin, Eric Girard, pas par un journaliste. Le même jour, Libération titre "Rwanda: les amitiés coupables de la France", mais, à l'exception d'une autre photo d'Eric Girard, le reportage photographique ne montre déjà que des réfugiés rwandais en Tanzanie. A partir de cette période et jusqu'à la fin de l'opération Turquoise, la "couverture" du Rwanda, physiquement transportée par l'action humanitaire et journalistiquement calquée sur elle, se limitera aux camps de réfugiés (6), d'abord en Tanzanie puis surtout au Zaïre. "Avant ce fameux premier exode en Tanzanie, très spectaculaire, dans les premiers jours de mai, on ne peut pas dire que le Rwanda intéressait grand monde", regrette Patrick Robert.

Ce n'est donc pas la guerre civile, le massacre planifié de centaines de milliers de Tutsis et d'opposants hutus (7), qui a le plus inspiré preneurs de vues, journaux, magazines et télévisions, mais la liturgie humanitaire, "exode et sacs de riz, orphelins et dispensaires, humanité meurtrie et bienfaiteurs décidés, images de malheur et mouvement de sauveteurs (8)". Le pic de cette couverture, c'est-à-dire le nombre maximum d'envoyés spéciaux et de parutions, est atteint entre le 14 et le 20 juillet au Zaïre où arrive, "en quelques heures, une vague de deux cent mille réfugiés ­ des Hutus ­, bientôt suivie dans la région de Goma par une gigantesque déferlante de six à sept cent mille personnes (9)", presque aussitôt frappées par une épidémie de choléra.

Le choléra, auquel pour faire bonne mesure succède la dysenterie, conjugué à toutes les performances visuelles qu'autorisent un déplacement massif de population et une concentration de réfugiés inédite, donc ingérable, sera le véritable déclencheur de l'expédition médiatique dans la région. S'appuyant sur les ressources de la logistique militaro-humanitaire pour aller observer le phénomène de près, tout ce que la planète compte de chasseurs d'images, du plus inhibé au plus résolu, des sensibles aux cyniques, fonce alors sur place. "Les hôtels, les campings, l'aéroport étaient bourrés de photographes et d'équipes de télévision", se souvient Jean-Michel Turpin, de l'agence Gamma. "En fait à peine plus de monde qu'il n'y en a d'habitude sur les gros événements. Mais, cette fois, nous étions sur une zone très limitée: à peu près 50 kilomètres de route au départ de Goma. Il y avait une densité incroyable de journalistes, et vraiment des cadavres et des mourants partout."

C'est là que Jean-Michel Turpin prend cette photo terrible, peut-être plus terrifiante que toute autre parce qu'elle met en scène un adulte blanc et un enfant noir dans une relation insupportable et, même si ce n'est qu'une image, non dénuée de vérité. "Au début, je ne voulais pas faire cette photo. Montrer un confrère dans ces conditions, c'était trop facile. Contrairement aux rédacteurs qui peuvent se montrer plus discrets, nous autres gens d'images sommes obligés d'être très près de notre sujet, de le regarder en face. Nous prenons des positions forcément grotesques. Mais, ce jour-là, devant moi, un gosse vient s'agripper au pantalon d'un présentateur de télévision. Alors le type sort un autofocus de sa poche et prend en gros plan ce gamin accroché à lui. Ce type, c'était un journaliste télé, un qui parle dans le micro, même pas un cameraman. Pour lui, cette image n'avait aucune utilité, aucune nécessité. C'était une simple photo souvenir. Comment peut-on vouloir un souvenir de ça? L'instant d'après, je vois un photographe presque assis sur un autre enfant. Il ne s'était sûrement pas rendu compte, mais là c'était trop (10)."

C'est là également, au Zaïre, que la plupart des