Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1990

Souvent, l'artisanat dans le tiers-monde se réduit à une médiocre production pour touristes. Au Rwanda, un atelier de menuiserie a permis de mettre sur pied un secteur pré-industriel, de créer des emplois, d'économiser des devises...

FAISANT coulisser l'équerre le long de la pièce de bois, Béatrice montre la rectification à faire au jeune garçon qui se tient à ses côtés. Puis, comme celui-ci manifeste quelque lassitude, elle n'hésite pas à le sermonner fermement tout en observant avec attention la façon dont il s'exécute. Autour d'eux, les autres membres de la Coopérative des jeunes menuisiers de Nyabimata (KOBAJI) s'affairent sur les établis de fortune sans prêter attention à la scène, pourtant pas banale: elle se passe au Rwanda, petit pays enclavé au coeur de l'Afrique centrale, où les traditions restent ancrées, particulièrement en ce qui concerne les rapports entre les deux sexes ainsi que la répartition des tâches entre eux.

Mais Béatrice, une ancienne de l'Atelier de fabrication des outils de menuiserie (AFOM) de Niakizu, jouit d'une réputation flatteuse. Avec son mari, lui-même menuisier, ils ont décidé de s'établir à leur compte à Nyabimata. Béatrice étant enceinte, elle ne peut pour l'instant exercer son métier, mais elle a accepté de faire bénéficier la KOBAJI de sa compétence.

L'AFOM est le premier fruit du programme de menuiserie artisanale mis en place avec l'aide de Frères des hommes (1) à Nyakizu depuis 1979. Déjà, à cette époque, la pression sur la terre était très forte dans ce "pays aux mille collines", à l'économie presque exclusivement rurale, et où la densité de population équivaut à celle de la Belgique. Les perspectives agricoles étant limitées, il s'agissait de permettre aux menuisiers locaux, dépendant encore de l'agriculture pour l'essentiel de leur revenu, de vivre de leur métier d'artisan. Plusieurs obstacles s'opposaient à cette évolution: la médiocrité de la production, liée au manque de formation et d'outils adéquats, ainsi que l'absence d'un marché solvable pour du mobilier de bonne facture.

Partant du principe qu'un développement à long terme doit se construire sur des objets de qualité et sur une maîtrise des moyens de production, Frère des hommes proposa aux menuisiers d'améliorer leur formation en leur apprenant à fabriquer tous les outils nécessaires à l'exercice de leur métier: progressivement, les menuisiers découvrirent non seulement qu'ils étaient capables de produire d'excellents outils sans l'aide d'aucune machine, mais, surtout, qu'ils y parvenaient à un coût bien inférieur à celui des outils similaires d'importation, jusqu'alors seuls disponibles sur le marché.

Une première commande d'essai, obtenue d'une des plus grandes quincailleries de la capitale, confirme l'importance de la demande pour des produits d'une telle qualité vendus moitié moins cher que leurs équivalents importés. Et pourtant, même à ce très bas prix, l'utilisation systématique des ressources locales et de leur seul travail manuel permettait aux menuisiers de Nyakizu d'escompter un revenu net mensuel équivalent à celui d'un fonctionnaire local: une perspective révolutionnaire dans cette société rurale si hiérarchisée!

Pour la plupart de ces artisans-paysans, cela paraissait même trop beau: "J'avais la formation de base, dit l'un d'entre eux, Augustin Mujambere, mais je n'avais pas l'idée que la fabrication d'outils puisse constituer un travail." Pourtant, il prend le risque et fonde l'AFOM. Les débuts sont difficiles: il a fallu déterminer les espèces convenables d'eucalyptus et, un an à l'avance, constituer un stock de bois pour qu'il soit sec en temps voulu et en quantité suffisante pour répondre à la demande de façon régulière. Il a fallu également améliorer la technique des forgerons locaux et mettre au point avec eux des contrats de sous-traitance pour toutes les parties métalliques. Il a fallu encore faire connaître le produit et garantir le respect de la qualité et des délais... Mais le succès ne s'est pas fait attendre et, depuis 1984, l'AFOM fonctionne de manière autonome.

Aujourd'hui, l'AFOM n'est plus le seul atelier fabriquant des outils de menuiserie, bien qu'avec sa vingtaine d'ouvriers menuisiers et une gamme de vente d'une quarantaine d'outils, il reste le plus important. D'autres ateliers concurrents se sont montés à Nyakizu ou dans d'autres communes du Rwanda, et la démarche de Béatrice et de son mari n'est qu'un exemple parmi d'autres. Cet essaimage est facilité par le fait que, en l'absence de machines, le savoir-faire est le seul vrai capital nécessaire pour ouvrir un atelier. La non-spécialisation des tâches au sein de l'AFOM assure la transmission de ce savoir, tandis qu'une politique de hauts salaires permet à des menuisiers de s'installer à leur compte quand ils le souhaitent. Mais l'histoire du programme de menuiserie artisanale de Nyakizu ne s'arrête pas là. Le succès des divers ateliers a révélé que, dans la structure actuelle de l'économie rwandaise, le travail manuel de qualité est rentable. Il procure un revenu suffisant pour motiver le producteur à s'investir tout en restant compétitif sur le marché. Cela n'est plus le cas en Europe, où les contraintes du marché et de rémunération du travail exigent une productivité que seul assure le recours à la machine.

Le développement endogène n'est pas un mythe

CETTE différence fondamentale entre le Rwanda et l'Europe n'est cependant pas évidente pour tout le monde, comme l'a souvent constaté M. Jan Kieckens, volontaire de Frères des hommes, à l'origine de ce programme: "La première chose que font les promoteurs des projets de menuiserie, c'est d'accorder des crédits pour acheter des machines. Car le mythe de la coopération au développement, c'est qu'elle doit venir d'Europe. Sans machine, rien n'est possible. Nous avons prouvé le contraire. Alors, pourquoi une telle situation? Bon nombre de pays industrialisés ne cachent pas que la coopération doit avant tout servir à agrandir leur propre marché. Et en regard d'un tel objectif à court ou moyen terme, notre projet est vraiment très mauvais: nous ne rapportons rien, pas un franc!"

Afin d'administrer la preuve que le travail manuel est rentable, le programme FDH de Nyakizu décida de concurrencer un autre produit manufacturé importé, à savoir les huisseries métalliques qui sont largement utilisées, notamment dans les dispensaires, les bureaux communaux, les tribunaux, les logements de fonctionnaires locaux, etc. Le secteur moderne de la construction est en plein développement au Rwanda, et il importe des quantités croissantes de métal qui coûtent au pays des devises de plus en plus rares. A partir de 1984 et suivant la même démarche que celle utilisée avec l'AFOM, le programme a aidé une poignée d'ateliers de menuiserie des environs de Nyakizu à se lancer dans la production d'huisseries en bois d'eucalyptus, en respectant la même exigence de haute qualité. Dès l'année suivante, ces ateliers mettent sur le marché des portes et des châssis de fenêtres d'excellente facture, moitié moins chers que leurs équivalents métalliques et procurant néanmoins un revenu appréciable aux artisans qui les fabriquent.

Mais, même rentable, il reste à s'imposer sur le marché, à développer un approvisionnement régulier en bois d'oeuvre, à obtenir des banques la mise en place de crédits adaptés aux besoins des artisans, à faire naître d'autres centres de menuiserie artisanale dans d'autres communes du Rwanda, de façon à s'assurer une part significative et durable du marché... Pourtant l'essentiel est acquis: les artisans de Nyakizu maîtrisent progressivement toute la filière de la production et de l'écoulement de leurs huisseries, ainsi que la formation de nouveaux artisans. Et les plus hautes autorités du pays ont fini par donner tout leur appui au programme, conscientes de trouver là un exemple de développement endogène.

Car les enjeux écnonomiques sont importants, à l'échelle de ce petit pays où l'agriculture n'offre pratiquement plus de débouchés, où le chômage s'accroît et où les devises étrangères font défaut. En se fondant sur le travail manuel, sur la valorisation des ressources locales et sur des productions de substitution aux importations, ce programme conjugue harmonieusement les intérêts de la population rurale et ceux de l'économie nationale, tout en assurant les bases d'un développement industriel à long terme.

Ainsi que l'a montré une évaluation récente faite par deux économistes rwandais, une extension nationale du programme de Nyakizu de fabrication artisanale d'huisseries en bois pourrait fournir trois mille emplois nouveaux, soit un accroissement de 50 % du secteur de la menuiserie, de 60 % de la contribution de ce secteur au produit industriel brut (PIB) et de 80 % des salaires qui y sont actuellement distribués. En outre, la valorisation de l'eucalyptus local permettrait d'économiser environ 17 millions de francs français en devises.

Déjà, une centaine d'emplois ont été créés dans la commune de Nyakizu grâce au programme, mais, faute de moyens suffisants, FDH a dû abandonner, au moins temporairement, son projet de développement de la forge. Pourtant, l'ensemble des produits alliant fer et bois, actuellement importés par le Rwanda, pourraient être fabriqués localement. Une organisation non gouvernementale rwandaise, Duhamic Adri, l'a d'ailleurs bien compris, qui vient de s'associer au programme de Nyakizu pour contribuer à sa promotion au niveau national et dans d'autres secteurs. Sans doute a-t-elle découvert à son tour ce que Mujambere confiait à M. Jan Kieckens il y a quelques années: "Les autres projets se résument très souvent à un camion qui arrive. On demande aux gens de décharger le camion. Le camion est déchargé et s'en va, et nous, nous retournons à la maison. Tandis que, dans ce cas-ci, nous avons une chance que, quand le camion s'en ira, le travail reste."

CHRONOLOGIE HISTORIQUE

Superficie: 26 000 kilomètres carrés.

Population: 6,7 millions (tous les chiffres sont de 1988).

PNB par habitant: 320 dollars.

Dette extérieure: 632 millions de dollars.

Espérance de vie: quarante-neuf ans.

Principales productions: café, thé.

ÉVOLUTION POLITIQUE

1899: Le Ruanda et l'Urundi sont intégrés à l'Afrique de l'Est allemande.

1916: La Belgique occupe les deux territoires. Après la guerre, elle reçoit de la Société des nations mandat de les administrer.

1959: La révolution balaie la domination tutsi au Ruanda.

1962: Accession à l'indépendance, sous la direction du Parti de l'émancipation hutu (Parmethutu).

1973: Troubles ethniques; coup d'Etat du général Habyarimana; début de la seconde République.

1991

TANDIS que se prolonge le conflit du Libéria, un ancien foyer de tension s'est rallumé dans la partie est du continent, au Rwanda. On y retrouve tous les ingrédients des drames de l'Afrique: réfugiés, misère, autoritarisme, etc. Même si un cessez-le-feu, négocié par la Belgique, l'ancienne puissance coloniale, entre finalement en vigueur, le chemin du retour à la stabilité est encore long et nécessité une réelle coopération avec les plus proches voisins.

Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, des guérilleros du Front patriotique rwandais (2 000 à 3 000, selon des sources diplomatiques en provenance d'Ouganda) lançaient une offensive sur la capitale du Rwanda, Kigali. Nombre d'entre eux avaient combattu dans les troupes de l'Armée nationale de résistance (National Resistance Army, NRA), qui, en 1986, après une longue lutte armée, porta M. Yoweri Museveni au pouvoir à Kampala. L'actuel commandant du Front, M. Fred Rwigema, fut lui-même le numéro deux de la NRA et ministre adjoint de la défense ougandais jusqu'en novembre 1989.

Le Front patriotique puise ses forces parmi les centaines de milliers de réfugiés rwandais parqués en Ouganda, mais aussi en Tanzanie, au Zaïre et au Burundi. Lors d'une conférence internationale tenue à Washington en 1988, les représentants de ces exilés avaient exigé un droit au retour. Alléguant le manque de terres, le président rwandais, M. Juvénal Habyarimana, refusa, déniant à deux millions de personnes le droit à la citoyenneté. Le problème est complexe et plonge ses racines dans les origines mêmes de l'Etat rwandais.

Jusqu'à la veille de l'indépendance, le Ruanda-Urundi fut un seul Etat divisé en deux royaumes, le Ruanda et l'Urundi, d'abord colonisé par l'Allemagne, puis, après de la première guerre mondiale, placé sous mandat belge; influencée par l'Eglise, l'administration coloniale joua sur les divisions ethniques entre Tutsis, minoritaires mais dominants, et Hutus. Au Ruanda, l'hégémonie tutsi fut brisée en 1959 et 500 000 d'entre eux quittèrent le pays. Le Ruanda accéda à l'indépendance en 1962, en même temps que le Burundi.

A la faveur de nouveaux troubles ethniques en 1972 au Burundi - massacre des Hutus et en 1973, au Rwanda, représailles contre les Tutsis,- le général Habyarimana organise un coup d'Etat et s'empare du pouvoir le 5 juillet 1973. Il veut améliorer la gestion du pays et assurer l'autosuffisance alimentaire. Mais, malgré son crédit international, lui et son parti unique, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), sombrent rapidement dans l'autoritarisme et se révèlent incapables de faire face aux problèmes économiques.

A la fin des années 80, la situation se dégrade rapidement. Avec un revenu de 320 dollars par habitant, le Rwanda fait partie des pays les moins avancés. La famine frappe une personne sur dix. La population est embrigadée tous les samedis dans des travaux, considérés comme forcés, contre l'érosion des sols, mais la terre reste aussi rare. Cependant, les régions dont sont issus le président et sa femme, dans le nord-ouest du pays, bénéficient d'un traitement de faveur. Le régime y puise la plupart de ses cadres, qui s'enrichissent à travers des détournements de fonds et des "appropriations-expropriations" de terres. "J'ai décidé de faire procéder à des enquêtes de gestion", déclara le président en mars dernier, trop tard, toutefois, pour être crédible.

Les inégalités sociales s'amplifient. Ceux qui sont contraints d'abandonner la campagne ne trouvent pas de travail; 51 % des enfants inscrits à l'école n'achèvent pas leurs études primaires (1). Un numerus clausus est imposé dans le cycle secondaire et dans les universités. La télévision, qui pourrait combler les carences du système d'enseignement, n'existe pas. Les hommes d'affaires eux-mêmes sont brimés par une bureaucratie qui fonctionne grâce à des pots-de-vin. Pour pouvoir exporter, ils réclament une dévaluation de la monnaie, que préconise d'ailleurs le Fonds monétaire international. La minorité tutsi - environ 10 % de la population - se plaint des passe-droits accordés aux Hutus, et de la mention de l'appartenance ethnique sur les cartes d'identité.

La coopération internationale - qui se chiffre environ à 180 millions de dollars par an (2) - révèle ici toute son inefficacité. Belges, Français, Allemands, Canadiens, Chinois, Japonais - sans parler des diverses organisations régionales ou internationales comme la Banque mondiale ou la Communauté économique européenne, - se partagent le pays en "tranches" de développement. Le président Habyarimana lui-même s'en est ému: "Est-il encore justifiable que nous devions nous endetter pour des services et des prestations que nous n'avons ni recherchés ni endossés? Ou que nous puissions continuer à supporter plusieurs centaines de missions par an sans risque de paralyser le bon fonctionnement du gouvernement (3)?"

Un parti unique ouvertement contesté

LA vie politique, comme en maints autres pays d'Afrique, ne s'anime que lors des élections. En décembre 1988, le candidat unique Habyarimana obtint 98,98 % des suffrages et... presque 100 % dans les régions du Sud, où il est le moins populaire. Cette mascarade fut suivie d'une tentative de coup d'Etat fomentée par des officiers. Le règne du parti unique est sans partage et les travailleurs, hommes et femmes, sont contraints d'adhérer aux organisations de masse liées au Mouvement révolutionnaire national pour le développement.

Au Rwanda aussi, un tel système est désormais ouvertement contesté. Plusieurs personnalités ont dénoncé la corruption et les violations des droits de l'homme. Parmi elles, le député Felicula Nyiaramutarambirwa et l'abbé Sindambiwe, ancien rédacteur en chef de l'hebdomadaire catholique Kinyamateka: tous deux mourront dans des accidents de voiture en 1989.

La presse redoubla alors ses attaques, suscitant une violente riposte du pouvoir: les imprimeurs subirent des pressions et les journalistes furent accusés de propos "subversifs", arrêtés et emprisonnés. Selon Amnesty International, une vingtaine de procès politiques se sont déroulés depuis mars dernier. Le 22 octobre, les rédacteurs en chef de deux bimensuels, Kanguka et Kangura, ont été condamnés à quinze ans de prison ferme pour atteinte à la sécurité de l'Etat.

Sous la pression de la contestation et de la crise économique et sociale, le président a été obligé de lâcher du lest. Le 5 juillet dernier, jour anniversaire de sa prise de pouvoir, il évoqua une révision du manifeste du parti unique, la rédaction d'une charte politique et une révision de la Constitution. Profitant de cette ouverture, une trentaine d'intellectuels, dont l'abbé Sibomana, publient un texte intitulé: "Pour le multipartisme et la démocratie"."Le parti unique, affirment les signataires, est l'instrument le plus efficace de désunion et de clivage." Ils accusent "les groupes dominants de s'adonner librement au népotisme et au trafic d'influence" et d'attiser "les sentiments régionalistes et tribalistes pour diviser les exclus du pouvoir, sentiments qui se nourrissent par ailleurs des frustrations et de l'insécurité". Mais, profitant des événements du début octobre, le pouvoir a relancé la répression contre les opposants et plusieurs signataires de ce texte ont été arrêtés.

Appuyée par les redoutables gardes présidentiels de M. Mobutu, chef de l'Etat zaïrois, qui participent aux combats, l'armée rwandaise est accusée de se livrer à des massacres racistes dans le nord du pays et, dans la capitale, d'arrêter les opposants hutus ou tutsis sans distinction.

Dans de telles conditions, la présence de forces militaires belges et françaises a été interprétée par les rebelles comme un soutien indirect mais efficace au pouvoir en place. Pour M. Alexandre Kanyarengue, le numéro deux du Front patriotique, "leur maintien à Kigali sert de caution morale au président pour organiser des ratissages, procéder à des arrestations massives suivies d'assassinats de personnes innocentes". Pour la Belgique et la France, ces forces n'ont d'autre objectif que d'assurer la protection de leurs ressortissants, mais on se souvient à Kigali que leur dernière intervention conjointe date de 1978 à Kolwezi, au Zaïre, quand, sous ce prétexte, les deux gouvernements sauvèrent le régime du président Mobutu.

A la suite des massacres de Lumumbashi, au Zaïre, en mai dernier, la Belgique réclama une commission d'enquête et arrêta sa coopération avec ce pays malgré les considérables intérêts en jeu considérables (4). Pourquoi l'attitude à l'égard du Rwanda, où nos intérêts sont très limités, est-elle diférente? s'interroge le député belge Jean Gol, de l'opposition libérale.

Qu'est-ce qui fait courir les Occidentaux au Rwanda? 93 % de la population vivent de l'agriculture et le cours du café (75 % des recettes d'exportation) s'est très déprécié. Seules quelques rares entreprises étrangères sont présentes dans le pays, surtout dans le secteur bancaire et touristique. La Belgique a condamné le "caractère inacceptable" des violations des droits de l'homme tandis que la France gardait le silence - mais ses troupes sont restées.

A la mi-octobre, s'est toutefois dessinée une évolution vers une solution politique. Les troupes zaïroises se sont retirées. Le président Habyarimana a accepté un plan belge de cessez-le-feu ainsi que le principe du retour des réfugiés et l'accélération du processus de démocratisation. Des troupes internationales pourraient assurer le contrôle du retour au calme. Quoi qu'il en soit, la crise a révélé que les modalités de la coopération doivent à coup sûr être révisées, alors que, face à des chefs d'Etat s'inscrivant dans la continuité coloniale, tels MM. Mobutu et Habyarimana, une nouvelle génération s'affirme.

Différente, certes, des pères de la contestation que furent N'Khrumah ou Modibo Keita, celle des présidents Museveni en Ouganda et Pierre Buyoya au Burundi se veut nationaliste et soucieuse d'unité nationale. Formé par une longue lutte dans les maquis, M. Museveni a violemment dénoncé les lourdes responsabilités coloniales. Son programme consiste à "mettre un terme aux divisions, libérer le potentiel physique et humain du pays et créer une économie véritablement nationale et autosuffisante". La lettre et l'esprit de ce programme ont été repris par le président burundais Buyoya, qui tente d'assurer la réconciliation des Hutus et des Tutsis (5).

Le Front patriotique, qui compte plusieurs opposants hutus, est attaché aux mêmes principes, tout comme d'autres démocrates rwandais. Il revendique le pluralisme et la démocratie comme solution au sous-développement, "conséquence d'environ un siècle de colonisation".

Notes:
(1) Chiffres portant sur la période 1985-1987, cités dans le Rapport mondial sur le développement humain, Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), New-York, 1990.
(2) "Rwanda, un millier de collines, une poignée de solutions, le Courrier ACP-CEE, Bruxelles, N° 105, septembre-octobre 1987.
(3) Cf. le Courrier ACP-CEE, op. cit.
(4) Lire Colette Braeckman, "Multipartisme et répression au Zaïre", le Monde diplomatique, juillet 1990.
(5) Lire Claire Brisset, "La course à la réconciliation au Burundi", le Monde diplomatique, janvier 1990.

1993

UN accord a finalement été signé le 7 mars dernier entre le président Juvénal Habyarimana et le Front patriotique pour mettre un terme aux combats qui ravagent le Rwanda. Une force internationale neutre sous l'égide de l'ONU devrait superviser sa mise en application et permettre le retrait des troupes françaises qui avaient volé, en février 1993, au secours du régime de Kigali. Ce cessez-le-feu permettra-t-il de s'acheminer vers un partage du pouvoir et les premières élections libres de l'histoire du Rwanda, pays profondément meurtri par les massacres ethniques?

Le 1er octobre 1990, un groupe de Rwandais réfugiés en Ouganda attaque la frontière nord du Rwanda. Ils réclament le droit de retourner dans leur pays et d'y jouir de tous les droits reconnus à tous les citoyens par la communauté internationale (1).

Cette attaque, bien que la plus importante, n'était pas la première. Depuis plus de trente ans, les réfugiés rwandais ont à plusieurs reprises essayé de rentrer dans leur pays par la force ou par la négociation (2). Fondé sur les droits d'une seule ethnie et bénéficiant de la caution morale de l'Occident, le régime fut sauvé, parfois in extremis, par l'intervention militaire d'une puissance occidentale. Ce fut le cas, notamment, en décembre 1963 et en janvier 1964, aux portes de la capitale.

La force échoua donc. Mais la négociation ne se révéla pas plus efficace et se heurta au prétexte, entre autres, de la surpopulation d'un territoire exigu. L'exiguïté du territoire est en effet l'un des dogmes sur lequel se fonde le régime, avec la dichotomie irréductible hutu-tutsi, la pauvreté en ressources naturelles et le caractère féodal du Tutsi. Tout cela est accepté comme une fatalité et interdit toute discussion (3).

Le président Habyarimana, depuis son coup d'Etat de 1973 par lequel il renversa le président Kayibanda, n'a cessé de proclamer qu'il était sur le point de résoudre le problème des réfugiés par la négociation lorsque intervinrent les premières attaques du Front patriotique du Rwanda (FPR). En outre, assure-t-il, la démocratie était assurée: le FPR n'a donc pu déclencher une guerre pour recouvrer une patrie et promouvoir la démocratie, conclut-il (4). En réalité, cela fait déjà vingt ans que M. Juvénal Habyarimana est sur le point de résoudre le problème des réfugiés.

Quant aux motivations qui ont poussé les exilés rwandais à tenter de forcer par les armes l'entrée de leur pays, est-il nécessaire de les chercher dans un gigantesque projet de conquête? En fait, ces exilés n'ont jamais été définitivement acceptés dans aucun pays de refuge. Même là où ils avaient pu acquérir la nationalité, ils n'ont jamais été considérés comme des citoyens à part entière. Dans le domaine public, ils se sont heurtés à la réticence des pays d'adoption à leur accorder des responsabilités à la mesure de leur mérite ou de leurs qualifications. Dans l'entreprise privée, leur dynamisme a souvent semblé porter ombrage aux autochtones. Pour toutes ces raisons, leurs droits nationaux - récemment acquis - furent souvent remis en question (5).

En octobre 1990, le régime de M. Habyarimana semblait à bout de souffle. En effet, ayant hérité d'un pouvoir qui excluait les Tutsis, le président avait réussi à amplifier l'exclusion et la division parmi les citoyens. Il avait d'abord joué le Nord contre le Sud. Dans un second temps, il joua Gisenyi, son terroir, contre Ruhengeri. Au moment des faits qui nous intéressent, même à Gisenyi, lieu de naissance du président jouissant d'un traitement de faveur - comme cela est courant chez les grands chefs africains, - des conflits apparurent.

Au demeurant, cette division généralisée du Rwanda explique la composition du FPR qui n'est nullement un mouvement exclusivement tutsi. Tous ceux qui, à des titres divers et à des époques différentes, ont été gravement menacés par le cercle de plus en plus restreint du pouvoir, ou qui ont été exclus de la communauté rwandaise, ont trouvé naturellement dans le FPR une structure d'accueil et de combat pour le recouvrement de leurs droits.

Au moment de l'attaque du FPR, les principes démocratiques gagnaient du terrain en Afrique. Ils commandaient le pluralisme dans la gestion de la chose publique et le respect des droits de l'homme. M. Habyarimana, qui gouvernait le pays depuis vingt ans à l'aide d'un parti non seulement unique mais auquel tout citoyen était obligé d'adhérer, ne pouvait ignorer ces nouvelles tendances sans risquer de perdre le soutien des forces occidentales. Logiquement, il devait accepter les exigences du FPR, qui n'étaient qu'une traduction rwandaise des droits de l'homme à l'honneur dans le monde entier. Alors, on sortit pour le combattre une panoplie qui avait déjà servi en Afrique pour discréditer le mouvement des indépendances. On commença par nier son caractère rwandais. On se plut à souligner la présence en ses rangs de nationaux ougandais. C'est ainsi que l'on envisagea d'enjoindre au président de l'Ouganda d'arrêter son agression contre un pays souverain voisin. La saisine du Conseil de sécurité de l'ONU fut évoquée lors d'un entretien du président Mitterrand avec le président Habyarimana, le 18 octobre 1990 à l'Elysée (6).

On essaya ensuite de nier la présence du FPR au Rwanda pour en faire à tout prix un mouvement ougandais, attaquant à partir de l'Ouganda. Il fallut y renoncer par la force des choses: des populations fuyaient les zones de combat, des soldats blessés rentraient du front et démentaient par leurs témoignages la propagande officielle, des journalistes étrangers et des observateurs fiables témoignaient.

Pendant ce temps, le régime de parti unique bricolait hâtivement un multipartisme de fortune. Aujourd'hui, aucun observateur n'ose plus prétendre que le FPR est un mouvement ougandais et personne n'oserait affirmer que la démocratie s'est instaurée au Rwanda. Ces mêmes milieux qui prêchent la démocratie occidentale ne trouvaient rien à redire au régime de parti unique et, dans les organismes d'aide au développement, le Rwanda passait pour un modèle. En 1992 encore, le secrétaire général de l'Internationale démocrate chrétienne écrivait qu'il n'y avait aucune autre solution que le parti unique de M. Habyarimana (7).

Les leaders des nouveaux partis d'opposition ont tous été déçus par le régime du Mouvement révolutionnaire national pour le développement et la démocratie (MRND), un grand nombre en ont souffert dans leur corps et ils ont tous été préoccupés par l'inexorable désagrégation du tissu national rwandais. Le spectre de la pauvreté et de la famine se trouve aux portes du Rwanda. Si la guerre et la division continuent, ce pays déjà réputé surpeuplé, dont l'équilibre alimentaire a été fragile depuis des temps immémoriaux - à telle enseigne que les famines servent de points de repère pour la chronologie, peut sombrer dans une situation plus horrible que celle de la Somalie. Enfin, les malheurs du Rwanda ont toujours été enracinés dans la volonté d'un petit groupe de monopoliser le pouvoir. Or, à aucune époque de son histoire les exclus n'ont perdu l'espoir de renverser ce monopole.

En arrivant au pouvoir voilà vingt années, M. Juvénal Habyarimana trouvait un pays ethniquement divisé. L'élite tutsi, pour l'essentiel, avait péri dans des massacres répétés. Un grand nombre de Tutsis se trouvaient en exil. Ceux qui étaient restés au pays y vivaient dans des conditions de citoyens de seconde zone, sans possibilité d'accéder ni à la fonction publique, ni à l'armée, ni à l'instruction et servaient d'otages à chaque alarme venue des milieux de réfugiés. M. Habyarimana, en prenant le pouvoir, avait reconnu lui-même cette injustice et se disait prêt à y mettre fin. Mais ses proclamations ne furent pas plus honorées que de banales promesses électorales (8).

Bon nombre d'organismes de coopération s'accommodaient de sa politique de discrimination dont le principal instrument fut le système des quotas qui reposait sur le fichage ethnique de la population, inventé à l'époque coloniale selon des critères aussi arbitraires que la taille, la finesse des traits, le nombre de têtes de bétail, etc. Habituellement utilisé dans des sociétés profondément conflictuelles, ou fort avancées sur le chemin de la division et de la séparation, un tel système s'est partout révélé impuissant à restaurer l'harmonie sociale. Au Rwanda, il engendra une insatisfaction généralisée. Un ministre hutu de l'éducation nationale avoua même un jour en public qu'il était une prime à la crétinisation nationale, faisant fi du mérite et de la qualification des citoyens.

M. Habyarimana poussa encore plus loin la division du pays en éliminant les opposants. Les partisans du président Kayibanda, renversé en 1973, firent les frais de cette épuration. Ils furent éliminés physiquement ou enfermés dans la prison-mouroir de Ruhengeri, prise d'assaut en janvier 1991 par le Front patriotique rwandais. Selon la logique de l'alternance "à l'africaine", des tentatives pour renverser M. Habyarimana lui-même furent mises au point. Il voulut alors éliminer les comploteurs, n'y réussit pas toujours et se fit de nouveaux ennemis.

Les résultats obtenus dans le domaine du développement contribuèrent à masquer les injustices sur lesquelles reposait le régime. Bien mieux, le Rwanda fut présenté désormais comme un pays modèle dans le tiers-monde. On oubliait au moins deux choses. La première, c'est qu'il est difficile de trouver ailleurs en Afrique un peuple aussi homogène, parlant la même langue, ayant une unité nationale déjà établie et un sens séculaire du bien commun, dans un environnement climatique paradisiaque. Bref, un terrain humainement propice.

La deuxième, qu'on ne souligne pas assez, c'est la concentration exceptionnelle de coopérants étrangers sur ce petit territoire. Coopérants officiels, nationaux, volontaires de toutes obédiences, laïques et religieuses, tissent sur le Rwanda une véritable toile d'araignée. Avec de tels atouts, il n'est pas interdit de penser que, dans un climat d'harmonie, les performances eussent été encore meilleures. Au contraire, mis à mal par un régime de division, le Rwanda manifestait, à la fin des années 80, un essoufflement inquiétant (9).

En 1990, après l'attaque du FPR, un peu de clairvoyance et de générosité politiques auraient désarmé bien des combattants. Au contraire, la panique triompha et le régime prit des otages, loin des champs de bataille, parmi ceux des citoyens qui avaient préféré mener de l'intérieur le combat pour leurs droits plutôt que de partir en exil.

On lyncha, on tortura, on viola, on massacra et on emprisonna, sans épargner ni femmes ni enfants, des citoyens qui n'avaient commis d'autre crime que de ressembler physiquement aux assaillants venus du nord ou qui avaient avec eux quelque relation de famille souvent fort éloignée, parfois même pas prouvée. Devant l'indignation de la communauté internationale, le régime consentit de mauvais gré à relâcher au compte-gouttes et sans vergogne ceux qui n'avaient pas succombé. Les occasions de désamorcer le conflit ne manquèrent pas, mais au lieu de les saisir, le président préféra s'arc-bouter sur des chimères et s'aligna sur les plus fanatiques (10). Suivirent une série de massacres à travers le pays. Kibilira, Bigogwe, Bugesera, Kibuye et d'autres lieux, ponctuent dans le sang la carence d'un homme qui se veut encore président. Le récent rapport de la Fédération internationale des droits de l'homme affirme la responsabilité des autorités rwandaises dans ces massacres (11).

Problème escamoté

UN moment ébranlé et disposé à composer, M. Habyarimana a repris du poil de la bête grâce au soutien militaire français. Paris a successivement affirmé intervenir au Rwanda pour respecter des accords d'Etat à Etat, protéger les étrangers, assurer la sécurité de ses ressortissants (moins nombreux, au demeurant, que les militaires dépêchés au fur et à mesure de l'évolution du conflit). Selon M. Habyarimana, interrogé par Radio France internationale, la France est au Rwanda pour protéger ses intérêts, sans autre précision (12).

Outre qu'on ne voit guère ce que les ressortissants français font de si essentiel dans ce pays qu'il faille en barrer la route à des Rwandais, on peut s'interroger sur le parallélisme que la France établit entre son aide militaire au Rwanda et l'aide supposée de l'Ouganda au FPR. On peut tout au plus accuser l'Ouganda d'aider des Rwandais à rentrer chez eux, tandis que la France contribue à les en empêcher.

La saisine du Conseil de sécurité n'arrange pas les choses non plus. On va escamoter un problème entre Rwandais pour lui substituer un problème ougando-rwandais; remplacer un simple problème de droits de l'homme par un problème de sécurité des frontières entre deux pays voisins souverains.

Mais ce n'est qu'une habileté à courte vue, car le problème de l'égalité des citoyens ne peut s'éluder: l'ensemble des jeunes générations estiment que le pays, en dépassant le stade tribal, avait pris une option sérieuse sur un avenir meilleur, elles ne supportent pas d'être embrigadées dans des antagonismes ethniques et régionaux destructeurs et dépassés.

La France serait mieux inspirée en conseillant à ses amis de Kigali d'ouvrir le jeu politique à une majorité citoyenne (la majorité ethnique n'ayant rien de commun avec la démocratie) et d'organiser un retour digne pour les réfugiés. M. Max Gallo, député socialiste au Parlement européen, écrivait ici-même: "Les problèmes non résolus sur la longue durée ressurgissent toujours au moment d'une forte crise. Et on paie cher de les avoir négligés... La fuite hors du cadre national pour trouver des remèdes à des contradictions intérieures est une illusion (13) ."

Notes:
(Pour des raisons de sécurité, l'auteur de cet article, d'origine rwandaise, tient à conserver l'anonymat.)
(1) Cf. Danièle Helbig, "Le Rwanda entre guerre civile et réformes politiques", le Monde diplomatique, novembre 1990. Lire aussi Jean-Pierre Chrétien, "La crise politique rwandaise", communication non publiée faite à Genève, 13 décembre 1991, et A. Guichaoua, le Probléme des réfugiés rwandais et des populations banyarwanda dans la région des Grands Lacs africains, Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Genève, 1992.
(2) Exile from Rwanda: Background to an Invasion, The U.S. Committee for refugees, Washington, février 1991.
(3) Jean-Pierre Chrétien, op. cit.
(4) Sur le thème de la "guerre imposée", voir les discours officiels et, entre autres, Dossier de presse, présidence de la République, Kigali, 17 juillet 1992. Thème épousé par l'Internationale démocrate chrétienne, influencée sans doute par sa branche belge. Cf., notamment, son congrès des 1er et 2 mars 1993 à Bruxelles.
(5) Le président Obote expulsa de l'Ouganda, en octobre 1992, les réfugiés rwandais. Ceux-ci cherchèrent refuge... au Rwanda qui ferma alors ses frontières. Cf. Exile from Rwanda, op. cit., p. 10.
(6) Le Monde, 19 octobre 1990.
(7) M. André Louis, secrétaire général de l'Internationale démocrate chrétienne, l'Echo, 1er juillet 1992, Bruxelles.
(8) En 1990, la minorité tutsi évaluée empiriquement à 10 % de la population (7 millions au total) comptait 1 bourgmestre sur 143, aucun préfet sur 10, 2 députés sur 70, aucun officier dans l'armée, une seule unité dans le corps diplomatique, un ministre. On croit généralement que, en 1993, la situation est, au mieux, identique.
(9) Cf., entre autres, Alain Hansenn, le Désenchantement de la coopération, Karthala, Paris, 1989 et Fernand Bézy, Quatre Vérités sur le Rwanda, Louvain-la-Neuve, 1991.
(10) Le MRND est aujourd'hui allié à la Coalition pour la défense de la République (CDR), partisan d'une Républlique hutu pure et dure, avec une demi-douzaine de petits partis considérés généralement comme des créations du MRND pour s'opposer aux accords de partage du pouvoir signés à Arusha en janvier 1993 entre le gouvernement et le FPR.
(11) Rapport de la FIDH, d'après une dépêche AFP du 8 mars 1993.
(12) RFI, 19 juillet 1992.
(13) Le Monde diplomatique, novembre.

1994

"PANIQUE à Kigali": chasse à l'homme, pogroms au coupe-coupe, épuration ethnique... Après le Liberia, l'Éthiopie, la Somalie, le sud-Soudan, le Zaïre, le Mozambique, et toujours l'Angola et l'Afrique du Sud, le Rwanda aura de nouveau, en avril, fourni au monde effaré son lot d'images de fureur et d'horreur. Une fois de plus, l'"Afrique des tribus, millénaire et sauvage", aura eu raison de l'Afrique des États ­ ce grand banquet de la modernité auquel la convie, avec superbe et bonne conscience, la communauté internationale...

Le Rwanda, "pays des Mille Collines", avec son jumeau burundais ­ autre enfant monstrueux de la décolonisation ­ est certes familier de ces grandes hécatombes entre communautés hutu et tutsi sur ces plateaux surpeuplés: 1959, 1963, 1965, 1967, 1973, 1991, 1992, 1993... autant de tueries présentées comme "ethniques" qui, comme ailleurs, avaient surtout pour but de chasser les minorités qui monopolisent le pouvoir.

Cette fois, la France a eu le beau rôle: les archanges du 3e régiment parachutiste d'infanterie de marine, venus de leur base de République Centrafricaine, rompus aux interventions "militaro-humanitaires", ont exfiltré en quelques jours Français, Belges et autres Européens, et même un orphelinat rwandais au complet. Au point de tirer, au même moment, à l'un des prélats du synode des évêques africains, à Rome, ce cri du coeur: "L'Afrique n'est plus qu'un simple décor pour une soi-disant action humanitaire réservée à des sauveteurs venus d'ailleurs (1)."

Puis les paras français ont réembarqué précipitamment à bord de leurs Transall salvateurs, comme le leur enjoignait la guérilla à majorité tutsie du Front patriotique rwandais qui menaçait, sinon, de les considérer comme ennemis...

Paris avait beaucoup à se faire pardonner... La précédente intervention militaire française au Rwanda, en novembre 1990, prévue pour assurer pendant quelques semaines la sécurité des Européens de Kigali à la suite d'une première offensive de ce même Front patriotique, avait duré plus de trois ans: le corps expéditionnaire français avait atteint jusqu'à 600 hommes (soit plus que le nombre de ressortissants à protéger...), un détachement d'assistance militaire et d'instruction (DAMI) avait pris en main l'entraînement de l'armée rwandaise et de la gendarmerie, des armes avaient été livrées (ce que la Belgique, ex-tutelle coloniale des pays de la région, avait soigneusement évité de faire) (2).

En quelques mois, grâce à cette coopération, l'armée rwandaise s'était accrue de 5 000 à 40 000 hommes, les militaires français étant conduits à se déployer à ses côtés dans des zones de combat, malgré les protestations de la guérilla, pour qui, déjà à l'époque, Paris avait sauvé le régime du général-président Habyarimana, chef d'une "ethnocratie hutue contestée" (3).

A la demande de la guérilla, et en vertu de nouveaux accords de paix signés en août 1993 à Arusha (Tanzanie), c'est l'ONU qui avait pris la relève des Français, avec notamment un bataillon relevant de la Belgique, ancienne puissance coloniale au Rwanda. Après le massacre de dix de ses "casques bleus", Bruxelles, à son tour, a décidé le retrait de son contingent.

Ainsi était signé le quasi-arrêt de mort de l'opération des Nations unies dans ce pays (MINUAR). Et les Rwandais abandonnés à eux-mêmes par une organisation mondiale de plus en plus réduite à n'être qu'un directoire occidental, mêlant l'impuissance ­ comme elle le prouve tous les jours en ex-Yougoslavie ­ à l'incompétence, comme elle l'a montré, de manière éclatante, en Somalie (4).

Notes:
(1) Mgr Jean-Guy Rakotondravahatran, évêque d'Ihosy, à Madagascar, AFP, 12 avril 1994.
(2) En 1993, le ministère de la coopération a réservé un crédit de soutien aux forces armées rwandaises de 12 millions de francs; six missions temporaires d'instruction de la gendarmerie ont été envoyées sur place; une quarantaine d'officiers rwandais ont fréquenté les grandes écoles militaires françaises...
(3) Cf. Philippe Decraene, l'Afrique centrale, CHEAM, Paris, 1993.
(4) Le rapport secret établi par un général finlandais, un général ghanéen et un juge zambien et remis, en mars dernier, au secrétaire général des Nations unies accuse directement les Etats-Unis et les forces de l'ONU d'être responsables de l'escalade de la violence en Somalie. Il reproche au gouvernement américain d'avoir conduit une guerre personnelle contre le général Aïdid, chef de l'Alliance nationale somalienne, sans autorisation et en dehors de tout commandement de l'ONU.

1994

LOIN du drame bosniaque, qui accapare l'attention des chancelleries et des médias occidentaux, hommes, femmes et enfants du Rwanda, le pays le plus pauvre d'Afrique, ont péri par dizaines de milliers, ont fui par centaines de milliers, lors des massacres qui ont à nouveau endeuillé la région le mois dernier. Les conflits ethniques, explosifs ou latents, sont l'occasion idéale, sur ce continent, pour tous ceux qui, exploiteurs de richesses ou trafiquants d'armes, veulent entraver l'avènement de la démocratie. Un fragile espoir se dessine toutefois en Afrique du Sud où, malgré tous les obstacles, un premier pas encourageant vient d'être fait à l'occasion des élections de la fin avril.

Jadis, en Afrique centrale comme parmi les Zoulous au Sud, on tuait avec des lances, des machettes, des gourdins. Aujourd'hui, en plus de ces armes "traditionnelles", on massacre à la grenade, avec des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des lance-roquettes. Le nombre de victimes ­ surtout des civils ­ s'alourdit à mesure que se perfectionnent les "machines à tuer". En Afrique du Sud, dans la province du Natal, les affrontements entre le Congrès national africain (ANC) et les partisans de l'Inkatha ont déjà fait plus de 10 000 morts; en Angola, après avoir lancé le chiffre effrayant de 1 000 morts par jour, les Nations unies semblent avoir renoncé à faire le décompte exact des victimes de la lutte entre l'Union pour la libération totale de l'Angola (UNITA) de M. Jonas Savimbi et les forces gouvernementales. Au Burundi, l'assassinat du président élu Ndadaye, le 21 octobre dernier, fut suivi de véritables pogroms dirigés contre la minorité tutsie et d'une répression féroce par l'armée, composée essentiellement de Tutsis qui entendaient venger les membres de leurs familles (1). Au Rwanda voisin (2), on pouvait espérer que les accords d'Arusha ­ qui avaient mis fin à trois années de guerre entre les forces gouvernementales et des exilés tutsis qui, désireux de rentrer au pays, avaient formé le Front patriotique ­ déboucheraient sur un partage pacifique du pouvoir et une démocratisation du pays.

Tout laisse à penser que les ultras du régime, à la droite du président Habyarimana, en avaient décidé autrement: le 6 avril dernier, l'avion du président a été abattu par des roquettes tirées depuis le camp de la garde présidentielle. Quelques instants plus tard, un plan préparé de longue date a été mis en application. Tous les membres de l'opposition centriste modérée ont été massacrés, à commencer par le premier ministre, Mme Agathe Uwilingyimana, et les dix "casques bleus" belges qui l'accompagnaient. Les tueurs avaient en leur possession des listes depuis longtemps établies, les membres de la garde présidentielle étaient accompagnés de milices composées de civils auxquels des armes avaient été distribuées depuis décembre dernier et qui avaient reçu une formation paramilitaire. Après le départ des "casques bleus" belges et l'évacuation des expatriés, les massacres se sont poursuivis à huis clos, la force des Nations unies ­ réduite, fin avril, à l'état de symbole ­, n'ayant pas de mandat pour se porter au secours des victimes.

Angola, Afrique du Sud, Afrique centrale... N'y aurait-il aucun lien entre ces drames? Ne s'agirait-il, d'une tuerie à l'autre, que d'explosions incontrôlées de "haines tribales", voire de "sauvagerie", comme on serait si facilement tenté de le penser? Rien n'est moins sûr (3).

Dans tous les cas, on retrouve des machinations savamment ourdies, l'exploitation d'antagonismes ethniques bien réels mis au service de projets politiques réactionnaires, refusant le changement, le partage du pouvoir, l'application de la règle de la majorité, le retour des réfugiés. Dans tous les cas aussi, on retrouve les mêmes filières, celles des ventes d'armes alimentées par les trafics divers (drogue, diamant...) et bénéficiant aux mêmes intermédiaires.

Mouvements d'armes et de capitaux

PARTOUT, le facteur ethnique a été utilisé comme un élément de division, afin de freiner la construction d'Etats modernes et démocratiques. En Angola, l'UNITA n'a pas seulement été soutenue par les Sud-Africains, les Etats-Unis du temps de la guerre froide et certains milieux d'affaires européens. Face aux populations de la côte, depuis longtemps en contact avec le monde extérieur, métissées et choisies autrefois comme des relais du pouvoir colonial, l'UNITA a joué la carte des gens de l'intérieur, les Ovimbundus, qui ne cessèrent pratiquement jamais la lutte contre la colonisation portugaise, alliés aux Bakongos qui, en 1961, furent les premiers à lancer la guerre d'indépendance. Jouant sur l'insoumission latente des populations de l'"Afrique profonde", sur leur ressentiment à l'égard des gens de la côte qui, après les Portugais, trouvèrent tout naturellement un terrain d'entente avec des Cubains, eux aussi métissés, les hommes de l'UNITA ont tenté d'incarner une sorte d'"authenticité" à la zaïroise: africanité, dans le discours; alignement sur les forces les plus réactionnaires, dans les faits.

Une démarche comparable se retrouve en Afrique du Sud: les Zoulous de M. Buthelezi invoquent, eux aussi, le glorieux passé guerrier de leur peuple, son histoire, ses luttes. Recrutant surtout dans les zones rurales et parmi les hommes seuls vivant dans les hostels (foyers de travailleurs migrants), ils s'opposent aux membres les plus politisés de leur communauté qui se veulent citoyens sud-africains et se rangent dans les rangs de l'ANC.

L'Inkatha s'oppose ainsi au parti de M. Mandela, qui veut incarner la nation sud-africaine tout entière, multi-ethnique, multiculturelle et progressiste. Rien d'étonnant à ce que le parti de M. Buthelezi ait conclu une alliance avec les plus radicaux des Afrikaners, ceux qui, précisément, revendiquent leur droit à la différence et ont rêvé, jusqu'au bout, à la possibilité de créer un Etat blanc séparé.

Les relations entre ces mouvements qui partagent, peut-être plus par opportunité que par conviction, la même démarche "ethnique", ne sont pas seulement idéologiques: il existe entrel'Afrique centrale et l'Afrique du Sud de très réels mouvements de capitaux, d'armes et de combattants. L'appui apporté à M. Jonas Savimbi par l'armée et les services de sécurité sud-africains est connu. Ce qui l'est moins, ce sont les liens entre le Zaïre et l'UNITA: la base de Kamina, dans la province zaïroise du Shaba, a, durant toute la guerre, servi de base arrière au mouvement de M. Savimbi.

Aujourd'hui encore, les principales lignes d'approvisionnement de l'UNITA passent par le Zaïre, les armes étant déchargées dans les ports de Matadi et Boma. Des opposants zaïrois proches du premier ministre Tshisekedi assurent que, en février dernier encore, une mission avait été envoyée en Afrique du Sud par le conseiller spécial du président Mobutu afin de rencontrer le leader de l'extrême droite afrikaner, M. Eugène Terreblanche, et le chef zoulou Buthelezi. Et l'on craint qu'après la victoire de l'ANC aux élections qui viennent d'avoir lieu en Afrique du Sud des mercenaires, Africains et Blancs, ne soient prêts à se mettre au service des dernières dictatures de la région.

En plus des affinités "idéologiques" et militaires, les liens d'affaires sont nombreux: une bonne partie de l'approvisionnement alimentaire du Zaïre arrive désormais d'Afrique du Sud, et les armes utilisées au Rwanda provenaient en bonne partie d'Afrique du Sud. Un rapport de l'organisation américaine Human Rights Watch (4) relève en effet que, au cours des derniers mois, et en violation de l'embargo, le gouvernement rwandais avait acheté des armes à l'Afrique du Sud pour une valeur de 5,9 millions de dollars: fusils automatiques, mitrailleuses, lance-grenades, munitions. La France aussi a pris part à des fournitures d'armes qui ont servi aux massacres: le rapport de Human Rights Watch souligne que des mortiers, des voitures blindées, des pièces d'artillerie, des hélicoptères, ont été livrés au Rwanda. Des conseillers militaires et jusqu'à 680 militaires ont été présents au Rwanda, officiellement pour protéger les expatriés, en fait pour contenir l'avance du Front patriotique. En outre, une vente d'armes égyptiennes, pour une valeur de 6 millions de dollars, a été garantie par le Crédit lyonnais.

Peut-on vraiment penser que ces fournitures ou trafics d'armes, ces parentés idéologiques, ces contacts politiques entre les forces les plus réactionnaires de la région, qui s'opposent à l'émergence d'une Afrique moderne, démocratique, pluriculturelle, ne sont que le fait du hasard, le résultat d'une conjonction d'intérêts purement fortuite? Peut-on croire qu'il ne s'agit, au coeur du continent noir, que d'explosions de haine tribale dont, en bons Européens civilisés que nous sommes (à l'heure de Sarajevo, de Gorazde...); il vaudrait mieux détourner le regard?

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "Écroulement de l'espérance démocratique au Burundi", le Monde diplomatique, décembre 1993.
(2) Cf. "Au Rwanda, les massacres ethniques au service de la dictature", le Monde diplomatique, avril 1993.
(3) Lire Basil Davidson, "Look to Africa's Precolonial Past for Hope to Escape the Present", International Herald Tribune, 21 avril 1994.
(4) Human Rights Watch, Arms Project, janvier 1994 (485 Fifth Avenue, New-York, NY 10017-6104).

1994

LA France, qui a armé et entraîné les milices hutues coupables d'avoir massacré des centaines de milliers de Tutsis, était-elle le pays le mieux placé pour intervenir au Rwanda? Dans le cadre de la "mission humanitaire" confiée à ses troupes, le gouvernement de Paris compte-t-il faire capturer et juger par un tribunal international ses anciens alliés rwandais, responsables du génocide (lire page 32)? Ou s'apprête-t-il à les protéger? Dans une région bousculée par le drame rwandais, cette opération controversée ravive toutes les tensions.

Ils l'ont surnommée "Turquoise"; ils auraient pu l'appeler opération "rachat". Tardive, ambiguë, confuse, risquée, telle apparaît l'intervention française au Rwanda. A tel point qu'elle n'a été entérinée que de justesse par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 22 juin dernier, après plusieurs jours d'âpres débats.

Alors que les Etats-Unis et les membres de l'Union européenne ­ encore traumatisés par le précédent somalien ­ se contentaient d'un soutien du bout de lèvres, les pays africains, à l'exception du Sénégal et de l'Egypte, refusaient de s'engager directement. L'Organisation de l'unité africaine (OUA), bousculée par l'initiative, émettait même un avis négatif, préoccupée par l'hostilité déclarée du principal belligérant, le Front patriotique du Rwanda (FPR).

De nombreux pays et divers observateurs faisaient remarquer qu'étant donné son passé de collaboration active avec l'ancien régime rwandais, entre 1990 et 1993, la France n'était pas la mieux placée pour prendre la tête d'une nouvelle croisade de l'ingérence, au nom de la protection des innocents. D'autant que Paris avait interdit aux troupes françaises venues à Kigali en avril 1994 pour sauver des Européens d'arrêter les massacres qui se déroulaient sous leurs yeux (1).

En France, où le Parlement n'a même pas été saisi, la majorité des organisations non gouvernementales ont exprimé leurs réticences, craignant d'être décrédibilisées: et, en effet, dès le début de l'opération "Turquoise", le FPR demandait à tous les ressortissants français de quitter les zones qu'il contrôle. Même dans les milieux politiques, le malaise était perceptible, comme l'a prouvé cette "sortie" de l'ex-premier ministre gaulliste Pierre Messmer, ancien officier de la Légion étrangère, pour qui l'opération s'apparente, ni plus ni moins, à du "colonialisme".

De nombreuses accusations, formulées par le FPR, reprises par la presse, mais invérifiables, ont achevé de brouiller les cartes: le déploiement des légionnaires et des marsouins aurait pour but premier d'effacer des traces compromettantes, d'"exfiltrer" des Français impliqués dans le soutien aux soldats et aux miliciens massacreurs hutus ou de sauver les responsables du génocide... Tout en cherchant, bien sûr, à voler leur victoire aux combattants du FPR. Accusations relayées par Amnesty International, qui a demandé à Paris de faciliter une enquête sur l'éventuelle présence d'instructeurs militaires français auprès des miliciens et des "escadrons de la mort" (2).

Il est difficile, en effet, de comprendre pourquoi la France a refusé d'accorder son soutien au déploiement de plusieurs milliers de soldats africains ­ notamment zimbabwéens et ghanéens, bien entraînés ­, mais qui manquaient de moyens logistiques (3). Difficile aussi d'accepter le raisonnement de l'ambassadeur de France aux Nations unies: Paris, expliquait-il, ne peut s'intégrer à la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR), car "cette force ne serait plus considérée comme neutre"... Les troupes françaises seules sont-elles plus "neutres"?

En dépit des garde-fous inscrits dans la résolution 929 du Conseil de sécurité ­ deux mois d'intervention maximum, protection des civils et non pas interposition entre les belligérants ­ cette opération, placée pour la première fois dans l'histoire de l'ONU sous le commandement et le contrôle d'un seul de ses membres, a été autorisée à "faire usage de tous les moyens nécessaires", en vertu de l'article 7 de la Charte.

Le poids de la géopolitique

LA France a considéré ce vote comme un événement majeur puisque, selon son ambassadeur à New-York, "on se rend compte qu'on peut se passer de l'accord des parties concernées pour autoriser une intervention humanitaire (4)". Il oubliait évidemment de préciser que la partie représentant les victimes la rejetait, alors que celle qui mobilisait les bourreaux applaudissait bruyamment.

L'incertitude demeure sur les motivations profondes de la France. Est-ce un souci de rachat, notamment de la part du président François Mitterrand et de son fils, conseiller pour les affaires africaines directement en charge du dossier dès 1990, qui ont pris fait et cause, à travers une opération militaire, pour un gouvernement peu recommandable? Est-ce la "vocation naturelle" de Paris d'intervenir, avec son réseau de bases et de forces prépositionnées, son dispositif d'accords de défense et de coopération technique militaires sans équivalent sur le continent qui l'ont déjà poussé, depuis 1962, à effectuer dix-huit opérations majeures sur le continent, certaines étalées sur plusieurs années, au Tchad, à Djibouti, au Rwanda?

Ou faut-il voir dans ce tardif "réveil humanitaire" la marque d'un raisonnement géopolitique, à l'échelle de l'Afrique centrale et orientale, assorti de l'habituel signal envoyé périodiquement par Paris: celui d'une disponibilité à l'engagement en matière de sécurité, toujours rassurant pour des partenaires que les directives en faveur de la démocratisation du sommet franco-africain de La Baule en 1990, puis la dévaluation forcée du franc CFA en janvier dernier, ont échaudé? Et qui, il faut le reconnaître, se sont montrés bien timides au cours des premiers mois de la crise rwandaise.

"Beaucoup de pays africains sont des Rwanda en puissance", avait lancé, lors du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réuni à Tunis du 12 au 14 juin dernier, M. Idriss Deby, le président tchadien. "Nous sommes tous responsables des maux qui nous frappent", avait renchéri le chef de l'exécutif malien, M. Alpha Oumar Konaré. Partout s'exprimait l'incompréhension devant un tel déchaînement de violence: les cadavres dérivant sur le fleuve Kagera; le dégoût, après les révélations, chaque semaine, sur de nouveaux massacres de religieux ou d'orphelins, s'ajoutant à tous les autres; la colère, face aux atermoiements du Conseil de sécurité ou à l'impuissance de l'OUA. Ou encore le ressentiment à l'égard des Occidentaux, plus pressés en avril dernier de protéger leurs ressortissants que soucieux de la survie de la population rwandaise, voire accusés ­ comme la France ­ d'avoir contribué à armer les criminels (5).

Ce sentiment d'un nouveau tournant et cette déchirure avaient provoqué une tardive mobilisation des gouvernants: à Harare (Zimbabwe), début juin, lors d'un sommet régional, quatorze pays africains ont fini par se déclarer prêts à fournir des contingents pour la force de paix péniblement remise sur pied par l'Organisation des Nations unies. Et, à la mi-juin, sous l'égide d'un "dinosaure" ­ le très controversé président du Zaïre, le maréchal Mobutu Sese Seko ­, une concertation régionale s'est esquissée en marge du sommet de l'OUA, aboutissant à un premier cessez-le-feu et à une tentative de relance des accords politiques inter-rwandais conclus à Arusha, en août 1993 (6).

Fort de ces propositions et des promesses occidentales d'assurer un soutien logistique, le secrétaire général de l'ONU pouvait alors espérer rassembler les premiers éléments de sa nouvelle force de paix. Mais la France devait accorder la priorité au déploiement de ses propres troupes.

Cette saignée de 250 000 à 500 000 Rwandais, venant après une dizaine d'autres grandes vagues de massacres au cours des trente dernières années dans ce pays et chez son jumeau voisin, le Burundi, s'est accompagnée pour les survivants ­ en plus de traumatismes physiques et psychologiques souvent irrémédiables ­ de transferts de populations considérables: il y avait déjà, depuis les premières offensives du Front patriotique en 1990, 1992 et 1993, plus de 1 million de personnes déplacées à l'intérieur du Rwanda; désormais, la quasi-totalité du peuple est en errance.

Dès avant le déclenchement des massacres d'avril, 500 000 familles vivaient à l'extérieur du pays, selon les estimations des autorités de Kigali. On évalue le nouveau flux de sorties à 1 million de personnes environ, compte tenu des familles non déclarées. Avec ce que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a considéré comme "l'exode le plus rapide de l'histoire": en moins de vingt-quatre heures, à la fin avril, plus de 250 000 personnes, en majorité des Hutus fuyant l'avancée du Front patriotique, ont franchi la frontière tanzanienne sur le fleuve Kagera, faisant surgir, à Benaco, près de N'Gara, un camp-champignon, devenu aussitôt la seconde ville du pays (7).

Dans cette Afrique des Grands Lacs, les violences ethniques se succèdent et s'enchevêtrent, tout comme les exodes. La Tanzanie hébergeait déjà, à la fin des années 70, une première vague de 130 000 Burundais et 25 000 Rwandais, installés dans des zones rurales présentées à l'époque comme des modèles d'intégration, et qui, en majorité, restèrent sur place (8). Le Rwanda lui-même avait vu déferler, entre octobre et décembre dernier 300 000 Burundais, fuyant après l'assassinat de leur président ­ pour la première fois un Hutu ­ M. Melchior Ndadayé.

Le Zaïre avait, à la même époque, dû accueillir plus de 100 000 Burundais dans la région de Bukavu. Dans le secteur de Goma, un peu plus au nord, des strates de réfugiés rwandais s'additionnent: ceux qui avaient été installés par les colons belges dans leurs plantations dans les années 30; d'autres venus à la suite des troubles politiques lors de l'accession de leur pays à l'indépendance; puis à la suite des premiers affrontements avec le FPR, à partir de 1991; enfin, une nouvelle vague arrivée après les premiers massacres d'avril 1994. Ces réfugiés ont dû se faire de la place dans une province zaïroise déjà "envahie" de centaines de milliers de personnes déplacées zaïroises, originaires du Kasai, qui ont fui ces deux dernières années les troubles dans le Shaba...

Autant de secousses régionales qui entraînent des réactions en chaîne, déstabilisent des régions jadis prospères, et contribuent à étendre les zones de "non-droit", multipliant les frictions entre communautés, autour de la question des terres, ou ­ plus quotidiennement ­ du ravitaillement (9). La région des Grands Lacs est certes fertile mais accidentée. Et, en raison d'une densité record de population (voir la carte ci-dessus), elle connaît un épuisement des sols et une aggravation de la pression sur la terre.

Au Rwanda, une politique volontariste de limitation des naissances avait permis de faire passer le taux de fécondité de 8,5 enfants par mère en 1983 à 6,2 en 1992, mais avait buté comme ailleurs sur l'attitude farouchement nataliste de la plupart des Eglises chrétiennes, ainsi que sur les résistances des femmes elles-mêmes, pour qui la maternité reste ­ faute de mieux ­ un moyen d'acquérir un statut social valorisant (10).

Réhabilitation du président Mobutu

CE chassé-croisé de populations est un facteur de contagion des crises. Au Burundi, le tissu politique et social ­ avec la même combinaison de communautés hutue majoritaire (85%) et tutsie minoritaire (14%), et la présence d'ultras des deux bords ­ est si fragile, depuis la tentative de coup d'Etat militaire d'octobre 1993 (une centaine de milliers de victimes), qu'un nouvel afflux important de réfugiés rwandais pourrait plonger le pays dans une spirale de violences comparable à la tragédie vécue par son voisin du nord: "Le Burundi est une poudrière, affirmait récemment l'organisation humanitaire britannique Oxfam. Une étincelle pourrait déclencher une guerre qui embraserait toute la région (11)."

Armes et combattants circulent également sans entraves. Les munitions pour les forces gouvernementales rwandaises ont longtemps transité par Goma, la capitale de la province du Kivu, au Zaïre, où le maréchal Mobutu ne faisait pas mystère de son soutien au régime du président disparu le 6 avril, Juvénal Habyarimana. En mai, pour tenter de contourner l'embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité, des diplomates rwandais tentaient, depuis Le Caire, de se fournir en armes et munitions, en liaison avec des intermédiaires privés français (12).

Le Front patriotique rwandais (FPR) disposerait, après des approvisionnements récents ­ selon une source militaire étrangère à Kigali ­, d'armes et de munitions lui permettant de faire la guerre "pendant au moins un an (13)". Une partie de ses équipements lui ont été légués par l'Armée nationale de résistance (NRA), l'organisation de libération conduite par l'actuel président ougandais, M. Yoweri Museveni, devenue l'armée légale du pays. D'autres ont été prises sur l'ennemi ou encore acquises sur un marché régional bien fourni: Zaïre, Soudan, Somalie, Ethiopie, Erythrée.

Selon M. Yoweri Museveni, le chef de l'Etat ougandais, l'ex-président rwandais, Juvénal Habyarimana, serait responsable de la naissance du Front patriotique: invoquant la pauvreté et l'exiguïté de son pays, il avait obstinément refusé le "droit au retour" aux exilés, notamment aux 300 000 Tutsis repliés en Ouganda lors des vagues de massacres de la période de l'indépendance, notamment en 1959 et 1973. La guérilla ougandaise, dans les années 80, avait puisé dans ce vivier une partie de ses hommes et de ses cadres. L'un d'eux, M. Fred Rwigema, avait commandé la prise de Kampala, la capitale, par la NRA; c'est lui qui, ensuite ­ avec l'appui du président Yoweri Museveni, désireux d'en finir avec une immigration tutsie mal supportée par ses compatriotes ­, a fondé le Front patriotique rwandais, pour imposer par les armes le "droit au retour".

L'Ouganda n'a pas manqué d'être accusé par la France ou certains Etats africains de ménager des sanctuaires à la rébellion rwandaise et d'avoir rendu possible son ravitaillement en armes, même après l'entrée en vigueur, à la mi-mai, d'un embargo des Nations unies. Ce pays est d'autant plus facilement mis en cause qu'il ferme également les yeux sur les opérations de ravitaillement de la guérilla au sud du Soudan, à l'initiative des services spéciaux américains (lire, pages 6 et 7, l'article de Jean Gueyras).

Si bien que, lors du sommet de l'OUA à Tunis, le chef de l'Etat ougandais, M. Yoweri Museveni, a été à nouveau dénoncé, alors que ­ paradoxalement ­ le maréchal zaïrois, réussissant à faire la preuve qu'on ne peut se passer de lui en Afrique centrale comme à l'intérieur de son pays, s'est appliqué à apparaître comme un homme de paix, susceptible de remplir à nouveau le rôle de tuteur de toute cette zone interlacustre, alors même qu'il était intervenu militairement, avec la France, pour sauver la dictature rwandaise en 1990.

Le grand "dinosaure" zaïrois y a été aidé par certains milieux américains (comme la Coalition globale pour l'Afrique, financée en grande partie par la Banque mondiale, et dirigée par l'ancien sous-secrétaire d'Etat aux affaires africaines du président George Bush, M. Herman Cohen; belges (où le lobby "mobutiste" a toujours été actif) ou français (notamment au sein de la vieille garde gaulliste) (14). Paris a même été accusé ces dernières semaines par l'opposition zaïroise d'avoir cherché, en proposant un sommet régional sur le Rwanda, à "réhabiliter Mobutu".

Déjà soupçonné d'avoir "pris la place des Belges" dans la zone des Grands Lacs, ou de chercher à protéger l'espace géopolitique des francophones ­ face aux pays "sous influence anglo-saxonne" ­, Paris paie en outre le prix du soutien politique et militaire accordé, presque jusqu'à sa disparition, au régime du président rwandais Juvénal Habyarimana.

L'envoi d'un contingent d'intervention en octobre 1990 avait déjà eu pour effet de bloquer une première offensive du FPR. Le stationnement de ces troupes avait été prolongé de trois ans, jusqu'à la conclusion des accords d'Arusha, en août 1993 et la mise en place d'une force des Nations unies composée en majorité de parachutistes... belges. L'aide à l'armée rwandaise ­ officiellement, en 1993, 12 millions de francs de matériel, et le détachement de quelques dizaines d'instructeurs ­ n'avait jamais cessé, accompagnant la "montée en puissance" de ces troupes: en cinq ans, ses effectifs étaient passés de 15 000 à 40 000 hommes, alors que la guérilla elle-même se renforçait (15).

Pris ces derniers mois sous le feu croisé des médias et des organisations humanitaires, accusé au mieux de complaisance (et de ne pas avoir fait suffisamment pression sur le régime rwandais), au pis d'avoir une responsabilité indirecte dans les massacres, Paris avait fait valoir que sa propre implication sur le terrain, de 1990 à 1993, avait favorisé la fin du parti-Etat à Kigali et la conclusion d'un accord politique avec les oppositions, y compris le FPR, et s'était défendu d'avoir "jamais traité avec une partie du pays plutôt qu'avec telle autre (16)". Un plaidoyer qui a du mal à vaincre les réticences face à la politique française dans cette région.

Notes:
(1) Le Monde, 23 juin 1994.
(2) Cf. Mark Huband, The Guardian, 22 juin 1994, et Colette Braeckman, le Soir, 21 juin 1994.
(3) CF. Victoria Brittain, The Guardian, 24 juin 1994.
(4) Le Monde, 24 juin 1994.
(5) Cf. Philippe Leymarie, "Le beau rôle", le Monde diplomatique, mai 1994, et Colette Braeckman, le Soir, 17 juin 1994 et Hervé Gattegno et Corine Lesnes, "L'énigme de la boîte noire", le Monde, 27 juin 1994.
(6) Sur les drames qui ont conduit à ces accords d'Arusha, lire "Au Rwanda, les massacres ethniques au service de la dictature", le Monde diplomatique, avril 1993.
(7) Cf. Corine Lesnes, "Massacreurs et réfugiés", le Monde, 11 juin 1994. Le HCR a pris, dès la mi-juin, des dispositions pour déconcentrer le camp de Benaco et ouvrir deux nouveaux sites, susceptibles d'accueillir chacun 100 000 réfugiés.
(8) Cf. "L'Afrique, continent des réfugiés", numéro spécial de la Revue française d'études politiques africaines, n° 167-169, janvier 1980.
(9) Cf. "Un million de réfugiés autour du lac Kivu", le Républicain (Niamey), cité par Courrier international, 24 février 1994.
(10) Cf. Sophie Bessis, "Rwanda: la démographie, enjeu majeur", MFI, 2 mai 1994.
(11) Cf. Annie Thomas, "Le Burundi tente d'éviter la contagion rwandaise", AFP, 29 mai 1994; Colette Braeckman, "Ecroulement de l'espérance démocratique au Burundi", le Monde diplomatique, décembre 1993.
(12) Cf. l'Humanité, 31 mai 1994.
(13) Cf. "Les munitions arrivent en grande quantité au QG du FPR", AFP, 12 juin 1994.
(14) Cf. "Zaïre-Ouganda: la guerre secrète", la Lettre du Continent, Paris, 28 avril 1994.
(15) Cf. Philippe Leymarie, "La France et le maintien de l'ordre en Afrique", le Monde diplomatique, juin 1994.
(16) Entretien avec M. Michel Roussin, ministre de la coopération, le Quotidien de Paris, 28 mai 1994.

1994 : LE GENOCIDE

IL faudra bien, un jour, faire l'histoire du génocide des Tutsis du Rwanda. La résolution 935/94, votée par le Conseil de sécurité des Nations unies en juillet, a créé dans ce but une commission d'enquête sur les crimes qui auraient fait, jusqu'à présent, quelque 500 000 victimes. Les six enquêteurs de cette commission devront tout particulièrement se pencher sur la responsabilité d'une station de radio ­ Radio-Mille-Collines ­ qui, des mois durant, lança des appels au massacre des Tutsis ­ et des Hutus modérés ­, sans que nul ne s'en émeuve.

"Les fosses sont encore à moitié vides! Aidez-nous à les remplir! Formez des barrages! Bloquez les infiltrations des cancrelats!" Adressés au "grand peuple hutu", ces appels à la chasse à l'homme et au meurtre collectif ont été diffusés sans relâche au Rwanda dès l'annonce de la mort du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, sur les ondes de la station privée de Kigali, Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM). Ils visaient les "ennemis": les guérilleros du Front patriotique rwandais (FPR) et leurs "complices": opposants hutus modérés, Hutus du Sud, et tous les Tutsis sans distinction, des nouveau-nés aux vieillards.

La suite, tragique, on la connaît. Aux cris de "Power" ­ entendez, "Hutu power" ("pouvoir hutu"), ­ slogan de la station, les machettes ont abattu et les grenades ont déchiqueté des centaines de milliers d'êtres humains; un génocide qualifié comme tel et dénoncé début juillet par la commission des Nations unies sur les droits de l'homme. Ce génocide, Radio-Mille-Collines l'avait appelé de ses voeux en diffusant, bien avant l'attentat contre le dictateur-président, des listes d'"ennemis à abattre", au premier rang desquels on trouvait le premier ministre Agathe Uwingiliyimana (effectivement assassinée, avec toute sa famille, dès le début des massacres). Subventionné par le clan présidentiel (en particulier par Mme Agathe Habyarimana, épouse du président décédé, actuellement réfugiée en France, et le colonel Sagatwa, chef des sinistres "escadrons de la mort", qui a péri dans le même accident d'avion que Juvénal Habyarimana), depuis plus de deux ans le journal Kangura publiait "Les dix commandements des Hutus", exhortant les membres du groupe majoritaire à ne pas frayer, fût-ce pour affaires, avec les "cancrelats" tutsis et leurs conjoints.

Mais Kangura étant, aux yeux des extrémistes, un média de propagande peu efficace dans un pays où la majorité de la population est analphabète, des proches du clan présidentiel décident de fonder, en juillet 1993, Radio-Mille-Collines. Au nombre des bailleurs de fonds figurent M. Félicien Kabuga, père d'une belle-fille du président-dictateur, et M. Alphonse Ntirivamunda, beau-fils de Juvénal Habyarimana. On cite également le nom de M. Séraphin Rwabukumba, beau-frère du chef de l'Etat. L'idéologue de la radio n'est autre que M. Ferdinand Nahimana, sorte de Goebbels local, maître à penser du parti unique du président Habyarimana ­, qui avait été évincé de la direction de Radio-Rwanda en 1992 à cause de ses appels à la haine ethnique et qui lance personnellement sur les ondes de Radio-Mille-Collines des appels aux massacres (1).

La création de la RTLM visait à contrer la propagande de l'émetteur du FPR ­ Radio-Muhabura ­ et à pallier la perte de contrôle, par le clan présidentiel, de Radio-Rwanda. Son siège à Kigali était d'ailleurs gardé par les miliciens du MRND, armés jusqu'aux dents, souvent membres de la garde présidentielle, tandis que les installations étaient alimentées en courant électrique par des câbles tirés du palais présidentiel...

Appels au lynchage

DÈS son lancement, Radio-Mille-Collines s'est assuré une forte audience chez les jeunes, surtout grâce à une excellente programmation musicale: tubes des maîtres zaïrois Franco, Zaiko Langa Langa, du funky, du rock ou du reggae (2). Sous cette couverture "branchée", la radio se spécialisa dans les appels au lynchage des Tutsis et les réquisitoires, comme ceux de M. Jean-Bosco Barayagwiza, dirigeant du Comité pour la défense de la république (CDR), contre les accords d'Arusha, qui rognaient les pouvoirs du président Habyarimana. Dès octobre 1993, la radio relaie les appels à la "résistance" de ministres extrémistes hutus du Burundi, qui seront suivis de meurtres de Tutsis au Rwanda même. Le Réseau Zéro, sorte d'escadron de la mort,­ dont on soupçonne M. Protias Zigirangizaro, autre beau-frère du président-dictateur, d'être le principal financier et organisateur (3) ­ se charge des exécutions...

Autres cibles: les "casques bleus" belges, qui arrivent en décembre 1993 pour veiller à l'application des accords d'Arusha. Cette campagne culmine avec les appels au meurtre lancés par le responsable des émissions en français, M. Georges Ruggiu. "A chacun son Belge!", a-t-on même entendu. Bilan: dix "casques bleus" belges torturés à mort dans un camp militaire de Kigali et six civils belges assassinés.

Dans les premières semaines de la bataille de Kigali, en avril 1994, un bombardement du FPR a détruit l'émetteur mais n'a pas fait taire la station. A bord d'un car-reportage, les huit "journalistes" de la "radio qui tue" ont continué, tout en battant en retraite, à inciter au génocide; puis ont rejoint, le 3 juillet, après la chute de Kigali, le reste des forces gouvernementales à Gisenyi et à Cyangugu. De là, non loin de la "zone de sécurité" établie par les militaires français de l'opération "Turquoise", Radio-Mille-Collines a poursuivi sa propagande de mort, ses messages de haine, et continué, avant de se replier sur le Zaïre, de lancer des consignes aux miliciens hutus qui terrorisaient les populations et traquaient toujours les Tutsis cachés dans les forêts. Elle porte d'ailleurs une grande responsabilité dans l'exode chaotique des Hutus à cause des menaces de mort lancées contre ceux qui ne choisiraient pas l'exode...

Cette nouvelle forme de "journalisme de haine" pourrait s'étendre demain à la région. Dans un communiqué commun, le 6 juillet, M. Sylvestre Ntibantungaya, président intérimaire burundais, et les responsables de la plupart des partis du Burundi ­ dont le Front pour la démocratie, majoritaire ­ ont dénoncé un émetteur pirate probablement situé jusqu'à la mi-juillet dans la "zone humanitaire" instaurée par l'armée française: Radio-Rutomorangingo, "la radio qui donne des consignes" (4). Elle appelle les Hutus du Burundi "à en finir, une fois pour toutes, avec l'oppresseur tutsi" et à "se lever comme un seul homme" pour rejoindre les rangs de l'"Armée du peuple" de M. Léonard Nyangoma, ancien ministre de l'intérieur qui s'est exilé en mars dernier en Belgique et veut en finir avec l'hégémonie de la minorité tutsie sur l'armée burundaise. Disséminés dans les collines, après avoir tenu pendant plusieurs mois le quartier Kamengué de Bujumbura (Burundi), ses combattants sont parfois armés de fusils d'assaut R4 sud-africains, identiques à ceux des troupes gouvernementales rwandaises... Les mêmes appels à la haine de cette nouvelle "radio qui tue" entraîneront-ils à son tour le Burundi dans le cycle des massacres?

Notes:
(1) M. Ferdinand Nahimana aurait été évacué par l'armée française de Kigali, le 7 avril dernier après le début des massacres, dans l'avion venu récupérer l'ambassadeur de France... (cf. le Nouvel Observateur, 14 juillet 1994).
(2) Ce sont des meutes d'adolescents en Ray Ban et vêtements mode, auditeurs fidèles de Radio-Mille-Collines, qui, les premiers, dès le 6 avril 1994, se sont livrés au massacre des Tutsis.
(3) Cf. L'Express, 16 juin 1994.
(4) Cf. Libération, 12 juillet 1994.

1994

Que fera le FPR de sa victoire? La communauté internationale pourra-t-elle garantir un retour à la paix? Les auteurs du génocide seront-ils jugés? Le conflit ne risque-t-il pas de s'étendre à d'autres pays de la région?

Le Burundi, pays jumeau du Rwanda, ne risque-t-il pas d'exploser, à son tour? M. Melchior Mbonimpa, professeur d'université dans l'Ontario, au Canada, insiste sur la nécessité d'un traitement simultané de la crise dans ces pays liés par un système de "vases communicants".

M. Prime Nyamoha, directeur d'un bureau d'études à Bujumbura et ancien doyen de la faculté des sciences économiques et administratives à l'université du Burundi, insiste sur l'"effet magnétique" exercé, aujourd'hui comme hier, par le modèle rwandais "sur la majorité de l'élite hutue" dans son pays, depuis cette "fameuse révolution sociale de 1959, initiée et appuyée par les autorités coloniales et ecclésiastiques belges, qui avait mis fin à la monarchie rwandaise et à la suprématie tutsie".

L'exil du dernier roi du Burundi, Ntare V, consécutif à la proclamation de la République, le 28 novembre 1966, a ­ selon M. Nyamoha, qui reconnaît être "sans doute enclin à refléter le point de vue du groupe ethnique auquel [il appartient]" ­ brisé l'ordre ancien bâti pendant plusieurs siècles par la monarchie, "un ciment qui maintenait en équilibre les trois ethnies", avec une "légitimité populaire que les républiques successives n'ont pu rétablir entièrement".

Estimant que, au Burundi aussi, "la rupture entre les deux ethnies est consommée", M. Nyamoha affirme que les Tutsis se sont "toujours opposés, à juste titre, au modèle rwandais qui entendait les exclure du jeu démocratique du fait de leur faiblesse numérique" et justifie le soin mis par cette communauté à dominer "un corps armé qui devait défendre leur intégrité physique". Il conclut que "posé en termes de majorité-minorité, le problème Hutus-Tutsis ne sera jamais réglé". Et il plaide pour une nouvelle Constitution "à la burundaise", où "la souveraineté démocratique appartiendrait à l'ensemble des citoyens, et non pas seulement à la majorité de ceux-ci".

Mme Nadine Donnet a enseigné à l'université du Rwanda de 1989 à 1994: elle décrit la scène dont elle a été témoin le 23 janvier 1991, lorsque les combattants du Front patriotique rwandais avaient attaqué pour la première fois la prison de la ville de Ruhengeri. Un très vieil homme, tutsi, avait dit aux combattants du FPR: "Vous voulez le pouvoir, et vous l'aurez. Mais vous passerez sur un tapis de cadavres. Cela en vaut-il la peine?" Le vieux avait été retrouvé mort peu après, précise Mme Donnet, pour qui cette histoire vraie fait figure de "terrible prophétie".

Se demandant ce que le FPR fera de sa victoire, elle reconnaît que "la partie à jouer sera très difficile pour lui", une grande fraction de la minorité tutsie de l'intérieur ayant été massacrée, de même que la majorité des "hommes de dialogue" hutus. Le FPR, ajoute-t-elle, "sait qu'il ne peut prendre le pouvoir et le garder pour lui seul: le temps de la royauté n'est plus, et celui des dictatures est très mal vu".

Après avoir affirmé que ce génocide "plus politique qu'interethnique" était "prémédité depuis longtemps", Mme Nadine Donnet ­ qui espère retourner prochainement au Rwanda pour s'occuper des enfants souffrant de malnutrition ­ explique, à propos du rôle de la paysannerie: "On a promis monts et merveilles à ces milices de la mort: argent, vaches, et terre du voisin. Les mêmes arguments ont été utilisés par les milices pour mobiliser ces paysans rwandais qui n'avaient plus que 0,7 hectare de terre en moyenne par famille pour nourrir huit à dix personnes au minimum. Le Sud, l'Est et l'Ouest sombraient dans un tel marasme économique depuis plusieurs mois qu'il n'était pas rare, avant avril 1994, de voir des bourgmestres mobilisés pour des affaires d'assassinat d'un homme par son voisin, tué ou noyé pour prendre sa terre ou ses économies." (Lire à ce propos, pages 14 et 15, l'article de René Dumont.)

Dans de telles circonstances, le renforcement à la hâte de l'armée ex-gouvernementale, après la première attaque d'envergure du FPR en octobre 1990, avait débouché sur "un recrutement, au hasard, de bandits s'enrôlant pour une petite solde, deux bières par jour, le logement et la nourriture". Il y avait, ajoute notre lectrice, connivence entre cette armée et les jeunes miliciens hutus fanatisés, souvent amenés à subir des entraînements spéciaux dans les camps militaires.

Un autre universitaire, M. Jean-Pierre Pabanel, sociologue, relève que la seconde République rwandaise, avant de sombrer dans le délire de la violence générale, faisait cependant figure ­ malgré l'absence de multipartisme et de règlement de la question des exilés tutsis ­ de république égalitaire, avec une politique dite "d'équilibre régional et ethnique", un système de quotas pour les emplois, une mobilisation populaire en faveur du développement, notamment en milieu rural. Mais "le développement urbain, l'accroissement des échanges commerciaux et les problèmes fonciers ont fait surgir de nouvelles contradictions (...) alors que le discours du pouvoir restait axé sur les mythes de la société paysanne égalitaire, de la "révolution sociopolitique de 1959", et du "redressement moral" du pays qui, à partir de 1973, ont fondé le modèle "paysannerie hutue contre féodalisme tutsi".

Cette incapacité du pouvoir à donner un sens à ces nouvelles contradictions socio-économiques "préparait à terme un retour à la mobilisation ethno-politique", estime M. Pabanel, pour qui la colonisation et le bouleversement républicain avaient en outre "balayé toutes les formes de médiation traditionnelle".

La faiblesse des structures intermédiaires ­ avec une tradition très malthusienne de formation des cadres, dans ce pays à mentalité rurale, et la difficulté pour l'Eglise catholique, associée à la fondation de la République, de se distancier du discours du pouvoir ­ avait, selon M. Jean-Pierre Pabanel, renforcé "l'ancrage, dans les représentations des paysans parcellaires, du modèle républicain du "peuple hutu majoritaire au pouvoir", et laissé le champ libre à l'administration, pour "inciter les populations à neutraliser les "agresseurs".

Pour M. Georges Celis, animateur en Belgique d'une association d'aide aux handicapés, revenu du Rwanda quelques jours avant le déclenchement de la guerre civile, il ne fait aucun doute que les massacres d'avril 1994 relèvent du génocide, car ils ont été "systématiques et programmés de longue date..., méticuleusement organisés... psychologiquement préparés..., et ont eu pour but d'exterminer une ethnie (les Tutsis) et un groupe social (les Hutus ayant appartenu, fût-ce momentanément, à un parti d'opposition)". Il demande la création d'un tribunal international pour juger ces "crimes contre l'humanité".

A propos des responsabilités de la France, Mme Nadine Donnet estime que Paris a "toujours cru que le FPR ne voulait pas partager le pouvoir, et pensé que le pays sombrerait dans les massacres ethniques si les rebelles entraient au Rwanda". Mais il y avait eu, dès 1992, les massacres de centaines de Tutsis, suivis d'autres pogroms en 1993: "La France ne pouvait pas ne pas savoir", affirme-t-elle, après avoir expliqué qu'il lui était souvent arrivé de défendre la position française au début des hostilités, entre 1990 et 1992, tout comme elle avait approuvé au début la politique de Habyarimana, "un bon président pendant les dix premières années de son mandat, évitant le favoritisme ethnique".

Les responsabilités historiques de la Belgique sont grandes, selon M. Axel De Backer, qui écrit de Bruxelles: sous la colonisation, elle a "systématiquement confié le pouvoir, des chefferies à la cour, aux plus hauts dignitaires des familles les plus nobles [tutsies]... favorisant arbitrairement l'accès aux études de tous les Tutsis qui soudain trônaient sur un piédestal inconnu jusque-là". Ainsi s'est développée, dans le pays, la "haine du seigneur".

Puis les Belges ont brusquement changé leur fusil d'épaule au cours des années 50: "Ils divisèrent pour régner, tout en évitant aux Hutus de tomber sous la coupe des communistes. On politisa dare-dare les masses hutues à peine ou pas du tout scolarisées, laissant se développer une haine revancharde..." Le mwami (roi) Mutara III fut discrètement écarté, pour "ouvrir la voie à la république hutue sous contrôle clérical" que l'Eglise et la tutelle souhaitaient fonder: "Au forceps, explique M. De Backer, l'aile gauche de la démocratie chrétienne, la tutelle et l'armée belges accouchèrent de la République rwandaise. Au nom de l'égalité, de l'antiracisme et de la solidarité entre les peuples, des centaines de milliers de Tutsis furent jetés sur les chemins de l'exil."

M. Jacques Pollini, ancien volontaire de la coopération au Burundi, s'indigne de l'indifférence des nations développées malgré ces massacres de centaines de milliers de civils dans les pays de l'Afrique des Grands Lacs: "En nous retirant de cette histoire lorsqu'elle prend un cours tragique, nous n'assumons pas les conséquences d'événements que nous avons contribué à créer", écrit-il. "Alors qu'agonisent un peu partout des nations qui avaient amorcé la lente maturation d'un discours d'ouverture politique et de réconciliation nationale, ainsi que la mise en place d'institutions démocratiques", il faut réfléchir, suggère-t-il, à des "protocoles d'accompagnement des démocraties naissantes", sans hésiter à recourir à une nécessaire "ingérence politique".

Quant à M. Guy Menga, ancien ministre du gouvernement congolais pendant la période de transition, il crie son indignation devant l'attentisme du Conseil de sécurité des Nations unies: "On a attendu que l'irréparable se produise pour crier à la barbarie... La démonstration a été faite que, même dans la mort, les hommes sont loin, très loin d'être égaux." Rappelant le retrait des "casques bleus" et l'évacuation des Européens du Rwanda, dès avril, mais aussi la poursuite de livraisons d'armes, M. Guy Menga affirme qu'il y a "deux ONU, l'une pour les riches, l'autre pour les pauvres". Le 14 mai, rappelle-t-il, le Conseil de sécurité ­ qui commençait tout juste à discuter de l'envoi d'une nouvelle force de paix au Rwanda, dont le déploiement complet n'était finalement pas prévu avant le mois de septembre ­ "avait signifié, déjà, aux Rwandais qu'ils pouvaient continuer à se massacrer".

1994

"LE Rwanda, c'est un workshop", autrement dit un atelier d'exercice, déclare Françoise Huguier, l'une des photographes qui connaissent le mieux le continent africain (1). N'avons-nous pas été, en effet, en juillet dernier, submergés par un flot d'images atroces, quoique très travaillées? A cause du nombre élevé de reporters sur place (à un certain moment) et d'images (mais seulement de certains endroits), le "drame rwandais" donne l'impression d'avoir été "sur-couvert" par les médias. En vérité, ce que M. Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, désigne comme "un programme d'extermination (...), une boucherie organisée par le pouvoir légal, à laquelle aucun opposant, réel ou supposé, ne devait survivre (2)", en somme un indiscutable génocide, n'a été ni filmé ni photographié.

Le signal des massacres est donné le 6 avril 1994. "Moins d'une heure après que le Falcon présidentiel ­ don de la France à un pays ami ­ eut été abattu, les premiers barrages de miliciens étaient dressés sur la route de l'aéroport et dans la capitale. (...) Dans le quartier de Gikongo, à Kigali, en un seul jour, le 10 avril, la rue était couverte de cadavres sur une longueur d'un kilomètre (3)." A cette époque, pour les médias, le Rwanda n'était pas encore considéré comme un "sujet". Pas plus de deux photographes dépêchés, Patrick Robert pour l'agence Sygma et Luc Delahaye pour Sipa, atteignent Kigali le 9 avril avec un convoi de la Croix-Rouge en provenance de Bujumbura. "Il y avait avec nous six rédacteurs américains, raconte Patrick Robert. A peine arrivés, leur rédaction leur donne à tous l'ordre de rentrer. A l'Hôtel des Mille Collines, j'entendais des bribes de leur conversation: "Too dangerous, not enough interest... deep Africa you know... middle of nowhere (4)."

Expédition médiatique

PATRICK ROBERT et Luc Delahaye resteront presque seuls, une poignée de correspondants régionaux mis à part. Ils photographieront des dizaines de cadavres, abandonnés dans des fermes, des Tutsis massacrés à la grenade, à l'arme automatique, achevés à la machette, parfois laissés pour morts. "Toujours après coup, sans jamais voir d'exécution proprement dite. Les milices hutues étaient bien trop malignes." Les deux photographes se déplacent en zone contrôlée par le FPR, rencontrent une quinzaine de rescapés, recueillent leurs récits. Constats sans fard, ni ces images brutes ni ces témoignages ne suffiront à émouvoir les rédactions. Patrick Robert regagnera Paris début mai "sans pratiquement avoir vendu une seule photo".

Du 6 avril à la mi-mai, alors que se perpètre silencieusement mais systématiquement l'essentiel des massacres (100 000 morts à Butare, sur une population de 800 000, à partir du 23 avril), le Rwanda sera relégué en pages intérieures des journaux. Les photos sont petites, souvent anciennes, les témoignages de seconde main, les informations brèves voire inexistantes plusieurs jours d'affilée (5). Il faudra attendre le 18 mai pour qu'une photographie de la boucherie rwandaise monte en "une", en l'occurrence celle du Quotidien de Paris. Encore ce cliché, représentant une douzaine de corps décapités, déchiquetés et en partie dévorés par des animaux, à Rukara, a-t-il été pris par un médecin, Eric Girard, pas par un journaliste. Le même jour, Libération titre "Rwanda: les amitiés coupables de la France", mais, à l'exception d'une autre photo d'Eric Girard, le reportage photographique ne montre déjà que des réfugiés rwandais en Tanzanie. A partir de cette période et jusqu'à la fin de l'opération Turquoise, la "couverture" du Rwanda, physiquement transportée par l'action humanitaire et journalistiquement calquée sur elle, se limitera aux camps de réfugiés (6), d'abord en Tanzanie puis surtout au Zaïre. "Avant ce fameux premier exode en Tanzanie, très spectaculaire, dans les premiers jours de mai, on ne peut pas dire que le Rwanda intéressait grand monde", regrette Patrick Robert.

Ce n'est donc pas la guerre civile, le massacre planifié de centaines de milliers de Tutsis et d'opposants hutus (7), qui a le plus inspiré preneurs de vues, journaux, magazines et télévisions, mais la liturgie humanitaire, "exode et sacs de riz, orphelins et dispensaires, humanité meurtrie et bienfaiteurs décidés, images de malheur et mouvement de sauveteurs (8)". Le pic de cette couverture, c'est-à-dire le nombre maximum d'envoyés spéciaux et de parutions, est atteint entre le 14 et le 20 juillet au Zaïre où arrive, "en quelques heures, une vague de deux cent mille réfugiés ­ des Hutus ­, bientôt suivie dans la région de Goma par une gigantesque déferlante de six à sept cent mille personnes (9)", presque aussitôt frappées par une épidémie de choléra.

Le choléra, auquel pour faire bonne mesure succède la dysenterie, conjugué à toutes les performances visuelles qu'autorisent un déplacement massif de population et une concentration de réfugiés inédite, donc ingérable, sera le véritable déclencheur de l'expédition médiatique dans la région. S'appuyant sur les ressources de la logistique militaro-humanitaire pour aller observer le phénomène de près, tout ce que la planète compte de chasseurs d'images, du plus inhibé au plus résolu, des sensibles aux cyniques, fonce alors sur place. "Les hôtels, les campings, l'aéroport étaient bourrés de photographes et d'équipes de télévision", se souvient Jean-Michel Turpin, de l'agence Gamma. "En fait à peine plus de monde qu'il n'y en a d'habitude sur les gros événements. Mais, cette fois, nous étions sur une zone très limitée: à peu près 50 kilomètres de route au départ de Goma. Il y avait une densité incroyable de journalistes, et vraiment des cadavres et des mourants partout."

C'est là que Jean-Michel Turpin prend cette photo terrible, peut-être plus terrifiante que toute autre parce qu'elle met en scène un adulte blanc et un enfant noir dans une relation insupportable et, même si ce n'est qu'une image, non dénuée de vérité. "Au début, je ne voulais pas faire cette photo. Montrer un confrère dans ces conditions, c'était trop facile. Contrairement aux rédacteurs qui peuvent se montrer plus discrets, nous autres gens d'images sommes obligés d'être très près de notre sujet, de le regarder en face. Nous prenons des positions forcément grotesques. Mais, ce jour-là, devant moi, un gosse vient s'agripper au pantalon d'un présentateur de télévision. Alors le type sort un autofocus de sa poche et prend en gros plan ce gamin accroché à lui. Ce type, c'était un journaliste télé, un qui parle dans le micro, même pas un cameraman. Pour lui, cette image n'avait aucune utilité, aucune nécessité. C'était une simple photo souvenir. Comment peut-on vouloir un souvenir de ça? L'instant d'après, je vois un photographe presque assis sur un autre enfant. Il ne s'était sûrement pas rendu compte, mais là c'était trop (10)."

C'est là également, au Zaïre, que la plupart des images qui ont impressionné notre mémoire du "Rwanda" ont été réalisées. La région de Goma et le triangle de la "zone humanitaire sûre" créée par les militaires français avaient l'avantage d'offrir aux stylistes et autres chasseurs de prix, dans un réduit presque aussi compact qu'un hypermarché, en abondance et instantanément, l'inépuisable matière qui alimente régulièrement notre représentation de l'Afrique: larges groupes anonymes se mouvant dans une poussière sublime, beaux corps malades ou meurtris, grands yeux de petits implorants, petits accrochés au sein vide de leur mère ­ à son cadavre avec un peu de chance ­, bagarres obligées des distributions alimentaires, lutte pour le moindre reste et surtout, surtout, par la grâce de l'opération Turquoise, bon Blanc, Blanc costaud et propre sur lui, individu redouté autant qu'admiré des sombres masses tenues en respect par son regard clair, toujours et partout au secours de la veuve, du malade et de l'orphelin, faisant fi des aspérités du terrain comme de l'hostilité du milieu. Il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser ces icônes in fine réconfortantes.

Choquer pour servir

"AU Rwanda plus qu'ailleurs, j'ai été confronté à la honte de faire ce métier, avoue Luc Delahaye, aujourd'hui à Magnum. La honte de s'arrêter devant quelqu'un, au bord de la route, de le voir agoniser et de faire une photo." "De toute façon, corrige Albert Facelly, de Sipa, si l'on veut que nos photos servent à quelque chose, il faut qu'elles choquent les gens (11)." Choquer pour servir (et au passage être servi), ce procédé a été parfaitement, sinon froidement, intégré par les campagnes de communication d'ONG désormais soumises aux lois d'un nouveau marché. Mais ce genre de choc est fort discutable, comme l'est la cause qu'il prétend servir. Ces mourants-là n'attirent au mieux que notre charité. Ils ne nous empêchent pas de vivre, pas même de dormir, ni leurs portraitistes de remporter des prix. Qu'aurait-on dit d'un Pulitzer gagné à Auschwitz? La comparaison est sacrilège? C'est pourtant bien une "solution finale" promise aux Tutsis, un crime politique et militaire doublé d'une entente mafieuse, bref un "nazisme tropical" (12) qui fut à l'origine de cette "catastrophe humanitaire". Hélas dans notre représentation du monde, l'Africain mort reste un mort "kilométrique", éternellement exotique, et nous voulons demeurer aveugles aux circonstances de son assassinat.

C'est le propre, si l'on peut dire, des images: elles ne montrent qu'à proportion de ce qu'elles cachent. A l'abri de ces camps humanitaires si photogéniques, les massacreurs hutus reconstituaient leur potentiel administratif et militaire. Pour le prochain bain de sang?

Notes:
(1) Françoise Huguier est notamment l'auteur de Sur les traces de l'Afrique fantôme, Maeght Editeur, Paris, 1990, texte de Michel Cressole.
(2) Rony Brauman, Devant le Mal. Rwanda: un génocide en direct, Arléa, Paris, 1994, p. 7.
(3) Ibid., pp. 11-12.
(4) "Trop dangereux, pas assez d'intérêt... Afrique profonde... au milieu de nulle part."
(5) Toutefois le Monde daté du 27 avril publie le témoignage d'un volontaire de l'AICF: "Une gigantesque chasse à l'homme au Rwanda", suivi le lendemain d'un long récit d'un délégué de la Croix-Rouge annoncé en "une" par le titre "Les massacres au Rwanda".
(6) Voir notamment le reportage de Sebastiao Salgado sur Benako, "le plus grand camp de réfugiés du monde", paru dans Paris-Match daté du 26 mai, et celui de Gilles Peress (Magnum) dans Libération des 27 mai et 4 juin.
(7) Dans le Monde daté du 20 mai, pas avant, Bernard Kouchner livre une première estimation de son ampleur: "entre 200 000 et 500 000 morts".
(8) Rony Brauman, ibid., p. 78.
(9) Ibid., pp. 74-75.
(10) Cf. Alain Joannès, "Rwanda, l'imagerie de l'horreur" et Edgard Roskis, "Retour sur une image choc", Télescope nos 76 et 81, respectivement, septembre et octobre 1994.
(11) In InfoMatin, 13 septembre 1994, pp. 12-13.
(12) Voir Jean-Pierre Chrétien, "Un nazisme tropical", Libération, 26 avril 1994, p. 7 et Gérard Bensussan, "Les génocides de l'après-Shoah", Libération, 12 octobre 1994, p. 9.

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POURQUOI? Au-delà de l'horreur tenace qu'ont inspirée les insoutenables images venues du Rwanda depuis le printemps de 1994, la question ultime, insistante, à laquelle il faut répondre pour éviter le cycle des répétitions est bien celle-là: pourquoi? Pourquoi en quelques semaines une fraction d'un peuple a-t-elle tenté d'anéantir l'autre? Qui a armé, organisé, formé les tueurs? Pourquoi ce naufrage, ce suicide collectif? Colette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles et collaboratrice du Monde diplomatique, répond dans un livre (1) où s'accumulent, page après page, les éléments d'explication. Jusqu'à ce que s'imposent d'accablantes évidences, qu'éclatent les culpabilités partagées, les aveuglements, les indifférences, les écrasantes responsabilités.

Première question: qu'en est-il réellement de cette haine prétendument ancestrale entre Hutus et Tutsis, d'où tout serait parti? Ce conflit, répond Colette Braeckman, spécialiste incontestée de l'Afrique centrale, n'est pas celui qu'ont décrit les colonisateurs, allemands d'abord, puis belges, ni les intellectuels rwandais qui leur ont fait suite. Ce n'est pas tant une opposition "ethnique" entre des nobles Tutsis, venus depuis la nuit des temps, avec leurs troupeaux, de la lointaine Ethiopie et les cultivateurs bantous, hutus, asservis aux premiers. C'est bien plutôt une stratification renforcée par l'endogamie et accusée par des caractéristiques physiques largement dues à des facteurs nutritionnels entre Tutsis éleveurs de troupeaux, rendus longilignes par la consommation du sang et du lait de leurs animaux, et les Hutus, agriculteurs, consommateurs de racines et de céréales. Une stratification devenue antagonisme du fait d'intrusions extérieures.

"Race de seigneurs", les Tutsis? Ainsi les ont vus les Allemands des années 20, puis les colons belges, suivis des missionnaires catholiques. Avec des méthodes inspirées de Gobineau, écrit Colette Braeckman, ils ont mesuré les crânes, les nez, les membres "et conclu qu'ils se trouvaient en présence d'une race de seigneurs avec laquelle il fallait gouverner". Les Tutsis deviennent peu à peu le relais du pouvoir colonial, et c'est ainsi que, "dans la mémoire collective des paysans hutus, les corvées, les exactions qui pesaient jadis sur leurs pères ne sont pas imputables aux Européens, peu nombreux, peu visibles, mais aux nobles tutsis".

Surviennent les tensions qui préludent à l'indépendance, et les troubles sanglants du Congo voisin. Les Belges, appuyés par l'Eglise, changent brusquement d'alliance et décident de confier les destinées du futur Rwanda indépendant à la majorité hutue. Tout change alors: pour les Tutsis commencent l'exclusion, la marginalisation et, très vite, les massacres.

Massacres qui dureront plusieurs décennies. En 1973, Juvénal Habyarimana prend le pouvoir à la suite d'un coup d'État. Prônant la réconciliation nationale, misant sur le développement des campagnes, il rassure. Répudiant dans un premier temps les méthodes d'élimination physique de la minorité, il instaure cependant un système de quotas: "Ce sont les Belges, spécialistes mondiaux des quotas, des dosages politiques et des équilibres alambiqués, qui ont suggéré de donner à chaque groupe une représentation proportionnelle à son importance numérique." Les Tutsis auront donc 10 % des postes de responsabilité, formule évidemment non viable, et le Rwanda retombe dans ses vieux démons: l'élimination physique des minoritaires.

CAR dans ce pays surpeuplé, où l'Eglise toute-puissante prohibe tout recours à la planification familiale, la haine, la jalousie rodent de colline en colline. Le président Habyarimana organise rapidement la surveillance, le quadrillage du pays, le transforme en plaque tournante des trafics de drogue, d'armes, et même de gorilles. La dérive affairiste du régime va de pair avec un quasi-asservissement à l'égard du voisin tout-puissant: le Zaïre du président Mobutu.

Mais il est d'autres parrains du régime, plus au Nord: la Belgique d'abord qui, faute de courage, dit l'auteur, abandonne le Rwanda, et la France, qui s'inscrit lourdement dans le passif des dernières années.

C'EST à propos des responsabilités de ce dernier pays dans l'éclosion de la tragédie que ce livre contient les pages les plus terribles: la France qui voyait ce petit pays échapper à sa sphère d'influence lorsque les armées du Front patriotique rwandais (FPR), formées en Ouganda, menaçaient de prendre le pouvoir; la France dont le président se liait d'amitié avec un chef d'Etat devenu tueur au fil des années; la France dont l'armée formait les massacreurs, leur apprenait à tuer et à "interroger", la France qui allait, même pendant l'opération "Turquoise", poursuivre ses livraisons d'armes aux extrémistes hutus.

Le massacre hante chaque page de ce livre. Il est dans toutes les mémoires, et chacun sait que l'histoire n'est pas close. "Le diable est revenu sur terre", disaient les missionnaires au coeur de la tragédie. Le diable?..., conclut Colette Braeckman. "Sur les collines du Rwanda, il n'y avait que l'homme, tel qu'en lui-même la haine le retrouve."

Notes:
(1) Colette Braeckman, Rwanda, histoire d'un génocide, Fayard, Paris, 1994, 340 pages, 120 F.

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AVANT même l'éclatement de la guerre civile en octobre 1990, le Rwanda était ravagé par ne crise économique dont ont peu parlé les médias, pourtant de plus en plus attentifs aux souffrances humaines. Une restructuration de l'agriculture, l'effondrement des cours du café, qui fournit à ce pays plus de 80 % de ses recettes d'exportation ­ c'est là le legs colonial de la Belgique ­, et l'imposition d'un programme de réformes macro-économiques par les institutions de Bretton Woods auront, en exacerbant les difficultés de la vie et les tensions ethniques, contribué à l'effondrement politique.

En juillet 1989, à l'issue d'une réunion historique en Floride, les pays producteurs de café décidaient, sous la pression des grands négociants américains, de supprimer les quotas à l'exportation. En quelques mois, les prix chutèrent de plus de 50 % (1). Une ruine pour les producteurs africains, et notamment pour le Rwanda. Malgré ses efforts de diversification depuis l'indépendance en 1962, cet Etat restait encore trop dépendant de ses cultures d'exportation. Une classe de rentiers, tirant leurs revenus du commerce du café, avait noué des liens étroits avec un pouvoir resté autoritaire. Il en résultait une fragilité extrême de l'Etat postcolonial, à la merci d'un effondrement des cours.

Malgré la persistance d'une extrême pauvreté jusqu'au milieu des années 80, des progrès furent accomplis: stabilité de la monnaie, croissance réelle du produit intérieur brut (PIB) de l'ordre de 4,9 % l'an (de 1965 à 1989), inflation parmi les plus faibles du continent (moins de 4 % l'an) (2), développement de la scolarité. En dépit d'une forte pression démographique (croissance de la population de 3,2 % l'an), les importations de céréales étaient minimes par rapport à celles de certains Etats voisins. Des restrictions aux importations de denrées alimentaires protégeaient les producteurs locaux (3). En novembre 1988, une mission de la Banque mondiale vint examiner le programme de dépenses publiques. Les recettes habituelles furent prescrites: libération du commerce, dévaluation de la monnaie, suppression des subventions aux agriculteurs, élimination progressive du Fonds d'égalisation (qui achetait le café aux planteurs), privatisation des entreprises et services publics, licenciement de fonctionnaires...

Une dévaluation du franc rwandais survint en novembre 1990, six semaines à peine après l'incursion de l'armée rebelle du Front patriotique rwandais (FPR) à partir de l'Ouganda. Une telle mesure, qui était destinée à restaurer une économie ravagée par la guerre, produisit un effet contraire: l'inflation prit de la vitesse et les revenus réels s'effondrèrent. En quelques jours, les prix des carburants et des produits essentiels furent sensiblement relevés. Le taux de l'inflation passa de 1 % en 1989 à 19,2 % en 1991 (4). Détérioration de la balance des paiements, croissance économique négative, dette extérieure accrue de 34,3 % entre 1989 et 1992... L'appareil de l'Etat était plongé dans le désarroi, les entreprises publiques acculées à la faillite, les services publics s'effondrèrent (5).

Désespérés, les fermiers déracinèrent 300 000 caféiers (6) en 1992. La crise économique était à son comble. Le prix d'achat du café avait été gelé, malgré l'inflation (7). En pleine guerre civile ­ c'était en juin 1992 ­ survint une seconde dévaluation sur le conseil du Fonds monétaire international (FMI), suivie d'une nouvelle augmentation des prix. La production de cassave, de haricots et de sorgho, aliments de base, chuta à son tour, et le système coopératif d'épargne et de crédit, qui aidait les petits paysans, se désintégra. L'"aide alimentaire" et les importations de denrées à bon marché en provenance des pays riches se déversèrent, avec tous leurs effets déstabilisateurs. Du coup, ni les cultures de rente ni l'économie vivrière n'étaient plus viables.

Austérité du budget, gonflement de l'armée

LE Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) attirèrent l'attention sur une famine dans les provinces du Sud (8). En 1994, un rapport fit état de l'effondrement complet de la production caféière à cause de la guerre, mais aussi de la restructuration du système de commercialisation de l'Etat. L'entreprise mixte Rwandex, chargée du traitement et de l'exportation du café, était devenue pratiquement inopérante (9).

Intervenue en novembre 1990, la première dévaluation avait en fait été décidée dès le 17 septembre 1990, avant l'éclatement des hostilités, lors d'une réunion à Washington entre le FMI et une mission dirigée par le ministre rwandais des finances, M. Benoît Ntigurirwa. En octobre, lorsque les hostilités se déclenchèrent, des millions de dollars d'"aide à la balance des paiements" affluèrent, destinés à des importations de marchandises. Mais il est probable qu'une bonne part de ces fonds furent détournés par le régime (et par ses diverses factions politiques) pour l'achat de matériel militaire (10). Kalachnikovs, artillerie lourde et mortiers vinrent compléter les fournitures militaires de la France, incluant des missiles Milan et Apila (sans parler du Mystère Falcon mis à la disposition personnelle du président Habyarimana) (11). A partir d'octobre 1990, l'armée se gonfla en un éclair, ses effectifs passant de 5 000 hommes à 40 000 ce qui, malgré l'austérité budgétaire, supposait l'afflux d'argent étranger... Les nouvelles recrues provenaient des rangs des chômeurs venus s'agglutiner dans les villes après l'effondrement des prix du café en 1989. De jeunes délinquants, produits d'une société appauvrie, furent enrôlés par milliers dans les milices civiles responsables des massacres. Une partie des fonds provenant de l'extérieur avait donc permis à l'armée d'organiser et d'équiper les milices (12).

Nécessité d'annuler la dette extérieure

TABLES rondes des pays donateurs; accords de cessez-le-feu; pourparlers de paix... L'octroi de crédits multilatéraux et bilatéraux à partir d'octobre 1989 avait été soumis à la condition que l'Etat s'emploie à "démocratiser" le pays. Le soutien de l'Occident dépendait aussi de la conclusion d'un accord avec le FMI. Cependant, l'évolution en faveur de la démocratie se heurta aux effets de la crise économique et, dès que les négociations de paix s'enlisèrent, la Banque mondiale annonça l'interruption de ses versements au titre de l'accord de prêt (13).

Aujourd'hui, alors que les organisations chargées de l'aide préparent le retour des réfugiés, les perspectives d'une reconstruction de l'économie hors des sentiers tracés par les créditeurs internationaux semblent très limitées. A supposer qu'un gouvernement d'union nationale réussisse à instaurer la sécurité sur les terres et les biens, les deux millions de Rwandais entassés dans les camps du Zaïre et de Tanzanie n'ont rien à attendre: les marchés agricoles ont été détruits par les réformes, la production de café et de denrées alimentaires est disloquée, l'emploi urbain et les services sociaux se sont effondrés. La reconstruction exigerait un programme d'économie alternative, sous la direction d'un gouvernement démocratique fondé sur la solidarité interethnique et à l'abri des interférences étrangères; cela suppose une annulation de la dette extérieure, un afflux d'aide internationale sans conditions. Mais encore faudrait-il desserrer le carcan de l'ajustement structurel, protéger la production alimentaire et organiser la sécurité du monde paysan.

Alors que beaucoup d'autres pays de l'Afrique subsaharienne affrontent des difficultés semblables à celles du Rwanda, la dévaluation de 1990 dans ce pays a presque valeur de test: elle pourrait servir de signal d'alarme quant aux conséquences de la dévaluation du franc CFA ­ également de 50 % ­ décidée en janvier dernier à l'instigation du FMI et du Trésor français (14).

Notes:
(l) Le prix du café FOB à Mombasa chuta de 1,31 dollar, la livre en mai 1989 à 0,60 dollar en décembre 1989 (cf. Marchés tropicaux, 18 mai 1990, p. 1 369 et 29 juin 1990, p. 1 860).
(2) Voir "Conférence des Nations unies sur les pays les moins avancés", Country Presentation by the Government of Rwanda, Genève, 1990, p. 5 et "République rwandaise, ministère des finances et de l'économie", l'Economie rwandaise, vingt-cinq ans d'efforts (1962-1987), Kigali, 1987.
(3) "Conférence des Nations unies sur les pays les moins avancés", op. cit., p. 2.
(4) Cf. "Economist Intelligence Unit", Country Profile, Rwanda and Burundi, 1993-1994, Londres, 1994, p. 9.
(5) Voir, notamment, Banque mondiale, World Debt Tables, 1993-1994, Washington DC, p. 383. La dette s'est accrue de plus de 400 % depuis 1980 (de 150,3 millions de dollars en 1980, elle atteignait 804,3 millions en 1992).
(6) Ce chiffre correspond à une estimation prudente. "Economist Intelligence Unit", Country Profile, op. cit., p. 10.
(7) En 1990-1991, le prix (réel) du café au producteur (exprimé en dollars des Etats-Unis) avait déjà décliné de 60 % par rapport à son niveau de 1986. Une nouvelle chute se produisit en 1992.
(8) Le CICR estimait en 1993 que plus d'un million de gens étaient frappés par la famine (cf. Marchés tropicaux, 2 avril 1993, p. 898). En mars 1994, un communiqué de la FAO signalait une chute de 33 % de la production alimentaire en 1993 (cf. Marchés tropicaux, 25 mars 1994, p. 594).
(9) Voir Marchés tropicaux, 13 mai 1994, p. 974.
(10) Aucune indication officielle, aucune information de presse n'ont confirmé ou infirmé le détournement de l'aide à la balance des paiements pour financer des dépenses militaires. Selon l'organisation Human Rights Watch à Washington, l'Egypte se mit d'accord avec Kigali pour fournir un équipement militaire représentant une valeur de 6 millions de dollars. Un contrat avec l'Afrique du Sud se montait à 5,9 millions de dollars (voir Marchés tropicaux, 28 janvier 1994, p. 173).
(11) Voir New African, juin 1994, p. 15, ainsi que l'entretien avec Colette Braeckman sur l'aide militaire de la France, dans Archipel, n° 9, juillet 1994, p. l.
(12) En tout, depuis le début des hostilités en octobre 1990, le déboursement de quelque 260 millions de dollars au total avait été approuvé (comprenant de substantielles contributions bilatérales de la France, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Communauté européenne et des Etats-Unis).
(13) Cf. New African, juin 1994, p. 16.
(14) Voir Sanou Mbaye, "Une loi dictée par les institutions financières internationales: l'Afrique noire happée par le marché mondial", le Monde diplomatique, mars 1994.

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LORSQUE la guerre civile éclata au Rwanda, en octobre 1990, le pays était frappé de plein fouet par l'effondrement des cours du café et les conséquences, catastrophiques pour la population, de l'ajustement structurel. Le développement de la misère, nourrissant l'exode urbain et les convoitises sur les terres, contribua à exacerber les haines. Tout effort de reconstruction qui ne romprait pas avec un modèle économique ruineux pour la société risque d'être voué à l'échec, quel que soit le désir de réconciliation nationale des dirigeants.

A l'issue d'une victoire militaire, le Front patriotique rwandais (FPR) s'est emparé en juillet 1994 du pouvoir à Kigali. Alors que les accords d'Arusha, conclus en août 1993, prévoyaient initialement un partage du pouvoir entre les diverses fractions rwandaises, le vainqueur est désormais en position de force. Nommément désigné par ces accords en tant que premier ministre, M. Faustin Twagiramungu a bien été investi comme chef du gouvernement; mais beaucoup d'autres dispositions ont été altérées.

L'ancienne "mouvance présidentielle", impliquée dans les massacres d'avril dernier consécutifs à la mort du président Juvénal Habyarimana, a été disqualifiée et exclue du partage. Ainsi le chef de l'Etat, qui devait, en vertu des accords, être membre du Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement (MRNDD) (1), appartient au FPR; les postes de ministres réservés à l'origine au MRNDD ont été attribués à des membres du FPR; un poste de vice-président de la République a été créé, et confié au ministre de la défense nationale, le général Paul Kagame, ancien chef d'état-major de l'armée du FPR. Des membres des partis de l'ancienne opposition obtiennent 8 postes sur 17, mais l'armée nouvelle, qui devait faire l'objet, elle aussi, d'un savant dosage entre les troupes de l'Armée patriotique rwandaise (APR) et les Forces armées rwandaises (FAR), reste, pour l'instant, uniquement composée des hommes de l'APR.

Des élections pluralistes devaient mettre un point final à la phase de transition dans les deux ans: mais, invoquant la situation actuelle, le nouveau pouvoir a fixé à cinq ans cette échéance, les réfugiés hésitent à rentrer comme les y invite le FPR et, si le nouveau pouvoir contrôle bien l'Etat et le territoire, la population reste en majorité défiante.

Un premier élément à la source de ce blocage concerne la responsabilité des massacres et du génocide. Si l'on s'en tient aux chiffres avancés par les organisations humanitaires, quelque cinq cent mille personnes, au minimum, auraient été massacrées; et, selon les témoins, la plupart avec des machettes, ce qui signifie que les auteurs de tels faits se comptent par milliers, voire par dizaines de milliers. Cette fraction coupable de la population craint d'être, elle aussi, condamnée, peut-être même mise à mort.

Or toute décision de justice renvoie à une décision politique. Sans absoudre les responsabilités personnelles, il faut se soucier d'établir les fondements d'une possible recomposition du tissu social et politique. L'incertitude de la population ne peut que subsister lorsque le président de la République, M. Pasteur Bizimungu, déclare: "ll n'y aura pas d'impunité au Rwanda sous le fallacieux prétexte de l'unité nationale (2)." Ou encore: "La justice doit s'exercer quel que soit le nombre de criminels présumés (3)."

La crainte d'une justice expéditive est d'autant plus grande que l'appareil judiciaire ­ réduit par les massacres à une poignée de professionnels ­ est incapable de s'acquitter de sa tâche, et que les organisations internationales font preuve de lenteur dans le soutien à la mise sur pied d'un appareil judiciaire efficient.

Une autre difficulté a trait aux rapports des vainqueurs avec la population. Le pays s'est vidé d'une importante partie de ses habitants, qui ont fui devant l'avancée des troupes du Front patriotique. Par contrainte ou assentiment, ils se sont réfugiés, avec les FAR et les miliciens, au Zaïre ou en Tanzanie. Dans leur majorité, ils n'ont pas acclamé le libérateur.

Certes, l'administration locale de l'ancien régime s'est employée à encourager les départs. Mais on peut se demander si, sans ses pressions, le flux des civils fuyant les fronts militaires et la crainte des représailles des vainqueurs n'aurait pas été aussi intense. Un différend existe entre le FPR et la population, qui ne connaît de ce parti que ce qui en est dit par les anciennes autorités. Pendant trente ans, le discours des dirigeants a tissé une image négative de la domination tutsie, qui a été souvent caricaturée (4).

Par ailleurs, certaines pratiques du FPR n'ont pas, au moins dans un premier temps, permis d'atténuer les craintes. Le pouvoir a promis de punir tout débordement et exécution sommaire, mais la façon dont il agit à l'égard des populations, en particulier celles qui reviennent des camps de réfugiés, ne permet pas de rétablir la confiance. Technique du tri (screening), mise à l'écart sur dénonciation, disparition de personnes, alimentent la suspicion et la crainte (5).

L'Etat dominé par le seul FPR aurait besoin de cadres jouissant de la confiance des paysans des collines. Mais le pouvoir nomme aux responsabilités préfectorales des membres du FPR ou des alliés. A-t-il les moyens de faire autrement? Nombre de cadres locaux potentiels sont à l'étranger ou dans les camps de réfugiés, dans l'attente. Ils ne reviendront que si des personnalités connues pour leur indépendance les précèdent (6). A cette fin, il faut revoir les bases du partage du pouvoir, envisager l'octroi de garanties, accepter un compromis politique.

Le danger des bandes armées

LE FPR risque d'être prisonnier de sa victoire militaire. Il a investi l'Etat sans disposer de relais dans les collines, conquis un territoire dont les habitants avaient abandonné leur terroir ou fui à l'étranger. En revanche, près de 350 000 Rwandais de la diaspora, en exil dans les pays voisins depuis les années 50 ou 70, ont vendu leurs biens et sont revenus au pays. Cette population offre une base sociale naturelle à un parti qui en manque, mais au risque d'accentuer l'"ethnicisation" du pouvoir. L'état de décomposition des Forces armées rwandaises s'est fortement aggravé.

Mais son cantonnement au Zaïre, à proximité des viviers que constituent les camps de réfugiés, reste une menace permanente. Tout aussi dangereux serait le développement, sur les décombres de ces ex-FAR, de bandes armées, sous la direction de nouveaux seigneurs de guerre, auxquelles la persistance de l'impasse politique offrirait des circonstances propices pour déclencher des actions de guérilla ou tenter de constituer un front anti-FPR.

Sans une perspective claire pour l'établissement des responsabilités dans les massacres et pour un élargissement du pouvoir politique, la question de la reconstruction de la société ne pourra être abordée que marginalement: l'aide internationale d'urgence se substituera alors à la production paysanne, les rapports militaires remplaceront les rapports civiques, la construction d'une société et d'un Etat rwandais durables sera suspendue pour longtemps.

Notes:
(1) Le MRNDD est l'ancien parti unique.
(2) Discours d'investiture, 19 juillet 1994.
(3) Déclarations à l'Humanité, 10 août 1994.
(4) Cf. Colette Braeckman, Rwanda, histoire d'un génocide (Fayard, Paris, 1994), dont Claire Brisset rend compte p. 31.
(5) Voir le rapport d'Africa Watch, 7 août 1994.
(6) Des personnalités comme M. Dismas Nsengiyaremye ou J. Gasana ­ pour ne citer que deux noms provenant de trajectoires différentes, l'un de l'opposition civile, l'autre de la dissidence à la mouvance présidentielle ­ se tiennent en attente et refusent de prendre part au pouvoir dans les conditions actuelles.

1995

Dans les camps du Zaïre et de la Tanzanie, comme dans ceux installés au Rwanda, les responsables du génocide contre les Tutsis renforcent leur contrôle sur les réfugiés et se préparent à la reconquête du pays (1).

M. Théodore Sindikubwabo, ancien président de la République par intérim, et Jean Kambanda, premier ministre du gouvernement qui a perpétré le génocide, ont été récemment nommés pour diriger un nouveau gouvernement en exil (...). Selon de nombreux observateurs dans la région, ce gouvernement en exil mène une propagande intense pour préparer les réfugiés à reprendre la guerre. Human Rigths Watch (Afrique) a eu un exemple de cette propagande sous forme d'un tract intitulé "Le peuple rwandais accuse..." Les responsables du génocide décrivent "la situation catastrophique" du peuple rwandais, résultat du "travail diabolique" du Front patriotique rwandais (FPR), avec "la collaboration massive" de certaines puissances étrangères, c'est-à-dire les États-Unis, la Belgique, l'Ouganda et les Nations unies. Selon ce pamphlet (...), le FPR serait responsable du génocide et les Hutus en seraient les victimes (...).

Les troupes de l'ancien gouvernement rwandais s'entraînent dans de nombreux endroits, y compris aux alentours des camps de Katindo et de Mugunga (...). Ces soldats sont bien armés. Bien que certains aient dû remettre leurs machettes et leurs fusils quand ils sont arrivés au Zaïre, beaucoup d'autres ont passé la frontière avec leurs armes, y compris avec de l'armement lourd. Les soldats rwandais gardent des obusiers et des transports de troupes cachés dans des entrepôts qui sont supposés être sous le contrôle des militaires zaïrois [suit une liste d'équipements en leur possession: 6 hélicoptères, 50 armes antichars, 40 à 50 missiles SA-7, 255 mortiers, 6 105 obusiers, etc.].

Tandis qu'elles préparent des attaques contre le Rwanda, les autorités qui ont dirigé le génocide intensifient la terreur et la violence contre les réfugiés hutus qu'elles ont contraints à les suivre en exil (...). Elles refusent de laisser ces réfugiés rentrer chez eux car elles s'en servent comme moyen de pression sur la communauté internationale et, à travers elle, sur le gouvernement rwandais. Elles savent que, entourées par un grand nombre de partisans en apparence très déterminés, elles seront plus difficilement capturées et traduites devant un tribunal pour génocide. Elles utilisent des menaces et la violence contre quiconque veut retourner chez lui (...). Les autorités confisquent la nourriture et les équipements destinés à aider les pauvres et les faibles, les laissant à la merci de la maladie et de la mort. Confortablement installés dans des villas en dehors des camps, les politiciens vendent ces aides pour un profit immédiat ou les accumulent pour préparer l'invasion du Rwanda. Ils ont refusé un recensement des réfugiés dont le nombre serait inférieur de plusieurs centaines de milliers aux estimations officielles. Une comptabilité exacte entraînerait une réduction de l'aide et diminuerait donc leurs profits.

Les auteurs du génocide, en collaboration avec l'armée et les milices, ont rétabli dans les camps les structures politiques qui existaient au Rwanda avant le génocide (...). Dès le début, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), les agences d'aide et le gouvernement hôte se sont appuyés sur les anciennes autorités pour faciliter la distribution de l'aide. Dès qu'elles ont contrôlé la nourriture et les données essentielles de la vie, les autorités ont utilisé cet instrument pour renforcer leur emprise sur la population des camps (...). En Tanzanie, le HCR a encouragé la création d'une force de sécurité formée d'anciens soldats gouvernementaux dont le passé n'a pas été contrôlé.

Le gouvernement en exil a établi un système pour taxer les réfugiés qui louent leur force de travail aux paysans de la région: sur un salaire journalier moyen de 1 000 zaïres [moins de 2 francs] un ouvrier est contraint de payer 200 zaïres aux autorités (...).

Les agents des organisations internationales, officielles et non gouvernementales, ont été menacés par les milices et les soldats. A plusieurs reprises, les organisations d'aide ont réduit leurs activités pour protester contre de tels incidents et pour protéger leur personnel. Médecins sans frontières a arrêté ses opérations à Bukavu parce qu'il était "éthiquement impossible" de continuer à aider les responsables du génocide qui ont instauré un règne de terreur dans les camps (...).

Le gouvernement du Rwanda ne doit pas seulement faire face à des attaques imminentes de l'extérieur, mais aussi à une renaissance de l'activité militaire des personnes déplacées à l'intérieur du pays. Les déplacés (...) ont trouvé refuge dans la "zone humanitaire de sécurité" créée par la France dans le cadre de l'opération "Turquoise". On compte parmi eux de nombreux tueurs (...). Et, dans une pâle mais inquiétante imitation de ce qui se passe à l'extérieur du pays, les anciennes autorités ont reconstruit leurs bases de pouvoir, en partie à travers le contrôle de l'aide humanitaire. Elles encouragent activement les déplacés à ne pas retourner chez eux, affirmant qu'ils seraient tués par l'armée populaire. De plus, des groupes utilisent les camps comme bases pour voler et pour tuer les habitants de la région (...). Certaines de ces attaques relèvent du gangstérisme, mais d'autres ont des motivations politiques évidentes: déstabiliser et démontrer que le nouveau gouvernement ne contrôle pas la situation.

Notes:
(1) Ce texte est extrait d'un rapport de l'organisation Human Rights Watch (Afrique), Rwanda: A New Catastrophe? 33, Islington High Street, Londres N1 9LH, Royaume-Uni, décembre 1994.

1995 : IMPLICATIONS FRANCAISES

Faute d'être soumise à une autorité démocratique, la politique française en Afrique - et en particulier au Rwanda - met en scène une pluralité d'acteurs: politiques, militaires, affairistes, agissant pour leurs propres intérêts en dehors de tout contrôle.

PENDANT trois ans (1990-1993), l'armée française a tenu à bout de bras les troupes d'un régime rwandais - ou plutôt d'un clan - s'enfonçant dans le génocide, le racisme et la corruption. Engagée dans le combat contre le Front patriotique rwandais (FPR) (1), l'"ennemi" diabolisé en "Khmer noir", la France a massivement équipé les Forces armées rwandaises (FAR); elle les a instruites dans des camps où se pratiquaient la torture et le massacre de civils (à Bigogwe par exemple); elle a encouragé une stratégie "antisubversive" qui passait par la création de milices enivrées de haine, et enivrées tout court. Après la publication, en février 1993, du rapport d'une commission internationale dénonçant - déjà - des "actes de génocide", le mot d'ordre, venu directement de l'Elysée, n'a pas changé: "Casser les reins du FPR."

Tout un pan du dispositif franco-africain défini à La Baule sombrera alors dans le jusqu'au-boutisme: sabotage des accords d'Arusha; (possible) implication dans l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président Juvénal Habyarimana (près d'accepter l'application de ces accords), puis accueil dans les locaux de l'ambassade de France à Kigali d'une sorte d'assemblée générale extraordinaire du "Hutu power", des partisans de l'épuration ethnique et du massacre des Tutsis.

Après la mort du président, une partie des concepteurs de la "solution finale du problème tutsi" sont à Paris, tandis que se constitue, sous l'aile de la France, un "gouvernement intérimaire" qui continuera d'encourager les appels au meurtre de Radio libre des Mille Collines (lire article page 8). Au Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU), la France fera cause commune avec ce "gouvernement" et s'opposera, cinq semaines durant, à la reconnaissance du génocide. D'avril à juin 1994, pendant que les massacres se poursuivaient et qu'étaient tués à la machette environ 500 000 Tutsis, une fraction de l'armée française n'aura qu'une obsession: continuer de ravitailler et d'assister les FAR - sous la protection desquelles "travaillaient" les tueurs. Elle y parvint assez longtemps pour faire le joint avec l'opération "Turquoise": cette démonstration de force protégea certes quelques rescapés tutsis, mais permit surtout aux responsables du génocide de se mettre à l'abri au Zaïre ou ailleurs. Certains d'entre eux, tel M. Jérôme Bicamumpaka, conservent des visas de longue durée qui leur permettent de venir régulièrement en France et d'y entretenir d'utiles contacts.

Ce bref aperçu montre que la compromission de la France et sa responsabilité dans l'un des plus grands crimes collectifs de cette fin de siècle ne furent pas marginales (2). Comment la République en est-elle arrivée là, quel système de décision et quelle absence de contrôle politique ont-ils pu autoriser de telles aberrations?

Sous la présidence du général de Gaulle, Jacques Foccart fonda le maintien de l'influence de la France sur ses anciennes colonies sur des relations patrimoniales et clientélistes (3). La confusion du politique et de l'économique, des intérêts publics et privés, correspondait à une stratégie de la cellule franco-africaine de l'Elysée - où aboutissaient tous les fils du réseau. Le système, centralisé, impliquait déjà la corruption, la concussion, les "barbouzeries", l'accaparement des rentes (matières premières et aide publique au développement) et le financement clandestin des activités politiques. Tous ces facteurs ont érodé le sens de l'Etat et du service public. Ils ont contribué à enfoncer l'Afrique francophone dans une crise multiforme: endettement sans contrepartie productive, extraversion, stérilisation de l'esprit d'entreprise, omnipotence d'un Etat parasite... Ajoutée au défi démographique, cette crise ne pouvait que durcir les luttes pour le pouvoir et en criminaliser l'exercice.

Entre fils de présidents...

PARALLÈLEMENT, de Charles de Gaulle à M.Valéry Giscard d'Estaing, puis à M. François Mitterrand, l'hypercentralisation élyséenne s'est décomposée, tandis que s'accentuait la démoralisation des acteurs. Au sommet, les relations inter-présidentielles sont passées du clientélisme à la "familiarité": il fut donné licence à M. Jean-Christophe Mitterrand, le fils du président, de faire tout et n'importe quoi, entraînant dans ses aventures d'autres fils de président, MM. Jean-Pierre Habyarimana, Manda Mobutu, Ali Bongo, etc. - qui n'en espéraient pas tant. Dans l'ombre, le pouvoir français avait utilisé ou laissé prospérer plus d'une dizaine de clans, corporations, filières, fraternités, réseaux: ils se sont émancipés. Le lobby militaro-africaniste et ses électrons libres (l'ex-capitaine Barril ou l'amiral Lacaze) multiplient les initiatives autonomes. La perte des repères et du sens des responsabilités est telle que, dans le contexte africain de rivalités ethniques exacerbées, l'accident n'y est pas accidentel.

A l'intrication des décideurs s'ajoutent des motivations souvent contradictoires. A la conscience ou à l'humanisme d'un certain nombre de fonctionnaires et de membres d'organisations non gouvernementales s'opposent les schémas géopolitiques primitifs des services secrets qui diabolisent les "hordes hamites" ou les "pions des Anglo-Saxons" et prônent une conception myope des intérêts commerciaux de la France et de la francophonie. S'y greffent également toutes les variantes d'une "amitié" qui dégénère en complicité à mesure de la dérive criminelle de certains régimes.

La présence de la France dans le camp des responsables du génocide rwandais illustre l'agencement désordonné des acteurs et des motivations. Du côté des décideurs, MM. François et Jean-Christophe Mitterrand ont tenu un rôle majeur, en raison des liens très forts les unissant à la famille du dictateur Habyarimana. Le président de la République française suivait avec une exceptionnelle attention, y compris en déplacement, l'évolution de la situation militaire au Rwanda; durant la période de cohabitation (1993-1995), il nommera à la tête de la Mission militaire de coopération, rue Monsieur à Paris, son homme de confiance, le général Jean-Pierre Huchon - second personnage de l'état-major élyséen, fortement imprégné des schémas anti-Tutsis.

Le gouvernement de M. Edouard Balladur n'a pas contrecarré les tragiques desseins élyséens: la politique franco-africaine profite d'une grande continuité qui dépasse les clivages partisans. M. Charles Pasqua a la même approche des problèmes que M. François Mitterrand (son fils Pierre est l'un des "messieurs Afrique" du ministre de l'intérieur). L'ancien ministre de la coopération, M. Michel Roussin, passé du service de M. Jacques Chirac à celui de M. Edouard Balladur, s'est parfaitement entendu avec l'Elysée. Dans ces conditions, le premier ministre, qui ne s'intéresse guère au continent noir, a choisi de laisser faire. Deux membres du gouvernement se sont pourtant distingués: le ministre des affaires étrangères, M. Alain Juppé, en tentant d'introduire la rationalité du Quai d'Orsay (d'où l'inflexion de l'attitude officielle de la France à la mi-1993, en faveur des accords d'Arusha - inflexion compromise par la suite et par les autres acteurs); et celui de la défense, M. François Léotard, en contribuant à cantonner l'opération "Turquoise" dans ses objectifs affichés (fort éloignés des impulsions premières).

La détermination du président Mitterrand à combattre le FPR - ces "anglophones ougandais", "avant-garde du Tutsiland" (4) - a conduit à installer au Rwanda le plus gros dispositif de combat français en Afrique depuis l'affaire tchadienne. Puisque, officiellement, on ne faisait pas la guerre, toute la panoplie des missions discrètes (instruction, encadrement, conseil, renseignement, mise à disposition du régime rwandais de soldats antillais ou de mercenaires semi-publics, manipulation d'opposants politiques) a été utilisée. Le compte-rendu de la rencontre à Paris, le 9 mai 1994 (un mois après le déclenchement du génocide et alors que les massacres se poursuivaient), entre le général français Jean-Pierre Huchon et l'officier émissaire des FAR, M. Ephrem Rwabalinda, est édifiant. Par-delà les fournitures et soutiens militaires que pouvait apporter la France, la question du jour n'était pas comment arrêter le génocide, déjà à moitié accompli, mais comment retourner les médias en faveur du camp en train de le commettre (5)?

L'engagement de la France au Rwanda est révélateur des dégâts que peuvent causer en Afrique des acteurs politiques, militaires, affairistes, voire mafieux (il y avait notamment un narco-trafic rwando-français), lorsqu'ils ne sont plus soumis à l'autorité démocratique. Certains ressuscitent le "syndrome de Fachoda", une paranoïa face aux "menées anglo-saxonnes" qui légitime les alliances avec le dictateur zaïrois Mobutu et le régime islamiste de Khartoum, contre l'Ouganda et le Rwanda actuel (6). Paris n'hésite pas à sacrifier des populations (Tutsis, Noubas, Dinkas, etc.) à la défense d'une ligne Maginot imaginaire, abritant le commerce français et la francophonie (7). Ce microcosme franco-africain reste lié à ses correspondants locaux par diverses formes de "solidarité": la cogestion de comptes en Suisse, alimentés par le dépeçage de l'aide publique ou le détournement de marchandises; la "fraternité d'armes" avec d'anciens élèves des écoles militaires hexagonales, intégrés dans une armée ou une garde présidentielle claniques, avec des officiers acheteurs d'armes ou matériels français, très largement commissionnés...

Mais l'horreur de l'histoire n'est pas faite que de décisions cyniques: elle se nourrit aussi de mesquineries et de lâchetés. Ni l'opinion ni les médias ne peuvent vraiment être exonérés. Ils n'ont rien dit lorsque M. François Mitterrand a affirmé solennellement: "Il n'y a pas de Monsieur Afrique à l'Elysée." C'était le 14 juillet 1990. Quatre mois plus tard, répondant à une demande téléphonique du dictateur Juvnal Habyarimana, M. Jean-Christophe Mitterrand lui promettait l'envoi des parachutistes français...

Notes:
(1) Composé en majorité d'exilés tutsis.
(2) Cf. Colette Braeckman, Rwanda: histoire d'un génocide, Fayard, Paris, 1994; François-Xavier Verschave, Complicité de génocide? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, Paris, 1994; "Dossier" noir de la politique africaine de la France, par la Coalition pour ramener à la raison démocratique la politique africaine de la France, trois livraisons déjà parues, c/o Survie, 57, avenue du Maine, 75014 Paris.
(3) Selon Jean-François Médard. Lire son intervention lors de la "mise en examen" de la politique africaine de la France, les 8 et 9 novembre 1994 à Biarritz reproduite dans L'Afrique à Biarritz, Agir Ici et Survie, Karthala, Paris, 1995.
(4) Dont la carte, centrée sur l'Ouganda, ornait sous cette appellation le bureau du chef d'état-major des armées. D'après Antoine Glaser et Stephen Smith, L'Afrique sans Africains, Stock, Paris, 1994, pp. 184-185.
(5) Lors du "flagrant délit" rwandais, l'ambassade de France a porté beaucoup plus d'attention à la sauvegarde de ses archives qu'au massacre du personnel rwandais de la coopération.
(6) Jusqu'à la "transformation complète de notre politique au Rwanda" annoncée par le ministre Bernard Debré dans Le Monde, 29 décembre 1994: l'ancienne était indéfendable dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne.
(7) Mais, observe Colette Braeckman, "peut-on sérieusement imaginer que la défense de la francophonie puisse coïncider avec la protection d'un régime digne des nazis? Aucune loi Toubon ne pourra jamais réparer un tel outrage à l'esprit même de la langue française".

A LIRE ABSOLUMENT : la FRANCAFRIQUE par François-Xavier Verschave, 1998, Stock

1995

ALORS que le gouvernement de Kigali s'apprête à publier une liste de deux cents noms de responsables présumés du génocide, et que le tribunal international se prépare lentement à entamer ses travaux, il est évident que le temps qui passe est le meilleur allié des coupables.

Si, dans un premier temps, les dignitaires du régime, dont l'épouse et les enfants du défunt dictateur, ont été évacués vers la France et accueillis sur le budget de la coopération française, des havres moins compromettants leur ont été trouvés et la famille du président serait actuellement en Centrafrique. Les ministres du "gouvernement intérimaire" mis sur pied au lendemain de l'attentat se trouvent en principe toujours au Zaïre, à Goma et à Bukavu, mais plusieurs d'entre eux (le "ministre" des affaires étrangères, M. Bicamumpaka notamment) se sont vantés d'avoir été reçus à Paris au cours des derniers mois. Si le journal extrémiste Kangura a recommencé à paraître dans les camps du Zaïre, les animateurs de Radio des Mille Collines sont partis plus loin: Georges Ruggiu, un citoyen belge gagné à la cause hutue, aurait été vu dans le camp de Benaco, en Tanzanie, tandis que Ferdinand Nahimana, fondateur de la radio et idéologue des extrémistes, se trouvait jusqu'il y a peu au Cameroun (1). Centrafrique, Tchad, Cameroun: plusieurs pays de la "famille" franco-africaine ont accepté d'accueillir des auteurs intellectuels du génocide et dirigeants de l'ancien régime, et il sera sans doute difficile de les extrader.

LA Belgique, quant à elle, abrite au moins quatre personnalités importantes du régime Habyarimana: le général de gendarmerie Augustin Ndindiliyimana, l'homme d'affaires Séraphin Rwabukumba, l'un des financiers de Radio des Mille Collines, un ancien ministre et plusieurs officiers de l'ancienne armée, tandis qu'au moins une religieuse hutue qui aurait pris part au massacre de ses soeurs se trouve dans un couvent de Wallonie. Un ancien étudiant de l'université catholique de Louvain, accusé d'avoir pris part aux tueries de Butare, a retrouvé sa place dans son ancienne faculté. En outre, dotés de sauf-conduits et de billets d'avion fournis par des ONG catholiques et soutenus par le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies, de nombreux cadres gagnent l'Europe ou Nairobi. Le Zaïre étant trop incertain, c'est dans la capitale Kenyane que des responsables de l'ancien régime veillent sur leur trésor de guerre: les caisses de la Banque nationale qu'ils ont emportées en quittant le pays.

Notes:
(1) Cf. l'éloquent et remarquable reportage diffusé par la chaîne française TF1, le 6 février 1995, dans le cadre de son journal de 20 heures, sur Ferdinand Nahimana, ancien étudiant de Paris-VII (Jussieu), auteur d'une thèse (Le Rwanda, émergence d'un Etat) parue chez L'Harmattan en 1993 qui annonçait déjà ses projets criminels, et l'un des principaux responsables intellectuels du génocide.

1995 : UN GENOCIDE PLANIFIE

LOIN d'être une explosion imprévisible, le génocide rwandais contre les Tutsis fut un crime minutieusement préparé, dans lequel la responsabilité de la politique française est lourdement engagée. Tandis que deux millions de réfugiés, en majorité hutus, s'entassent dans les camps, la communauté internationale, encouragée par Paris, a, pendant de longs mois, refusé de donner aux nouveaux dirigeants de Kigali les moyens de reconstruire le pays, avant de débloquer, en janvier, une aide de 600 millions de dollars.

Le Burundi est miné par une sorte de purification ethnique rampante; la rumeur des préparatifs de guerre monte des camps de réfugiés au Zaïre ou en Tanzanie; le président zaïrois Mobutu, rentré en grâce, se prépare à convoquer des élections sur mesure; la visite des prisons figure au programme de toutes les missions d'observateurs internationaux qui se rendent au Rwanda et tous soulignent les conditions de vie déplorables des milliers de suspects; les rapports qui se multiplient font état d'exactions commises par les soldats du Front patriotique rwandais (FPR).

L'Afrique des Grands Lacs, Rwanda en tête, n'a pas quitté la "une" de l'actualité (1). Mais les critiques formulées à l'encontre du nouveau régime de Kigali, particulièrement en France, les préoccupations que suscite le sort des réfugiés, la crainte d'autres conflits occultent, sinon banalisent, un fait capital, survenu voilà moins d'un an dans un pays naguère présenté comme un éden tropical: en cent jours, environ cinq cent mille hommes, femmes et enfants ont été massacrés, moins en fonction de leur appartenance politique ou à cause de leur participation à la guerre que par le fait qu'ils avaient été définis comme Tutsis, ou comme opposants hutus alliés des premiers. Les victimes désignées, qualifiées d'"ennemi intérieur", ont ainsi pu, sans remords, être exterminées... Par l'étendue des tueries, par la préparation minutieuse qui les a précédées, par l'intention surtout, c'est bien d'un génocide qu'il s'est agi, le troisième du siècle, après celui des Arméniens et des juifs d'Europe. Et cela cinquante ans après que l'humanité eut juré "plus jamais ça", serment solennel qui a fondé la plupart des institutions mises en place après la seconde guerre mondiale.

Le génocide du Rwanda représente, non seulement en Afrique centrale, mais pour l'ensemble de l'humanité, l'un des événements marquants de cette fin de siècle. Tellement marquant, par sa nature et son ampleur, que déjà tout est fait pour le banaliser, pour brouiller les pistes de réflexion, entretenir la confusion des esprits, afin sans doute d'occulter les responsabilités, nationales et étrangères (2)... C'est pourquoi il importe de rappeler une fois encore et à la veille de l'anniversaire de l'attentat contre l'avion du président Juvénal Habyarimana qui, le 6 avril 1994, mit le feu aux poudres, à quel point la tragédie était annoncée, préparée...

Le Rwanda, depuis l'indépendance, souffrait d'une blessure secrète, que les années n'avaient guère cicatrisée: la République ne s'était pas construite contre l'ancien ordre colonial, elle s'était fondée sur ce que l'on appela la "révolution sociale" de 1959, qui permit à la majorité de la population, appartenant à l'ethnie hutue, de déposséder du pouvoir la minorité tutsie. Cette dernière, qui exerçait le pouvoir lors de l'arrivée des Européens à la fin du dix-neuvième siècle, s'était vue à la fois renforcée dans son autorité par un pouvoir colonial qui pratiquait l'administration indirecte, et affaiblie par une présence étrangère qui avait bloqué l'évolution de la société. A la fin des années 50, alors que les élites tutsies étaient tentées par l'indépendance et flirtaient avec les non-alignés, le colonisateur belge et surtout l'Eglise catholique changèrent soudain de camp.

Dans un souci bien tardif de rééquilibrage social, désireux aussi de préserver le pays de la "subversion" qui avait gagné le Congo voisin sous les traits de Patrice Lumumba (3), les Belges décidèrent d'abolir l'ordre féodal sur lequel ils s'étaient reposés, et de soutenir les représentants de la majorité hutue. Ces derniers, en 1959, 1960 et 1962, chassèrent du pays les Tutsis déjà qualifiés de "cancrelats", d'étrangers supposés être venus d'Abyssinie avec leurs troupeaux. Les huttes furent brûlées - parfois avec la complicité des Belges -, des familles jetées à la rivière: l'indépendance du pays se construisit sur cette notion d'ennemi intérieur, sur la conscience d'une menace permanente pesant sur les pauvres acquis des paysans hutus...

Cette peur latente d'une revanche des maîtres d'hier, qui expliquait les massacres récurrents de civils tutsis et leur marginalisation sociale, se confirma lorsque, en 1990, le Front patriotique rwandais déclencha la guerre depuis la frontière ougandaise. Après trois décennies d'exil, en effet, les Tutsis, qui, comme tous les réfugiés du monde, gardaient la nostalgie de leur patrie, avaient fondé une organisation politico-militaire désireuse d'imposer le retour des réfugiés, une éventualité que le régime du président Habyarimana avait toujours refusé d'envisager sérieusement. En outre, ils exigeaient de participer au pouvoir à Kigali.

L'offensive lancée en octobre 1990 par le Front patriotique ne fut enrayée que grâce au soutien étranger que reçut le régime Habyarimana: le Zaïre envoya en première ligne la Division spéciale présidentielle, et, surtout, la France se porta au secours du pouvoir en place, en vertu d'accords d'assistance militaire conclus en 1975, alors que la Belgique se limitait à poursuivre sa coopération, mais sans s'impliquer dans le conflit.

La guerre entraîna le Rwanda dans une double dynamique: d'un côté, le régime Habyarimana fit passer les effectifs de son armée de 5 000 à 35 000 hommes. Mais, d'un autre côté, dans la foulée du discours prononcé par le président François Mitterrand à La Baule, en juin 1990, le Rwanda entra dans le multipartisme: une presse indépendante fit son apparition, les associations de défense des droits de l'homme se multiplièrent, des partis d'opposition contestèrent le monopole jusque-là exercé par le parti du président, le Mouvement national pour la reconstruction et le développement (MNRD) et dénoncèrent le fait que le clan du président, ou plutôt de sa belle-famille, originaire du nord du pays, avait confisqué le pouvoir.

Alors que le pays s'ouvrait à la démocratie, que le régime, sous les coups de boutoir du FPR, se voyait contraint de négocier des accords de partage du pouvoir, que les réfugiés intérieurs se multipliaient, chassés du nord du pays par l'offensive des "rebelles", un autre mouvement se dessinait, qui échappa à bien des observateurs étrangers: la préparation du génocide.

Devinrent complices des "Inkontanyi", les combattants du FPR, tous les civils tutsis, ainsi que les membres des partis d'opposition hutus, soupçonnés d'être une sorte de cinquième colonne des combattants aux frontières.

Des listes de "suspects" furent dressées et des massacres récurrents émurent les organisations de défense des droits de l'homme: la tribu des éleveurs Bagogwe, apparentée aux Tutsis, fut exterminée; dans la région du Bugesera, des civils tutsis furent systématiquement éliminés, parallèlement à une offensive du FPR. En contrepoint des pourparlers de paix et des négociations politiques, la liquidation de groupes de population considérés comme des otages intérieurs et l'exécution de dirigeants de l'opposition, de militants des droits de l'homme devinrent des pratiques courantes. Plus de quinze mille civils furent ainsi "discrètement" massacrés loin du front, tandis que, dans le Nord, l'offensive du FPR se révélait également meurtrière...

Les rapports des organisations de défense des droits de l'homme auraient dû alerter l'opinion internationale: à chaque fois, ils relevaient le caractère planifié, volontariste, des violences, le fait qu'elles aient été organisées par les autorités communales, qui encadraient la population, la conditionnaient pendant des semaines, prêtaient parfois des véhicules aux équipes de tueurs... Mais la France qualifia de "rumeurs" les rapports qui s'accumulaient et intensifia sa présence militaire aux côtés de l'armée rwandaise, tandis que la Belgique ne suspendit jamais sa coopération.

Après la signature des accords d'Arusha, en août 1993, conclus en partie sous la contrainte de la communauté internationale et qui prévoyaient le partage du pouvoir entre le parti du président, les formations d'opposition et le Front patriotique, ainsi que la fusion des deux armées, les préparatifs du crime s'accélérèrent. Préparatifs psychologiques: une radio "privée" financée par l'entourage du président, la Radio libre des Mille Collines, entra en action (lire l'article ci-dessous).

La préparation du crime fut également matérielle: des armes, venues d'Egypte, d'Afrique du Sud mais aussi de France, furent massivement importées et distribuées à la population. En décembre 1993, alors que les "casques bleus" belges et bangladais censés garantir l'application des accords d'Arusha s'installaient dans Kigali, et que le contingent militaire français ayant pris part aux opérations de guerre quittait le pays, les maires distribuaient les armes dans les communes, atteignant jusqu'aux plus petits niveaux de pouvoir, les secteurs et les cellules. En même temps, des jeunes gens, chômeurs, délinquants, paysans sans terre et sans avenir dans ce pays surpeuplé, étaient recrutés pour devenir des miliciens, les Interhamwe.

Ils devaient recevoir, en plus d'une paire de chaussures neuves, une formation militaire très particulière: dans la région du Mutara, sur les collines voisines de Kigali, on leur apprit à "travailler" avec la machette, à frapper systématiquement le front, la nuque, à sectionner les articulations... Depuis le début de 1994, les "casques bleus", dont la mission se limitait au "maintien de la paix", assistaient impuissants à l'armement de la population, et les observateurs à Kigali savaient qu'une "machine à tuer" s'était mise en place. Ils n'ignoraient que le jour et l'heure.

Le 6 avril 1994, alors que le président Habyarimana rentrait de Tanzanie, son sort était scellé. Pressé par les Occidentaux, qui menaçaient de couper tous les crédits, il avait finalement accepté d'ouvrir son gouvernement au Front patriotique et se préparait à lire, dès son retour, un discours consacrant le partage du pouvoir. Cette reddition apparaissait comme une trahison aux yeux des ultras du régime et d'abord de sa propre belle-famille. Le texte de ce discours disparut dans les débris de l'avion Falcon, offert naguère par la coopération française, touché de plein fouet par deux missiles tirés par des mains d'expert, vraisemblablement blanches, et françaises selon certaines sources.

L'attentat marqua le début du génocide. Avec une efficacité effroyable, la "machine à tuer" se mit en mouvement. Dès les premières minutes qui suivirent le crash de l'avion, les équipes de tueurs dressèrent les barrages dans Kigali, triant Hutus et Tutsis d'après les papiers d'identité, liquidant systématiquement les seconds. Dix "casques bleus" belges commis à la défense du premier ministre, Mme Agathe Uwilingyimana, furent massacrés. Dans les jours qui suivirent, alors que la presse internationale parlait de "massacres interethniques", définissant la tragédie comme une explosion de "haines tribales" séculaires, le Rwanda était ravagé par un plan d'extermination systématique de l'"ennemi intérieur".

"Coupez les pieds des enfants pour qu'ils marchent toute leur vie sur les genoux." "Tuez les filles pour qu'il n'y ait pas de générations futures." "Les fosses communes ne sont pas encore pleines." "Tuez-les, ne commettons pas la même erreur qu'en 1959", répétait "Radio Machette", la Radio des Mille Collines. La machine était bien programmée, et sous contrôle: dans la ville de Butare, trois semaines après le début des massacres à Kigali, le calme régnait encore, car le préfet, membre de l'opposition, multipliait les réunions de pacification. Il fut destitué, puis tué et remplacé par un "dur" du régime, tandis que l'armée, suivie par les miliciens, dépêchait des renforts dans la ville universitaire. Un discours du président par intérim, Théodore Sindikubwabo, devait déclencher les opérations, et les équipes de Médecins sans frontières assistèrent au massacre de leurs malades tutsis sur leurs lits d'hôpital...

Un peuple broyé dans un double engrenage

LE gouvernement intérimaire, autoproclamé et dont la liste des ministres fut dressée dans l'enceinte de l'ambassade de France, était "en phase" avec les tueurs: "Nous pourrions arrêter les massacres, assuraient ses porte-parole, si le FPR arrête la guerre"... Mais le Front patriotique, qui avait repris l'offensive vingt heures après l'attentat, n'avait plus l'intention de s'arrêter pour négocier; il voulait chasser du pouvoir les auteurs et les concepteurs du génocide. La population rwandaise, durant ces trois mois tragiques, fut broyée par un double engrenage: les massacres décimèrent les Tutsis, tandis que les Hutus, qui avaient souvent été poussés à tuer leurs voisins sur les collines, s'enfuyaient dans un gigantesque exode programmé, destiné à laisser le FPR régner sur un pays vide.

Les tueurs se dissimulaient dans la foule des fuyards qui quittaient le pays avec tous leurs biens; ils se servaient de ces deux millions de réfugiés comme d'un immense bouclier humain. L'exode eut lieu sous le regard des militaires français de l'opération "Turquoise" venue, tardivement, sauver fin juin 1994 quelques milliers de Tutsis survivants et ouvrir à l'appareil de commandement du génocide une porte de sortie vers le Zaïre, tandis que des centaines de milliers de Hutus apeurés s'entassaient dans la zone de sécurité au sud-ouest du pays.... En fait, le génocide fut suivi d'une immense prise d'otages: les miliciens tuaient ceux qui refusaient de partir, les accusant d'être des complices du FPR. Dans ces immenses camps de réfugiés qui se sont établis au Zaïre et en Tanzanie, l'ordre ancien règne toujours (lire, page 10, "Comment se prépare la reconquête").

Qui sont les concepteurs de cette démoniaque machine à tuer, les auteurs de la prise d'otages qui suivit? Ayant dirigé le pays au nom de la majorité des Hutus mais confisqué le pouvoir au bénéfice de quelques-uns, originaire du Nord du pays et proche de la belle-famille du défunt président, le clan des commanditaires du génocide se compose de quelques militaires que le partage du pouvoir à Kigali allait condamner à la retraite, d'hommes d'affaires comme M. Félicien Kabuga (un Tutsi!), fondateur de la Radio libre des Mille Collines, dont l'Etat de droit projeté allait anéantir les prébendes, des beaux-frères du président, dont l'ancien préfet de Ruhengeri... Bref, un clan, ou plutôt une mafia politique, financière, militaire, assurée de son impunité car se fondant sur une majorité non pas démocratique mais démographique, disposant au sein de la population des relais au niveau communal, d'un certain nombre d'organisations non gouvernementales agissant plus comme des courroies de transmission que comme des porte-parole des paysans, et même de l'appui d'une partie du clergé.

Les réfugiés dénoncent le fait que des militaires du FPR se livrent à des vengeances personnelles, arrêtent des gens sur foi de simples dénonciations, protègent des exilés qui occupent les biens et les maisons des fuyards, malgré l'existence d'une commission de règlement des litiges fonciers. Alors que, durant la guerre, les troupes du FPR étaient considérées comme parmi les plus disciplinées d'Afrique, l'absence de justice institutionnalisée et le manque de moyens matériels ont érodé le moral des troupes et ouvert la voie à des règlements de comptes individuels.

Les réfugiés redoutent l'instauration d'un tribunal international amené à juger les auteurs du génocide. Ils dénoncent comme contraire aux accords d'Arusha le fait que le FPR ait formé un gouvernement de coalition avec les anciens partis d'opposition, excluant le MRND considéré comme responsable du génocide et ils contestent la légitimité de la nouvelle équipe, bien que le président de la République et le premier ministre soient des Hutus, le premier étant membre du FPR, le second d'un parti d'opposition.

Assez curieusement, une telle analyse, qui consiste à dénigrer systématiquement les nouveaux dirigeants de Kigali, à ne pas reconnaître leur légitimité, est partagée par des pays "amis du Rwanda", tels que la France... Alors que l'on aurait pu croire que le régime mis en place au lendemain de la victoire du FPR allait bénéficier d'une aide internationale massive, à la hauteur du désastre (le Rwanda a perdu 13 % de sa population et ses infrastructures ont été détruites), il n'en fut rien: impuissante à empêcher le génocide, la communauté internationale tarda à s'engager aux côtés du nouveau gouvernement et il fallut attendre une table ronde organisée par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en janvier 1995 pour que 600 millions de dollars d'aide à la reconstruction soient enfin promis à Kigali.

Durant des mois, quelque 200 organisations non gouvernementales oeuvrant dans le pays et dans les camps de réfugiés ont disposé d'infiniment plus de moyens que les ministres en place, pratiquement dépourvus de téléphone et de véhicules. Le tribunal international, faute de moyens, est toujours au stade des préliminaires.

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "Le feu court sur la région des Grands Lacs", Le Monde diplomatique, septembre 1994.
(2) Lire, par exemple, Alexandre Adler, "Aristocraties armées", Courrier international, 15 décembre 1994.
(3) Patrice Lumumba, dirigeant congolais, président du conseil à l'indépendance en 1960, sera arrêté puis assassiné le 17 janvier 1961. Il est devenu le symbole de la lutte pour l'indépendance.

1996

LE Rwanda, deux ans après le génocide, tente de revivre dans une région où les assassins d'hier n'ont pas renoncé à reprendre le pouvoir et multiplient les incursions depuis le Zaïre, au risque de faire basculer la province du Kivu dans une guerre régionale. Tandis que, au Burundi, la peur des Hutus et des Tutsis, qui subissent un "génocide au compte-gouttes", fait le lit de tous les radicalismes.

Kigali, mai 1996. Les marchés croulent sous les fruits et les légumes; chaque semaine, s'ouvrent de nouveaux restaurants, des self-services comme en Ouganda, de petits Nogandas, sur le modèle zaïrois, où l'on retrouve les poissons cuits dans les feuilles de bananier. Les boutiques de Kigali ne désemplissent pas, et les prix sont relativement stables. Jamais la circulation n'a été aussi dense ni les accidents aussi nombreux. Avant huit heures, les ministères sont en pleine activité, les murs ont été repeints, les impacts d'obus colmatés, les vitres remplacées. Des veuves payées par la municipalité entretiennent les pelouses de la capitale et, à l'intérieur du pays, des cantonniers s'affairent pour réparer les routes, tailler les talus. Dans les villes, l'eau et l'électricité fonctionnent normalement; dans les campagnes, les collines sont à nouveau jardinées jusqu'au sommet. Les caféiers ont été taillés, les pommes de terre, les haricots s'entassent sur les marchés, la menace de famine semble conjurée. Le Rwanda donne une apparence d'ordre, de dynamisme, et les nouveaux venus en oublieraient presque les images de juillet 1994.

Cet été-là, le Front patriotique rwandais (FPR), dont les troupes étaient composées essentiellement d'exilés, arrivait au pouvoir dans un pays exsangue, ravagé par un génocide. Les morts s'entassaient dans les fossés, les églises; les infrastructures avaient été détruites, les caisses de l'Etat vidées par les tenants de l'ancien régime qui avaient fui au Zaïre et en Tanzanie, poussant devant eux deux millions de réfugiés. Aujourd'hui, pour retrouver le souvenir de la tragédie, il faut, au-delà des signes extérieurs de normalité, écouter les survivants, lorsqu'ils consentent à parler... Eux, ils se sentent étrangers à ce dynamisme ambiant, qui, dans les villes, a été insufflé par les Tutsis revenus de l'étranger. La diaspora rwandaise a ramené au pays ses biens, ses capitaux, ses cadres. Venus du Burundi, du Zaïre, d'Ouganda mais aussi d'Europe et des Etats-Unis, tous sont décidés à réussir coûte que coûte, car dans ce pays retrouvé après trente années d'exil, ils n'ont aucune stratégie de repli.

L'enthousiasme, le dynamisme des nouveaux venus rend plus profonde encore la solitude des survivants, seuls avec leur peine. Edmond, dans sa maison de Gikondo, ne trouve pas le sommeil: lorsqu'il a voulu dégager les latrines, il y a découvert des corps amoncelés, sa famille peut-être, qu'il n'ose pas remuer. Frédéric a retrouvé du travail, mais que lui importe: sa femme, ses vieux parents, ses enfants sont morts: "Je n'ai plus personne avec qui partager quoi que ce soit et, à la limite, je me sens coupable d'être encore vivant. D'ailleurs certains m'interrogent, ils me demandent ce que j'ai fait pour avoir survécu. Je me sens suspect..." Mathilde, elle, ne rate aucune soirée du Centre culturel français: "Je suis seule, toute ma famille a disparu, je viens ici pour que les heures passent..."

A Kigali comme dans tout le pays, de nouvelles fosses communes sont découvertes chaque semaine, de nouvelles cérémonies d'inhumation rendent hommage à des milliers de disparus. En avril, à Kicukiro, près de Kigali, étaient enterrées les trois mille personnes que les "casques bleus" belges avaient abandonnées dans une école technique. Dans la foule en deuil, des enfants portaient des brassées de croix qu'ils se préparaient à planter sur la fosse commune, en souvenir de leur famille disparue...

Pour mesurer la réalité physique du génocide, dont beaucoup estiment qu'il a fait près d'un million de morts, il faut se rendre dans les campagnes, sur les collines où naguère les Tutsis étaient nombreux. Entre Gikongoro et Butare par exemple, à Rwamiko, les rescapés ne sont plus que trois cents, dont les trois quarts sont des femmes et des enfants, alors que dix mille Tutsis vivaient dans la région. Ici, un tiers des habitants a disparu, un autre tiers est en exil. Les champs semblent cultivés, mais malgré le surpeuplement général du Rwanda, il règne une étrange atmosphère d'absence.

On est loin du dynamisme des villes, loin des apparences de normalité. Les survivants campent dans quelques locaux administratifs au centre de la commune. Des femmes seules veillent sur des nuées d'enfants en haillons, des orphelins qu'elles ont recueillis pour reconstituer un semblant de famille. Leurs maisons ont été détruites, rasées, elles n'osent pas passer la nuit dans leurs champs et ne s'y rendent qu'en cours de journée. Ici, au sud-ouest du pays, dans ce qui fut la zone de sécurité mise en place lors de l'intervention française surnommée "Turquoise" (du 24 juin au 21 août 1994), les esprits ne sont pas apaisés, le danger est toujours là.

Des femmes se plaignent: "Lorsque des ONG lancent des programmes Food for Work (de la nourriture contre du travail) et proposent des vivres à des maçons de la région pour qu'ils reconstruisent nos maisons, ils acceptent le maïs pour le revendre au marché ensuite, mais ils construisent à contrecoeur. Les maisons n'ont pas de fondations, les toits s'envolent... Nous n'osons rien dire, ils sont tellement plus nombreux que nous..." Les rescapés se plaignent du fait que les secours alimentaires soient plus importants pour les familles de réfugiés hutus, qui rentrent d'exil au complet, que pour les survivants, isolés, mal organisés... Mais, surtout, les rescapés ont peur, encore et toujours: des hommes qui se rendent aux champs ont été battus par des inconnus, d'autres ont été menacés par d'anciens voisins qui s'étaient approprié leur terre, des témoins ont été abattus par des assaillants venus du Zaïre.

Le policier communal qui entend ces doléances note tout dans son beau carnet tout neuf, mais il est très jeune, et semble impuissant. L'armée, elle, patrouille dans la forêt et découvre des caches d'armes de plus en plus nombreuses. C'est par la forêt de Nyungwe, en effet, qui jouxte la région de la Kibira, au Burundi, que s'infiltrent les commandos qui posent des mines, font tomber des pylônes électriques et surtout liquident des témoins.

La Mission d'observation des droits de l'homme des Nations unies relève que par rapport à l'an dernier, le nombre de victimes de la violence a doublé. Alors qu'il se situait naguère à quelque cinquante morts par mois, en mars il s'élevait à cent trois morts. En avril, le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) avait fait état de cent soixante-quinze personnes tuées, dont cent vingt-quatre par l'armée et quatorze par les rebelles et en mai. Un autre rapport du PNUD relève que cent soixante-deux personnes au moins, dont soixante-douze prisonniers, ont été tués au cours de cinquante-six incidents distincts.

Dans les milieux diplomatiques de Kigali, on estime peu probable qu'aient pu passer inaperçus "les centaines de milliers de morts" dont font état depuis l'Europe l'ancien premier ministre, Twagiramungu et l'ancien ministre de l'intérieur Sendashonga, passés à l'opposition et on considère comme vraisemblables les chiffres donnés par les Nations unies, qui, malgré le retrait des soldats de la Minuar, ont gardé de nombreux observateurs sur le terrain. Aucun de ces observateurs des droits de l'homme n'affirme être au courant de tueries massives, délibérées et récentes perpétuées par l'armée, mais tous reconnaissent cependant que dans les zones voisines du Zaïre, la situation se dégrade de manière inquiétante. En effet, les infiltrations sont de plus en plus fréquentes, et les accrochages meurtriers se multiplient avec l'armée, entraînant quelquefois la mort de civils: les paysans des régions frontalières, volontairement ou sous la contrainte, abritent des infiltrés qui sont parfois leur anciens voisins, dissimulent des caches d'armes, au risque d'être confondus avec les assaillants par les militaires en opérations.

Si les civils soupçonnés de complicité avec les assaillants courent de grands risques, deux autres catégories de la population sont également prises pour cibles, par les infiltrés cette fois: les témoins du génocide, et les agents de l'Etat, des Hutus qui ont accepté de collaborer avec les nouvelles autorités. Ainsi, en mars, la moitié des assassinats ont été attribués à d'anciens miliciens et militaires et dix-sept de ces victimes étaient des agents de l'Etat: officiers de police judiciaire chargés d'instruire les dossiers des coupables présumés, conseillers communaux, une directrice d'école qui, en outre, avaient promis de témoigner contre les responsables des massacres. Selon un rapport des Nations unies, des listes noires circulent au Rwanda, avec les noms des témoins à éliminer, dont les familles sont également visées. La situation est particulièrement tendue dans la région de Gikongoro, où l'opération française Turquoise avait réussi à stabiliser les populations locales. Mais si un autre exode vers le sud Kivu a pu être freiné, en revanche bon nombre d'auteurs des massacres restèrent sur place et servent aujourd'hui de relais aux infiltrés venus du Zaïre. Ces opérations de commando et les patrouilles des militaires qui recherchent les caches d'armes ou procèdent à des vérifications d'identité créent une atmosphère de méfiance, de répression, donnant des arguments à ceux qui dénoncent la trop grande emprise de l'armée.

De nombreux Hutus innocents se sentent mal à l'aise et craignent d'être à leur tour soupçonnés de collaboration avec les infiltrés. Cette tension augmente aussi à mesure que s'annoncent les premiers procès, et l'Association rwandaise pour la défense des droits de l'homme a dénoncé les menaces qui pèsent contre certains agents du système judiciaire: le procureur de Butare a été arrêté, celui de Kibuye passé à tabac par les militaires.

Réclamée par tous, la justice est un exercice à hauts risques sur le plan politique, et c'est peut-être pour cela aussi qu'elle tarde encore à se mettre en place. En effet, la base de la pyramide judiciaire est à présent posée: la Cour suprême est en place, quelque trois cents officiers de police judiciaire ont été formés et disséminés dans le pays, les juges ont été nommés et devront bientôt s'atteler à examiner les cas des soixante-treize mille personnes qui croupissent dans des prisons surpeuplées et dont plusieurs dizaines sont mortes par étouffement.

La justice, au Rwanda, s'exerce sur une corde raide: les messages émanant de la communauté internationale sont contradictoires. Chacun s'accorde à reconnaître qu'il faut lutter contre l'impunité, juger et châtier les coupables. Mais, en même temps, à part les Pays-Bas, aucun gouvernement ne consent à financer l'agrandissement des prisons (tout en critiquant sévèrement les conditions de détention actuelles). Par ailleurs, le gouvernement rwandais est soupçonné de faire traîner les choses, mais s'il pratiquait une justice expéditive, les critiques seraient plus vives encore. C'est pourquoi les autorités ont tenté de mettre sur pied un système judiciaire adapté au caractère extraordinaire de la situation.

Une loi est actuellement examinée à l'Assemblée nationale, qui propose de distinguer plusieurs catégories d'inculpés: les concepteurs du génocide, qui risquent la peine de mort; les exécutants, qui, tout en ayant commis des crimes de sang, n'ont pas agi de leur propre initiative; et ceux qui ont commis des délits de vol, de pillage. Pour ces derniers, la sanction sera pratiquement nulle, tandis que le châtiment des "porteurs de machette" irait jusqu'à vingt ans de détention. Des procédures originales sont envisagées: la pratique anglo-saxonne du plea bargaining, du marchandage qui permet de négocier un allègement de la peine en échange d'aveux; la remise en activité d'une pratique rwandaise traditionnelle, la gacaca, qui faisait appel aux sages d'une colline pour arbitrer un litige. La gacaca, autrefois, ne s'appliquait pas aux crimes de sang, mais elle avait le mérite de "socialiser" la reconnaissance de la faute et la sanction, qui pouvait consister en une réparation du dommage subi...

Les conditions d'une réconciliation

SI la justice doit éradiquer l'impunité, remettre le peuple rwandais sur la voie de l'Etat de droit et être le socle d'une éventuelle réconciliation, elle doit aussi apaiser quelque peu la douleur des survivants. On est loin du compte: les rescapés, regroupés en associations d'entraide et groupes de pression, ne sont pas loin d'être qualifiés d'extrémistes lorsqu'ils réclament que l'on ne tourne pas trop vite la page... "Ceux qui seront qualifiés d'exécutants du génocide ne subiront que des peines relativement mineures", reconnaît l'avocat Mutogwera. "Je comprends la logique politique de ce choix, car après la justice devra venir la réconciliation. Mais comment admettre que celui qui a tué ma mère, ma femme, mes enfants, qui les a torturés, ne subisse qu'un châtiment somme toute léger..." Tel est le dilemme auquel sont confrontées les autorités rwandaises: la justice ne doit pas ressembler à la vengeance, et déjà cette perspective dissuade les réfugiés de rentrer au pays. Mais si elle est trop légère, elle ravivera la tentation des représailles individuelles à laquelle la population dans son ensemble a pu résister jusqu'à présent...

La reconstruction du système judiciaire, aussi lente que l'entrée en fonction du Tribunal pénal international qui vient d'entamer ses premières audiences dans la ville tanzanienne d'Arusha, la remise en ordre du pays, la difficile réhabilitation de l'économie (malgré les réticences d'une aide internationale toujours focalisée sur l'urgence plus que sur le développement) risquent d'être mises à mal si la guerre reprend du côté de la frontière zaïroise. Ce danger n'est pas illusoire: non seulement les infiltrations d'éléments armés se multiplient, mais l'afflux de nouveaux réfugiés du côté de Gisenyi est le signe de nouvelles tensions.

Au Zaïre, en effet, une épuration ethnique qui ne dit pas son nom est en cours dans la région du Masisi, au nord-ouest de Goma et Bukavu. Sur ces plateaux extraordinairement fertiles, et dont le sous-sol recèle de l'or et des minéraux précieux comme le colombo tantalite et le tungstène, des populations tutsies et hutues, qualifiées globalement de Banyarwandas, sont installées depuis des générations, rejointes par les divers flux de réfugiés.

A l'heure actuelle, des réfugiés hutus venus des camps, appuyés par certains éléments de l'armée zaïroise, ont entrepris de vider le Masisi des éleveurs tutsis: les troupeaux ont été décimés, la viande a été vendue jusqu'à Kinshasa. Mais, surtout, les Tutsis, comme les populations autochtones Hunde et Nyanga, qui tentent en vain de se défendre, sont désormais traqués par les miliciens, qui pratiquent à leur égard les mêmes méthodes génocidaires que voici deux ans à l'intérieur du Rwanda: des familles entières sont massacrées dans d'atroces conditions et des cas de cannibalisme ont même été rapportés par des témoins européens. En mai, dans le monastère de Mokoto, plusieurs centaines de Tutsis ont été encerclé par des interahamwe venus des camps de réfugiés, qui ont donné l'aussaut à l'Eglise avec des grenades et des machettes. Les scènes du génocide de 1994 se sont reproduites, en territoire zaïrois cette fois, sans guère susciter plus d'émotion.

Quarante mille Tutsis de nationalité zaïroise sont déjà arrivés au Rwanda, accueillis par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). L'implantation de Hutus extrémistes, fortement politisés, dans des bastions situés à l'intérieur du Zaïre, fait craindre la constitution d'une sorte de Hutuland, qui serait à terme le point de départ d'une nouvelle guerre.

Empreintes de méfiance - le président Mobutu Sesse Seko était un ami personnel de l'ancien président Habyarimana, le Front patriotique est perçu comme rebelle et anglophone... -, les relations entre le Zaïre et le Rwanda se détériorent de jour en jour et font craindre une nouvelle guerre. Kigali, en effet, se montre de plus en plus nerveux face aux infiltrations qui se multiplient, tandis que le Conseil de sécurité, le 23 avril 1996, a demandé que se poursuive l'enquête sur les livraisons d'armes dans les camps de réfugiés rwandais. Armes neuves, nouveaux uniformes pour les anciens miliciens interahamwe, qui prêtent également main forte aux "assaillants" hutus du Burundi talonnant l'armée (1), tous les ingrédients d'une guerre régionale sont réunis à l'est du Zaïre et les observateurs se demandent quel fut l'objectif exact de la visite à Paris du président Mobutu, reçu le 26 avril 1996 par le président Jacques Chirac.

Le chef de l'Etat zaïrois, remis en selle à la faveur du génocide rwandais, est en effet considéré comme "incontournable" par la France (2). Dans la région des Grands Lacs, en revanche, il est accusé de favoriser les réfugiés hutus contre sa propre population dans une province du Kivu qui lui est majoritairement hostile, de tolérer ou de tirer profit des trafics d'armes qui s'intensifient, de laisser son territoire servir de base arrière pour les assaillants hutus qui combattent au Burundi et s'infiltrent au Rwanda. La réhabilitation internationale du président zaïrois, qui souhaite, après Paris, être reçu à Washington, et organiser, en 1997, des élections sur mesure, doit-elle passer par la mise à feu et la déstabilisation de toute une région?

Notes:
(1) Lire Colette Braeckman, "L'interminable descente aux enfers du Burundi", Le Monde diplomatique, juillet 1995.
(2) Lire Colette Braeckman, "Le feu court dans la région des Grands Lacs", Le Monde diplomatique, septembre 1994, et François-Xavier Verschave, "Connivences françaises au Rwanda", Le Monde diplomatique, mars 1995.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier