Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
AUTOPSIE D'UN GENOCIDE
AUTOPSIE D'UN GENOCIDE

POUR MIEUX COMPRENDRE CE QUI S'EST PASSE EN 1994

Pour mieux comprendre le pourquoi du génocide perpétré en 1994, il est impératif d'étudier l'histoire ancienne du Rwanda et particulièrement la période coloniale.
En 1902, Mgr Le Roy écrivait: «Les Bahima (un clan Tutsi) diffèrent absolument, par la beauté de leurs traits et leur couleur vraie, des agriculteurs bantou d'un type inférieur. Grands et bien proportionnés, ils ont de longs nez minces, un font large et des lèvres fines. Ils disent qu'ils sont venus du nord. Leur apparence intelligente et délicate, leur amour de l'argent, leur capacité à s'adapter à n'importe quelle situation semblent indiquer une origine sémite».
Pierre Ryckmans, l'un des plus importants administrateurs belges des années 20, écrivait en 1931: «les Batutsi étaient destinés à régner. Leur seule prestance leur assure déjà, sur les races inférieures qui les entourent, un prestige considérable.. Rien d'étonnant que les braves Bahutu, moins malins, plus simples, plus spontanés, se soient laissé asservir sans jamais esquisser un geste de révolte».

Dans la société traditionnelle rwandaise, on retrouve le roi (Mwani) qui vivait entouré d'une large cour. Il était considéré comme un être d'essence divine. Après le roi venaient les chefs, de trois genres différents: d'abord, le chef des terres affermées (mutwale wa buttaka) chargé de l'attribution des terres et de la production agricole et des impôts, puis le chef des hommes (mutwale wa ingabo) chargé, entre autres, de recruter les combattants pour les armées du roi; enfin, le chef des pâturages (mutwale wa inka).
La plupart des chefs étaient des Tutsi, mais un certain nombre des chefs des terres étaient des Hutu, puisque l'agriculture était de leur ressort.
Les Hutu n'avaient théoriquement pas le droit de posséder du bétail, lequel était un signe de richesse, de pouvoir et de bonne éducation, et ce contrat représentait non seulement un cadeau d'ordre économique mais une forme d'amélioration de la condition sociale de son bénéficiaire. Une fois doté de bétail, le lignage hutu deviendrait icyihuture, c'est à dire tutsifié. De la même manière, un Tutsi très pauvre qui perdait tout son bétail et devait cultiver la terre devenait hutuisé. Les enfanzs d'un Hutu enrichi entraient par le mariage dans une lignée Tutsi et les enfants d'un Tutsi appauvri prenaient leurs conjoints dans une famille hutu.
Les Hutu pouvaient recevoir des vaches pour récompenser leur bravoure au combat et elles demeuraient une pure propriété privée, sans qu'aucune obligation sociale ne découlât de leur possession. Les Tutsi n'étaient pas seuls à se battre en cas de guerre: tous les hommes faisaient parti des intore (régiments combattants) et même les pygmées Twa étaient des soldats très appréciés.
La guerre faisait fonction de «coagulant social» car les Tutsi, les Hutu et les Twa, bien que toujours inégaux, se soudaient en tant que Banyarwanda face à l'ennemi commun, et la religion contribuait aussi à la cohésion sociale.
Même les clans, qui servent habituellement à la classification sociale en sous-sociétés, avaient un rôle différent au Rwanda. Si les familles et les lignages étaient soient Tutsi soit Hutu, ce n'était pas le cas du clan qui comptait parmi ses membres des Tutsi, des Hutu et même des Twa.

On voit donc que dans le Rwanda précolonial, la société fonctionnait sous les bases d'un antagonisme social: il n'existait en aucune manière de haine raciale.

IMPACT DE LA COLONISATION

En 1930, l'évêque Mgr Classe (très influent au niveau du gouvernement belge) écrivait: «Le plus grand tort que le gouvernement pourrait se faire à lui-même et au pays serait de supprimer la caste matutsi. En règle générale, nous n'aurons pas de chefs meilleurs, plus intelligents, plus actifs, plus capables de comprendre le progrès et même plus acceptés du peuple, que les Batutsi».
On suivit les conseils de l'évêque et beaucoup de chefs Hutu déjà en place furent destitués et remplacés par des Tutsi. On en arriva donc à une prédominance presque totale de chefs tutsi. Vers la fin de la présence belge au Rwanda en 1959, 43 chefs sur 45 étaient tutsi ainsi que 549 sous-chefs sur 559. L'une des principales mesure prises par le gouverneur Voisin, en 1929, fut de concentrer les différentes fonctions de chefs (il y en avait trois, comme nous l'avons vu plus haut). En 1929, les trois postes furent fondus en un seul, et presque toujours confié à un Tutsi. Ainsi les paysans Hutu, habitués à jouer un chef contre l'autre, se retrouvèrent sous le contrôle plus étroit d'un chef unique, d'autant plus puissant que l'administration blanche le soutenait plus efficacement que la cour royale ne soutenait les chefs traditionnels. Conscients du soutien global de l'administration belge, les Tutsi sentirent qu'ils pouvaient détourner graduellement à leur profit les droits traditionnels en matière de propriété terrienne et de contrats. La législation belge les y aida!

Les statistiques d'entrée à l'université Astrida, suivant l'origine ethnique, sont éloquentes: en 1932, on comptait 45 étudiants Tutsi contre 9 étudiants Hutu; en 1945, 46 étudiants Tutsi étaient comptabilisé contre 3 étudiants Hutu!!
A la fin de leurs études, ayant du mal à trouver un emploi correspondant à leur niveau d'éducation, les Hutu en concevaient amertume et frustration, ce qui devait jouer un rôle important dans le soulèvement social de 1959. Pour les colonisateurs, les Tutsi étaient des chefs nés, ils avaient donc forcément un accès prioritaire à l'éducation. L'Eglise pouvait ainsi se garantir le contrôle de l'élite future du pays (l'Eglise avait un grand impact sur la société rwandaise et détenait un monopole sur l'éducation).
Les réformes belges de 1926 à 1931 créèrent un Rwanda «moderne»: centralisé, efficace, néo-traditionnaliste, catholique, mais brutal. Entre 1920 et 1940, le fardeau des impôts et des travaux forcés augmenta considérablement.

Pour résumer l'impact de la période coloniale, on peut dire que si la «race supérieure» tutsi a pu être dépouillée de tous ses pouvoirs au centre, elle s'est rattrapée en monopolisant l'administration locale et les systèmes contractuels de contrôle économique. La racialisation de la conscience affecta tous les tutsi, et même les «petits tutsi, qui ne bénéficiaient en aucune matière de ce système, ont commencé à croire qu'en vérité ils étaient une race supérieure et que, sous les mêmes guenilles que leurs voisins hutu, battaient un cœur raffiné. Tout le monde a fait croire aux Hutu, privés de tout pouvoir politique et exploités matériellement par les Blancs et les Tutsi, qu'ils étaient inférieurs, qu'ils méritaient leur sort, au point qu'ils ont fini par y croire eux-mêmes. Ils se sont mis, par conséquent, à haïr tous les Tutsi, même ceux qui étaient tout aussi pauvres qu'eux, puisque tous les Tutsi appartenaient à la race supérieure.
La bombe à retardement était prête, ne manquait que la date d'explosion!!

En déplaçant la responsabilité du travail obligatoire et des contributions, jusque là supportée par les familles et les lignages des collines, sur la personne individuelle, les Belges avaient fortement ébranlé les structures traditionnelles.

Entre les deux guerres mondiales, l'Eglise va favoriser la progression d'une contre élite Hutu. L'Eglise cessa de soutenir l'élite tutsi pour aider les hutu à quitter leurs positions subordonnés et à constituer une nouvelle classe moyenne.
Cette situation fut confortée par la parution d'un journal le Kinyamateka dirigé par un Hutu, Grégoire Kayibanda, qui devint la revue la plus lue au Rwanda. A la même époque, la création de la coopérative de café TRAFIPRO offrit à la contre élite hutu grandissante une ouverture économique ainsi qu'un entraînement au leadership. Les Hutu commencèrent à s'organiser en créant des associations culturelles, des regroupements plus ou moins claniques....C'est ainsi qu'en 1957, 9 intellectuels hutu décidèrent d'influencer les délégués du Conseil de Tutelle des Nations Unies. Ils publièrent un texte dont voici un extrait: «Le problème est à la base celui d'un monopole politique d'une race, les Batutsi. Dans les circonstances présentes, ce monopole se transforme en un monopole sociale et économique. Et étant donné la sélection de facto à l'école, les monopoles politique, économique et social se transforment en un monopole culturel qui condamne les Bahutu au désespoir d'être pour toujours des travailleurs subalternes, même après une indépendance qu'ils auront contribué à obtenir sans même comprendre ce qu'elle leur réservait...».

Le mot «race» utilisé dans ce contexte social retentissait comme un signal d'alarme.
A partir de 1954, les Tutsi entamèrent une contre offensive ouverte, pour commencer, contre les Tutsi libéraux.
Des partis politiques virent le jour: MSM (Mouvement social hutu) crée en 1957 par Kayibanda, l'APROSOMA, l'Union nationale rwandaise (UNAR) en 1959 (conservateurs tutsi), le RADER (Rassemblement démocratique rwandais) en 1959 (principalement constitué de Tutsi).... En octobre 1959, le MSM de Kayibanda était devenu le Mouvement démocratique rwandais/Parti du mouvement et de l'émancipation hutu ou MDR-PARMEHUTU.
Vers la fin 1959, la situation était tellement tendue que n'importe quel incident aurait pu mettre le feu au poudre ... ce qui arrivaà la suite de l'attaque d'un sous-chef hutu, militant du PARMEHUTU, par de jeunes membres de l'UNAR.
Des combats confus s'ensuivirent, beaucoup de maisons tutsi furent incendiés...
Les autorités belges firent preuve d'une extrême partialité en faveur des Hutu, les laissant même brûler des maisons tutsi sans intervenir!

La rupture entre les autorités belges et l'élite tutsi si longtemps choyée ne pouvait se produire que parce que les administrateurs coloniaux se sentaient trahis par leurs anciens protégés. Ils voyaient à présent ces derniers comme un mélange de traditionalistes réactionnaires et de communistes révolutionnaires, combinaison bien improbable, qu'on peut rapprocher de la manière dont les Britanniques considéraient alors de mouvement Mau-Mau au Kenya.
Ce qu'on allait faire passer pour une révolution sociale ressemblait plus à un transfert ethnique du pouvoir.
La Belgique, qui commen4ait à perdre son contrôle d'elle même autant que de la situation, lança l'idée de l'autonomie le 11 Novembre, en plein chaos. Des combats sporadiques continuaient, les tutsi en étaient le plus souvent les victimes.
Au début de 1960, le gouvernement colonial commença à remplacer la plupart des chefs tutsi par de nouveaux chefs hutu. Ces derniers organisèrent la persécution des Tutsi dans les collines qu'ils administraient à présent, ce qui provoqua un exode massif de réfugiés vers l'étranger. Quelques 130 000 Tutsi se retrouvèrent au Congo belge, au Burundi, en Ouganda...fin 1963.

Entre le 26 Juin et le 30 Juillet, des élections municipales furent organisés par les Belges: le PARMEHUTU remporta ces élections avec une large majorité. La participation aux élections fut de 70%.
Après l'échec d'une Conférence Nationale de Réconciliation (demandée par les Nations Unies) en Janvier 1961, Logiest et Grégoire Kayibanda montèrent un «coup d'état légal» pour empêcher toute autre ingérence des Nations Unies dans la situation rwandaise. Le 28 Janvier 1961, ils convoquèrent les 3125 bourgmestres et conseillers municipaux à une réunion à Gitarama, lieu de naissance de Kayibanda. La «République démocratique souveraine du Rwanda» y fut proclamée à l'unanimité. L'ONU fut alors obligée d'admettre l'indépendance de facto d'un territoire théoriquement placé sous son mandat. Mais les violences sporadiques se poursuivaient. Le 25 septembre 1961 eurent lieu des élections législatives remportées par le PARMEHUTU avec 78% des suffrage (L'UNAR obtient 17%).
En Mars 1961, on pouvait lire dans un rapport de l'ONU: «Les développements de ces derniers 18 mois ont instauré la dictature raciale d'un seul parti...Une oppression en a remplacé une autre...Il est très possible qu'un jour ou l'autre nous soyons témoins de réactions violentes de la part des Tutsi».
Les années 1961-1973 seront celles de Kayibanda mais ceci est une autre histoire!

La deuxième semaine d'avril 1994

Dès que l'avion du Président Habyarimana s'est écrasé, des barrages routiers, tenus par les miliciens, poussent partout dans les rues de Kigali. On entend des fusillades, de deux origines. D'un côté, les miliciens et les gardes du Président ont commencé à rechercher des "ennemis", maison par maison, et ils les tuent; de l'autre, quelques éléments des FAR (Forces armées rwandaises) essaient d'arrêter le massacre. Les combats entre des éléments "loyalistes" des FAR et la GP (Garde présidentielle) reprennent sporadiquement toute la journée du jeudi 7 avril et la majeure partie du vendredi, impliquant l'artillerie dans certains cas. Ces combats viennent du fait que le nouveau commandant en chef de l'armée, le colonel Marcel Gatsinzi, ne fait pas partie du complot, contrairement au colonel Mpiranya, chef de la GP. Le colonel Gatsinzi essaie de garder l'armée en dehors de la "solution finale". Mais beaucoup de ses subordonnés y collaborent déjà. Et le 8 avril, à la nouvelle de la décision du FPR d'entrer dans la mêlée, il doit céder à la majorité et accepter la réconciliation avec la GP et les lnterahamwe .

Les premières victimes des massacres ont été soigneusement sélectionnées. Parmi elles, le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, est attaquée à son domicile par une foule en colère. Elle est "protégée" par un détachement de dix soldats belges de la MINUAR, à qui les officiers de la GP demandent de poser leurs armes. Les dix hommes sont de simples soldats et aucun sous officier ne les accompagne, ils agissent donc suivant leur mandat et se plient à la demande. On les emmène vers un camp militaire proche et on les tue. Entre-temps, celle dont ils avaient la responsabilité est assassinée dans sa maison et ses cinq enfants n' échappent à la mort que grâce au courage de voisins. Le président de la Cour constitutionnelle, Joseph Kavaruganda, est assassiné pour ses opinions politiques libérales; mais aussi sa mort rend toute succession constitutionnelle impossible (c'est lui qui était chargé de l'organiser). Un certain nombre de prêtres sont tués au Christus Center parce qu'on dit qu'ils sont en faveur de la transition démocratique. Leur cuisinier est tué simplement parce qu'il se trouve là. Charles Shamukiga, homme d'affaires et militant pour les droits civiques, est tué. Landwald Ndasingwa, leader de la fraction démocratique du Parti libéral, est tué, avec sa femme canadienne et ses deux enfants. Le leader du PSD et ministre de l' Agriculture, Frédéric Nzamurambaho, est tué, de même que son adjoint, Théoneste Gafaranga, et plusieurs de leurs camarades de parti, balayant d'un coup presque toute la direction du PSD. Leurs collègues Marc Ruganera, ministre des Finances, Joseph Ngarambe et Sylvestre Rwibajige, sont parmi les rares PSD à échapper à la mort. Le journaliste André Kamweya, dont le journal Rwanda Rushya est détesté par les extrémistes, est abattu. Monique Mujawamaliya, militante pour les droits civiques, a la vie sauve parce qu'elle se cache dans le plafond de sa maison et réussit à quitter le pays après avoir traversé des épreuves poignantes.
L'ancien ministre des Affaires étrangères et négociateur de l'accord d'Arusha, Boniface Ngulinzira, est assassiné, de même que le ministre de ]'Information, Faustin Rocogoza. Les assassins chargés de tuer le Premier ministre désigné, Faustin Twagiramungu, n'ont pas exactement la bonne adresse, et tandis qu'ils fouillent la maison voisine, il a le temps de s'enfuir en passant par-dessus la barrière de son jardin et se réfugie auprès de la MINUAR.

Mais bien que le pogrom se concentre nettement sur les politiciens libéraux et autres démocrates, les victimes ne sont pas seulement des personnes connues. Les listes sont longues, précises et elles peuvent s'allonger. Des Tutsi sont tués simplement parce qu'ils sont tutsi, c' est-à-dire des lbyitso ontologiques, "des complices" du FPR, même lorsqu'ils n'ont pas la moindre sympathie pour les combattants. Des Hutu, ni membres ni même sympathisants des partis de l'opposition démocratique, sont aussi tués parce que leur opposition à la "majorité démocratique" les a changés en lbyitso objectifs, ne valant guère mieux que les Tutsi. Plusieurs journalistes sont tués parce qu'ils ont publié des articles trop libres sur la corruption de hauts dignitaires. De nombreux prêtres et religieuses sont tués parce qu'ils tentent d'empêcher les miliciens de tuer d'autres personnes. Quelques personnes trop bien habillées, ou qui parlent bien le français, ou qui possèdent une voiture et ne sont pas des partisans reconnus du MRND(D) sont tuées simplement parce que ces marques de distinction sociale les rendent naturellement suspectes d'opinions libérales. On a souvent négligé cette dimension sociale des massacres. À Kigali, les lnterahamwe et les lmpuzamugambi recrutent souvent parmi les pauvres. Dès leur entrée en action, ils attirent une nuée de gens encore plus pauvres, un lumpenproletariat de garçons des rues, de chiffonniers, de laveurs de voitures et de chômeurs sans domicile. Pour tous ceux-là, le génocide est la meilleure chose qui puisse arriver. Ils peuvent, avec la bénédiction d'une espèce d'autorité, prendre leur revanche sur des individus socialement puissants, à condition qu'ils soient du mauvais côté de la barrière politique. Ils peuvent voler, ils peuvent tuer sans avoir trop à se justifier, ils peuvent violer et ils peuvent se saouler gratuitement. C'est merveilleux. Les objectifs politiques des instigateurs de ce sinistre carnaval les dépassent complètement et ils vont juste leur chemin, sachant que cela ne durera pas.

En fait, à Kigali du moins, il n 'y a pas de contradiction entre les dimensions ethnique et sociale des massacres, puisque les Tutsi y vivent généralement mieux que les Hutu. Les Hutu détiennent le pouvoir politique depuis trente-cinq ans mais, grâce au favoritisme social et éducatif des Belges pendant les quarante années précédentes, la communauté tutsi se porte encore très bien, socialement et économiquement. Cela ne concerne pas seulement les grands hommes d'affaires tutsi; cela signifie également que la plupart des nationaux employés dans les ambassades étrangères, dans les ONG et autres institutions internationales sont tutsi, qu'il y a beaucoup de Tutsi dans les professions libérales et même que les meilleures entraîneuses, les plus appréciées. celles qu'on rencontre dans les grands hôtels, sont tutsi. Jalousie sociale et haine politique se conjuguent pour enflammer la cruauté sanguinaire des lnterahamwe .

Politiquement, la situation est extrêmement confuse. Dans la nuit du 7 au 8 avril, les colonels Bagosora et Rwagafilita rassemblent rapidement un Comité de salut public, chargé de choisir un gouvernement provisoire. Ils veulent une façade pour continuer, dans l'ombre, avec les autres responsables du putsch, à tirer les ficelles d'un gouvernement qui sera leur jouet et le fidèle reflet de leur radicalisme politique; et surtout un gouvernement qui tâchera de jouer le pluripartisme pour faire plaisir aux étrangers. Le 9 avril, Théodore Sindikubwabo, président de l'Assemblée, annonce sur Radio Rwanda la composition du nouveau gouvernement; une interprétation plutôt libre de l'article 42 de la Constitution de juin 1991 permet à Sindikubwabo d'assumer les fonctions laissées vacantes de la présidence de la République. Il vient du noyau central du MRND(D), de santé fragile et bêtement ambitieux, probablement facile à manipuler. Son Premier ministre est Jean Kambanda, ancien candidat extrémiste malheureux du MDR pour ce poste en juillet 1993. Le communiqué annonce un nouveau gouvernement constitué de cinq partis politiques: le MRND(D), le MDR, le PSD, le PDC et le PL. C'est techniquement vrai, mais tous les partis "d'opposition" sont représentés par leurs éléments "Power", tous ralliés à la "solution finale" qui déchire à présent la société rwandaise. À part Kambanda, le MDR est représenté par Jérôme Bicamumpaka (aux Affaires étrangères), Straton Nsambumukunzi (à l'Agriculture) et Eliezer Nitegeka (à l'Information). Nsambumukunzi est une figure peu connue, mais Bicamumpaka est l'un des avocats les plus extrêmes de la domination ethnique dans le groupe "Power", et son collègue Nitegeka a organisé les massacres de Kibuye en 1992. Quant au PSD, il n'est représenté que par Emmanuel Ndabahizi (aux Finances), personnage un peu terne, l'un des rares sympathisants "Power" dans le parti. Le Parti libéral est représenté par le vétéran Justin Mugenzi, qui conserve son ministère du Commerce, et Agnès Ntamabyaliro (à la Justice), tous deux "Power" ; le PDC par son leader "Power", Gaspard Ruhumuliza, (à l'Environnement et au Tourisme, une nomination presque comique dans les circonstances). Les douze autres portefeuilles vont tous au MRND(D), et le vital ministère de l'Intérieur est attribué au sympathisant du COR, Faustin Munyazesa. Tous les ministres ne sont pas des extrémistes. Certains, comme Prosper Mugiraneza (à la Fonction publique) et l'ancien recteur d'université Daniel Mbangura (à l'Éducation supérieure et la Culture) sont des adeptes du juste milieu, qui ont participé au gouvernement précédent et qui se laissent tout simplement porter par le courant. Mais aucun d'entre eux n'élève jamais la moindre protestation contre les massacres ni ne fait preuve d'un seul geste indépendant politiquement ou même humain pour limiter le carnage.

Dans son discours inaugural, le nouveau Premier ministre dégage trois priorités pour son gouvernement: mettre un terme aux violences et aux pillages, entamer de nouvelles discussions avec le FPR et venir en aide aux personnes déplacées, La première priorité est manifestement totalement négligée et la troisième est impossible à réaliser. Quant à la deuxième, le général Kagame y a répondu tard, le vendredi 8 avril, en décidant de reprendre les hostilités. Le FPR commence à descendre vers le Sud le lendemain 35, mais un nouveau facteur complique la situation, En même temps que le mouvement du FPR, des avions militaires français déposent des soldats directement sur l'aéroport de Kigali et la Belgique annonce l'envoi d'un nouveau corps expéditionnaire.

Malgré les 2 519 soldats de la MINUAR sur place à l'époque, ni Paris ni Bruxelles, qui comptent le plus grand nombre de ressortissants au Rwanda, n'ont confiance dans les soldats de l'ONU pour garantir leur sécurité, En fait, comme nous l'avons vu, les soldats de l'ONU ne peuvent même pas se protéger eux-mêmes; les massacres se déroulent sous leurs yeux et, sans mandat ni armement correct, ils sont impuissants.
Cent quatre-vingt-dix parachutistes français sont déposés le matin du 9, pour l'opération baptisée "Amaryllis". Ils ont pour mission d'évacuer tous les citoyens étrangers qui le souhaitent mais pas de Rwandais. Ils ne doivent pas intervenir au niveau politique ni s'occuper de la sécurité des nationaux. Les 250 soldats belges qui arrivent le matin du 10 sont aussi venus principalement pour sauver leurs compatriotes de l'anarchie grandissante à Kigali. Mais le débat politique est quelque peu différent. Willy Claes, le ministre belge des Affaires étrangères, demande aux Nations unies de modifier le mandat de la MINUAR pour permettre aux soldats internationaux d'intervenir militairement et d'arrêter les massacres. La Belgique déplore toujours le meurtre de ses 10 casques bleus et souhaite intervenir, mais seulement sous l'égide de l'ONU. Il est prévu que les 250 parachutistes qui viennent d'arriver rejoignent le contingent belge de l'ONU déjà sur place, mais Paris reste inflexible et s'y oppose. Le 9 avril, le FPR ayant déclaré qu'il combattra les Français s' il le faut, on redoute à Paris qu'avec le passé de la France au Rwanda, toute forme d'intervention "humanitaire", même sous mandat de l'ONU, soit perçue comme un renfort au gouvernement provisoire et mène à des affrontements militaires directs avec le FPR ".

L'évacuation bâclée est une honte. Quelques Tutsi réussissent à embarquer à bord de camions en route pour l'aéroport : ils doivent descendre des véhicules au premier barrage de la milice et ils sont massacrés sous les yeux de soldats français ou belges qui, conformément aux ordres, ne réagissent pas. Dans d'autres cas, des Rwandais mariés à des Européens se voient refuser l'accès à bord; une femme russe mariée à un pharmacien tutsi n'est pas seulement forcée d'abandonner son mari, mais elle doit supplier, en larmes, pour être autorisée à emmener ses enfants métis. L'ambassade de France est envahie par des dignitaires du régime Habyarimana, qui n'ont pas confiance dans la tournure des événements et tentent de s'enfuir, tandis que le personnel rwandais de l' ambassade, principalement tutsi, est abandonné de sang-froid à une mort certaine.
Le noyau dur de l' akazu, dont Mme Habyarimana, ses enfants, son frère Séraphin R wabukumba et son collègue des escadrons de la mort, Alphonse Ntirivamunda, ainsi qu'une bande d'extrémistes, sont bien reçus par les autorités françaises. Les gendarmes repoussent en revanche des gens ordinaires qui s'accrochent aux grilles de l'ambassade. Un africaniste français, le professeur André Guichaoua de l'université de Lille, réussit à détourner l'attention des officiers français et à faire monter en cachette à bord d'un avion en partance pour Paris les cinq enfants du Premier ministre assassiné, Agathe Uwilingiyimana : on leur a refusé l'asile politique. Mais les Français évacuent un grand nombre "d'employés" de l'orphelinat de Sainte Agathe (anciennement un organisme de charité de Mme Habyarimana) : il s'agit principalement d'hommes qui ne semblent pas connaître les enfants dont ils sont supposés s'occuper, et ils disparaissent dès que l'avion atterrit. Les autorités françaises évacuent ainsi environ 40 des membres dirigeants du MRND(D), qui pourront toujours être utiles dans un contexte politique différent.

Entre Français et Belges, les désaccords sur ce qu'il faut faire s'exacerbent autour de l'aéroport, avec menaces mutuelles d'en venir aux coups. Quelques obus tombent même près d'un avion français, et les officiers de l'opération "Amaryllis" soupçonnent fortement leurs collègues belges d'essayer ainsi de les empêcher de décoller. Le mardi 12 avril, l'ambassadeur Jean-Philippe Marlaud ferme l'ambassade et s'en va. À part une poignée de missionnaires et de coopérants à l' aide humanitaire laïcs, aussi dévoués que Marc Vaiter, qui réussit à maintenir son orphelinat ouvert pendant toute la bataille de Kigali, les Blancs ont tous pris la fuite. Il n'en reste plus qu'une trentaine dans tout le pays. Et l'absence de témoins occidentaux va faciliter les massacres.
Ils gagnent l' intérieur du pays dès l' après-midi du 7 avril. Systématiques, ils débutent dans plusieurs préfectures, ce qu'on apprend très vite dans les collines, officieusement et par l'administration et les partis politiques. Le 12, des combats à grande échelle opposent à Kigali les soldats du gouvernement et le FPR, dont les forces affluent en provenance du nord. Le général commandant la MINUAR, Roméo Dallaire, s'interpose pour tenter d'obtenir un cessez-le-feu, mais le FPR ne semble plus vouloir négocier. Le jour même, le gouvernement provisoire s'enfuit à Gitarama pour échapper aux combats qui s'intensifient, ce qui augmente la confusion dans l'administration. Le "gouvernement" n'est donc plus représenté à Kigali que par le général Augustin Bizimungu et ses hommes. Le général Dallaire tente à nouveau d'amener les combattants à un cessez-le-feu. La réponse vient indirectement de Théogène Rudasingwa, le secrétaire général du Front, dans une interview sur Radio France Internationale: "II n'y aura pas de négociations avec ces criminels." -\4 C'est clair. La guerre est repartie, mais elle n'est pas la plus meurtrière. L'énorme machine à massacrer les civils se met en branle et balaie tout le pays. Et ce n'est rien d'autre qu'un génocide.

Le génocide

Génocide est un mot très lourd de sens, un mot tragique, et son emploi, rare dans l'Histoire de l'humanité, appelle toujours de sérieuses justifications. Certaines tueries massives, comme les expiations punitives du duc d'Albe au XVIe siècle, aux Pays-Bas, ou les bombardements à Dresde au XXe, aussi terribles soient-elles, ne sont pas des génocides: il leur manque d'être une "solution finale" délibérée et les massacres cessent lorsque les tueurs se fatiguent ou ont l'impression que l'ennemi a compris la leçon. Et l'élimination partielle d'un peuple, comme celle des habitants de Samarkand par Tamerlan au XVe siècle, bien que proche d'un génocide, n'en est pas un véritablement, parce que la population visée est géographiquement circonscrite. Il y a eu peu de génocides dans l'Histoire, en particulier dans l'histoire plus ancienne où les actions sociales, et en particulier les massacres, avaient tendance à être moins systématiques. Indubitablement, et contrairement aux "explications" superficielles qui donnent le "caractère primitif' du Rwanda comme cause du génocide qu'il a traversé, les génocides sont un phénomène moderne, car ils demandent une certaine organisation, et ils sont susceptibles de devenir plus fréquents dans le futur. Les conquérants, Romains, Arabes, Turcs et même Mongols, contrairement à leur sombre légende, n'essayaient pas d'annihiler les populations dont ils faisaient la conquête. Ils les soumettaient plus ou moins puis finissaient par se mêler plus ou moins profondément à elles. Le premier génocide moderne fut celui des Indiens d'Amérique, avec le "succès" que l'on sait. Les génocides des Arméniens, des Juifs et des Tsiganes avaient aussi une base raciale. Le communisme, avec son concept "d'homme nouveau", créa un nouveau genre de génocide de type politique et social: les victimes appartenaient à la même race que leurs tueurs et elles étaient tuées pour un comportement social jugé contraire à l'idéologie dominante. Les critères sont les mêmes dans un génocide ethnique, c'est-à-dire l'utilisation systématique du meurtre pour éliminer le groupe visé, dans ce cas des personnes déviantes socialement ou politiquement. La purge par Staline des koulaks, suivie par ses massacres administratifs «d'opposants» ouvrirent la voie aux génocides "politiques" massifs en Chine et au Cambodge. Nous avons choisi d'employer le mot "génocide" ici non seulement à cause de l'ampleur des tueries, mais à cause de leur nature systématique, organisée et sélective et parce qu'il y avait volonté d'annihiler la population visée. Ce n'est pas à cause de son "caractère primitif' que le Rwanda a pu vivre un génocide; bien au contraire. Et d'autres exemples d'effusions de sang pris dans l'histoire récente de l'Afrique le prouvent: les Nordistes et les Sudistes au Soudan se livrèrent une guerre sans merci, de même que les clans en Somalie à la fin des années 80 et au début des années 90, mais ces conflits n'atteignirent pas réellement le stade du génocide parce que les tueurs étaient trop désorganisés et leur territoire trop vaste et mal contrôlé. Au Rwanda. en revanche, toutes les conditions préalables à un génocide étaient rassemblées: une fonction publique bien organisée, un territoire petit et bien contrôlé, une population disciplinée, un système de communication satisfaisant et une idéologie cohérente et potentiellement mortelle.
Comme nous le verrons, le génocide rwandais a deux facettes : celle, classique, du massacre systématique d'une population prétendument de race différente, et celle, politique, de l'assassinat systématique d'opposants politiques.. Nous avons essayé d'éviter un
traitement affectif, pourtant compréhensible, mais stérile du génocide, et nous l'avons décomposé en un certain nombre de questions.

Qui sont les organisateurs?

Par "organisateurs", nous voulons parler de ceux qui organisent concrètement les escadrons de la mort, distribuent les armes et donnent ou transmettent les instructions au plus haut niveau. Nous ne parlons pas des intellectuels qui ont inspiré le génocide, tels Ferdinand Nahimana ou Casimir Bizimungu, quelle que soit leur responsabilité. Nous ne parlons pas non plus de ceux qui au bout de la chaîne manient les fusils et les machettes.
Dans ce génocide, comme dans les autres, il est difficile de définir d'où viennent les ordres. Bien que le génocide des Juifs par les Allemands ait fait l'objet d'un maximum de recherches, et que son organisation et son déroulement soient maintenant relativement bien connus, le mécanisme précis de la prise de décision à l'origine du processus reste flou. Dans le cas du Rwanda, du fait des divers témoignages des acteurs politiques sur leurs rôles, les doutes sont relativement limités et ils portent plus sur le "comment" que sur le "qui". Les mêmes noms apparaissent encore et encore, que ce soit dans les rapports des institutions pour la défense des droits de l' homme ou dans les témoignages d'observateurs indépendants de divers bords politiques.

Le colonel Bagosora, directeur des services au ministère de la Défense et éminence grise du "gouvernement provisoire", semble l'organisateur général de toute l'opération. II paraît avoir coordonné la "solution finale" aussi longtemps qu'elle est restée assez cohérente pour permettre une coordination. Au second rang des responsables vient le ministre de la Défense, le général Augustin Bizimungu. qui surveille la logistique; de plus, il use de son influence sur les éléments les plus réticents des FAR pour éviter qu'ils ne s'interposent. Ses aides militaires sont principalement le colonel Aloys Ntabakuze, commandant des parachutistes, et le lieutenant-colonel Protais Mpiranya, chef de la garde présidentielle (GP). D'autres militaires semblent avoir joué un rôle d'interface essentiel entre l'armée et la milice: il s'agit du lieutenant-colonel Leonard Nkundiye, ancien commandant de la GP, du capitaine Pascal Simbikangwa, qui supervise les massacres perpétrés par la milice à Kigali, et de son adjoint, le capitaine Gaspard Hategekimana. Ils agissent tous à l'échelon national. Au niveau local, on peut mentionner le colonel de gendarmerie Nsengiyumva, qui dirige le massacre à Gisenyi, et le colonel Muvunyi, celui de Butare. De nombreux civils sont aussi directement impliqués tels Joseph Nzirorera, le secrétaire général du MRND ill), qui coordonne les opérations des lnterahamwe; Pascal Musabe, directeur de banque, est l'un des organisateurs de la milice au niveau national; l'homme d'affaires Félicien Kabuga finance RTLMC et les lnterahamwe; et Robert Kajuka, chef de la milice du CDR, les lmpuzamugambi, bien qu'il soit lui-même tutsi. À l'intérieur, les organisateurs des massacres à l'échelon local sont presque invariablement les préfets, avec une mention particulière pour cruauté à Emmanuel Bagambiki, préfet de Cyangugu, et Clément Kayishema, préfet de Kibuye. Dans quelques cas, le principal organisateur se trouve être un militant "outsider", comme Rémy Gatete, anciennement simple bourgmestre de la commune de Murambi à Byumba; à la tête de la préfecture de Kibungo au début du génocide, il organise les massacres dans l'Est, avant de fuir pour la Tanzanie, où il devient un "leader de réfugiés" au camp de Benaco.
On reconnaît chez eux des schémas de pensée proches de ce qu'on lit sur le génocide nazi chez des historiens négationnistes.

Attaquer verbalement les victimes, démentir, même en face des preuves les plus éclatantes, toute violence physique présente ou passée 4H et éluder la question de la responsabilité. Ainsi, si les victimes existent bien, l'identité des assassins reste vague et indéfinie, comme s'ils n'existaient pas . Parlant à ses partisans, il ne faut réclamer aucun "mérite" pour son action, il suffit de faire allusion aux grands bénéfices découlant de l'accomplissement de
cette chose sans nom, et une complicité s'établit avec l'auditoire grâce à ce non-dit, comme un secret partagé.
Les véritables organisateurs du génocide se réduisent visiblement à un petit groupe resserré, issu de l'élite politique, militaire et économique du régime, qui décide, par un mélange d'idéologie et d'intérêt matériel, de résister jusqu'au bout à tout changement politique constituant une menace. Beaucoup d'entre eux ont déjà collaboré avec les tueurs du "Réseau Zéro" dans des massacres à moindre échelle; ils partagent une même idéologie de domination radicale hutu sur le Rwanda. Ils n'appartiennent pas exclusivement au premier cercle de l' akazu, si on entend par là les proches du président Habyarimana. Les meneurs de la conspiration semblent être d'anciens proches du Président qui ont fini par se séparer de lui, car ils sont plus proches de "l'autre bord" de l'akazu, celui de Mme Habyarimana et du "clan des beaux-frères". L'efficacité des massacres prouve qu'ils sont planifiés de longue date. Mais cette efficacité est effrayante, comme dans d'autres génocides, car elle ne suffirait pas sans deux autres facteurs: la possibilité de recruter en grand nombre les bras nécessaires et le soutien moral, en fait l'approbation d'une large partie de la population, pour ne pas dire la majorité.

Qui sont les assassins ?

Les situations diffèrent quelque peu dans la capitale et dans les préfectures provinciales. A Kigali, les événements évoluent rapidement. Toutes les opérations sont aussi hautement centralisées. Les gardes présidentiels procèdent aux premières exécutions dès le soir du 6 avril. Trente-six heures leur suffisent pour faire un sort à la plupart des "cibles prioritaires", c'est-à-dire des politiciens, des journalistes et des militants actifs pour les droits civiques. La GP, avec un contingent d'environ I 500 hommes, suffirait à semer rapidement la terreur dans la capitale. Mais elle fait immédiatement appel en renfort aux milices des lnterahamwe et des lmpuzamugambi, qui n'attendent que cela depuis qu'elles existent.
Les miliciens sont la plupart du temps, mais pas toujours, recrutés parmi la classe défavorisée. Par l'esprit de camaraderie qui y règne, par les nombreux avantages matériels et même par une forme d'idéal politique, ces milices ont aussi séduit quelques jeunes gens des classes moyennes. On estime leur nombre dans tout le pays à environ 50000, c'est-à-dire en gros le contingent des forces armées régulières. Leur équipement est sommaire, quelques fusils d'assaut AK-47 , beaucoup de grenades et les couteaux tous
0usages qui coupent et tailladent, des machettes, appelées panga en swahili. Beaucoup d'entre eux ont suivi un entraînement militaire, souvent grâce à l'armée française comme nous l'avons vu. À Kigali, ils font équipe pour les barrages routiers et prennent part aux fouilles des maisons et des quartiers. Ils font également office de bourreaux. Parfois, dans un quartier donné, certains des habitants travaillent "à temps partiel" comme membre des lnterahamwe : cela leur permet, d'une part, de piller les maisons des victimes et, d'autre part étant considérés comme "l'un des nôtres", de protéger leur propre maison contre les pillages'". Dans l'ensemble, la discipline est mauvaise, surtout parmi les nouveaux membres recrutés dans le feu de l'action. Les nouvelles recrues viennent souvent de la rue, et elles sont ivres la plupart du temps : les milices deviendront synonymes d'une sorte de banditisme armé, à mesure que s'effondrera la structure administrative, qui les a recrutées et soutenues.

Cependant, jusqu'à cette phase tardive, les tueurs sont contrôlés et dirigés dans leurs missions par les fonctionnaires du gouvernement central, préfets, bourgmestres et conseillers municipaux, dans la capitale et à l'intérieur du pays.. Ils reçoivent les ordres de Kigali, mobilisent la gendarmerie et les lnterahamwe locaux, et ordonnent aux paysans de se joindre aux chasses à l'homme. Ils font aussi appel à des renforts des FAR si les victimes résistent un peu trop. Un seul préfet désobéit aux ordres de tuer, Jean Baptiste Habyarimana (sans aucun lien avec le Président défunt), seul préfet tutsi du pays, à la tête de la préfecture de Butare. Et pendant deux semaines, il n'y a pas de massacres à Butare, jusqu'à la visite du président du gouvernement par intérim, Sindikubwabo (l'un des rares membres du gouvernement originaire de Butare), qui, furieux de cette "inaction", prononce un discours incendiaire, demandant à la population si elle "dort" et l'incitant à passer à des actions violentes. Le 20, le préfet est remplacé par l' extrémiste Sylvain Ndikumana, des éléments de la GP sont dépêchés de Kigali par hélicoptère et les massacres commencent immédiatement.
L'efficacité des massacres porte le double témoignage de la qualité de l'administration locale rwandaise et de sa responsabilité. Bien des vies pourraient être épargnées si l'administration locale n'exécutait pas avec un tel aveuglement les ordres de la capitale. C'est forcément, pour tout gouvernement futur, quel qu'il soit, la source d'immenses problèmes. Comment peut-il gérer un pays où presque toute la fonction publique à l'échelon local devrait être poursuivie pour crimes contre l'humanité ? Face à ce comportement horrible d'une administration préparée de sang-froid à massacrer sa propre population, il y a une circonstance atténuante dont la mention est à peine rassurante. Tous ces administrateurs ne sont pas seulement des fonctionnaires, mais aussi des membres du MRND(D) et, en tant que tels, doublement responsables face à l'État. Comme nous l'avons vu dans le chapitre premier, il y a toujours eu une forte tradition d'obéissance inconditionnelle à l'autorité dans le royaume précolonial du Rwanda. Cette tradition est bien sûr renforcée par les administrateurs coloniaux, allemands ou belges. Et depuis l'indépendance, le pays a subi le contrôle étroit d'un État bien organisé. Lorsque les plus hautes autorités d'un tel État vous disent de faire quelque chose, vous le faites, même si cela implique de tuer. Il y a quelque similitude ici avec les racines traditionnelles prussiennes de l'État allemand et leur perversion finale sous la forme d'une obéissance disciplinée aux ordres nazis.

Les politologues nous disent que l'État peut se définir par son monopole de violence légale organisée. Où s'arrête la légalité de l'exercice de ce monopole? En temps de guerre, les soldats refusant les ordres qui leur dictent des actes de violence peuvent être fusillés. Et nous verrons que violence et contrainte sont utilisées au Rwanda. Cela ne constitue manifestement pas une excuse, car certains, comme nous le verrons aussi, ont trouvé dans leur foi religieuse ou même simplement dans leur propre conscience la force de résister aux ordres. Mais il faut bien comprendre que, dans cette société, deux facteurs se combinent pour rendre toute résistance aux ordres difficiles. Le premier facteur est la forte tradition d'autoritarisme de l'État remontant aux racines de la culture rwandaise. Les abam tutsi n'étaient pas précisément des monarques constitutionnels et l'assassinat était même un signe convenu de leur santé politique, la différence étant bien sûr dans l'ordre de grandeur et la signification sociale des meurtres. Le second est l'acceptation tout aussi forte d'une identification au groupe. Au Rwanda comme ailleurs, un homme est jugé sur ses caractéristiques individuelles, mais, dans la culture rwandaise. il ne représente pas que lui-même, mais une famille, une lignée et un clan, un habitant d'une colline donnée. En plus de ce sentiment très ancien, le régime, par ses pratiques administratives serrées (et ses politiques régionales discriminatoires). a renforcé ce "fondement collectif de l'identité". Après un ordre de tuer donné par les autorités, lorsque la majorité d'un groupe s'y plie, avec plus ou moins d'enthousiasme, il faut un homme bien brave en vérité pour abandonner la solidarité avec la foule et refuser de suivre. Et une position tellement héroïque ne va pas sans danger personnel. Les tueurs sadiques, comme le célèbre bourgmestre de Murambi, Rémy Gatete, semblent être une faible minorité, et encore plus rares les héros, comme le préfet Jean-Baptiste Habyarimana. La grande majorité des fonctionnaires exécutent leurs tâches meurtrières sans état d'âme et leurs attitudes varient du carriérisme à une obéissance morne.

Les Tutsi et les Hutu de l'opposition sont consciencieusement répertoriés. leurs domiciles connus, et peu de ceux qui sont condamnés ont une chance de se cacher. Pour mener à bien leur tâche, les administrateurs comptent d' abord sur la gendarmerie, la police rurale que les Français sont très fiers d'avoir entraînée. Le bourgmestre fait simplement appel à la plus proche unité de gendarmerie, qui se déploie alors à travers l' ingo, tirant des coups de feu et faisant sortir les gens hors de leurs maisons. Mais les gendarmes à eux seuls ne peuvent exécuter cette tâche herculéenne: tuer en gros 10 % de la population. Une collaboration entre les services s'avère nécessaire. ainsi que l'enrôlement de "volontaires". Les FAR ne prennent pas tout de suite la tête du génocide. Mais le colonel Gatsinzi ne parvient pas à les maintenir en dehors de la tragédie qui s'annonce, et elles sont, lentement, de plus en plus profondément entraînées dans le massacre collectif.
Des réfugiés Hutu Barundi, qui ont fui le Burundi après le meurtre du président Melchior Ndadaye, en octobre 1993, prennent aussi part au génocide et aux massacres intercommunaux. Le MRND(D) commence à les recruter dans les lnterahamwe dès leur arrivée au Rwanda et le HCR se sent obligé de se plaindre aux autorités rwandaises, sans résultat. Après le 6 avril, beaucoup d'entre eux prennent une part active aux massacres.
Les principaux acteurs du génocide sont toutefois les simples paysans. C'est une affirmation terrible, mais c'est ce qui ressort de presque tous les récits de survivants. Ils agissent sous une contrainte variable d'un lieu à un autre, mais dans certaines zones, on peut vraiment dire qu'on a affaire à un mouvement spontané de la population pour "tuer l'ennemi tutsi» (la version du gouvernement).

C'est le résultat d'années d'endoctrinement idéologique qui les a convaincus de la "majorité démocratique" et a diabolisé les "féodaux". Même si parfois la population ne prend pas spontanément part aux tueries mais qu'elle y est contrainte par la force, le passage à la violence est toujours aidé par l'idéologie, intellectuellement et psychologiquement. Il n'y a qu'à lire, par exemple, le témoignage de ce "tueur" de 74 ans capturé par le FPR : "Je regrette ce que j , ai fait. ( ...) J'ai honte, mais qu' auriez-vous fait à ma place ? Soit vous preniez part au massacre soit vous étiez massacré vous-même. Alors j' ai pris les armes et j'ai défendu les membres de ma tribu contre les Tutsi. "
Dans une même phrase, ou presque, l'homme plaide la contrainte, puis change son discours pour l'ajuster à l'idéologie dominante. Il reconnaît qu'il a tué (sous la contrainte) des gens inoffensifs, et pourtant il est d'accord avec la vision de la propagande (qu'il sait fausse) qui les mythifie comme des ennemis agressifs. Si la notion de culpabilité présuppose une conscience claire de ses actes au moment du crime, on peut dire, selon la formulation de l'historien Jean-Pierre Chrétien, qu'il y a à l'époque au Rwanda beaucoup de "meurtriers innocents". De tels "tueurs victimes" sont souvent dégoûtés et horrifiés de leurs actes. C'est en partie pourquoi des masses de paysans hutu se mettent à fuir leurs collines avant même l'arrivée du FPR. En Tanzanie, premier objectif de cet exode de masse, quelques réfugiés dénoncent leurs propres bourgmestres, en les voyant marcher près d'eux dans la foule. Un officier de police tanzanien, Jumbe Suleiman, qui les voit traverser la frontière à Rusumo, est frappé par leur réaction : "Lorsque Gatete (Rémy Gatete, bourgmestre de Murambi) traverse le pont sur la rivière-frontière entre la Tanzanie et le Rwanda, des gens commencent à hurler: « C'est Gatete! C'est un assassin ! Arrêtez-le! » Si nous n'étions pas intervenus, ils l'auraient lynché." Dans le Rwanda d'avril 1994, frappé par l'hystérie, n'importe qui ou presque pourrait devenir un tueur. Mais les responsables sont des personnes instruites, et celles, jouissant d'autorité de par leur position, à quelque niveau que ce soit, n'ont pas la force (ni même le désir peut-être) de remettre en question les émanations empoisonnées de leur courant culturel.

Il y a aussi bien sûr un intérêt matériel à ces tueries, même à la campagne. Les assassins pillent les maisons et tuent le bétail. La viande devenant très bon marché, de grands festins sont organisés, comme pour célébrer les massacres. Sans doute, les villageois ont-ils aussi le vague espoir qu'une fois le calme revenu, après les massacres, ils pourront obtenir des terres ayant appartenu aux victimes. Ce qui ne manque pas d'exercer un fort attrait dans un pays aussi pauvre en terres que le Rwanda. Mais l'avidité n'est pas la motivation principale. C'est la croyance et l'obéissance, la croyance en une idéologie profondément installée qui justifie par avance ce que vous allez faire, et l'obéissance, à la fois à l'autorité politique de l'État et à l'autorité sociale du groupe. Les bouchers sont souvent des moutons, et le Rwanda ne fait pas exception.

Qui sont les victimes ?

Les victimes appartiennent en majorité au groupe social des Tutsi. Ils sont tous condamnés. Les tueurs n ' épargnent ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants, ni même les bébés. "Défricher", pour utiliser l'euphémisme des Interahamwe, s'effectue en profondeur. À la campagne, tout le monde se connaît et il est facile d'identifier les Tutsi, qui n'ont absolument aucune chance de s'en sortir. Les Hutu et les Tutsi n'étant pas des tribus mais des groupes sociaux à l'intérieur d'une même culture, il n'y a pas d'implantation distincte. Ils vivent côte à côte dans des maisons semblables, et étant donné le pourcentage démographique, chaque foyer tutsi est habituellement entouré de plusieurs familles hutu, ce qui rend encore plus impossible de se cacher. À la campagne. contrairement à la ville. le niveau économique des Tutsi et des Hutu est à peu près le même. Les "petits Tutsi des collines ne sont en aucune manière différents de leurs voisins hutu. sauf peut -être par leur apparence physique. Mais on n. a pas besoin de s'en servir. car dans les villages., appartenance tutsi ou hutu de chacun est connue de tous.

0C'est différent dans les villes. et surtout à Kigali, où les gens ne se connaissent pas. Là, les Interahamwe bloquent les rues et procèdent à des contrôles d'identité. Porter la mention "Tutsi" sur sa carte ou prétendre avoir perdu ses papiers est synonyme de mort. Pourtant, la mention "Hutu" sur sa carte n'est pas automatiquement une garantie de sécurité. À Ruhengeri ou Gisenyi, et parfois à Kigali, sont aussi tués des Hutu du Sud, suspectés de soutenir les partis d'opposition. De plus, on accuse souvent d'avoir une fausse carte les grands, qui ont le nez droit et les lèvres minces. Les mariages mixtes, fréquents, ont donné naissance à beaucoup de Tutsi qui ont l'air de Hutu et vice versa. Dans des villes ou le long des grands axes. de nombreux Hutu qui ont l'air Tutsi sont tués, malgré leurs dénégations et leurs cartes d'identité portant la mention ethnique "correcte" : c'est attribué à la ruse typique des Tutsi.
Bien sûr. des militants hutu ou des sympathisants des partis d'opposition sont tués également, ce qui caractérise bien ce génocide à la fois racial et politique. Et, comme souvent, les intellectuels sont aussi visés: journalistes. universitaires et professions libérales. tous hautement suspects parce qu'ils pensent trop et qu'ils sont donc probablement de mauvais citoyens. même s'ils sont hutu. À Butare, presque tous les habitants du campus. étudiants et professeurs. majoritairement hutu, sont massacrés après le 21 avril. De même que presque tous les médecins de l'hôpital.
Bien que peu d. assassinats semblent motivés uniquement par le vol. la jalousie sociale joue un grand rôle dans les meurtres. et dans les zones rurales, cela peut jouer à un niveau très simple. Selon l'expression imagée d'un survivant, "les parents d'enfants qui allaient à l' école pieds nus tuaient les parents qui pouvaient acheter des chaussures aux leurs

Y eut-il des observateurs neutres ?

Les Églises furent pratiquement les seules à rester neutres. Comme nous le verrons, de simples chrétiens ont fait preuve d'un courage admirable, mais la hiérarchie ecclésiastique est, dans le meilleur des cas, inutile et, dans le pire des cas, complice du génocide. Et les prêtres qui ont vu dans les droits de l'homme une incarnation moderne des valeurs chrétiennes sont les premiers consternés par cette attitude et ils se retrouvent trahis. Comme deux d'entre eux le déclarent à un journaliste français :
Pourquoi les évêques n'ont-ils pas réagi? Ils ont fait quelques discours mais n'ont eu aucune action prophétique. S'ils l'avaient fait, peut-être les massacres se seraient-ils arrêtés. (. ..) Parmi les prêtres tués étaient particulièrement visés ceux qui militaient pour la défense des droits de l'homme. (. ..) Deux évêques seulement [sur neuf] se sont engagés personnellement, ceux de Kibungo et Kabgayi. L'évêque de Rwankeri, lui, a osé officiellement demander aux chrétiens de soutenir le gouvernement actuel [de transition]".

Tout au long de la crise, les Pères Blancs Vleugels et Theunis informent à plusieurs reprises leur hiérarchie par télécopie de la situation au Rwanda. Le ton général des informations transmises est plus que révélateur: ils dressent des listes précises de prêtres tués mais passent sous silence les massacres où périssent leurs paroissiens. À les voir uniquement préoccupés du bien-être de leurs proches, on croirait presque lire une liste établie par une corporation ou par le corps diplomatique. Les violences "ont lieu" mais jamais leurs auteurs ne sont nommés. On a l'impression surréaliste que les meurtres sont commis par des armées de fantômes aux visages à jamais flous. Les seuls noms mentionnés concernent des crimes particuliers que les Pères peuvent faire endosser au FPR, avec force détails et descriptions.
Si même certains prêtres étrangers ont de la réalité qui les entoure une telle perception déformée et tendancieuse, on ne peut pas espérer grand-chose du clergé hutu. Un observateur étranger très déconcerté en fait la remarque, après une visite dans la paroisse de Kirambo, près de Cyangugu, à la fin des massacres: "Le clergé chrétien ne montre aucune trace de culpabilité collective». Pire, l'Église s'octroie une position morale avantageuse, pour la simple raison que, comme toutes les autres institutions, corps sociaux ou professions au Rwanda, elle a payé un lourd tribut au génocide. Même une publication aussi respectable par ailleurs que le mensuel Dialogue utilise la liste des 192 membres du clergé tués dans le massacre collectif comme une espèce de médaille pour son courage 6'. et réclame pour l'Église le statut de martyr. Peu de prêtres sont tués parce qu'ils prennent la défense de leurs ouailles.

Des prêtres étrangers sont épargnés, mais des prêtres tutsi et des prêtres hutu libéraux sont tués au même titre que leurs homologues dans le reste de la population, et, à part quelques exceptions courageuses, la plupart des prêtres hutu détournent les yeux. Les nombreuses années d'association étroite entre la république hutu et l'Église catholique sont responsables de cet état de fait, avec des conséquences politiques, même à l'étranger, et, par exemple, l'Internationale démocrate-chrétienne adopte une attitude ambiguë

envers le FPR et ne se résout jamais à une franche condamnation des extrémistes hutu.
Quant aux Églises protestantes, bien que leur association avec le régime n'ait pas la profondeur historique de celle des catholiques romains, on ne peut pas dire que leur comportement soit plus louable. Mais au moins, au niveau hiérarchique supérieur, on admet une certaine culpabilité. Selon les mots courageux du révérend Roger Bowen, les dirigeants de l'Église anglicane s'alignaient trop sur le gouvernement Habyarimana. L'archevêque a soutenu ouvertement le Président et son parti. ( ...) La question ethnique courait aussi en profondeur dans les églises et tous les évêques de diocèses anglicans étaient des Hutu.
Par conséquent, il y a maintenant "une Église en exil" à Nairobi, dont les évêques refusent fermement de dénoncer le génocide. Elle est elle-même rejetée par les "Tutsi du retour" venus d'Ouganda et du Burundi et regroupés au Rwanda.

Dans l'Église catholique, 29 prêtres atteignent le comble de la mauvaise foi, le 2 août 1994, lorsqu'ils écrivent au pape. Dans leur lettre, ils démentent toute responsabilité des Hutu dans le génocide, qu'ils attribuent au FPR; ils s'opposent au projet d'une cour internationale qui enquêterait sur les crimes contre l'humanité et prennent la défense des FAR.
Bien qu'il les ait prononcés au sujet des Églises protestantes, les mots du révérend Jorg Zimmerman pourraient s'appliquer à toutes les Églises chrétiennes: " j'ai été témoin d'un phénomène de répression psychologique collective. Le Rwanda doit être réévangélisé et tout à fait différemment si nous ne voulons pas que de tels carnages se reproduisent régulièrement. Mais, malheureusement, les esprits ne sont pas encore prêts."
Seul l' islam joue pour ses disciples comme un rempart contre la barbarie. Beaucoup de témoignages parlent de la protection que les membres de la communauté musulmane s'assurent les uns aux autres et de leur refus de se départager en ethnies. Cette solidarité tient du fait "qu'être musulman" au Rwanda, où les musulmans représentent à peine 1,2% de la population, n'est pas seulement un choix religieux; c'est un choix global d'identité. Les musulmans sont souvent des marginaux, ce qui renforce leur besoin d'identification à la communauté au-delà des étiquettes ethniques; et c'est là ce que la majorité des chrétiens n'a pas été capable de réaliser.

Schémas des massacres

Le trait prédominant de la mécanique du génocide est d'ordre géographique. La densité de la population, le découpage du paysage rwandais, l'absence virtuelle de zones inhabitées enlèvent autant de chances de fuir à ceux qui sont pourchassés. Les victimes sont souvent attaquées par leurs voisins et tentent de se cacher n'importe où. Dans les maisons de ville, typiques de l'architecture tropicale à l'européenne, un faux plafond laisse un espace suffisant pour ramper entre le toit et le plafond et souvent, c'est la seule cache possible. Quelques personnes ont pu survivre des jours ou même des semaines dans ces espaces confinés, dépendant de la bonté d'étrangers qui leur fournissaient la nourriture et emportaient leurs excréments. D'autres essaient de se cacher dans des bosquets de bananiers, dans des carcasses de voitures abandonnées, dans des fosses d'aisance, dans des marais, dans des placards, n'importe où. Beaucoup sont dénoncés par leurs voisins, comme beaucoup sont protégés et cachés par leurs voisins. Impossible de dire quelle attitude a prévalu.
Plusieurs lieux, principalement des églises, rassemblent ceux qui ont l'espoir de bénéficier d'une protection collective. À part les trois grandes à Kigali même (Sainte-Famille, Saint-Paul et Saint-André), les autres églises dans la campagne, à l'exception du Grand Séminaire de Kabgayi, se révèlent de bien pauvres refuges. Dans beaucoup d'endroits, Nyamata ou Shangi par exemple, l'église locale se transforme en un piège mortel pour les futures victimes. Les lnterahamwe essaient de tuer la totalité des réfugiés, malgré les supplications des prêtres de laisser la vie sauve à leurs ouailles ( et parfois, ils en meurent). Lorsque les réfugiés sont trop nombreux Jusqu' à 4000 personnes s'entassent les unes contre les autres dans les plus grandes églises), les miliciens font appel à l'armée, qui tire alors des obus de mortier sur le toit et jette des grenades par les fenêtres pour faire sortir tout le monde. Parfois, les exécutions s'étendent sur plusieurs jours, parce que les miliciens ne peuvent achever plus de quelques centaines de personnes par jour, avec les moyens primitifs dont ils disposent.

À Kigali, plusieurs milliers de réfugiés réussissent à pénétrer dans le stade Amahoro : ils ont la vie sauve grâce aux troupes de la MINUAR qui en interdisent fermement l'accès aux Interahamwe. Les FAR ne veulent pas renoncer pour autant, et réussissent à tuer des civils en bombardant le stade avec des obus d'artillerie. Le sort des réfugiés dans les hôpitaux, et des blessés, est encore pire. Selon un membre de Médecins sans frontières :
Tout blessé (supposé être tutsi, puisque blessé) était massacré. Sous vos yeux. Les militaires venaient prendre les blessés, les alignaient à l'extérieur et les descendaient à la mitraillette. ..C'est aussi la première fois que notre personnel local est assassiné de façon massive. Tout notre staff médical tutsi (médecins et infirmières) a été enlevé et tué en avril, à Kigali. Plus de 200 personnes. Jamais nous n'avions vu pareil carnage.
 Les écoles ne peuvent servir de refuge non plus: les enseignants hutu dénoncent couramment leurs élèves tutsi à la milice à moins qu'ils ne les tuent eux-mêmes sans autre forme de procès. Comme l'un d'entre eux le raconte à un journaliste français: "Il y a eu beaucoup de morts ici. Moi-même, j'ai tué des enfants. (. ..) J'avais 80 enfants en première année. Aujourd'hui, il en reste 25. Tous les autres, on les a tués ou ils sont en fuite." Des parents de personnes visées sont souvent tués aussi, simplement à cause de leurs liens de famille. Ainsi la maison d'un parent est plutôt un piège qu'un lieu sûr. De plus, héberger quelqu'un qui est recherché met en danger tout parent qui pourrait autrement être épargné.

Les horreurs

Pour la plupart des habitants des pays de l'OCDE, ceux qui r sont trop jeunes pour avoir vécu la Seconde Guerre mondiale, le verbe "tuer" demeure une abstraction. Les lecteurs du tiers monde, malheureusement, reconnaîtront en revanche ce qui suit. Mais pour comprendre en profondeur le génocide rwandais, il faut présenter quelques éléments particulièrement crus.
Avant tout, c'est une histoire de quantité, et des milliers de cadavres apparaissent en très peu de temps. À Kigali, même au milieu des combats, il faut organiser des équipes chargées de les ramasser par peur des épidémies. L'ampleur de la tâche nécessite l'emploi de bennes à ordures et, à la mi-mai, quelque 60000 cadavres ont été ramassés et enterrés sommairement. Dans les collines, les cadavres des victimes, tuées après avoir trouvé un refuge temporaire, restent sur place; souvent, on se contente de les empiler en tas de un à deux mètres de haut et on les laisse pourrir des semaines et des mois: de toute façon, il n' y a personne pour les enterrer. Certaines rivières, comme la Kagera, charrient tant de cadavres que le lac Victoria finit par être sérieusement pollué. On y trouve plus tard 40000 corps qui seront enterrés sur la rive ougandaise. Les meurtres n'ont rien de propre ni de chirurgical. Les blessures à la machette ne tuent pas sur le coup, et l'horrible agonie peut durer très longtemps; nombreux sont ceux, lorsqu'ils ont un peu d'argent, qui paient leurs assassins pour qu'ils les tuent vite d'une balle dans la tête, plutôt que d'être lentement tailladés à mort à coup de panga. Les femmes sont couramment violées. avant d'être brutalement assassinées. Il y a des enfants du côté des lnterahamwe qui deviennent des tueurs, et d'autres du côté des victimes; les bébés sont souvent fracassés contre un rocher ou encore jetés vivants dans des latrines". Les mutilations sont monnaie courante, avec une préférence pour les seins et les pénis". Parfois, la mutilation fait partie de rituels macabres à rendre perplexe un psychiatre: "La brutalité ici ne s'arrête pas au meurtre. Sur certains lieux de massacre, on a retrouvé, en piles distinctes, différentes parties du corps méthodiquement découpées sur les cadavres, dont beaucoup d'enfants».

Parfois, on repère des survivants qui émergent d'amas de corps. Lors du massacre de 800 personnes au quartier général du diocèse de Kibungo, les miliciens les recherchent parmi les cadavres et les achèvent systématiquement à coups de gourdin ". On atteint des extrêmes incroyables dans le sadisme joint au racisme. Sur le campus de l'université de Butare, les miliciens éventrent une femme tutsi presque au terme de sa grossesse, sous les yeux de son mari, professeur hutu. Puis ils jettent au visage de l 'homme le foetus de son enfant à naître en criant: "Tiens! bouffe ton bâtard !" ", Parfois, les miliciens tentent de forcer des femmes à tuer elles-mêmes leurs enfants pour sauver leurs propres vies». Certains sont brûlés vifs sous les yeux de leur famille, contrainte de regarder avant d'être tuée également.

Parfois, un milicien lnterahamwe promet la vie sauve à certaines familles, à condition qu'elles tuent elles-mêmes tel ou tel de leurs membres ".
Ces horreurs ne sont pas ainsi cataloguées pour tenter de faire du sensationnel. Mais il faut garder à l'esprit la réalité physique et psychologique macabre du génocide pour essayer de comprendre la situation politique. Que l'on considère la possibilité d'un gouvernement de coalition pour le Rwanda après le génocide ou la profonde responsabilité des puissances étrangères, on ne devrait jamais oublier les horreurs vécues par les survivants. Les étrangers mêmes, qui ont pu observer de près ces événements (dont l'auteur de cet ouvrage), sont encore sous le choc malgré leurs efforts de détachement scientifique. C'est pourquoi -la comparaison avec le génocide des Juifs s'impose encore -il sera difficile de ne voir dans le Rwanda qu'un nouvel épisode de banale realpolitik.

Contradictions

Le phénomène du génocide place la population dans des contradictions morales et sociales parfois extrêmes. Certains sont dénoncés et envoyés à la mort par des voisins qu'ils ont côtoyés toute leur vie, tandis que d'autres peuvent, de manière incroyable, être sauvés par un lnterahamwe au grand coeur "' ! Certains sont dénoncés par des collègues qui veulent leur poste ou tués par d'autres qui veulent leurs biens, tandis que d'autres sont sauvés par des Hutu qu'ils ne connaissent pas, dégoûtés de toute cette violence. La situation des couples mixtes est particulièrement tragique. Ainsi un Hutu, arrêté par la milice à un barrage avec son épouse tutsi, doit acheter de toute sa fortune l'autorisation de ne pas tuer sa femme et sa belle-famille. Une femme tutsi a réussi à s'enfuir avec son mari hutu dans les collines; pourchassée avec lui pendant plusieurs semaines, elle finit par lui demander de la tuer. Ils s'agenouillent tous deux et prient Dieu pour obtenir son pardon. Puis il la tue, comme elle le lui a demandé.

L'homme, qui confesse ensuite son "crime" à un prêtre, lui demande si Dieu pourra lui pardonner .
Certains de ceux qu'on appelle les "Hutsi" (de parents mixtes) sont sauvés par leur famille hutu alors que les membres tutsi de leur famille n'échappent pas à la mort. Certains ont un comportement tellement complexe qu'on ne peut plus dire si c'est de l'héroïsme ou de la scélératesse. Le père Wenceslas Munyashyaka, vicaire de l'église Sainte-Famille, offre un exemple particulièrement remarquable: en effet, d'une part il héberge 8000 réfugiés, d'autre part il laisse entrer la milice dans l'église, pour qu'elle fasse son choix. D'un côté, il procure une sécurité toute relative à des milliers de personnes, mais de l'autre il accepte en toute liberté de trier les victimes de son troupeau d'après les listes qu'on lui fournit. Vers la fin, il essaie aussi d'empêcher les réfugiés de rejoindre la zone du FPR, en particulier des Hutu, car il pense qu'ils "le trahissent" en "passant dans le camp des Inyenzi"
De nombreux assassinats peuvent paraître complètement absurdes. Ainsi les lnterahamwe éliminent 22 parents d'un membre du MRND(D), sympathisant de Habyarimana. Ce traitement a une logique, bien que fort ténue: pendant ses études, l'homme a été plutôt dans l'opposition et l'un de ses frères, officier dans l'armée et réformé pour raison disciplinaire, a vaguement contacté le FPR, tout en décidant finalement de ne pas le rejoindre; enfin, plusieurs des hommes de la famille ont épousé des Tutsi. En fait, une telle opération doit être une solution finale, et il faut donc "laver" toute possible ambiguïté humaine.

Dans un autre cas, un médecin de parents mixtes, marié à une Tutsi, a 7 parents (tutsi) tués, mais il échappe six fois de suite à l'exécution grâce à sa profession. Ensuite, en août, sauvé par l' opération Turquoise, il est évacué au Kenya, où il apprend la mort de 18 autres membres (hutu) de sa famille, tués à Kibungo par le FPR dans son offensive. La vie et la mort atteignent une absurdité aux proportions presque cosmiques.

Héros inconnus

C'est aussi une époque d'héroïsme incontestable, de la part de personnes qui n'attendent aucune autre récompense que la paix de leur conscience. Beaucoup de ces héros anonymes sont des chrétiens, dont la foi religieuse solide, l'esprit de charité et le courage font contrepoint aux compromis de leurs hiérarchies ecclésiastiques. Ainsi le dernier message d'un laïc qui travaille dans une église :
«Quant à moi, mon nez me protège, même si mes paroles me condamnent. Je ne cesse de prêcher contre la violence. ..Avant la messe, je prononce un sermon d'une trentaine de minutes, toujours centré autour de Matthieu 5, 38-43. Les Inkotanyi ont parlé en bien de moi sur leur radio, ce qui fait que mes frères ethniques, qui ne m'aimaient déjà pas beaucoup à cause de mes prises de position contre la guerre, ont maintenant encore plus de raisons de me haïr. ..En tout cas, je doute de m'en sortir vivant étant donné que les deux bords ont des raisons de me tuer. Et c'est sans compter les bandits qui sont maintenant partout dans les collines. Quant à moi, je marche dans ces collines pour essayer d'alléger la misère avec les moyens limités d'une ONG d'ici, Caritas. ..J'utilise toute mon énergie pour la vie et contre la mort, pour le Prince de la Vie contre les princes de ce monde ".
D'autres ne sont pas motivés par leur foi mais simplement par un profond respect de la personne humaine, qui résiste à la folie organisée qui les entoure. Ainsi, des semaines d'affilée, un jeune boy hutu a-t-il abrité et nourri un instituteur tutsi, qui n'était même pas son patron, réfugié dans le faux plafond d'un des bâtiments de l'école, Il est menacé plusieurs fois par des miliciens Interahamwe, sûrs que leur proie est dans les parages, mais il ne perd jamais la tête et vaque à ses affaires comme d'habitude, comme si l'apocalypse ne se déchaînait pas autour de lui, et lui et l'instituteur s'en sortent vivants !. Avec une obstination de la même veine, une employée de maison hutu épouse de son plein gré un milicien pour sauver les enfants de ses anciens patrons tutsi massacrés.
 Dans
des cas si extrêmes, même le refus de tuer devient un acte héroïque à cause du risque qu'entraîne cette décision, Ainsi le témoignage d'un instituteur du primaire: "[Les tueurs] sont de pauvres paysans hutu, complètement manipulés par le régime et par les militaires. Ils sont innocents. Lorsqu'ils ont essayé de me faire tuer les enfants tutsi de ma classe, j'ai préféré m'enfuir."

Parfois, même le plus simple geste de pudeur peut entraîner la mort: par exemple, une famille hutu ne peut supporter la vue du cadavre nu de leur voisin tutsi; elle va le recouvrir de quelques feuilles de bananier et toute la famille est tuée par les Interahamwe. Quelques-uns, au-delà du courage, touchent à quelque chose de l'ordre de la sainteté: une laïque, catholique hutu, Félicité Niyitegeka, à Gisenyi, aide systématiquement les gens pourchassés à traverser la frontière, Son frère, un colonel de l'armée, lui écrit pour lui dire que la milice est au courant de ses activités, mais elle refuse d'y mettre un terme. Lorsque la milice se présente finalement chez elle, 30 réfugiés sont hébergés dans sa maison. Les Interahamwe lui disent qu'elle sera épargnée mais que ceux qu'elle protège vont être tués, Elle répond qu'ils resteront tous ensemble, dans la vie comme dans la mort. Pour la faire revenir sur sa décision, les miliciens tuent alors un à un les réfugiés sous ses yeux, À la fin du massacre, elle demande à être tuée, Le chef de la milice lui dit alors qu'elle va mourir et lui demande de prier pour son âme à lui, puis l'abatte.

La durée du génocide

Les massacres commencent dans la plupart des préfectures pendant la nuit du 6 au 7 avril (à l'exception de Butare, où le calme règne jusqu'au 20 avril, lorsque les autorités sont remplacées par des extrémistes), Leur mandat les empêchant d'intervenir, les troupes de la MINUAR ne servent strictement à rien, et seule l'occupation militaire par le FPR peut arrêter les exécutions, Les préfectures occupées très tôt, comme Byumba, l'est de Ruhengeri et le nord de Kigali et Kibungo, souffrent par conséquent moins longtemps. À l'ouest de la préfecture de Ruhengeri et à Gisenyi, les exécutions s'arrêtent d'elles-mêmes vers la fin avril parce que presque tous les Tutsi de cette zone fortement pro-gouvernementale ont été tués. Les derniers massacres s'achèvent dans le Sud (Kibungo, le sud de Kigali, Gitarama, Butare, Gikongoro) et dans le Sud-Ouest (Kibuye et Cyangugu). Même l'arrivée des Français en juin, avec l'opération Turquoise, ne met pas un terme aux massacres, comme nous le verrons, et ils se poursuivent sans répit à Kibuye, où il n'y a pas de Français, et continuent tout de même de manière sporadique à Cyangugu et à Gikongoro, où les troupes françaises, trop éparpillées, ne couvrent pas tout le territoire; elles ne peuvent sauver que les Tutsi regroupés dans les grands camps de réfugiés, celui de Nyarushishi, entre autres, ou ceux qu'ils croisent sur leur chemin. Mais après la fin mai, les exécutions ont pris un tour moins systématique. L'ouragan de mort a anéanti 80 % de ses victimes en six semaines environ, de la deuxième semaine d'avril à la troisième semaine de mai. Si nous considérons que 800000 personnes environ sont vraisemblablement massacrées pendant cette brève période (voir la section suivante), le taux de morts par jour est au moins cinq fois plus élevé que dans les camps de la mort nazis.

Estimation du nombre des morts

Il est absolument impossible de déterminer le nombre exact de morts dans le génocide rwandais. On en est réduit à une estimation.
À un stade précoce, les chiffres sont utilisés dans la bataille complexe et parfois perverse à laquelle se livrent certains des acteurs entre eux (le FPR, les ONG, l'ONU et le gouvernement de transition) et contre les médias. On doit la première estimation à l'ONG américaine Human Rights Watch : en date du 24 avril 1994, elle indique un chiffre de 100000 personnes tuées. Quatre jours plus tard, MSF-Belgique double cette estimation en donnant un chiffre probable de 200000 tués. La question de savoir qui est responsable de ces morts est déjà débattue. Le 30 avril, on compte déjà 300000 réfugiés dans le camp de Benaco, en Tanzanie, qui rapportent des récits épouvantables de massacres collectifs de Hutu, perpétrés par le FPR dans son avance vers le sud et l'est du pays. Ces récits sont sujets à caution. Ainsi que le remarque le HCR, seules 4 ou 5 personnes sur les 300000 réfugiés ont été blessées par balles. Or, selon les quelques rapports sérieusement documentés, les actes de violence perpétrés par le FPR, dont on a la trace écrite, l'ont toujours été avec des armes à feu.
Le 5 mai, Radio Muhabura, la radio du FPR, avance le chiffre de 500000 morts, immédiatement repris le jour suivant par le directeur d'Oxfam, David Bryer, Mais le 15 mai, Radio Muhabura, sans dire pourquoi elle révise son estimation à la baisse, donne le chiffre de 300000 tués. Cependant, il n 'y a toujours eu aucun décompte systématique d'une manière ou d'une autre depuis le début du génocide, et tous ces chiffres traduisent des opinions plutôt que des faits.
L'une des premières bases de calcul est donnée par un soldat du FPR. En poste au pont de Rusumo sur la frontière tanzanienne, le 9 mai, il précise que depuis que lui et ses camarades sont arrivés, le 22 avril, ils ont vu défiler en moyenne un corps à la minute, au fil de la rivière Akagera, qui les entraîne vers le lac Victoria. Il ajoute que "hier nous n'en avons compté que 500." On peut en déduire que dans la préfecture de Kibungo environ 25 000 personnes, au moins, sont tuées entre la dernière semaine d'avril et la première de mai, Les seuls décomptes méthodiques de cadavres sont faits à la mi-mai, à Kigali, où les bennes à ordures ramassent 60000 corps. et fin mai. en Ouganda occidental, où les autorités estiment qu'environ 40000 cadavres ont été enterrés sur place après avoir été retirés des flots. Le 3 juin. le colonel Kanyarengwe. président du FPR, annonce sur Radio Muhabura le chiffre d'un million de morts depuis le début des massacres.

Puis les estimations se calment un peu jusqu'au 24 août 1994, lorsque Charles Petrie, vice-coordinateur de l'unité d'urgence de l'ONU sur le Rwanda. dit: "Je ne pense pas que le chiffre d'un million de morts soit une exagération."  C'est la première fois que l' évaluation la plus haute donnée par Kanyarengwe est confirmé officiellement, et le chiffre est plus tard "confirmé" à nouveau par Philippe Gaillard, ancien représentant du CICR à Kigali pendant le génocide. Aucun nouveau calcul ni décompte n'étaye ces diverses "confirmations". Puis un rapport de l'ONU, publié à New York, le 2 octobre, annonce "entre 500000 et I million de morts". L'écart entre les deux chiffres est bien sûr énorme. C'est un simple réflexe de prudence de la part des bureaucrates internationaux, conscients que personne n'a la moindre idée de ce qui se passe réellement. Puis, fin novembre, un nouveau rapport de l'ONU rabaisse prudemment le nombre des victimes du génocide à 500 000, qui semble être devenu depuis une sorte de fait admis.
En fait, on ne peut qu'essayer d'évaluer les morts à cause du génocide de 1994 en se basant sur le recensement réalisé au Rwanda en août 1991. Ce document est à peu près fiable parce que, contrairement à la plupart des pays d'Afrique, le Rwanda est petit, a une population dense et un bon réseau de communication, et il a, à l'époque, une fonction publique efficace. De plus, comme nous le verrons, il n'y a aucun besoin de trafiquer les résultats du recensement, sauf sur un point: les pourcentages relatifs de Tutsi et de Hutu . En août 1991, le Rwanda a un total de 7 148496 habitants, que nous arrondirons à 7 150000 pour faciliter les calculs. Si l'on admet un taux de croissance démographique de 3,2 % (l'un des plus élevés du monde), nous arrivons aux résultats suivants :

1992 : 7378000
1993 : 7614000
1994 (avril) : 7776 000

Il faut ensuite déterminer la proportion de Tutsi. Le chiffre du gouvernement est 9 %, soit approximativement 700000, en avril 1994. Mais on peut, sans crainte de se tromper, dire que ce chiffre est inférieur à la réalité pour deux raisons. Premièrement, le gouvernement sous-estime systématiquement la population tutsi pour éviter d'augmenter ses quotas dans les écoles et les emplois ; deuxièmement, pour échapper à la discrimination, les Tutsi essaient souvent de se faire passer pour des Hutu, en se procurant des cartes d'identité mentionnant cette appartenance ethnique. On peut donc raisonnablement estimer que la population tutsi est plus importante d'un bon tiers et qu'elle représente environ 12 % de la population totale. Nous arrivons donc à un chiffre de 930000 Tutsi vivant au Rwanda au jour du 6 avril 1994.
Par ailleurs, nous arrivons à une estimation plus exacte des survivants tutsi à la fin juillet 1994 à partir du nombre de réfugiés dans les camps. L'estimation suivante est obtenue après la visite d'un fonctionnaire international, chargé de dénombrer les réfugiés pour organiser la distribution de vivres :

À L'INTÉRIEUR DU RWANDA

Sous-total  : 75000
Au BURUNDI : 30 000
Total  : 105000

À ce chiffre il faut ajouter le nombre de Tutsi ayant survécu à l'intérieur du Rwanda, après avoir réussi à se cacher dans les collines, les zones de forêt, et dans des maisons particulières, sans passer par les camps. On estime à environ 25000 le nombre de ces survivants. En estimant à 130000 le nombre de Tutsi survivants, on ne doit pas être trop loin de la réalité. Cela donne par conséquent environ 800 000 Tutsi tués en trois mois, auquel il faut ajouter un nombre inconnu d'opposants hutu (entre 10 000 et 30 000). Ainsi le génocide aurait fait approximativement 800000 à 85000) morts, soit environ 11 % de la population. Et cela représente probablement l 'un des plus forts taux de morts autres que naturelles jamais constaté, où que ce soit dans le monde. Ce chiffre ne doit pas être considéré comme un décompte concret des morts mais comme le moins erroné possible à ce jour, fin 1994.

Les réfugiés

A ce moment du conflit, environ 300000 réfugiés ont fui principalement en Tanzanie, et quelques-uns au Burundi. C'est déjà un nombre impressionnant mais pas colossal. À l'exception des réfugiés au Burundi, Tutsi et Hutu mêlés, la grande majorité des réfugiés en Tanzanie vient de la préfecture de Kibungo (300 000) ; ce sont des Hutu, et, contrairement à ce que leurs leaders prétendent, ils ne fuient pas par peur des massacres. En fait, ils ont justement tué entre 25000 et 50000 Tutsi dans l'est du Rwanda et ils tentent d'échapper aux représailles prévisibles du FPR dont l'offensive progresse. Cependant, certains employés du HCR acceptent aveuglément les histoires de violence perpétrée par le FPR. Et même après la déclaration aux journalistes, le 3 mai, du coordinateur du HCR, Panos Moumtzis, selon qui le nombre extrêmement faible de blessés parmi les réfugiés rend tout à fait improbable qu'ils aient été attaqués collectivement, un officier de terrain peut écrire, le 21 mai: "Les réfugiés semblent en relativement bonne condition. Il y a peu de blessés parmi eux. On dirait que le FPR travaille proprement et ne laisse pas de blessés." Des volontaires sur le terrain, plus scrupuleux ( ou avec moins de préjugés), ont leurs doutes :

Bien qu'on ne puisse négliger les récits de témoins oculaires. Tanzaniens et réfugiés, au sujet de ces incidents [des massacres perpétrés par le FPR] ...bien des questions restent sans réponse : 1) la compétence des traducteurs, qui servent d. intermédiaires entre nous et les réfugiés ou les villageois tanzaniens. 2) le fait qu'aucune équipe d'ONG ou du HCR ne rapporte de récits de massacres dont elle aurait été témoin, 3) la peur de témoigner en présence d. autres réfugiés, 4) la possibilité que certains réfugiés (bien sûr pas tous) soient en fait coupables d'avoir eux-mêmes commis des atrocités au Rwanda.
La situation commence alors à devenir très difficile dans les camps de réfugiés pour le personnel des organisations humanitaires. À part ceux qui ont travaillé en contact étroit avec l' ancien gouvernement rwandais, en des jours meilleurs, et lui conservent leur loyauté, les autres se rendent compte pour la plupart que ceux dont ils essaient de s'occuper sont en fait les coupables des horreurs relatées. Et ce, indépendamment du fait que le FPR commet également un certain nombre de crimes de guerre sur sa route vers l' est (comme fusiller des prisonniers soupçonnés d'être membres des lnterahamwe, tuer des civils autour des lieux de combat, etc.).
Les exécutions, à moindre échelle, ont commencé dès la reprise du conflit autour de Byumba, selon un schéma qui doit devenir douloureusement familier après sa victoire: indiscipline des soldats 109, meurtres par revanche s'appuyant sur des dénonciations, chasses aux sorcières de miliciens réels ou imaginaires lnterahamwe. Dans certains secteurs, les miliciens, ayant réussi à se servir de la population civile comme d'un bouclier, entraînent des réactions meurtrières et brutales du FPR.

Ces crimes méritent d'être condamnés et leurs responsables jugés -ce qui est improbable à l 'heure où j' écris ces lignes, et ne sera pas aisé pour un futur tribunal international. Mais ils sont, dans un certain sens, la triste et inévitable conséquence d'une guerre civile; du côté du gouvernement, les FAR se comportent de la même manière dans les combats. Mais ces meurtres ne représentent que I % à 2 % des morts au Rwanda, ce qui prouve encore, comme nous le verrons plus loin, qu'il est absurde de penser qu'un cessez-le-feu signifiera la fin des massacres. Un éventuel cessez le-feu entraînerait un plus grand nombre de morts et pas l'inverse : dans les zones contrôlées par le gouvernement, les lnterahamwe seraient libres de finir leur sinistre besogne, sans que le FPR puisse les en empêcher.
Les réfugiés rejoignent les camps dans un ordre parfait, sous la houlette de leurs bourgmestres et conseillers municipaux. À l 'intérieur des camps, ils restent groupés selon leurs communes d'origine et sous le contrôle des mêmes instances politiques qui viennent juste de perpétrer le génocide. Ainsi un missionnaire protestant qui visite Benako peut-il écrire :
Au moment de ma visite, Gatete, bien connu pour ses violations des droits de l'homme, était à Benako et ses milices faisaient la loi. Chaque nuit, il y avait des assassinats, principalement de Tutsi. Le camp était immense, et rien de plus facile que de régler de vieux comptes de manière anonyme... Comme si Benako n'était plus en Tanzanie, c'était devenu une ville du Rwanda à l'époque du MRND .

La position psychologique du personnel des camps de réfugiés n'est pas spécialement confortable, car ils savent qu'ils ont affaire à des assassins ou à leurs complices passifs. Et c'est peut-être pourquoi certains d'entre eux essaient d'attribuer au FPR un génocide équivalent. C'est un point qui peut sembler mineur, mais qui deviendra essentiel comme la suite le prouvera. D'abord, les camps de réfugiés, amenés à devenir dans la suite du conflit d'énormes institutions, deviennent des plaies politiques impossibles à cicatriser: le meurtre est monnaie courante et les infrastructures intactes des milices maintiennent la population civile sous le contrôle de l'ex-gouvernement. Ensuite, les (très réelles) souffrances des réfugiés sont mises sur le même plan que le génocide, histoire d'augmenter la confusion. On oublie l' ampleur des massacres (dix fois plus de morts dans le génocide que dans l'exode des réfugiés). Enfin, un certain nombre de sympathisants des anciennes autorités (le gouvernement français, quelques ONG chrétiennes, un certain nombre d'intellectuels étrangers) et jusqu'à un certain point, l'ONU, commencent à répandre la notion d'un "double génocide"..

La guerre

Le FPR a repris ses opérations militaires le 8 avril, presque quarante-huit heures après la mort du président Habyarimana et le début du génocide. La création d'un gouvernement de transition, annoncée sur Radio Rwanda, le 9 avril, attire une réplique immédiate du général Kagame : il dénonce le colonel Bagosora comme le vrai maître du pays et promet de continuer le combat.
Les troupes du FPR atteignent Kigali le 11, à 16 heures et la bataille pour le contrôle de la capitale commence. Elle durera près de trois mois. Le jour suivant, le 12 avril, le gouvernement de transition s'enfuit à Gitarama, laissant seul aux commandes le général Augustin Bizimungu. Tandis que les positions du Front demeurent stationnaires dans et autour de Kigali, le FPR prend Byumba presque sans coup férir et pousse à l'ouest vers Ruhengeri. Il se déplace aussi vers l'est, dans la partie nord de la préfecture de Kibungo, atteignant la frontière de la Tanzanie le 22 avril. De là, il commence à se déplacer vers le sud de la préfecture, lentement mais régulièrement. Toutes ces opérations provoquent un minimum de combats. Il reste très peu d'hommes du gouvernement en face du FPR et ils ne se défendent plus vraiment. En deux endroits seulement, les FAR offrent plus de résistance: à Kigali et à Ruhengeri, sur lesquelles le FPR concentre bientôt tous ses efforts. Tandis que le Front infiltre lentement des petits groupes de combattants légèrement armés dans le Sud-Est, il concentre son artillerie et son équipement lourd dans la bataille pour la capitale.

Comme nous allons le voir, de nombreux observateurs étrangers ont tendance à confondre guerre et génocide, arrivant même à la conclusion que la première a causé le second. Ainsi, les Nations unies demandent sans cesse et avec insistance que les belligérants arrivent à un cessez-le-feu "pour arrêter les massacres". Quelques observateurs essaient de faire remarquer qu'il s'agit de deux points complètement différents , mais ils ont les plus grandes difficultés à se faire entendre. Le l2 mai, les Nations unies demandent encore, comme par habitude, un cessez-le-feu et l'ancien secrétaire d'État aux Affaires humanitaires français, Bernard Kouchner, peut déclarer, n'ayant visiblement rien compris à la situation: "La paix et un cessez-le-feu sont les premières nécessités."

Mais le FPR augmente régulièrement son avantage militaire. Le 5 mai, des bombardements intenses ont forcé à la fermeture de l'aéroport et. le 16. des hommes du FPR réussissent à couper la route entre Kigali et Gitarama. rendant ainsi les contacts entre le général Bizimungu et le gouvernement de transition plus difficiles. Le 22 mai. les forces du FPR prennent. en un seul mouvement, l'aéroport et le camp militaire de Kanombe. Cette victoire diminue considérablement l'intensité des combats dans la capitale, où des tirs aveugles d'artillerie ont causé beaucoup de pertes humaines. Une semaine plus tard, le plus modéré des officiers supérieurs des FAR, le colonel Marcel Gatsinzi, est rappelé d'une semi-disgrâce dans le Sud pour négocier avec le chef d' état-major du FPR, le colonel Frank Mugambage, le chef militaire du Front le plus enclin à la diplomatie. Leurs discussions visent à l'échange de quelque 240 civils et prisonniers. Mais Mugambage espère aussi secrètement qu'une fraction de l'armée pourra être persuadée de se dissocier des extrémistes. Cet espoir est déçu et, le 30 mai, le FPR s'empare de Kabgayi.

En même temps qu'il gagne de plus en plus de terrain, le FPR accélère son recrutement. Les premières années, il lui a suffi de faire appel aux volontaires qu'apporte la diaspora en un flux régulier. Lorsque le pays s'embrase, le 6 avril 1994, le Front peut probablement aligner 20000 à 25000 hommes. Mais ce chiffre ne suffit pas pour accomplir ce qu'il s'est fixé. Plus de 15 000 hommes sont engagés dans la bataille de Kigali, au moins 5000 sont employés à tenir l'Est, et les deux tiers du pays restent à conquérir. Alors, le Front commence à recruter massivement de manière beaucoup moins sélective qu'auparavant, porte ouverte à ses infortunes futures. Il y a deux sortes de nouvelles recrues : des Tutsi ayant échappé au génocide, animés d'un amer désir de revanche; des Tutsi exilés au Burundi commençant à pressentir la victoire du FPR et le partage du gâteau qui en sera la conséquence, et donc décidés à faire vite tant que c'est possible. Plusieurs milliers sont enrôlés et envoyés à l'entraînement les dernières semaines de mai. L'arrivée de ces recrues altère fondamentalement l'équilibre interne du pouvoir au sein du FPR. Il reste, bien sûr, dominé par le premier noyau dur "ougandais", des hommes comme le général Paul Kagame, Frank Mugambage ou Patrick Mazimpaka. Mais des personnalités restées dans l'ombre jusque-là se profilent à l'arrière-plan : elles sentent que, tout comme le noyau de départ a fondé son autorité sur le Front en s'appuyant sur les anciens de la NRA, elles peuvent peut-être à leur tour s'appuyer sur les nouveaux arrivants. Cette nouvelle tendance semble se dévoiler lors de l'assassinat (le 3 juin 1994) de Mgrs Vincent Nsengiyumva, Thaddée Nsengiyumva et Joseph Ruzindana, avec 10 autres prêtres, au centre catholique historique de Kabgayi, occupé depuis peu par le FPR. Selon l'explication officielle, rapidement avancée par le Front, les ecclésiastiques ont été assassinés par de nouvelles recrues tutsi, qui ont perdu toute leur famille et veulent se venger sur les évêques et leur entourage, Alors on parle de "recrutement hâtif» ; l'excuse est politique mais d'une efficacité toute relative. Il y a eu plus de 25 000 réfugiés autour de Kabgayi. Grâce à de patientes négociations, le clergé a réussi à ne sacrifier que 1500 d'entre eux environ. Ce taux de survie de 93 % est particulièrement élevé, en comparaison de la plupart des autres points de rassemblement de personnes déplacées, où les lnterahamwe finissent habituellement par tuer la plupart des réfugiés. En fait, les évêques éprouvent très peu de culpabilité de leurs actions à Kabgayi. La preuve, bien que Hutu et ayant vu plusieurs de leurs collègues suivre les FAR dans leur retraite, à mesure qu'elles perdent du terrain, ils décident de rester sur place et d'attendre le FPR. Les jeunes hommes censés les avoir tués par vengeance sont donc très mal informés.

Pour les gens assez mal élevés pour mettre en doute la ligne officielle du FPR, une seconde version est murmurée ' : la personne visée est Mgr Vincent Nsengiyumva, détesté pour ses relations amicales avec le régime Habyarimana, son appartenance au comité central du MRND jusqu'en décembre 1989, son hostilité envers les Tutsi et ses nombreux succès en affaires. Lui seul doit mourir mais son ou ses assassin(s), par maladresse, éliminent toutes les personnes présentes. Il semble cependant qu'une troisième version reflète un peu mieux la vérité. Le FPR n'a pris Kabgayi que depuis quelques jours et les trois évêques ont proposé au Front la médiation de l'Église pour mettre fin à la guerre et aux massacres. Ils sont bien placés pour cela. Mgr Vincent Nsengiyumva, excomplice d'Habyarimana, a tourné casaque, en partie sincèrement horrifié de ce qui se passe, et en partie pour être dans les bonnes grâces des vainqueurs probables. Quant à Mgr Thaddée Nsengiyumva, ses positions libérales sont bien connues, son manifeste de décembre 1991 a eu un grand impact politique, et il a été l'un des seuls dignitaires à encourager l'Église à prendre ses distances avec le régime. Cependant, en 1993-94, il a fait preuve d'une certaine bonne volonté pour s'entendre avec les durs. Alors, les deux homonymes ont toutes les qualités politiques requises pour une telle tentative de médiation. Mais, selon cette troisième version des faits, c'est exactement ce que refusent certains cercles du FPR, partisans d'une victoire militaire totale. À leurs yeux, l' opération est forcément une manoeuvre pour leur voler les succès chèrement obtenus et pour sauver ce qui peut encore l'être de l'ancien régime. De plus, ils craignent qu'une telle initiative de l'Église ne bénéficie immédiatement du soutien complet de l'ONU et de la communauté internationale et qu'elle échappe au FPR. Ainsi, dans cette perspective, l' élimination des évêques est un meurtre politique de sang-froid. Certains éléments, entre autres le comportement ambigu des gardes du FPR dans les instants précédant la fusillade, semblent aller dans le sens de cette théorie. Et si elle est avérée, il est extrêmement peu vraisemblable que les ordres de tuer les religieux soient venus du premier noyau "ougandais" du FPR. Selon notre interprétation (pour autant que l' on puisse découvrir la vérité), ces meurtres encore inexpliqués sont le signe d'un nouvel équilibre entre les forces en présence au sein du Front. Les partisans d'une suprématie des Tutsi, pourtant jamais très nombreux ni populaires dans les rangs du FPR, semblent se sentir assez forts pour agir seuls sur ce point crucial, comme si les changements au sein du FPR, à la suite du recrutement de ces nouveaux éléments radicaux, les y autorisaient.

Le 6 juin, les FAR amorcent une contre-offensive de faible ampleur au sud de Kigali et autour de Gitarama, pour réagir à la pression grandissante du FPR sur le siège du gouvernement provisoire. Mais la contre-offensive s'interrompt rapidement et, dès le 13, Gitarama est occupée par le FPR, provoquant la fuite du gouvernement provisoire pour Gisenyi. La fin semble proche pour les vestiges de l' ancien régime. Et lorsque, deux jours plus tard, le gouvernement français annonce une '.opération humanitaire" au Rwanda, le FPR se récrie que Paris se précipite en fait au secours de ses vieux alliés et veut le priver de sa victoire par les armes :
Après la mort de centaines de milliers d'innocents, le gouvernement français, qui en est responsable, prétend maintenant qu'il va envoyer des troupes pour faire cesser les massacres. L'intention est claire: les troupes françaises viennent protéger les assassins "'.
 Or, le même jour, le président du gouvernement de transition, Théodore Sindikubwabo, à Kinshasa, apporte tout son soutien à l' opération française, et le président Eyadema du Togo, l' un des plus imperturbables alliés de la France en Afrique, exprime aussi son approbation de l' intervention proposée; et les craintes du FPR en semblent d'autant moins infondées, Un autre chapitre de la crise va commencer.

Extrait du livre de Gérard Prunier, histoire d'un génocide

Pour connaître les implications de la France dans ce génocide, je ne saurai trop vous conseiller le livre de François.-Xavier Verschave : LA FRANCAFRIQUE (1998)

UNE AUTRE VISION DU GENOCIDE

"Aucun témoin  ne doit survivre"  Pour la première fois depuis le génocide rwandais de 1994, une commission indépendante créée par le secrétaire général Kofi Annan et présidée par l'ancien premier ministre suédois Ingvar Carlsson, a affirmé le 15 décembre 1999 dans un rapport que les Nations Unies et les Etats membres doivent présenter des "excuses claires" au peuple rwandais pour ne pas avoir prévenu et arrêté ce génocide unique dans l'histoire de l'Afrique. En dépit de la présence de la MINUAR (casques bleus), 800.000 Rwandais - des Tutsi et des opposants Hutus - ont été systématiquement tués, en quelques trois mois seulement, entre avril et juillet 1994, par la garde présidentielle et les miliciens hutus appelés 'interhamwe', aussitôt après l'attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana et à son homologue burundais, le 6 avril 1994. Le rapport de cette commission indépendante est actuellement disponible sur Internet à l'adresse suivante: http://www.un.org/News/ossg/rwanda_report.htm

D'autre part, nous publions ci-dessous l'introduction du Rapport établi en 1999 par l'organisation Human Rights Watch et la Fédération internationale des Ligues des Droits de l'Homme, et publié aux Editions Karthala (22-24 Bd Arago, Paris 13ème, tél. 01.43.31.15.59 - www.karthala.com). Il a été rédigé par Alison Des Forges sur la base des recherches de  Catherine Choquet Christine Deslaurier Alison Des Forges  Eric Gillet Trish Hiddleston Kirsti Lattu  Timothy Longman  Jemera Rone Michele Wagner  Lynn Welchmann    1- Le génocide  2- Le Front patriotique rwandais (FPR) 3- Les chiffres 4- La responsabilité de la communauté internationale 5- L'avenir 6- Le projet de recherche " Quand je suis sorti, il n'y avait pas d'oiseaux. Le soleil brillait et l'on sentait l'odeur fétide de la mort " déclara un survivant qui s'était caché pendant toute la durée du génocide  L'odeur douceâtre et nauséabonde des corps en décomposition flottait sur nombreuses régions du Rwanda en juillet 1994 : la crête de Nyanza surplombant la capitale, Kigali, où les fourrés étaient jonchés de crânes et d'os, de v&e