
AUTOPSIE D'UN GENOCIDE
POUR MIEUX COMPRENDRE CE QUI S'EST PASSE EN 1994
Pour mieux comprendre le pourquoi
du génocide perpétré en 1994, il est impératif
d'étudier l'histoire ancienne du Rwanda et particulièrement
la période coloniale.
En 1902, Mgr Le Roy écrivait:
«Les Bahima (un clan Tutsi) diffèrent absolument, par la beauté
de leurs traits et leur couleur vraie, des agriculteurs bantou d'un type
inférieur. Grands et bien proportionnés, ils ont de longs
nez minces, un font large et des lèvres fines. Ils disent qu'ils
sont venus du nord. Leur apparence intelligente et délicate, leur
amour de l'argent, leur capacité à s'adapter à n'importe
quelle situation semblent indiquer une origine sémite».
Pierre Ryckmans, l'un des plus importants
administrateurs belges des années 20, écrivait en 1931: «les
Batutsi étaient destinés à régner. Leur seule
prestance leur assure déjà, sur les races inférieures
qui les entourent, un prestige considérable.. Rien d'étonnant
que les braves Bahutu, moins malins, plus simples, plus spontanés,
se soient laissé asservir sans jamais esquisser un geste de révolte».
Dans la société traditionnelle
rwandaise, on retrouve le roi (Mwani) qui vivait entouré d'une large
cour. Il était considéré comme un être d'essence
divine. Après le roi venaient les chefs, de trois genres différents:
d'abord, le chef des terres affermées (mutwale wa buttaka) chargé
de l'attribution des terres et de la production agricole et des impôts,
puis le chef des hommes (mutwale wa ingabo) chargé, entre autres,
de recruter les combattants pour les armées du roi; enfin, le chef
des pâturages (mutwale wa inka).
La plupart des chefs étaient
des Tutsi, mais un certain nombre des chefs des terres étaient des
Hutu, puisque l'agriculture était de leur ressort.
Les Hutu n'avaient théoriquement
pas le droit de posséder du bétail, lequel était un
signe de richesse, de pouvoir et de bonne éducation, et ce contrat
représentait non seulement un cadeau d'ordre économique mais
une forme d'amélioration de la condition sociale de son bénéficiaire.
Une fois doté de bétail, le lignage hutu deviendrait icyihuture,
c'est à dire tutsifié. De la même manière, un
Tutsi très pauvre qui perdait tout son bétail et devait cultiver
la terre devenait hutuisé. Les enfanzs d'un Hutu enrichi entraient
par le mariage dans une lignée Tutsi et les enfants d'un Tutsi appauvri
prenaient leurs conjoints dans une famille hutu.
Les Hutu pouvaient recevoir des
vaches pour récompenser leur bravoure au combat et elles demeuraient
une pure propriété privée, sans qu'aucune obligation
sociale ne découlât de leur possession. Les Tutsi n'étaient
pas seuls à se battre en cas de guerre: tous les hommes faisaient
parti des intore (régiments combattants) et même les pygmées
Twa étaient des soldats très appréciés.
La guerre faisait fonction de «coagulant
social» car les Tutsi, les Hutu et les Twa, bien que toujours inégaux,
se soudaient en tant que Banyarwanda face à l'ennemi commun, et
la religion contribuait aussi à la cohésion sociale.
Même les clans, qui servent
habituellement à la classification sociale en sous-sociétés,
avaient un rôle différent au Rwanda. Si les familles et les
lignages étaient soient Tutsi soit Hutu, ce n'était pas le
cas du clan qui comptait parmi ses membres des Tutsi, des Hutu et même
des Twa.
On voit donc que dans le Rwanda précolonial, la société fonctionnait sous les bases d'un antagonisme social: il n'existait en aucune manière de haine raciale.
IMPACT DE LA COLONISATION
En 1930, l'évêque Mgr
Classe (très influent au niveau du gouvernement belge) écrivait:
«Le plus grand tort que le gouvernement pourrait se faire à
lui-même et au pays serait de supprimer la caste matutsi. En règle
générale, nous n'aurons pas de chefs meilleurs, plus intelligents,
plus actifs, plus capables de comprendre le progrès et même
plus acceptés du peuple, que les Batutsi».
On suivit les conseils de l'évêque
et beaucoup de chefs Hutu déjà en place furent destitués
et remplacés par des Tutsi. On en arriva donc à une prédominance
presque totale de chefs tutsi. Vers la fin de la présence belge
au Rwanda en 1959, 43 chefs sur 45 étaient tutsi ainsi que 549 sous-chefs
sur 559. L'une des principales mesure prises par le gouverneur Voisin,
en 1929, fut de concentrer les différentes fonctions de chefs (il
y en avait trois, comme nous l'avons vu plus haut). En 1929, les trois
postes furent fondus en un seul, et presque toujours confié à
un Tutsi. Ainsi les paysans Hutu, habitués à jouer un chef
contre l'autre, se retrouvèrent sous le contrôle plus étroit
d'un chef unique, d'autant plus puissant que l'administration blanche le
soutenait plus efficacement que la cour royale ne soutenait les chefs traditionnels.
Conscients du soutien global de l'administration belge, les Tutsi sentirent
qu'ils pouvaient détourner graduellement à leur profit les
droits traditionnels en matière de propriété terrienne
et de contrats. La législation belge les y aida!
Les statistiques d'entrée
à l'université Astrida, suivant l'origine ethnique, sont
éloquentes: en 1932, on comptait 45 étudiants Tutsi contre
9 étudiants Hutu; en 1945, 46 étudiants Tutsi étaient
comptabilisé contre 3 étudiants Hutu!!
A la fin de leurs études,
ayant du mal à trouver un emploi correspondant à leur niveau
d'éducation, les Hutu en concevaient amertume et frustration, ce
qui devait jouer un rôle important dans le soulèvement social
de 1959. Pour les colonisateurs, les Tutsi étaient des chefs nés,
ils avaient donc forcément un accès prioritaire à
l'éducation. L'Eglise pouvait ainsi se garantir le contrôle
de l'élite future du pays (l'Eglise avait un grand impact sur la
société rwandaise et détenait un monopole sur l'éducation).
Les réformes belges de 1926
à 1931 créèrent un Rwanda «moderne»: centralisé,
efficace, néo-traditionnaliste, catholique, mais brutal. Entre 1920
et 1940, le fardeau des impôts et des travaux forcés augmenta
considérablement.
Pour résumer l'impact de la
période coloniale, on peut dire que si la «race supérieure»
tutsi a pu être dépouillée de tous ses pouvoirs au
centre, elle s'est rattrapée en monopolisant l'administration locale
et les systèmes contractuels de contrôle économique.
La racialisation de la conscience affecta tous les tutsi, et même
les «petits tutsi, qui ne bénéficiaient en aucune matière
de ce système, ont commencé à croire qu'en vérité
ils étaient une race supérieure et que, sous les mêmes
guenilles que leurs voisins hutu, battaient un cœur raffiné. Tout
le monde a fait croire aux Hutu, privés de tout pouvoir politique
et exploités matériellement par les Blancs et les Tutsi,
qu'ils étaient inférieurs, qu'ils méritaient leur
sort, au point qu'ils ont fini par y croire eux-mêmes. Ils se sont
mis, par conséquent, à haïr tous les Tutsi, même
ceux qui étaient tout aussi pauvres qu'eux, puisque tous les Tutsi
appartenaient à la race supérieure.
La bombe à retardement était
prête, ne manquait que la date d'explosion!!
En déplaçant la responsabilité du travail obligatoire et des contributions, jusque là supportée par les familles et les lignages des collines, sur la personne individuelle, les Belges avaient fortement ébranlé les structures traditionnelles.
Entre les deux guerres mondiales,
l'Eglise va favoriser la progression d'une contre élite Hutu. L'Eglise
cessa de soutenir l'élite tutsi pour aider les hutu à quitter
leurs positions subordonnés et à constituer une nouvelle
classe moyenne.
Cette situation fut confortée
par la parution d'un journal le Kinyamateka dirigé par un Hutu,
Grégoire Kayibanda, qui devint la revue la plus lue au Rwanda. A
la même époque, la création de la coopérative
de café TRAFIPRO offrit à la contre élite hutu grandissante
une ouverture économique ainsi qu'un entraînement au leadership.
Les Hutu commencèrent à s'organiser en créant des
associations culturelles, des regroupements plus ou moins claniques....C'est
ainsi qu'en 1957, 9 intellectuels hutu décidèrent d'influencer
les délégués du Conseil de Tutelle des Nations Unies.
Ils publièrent un texte dont voici un extrait: «Le problème
est à la base celui d'un monopole politique d'une race, les Batutsi.
Dans les circonstances présentes, ce monopole se transforme en un
monopole sociale et économique. Et étant donné la
sélection de facto à l'école, les monopoles politique,
économique et social se transforment en un monopole culturel qui
condamne les Bahutu au désespoir d'être pour toujours des
travailleurs subalternes, même après une indépendance
qu'ils auront contribué à obtenir sans même comprendre
ce qu'elle leur réservait...».
Le mot «race» utilisé
dans ce contexte social retentissait comme un signal d'alarme.
A partir de 1954, les Tutsi entamèrent
une contre offensive ouverte, pour commencer, contre les Tutsi libéraux.
Des partis politiques virent le
jour: MSM (Mouvement social hutu) crée en 1957 par Kayibanda, l'APROSOMA,
l'Union nationale rwandaise (UNAR) en 1959 (conservateurs tutsi), le RADER
(Rassemblement démocratique rwandais) en 1959 (principalement constitué
de Tutsi).... En octobre 1959, le MSM de Kayibanda était devenu
le Mouvement démocratique rwandais/Parti du mouvement et de l'émancipation
hutu ou MDR-PARMEHUTU.
Vers la fin 1959, la situation était
tellement tendue que n'importe quel incident aurait pu mettre le feu au
poudre ... ce qui arrivaà la suite de l'attaque d'un sous-chef hutu,
militant du PARMEHUTU, par de jeunes membres de l'UNAR.
Des combats confus s'ensuivirent,
beaucoup de maisons tutsi furent incendiés...
Les autorités belges firent
preuve d'une extrême partialité en faveur des Hutu, les laissant
même brûler des maisons tutsi sans intervenir!
La rupture entre les autorités
belges et l'élite tutsi si longtemps choyée ne pouvait se
produire que parce que les administrateurs coloniaux se sentaient trahis
par leurs anciens protégés. Ils voyaient à présent
ces derniers comme un mélange de traditionalistes réactionnaires
et de communistes révolutionnaires, combinaison bien improbable,
qu'on peut rapprocher de la manière dont les Britanniques considéraient
alors de mouvement Mau-Mau au Kenya.
Ce qu'on allait faire passer pour
une révolution sociale ressemblait plus à un transfert ethnique
du pouvoir.
La Belgique, qui commen4ait à
perdre son contrôle d'elle même autant que de la situation,
lança l'idée de l'autonomie le 11 Novembre, en plein chaos.
Des combats sporadiques continuaient, les tutsi en étaient le plus
souvent les victimes.
Au début de 1960, le gouvernement
colonial commença à remplacer la plupart des chefs tutsi
par de nouveaux chefs hutu. Ces derniers organisèrent la persécution
des Tutsi dans les collines qu'ils administraient à présent,
ce qui provoqua un exode massif de réfugiés vers l'étranger.
Quelques 130 000 Tutsi se retrouvèrent au Congo belge, au Burundi,
en Ouganda...fin 1963.
Entre le 26 Juin et le 30 Juillet,
des élections municipales furent organisés par les Belges:
le PARMEHUTU remporta ces élections avec une large majorité.
La participation aux élections fut de 70%.
Après l'échec d'une
Conférence Nationale de Réconciliation (demandée par
les Nations Unies) en Janvier 1961, Logiest et Grégoire Kayibanda
montèrent un «coup d'état légal» pour
empêcher toute autre ingérence des Nations Unies dans la situation
rwandaise. Le 28 Janvier 1961, ils convoquèrent les 3125 bourgmestres
et conseillers municipaux à une réunion à Gitarama,
lieu de naissance de Kayibanda. La «République démocratique
souveraine du Rwanda» y fut proclamée à l'unanimité.
L'ONU fut alors obligée d'admettre l'indépendance de facto
d'un territoire théoriquement placé sous son mandat. Mais
les violences sporadiques se poursuivaient. Le 25 septembre 1961 eurent
lieu des élections législatives remportées par le
PARMEHUTU avec 78% des suffrage (L'UNAR obtient 17%).
En Mars 1961, on pouvait lire dans
un rapport de l'ONU: «Les développements de ces derniers 18
mois ont instauré la dictature raciale d'un seul parti...Une oppression
en a remplacé une autre...Il est très possible qu'un jour
ou l'autre nous soyons témoins de réactions violentes de
la part des Tutsi».
Les années 1961-1973 seront
celles de Kayibanda mais ceci est une autre histoire!
La deuxième semaine d'avril 1994
Dès que l'avion du Président Habyarimana s'est écrasé, des barrages routiers, tenus par les miliciens, poussent partout dans les rues de Kigali. On entend des fusillades, de deux origines. D'un côté, les miliciens et les gardes du Président ont commencé à rechercher des "ennemis", maison par maison, et ils les tuent; de l'autre, quelques éléments des FAR (Forces armées rwandaises) essaient d'arrêter le massacre. Les combats entre des éléments "loyalistes" des FAR et la GP (Garde présidentielle) reprennent sporadiquement toute la journée du jeudi 7 avril et la majeure partie du vendredi, impliquant l'artillerie dans certains cas. Ces combats viennent du fait que le nouveau commandant en chef de l'armée, le colonel Marcel Gatsinzi, ne fait pas partie du complot, contrairement au colonel Mpiranya, chef de la GP. Le colonel Gatsinzi essaie de garder l'armée en dehors de la "solution finale". Mais beaucoup de ses subordonnés y collaborent déjà. Et le 8 avril, à la nouvelle de la décision du FPR d'entrer dans la mêlée, il doit céder à la majorité et accepter la réconciliation avec la GP et les lnterahamwe .
Les premières victimes des
massacres ont été soigneusement sélectionnées.
Parmi elles, le Premier ministre, Agathe Uwilingiyimana, est attaquée
à son domicile par une foule en colère. Elle est "protégée"
par un détachement de dix soldats belges de la MINUAR, à
qui les officiers de la GP demandent de poser leurs armes. Les dix hommes
sont de simples soldats et aucun sous officier ne les accompagne, ils agissent
donc suivant leur mandat et se plient à la demande. On les emmène
vers un camp militaire proche et on les tue. Entre-temps, celle dont ils
avaient la responsabilité est assassinée dans sa maison et
ses cinq enfants n' échappent à la mort que grâce au
courage de voisins. Le président de la Cour constitutionnelle, Joseph
Kavaruganda, est assassiné pour ses opinions politiques libérales;
mais aussi sa mort rend toute succession constitutionnelle impossible (c'est
lui qui était chargé de l'organiser). Un certain nombre de
prêtres sont tués au Christus Center parce qu'on dit qu'ils
sont en faveur de la transition démocratique. Leur cuisinier est
tué simplement parce qu'il se trouve là. Charles Shamukiga,
homme d'affaires et militant pour les droits civiques, est tué.
Landwald Ndasingwa, leader de la fraction démocratique du Parti
libéral, est tué, avec sa femme canadienne et ses deux enfants.
Le leader du PSD et ministre de l' Agriculture, Frédéric
Nzamurambaho, est tué, de même que son adjoint, Théoneste
Gafaranga, et plusieurs de leurs camarades de parti, balayant d'un coup
presque toute la direction du PSD. Leurs collègues Marc Ruganera,
ministre des Finances, Joseph Ngarambe et Sylvestre Rwibajige, sont parmi
les rares PSD à échapper à la mort. Le journaliste
André Kamweya, dont le journal Rwanda Rushya est détesté
par les extrémistes, est abattu. Monique Mujawamaliya, militante
pour les droits civiques, a la vie sauve parce qu'elle se cache dans le
plafond de sa maison et réussit à quitter le pays après
avoir traversé des épreuves poignantes.
L'ancien ministre des Affaires étrangères
et négociateur de l'accord d'Arusha, Boniface Ngulinzira, est assassiné,
de même que le ministre de ]'Information, Faustin Rocogoza. Les assassins
chargés de tuer le Premier ministre désigné, Faustin
Twagiramungu, n'ont pas exactement la bonne adresse, et tandis qu'ils fouillent
la maison voisine, il a le temps de s'enfuir en passant par-dessus la barrière
de son jardin et se réfugie auprès de la MINUAR.
Mais bien que le pogrom se concentre nettement sur les politiciens libéraux et autres démocrates, les victimes ne sont pas seulement des personnes connues. Les listes sont longues, précises et elles peuvent s'allonger. Des Tutsi sont tués simplement parce qu'ils sont tutsi, c' est-à-dire des lbyitso ontologiques, "des complices" du FPR, même lorsqu'ils n'ont pas la moindre sympathie pour les combattants. Des Hutu, ni membres ni même sympathisants des partis de l'opposition démocratique, sont aussi tués parce que leur opposition à la "majorité démocratique" les a changés en lbyitso objectifs, ne valant guère mieux que les Tutsi. Plusieurs journalistes sont tués parce qu'ils ont publié des articles trop libres sur la corruption de hauts dignitaires. De nombreux prêtres et religieuses sont tués parce qu'ils tentent d'empêcher les miliciens de tuer d'autres personnes. Quelques personnes trop bien habillées, ou qui parlent bien le français, ou qui possèdent une voiture et ne sont pas des partisans reconnus du MRND(D) sont tuées simplement parce que ces marques de distinction sociale les rendent naturellement suspectes d'opinions libérales. On a souvent négligé cette dimension sociale des massacres. À Kigali, les lnterahamwe et les lmpuzamugambi recrutent souvent parmi les pauvres. Dès leur entrée en action, ils attirent une nuée de gens encore plus pauvres, un lumpenproletariat de garçons des rues, de chiffonniers, de laveurs de voitures et de chômeurs sans domicile. Pour tous ceux-là, le génocide est la meilleure chose qui puisse arriver. Ils peuvent, avec la bénédiction d'une espèce d'autorité, prendre leur revanche sur des individus socialement puissants, à condition qu'ils soient du mauvais côté de la barrière politique. Ils peuvent voler, ils peuvent tuer sans avoir trop à se justifier, ils peuvent violer et ils peuvent se saouler gratuitement. C'est merveilleux. Les objectifs politiques des instigateurs de ce sinistre carnaval les dépassent complètement et ils vont juste leur chemin, sachant que cela ne durera pas.
En fait, à Kigali du moins, il n 'y a pas de contradiction entre les dimensions ethnique et sociale des massacres, puisque les Tutsi y vivent généralement mieux que les Hutu. Les Hutu détiennent le pouvoir politique depuis trente-cinq ans mais, grâce au favoritisme social et éducatif des Belges pendant les quarante années précédentes, la communauté tutsi se porte encore très bien, socialement et économiquement. Cela ne concerne pas seulement les grands hommes d'affaires tutsi; cela signifie également que la plupart des nationaux employés dans les ambassades étrangères, dans les ONG et autres institutions internationales sont tutsi, qu'il y a beaucoup de Tutsi dans les professions libérales et même que les meilleures entraîneuses, les plus appréciées. celles qu'on rencontre dans les grands hôtels, sont tutsi. Jalousie sociale et haine politique se conjuguent pour enflammer la cruauté sanguinaire des lnterahamwe .
Politiquement, la situation est extrêmement confuse. Dans la nuit du 7 au 8 avril, les colonels Bagosora et Rwagafilita rassemblent rapidement un Comité de salut public, chargé de choisir un gouvernement provisoire. Ils veulent une façade pour continuer, dans l'ombre, avec les autres responsables du putsch, à tirer les ficelles d'un gouvernement qui sera leur jouet et le fidèle reflet de leur radicalisme politique; et surtout un gouvernement qui tâchera de jouer le pluripartisme pour faire plaisir aux étrangers. Le 9 avril, Théodore Sindikubwabo, président de l'Assemblée, annonce sur Radio Rwanda la composition du nouveau gouvernement; une interprétation plutôt libre de l'article 42 de la Constitution de juin 1991 permet à Sindikubwabo d'assumer les fonctions laissées vacantes de la présidence de la République. Il vient du noyau central du MRND(D), de santé fragile et bêtement ambitieux, probablement facile à manipuler. Son Premier ministre est Jean Kambanda, ancien candidat extrémiste malheureux du MDR pour ce poste en juillet 1993. Le communiqué annonce un nouveau gouvernement constitué de cinq partis politiques: le MRND(D), le MDR, le PSD, le PDC et le PL. C'est techniquement vrai, mais tous les partis "d'opposition" sont représentés par leurs éléments "Power", tous ralliés à la "solution finale" qui déchire à présent la société rwandaise. À part Kambanda, le MDR est représenté par Jérôme Bicamumpaka (aux Affaires étrangères), Straton Nsambumukunzi (à l'Agriculture) et Eliezer Nitegeka (à l'Information). Nsambumukunzi est une figure peu connue, mais Bicamumpaka est l'un des avocats les plus extrêmes de la domination ethnique dans le groupe "Power", et son collègue Nitegeka a organisé les massacres de Kibuye en 1992. Quant au PSD, il n'est représenté que par Emmanuel Ndabahizi (aux Finances), personnage un peu terne, l'un des rares sympathisants "Power" dans le parti. Le Parti libéral est représenté par le vétéran Justin Mugenzi, qui conserve son ministère du Commerce, et Agnès Ntamabyaliro (à la Justice), tous deux "Power" ; le PDC par son leader "Power", Gaspard Ruhumuliza, (à l'Environnement et au Tourisme, une nomination presque comique dans les circonstances). Les douze autres portefeuilles vont tous au MRND(D), et le vital ministère de l'Intérieur est attribué au sympathisant du COR, Faustin Munyazesa. Tous les ministres ne sont pas des extrémistes. Certains, comme Prosper Mugiraneza (à la Fonction publique) et l'ancien recteur d'université Daniel Mbangura (à l'Éducation supérieure et la Culture) sont des adeptes du juste milieu, qui ont participé au gouvernement précédent et qui se laissent tout simplement porter par le courant. Mais aucun d'entre eux n'élève jamais la moindre protestation contre les massacres ni ne fait preuve d'un seul geste indépendant politiquement ou même humain pour limiter le carnage.
Dans son discours inaugural, le nouveau Premier ministre dégage trois priorités pour son gouvernement: mettre un terme aux violences et aux pillages, entamer de nouvelles discussions avec le FPR et venir en aide aux personnes déplacées, La première priorité est manifestement totalement négligée et la troisième est impossible à réaliser. Quant à la deuxième, le général Kagame y a répondu tard, le vendredi 8 avril, en décidant de reprendre les hostilités. Le FPR commence à descendre vers le Sud le lendemain 35, mais un nouveau facteur complique la situation, En même temps que le mouvement du FPR, des avions militaires français déposent des soldats directement sur l'aéroport de Kigali et la Belgique annonce l'envoi d'un nouveau corps expéditionnaire.
Malgré les 2 519 soldats de
la MINUAR sur place à l'époque, ni Paris ni Bruxelles, qui
comptent le plus grand nombre de ressortissants au Rwanda, n'ont confiance
dans les soldats de l'ONU pour garantir leur sécurité, En
fait, comme nous l'avons vu, les soldats de l'ONU ne peuvent même
pas se protéger eux-mêmes; les massacres se déroulent
sous leurs yeux et, sans mandat ni armement correct, ils sont impuissants.
Cent quatre-vingt-dix parachutistes
français sont déposés le matin du 9, pour l'opération
baptisée "Amaryllis". Ils ont pour mission d'évacuer tous
les citoyens étrangers qui le souhaitent mais pas de Rwandais. Ils
ne doivent pas intervenir au niveau politique ni s'occuper de la sécurité
des nationaux. Les 250 soldats belges qui arrivent le matin du 10 sont
aussi venus principalement pour sauver leurs compatriotes de l'anarchie
grandissante à Kigali. Mais le débat politique est quelque
peu différent. Willy Claes, le ministre belge des Affaires étrangères,
demande aux Nations unies de modifier le mandat de la MINUAR pour permettre
aux soldats internationaux d'intervenir militairement et d'arrêter
les massacres. La Belgique déplore toujours le meurtre de ses 10
casques bleus et souhaite intervenir, mais seulement sous l'égide
de l'ONU. Il est prévu que les 250 parachutistes qui viennent d'arriver
rejoignent le contingent belge de l'ONU déjà sur place, mais
Paris reste inflexible et s'y oppose. Le 9 avril, le FPR ayant déclaré
qu'il combattra les Français s' il le faut, on redoute à
Paris qu'avec le passé de la France au Rwanda, toute forme d'intervention
"humanitaire", même sous mandat de l'ONU, soit perçue comme
un renfort au gouvernement provisoire et mène à des affrontements
militaires directs avec le FPR ".
L'évacuation bâclée
est une honte. Quelques Tutsi réussissent à embarquer à
bord de camions en route pour l'aéroport : ils doivent descendre
des véhicules au premier barrage de la milice et ils sont massacrés
sous les yeux de soldats français ou belges qui, conformément
aux ordres, ne réagissent pas. Dans d'autres cas, des Rwandais mariés
à des Européens se voient refuser l'accès à
bord; une femme russe mariée à un pharmacien tutsi n'est
pas seulement forcée d'abandonner son mari, mais elle doit supplier,
en larmes, pour être autorisée à emmener ses enfants
métis. L'ambassade de France est envahie par des dignitaires du
régime Habyarimana, qui n'ont pas confiance dans la tournure des
événements et tentent de s'enfuir, tandis que le personnel
rwandais de l' ambassade, principalement tutsi, est abandonné de
sang-froid à une mort certaine.
Le noyau dur de l' akazu, dont Mme
Habyarimana, ses enfants, son frère Séraphin R wabukumba
et son collègue des escadrons de la mort, Alphonse Ntirivamunda,
ainsi qu'une bande d'extrémistes, sont bien reçus par les
autorités françaises. Les gendarmes repoussent en revanche
des gens ordinaires qui s'accrochent aux grilles de l'ambassade. Un africaniste
français, le professeur André Guichaoua de l'université
de Lille, réussit à détourner l'attention des officiers
français et à faire monter en cachette à bord d'un
avion en partance pour Paris les cinq enfants du Premier ministre assassiné,
Agathe Uwilingiyimana : on leur a refusé l'asile politique. Mais
les Français évacuent un grand nombre "d'employés"
de l'orphelinat de Sainte Agathe (anciennement un organisme de charité
de Mme Habyarimana) : il s'agit principalement d'hommes qui ne semblent
pas connaître les enfants dont ils sont supposés s'occuper,
et ils disparaissent dès que l'avion atterrit. Les autorités
françaises évacuent ainsi environ 40 des membres dirigeants
du MRND(D), qui pourront toujours être utiles dans un contexte politique
différent.
Entre Français et Belges,
les désaccords sur ce qu'il faut faire s'exacerbent autour de l'aéroport,
avec menaces mutuelles d'en venir aux coups. Quelques obus tombent même
près d'un avion français, et les officiers de l'opération
"Amaryllis" soupçonnent fortement leurs collègues belges
d'essayer ainsi de les empêcher de décoller. Le mardi 12 avril,
l'ambassadeur Jean-Philippe Marlaud ferme l'ambassade et s'en va. À
part une poignée de missionnaires et de coopérants à
l' aide humanitaire laïcs, aussi dévoués que Marc Vaiter,
qui réussit à maintenir son orphelinat ouvert pendant toute
la bataille de Kigali, les Blancs ont tous pris la fuite. Il n'en reste
plus qu'une trentaine dans tout le pays. Et l'absence de témoins
occidentaux va faciliter les massacres.
Ils gagnent l' intérieur
du pays dès l' après-midi du 7 avril. Systématiques,
ils débutent dans plusieurs préfectures, ce qu'on apprend
très vite dans les collines, officieusement et par l'administration
et les partis politiques. Le 12, des combats à grande échelle
opposent à Kigali les soldats du gouvernement et le FPR, dont les
forces affluent en provenance du nord. Le général commandant
la MINUAR, Roméo Dallaire, s'interpose pour tenter d'obtenir un
cessez-le-feu, mais le FPR ne semble plus vouloir négocier. Le jour
même, le gouvernement provisoire s'enfuit à Gitarama pour
échapper aux combats qui s'intensifient, ce qui augmente la confusion
dans l'administration. Le "gouvernement" n'est donc plus représenté
à Kigali que par le général Augustin Bizimungu et
ses hommes. Le général Dallaire tente à nouveau d'amener
les combattants à un cessez-le-feu. La réponse vient indirectement
de Théogène Rudasingwa, le secrétaire général
du Front, dans une interview sur Radio France Internationale: "II n'y aura
pas de négociations avec ces criminels." -\4 C'est clair. La guerre
est repartie, mais elle n'est pas la plus meurtrière. L'énorme
machine à massacrer les civils se met en branle et balaie tout le
pays. Et ce n'est rien d'autre qu'un génocide.
Le génocide
Génocide est un mot très
lourd de sens, un mot tragique, et son emploi, rare dans l'Histoire de
l'humanité, appelle toujours de sérieuses justifications.
Certaines tueries massives, comme les expiations punitives du duc d'Albe
au XVIe siècle, aux Pays-Bas, ou les bombardements à Dresde
au XXe, aussi terribles soient-elles, ne sont pas des génocides:
il leur manque d'être une "solution finale" délibérée
et les massacres cessent lorsque les tueurs se fatiguent ou ont l'impression
que l'ennemi a compris la leçon. Et l'élimination partielle
d'un peuple, comme celle des habitants de Samarkand par Tamerlan au XVe
siècle, bien que proche d'un génocide, n'en est pas un véritablement,
parce que la population visée est géographiquement circonscrite.
Il y a eu peu de génocides dans l'Histoire, en particulier dans
l'histoire plus ancienne où les actions sociales, et en particulier
les massacres, avaient tendance à être moins systématiques.
Indubitablement, et contrairement aux "explications" superficielles qui
donnent le "caractère primitif' du Rwanda comme cause du génocide
qu'il a traversé, les génocides sont un phénomène
moderne, car ils demandent une certaine organisation, et ils sont susceptibles
de devenir plus fréquents dans le futur. Les conquérants,
Romains, Arabes, Turcs et même Mongols, contrairement à leur
sombre légende, n'essayaient pas d'annihiler les populations dont
ils faisaient la conquête. Ils les soumettaient plus ou moins puis
finissaient par se mêler plus ou moins profondément à
elles. Le premier génocide moderne fut celui des Indiens d'Amérique,
avec le "succès" que l'on sait. Les génocides des Arméniens,
des Juifs et des Tsiganes avaient aussi une base raciale. Le communisme,
avec son concept "d'homme nouveau", créa un nouveau genre de génocide
de type politique et social: les victimes appartenaient à la même
race que leurs tueurs et elles étaient tuées pour un comportement
social jugé contraire à l'idéologie dominante. Les
critères sont les mêmes dans un génocide ethnique,
c'est-à-dire l'utilisation systématique du meurtre pour éliminer
le groupe visé, dans ce cas des personnes déviantes socialement
ou politiquement. La purge par Staline des koulaks, suivie par ses massacres
administratifs «d'opposants» ouvrirent la voie aux génocides
"politiques" massifs en Chine et au Cambodge. Nous avons choisi d'employer
le mot "génocide" ici non seulement à cause de l'ampleur
des tueries, mais à cause de leur nature systématique, organisée
et sélective et parce qu'il y avait volonté d'annihiler la
population visée. Ce n'est pas à cause de son "caractère
primitif' que le Rwanda a pu vivre un génocide; bien au contraire.
Et d'autres exemples d'effusions de sang pris dans l'histoire récente
de l'Afrique le prouvent: les Nordistes et les Sudistes au Soudan se livrèrent
une guerre sans merci, de même que les clans en Somalie à
la fin des années 80 et au début des années 90, mais
ces conflits n'atteignirent pas réellement le stade du génocide
parce que les tueurs étaient trop désorganisés et
leur territoire trop vaste et mal contrôlé. Au Rwanda. en
revanche, toutes les conditions préalables à un génocide
étaient rassemblées: une fonction publique bien organisée,
un territoire petit et bien contrôlé, une population disciplinée,
un système de communication satisfaisant et une idéologie
cohérente et potentiellement mortelle.
Comme nous le verrons, le génocide
rwandais a deux facettes : celle, classique, du massacre systématique
d'une population prétendument de race différente, et celle,
politique, de l'assassinat systématique d'opposants politiques..
Nous avons essayé d'éviter un
traitement affectif, pourtant compréhensible,
mais stérile du génocide, et nous l'avons décomposé
en un certain nombre de questions.
Qui sont les organisateurs?
Par "organisateurs", nous voulons
parler de ceux qui organisent concrètement les escadrons de la mort,
distribuent les armes et donnent ou transmettent les instructions au plus
haut niveau. Nous ne parlons pas des intellectuels qui ont inspiré
le génocide, tels Ferdinand Nahimana ou Casimir Bizimungu, quelle
que soit leur responsabilité. Nous ne parlons pas non plus de ceux
qui au bout de la chaîne manient les fusils et les machettes.
Dans ce génocide, comme dans
les autres, il est difficile de définir d'où viennent les
ordres. Bien que le génocide des Juifs par les Allemands ait fait
l'objet d'un maximum de recherches, et que son organisation et son déroulement
soient maintenant relativement bien connus, le mécanisme précis
de la prise de décision à l'origine du processus reste flou.
Dans le cas du Rwanda, du fait des divers témoignages des acteurs
politiques sur leurs rôles, les doutes sont relativement limités
et ils portent plus sur le "comment" que sur le "qui". Les mêmes
noms apparaissent encore et encore, que ce soit dans les rapports des institutions
pour la défense des droits de l' homme ou dans les témoignages
d'observateurs indépendants de divers bords politiques.
Le colonel Bagosora, directeur des
services au ministère de la Défense et éminence grise
du "gouvernement provisoire", semble l'organisateur général
de toute l'opération. II paraît avoir coordonné la
"solution finale" aussi longtemps qu'elle est restée assez cohérente
pour permettre une coordination. Au second rang des responsables vient
le ministre de la Défense, le général Augustin Bizimungu.
qui surveille la logistique; de plus, il use de son influence sur les éléments
les plus réticents des FAR pour éviter qu'ils ne s'interposent.
Ses aides militaires sont principalement le colonel Aloys Ntabakuze, commandant
des parachutistes, et le lieutenant-colonel Protais Mpiranya, chef de la
garde présidentielle (GP). D'autres militaires semblent avoir joué
un rôle d'interface essentiel entre l'armée et la milice:
il s'agit du lieutenant-colonel Leonard Nkundiye, ancien commandant de
la GP, du capitaine Pascal Simbikangwa, qui supervise les massacres perpétrés
par la milice à Kigali, et de son adjoint, le capitaine Gaspard
Hategekimana. Ils agissent tous à l'échelon national. Au
niveau local, on peut mentionner le colonel de gendarmerie Nsengiyumva,
qui dirige le massacre à Gisenyi, et le colonel Muvunyi, celui de
Butare. De nombreux civils sont aussi directement impliqués tels
Joseph Nzirorera, le secrétaire général du MRND ill),
qui coordonne les opérations des lnterahamwe; Pascal Musabe, directeur
de banque, est l'un des organisateurs de la milice au niveau national;
l'homme d'affaires Félicien Kabuga finance RTLMC et les lnterahamwe;
et Robert Kajuka, chef de la milice du CDR, les lmpuzamugambi, bien qu'il
soit lui-même tutsi. À l'intérieur, les organisateurs
des massacres à l'échelon local sont presque invariablement
les préfets, avec une mention particulière pour cruauté
à Emmanuel Bagambiki, préfet de Cyangugu, et Clément
Kayishema, préfet de Kibuye. Dans quelques cas, le principal organisateur
se trouve être un militant "outsider", comme Rémy Gatete,
anciennement simple bourgmestre de la commune de Murambi à Byumba;
à la tête de la préfecture de Kibungo au début
du génocide, il organise les massacres dans l'Est, avant de fuir
pour la Tanzanie, où il devient un "leader de réfugiés"
au camp de Benaco.
On reconnaît chez eux des
schémas de pensée proches de ce qu'on lit sur le génocide
nazi chez des historiens négationnistes.
Attaquer verbalement les victimes,
démentir, même en face des preuves les plus éclatantes,
toute violence physique présente ou passée 4H et éluder
la question de la responsabilité. Ainsi, si les victimes existent
bien, l'identité des assassins reste vague et indéfinie,
comme s'ils n'existaient pas . Parlant à ses partisans, il ne faut
réclamer aucun "mérite" pour son action, il suffit de faire
allusion aux grands bénéfices découlant de l'accomplissement
de
cette chose sans nom, et une complicité
s'établit avec l'auditoire grâce à ce non-dit, comme
un secret partagé.
Les véritables organisateurs
du génocide se réduisent visiblement à un petit groupe
resserré, issu de l'élite politique, militaire et économique
du régime, qui décide, par un mélange d'idéologie
et d'intérêt matériel, de résister jusqu'au
bout à tout changement politique constituant une menace. Beaucoup
d'entre eux ont déjà collaboré avec les tueurs du
"Réseau Zéro" dans des massacres à moindre échelle;
ils partagent une même idéologie de domination radicale hutu
sur le Rwanda. Ils n'appartiennent pas exclusivement au premier cercle
de l' akazu, si on entend par là les proches du président
Habyarimana. Les meneurs de la conspiration semblent être d'anciens
proches du Président qui ont fini par se séparer de lui,
car ils sont plus proches de "l'autre bord" de l'akazu, celui de Mme Habyarimana
et du "clan des beaux-frères". L'efficacité des massacres
prouve qu'ils sont planifiés de longue date. Mais cette efficacité
est effrayante, comme dans d'autres génocides, car elle ne suffirait
pas sans deux autres facteurs: la possibilité de recruter en grand
nombre les bras nécessaires et le soutien moral, en fait l'approbation
d'une large partie de la population, pour ne pas dire la majorité.
Qui sont les assassins ?
Les situations diffèrent quelque
peu dans la capitale et dans les préfectures provinciales. A Kigali,
les événements évoluent rapidement. Toutes les opérations
sont aussi hautement centralisées. Les gardes présidentiels
procèdent aux premières exécutions dès le soir
du 6 avril. Trente-six heures leur suffisent pour faire un sort à
la plupart des "cibles prioritaires", c'est-à-dire des politiciens,
des journalistes et des militants actifs pour les droits civiques. La GP,
avec un contingent d'environ I 500 hommes, suffirait à semer rapidement
la terreur dans la capitale. Mais elle fait immédiatement appel
en renfort aux milices des lnterahamwe et des lmpuzamugambi, qui n'attendent
que cela depuis qu'elles existent.
Les miliciens sont la plupart du
temps, mais pas toujours, recrutés parmi la classe défavorisée.
Par l'esprit de camaraderie qui y règne, par les nombreux avantages
matériels et même par une forme d'idéal politique,
ces milices ont aussi séduit quelques jeunes gens des classes moyennes.
On estime leur nombre dans tout le pays à environ 50000, c'est-à-dire
en gros le contingent des forces armées régulières.
Leur équipement est sommaire, quelques fusils d'assaut AK-47 , beaucoup
de grenades et les couteaux tous
0usages qui coupent et tailladent,
des machettes, appelées panga en swahili. Beaucoup d'entre eux ont
suivi un entraînement militaire, souvent grâce à l'armée
française comme nous l'avons vu. À Kigali, ils font équipe
pour les barrages routiers et prennent part aux fouilles des maisons et
des quartiers. Ils font également office de bourreaux. Parfois,
dans un quartier donné, certains des habitants travaillent "à
temps partiel" comme membre des lnterahamwe : cela leur permet, d'une part,
de piller les maisons des victimes et, d'autre part étant considérés
comme "l'un des nôtres", de protéger leur propre maison contre
les pillages'". Dans l'ensemble, la discipline est mauvaise, surtout parmi
les nouveaux membres recrutés dans le feu de l'action. Les nouvelles
recrues viennent souvent de la rue, et elles sont ivres la plupart du temps
: les milices deviendront synonymes d'une sorte de banditisme armé,
à mesure que s'effondrera la structure administrative, qui les a
recrutées et soutenues.
Cependant, jusqu'à cette phase
tardive, les tueurs sont contrôlés et dirigés dans
leurs missions par les fonctionnaires du gouvernement central, préfets,
bourgmestres et conseillers municipaux, dans la capitale et à l'intérieur
du pays.. Ils reçoivent les ordres de Kigali, mobilisent la gendarmerie
et les lnterahamwe locaux, et ordonnent aux paysans de se joindre aux chasses
à l'homme. Ils font aussi appel à des renforts des FAR si
les victimes résistent un peu trop. Un seul préfet désobéit
aux ordres de tuer, Jean Baptiste Habyarimana (sans aucun lien avec le
Président défunt), seul préfet tutsi du pays, à
la tête de la préfecture de Butare. Et pendant deux semaines,
il n'y a pas de massacres à Butare, jusqu'à la visite du
président du gouvernement par intérim, Sindikubwabo (l'un
des rares membres du gouvernement originaire de Butare), qui, furieux de
cette "inaction", prononce un discours incendiaire, demandant à
la population si elle "dort" et l'incitant à passer à des
actions violentes. Le 20, le préfet est remplacé par l' extrémiste
Sylvain Ndikumana, des éléments de la GP sont dépêchés
de Kigali par hélicoptère et les massacres commencent immédiatement.
L'efficacité des massacres
porte le double témoignage de la qualité de l'administration
locale rwandaise et de sa responsabilité. Bien des vies pourraient
être épargnées si l'administration locale n'exécutait
pas avec un tel aveuglement les ordres de la capitale. C'est forcément,
pour tout gouvernement futur, quel qu'il soit, la source d'immenses problèmes.
Comment peut-il gérer un pays où presque toute la fonction
publique à l'échelon local devrait être poursuivie
pour crimes contre l'humanité ? Face à ce comportement horrible
d'une administration préparée de sang-froid à massacrer
sa propre population, il y a une circonstance atténuante dont la
mention est à peine rassurante. Tous ces administrateurs ne sont
pas seulement des fonctionnaires, mais aussi des membres du MRND(D) et,
en tant que tels, doublement responsables face à l'État.
Comme nous l'avons vu dans le chapitre premier, il y a toujours eu une
forte tradition d'obéissance inconditionnelle à l'autorité
dans le royaume précolonial du Rwanda. Cette tradition est bien
sûr renforcée par les administrateurs coloniaux, allemands
ou belges. Et depuis l'indépendance, le pays a subi le contrôle
étroit d'un État bien organisé. Lorsque les plus hautes
autorités d'un tel État vous disent de faire quelque chose,
vous le faites, même si cela implique de tuer. Il y a quelque similitude
ici avec les racines traditionnelles prussiennes de l'État allemand
et leur perversion finale sous la forme d'une obéissance disciplinée
aux ordres nazis.
Les politologues nous disent que l'État peut se définir par son monopole de violence légale organisée. Où s'arrête la légalité de l'exercice de ce monopole? En temps de guerre, les soldats refusant les ordres qui leur dictent des actes de violence peuvent être fusillés. Et nous verrons que violence et contrainte sont utilisées au Rwanda. Cela ne constitue manifestement pas une excuse, car certains, comme nous le verrons aussi, ont trouvé dans leur foi religieuse ou même simplement dans leur propre conscience la force de résister aux ordres. Mais il faut bien comprendre que, dans cette société, deux facteurs se combinent pour rendre toute résistance aux ordres difficiles. Le premier facteur est la forte tradition d'autoritarisme de l'État remontant aux racines de la culture rwandaise. Les abam tutsi n'étaient pas précisément des monarques constitutionnels et l'assassinat était même un signe convenu de leur santé politique, la différence étant bien sûr dans l'ordre de grandeur et la signification sociale des meurtres. Le second est l'acceptation tout aussi forte d'une identification au groupe. Au Rwanda comme ailleurs, un homme est jugé sur ses caractéristiques individuelles, mais, dans la culture rwandaise. il ne représente pas que lui-même, mais une famille, une lignée et un clan, un habitant d'une colline donnée. En plus de ce sentiment très ancien, le régime, par ses pratiques administratives serrées (et ses politiques régionales discriminatoires). a renforcé ce "fondement collectif de l'identité". Après un ordre de tuer donné par les autorités, lorsque la majorité d'un groupe s'y plie, avec plus ou moins d'enthousiasme, il faut un homme bien brave en vérité pour abandonner la solidarité avec la foule et refuser de suivre. Et une position tellement héroïque ne va pas sans danger personnel. Les tueurs sadiques, comme le célèbre bourgmestre de Murambi, Rémy Gatete, semblent être une faible minorité, et encore plus rares les héros, comme le préfet Jean-Baptiste Habyarimana. La grande majorité des fonctionnaires exécutent leurs tâches meurtrières sans état d'âme et leurs attitudes varient du carriérisme à une obéissance morne.
Les Tutsi et les Hutu de l'opposition
sont consciencieusement répertoriés. leurs domiciles connus,
et peu de ceux qui sont condamnés ont une chance de se cacher. Pour
mener à bien leur tâche, les administrateurs comptent d' abord
sur la gendarmerie, la police rurale que les Français sont très
fiers d'avoir entraînée. Le bourgmestre fait simplement appel
à la plus proche unité de gendarmerie, qui se déploie
alors à travers l' ingo, tirant des coups de feu et faisant sortir
les gens hors de leurs maisons. Mais les gendarmes à eux seuls ne
peuvent exécuter cette tâche herculéenne: tuer en gros
10 % de la population. Une collaboration entre les services s'avère
nécessaire. ainsi que l'enrôlement de "volontaires". Les FAR
ne prennent pas tout de suite la tête du génocide. Mais le
colonel Gatsinzi ne parvient pas à les maintenir en dehors de la
tragédie qui s'annonce, et elles sont, lentement, de plus en plus
profondément entraînées dans le massacre collectif.
Des réfugiés Hutu
Barundi, qui ont fui le Burundi après le meurtre du président
Melchior Ndadaye, en octobre 1993, prennent aussi part au génocide
et aux massacres intercommunaux. Le MRND(D) commence à les recruter
dans les lnterahamwe dès leur arrivée au Rwanda et le HCR
se sent obligé de se plaindre aux autorités rwandaises, sans
résultat. Après le 6 avril, beaucoup d'entre eux prennent
une part active aux massacres.
Les principaux acteurs du génocide
sont toutefois les simples paysans. C'est une affirmation terrible, mais
c'est ce qui ressort de presque tous les récits de survivants. Ils
agissent sous une contrainte variable d'un lieu à un autre, mais
dans certaines zones, on peut vraiment dire qu'on a affaire à un
mouvement spontané de la population pour "tuer l'ennemi tutsi»
(la version du gouvernement).
C'est le résultat d'années
d'endoctrinement idéologique qui les a convaincus de la "majorité
démocratique" et a diabolisé les "féodaux". Même
si parfois la population ne prend pas spontanément part aux tueries
mais qu'elle y est contrainte par la force, le passage à la violence
est toujours aidé par l'idéologie, intellectuellement et
psychologiquement. Il n'y a qu'à lire, par exemple, le témoignage
de ce "tueur" de 74 ans capturé par le FPR : "Je regrette ce que
j , ai fait. ( ...) J'ai honte, mais qu' auriez-vous fait à ma place
? Soit vous preniez part au massacre soit vous étiez massacré
vous-même. Alors j' ai pris les armes et j'ai défendu les
membres de ma tribu contre les Tutsi. "
Dans une même phrase, ou presque,
l'homme plaide la contrainte, puis change son discours pour l'ajuster à
l'idéologie dominante. Il reconnaît qu'il a tué (sous
la contrainte) des gens inoffensifs, et pourtant il est d'accord avec la
vision de la propagande (qu'il sait fausse) qui les mythifie comme des
ennemis agressifs. Si la notion de culpabilité présuppose
une conscience claire de ses actes au moment du crime, on peut dire, selon
la formulation de l'historien Jean-Pierre Chrétien, qu'il y a à
l'époque au Rwanda beaucoup de "meurtriers innocents". De tels "tueurs
victimes" sont souvent dégoûtés et horrifiés
de leurs actes. C'est en partie pourquoi des masses de paysans hutu se
mettent à fuir leurs collines avant même l'arrivée
du FPR. En Tanzanie, premier objectif de cet exode de masse, quelques réfugiés
dénoncent leurs propres bourgmestres, en les voyant marcher près
d'eux dans la foule. Un officier de police tanzanien, Jumbe Suleiman, qui
les voit traverser la frontière à Rusumo, est frappé
par leur réaction : "Lorsque Gatete (Rémy Gatete, bourgmestre
de Murambi) traverse le pont sur la rivière-frontière entre
la Tanzanie et le Rwanda, des gens commencent à hurler: «
C'est Gatete! C'est un assassin ! Arrêtez-le! » Si nous n'étions
pas intervenus, ils l'auraient lynché." Dans le Rwanda d'avril 1994,
frappé par l'hystérie, n'importe qui ou presque pourrait
devenir un tueur. Mais les responsables sont des personnes instruites,
et celles, jouissant d'autorité de par leur position, à quelque
niveau que ce soit, n'ont pas la force (ni même le désir peut-être)
de remettre en question les émanations empoisonnées de leur
courant culturel.
Il y a aussi bien sûr un intérêt matériel à ces tueries, même à la campagne. Les assassins pillent les maisons et tuent le bétail. La viande devenant très bon marché, de grands festins sont organisés, comme pour célébrer les massacres. Sans doute, les villageois ont-ils aussi le vague espoir qu'une fois le calme revenu, après les massacres, ils pourront obtenir des terres ayant appartenu aux victimes. Ce qui ne manque pas d'exercer un fort attrait dans un pays aussi pauvre en terres que le Rwanda. Mais l'avidité n'est pas la motivation principale. C'est la croyance et l'obéissance, la croyance en une idéologie profondément installée qui justifie par avance ce que vous allez faire, et l'obéissance, à la fois à l'autorité politique de l'État et à l'autorité sociale du groupe. Les bouchers sont souvent des moutons, et le Rwanda ne fait pas exception.
Qui sont les victimes ?
Les victimes appartiennent en majorité au groupe social des Tutsi. Ils sont tous condamnés. Les tueurs n ' épargnent ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants, ni même les bébés. "Défricher", pour utiliser l'euphémisme des Interahamwe, s'effectue en profondeur. À la campagne, tout le monde se connaît et il est facile d'identifier les Tutsi, qui n'ont absolument aucune chance de s'en sortir. Les Hutu et les Tutsi n'étant pas des tribus mais des groupes sociaux à l'intérieur d'une même culture, il n'y a pas d'implantation distincte. Ils vivent côte à côte dans des maisons semblables, et étant donné le pourcentage démographique, chaque foyer tutsi est habituellement entouré de plusieurs familles hutu, ce qui rend encore plus impossible de se cacher. À la campagne. contrairement à la ville. le niveau économique des Tutsi et des Hutu est à peu près le même. Les "petits Tutsi des collines ne sont en aucune manière différents de leurs voisins hutu. sauf peut -être par leur apparence physique. Mais on n. a pas besoin de s'en servir. car dans les villages., appartenance tutsi ou hutu de chacun est connue de tous.
0C'est différent dans les
villes. et surtout à Kigali, où les gens ne se connaissent
pas. Là, les Interahamwe bloquent les rues et procèdent à
des contrôles d'identité. Porter la mention "Tutsi" sur sa
carte ou prétendre avoir perdu ses papiers est synonyme de mort.
Pourtant, la mention "Hutu" sur sa carte n'est pas automatiquement une
garantie de sécurité. À Ruhengeri ou Gisenyi, et parfois
à Kigali, sont aussi tués des Hutu du Sud, suspectés
de soutenir les partis d'opposition. De plus, on accuse souvent d'avoir
une fausse carte les grands, qui ont le nez droit et les lèvres
minces. Les mariages mixtes, fréquents, ont donné naissance
à beaucoup de Tutsi qui ont l'air de Hutu et vice versa. Dans des
villes ou le long des grands axes. de nombreux Hutu qui ont l'air Tutsi
sont tués, malgré leurs dénégations et leurs
cartes d'identité portant la mention ethnique "correcte" : c'est
attribué à la ruse typique des Tutsi.
Bien sûr. des militants hutu
ou des sympathisants des partis d'opposition sont tués également,
ce qui caractérise bien ce génocide à la fois racial
et politique. Et, comme souvent, les intellectuels sont aussi visés:
journalistes. universitaires et professions libérales. tous hautement
suspects parce qu'ils pensent trop et qu'ils sont donc probablement de
mauvais citoyens. même s'ils sont hutu. À Butare, presque
tous les habitants du campus. étudiants et professeurs. majoritairement
hutu, sont massacrés après le 21 avril. De même que
presque tous les médecins de l'hôpital.
Bien que peu d. assassinats semblent
motivés uniquement par le vol. la jalousie sociale joue un grand
rôle dans les meurtres. et dans les zones rurales, cela peut jouer
à un niveau très simple. Selon l'expression imagée
d'un survivant, "les parents d'enfants qui allaient à l' école
pieds nus tuaient les parents qui pouvaient acheter des chaussures aux
leurs
Y eut-il des observateurs neutres ?
Les Églises furent pratiquement
les seules à rester neutres. Comme nous le verrons, de simples chrétiens
ont fait preuve d'un courage admirable, mais la hiérarchie ecclésiastique
est, dans le meilleur des cas, inutile et, dans le pire des cas, complice
du génocide. Et les prêtres qui ont vu dans les droits de
l'homme une incarnation moderne des valeurs chrétiennes sont les
premiers consternés par cette attitude et ils se retrouvent trahis.
Comme deux d'entre eux le déclarent à un journaliste français
:
Pourquoi les évêques
n'ont-ils pas réagi? Ils ont fait quelques discours mais n'ont eu
aucune action prophétique. S'ils l'avaient fait, peut-être
les massacres se seraient-ils arrêtés. (. ..) Parmi les prêtres
tués étaient particulièrement visés ceux qui
militaient pour la défense des droits de l'homme. (. ..) Deux évêques
seulement [sur neuf] se sont engagés personnellement, ceux de Kibungo
et Kabgayi. L'évêque de Rwankeri, lui, a osé officiellement
demander aux chrétiens de soutenir le gouvernement actuel [de transition]".
Tout au long de la crise, les Pères
Blancs Vleugels et Theunis informent à plusieurs reprises leur hiérarchie
par télécopie de la situation au Rwanda. Le ton général
des informations transmises est plus que révélateur: ils
dressent des listes précises de prêtres tués mais passent
sous silence les massacres où périssent leurs paroissiens.
À les voir uniquement préoccupés du bien-être
de leurs proches, on croirait presque lire une liste établie par
une corporation ou par le corps diplomatique. Les violences "ont lieu"
mais jamais leurs auteurs ne sont nommés. On a l'impression surréaliste
que les meurtres sont commis par des armées de fantômes aux
visages à jamais flous. Les seuls noms mentionnés concernent
des crimes particuliers que les Pères peuvent faire endosser au
FPR, avec force détails et descriptions.
Si même certains prêtres
étrangers ont de la réalité qui les entoure une telle
perception déformée et tendancieuse, on ne peut pas espérer
grand-chose du clergé hutu. Un observateur étranger très
déconcerté en fait la remarque, après une visite dans
la paroisse de Kirambo, près de Cyangugu, à la fin des massacres:
"Le clergé chrétien ne montre aucune trace de culpabilité
collective». Pire, l'Église s'octroie une position morale
avantageuse, pour la simple raison que, comme toutes les autres institutions,
corps sociaux ou professions au Rwanda, elle a payé un lourd tribut
au génocide. Même une publication aussi respectable par ailleurs
que le mensuel Dialogue utilise la liste des 192 membres du clergé
tués dans le massacre collectif comme une espèce de médaille
pour son courage 6'. et réclame pour l'Église le statut de
martyr. Peu de prêtres sont tués parce qu'ils prennent la
défense de leurs ouailles.
Des prêtres étrangers sont épargnés, mais des prêtres tutsi et des prêtres hutu libéraux sont tués au même titre que leurs homologues dans le reste de la population, et, à part quelques exceptions courageuses, la plupart des prêtres hutu détournent les yeux. Les nombreuses années d'association étroite entre la république hutu et l'Église catholique sont responsables de cet état de fait, avec des conséquences politiques, même à l'étranger, et, par exemple, l'Internationale démocrate-chrétienne adopte une attitude ambiguë
envers le FPR et ne se résout
jamais à une franche condamnation des extrémistes hutu.
Quant aux Églises protestantes,
bien que leur association avec le régime n'ait pas la profondeur
historique de celle des catholiques romains, on ne peut pas dire que leur
comportement soit plus louable. Mais au moins, au niveau hiérarchique
supérieur, on admet une certaine culpabilité. Selon les mots
courageux du révérend Roger Bowen, les dirigeants de l'Église
anglicane s'alignaient trop sur le gouvernement Habyarimana. L'archevêque
a soutenu ouvertement le Président et son parti. ( ...) La question
ethnique courait aussi en profondeur dans les églises et tous les
évêques de diocèses anglicans étaient des Hutu.
Par conséquent, il y a maintenant
"une Église en exil" à Nairobi, dont les évêques
refusent fermement de dénoncer le génocide. Elle est elle-même
rejetée par les "Tutsi du retour" venus d'Ouganda et du Burundi
et regroupés au Rwanda.
Dans l'Église catholique,
29 prêtres atteignent le comble de la mauvaise foi, le 2 août
1994, lorsqu'ils écrivent au pape. Dans leur lettre, ils démentent
toute responsabilité des Hutu dans le génocide, qu'ils attribuent
au FPR; ils s'opposent au projet d'une cour internationale qui enquêterait
sur les crimes contre l'humanité et prennent la défense des
FAR.
Bien qu'il les ait prononcés
au sujet des Églises protestantes, les mots du révérend
Jorg Zimmerman pourraient s'appliquer à toutes les Églises
chrétiennes: " j'ai été témoin d'un phénomène
de répression psychologique collective. Le Rwanda doit être
réévangélisé et tout à fait différemment
si nous ne voulons pas que de tels carnages se reproduisent régulièrement.
Mais, malheureusement, les esprits ne sont pas encore prêts."
Seul l' islam joue pour ses disciples
comme un rempart contre la barbarie. Beaucoup de témoignages parlent
de la protection que les membres de la communauté musulmane s'assurent
les uns aux autres et de leur refus de se départager en ethnies.
Cette solidarité tient du fait "qu'être musulman" au Rwanda,
où les musulmans représentent à peine 1,2% de la population,
n'est pas seulement un choix religieux; c'est un choix global d'identité.
Les musulmans sont souvent des marginaux, ce qui renforce leur besoin d'identification
à la communauté au-delà des étiquettes ethniques;
et c'est là ce que la majorité des chrétiens n'a pas
été capable de réaliser.
Schémas des massacres
Le trait prédominant de la
mécanique du génocide est d'ordre géographique. La
densité de la population, le découpage du paysage rwandais,
l'absence virtuelle de zones inhabitées enlèvent autant de
chances de fuir à ceux qui sont pourchassés. Les victimes
sont souvent attaquées par leurs voisins et tentent de se cacher
n'importe où. Dans les maisons de ville, typiques de l'architecture
tropicale à l'européenne, un faux plafond laisse un espace
suffisant pour ramper entre le toit et le plafond et souvent, c'est la
seule cache possible. Quelques personnes ont pu survivre des jours ou même
des semaines dans ces espaces confinés, dépendant de la bonté
d'étrangers qui leur fournissaient la nourriture et emportaient
leurs excréments. D'autres essaient de se cacher dans des bosquets
de bananiers, dans des carcasses de voitures abandonnées, dans des
fosses d'aisance, dans des marais, dans des placards, n'importe où.
Beaucoup sont dénoncés par leurs voisins, comme beaucoup
sont protégés et cachés par leurs voisins. Impossible
de dire quelle attitude a prévalu.
Plusieurs lieux, principalement
des églises, rassemblent ceux qui ont l'espoir de bénéficier
d'une protection collective. À part les trois grandes à Kigali
même (Sainte-Famille, Saint-Paul et Saint-André), les autres
églises dans la campagne, à l'exception du Grand Séminaire
de Kabgayi, se révèlent de bien pauvres refuges. Dans beaucoup
d'endroits, Nyamata ou Shangi par exemple, l'église locale se transforme
en un piège mortel pour les futures victimes. Les lnterahamwe essaient
de tuer la totalité des réfugiés, malgré les
supplications des prêtres de laisser la vie sauve à leurs
ouailles ( et parfois, ils en meurent). Lorsque les réfugiés
sont trop nombreux Jusqu' à 4000 personnes s'entassent les unes
contre les autres dans les plus grandes églises), les miliciens
font appel à l'armée, qui tire alors des obus de mortier
sur le toit et jette des grenades par les fenêtres pour faire sortir
tout le monde. Parfois, les exécutions s'étendent sur plusieurs
jours, parce que les miliciens ne peuvent achever plus de quelques centaines
de personnes par jour, avec les moyens primitifs dont ils disposent.
À Kigali, plusieurs milliers
de réfugiés réussissent à pénétrer
dans le stade Amahoro : ils ont la vie sauve grâce aux troupes de
la MINUAR qui en interdisent fermement l'accès aux Interahamwe.
Les FAR ne veulent pas renoncer pour autant, et réussissent à
tuer des civils en bombardant le stade avec des obus d'artillerie. Le sort
des réfugiés dans les hôpitaux, et des blessés,
est encore pire. Selon un membre de Médecins sans frontières
:
Tout blessé (supposé
être tutsi, puisque blessé) était massacré.
Sous vos yeux. Les militaires venaient prendre les blessés, les
alignaient à l'extérieur et les descendaient à la
mitraillette. ..C'est aussi la première fois que notre personnel
local est assassiné de façon massive. Tout notre staff médical
tutsi (médecins et infirmières) a été enlevé
et tué en avril, à Kigali. Plus de 200 personnes. Jamais
nous n'avions vu pareil carnage.
Les écoles ne peuvent
servir de refuge non plus: les enseignants hutu dénoncent couramment
leurs élèves tutsi à la milice à moins qu'ils
ne les tuent eux-mêmes sans autre forme de procès. Comme l'un
d'entre eux le raconte à un journaliste français: "Il y a
eu beaucoup de morts ici. Moi-même, j'ai tué des enfants.
(. ..) J'avais 80 enfants en première année. Aujourd'hui,
il en reste 25. Tous les autres, on les a tués ou ils sont en fuite."
Des parents de personnes visées sont souvent tués aussi,
simplement à cause de leurs liens de famille. Ainsi la maison d'un
parent est plutôt un piège qu'un lieu sûr. De plus,
héberger quelqu'un qui est recherché met en danger tout parent
qui pourrait autrement être épargné.
Les horreurs
Pour la plupart des habitants des
pays de l'OCDE, ceux qui r sont trop jeunes pour avoir vécu la Seconde
Guerre mondiale, le verbe "tuer" demeure une abstraction. Les lecteurs
du tiers monde, malheureusement, reconnaîtront en revanche ce qui
suit. Mais pour comprendre en profondeur le génocide rwandais, il
faut présenter quelques éléments particulièrement
crus.
Avant tout, c'est une histoire de
quantité, et des milliers de cadavres apparaissent en très
peu de temps. À Kigali, même au milieu des combats, il faut
organiser des équipes chargées de les ramasser par peur des
épidémies. L'ampleur de la tâche nécessite l'emploi
de bennes à ordures et, à la mi-mai, quelque 60000 cadavres
ont été ramassés et enterrés sommairement.
Dans les collines, les cadavres des victimes, tuées après
avoir trouvé un refuge temporaire, restent sur place; souvent, on
se contente de les empiler en tas de un à deux mètres de
haut et on les laisse pourrir des semaines et des mois: de toute façon,
il n' y a personne pour les enterrer. Certaines rivières, comme
la Kagera, charrient tant de cadavres que le lac Victoria finit par être
sérieusement pollué. On y trouve plus tard 40000 corps qui
seront enterrés sur la rive ougandaise. Les meurtres n'ont rien
de propre ni de chirurgical. Les blessures à la machette ne tuent
pas sur le coup, et l'horrible agonie peut durer très longtemps;
nombreux sont ceux, lorsqu'ils ont un peu d'argent, qui paient leurs assassins
pour qu'ils les tuent vite d'une balle dans la tête, plutôt
que d'être lentement tailladés à mort
à coup
de panga. Les femmes sont couramment violées. avant d'être
brutalement assassinées. Il y a des enfants du côté
des lnterahamwe qui deviennent des tueurs, et d'autres du côté
des victimes; les bébés sont souvent fracassés contre
un rocher ou encore jetés vivants dans des latrines". Les mutilations
sont monnaie courante, avec une préférence pour les seins
et les pénis". Parfois, la mutilation fait partie de rituels macabres
à rendre perplexe un psychiatre: "La brutalité ici ne s'arrête
pas au meurtre. Sur certains lieux de massacre, on a retrouvé, en
piles distinctes, différentes parties du corps méthodiquement
découpées sur les cadavres, dont beaucoup d'enfants».
Parfois, on repère des survivants qui émergent d'amas de corps. Lors du massacre de 800 personnes au quartier général du diocèse de Kibungo, les miliciens les recherchent parmi les cadavres et les achèvent systématiquement à coups de gourdin ". On atteint des extrêmes incroyables dans le sadisme joint au racisme. Sur le campus de l'université de Butare, les miliciens éventrent une femme tutsi presque au terme de sa grossesse, sous les yeux de son mari, professeur hutu. Puis ils jettent au visage de l 'homme le foetus de son enfant à naître en criant: "Tiens! bouffe ton bâtard !" ", Parfois, les miliciens tentent de forcer des femmes à tuer elles-mêmes leurs enfants pour sauver leurs propres vies». Certains sont brûlés vifs sous les yeux de leur famille, contrainte de regarder avant d'être tuée également.
Parfois, un milicien lnterahamwe
promet la vie sauve à certaines familles, à condition qu'elles
tuent elles-mêmes tel ou tel de leurs membres ".
Ces horreurs ne sont pas ainsi cataloguées
pour tenter de faire du sensationnel. Mais il faut garder à l'esprit
la réalité physique et psychologique macabre du génocide
pour essayer de comprendre la situation politique. Que l'on considère
la possibilité d'un gouvernement de coalition pour le Rwanda après
le génocide ou la profonde responsabilité des puissances
étrangères, on ne devrait jamais oublier les horreurs vécues
par les survivants. Les étrangers mêmes, qui ont pu observer
de près ces événements (dont l'auteur de cet ouvrage),
sont encore sous le choc malgré leurs efforts de détachement
scientifique. C'est pourquoi -la comparaison avec le génocide des
Juifs s'impose encore -il sera difficile de ne voir dans le Rwanda qu'un
nouvel épisode de banale realpolitik.
Contradictions
Le phénomène du génocide place la population dans des contradictions morales et sociales parfois extrêmes. Certains sont dénoncés et envoyés à la mort par des voisins qu'ils ont côtoyés toute leur vie, tandis que d'autres peuvent, de manière incroyable, être sauvés par un lnterahamwe au grand coeur "' ! Certains sont dénoncés par des collègues qui veulent leur poste ou tués par d'autres qui veulent leurs biens, tandis que d'autres sont sauvés par des Hutu qu'ils ne connaissent pas, dégoûtés de toute cette violence. La situation des couples mixtes est particulièrement tragique. Ainsi un Hutu, arrêté par la milice à un barrage avec son épouse tutsi, doit acheter de toute sa fortune l'autorisation de ne pas tuer sa femme et sa belle-famille. Une femme tutsi a réussi à s'enfuir avec son mari hutu dans les collines; pourchassée avec lui pendant plusieurs semaines, elle finit par lui demander de la tuer. Ils s'agenouillent tous deux et prient Dieu pour obtenir son pardon. Puis il la tue, comme elle le lui a demandé.
L'homme, qui confesse ensuite son
"crime" à un prêtre, lui demande si Dieu pourra lui pardonner
.
Certains de ceux qu'on appelle les
"Hutsi" (de parents mixtes) sont sauvés par leur famille hutu alors
que les membres tutsi de leur famille n'échappent pas à la
mort. Certains ont un comportement tellement complexe qu'on ne peut plus
dire si c'est de l'héroïsme ou de la scélératesse.
Le père Wenceslas Munyashyaka, vicaire de l'église Sainte-Famille,
offre un exemple particulièrement remarquable: en effet, d'une part
il héberge 8000 réfugiés, d'autre part il laisse entrer
la milice dans l'église, pour qu'elle fasse son choix. D'un côté,
il procure une sécurité toute relative à des milliers
de personnes, mais de l'autre il accepte en toute liberté de trier
les victimes de son troupeau d'après les listes qu'on lui fournit.
Vers la fin, il essaie aussi d'empêcher les réfugiés
de rejoindre la zone du FPR, en particulier des Hutu, car il pense qu'ils
"le trahissent" en "passant dans le camp des Inyenzi"
De nombreux assassinats peuvent
paraître complètement absurdes. Ainsi les lnterahamwe éliminent
22 parents d'un membre du MRND(D), sympathisant de Habyarimana. Ce traitement
a une logique, bien que fort ténue: pendant ses études, l'homme
a été plutôt dans l'opposition et l'un de ses frères,
officier dans l'armée et réformé pour raison disciplinaire,
a vaguement contacté le FPR, tout en décidant finalement
de ne pas le rejoindre; enfin, plusieurs des hommes de la famille ont épousé
des Tutsi. En fait, une telle opération doit être une solution
finale, et il faut donc "laver" toute possible ambiguïté humaine.
Dans un autre cas, un médecin de parents mixtes, marié à une Tutsi, a 7 parents (tutsi) tués, mais il échappe six fois de suite à l'exécution grâce à sa profession. Ensuite, en août, sauvé par l' opération Turquoise, il est évacué au Kenya, où il apprend la mort de 18 autres membres (hutu) de sa famille, tués à Kibungo par le FPR dans son offensive. La vie et la mort atteignent une absurdité aux proportions presque cosmiques.
Héros inconnus
C'est aussi une époque d'héroïsme
incontestable, de la part de personnes qui n'attendent aucune autre récompense
que la paix de leur conscience. Beaucoup de ces héros anonymes sont
des chrétiens, dont la foi religieuse solide, l'esprit de charité
et le courage font contrepoint aux compromis de leurs hiérarchies
ecclésiastiques. Ainsi le dernier message d'un laïc qui travaille
dans une église :
«Quant à moi, mon nez
me protège, même si mes paroles me condamnent. Je ne cesse
de prêcher contre la violence. ..Avant la messe, je prononce un sermon
d'une trentaine de minutes, toujours centré autour de Matthieu 5,
38-43. Les Inkotanyi ont parlé en bien de moi sur leur radio, ce
qui fait que mes frères ethniques, qui ne m'aimaient déjà
pas beaucoup à cause de mes prises de position contre la guerre,
ont maintenant encore plus de raisons de me haïr. ..En tout cas, je
doute de m'en sortir vivant étant donné que les deux bords
ont des raisons de me tuer. Et c'est sans compter les bandits qui sont
maintenant partout dans les collines. Quant à moi, je marche dans
ces collines pour essayer d'alléger la misère avec les moyens
limités d'une ONG d'ici, Caritas. ..J'utilise toute mon énergie
pour la vie et contre la mort, pour le Prince de la Vie contre les princes
de ce monde ".
D'autres ne sont pas motivés
par leur foi mais simplement par un profond respect de la personne humaine,
qui résiste à la folie organisée qui les entoure.
Ainsi, des semaines d'affilée, un jeune boy hutu a-t-il abrité
et nourri un instituteur tutsi, qui n'était même pas son patron,
réfugié dans le faux plafond d'un des bâtiments de
l'école, Il est menacé plusieurs fois par des miliciens Interahamwe,
sûrs que leur proie est dans les parages, mais il ne perd jamais
la tête et vaque à ses affaires comme d'habitude, comme si
l'apocalypse ne se déchaînait pas autour de lui, et lui et
l'instituteur s'en sortent vivants !. Avec une obstination de la même
veine, une employée de maison hutu épouse de son plein gré
un milicien pour sauver les enfants de ses anciens patrons tutsi massacrés.
Dans
des cas si extrêmes, même
le refus de tuer devient un acte héroïque à cause du
risque qu'entraîne cette décision, Ainsi le témoignage
d'un instituteur du primaire: "[Les tueurs] sont de pauvres paysans hutu,
complètement manipulés par le régime et par les militaires.
Ils sont innocents. Lorsqu'ils ont essayé de me faire tuer les enfants
tutsi de ma classe, j'ai préféré m'enfuir."
Parfois, même le plus simple geste de pudeur peut entraîner la mort: par exemple, une famille hutu ne peut supporter la vue du cadavre nu de leur voisin tutsi; elle va le recouvrir de quelques feuilles de bananier et toute la famille est tuée par les Interahamwe. Quelques-uns, au-delà du courage, touchent à quelque chose de l'ordre de la sainteté: une laïque, catholique hutu, Félicité Niyitegeka, à Gisenyi, aide systématiquement les gens pourchassés à traverser la frontière, Son frère, un colonel de l'armée, lui écrit pour lui dire que la milice est au courant de ses activités, mais elle refuse d'y mettre un terme. Lorsque la milice se présente finalement chez elle, 30 réfugiés sont hébergés dans sa maison. Les Interahamwe lui disent qu'elle sera épargnée mais que ceux qu'elle protège vont être tués, Elle répond qu'ils resteront tous ensemble, dans la vie comme dans la mort. Pour la faire revenir sur sa décision, les miliciens tuent alors un à un les réfugiés sous ses yeux, À la fin du massacre, elle demande à être tuée, Le chef de la milice lui dit alors qu'elle va mourir et lui demande de prier pour son âme à lui, puis l'abatte.
La durée du génocide
Les massacres commencent dans la plupart des préfectures pendant la nuit du 6 au 7 avril (à l'exception de Butare, où le calme règne jusqu'au 20 avril, lorsque les autorités sont remplacées par des extrémistes), Leur mandat les empêchant d'intervenir, les troupes de la MINUAR ne servent strictement à rien, et seule l'occupation militaire par le FPR peut arrêter les exécutions, Les préfectures occupées très tôt, comme Byumba, l'est de Ruhengeri et le nord de Kigali et Kibungo, souffrent par conséquent moins longtemps. À l'ouest de la préfecture de Ruhengeri et à Gisenyi, les exécutions s'arrêtent d'elles-mêmes vers la fin avril parce que presque tous les Tutsi de cette zone fortement pro-gouvernementale ont été tués. Les derniers massacres s'achèvent dans le Sud (Kibungo, le sud de Kigali, Gitarama, Butare, Gikongoro) et dans le Sud-Ouest (Kibuye et Cyangugu). Même l'arrivée des Français en juin, avec l'opération Turquoise, ne met pas un terme aux massacres, comme nous le verrons, et ils se poursuivent sans répit à Kibuye, où il n'y a pas de Français, et continuent tout de même de manière sporadique à Cyangugu et à Gikongoro, où les troupes françaises, trop éparpillées, ne couvrent pas tout le territoire; elles ne peuvent sauver que les Tutsi regroupés dans les grands camps de réfugiés, celui de Nyarushishi, entre autres, ou ceux qu'ils croisent sur leur chemin. Mais après la fin mai, les exécutions ont pris un tour moins systématique. L'ouragan de mort a anéanti 80 % de ses victimes en six semaines environ, de la deuxième semaine d'avril à la troisième semaine de mai. Si nous considérons que 800000 personnes environ sont vraisemblablement massacrées pendant cette brève période (voir la section suivante), le taux de morts par jour est au moins cinq fois plus élevé que dans les camps de la mort nazis.
Estimation du nombre des morts
Il est absolument impossible de déterminer
le nombre exact de morts dans le génocide rwandais. On en est réduit
à une estimation.
À un stade précoce,
les chiffres sont utilisés dans la bataille complexe et parfois
perverse à laquelle se livrent certains des acteurs entre eux (le
FPR, les ONG, l'ONU et le gouvernement de transition) et contre les médias.
On doit la première estimation à l'ONG américaine
Human Rights Watch : en date du 24 avril 1994, elle indique un chiffre
de 100000 personnes tuées. Quatre jours plus tard, MSF-Belgique
double cette estimation en donnant un chiffre probable de 200000 tués.
La question de savoir qui est responsable de ces morts est déjà
débattue. Le 30 avril, on compte déjà 300000 réfugiés
dans le camp de Benaco, en Tanzanie, qui rapportent des récits épouvantables
de massacres collectifs de Hutu, perpétrés par le FPR dans
son avance vers le sud et l'est du pays. Ces récits sont sujets
à caution. Ainsi que le remarque le HCR, seules 4 ou 5 personnes
sur les 300000 réfugiés ont été blessées
par balles. Or, selon les quelques rapports sérieusement documentés,
les actes de violence perpétrés par le FPR, dont on a la
trace écrite, l'ont toujours été avec des armes à
feu.
Le 5 mai, Radio Muhabura, la radio
du FPR, avance le chiffre de 500000 morts, immédiatement repris
le jour suivant par le directeur d'Oxfam, David Bryer, Mais le 15 mai,
Radio Muhabura, sans dire pourquoi elle révise son estimation à
la baisse, donne le chiffre de 300000 tués. Cependant, il n 'y a
toujours eu aucun décompte systématique d'une manière
ou d'une autre depuis le début du génocide, et tous ces chiffres
traduisent des opinions plutôt que des faits.
L'une des premières bases
de calcul est donnée par un soldat du FPR. En poste au pont de Rusumo
sur la frontière tanzanienne, le 9 mai, il précise que depuis
que lui et ses camarades sont arrivés, le 22 avril, ils ont vu défiler
en moyenne un corps à la minute, au fil de la rivière Akagera,
qui les entraîne vers le lac Victoria. Il ajoute que "hier nous n'en
avons compté que 500." On peut en déduire que dans la préfecture
de Kibungo environ 25 000 personnes, au moins, sont tuées entre
la dernière semaine d'avril et la première de mai, Les seuls
décomptes méthodiques de cadavres sont faits à la
mi-mai, à Kigali, où les bennes à ordures ramassent
60000 corps. et fin mai. en Ouganda occidental, où les autorités
estiment qu'environ 40000 cadavres ont été enterrés
sur place après avoir été retirés des flots.
Le 3 juin. le colonel Kanyarengwe. président du FPR, annonce sur
Radio Muhabura le chiffre d'un million de morts depuis le début
des massacres.
Puis les estimations se calment un
peu jusqu'au 24 août 1994, lorsque Charles Petrie, vice-coordinateur
de l'unité d'urgence de l'ONU sur le Rwanda. dit: "Je ne pense pas
que le chiffre d'un million de morts soit une exagération."
C'est la première fois que l' évaluation la plus haute donnée
par Kanyarengwe est confirmé officiellement, et le chiffre est plus
tard "confirmé" à nouveau par Philippe Gaillard, ancien représentant
du CICR à Kigali pendant le génocide. Aucun nouveau calcul
ni décompte n'étaye ces diverses "confirmations". Puis un
rapport de l'ONU, publié à New York, le 2 octobre, annonce
"entre 500000 et I million de morts". L'écart entre les deux chiffres
est bien sûr énorme. C'est un simple réflexe de prudence
de la part des bureaucrates internationaux, conscients que personne n'a
la moindre idée de ce qui se passe réellement. Puis, fin
novembre, un nouveau rapport de l'ONU rabaisse prudemment le nombre des
victimes du génocide à 500 000, qui semble être devenu
depuis une sorte de fait admis.
En fait, on ne peut qu'essayer d'évaluer
les morts à cause du génocide de 1994 en se basant sur le
recensement réalisé au Rwanda en août 1991. Ce document
est à peu près fiable parce que, contrairement à la
plupart des pays d'Afrique, le Rwanda est petit, a une population dense
et un bon réseau de communication, et il a, à l'époque,
une fonction publique efficace. De plus, comme nous le verrons, il n'y
a aucun besoin de trafiquer les résultats du recensement, sauf sur
un point: les pourcentages relatifs de Tutsi et de Hutu . En août
1991, le Rwanda a un total de 7 148496 habitants, que nous arrondirons
à 7 150000 pour faciliter les calculs. Si l'on admet un taux de
croissance démographique de 3,2 % (l'un des plus élevés
du monde), nous arrivons aux résultats suivants :
1992 : 7378000
1993 : 7614000
1994 (avril) : 7776 000
Il faut ensuite déterminer
la proportion de Tutsi. Le chiffre du gouvernement est 9 %, soit approximativement
700000, en avril 1994. Mais on peut, sans crainte de se tromper, dire que
ce chiffre est inférieur à la réalité pour
deux raisons. Premièrement, le gouvernement sous-estime systématiquement
la population tutsi pour éviter d'augmenter ses quotas dans les
écoles et les emplois ; deuxièmement, pour échapper
à la discrimination, les Tutsi essaient souvent de se faire passer
pour des Hutu, en se procurant des cartes d'identité mentionnant
cette appartenance ethnique. On peut donc raisonnablement estimer que la
population tutsi est plus importante d'un bon tiers et qu'elle représente
environ 12 % de la population totale. Nous arrivons donc à un chiffre
de 930000 Tutsi vivant au Rwanda au jour du 6 avril 1994.
Par ailleurs, nous arrivons à
une estimation plus exacte des survivants tutsi à la fin juillet
1994 à partir du nombre de réfugiés dans les camps.
L'estimation suivante est obtenue après la visite d'un fonctionnaire
international, chargé de dénombrer les réfugiés
pour organiser la distribution de vivres :
À L'INTÉRIEUR DU RWANDA
Sous-total : 75000
Au BURUNDI : 30 000
Total : 105000
À ce chiffre il faut ajouter le nombre de Tutsi ayant survécu à l'intérieur du Rwanda, après avoir réussi à se cacher dans les collines, les zones de forêt, et dans des maisons particulières, sans passer par les camps. On estime à environ 25000 le nombre de ces survivants. En estimant à 130000 le nombre de Tutsi survivants, on ne doit pas être trop loin de la réalité. Cela donne par conséquent environ 800 000 Tutsi tués en trois mois, auquel il faut ajouter un nombre inconnu d'opposants hutu (entre 10 000 et 30 000). Ainsi le génocide aurait fait approximativement 800000 à 85000) morts, soit environ 11 % de la population. Et cela représente probablement l 'un des plus forts taux de morts autres que naturelles jamais constaté, où que ce soit dans le monde. Ce chiffre ne doit pas être considéré comme un décompte concret des morts mais comme le moins erroné possible à ce jour, fin 1994.
Les réfugiés
A ce moment du conflit, environ 300000 réfugiés ont fui principalement en Tanzanie, et quelques-uns au Burundi. C'est déjà un nombre impressionnant mais pas colossal. À l'exception des réfugiés au Burundi, Tutsi et Hutu mêlés, la grande majorité des réfugiés en Tanzanie vient de la préfecture de Kibungo (300 000) ; ce sont des Hutu, et, contrairement à ce que leurs leaders prétendent, ils ne fuient pas par peur des massacres. En fait, ils ont justement tué entre 25000 et 50000 Tutsi dans l'est du Rwanda et ils tentent d'échapper aux représailles prévisibles du FPR dont l'offensive progresse. Cependant, certains employés du HCR acceptent aveuglément les histoires de violence perpétrée par le FPR. Et même après la déclaration aux journalistes, le 3 mai, du coordinateur du HCR, Panos Moumtzis, selon qui le nombre extrêmement faible de blessés parmi les réfugiés rend tout à fait improbable qu'ils aient été attaqués collectivement, un officier de terrain peut écrire, le 21 mai: "Les réfugiés semblent en relativement bonne condition. Il y a peu de blessés parmi eux. On dirait que le FPR travaille proprement et ne laisse pas de blessés." Des volontaires sur le terrain, plus scrupuleux ( ou avec moins de préjugés), ont leurs doutes :
Bien qu'on ne puisse négliger
les récits de témoins oculaires. Tanzaniens et réfugiés,
au sujet de ces incidents [des massacres perpétrés par le
FPR] ...bien des questions restent sans réponse : 1) la compétence
des traducteurs, qui servent d. intermédiaires entre nous et les
réfugiés ou les villageois tanzaniens. 2) le fait qu'aucune
équipe d'ONG ou du HCR ne rapporte de récits de massacres
dont elle aurait été témoin, 3) la peur de témoigner
en présence d. autres réfugiés, 4) la possibilité
que certains réfugiés (bien sûr pas tous) soient en
fait coupables d'avoir eux-mêmes commis des atrocités au Rwanda.
La situation commence alors à
devenir très difficile dans les camps de réfugiés
pour le personnel des organisations humanitaires. À part ceux qui
ont travaillé en contact étroit avec l' ancien gouvernement
rwandais, en des jours meilleurs, et lui conservent leur loyauté,
les autres se rendent compte pour la plupart que ceux dont ils essaient
de s'occuper sont en fait les coupables des horreurs relatées. Et
ce, indépendamment du fait que le FPR commet également un
certain nombre de crimes de guerre sur sa route vers l' est (comme fusiller
des prisonniers soupçonnés d'être membres des lnterahamwe,
tuer des civils autour des lieux de combat, etc.).
Les exécutions, à
moindre échelle, ont commencé dès la reprise du conflit
autour de Byumba, selon un schéma qui doit devenir douloureusement
familier après sa victoire: indiscipline des soldats 109, meurtres
par revanche s'appuyant sur des dénonciations, chasses aux sorcières
de miliciens réels ou imaginaires lnterahamwe. Dans certains secteurs,
les miliciens, ayant réussi à se servir de la population
civile comme d'un bouclier, entraînent des réactions meurtrières
et brutales du FPR.
Ces crimes méritent d'être
condamnés et leurs responsables jugés -ce qui est improbable
à l 'heure où j' écris ces lignes, et ne sera pas
aisé pour un futur tribunal international. Mais ils sont, dans un
certain sens, la triste et inévitable conséquence d'une guerre
civile; du côté du gouvernement, les FAR se comportent de
la même manière dans les combats. Mais ces meurtres ne représentent
que I % à 2 % des morts au Rwanda, ce qui prouve encore, comme nous
le verrons plus loin, qu'il est absurde de penser qu'un cessez-le-feu signifiera
la fin des massacres. Un éventuel cessez le-feu entraînerait
un plus grand nombre de morts et pas l'inverse : dans les zones contrôlées
par le gouvernement, les lnterahamwe seraient libres de finir leur sinistre
besogne, sans que le FPR puisse les en empêcher.
Les réfugiés rejoignent
les camps dans un ordre parfait, sous la houlette de leurs bourgmestres
et conseillers municipaux. À l 'intérieur des camps, ils
restent groupés selon leurs communes d'origine et sous le contrôle
des mêmes instances politiques qui viennent juste de perpétrer
le génocide. Ainsi un missionnaire protestant qui visite Benako
peut-il écrire :
Au moment de ma visite, Gatete,
bien connu pour ses violations des droits de l'homme, était à
Benako et ses milices faisaient la loi. Chaque nuit, il y avait des assassinats,
principalement de Tutsi. Le camp était immense, et rien de plus
facile que de régler de vieux comptes de manière anonyme...
Comme si Benako n'était plus en Tanzanie, c'était devenu
une ville du Rwanda à l'époque du MRND .
La position psychologique du personnel des camps de réfugiés n'est pas spécialement confortable, car ils savent qu'ils ont affaire à des assassins ou à leurs complices passifs. Et c'est peut-être pourquoi certains d'entre eux essaient d'attribuer au FPR un génocide équivalent. C'est un point qui peut sembler mineur, mais qui deviendra essentiel comme la suite le prouvera. D'abord, les camps de réfugiés, amenés à devenir dans la suite du conflit d'énormes institutions, deviennent des plaies politiques impossibles à cicatriser: le meurtre est monnaie courante et les infrastructures intactes des milices maintiennent la population civile sous le contrôle de l'ex-gouvernement. Ensuite, les (très réelles) souffrances des réfugiés sont mises sur le même plan que le génocide, histoire d'augmenter la confusion. On oublie l' ampleur des massacres (dix fois plus de morts dans le génocide que dans l'exode des réfugiés). Enfin, un certain nombre de sympathisants des anciennes autorités (le gouvernement français, quelques ONG chrétiennes, un certain nombre d'intellectuels étrangers) et jusqu'à un certain point, l'ONU, commencent à répandre la notion d'un "double génocide"..
La guerre
Le FPR a repris ses opérations
militaires le 8 avril, presque quarante-huit heures après la mort
du président Habyarimana et le début du génocide.
La création d'un gouvernement de transition, annoncée sur
Radio Rwanda, le 9 avril, attire une réplique immédiate du
général Kagame : il dénonce le colonel Bagosora comme
le vrai maître du pays et promet de continuer le combat.
Les troupes du FPR atteignent Kigali
le 11, à 16 heures et la bataille pour le contrôle de la capitale
commence. Elle durera près de trois mois. Le jour suivant, le 12
avril, le gouvernement de transition s'enfuit à Gitarama, laissant
seul aux commandes le général Augustin Bizimungu. Tandis
que les positions du Front demeurent stationnaires dans et autour de Kigali,
le FPR prend Byumba presque sans coup férir et pousse à l'ouest
vers Ruhengeri. Il se déplace aussi vers l'est, dans la partie nord
de la préfecture de Kibungo, atteignant la frontière de la
Tanzanie le 22 avril. De là, il commence à se déplacer
vers le sud de la préfecture, lentement mais régulièrement.
Toutes ces opérations provoquent un minimum de combats. Il reste
très peu d'hommes du gouvernement en face du FPR et ils ne se défendent
plus vraiment. En deux endroits seulement, les FAR offrent plus de résistance:
à Kigali et à Ruhengeri, sur lesquelles le FPR concentre
bientôt tous ses efforts. Tandis que le Front infiltre lentement
des petits groupes de combattants légèrement armés
dans le Sud-Est, il concentre son artillerie et son équipement lourd
dans la bataille pour la capitale.
Comme nous allons le voir, de nombreux observateurs étrangers ont tendance à confondre guerre et génocide, arrivant même à la conclusion que la première a causé le second. Ainsi, les Nations unies demandent sans cesse et avec insistance que les belligérants arrivent à un cessez-le-feu "pour arrêter les massacres". Quelques observateurs essaient de faire remarquer qu'il s'agit de deux points complètement différents , mais ils ont les plus grandes difficultés à se faire entendre. Le l2 mai, les Nations unies demandent encore, comme par habitude, un cessez-le-feu et l'ancien secrétaire d'État aux Affaires humanitaires français, Bernard Kouchner, peut déclarer, n'ayant visiblement rien compris à la situation: "La paix et un cessez-le-feu sont les premières nécessités."
Mais le FPR augmente régulièrement son avantage militaire. Le 5 mai, des bombardements intenses ont forcé à la fermeture de l'aéroport et. le 16. des hommes du FPR réussissent à couper la route entre Kigali et Gitarama. rendant ainsi les contacts entre le général Bizimungu et le gouvernement de transition plus difficiles. Le 22 mai. les forces du FPR prennent. en un seul mouvement, l'aéroport et le camp militaire de Kanombe. Cette victoire diminue considérablement l'intensité des combats dans la capitale, où des tirs aveugles d'artillerie ont causé beaucoup de pertes humaines. Une semaine plus tard, le plus modéré des officiers supérieurs des FAR, le colonel Marcel Gatsinzi, est rappelé d'une semi-disgrâce dans le Sud pour négocier avec le chef d' état-major du FPR, le colonel Frank Mugambage, le chef militaire du Front le plus enclin à la diplomatie. Leurs discussions visent à l'échange de quelque 240 civils et prisonniers. Mais Mugambage espère aussi secrètement qu'une fraction de l'armée pourra être persuadée de se dissocier des extrémistes. Cet espoir est déçu et, le 30 mai, le FPR s'empare de Kabgayi.
En même temps qu'il gagne de plus en plus de terrain, le FPR accélère son recrutement. Les premières années, il lui a suffi de faire appel aux volontaires qu'apporte la diaspora en un flux régulier. Lorsque le pays s'embrase, le 6 avril 1994, le Front peut probablement aligner 20000 à 25000 hommes. Mais ce chiffre ne suffit pas pour accomplir ce qu'il s'est fixé. Plus de 15 000 hommes sont engagés dans la bataille de Kigali, au moins 5000 sont employés à tenir l'Est, et les deux tiers du pays restent à conquérir. Alors, le Front commence à recruter massivement de manière beaucoup moins sélective qu'auparavant, porte ouverte à ses infortunes futures. Il y a deux sortes de nouvelles recrues : des Tutsi ayant échappé au génocide, animés d'un amer désir de revanche; des Tutsi exilés au Burundi commençant à pressentir la victoire du FPR et le partage du gâteau qui en sera la conséquence, et donc décidés à faire vite tant que c'est possible. Plusieurs milliers sont enrôlés et envoyés à l'entraînement les dernières semaines de mai. L'arrivée de ces recrues altère fondamentalement l'équilibre interne du pouvoir au sein du FPR. Il reste, bien sûr, dominé par le premier noyau dur "ougandais", des hommes comme le général Paul Kagame, Frank Mugambage ou Patrick Mazimpaka. Mais des personnalités restées dans l'ombre jusque-là se profilent à l'arrière-plan : elles sentent que, tout comme le noyau de départ a fondé son autorité sur le Front en s'appuyant sur les anciens de la NRA, elles peuvent peut-être à leur tour s'appuyer sur les nouveaux arrivants. Cette nouvelle tendance semble se dévoiler lors de l'assassinat (le 3 juin 1994) de Mgrs Vincent Nsengiyumva, Thaddée Nsengiyumva et Joseph Ruzindana, avec 10 autres prêtres, au centre catholique historique de Kabgayi, occupé depuis peu par le FPR. Selon l'explication officielle, rapidement avancée par le Front, les ecclésiastiques ont été assassinés par de nouvelles recrues tutsi, qui ont perdu toute leur famille et veulent se venger sur les évêques et leur entourage, Alors on parle de "recrutement hâtif» ; l'excuse est politique mais d'une efficacité toute relative. Il y a eu plus de 25 000 réfugiés autour de Kabgayi. Grâce à de patientes négociations, le clergé a réussi à ne sacrifier que 1500 d'entre eux environ. Ce taux de survie de 93 % est particulièrement élevé, en comparaison de la plupart des autres points de rassemblement de personnes déplacées, où les lnterahamwe finissent habituellement par tuer la plupart des réfugiés. En fait, les évêques éprouvent très peu de culpabilité de leurs actions à Kabgayi. La preuve, bien que Hutu et ayant vu plusieurs de leurs collègues suivre les FAR dans leur retraite, à mesure qu'elles perdent du terrain, ils décident de rester sur place et d'attendre le FPR. Les jeunes hommes censés les avoir tués par vengeance sont donc très mal informés.
Pour les gens assez mal élevés pour mettre en doute la ligne officielle du FPR, une seconde version est murmurée ' : la personne visée est Mgr Vincent Nsengiyumva, détesté pour ses relations amicales avec le régime Habyarimana, son appartenance au comité central du MRND jusqu'en décembre 1989, son hostilité envers les Tutsi et ses nombreux succès en affaires. Lui seul doit mourir mais son ou ses assassin(s), par maladresse, éliminent toutes les personnes présentes. Il semble cependant qu'une troisième version reflète un peu mieux la vérité. Le FPR n'a pris Kabgayi que depuis quelques jours et les trois évêques ont proposé au Front la médiation de l'Église pour mettre fin à la guerre et aux massacres. Ils sont bien placés pour cela. Mgr Vincent Nsengiyumva, excomplice d'Habyarimana, a tourné casaque, en partie sincèrement horrifié de ce qui se passe, et en partie pour être dans les bonnes grâces des vainqueurs probables. Quant à Mgr Thaddée Nsengiyumva, ses positions libérales sont bien connues, son manifeste de décembre 1991 a eu un grand impact politique, et il a été l'un des seuls dignitaires à encourager l'Église à prendre ses distances avec le régime. Cependant, en 1993-94, il a fait preuve d'une certaine bonne volonté pour s'entendre avec les durs. Alors, les deux homonymes ont toutes les qualités politiques requises pour une telle tentative de médiation. Mais, selon cette troisième version des faits, c'est exactement ce que refusent certains cercles du FPR, partisans d'une victoire militaire totale. À leurs yeux, l' opération est forcément une manoeuvre pour leur voler les succès chèrement obtenus et pour sauver ce qui peut encore l'être de l'ancien régime. De plus, ils craignent qu'une telle initiative de l'Église ne bénéficie immédiatement du soutien complet de l'ONU et de la communauté internationale et qu'elle échappe au FPR. Ainsi, dans cette perspective, l' élimination des évêques est un meurtre politique de sang-froid. Certains éléments, entre autres le comportement ambigu des gardes du FPR dans les instants précédant la fusillade, semblent aller dans le sens de cette théorie. Et si elle est avérée, il est extrêmement peu vraisemblable que les ordres de tuer les religieux soient venus du premier noyau "ougandais" du FPR. Selon notre interprétation (pour autant que l' on puisse découvrir la vérité), ces meurtres encore inexpliqués sont le signe d'un nouvel équilibre entre les forces en présence au sein du Front. Les partisans d'une suprématie des Tutsi, pourtant jamais très nombreux ni populaires dans les rangs du FPR, semblent se sentir assez forts pour agir seuls sur ce point crucial, comme si les changements au sein du FPR, à la suite du recrutement de ces nouveaux éléments radicaux, les y autorisaient.
Le 6 juin, les FAR amorcent une contre-offensive
de faible ampleur au sud de Kigali et autour de Gitarama, pour réagir
à la pression grandissante du FPR sur le siège du gouvernement
provisoire. Mais la contre-offensive s'interrompt rapidement et, dès
le 13, Gitarama est occupée par le FPR, provoquant la fuite du gouvernement
provisoire pour Gisenyi. La fin semble proche pour les vestiges de l' ancien
régime. Et lorsque, deux jours plus tard, le gouvernement français
annonce une '.opération humanitaire" au Rwanda, le FPR se récrie
que Paris se précipite en fait au secours de ses vieux alliés
et veut le priver de sa victoire par les armes :
Après la mort de centaines
de milliers d'innocents, le gouvernement français, qui en est responsable,
prétend maintenant qu'il va envoyer des troupes pour faire cesser
les massacres. L'intention est claire: les troupes françaises viennent
protéger les assassins "'.
Or, le même jour, le
président du gouvernement de transition, Théodore Sindikubwabo,
à Kinshasa, apporte tout son soutien à l' opération
française, et le président Eyadema du Togo, l' un des plus
imperturbables alliés de la France en Afrique, exprime aussi son
approbation de l' intervention proposée; et les craintes du FPR
en semblent d'autant moins infondées, Un autre chapitre de la crise
va commencer.
Extrait du livre de Gérard Prunier, histoire d'un génocide
Pour connaître les implications de la France dans ce génocide, je ne saurai trop vous conseiller le livre de François.-Xavier Verschave : LA FRANCAFRIQUE (1998)
UNE AUTRE VISION DU GENOCIDE
"Aucun témoin ne doit survivre" Pour la première fois depuis le génocide rwandais de 1994, une commission indépendante créée par le secrétaire général Kofi Annan et présidée par l'ancien premier ministre suédois Ingvar Carlsson, a affirmé le 15 décembre 1999 dans un rapport que les Nations Unies et les Etats membres doivent présenter des "excuses claires" au peuple rwandais pour ne pas avoir prévenu et arrêté ce génocide unique dans l'histoire de l'Afrique. En dépit de la présence de la MINUAR (casques bleus), 800.000 Rwandais - des Tutsi et des opposants Hutus - ont été systématiquement tués, en quelques trois mois seulement, entre avril et juillet 1994, par la garde présidentielle et les miliciens hutus appelés 'interhamwe', aussitôt après l'attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana et à son homologue burundais, le 6 avril 1994. Le rapport de cette commission indépendante est actuellement disponible sur Internet à l'adresse suivante: http://www.un.org/News/ossg/rwanda_report.htm
D'autre part, nous publions ci-dessous l'introduction du Rapport établi en 1999 par l'organisation Human Rights Watch et la Fédération internationale des Ligues des Droits de l'Homme, et publié aux Editions Karthala (22-24 Bd Arago, Paris 13ème, tél. 01.43.31.15.59 - www.karthala.com). Il a été rédigé par Alison Des Forges sur la base des recherches de Catherine Choquet Christine Deslaurier Alison Des Forges Eric Gillet Trish Hiddleston Kirsti Lattu Timothy Longman Jemera Rone Michele Wagner Lynn Welchmann 1- Le génocide 2- Le Front patriotique rwandais (FPR) 3- Les chiffres 4- La responsabilité de la communauté internationale 5- L'avenir 6- Le projet de recherche " Quand je suis sorti, il n'y avait pas d'oiseaux. Le soleil brillait et l'on sentait l'odeur fétide de la mort " déclara un survivant qui s'était caché pendant toute la durée du génocide L'odeur douceâtre et nauséabonde des corps en décomposition flottait sur nombreuses régions du Rwanda en juillet 1994 : la crête de Nyanza surplombant la capitale, Kigali, où les fourrés étaient jonchés de crânes et d'os, de vêtements déchirés et de morceaux de papier ; Nyamata où des corps emmêlés s'entassaient sur les bancs et le sol d'une église ; Nyarubuye dans l'est du pays où des véhicules avaient roulé sur le cadavre intact d'une petite fille déposé devant les marches de l'église, l'écrasant au point de le rendre aussi fin qu'un carton ; sur les rives idylliques du lac Kivu dans l'ouest du Rwanda où des lambeaux de chair étaient éparpillés sur le flanc escarpé de la colline ; enfin Nyakizu dans le sud du pays où le soleil avait blanchi les fragments d'os épars dans le sable de la cour d'école et où, sur une colline voisine, un petit pullover rouge maintenait la cage thoracique d'un enfant décapité. Durant les treize semaines qui suivirent le 6 avril 1994, au moins un demi-million de personnes périrent à la suite du génocide perpétré au Rwanda, soit à peu près les trois quarts de la population tutsi. Des milliers de Hutu qui s'opposaient aux massacres et aux forces qui les orchestraient furent également tués. Les tueurs frappèrent avec une rapidité et une sauvagerie qui évoquent une aberration de la nature, " un peuple devenu fou " selon des observateurs ; " un autre cycle de violences tribales ", comme d’autres le dirent aussi. La nation rwandaise, peuplée d’environ sept millions de personnes, était composée de trois groupes ethniques. Les Twa étaient trop peu nombreux pour jouer un rôle politique, ce qui laissait les Hutu et les Tutsi face à face sans intermédiaires. Les Hutu, très supérieurs en nombre, se rappelaient les années d'oppression du régime tutsi et beaucoup d'entre eux éprouvaient non seulement du ressentiment, mais aussi de la crainte envers la minorité. Le gouvernement dirigé par les Hutu était en guerre avec les rebelles essentiellement tutsi du Front patriotique rwandais (FPR). Le Rwanda, par ailleurs l'un des pays les plus déshérités du monde, s'appauvrissait en raison de la pénurie de terres et de la baisse du prix de ses produits sur le marché mondial. La production alimentaire avait diminué en raison de la sécheresse et de la guerre : on estimait que 800 000 personnes avaient besoin d'une aide alimentaire pour survivre en 1994. Ce génocide ne fut pourtant pas le fait d’une explosion de rage incontrôlable d'un peuple rongé par des " vieilles haines tribales ", ni la conséquence prévisible des forces impersonnelles que sont la pauvreté et la surpopulation. Le génocide fut la conséquence du choix délibéré d’une élite moderne, d'inciter à la haine et à la crainte pour se maintenir au pouvoir. Ce petit groupe privilégié commença par dresser la majorité contre la minorité, dans l’intention de réduire l'opposition politique croissante au Rwanda. Puis, face aux succès du FPR sur le front militaire et dans les négociations, ces quelques détenteurs du pouvoir transformèrent leur stratégie de division ethnique en génocide. Ils croyaient que la campagne d'extermination rétablirait la solidarité des Hutu sous leur égide et qu'elle les aiderait à gagner la guerre, ou au moins à améliorer leurs chances de négocier des conditions de paix en leur faveur. Ils prirent le contrôle de l'État, dont ils utilisèrent les organes et l'autorité pour perpétrer les massacres. Comme les organisateurs, les tueurs qui exécutèrent le génocide n'étaient pas possédés par le démon, pas plus qu’ils n’étaient des automates poussés par des forces inéluctables. Ils avaient choisi de faire le mal. Des dizaines de milliers d'individus firent ce choix d’autant plus rapidement et aisément qu’ils étaient mus par la peur, la haine ou l'espoir du profit. Ils furent les premiers à tuer, violer, piller et détruire. Ils attaquèrent les Tutsi de manière répétée et sans ressentir jusqu'à la fin ni doute ni remords. Beaucoup éprouvèrent du plaisir à infliger des souffrances horribles à leurs victimes. Des centaines de milliers d'autres choisirent avec réticence de participer au génocide, certains ne s’exécutèrent que sous la contrainte ou parce qu'ils craignaient pour leur propre vie.
Contrairement aux fanatiques qui ne remirent jamais leur choix en question, ces personnes durent prendre à plusieurs reprises la décision de participer ou non aux massacres, en réfléchissant sur l'action à mener, l'identité de la future victime, la récompense escomptée et le coût éventuel d'un refus. Les attaques étant suscitées ou ordonnées par les autorités soi-disant légitimes, il fut plus aisé pour ceux qui avaient des doutes, de commettre des crimes en croyant n'avoir rien fait de mal ou en prétendant le croire. Les dirigeants français, belges et américains ainsi que les Nations unies savaient que des massacres de grande ampleur se préparaient, mais ils ne prirent pas les mesures nécessaires pour les empêcher. Conscients dès le commencement que les Tutsi étaient la cible d'une campagne d'extermination, les principaux acteurs étrangers refusèrent d'admettre qu'il s'agissait d'un génocide. Une force militaire aurait été nécessaire pour stopper les activités des dirigeants et des fanatiques. Une force relativement modeste aurait suffi dans les premiers temps. Non seulement ils n’envisagèrent même pas cette solution, mais ils s’abstinrent en outre, et ce des semaines durant, d'user de leur autorité politique et morale pour contester la légitimité du gouvernement génocidaire. Ils refusèrent de condamner le gouvernement génocidaire, de le menacer de supprimer tout financement à l’avenir et de réduire au silence la radio qui incitait aux tueries. Des mesures aussi élémentaires auraient amoindri la force des autorités favorables aux massacres de grande ampleur et encouragé l'opposition de Rwandais à la campagne d'extermination. Lorsque la communauté internationale exprima finalement sa désapprobation, les autorités du génocide l'entendirent suffisamment pour changer de tactique, sans néanmoins renoncer à leur objectif final. Loin d'être une source de satisfaction, ce succès limité ne fit que souligner la tragédie. Si de timides protestations avaient donné ce résultat à la fin du mois d'avril, que se serait-il passé si le monde entier s'était écrié à la mi-avril : " Plus jamais ça " ? Cette étude, résumée en introduction, expose en détail la manière dont la campagne de massacres fut exécutée. Elle se fonde sur des témoignages oraux et sur une importante documentation écrite. Elle s'appuie sur des entretiens menés avec des personnes qui étaient destinées à être éliminées et qui ont survécu, avec d'autres qui tuèrent ou dirigèrent les tueries, qui sauvèrent ou essayèrent de sauver des victimes, ainsi qu'avec ceux qui regardèrent en essayant de ne rien voir. Elle cite les comptes rendus de réunions à l’échelon local, au cours desquelles des opérations contre les Tutsi étaient planifiées. Elle donne aussi des correspondances dans lesquelles les administrateurs félicitaient leurs subordonnés pour avoir détruit " l'ennemi " avec succès. Elle analyse les divers niveaux du discours et les silences qui constituaient la trame des déclarations trompeuses du génocide diffusées à la radio et prononcées dans les réunions publiques. Elle resitue le génocide dans son contexte politique, en montrant comment les rivalités politiques entre les Hutu, tant à l’échelon local que national, influèrent sur le déroulement de la campagne d'extermination des Tutsi. Enfin, elle retrace l’évolution de la tactique et de l'organisation de la campagne, comme son effondrement, une fois que le FPR eut vaincu le gouvernement génocidaire. Basée sur de nombreuses sources, dont des témoignages et des documents inédits fournis par des diplomates et par le personnel des Nations unies, cette étude montre comment les acteurs internationaux qui auraient pu éviter le génocide, ou y mettre un terme, ne l’ont pas fait. Elle établit un lien entre l'extension de la campagne et l'inertie initiale de la communauté internationale, puis montre que les protestations tardives de celle-ci furent évoquées jusque dans des réunions locales qui se tenaient sur des collines isolées. Cette étude établit donc que la communauté internationale qui souhaitait tellement être absente de la scène, fut en réalité actrice du génocide.
1- Le génocide
La stratégie de la division
ethnique Le Président Juvénal Habyarimana, au pouvoir depuis
près de vingt ans, voyait sa popularité diminuer au Rwanda,
quand le FPR lança une attaque à partir de l'Ouganda le 1er
octobre 1990. Dans un premier temps, Habyarimana ne considéra pas
les rebelles comme une menace sérieuse, bien qu’ils eussent exprimé
leur intention de le renverser et de permettre le retour des centaines
de milliers de réfugiés rwandais qui vivaient en exil depuis
une génération. Le président et ses proches décidèrent
néanmoins d'exagérer la menace que représentait le
FPR, dans l’intention de se rallier les dissidents hutu et ils commencèrent
à décrire les Tutsi du Rwanda comme des collaborateurs du
FPR. Cette élite s'efforça pendant trois ans et demi, de
redéfinir la population du Rwanda en classant comme " Rwandais "
ceux qui soutenaient le président, et comme " ibyitso " ou " complices
de l'ennemi " les Tutsi et les Hutu opposés à Habyarimana.
Dans le cadre de la campagne visant à susciter la haine et la crainte
à l’égard des Tutsi, l'entourage de Habyarimana exploita
la mémoire de la domination autrefois exercée par la minorité
tutsi, puis celle de l'héritage de la révolution qui avait
renversé ce régime en 1959 et avait contraint de nombreux
Tutsi à l'exil. Recenser la plupart des Tutsi était une tâche
simple, la loi exigeait en effet que tous les Rwandais se fassent enregistrer
selon leur groupe ethnique. Les habitants des campagnes, c'est-à-dire
la majorité des Rwandais, savaient généralement qui
était tutsi, même en l'absence de documents d'identité.
En outre, de nombreux Tutsi étaient reconnaissables par leur apparence
physique. Il fut moins aisé de briser les liens unissant Hutu et
Tutsi. Ces gens partageaient depuis des siècles la même langue,
une histoire commune, les mêmes idées et pratiques culturelles.
Ils vivaient côte à côte, fréquentaient les mêmes
écoles et églises, travaillaient dans les mêmes bureaux
et buvaient dans les mêmes bars. Un nombre considérable de
Rwandais étaient issus des mariages entre les deux communautés.
En plus de faire de l'identité ethnique la question primordiale,
Habyarimana et ses partisans durent par ailleurs effacer, ou du moins réduire,
les différences entre les Hutu, en particulier celles entre les
habitants du Nord-Ouest et ceux des autres régions, puis les divergences
entre les adhérents des différentes factions politiques et
enfin celles entre les riches et les pauvres. Les dirigeants se montrèrent
immédiatement disposés à recourir aux agressions physiques,
comme à la propagande, pour parvenir à leurs fins. À
la mi-octobre 1990, ils ordonnaient le massacre de plusieurs centaines
de Tutsi, de même qu’à cinq autres reprises avant le génocide
de 1994. Les partisans de Habyarimana tuèrent des opposants hutu
–leurs principaux rivaux politiques– de la même manière que
les Tutsi, leur cible idéologique proclamée.
En 1991, Habyarimana fut contraint de mettre fin au monopole du pouvoir exercé par son parti et des mouvements rivaux entrèrent rapidement en compétition pour s’attirer le soutien de la population. Plusieurs créèrent des organisations de jeunesse prêtes à lutter pour défendre des intérêts partisans. Habyarimana avait commencé au début de 1992 à fournir un entraînement militaire aux jeunes membres de son parti qui formèrent la milice des Interahamwe : " ceux qui se tiennent ensemble ", ou " ceux qui attaquent ensemble ". Les massacres de Tutsi et autres crimes commis par les Interahamwe restaient impunis, de même que des attaques imputables à d'autres groupes. Ceci renforça l'impression qu'il était " normal " de recourir à la violence à des fins politiques. Les préparatifs du massacre À la fin de 1992, Habyarimana et son entourage accrurent considérablement les divisions entre Hutu et Tutsi, par des attaques, une propagande virulente et de continuelles manœuvres politiques. En 1993, Habyarimana et ses partisans se virent sur le point de perdre le pouvoir suite aux victoires militaires importantes du FPR et à la conclusion d'un accord de paix favorable à ce dernier. Cet accord prévoyait de surcroît que les responsables gouvernementaux, y compris le président, pouvaient être poursuivis pour les violations commises par le passé. Ces événements intensifièrent les inquiétudes chez de nombreux Hutu, y compris ceux qui n’étaient pas auparavant identifiés à Habyarimana. Ceux-ci, de plus en plus préoccupés par les ambitions du FPR, se rassemblèrent autour d’une nouvelle station de radio, la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), ainsi qu’autour du mouvement du Hutu Power qui, en transcendant les rivalités partisanes, incarnait la solidarité ethnique prônée par Habyarimana depuis trois ans. À la fin du mois d'octobre au Burundi voisin, des soldats tutsi enlevèrent et tuèrent le président hutu élu quelques mois auparavant à l'issue d'un scrutin libre et équitable. Des dizaines de milliers de Burundais, Hutu et Tutsi, trouvèrent la mort dans les massacres qui suivirent. Cet assassinat, vigoureusement exploité par la RTLM, confirma les craintes de nombreux Hutu rwandais sur le refus des Tutsi de partager le pouvoir. Ils vinrent alors grossir les rangs des partisans du Hutu Power. Pendant ce temps, l'entourage de Habyarimana s’organisait et mettait sur pied une logistique en vue d'attaquer la minorité. Au cours de l’année 1993, des membres du parti du président élargirent le recrutement et l'entraînement des Interahamwe. Mais d'autres, craignant peut-être que les milices ne soient trop marquées par les rivalités partisanes, proposèrent la création d'une " force d'autodéfense civile " qui devait recruter des jeunes gens par le biais des réseaux administratifs plutôt que par ceux des partis. Les recrues devaient être entraînées par d’anciens soldats ou des policiers communaux, qui les dirigeraient pour attaquer " l'ennemi " dans leurs localités.
Au début de l’année
1993, le colonel Théoneste Bagosora esquissait des éléments
de ce programme dans son agenda. L'intellectuel Ferdinand Nahimana prônait
la mise en place de cette force dans une lettre adressée à
des amis et collègues. Les administrateurs commençaient à
dresser la liste des anciens soldats qui pourraient la commander.
En 1993 et au début de l’année 1994, les militaires et les
dirigeants politiques distribuèrent des armes à feu aux miliciens
et aux autres partisans de Habyarimana. Bagosora et d'autres responsables
estimèrent toutefois que les armes à feu coûtaient
trop cher pour être distribuées à tous les participants
du programme de l'" autodéfense civile ". Ils préconisèrent
d’armer la plupart des jeunes gens avec des machettes, entre autres armes.
Des hommes d'affaires proches de Habyarimana importèrent des machettes
en quantité suffisante pour équiper un homme hutu sur trois.
Avisé de ces préparatifs, le FPR s'attendait à une
escalade du conflit. Il recruta lui aussi de nouveaux partisans et combattants
et, en violation des accords de paix, renforça ses troupes à
Kigali en les équipant d'armes à feu supplémentaires.
Le FPR, conscient du risque que la reprise des combats ferait courir aux
Tutsi, en particulier à ceux qui l'avaient soutenu publiquement
au cours des mois précédents, en avertit les observateurs
étrangers. L'attaque À la fin du mois de mars 1994, les dirigeants
du Hutu Power étaient déterminés à tuer un
nombre considérable de Tutsi et de Hutu opposés à
Habyarimana, à la fois pour se débarrasser de ces " complices
" et pour ébranler l'accord de paix. Des soldats et des miliciens
étaient prêts à passer à l'attaque dans la capitale
et dans des régions aussi excentrées que Cyangugu au sud-ouest,
Gisenyi au nord-ouest et Murambi au nord-est. Ailleurs, les préparatifs
n'étaient pas terminés.
La doctrine du Hutu Power avait
été diffusée avec succès dans le centre du
pays, mais les chefs de ce mouvement ne savaient pas si les simples citoyens
allaient passer à l’action sur la base de cette idéologie.
Dans d'autres régions et plus particulièrement dans le sud,
ils n'avaient pas réussi à rallier de nombreux partisans
à leurs idées et encore moins à les organiser pour
les mettre en œuvre. Le 6 avril, l'avion qui transportait le président
Habyarimana fut abattu. La responsabilité de ce crime n’a jamais
été établie. Un petit groupe de ses proches –impliqués
ou non dans l'attentat– décida d’exécuter l’extermination
qui était planifiée. La Garde présidentielle puis
d'autres troupes commandées par le colonel Bagosora et appuyées
par les milices tuèrent des responsables gouvernementaux et des
chefs des partis d'opposition, créant ainsi un vide qui permit à
Bagosora et à ses partisans de prendre le pouvoir.
Les soldats et les miliciens se
mirent par ailleurs à massacrer systématiquement les Tutsi.
En quelques heures, des officiers de l'armée et des administrateurs
de régions éloignées de la capitale envoyèrent
des soldats et des miliciens pour tuer les Tutsi et des responsables politiques
hutu dans leurs régions d'origine. Après des mois d'avertissements,
de rumeurs et d'attaques préliminaires, le déclenchement
de la violence sema la panique chez les Rwandais et les étrangers.
La rapidité des premières tueries donna l'impression que
les assaillants étaient nombreux alors qu'en réalité
leur impact résultait davantage de la brutalité et de l'organisation,
plutôt que du nombre des participants. Le recrutement pour le génocide
Le génocide ne fut pas une machine à tuer qui progressait
inexorablement, mais plutôt une campagne durant laquelle les participants
furent recrutés pendant toute la période, par la menace et
des promesses de récompense. Les premiers organisateurs étaient
des responsables militaires et administratifs, des hommes politiques, des
hommes d'affaires et d'autres individus qui n'avaient aucune fonction officielle.
Pour mener le génocide, ils devaient s'emparer de l'État
ce qui impliquait de placer non seulement les personnes de leur choix à
la tête du gouvernement, mais aussi de s'assurer la collaboration
d'autres responsables à tous les échelons du système.
Bagosora et son entourage s’efforcèrent d'abord d'obtenir le soutien,
ou au moins l'assentiment, de la majorité des commandants de l'armée.
Ils commencèrent à négocier ce soutien au moment où
les troupes qu'ils commandaient, massacraient les civils dans les rues.
La première proposition de Bagosora, qui était de prendre
lui-même le pouvoir, fut rejetée par un certain nombre d'officiers
influents, de même que par le représentant des Nations unies
au Rwanda. Mais son initiative suivante, qui consistait à installer
des extrémistes au pouvoir sous couvert d'un gouvernement légitime,
fut acceptée par les militaires, par le représentant des
Nations unies et par la communauté internationale. Au lendemain
de la mort de Habyarimana, le FPR se remit à affronter les forces
gouvernementales en réponse aux attaques persistantes menées
par l'armée rwandaise contre des civils et contre le siège
du FPR. Après cette reprise des combats et le renouvellement de
la pression en faveur de la solidarité qui en avait résulté,
les officiers opposés à Bagosora eurent de plus en plus de
difficultés à contester ses actes. Tandis qu’ils consolidaient
leur contrôle sur les responsables militaires, les nouveaux dirigeants
profitèrent au maximum de la première manifestation de timidité
de la communauté internationale.
Les troupes des Nations unies, stationnées au Rwanda aux termes des accords de paix, tentèrent pendant quelques heures de maintenir la paix avant de se retirer dans leurs camps sur ordre de leurs supérieurs à New York, laissant la population à la merci des assaillants. Les officiers opposés à Bagosora qui avaient réalisé que le maintien d'une présence étrangère était essentiel pour limiter les massacres, exhortèrent les représentants de la France, de la Belgique et des États-Unis à ne pas quitter le Rwanda. Mais se doutant des horreurs à venir, les étrangers avaient déjà fait leurs valises. Un contingent expérimenté et bien équipé, composé de soldats français, belges et italiens se pressa d’évacuer les étrangers et repartit. Les marines américains envoyés dans la région s’arrêtèrent au Burundi voisin dès lors qu’il devint clair que les citoyens américains allaient être évacués sans leur intervention. Le premier sentiment d'indifférence de la communauté internationale sur le sort du Rwanda fut confirmé peu après, quand les Belges organisèrent le retrait de leurs troupes déployées au sein de la force de maintien de la paix des Nations unies. Dix de ces soldats, appartenant à un autre contingent que celui qui avait supervisé l'évacuation, avaient été tués et, comme les organisateurs des violences l'avaient bien calculé, le gouvernement belge ne voulut pas risquer d'autres pertes humaines. Dans ce contexte d'assentiment des militaires rwandais et de fuite des étrangers, Bagosora et son entourage commencèrent à recruter des administrateurs et des responsables politiques pour mener à bien la campagne de massacres.
Ils comptaient s’appuyer sur le soutien
que leur accordaient les hommes politiques, les préfets et les bourgmestres
liés au parti de Habyarimana. Toutefois, pour élargir la
campagne de tueries, ils avaient également besoin de la collaboration
des administrateurs et des responsables locaux des autres partis qui étaient
dominants dans le centre et le sud du Rwanda. Les membres de ces partis,
stupéfiés par les meurtres de leurs collègues hutu
dans les premiers jours des violences, furent disposés à
s'opposer aux soldats et aux miliciens qui, selon eux, luttaient pour rétablir
le contrôle exclusif du parti de Habyarimana. Les nouvelles autorités
s’empressèrent de dissiper ces craintes lors d'une réunion
des préfets le 11 avril, ainsi que par des appels du ministre de
la Défense et d'hommes politiques influents diffusés par
la radio le 12 avril, en faveur de l'unité des Hutu. Les autorités
insistèrent sur le fait que les intérêts partisans
devaient être mis de côté dans la bataille contre l'ennemi
commun, à savoir le Tutsi. Le 15 avril, il était devenu clair
que le Conseil de sécurité des Nations unies n'ordonnerait
pas à la force de maintien de la paix d'essayer de mettre un terme
aux violences, et qu'un retrait total de ces troupes était même
possible. À cette date, les organisateurs du génocide avaient
rallié un nombre considérable de partisans et ils étaient
assez puissants pour éliminer les opposants et obliger les autres
à participer à la campagne de tueries. Les 16 et 17 avril,
le chef d'état-major et les préfets qui étaient connus
pour s’opposer aux massacres furent destitués. Par la suite l’un
des préfets fut emprisonné et exécuté et l’autre
fut tué avec toute sa famille. Trois bourgmestres et un certain
nombre d'autres responsables qui avaient tenté d'arrêter les
tueries furent également tués à la mi-avril, ou peu
de temps après. Les organisateurs du génocide tinrent des
réunions dans le centre et dans le sud du pays pour inciter les
administrateurs hésitants à collaborer et envoyèrent
simultanément des assaillants venus de régions où
les massacres étaient bien avancés, vers ces communes du
centre et du sud du pays où la population avaient refusé
de tuer. Ils se servaient de la radio pour ridiculiser et menacer les administrateurs
et les responsables politiques locaux qui prêchaient le retour au
calme. La structure Le 20 avril, soit quinze jours après l'attentat
contre l'avion, les organisateurs du génocide contrôlaient
en grande partie, mais pas encore complètement, l'État extrêmement
centralisé. L'administration continuait de fonctionner remarquablement
bien, en dépit des perturbations liées à la guerre
qui touchaient les communications et les transports. Les ordres du Premier
ministre étaient transmis aux préfets qui les transmettaient
à
leur tour aux bourgmestres, lesquels bourgmestres organisaient des réunions
dans leurs communes pour informer la population sur les instructions reçues.
Le même langage appelant à " l'autodéfense " contre
" les complices " se répétait du nord au sud et d'est en
ouest. Les tueries étaient désignées comme étant
le " travail ", les machettes et les armes à feu étaient
les " outils ". Les rapports sur la situation dans les localités
et les comptes rendus des réunions tenues sur les collines étaient
retransmis par les canaux administratifs. En s'appropriant les hiérarchies
bien établies des systèmes militaire, administratif et politique,
les organisateurs du génocide furent en mesure d’exterminer les
Tutsi avec une rapidité et une minutie incroyables. Les soldats,
gendarmes, anciens soldats et policiers communaux jouèrent un rôle
plus important dans les massacres qu'on ne l'imagine généralement.
Après avoir orchestré les premières tueries dans la
capitale et dans d'autres centres urbains, les soldats et les gendarmes
dirigèrent tous les massacres de grande ampleur perpétrés
dans le pays. Bien qu'habituellement peu nombreux sur les sites des tueries,
leurs connaissances tactiques et l’utilisation des armes de guerre, dont
les grenades, les mitrailleuses voire les mortiers, contribuèrent
à accroître nettement le nombre des victimes lors de ces massacres.
Les civils armés de machettes, de marteaux et de gourdins n’intervenaient
pour finir le massacre qu'après que l'armée eut lancé
des attaques dévastatrices contre des foules de Tutsi non armés.
En outre, les militaires encouragèrent, et obligèrent en
cas de réticence, les simples citoyens et les administrateurs locaux
à participer aux attaques, allant jusqu'à sillonner les routes
secondaires en s'arrêtant dans des petits marchés pour transmettre
le message. Les administrateurs étaient chargés de chasser
les Tutsi de leurs habitations et de les rassembler sur les sites des massacres,
de réunir les assaillants, de les transporter et de leur fournir
des " outils " pour le " travail ", de s'occuper de l'enlèvement
des corps et de gérer la répartition des biens pillés
et des terres confisquées. Ils détournèrent des pratiques
administratives, comme le travail obligatoire d'intérêt public
(umuganda) ou les patrouilles de sécurité, en mécanismes
d'exécution du génocide. Les responsables politiques fournissaient
les miliciens pour les attaques et les envoyaient dans tout le pays en
fonction des besoins. Ils incitaient à l’action les administrateurs
et les officiers de l'armée réticents, se servant parfois
des sympathisants des partis pour harceler ou menacer ceux qui hésitaient
à participer aux massacres.
Les responsables politiques exhortaient
également les Hutu à tuer en employant un langage plus direct
que celui des fonctionnaires qui s'exprimaient souvent dans des termes
ambigus et allusifs. Tout en exploitant les hiérarchies existantes,
les organisateurs du génocide créèrent un quatrième
réseau chargé de la mise en œuvre du programme d' " autodéfense
civile ". Le système ne fut formalisé qu'à la fin
du mois de mai, mais des éléments essentiels comme le recrutement
de participants par les administrateurs et la désignation d'anciens
soldats pour les commander étaient déjà en place pendant
les massacres du début d'avril. La hiérarchie de l'" autodéfense
civile " qui siégeait dans le bureau de Bagosora était largement
formée d'officiers politiciens en retraite, comme Bagosora lui-même.
En menant une campagne de tueries par le biais de ces hiérarchies,
les organisateurs détournèrent les campagnes précédentes
qui appelaient les citoyens et les fonctionnaires à accroître
leurs efforts dans l'intérêt public. L'urgence et l'importance
de l'objectif étaient censés justifier l’abandon des pratiques
bureaucratiques habituelles. Le zèle était devenu plus important
que le grade : s'ils se montraient plus engagés vis à vis
du génocide, les subordonnés pouvaient l'emporter sur leurs
supérieurs dans les domaines civil et militaire. Cette flexibilité
encourageait l'ambition et l'initiative chez ceux qui étaient prêts
à sacrifier des vies humaines en échange d'avantages personnels.
Les limites fixées par la loi, ou la pratique administrative pouvaient
aussi être transgressées : c'est ainsi que des hommes politiques
ou des militaires parlaient au nom de responsables gouvernementaux, des
miliciens approuvaient les candidats à des postes administratifs
et des assistants médicaux appelaient les militaires à frapper.
Ces pratiques qui permirent une exécution rapide et efficace des
campagnes de tueries, compliquent aujourd’hui la tâche dès
qu'il s'agit d'établir les responsabilités pour ces crimes.
Tous ceux qui cherchent à établir la responsabilité
du génocide devraient prendre soin de s'assurer que les responsables
de grade inférieur, mais qui disposaient de pouvoirs plus importants,
n'échappent pas à leur responsabilité pour des crimes
imputés à tort, à leurs seuls supérieurs. Les
stratégies des massacres Pendant les premiers jours des tueries
à Kigali, les assaillants pourchassèrent et tuèrent
des personnes nommément désignées et, dans certains
quartiers, passèrent systématiquement de maison en maison
pour se livrer aux tueries des Tutsi et des Hutu opposés à
Habyarimana. Les responsables administratifs, comme le préfet de
la ville de Kigali, ordonnèrent à la population d'ériger
des barrières pour intercepter les Tutsi qui tentaient de fuir,
et d'organiser des patrouilles pour débusquer ceux qui essayaient
de se cacher. Vers le milieu de la première semaine du génocide,
les organisateurs commencèrent à appliquer une stratégie
différente qui consistait à chasser les Tutsi de leurs habitations
pour les regrouper dans des bâtiments publics, des églises
et des écoles, entre autres, où ils étaient ensuite
massacrés lors d'opérations à grande échelle.
Vers la fin du mois d'avril, les autorités annoncèrent une
campagne de " pacification " qui ne signifiait pas la fin des tueries,
mais un contrôle renforcé sur celles-ci. Réceptifs
aux critiques venant de l'étranger –aussi discrètes fussent-elles–,
les autorités mirent pratiuement un terme aux massacres de grande
ampleur. Elles s’efforcèrent également de contrôler
les assaillants qui abusaient de leur liberté de tuer, lorsqu’ils
massacraient par exemple des Hutu avec qui ils avaient des différends
personnels. À l’inverse, les autorités cherchèrent
aussi à contrôler ceux qui laissaient la vie sauve à
des Tutsi en échange d'argent, de faveurs sexuelles, et autres contreparties.
Elles ordonnèrent aux miliciens et aux simples citoyens de présenter
les suspects aux responsables, afin qu'ils soient tués après
enquête, plutôt que les massacrer simplement là où
ils les trouvaient. Les autorités utilisèrent aussi la "
pacification " comme tactique pour faire sortir les Tutsi de leurs cachettes
et les tuer. À la mi-mai, les autorités ordonnèrent
la phase finale, à savoir la traque des derniers survivants tutsi.
Elles tenaient à exterminer ceux qui avaient réussi à
se cacher, puis ceux qui avaient été épargnés,
comme les femmes et les enfants, ou encore ceux qui étaient protégés
par leur statut dans la communauté, notamment les prêtres
et le personnel de santé. À mesure que le FPR progressait,
les assaillants redoublèrent aussi leurs efforts pour éliminer
les survivants susceptibles de témoigner sur le massacre. Pendant
toute la durée des massacres, les femmes tutsi furent fréquemment
violées, torturées et mutilées avant d'être
tuées. La participation de la population Le réseau serré
des hiérarchies administrative et politique qui caractérisait
le Rwanda depuis des années permit aux chefs du génocide
d’établir un contact rapide et facile avec la population, sans pour
autant garantir sa participation massive aux tueries. Les autorités
parièrent sur les craintes et l’avidité des gens, et certains
d’entre eux prirent en effet leurs machettes et furent prêts à
passer à l’acte. D'autres tardèrent à venir et d'autres
encore refusèrent, même au péril de leur vie.
Les autorités s’efforcèrent
par la radio et dans des réunions publiques, de rendre concrète
et immédiate la menace d'infiltration du FPR longtemps décriée.
Elles répandirent de fausses informations détaillées
dans tout le pays, par exemple que les Tutsi avaient caché des armes
à feu dans la brousse derrière la cathédrale de Kibungo,
ou qu’ils avaient établi des cartes indiquant les champs qui devaient
être pris aux Hutu à Butare, ou encore qu’ils avaient massacré
des responsables administratifs à Nyakizu. Les autorités
comptaient sur ces nouvelles pour convaincre les Hutu que leurs voisins
tutsi étaient de dangereux agents du FPR qu'il fallait éliminer.
Les dirigeants communautaires et même le clergé assuraient
les Hutu qu'il était justifié d’attaquer les Tutsi au titre
de l'" autodéfense ". Les autorités distribuaient des récompenses
substantielles aux participants. Elles offraient aux jeunes gens affamés
et désœuvrés, de la nourriture, des boissons, des stupéfiants,
des pièces d’uniformes de l'armée et de petites sommes d'argent.
Elles encourageaient les agriculteurs à piller le bétail
et les récoltes, ainsi que les matériaux de construction
comme les portes, les fenêtres et les toits des maisons. Beaucoup
d’agriculteurs se voyaient promettre les champs vacants des victimes tutsi,
une rétribution qui était encore plus attirante dans cette
société où la terre manquait. Les entrepreneurs et
les notables locaux se voyaient attribuer des maisons, des véhicules,
des petites entreprises, ou des objets rares comme des téléviseurs
et des ordinateurs. Beaucoup de jeunes gens pauvres répondirent
sans hésiter à la promesse de récompenses. Sur les
60 pour cent des Rwandais qui avaient moins de vingt ans, des dizaines
de milliers avaient peu d'espoir d'obtenir la terre qui leur permettrait
de s'installer, ou le travail nécessaire pour nourrir une famille.
Ce sont ces jeunes hommes, dont de nombreux déplacés par
la guerre qui vivaient dans des camps à proximité de la capitale,
qui fournirent une bonne partie des premières recrues aux milices
Interahamwe qui furent entraînées dans les mois précédant
le génocide et dans les jours qui suivirent son déclenchement.
Les réfugiés du Burundi, qui avaient fui l'armée de
ce pays dominée par les Tutsi, suivirent également un entraînement
militaire dans leurs camps et attaquèrent les Tutsi rwandais sans
se faire prier, après le 6 avril. Dans certaines régions,
particulièrement celles où les partisans de Habyarimana étaient
les plus forts, il suffisait presque aux autorités de donner le
signal, pour que les Hutu commencent à attaquer les Tutsi. Dans
d'autres parties du pays, notamment le centre et le sud, où les
Tutsi étaient nombreux et bien intégrés et où
le parti de Habyarimana n'était pas implanté, beaucoup de
Hutu refusèrent d'abord d'attaquer les Tutsi, auxquels ils prêtèrent
main forte pour repousser les assaillants. Les Hutu ne mirent fin à
leur opposition ouverte au génocide, qu'après que les autorités
civiles et militaires eurent recouru aux critiques publiques, au harcèlement,
aux amendes, à la destruction des biens, aux agressions et aux menaces
de mort. Dans certains endroits, il semble que les autorités incitaient
délibérément les Hutu hésitants à adopter
un comportement de plus en plus violent, les encourageant d'abord à
piller puis à détruire les habitations et enfin à
tuer leurs occupants. Des soldats et des gendarmes menacèrent parfois
de sanctions les Hutu qui voulaient seulement piller et non faire du mal
aux Tutsi.
Dans un premier temps, les autorités
dirigèrent les attaques contre les cibles les plus évidentes,
à savoir les hommes qui avaient reconnu être liés au
FPR, ou qui étaient supposés l'être, ce n'est que plus
tard qu'elles insistèrent sur le massacre des femmes, des enfants,
des personnes âgées et de tous ceux qui étaient généralement
considérés comme n'ayant aucune affiliation politique. De
même que les communautés se montrèrent plus disposées
à tuer certains Tutsi plus que d’autres, les Hutu pris individuellement
étaient d'accord pour attaquer un individu plutôt qu'un autre
ou, suivant cette logique, pour attaquer une personne et en épargner
une autre. En général, les Hutu qui protégeaient des
Tutsi aidaient ceux avec lesquels ils avaient des liens familiaux, d'amitié,
ou d’obligations pour des services autrefois rendus ; dans certains cas,
il leur arrivait d'épargner aussi des étrangers. Bagosora
et des personnalités du gouvernement intérimaire sauvèrent
la vie de Tutsi dont ils étaient proches, ce qui témoigne
de la survivance des liens entre les Hutu et les Tutsi, malgré les
efforts les plus persistants pour les éradiquer. Dans certains cas,
d’anciens responsables tentent actuellement de se voir reconnaître
le mérite d'avoir sauvé la vie de quelques Tutsi privilégiés,
comme si cela atténuait leur responsabilité d'avoir ordonné
ou permis le massacre de tant d'autres victimes. La mascarade de la légitimité
De nombreux Rwandais affirment qu'ils ont tué parce que les autorités
leur ont dit de le faire. Ces assertions reflètent moins une prédisposition
nationale à obéir aux ordres –comme on le dit parfois– qu’une
reconnaissance de l’influence de cette " autorité morale " de l'État,
qui les poussa à commettre des crimes qui auraient été
autrement impensables. Le gouvernement intérimaire, acteur principal
de cette mascarade de légitimité, procura à ses fonctionnaires
et à ses citoyens, sous la forme d’ordres " légitimes ",
la couverture qui leur servait à endormir leur conscience et celle
d’autrui devant le mal qu'ils accomplissaient. Les administrateurs morcelèrent
le génocide en une série de tâches discrètes
qu'ils exécutèrent, sans prendre en considération
l'objectif ultime de leur actes. Les cultivateurs se présentaient
pour effectuer le travail communautaire, selon la pratique ancienne, en
sachant qu'ils devaient non seulement défricher la brousse, mais
aussi tuer les gens qu'ils y trouvaient. Les prêtres annonçaient
la tenue de réunions publiques sans se soucier du message qui y
serait transmis. Les hommes d'affaires contribuaient au fonds de l’" autodéfense
civile " instauré par le gouvernement, comme ils avaient participé
par le passé à des collectes similaires, alors que l’argent
servait à financer les " rafraîchissements " des miliciens
et l’essence pour les transporter sur leurs lieux de " travail ". Dans
le cadre de la " pacification " à la fin du mois d'avril, les autorités
ordonnèrent la réouverture des églises, des écoles,
des hôpitaux et des magasins, sans prendre en compte l'absence des
Tutsi qui participaient auparavant à toutes ces activités.
Elles voulaient créer un semblant de " normalité " dans un
monde où un nombre considérable de personnes violaient les
lois, les préceptes religieux et les normes culturelles qu'ils avaient
toujours respectés. Les tactiques de survie De nombreux Tutsi et
les Hutu qui les soutenaient luttèrent pour échapper à
la mort. Leur résistance héroïque nous est connue. Elle
s’effectua le plus souvent à l’aide de gourdins et de pierres pour
seules armes, sur les collines de Bisesero, dans les marais du Bugesera
et dans l'église de Cyahinda, mais nous ne savons rien des innombrables
affrontements où les individus pris pour cible se battaient pour
se défendre et protéger leur famille, chez eux, le long des
chemins poussiéreux, ou dans les champs de sorgho.
Des dizaines de milliers de personnes se sont enfuies dans les pays voisins, d'autres se sont cachées au Rwanda sous les toits des maisons, au fond de trous creusés dans le sol, dans la forêt ou dans les marécages. Certaines ont racheté leur vie, d'autres ont dû payer régulièrement pendant des semaines, soit avec de l'argent soit avec leur corps. Beaucoup des Tutsi survivants doivent leur vie à des Hutu, soit que ceux-ci aient eu le courage de protéger des inconnus, soit que des parents ou des amis hutu leur aient donné nourriture et protection des semaines durant. La fin du Hutu Power Lorsque les organisateurs du génocide prirent le contrôle de l'État, ils réprimèrent la dissidence sans toutefois la supprimer complètement. En mai et en juin, alors que le gouvernement intérimaire était affaibli par les défaites militaires et par les premiers signes de la désapprobation de la communauté internationale, les Hutu refusèrent les uns après les autres d'entreprendre de nouvelles fouilles ou de garder les barrières. À mesure que la majorité des participants se retirait, l'exécution du génocide était laissée à des groupes d'assaillants moins nombreux, mais plus zélés, qui continuaient à pourchasser les Tutsi et à les tuer dans l'espoir d'en tirer un profit, ou parce qu'ils étaient déterminés à les exterminer jusqu'au dernier. La campagne contre les Tutsi ne représentant plus un lien solide, les Hutu originaires de différentes régions et appartenant à des partis rivaux recommencèrent à se battre entre eux. Certains ranimèrent d’anciens conflits, tandis que d'autres rivalisèrent pour s'emparer du pouvoir, ou des biens pris aux Tutsi. Au fur et à mesure que le nombre des Tutsi diminuait, les Interahamwe et les autres jeunes gens qui avaient été autorisés à les terroriser se mirent à voler, violer et tuer des Hutu,. Les Hutu usèrent du discours du génocide dans les conflits avec d’autres Hutu : ils s'accusèrent mutuellement d'être tutsi, d'avoir caché des Tutsi voire de soutenir le FPR. Tandis que certains accusaient leurs ennemis de manifester une trop grande indulgence envers les Tutsi, d’autres devaient accuser leurs opposants de violence contre les Tutsi une fois le génocide terminé
2- Le Front patriotique rwandais
(FPR)
Le FPR arrêta le génocide
en mettant en déroute le gouvernement intérimaire et l'armée.
Ses troupes commirent toutefois des violations graves du droit international
humanitaire, en attaquant et en tuant des civils non armés. Contrairement
aux autorités du génocide qui avaient lancé une campagne
complexe, englobant l'ensemble des mécanismes étatiques et
visant à impliquer tous les citoyens hutu, le FPR mena une campagne
militaire directe dans laquelle les civils ne fournissaient généralement
que des informations, ou un soutien logistique. Le FPR autorisa ses soldats
à tuer des individus pris pour des Interahamwe, ou soupçonnés
d’avoir participé au génocide. Certains furent tués
lors de la progression militaire, mais la plupart furent exécutés
dans les jours et les semaines qui suivirent la fin des combats. Ils sélectionnaient
les victimes parmi les civils regroupés provisoirement dans des
camps de déplacés, parfois sur dénonciation des rescapés,
ou sur la base de leurs propres interrogatoires. Apparemment, s’ils exécutèrent
certains individus, c’est davantage en raison de leurs liens supposés
à des partis opposés au FPR, ou encore parce qu'ils les jugeaient
susceptibles de devenir des dirigeants politiques, qu’en raison de leur
éventuelle implication dans le génocide. Dans un certain
nombre d'endroits, par exemple dans les communes de Ntyazo, Mukingi et
Runda, les soldats du FPR massacrèrent des civils non armés
–y compris un grand nombre de femmes et d'enfants–, qu'ils avaient convoqués
à une réunion. Les gens étaient invités à
se rassembler pour une distribution de nourriture, ou pour recevoir des
instructions, voire pour être transférés sur un autre
site. En outre, des soldats du FPR se livrèrent au massacre de plusieurs
centaines de personnes dans le stade de Byumba, à la mi-avril. Lors
d'une série de raids menés à Kigali au début
d'avril, les soldats du FPR tuèrent plusieurs dizaines de responsables
politiques et militaires, parmi lesquels figuraient un grand nombre d'anciens
fonctionnaires et de personnes liées au parti de Habyarimana. Ils
tuèrent également dans certains cas, les proches de leurs
victimes, notamment des femmes et des enfants.
Les experts militaires considéraient généralement le FPR comme une force très disciplinée dont la chaîne de commandement était clairement définie et qui disposait de moyens de communication convenables. Bien que l'incorporation de nouvelles recrues ait pu entraîner un relâchement de la discipline pendant le génocide, les officiers et notamment le général Paul Kagame conservaient l'autorité nécessaire pour garantir le respect de leurs ordres. Les crimes commis par les soldats du FPR furent tellement systématiques, répandus et perpétrés sur une période si longue, que les responsables ne pouvaient les ignorer. Même s'ils n'ordonnèrent pas expressément ces agissements, ils ne firent rien dans la plupart des cas, pour y mettre un terme, ni pour punir les auteurs. Au début de novembre 1994, le FPR signala l'arrestation de 25 soldats coupables de crimes graves, dont huit étaient notamment accusés d'avoir tué des civils, entre juin et août 1994. À la fin de l'année, les procureurs militaires avaient, semble-t-il, terminé leurs investigations sur une vingtaine de cas. Un major, un caporal et quatre soldats accusés de ces crimes furent jugés et reconnus coupables en 1997 et en 1998. Le major fut condamné à la réclusion à perpétuité et les autres accusés à des peines comprises entre deux et cinq ans d'emprisonnement. Suite à quelques informations peu nombreuses faisant état d'homicides imputables au FPR, les premières accusations importantes contre les forces du FPR furent portées par Robert Gersony, consultant pour le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies. Après s'être entretenu en juillet et en août 1994 avec des centaines de Rwandais, tant à l'intérieur du pays qu'à l'étranger, celui-ci conclut que le FPR avait perpétré des massacres systématiques et de grande ampleur de civils non armés.
En septembre 1994, les Nations unies, en accord avec les États-Unis et peut-être avec d’autres, décidèrent de dissimuler ce rapport, tout en exigeant du FPR qu'il mette un terme aux tueries. Face à ces pressions de la communauté internationale, le nombre des homicides diminua fortement à partir du mois de septembre.
3- Les chiffres
Il est important d'établir
un décompte fiable des personnes tuées pendant le génocide
et par la suite, afin de pouvoir riposter aux démentis, aux exagérations
et aux mensonges. Les données nécessaires n'ont pas été
rassemblées, mais les spéculations sur le nombre de victimes
continuent, plus souvent inspirées par l'émotion que basées
sur la réalité. En juillet 1998, le gouvernement rwandais
annonçait qu'il envisageait de recenser les survivants du génocide.
Même la proportion de Tutsi dans la population rwandaise, à
la date du 6 avril 1994, est contestée. Le démographe William
Seltzer qui a étudié les données estime que le nombre
de Tutsi s’élevait à 657 000, par extrapolation à
partir des résultats du recensement de 1991. Des critiques affirment
que le nombre de Tutsi fut sous-évalué dans ce recensement,
ainsi que dans celui de 1978, parce que le gouvernement Habyarimana voulait
minimiser l'importance des Tutsi dans la population. Bien que cette allégation
soit fréquemment reprise, aucun élément n'est venu
l'étayer. Selon les données de 1991, les Tutsi formaient
8, 4 pour cent de la population rwandaise. Ce chiffre semble correspondre
aux extrapolations réalisées à partir du recensement
de 1952 qui n'est généralement pas contesté, et prend
en compte les pertes démographiques dues aux décès
et à l’exode des Tutsi dans les années 1960, puis au taux
de natalité inférieur à celui des Hutu. Que les résultats
du recensement aient ou non été falsifiés pour réviser
à la baisse le nombre des Tutsi, la population tutsi était
sous-évaluée pour d’autres raisons : des Tutsi, dont le nombre
est indéterminé, s’arrangèrent pour se faire enregistrer
comme Hutu pour éviter la discrimination et les persécutions.
De nombreux Rwandais ont connaissance de tels cas, mais on ne dispose actuellement
d'aucun élément permettant d'évaluer le nombre des
personnes concernées. Il est difficile de connaître le nombre
des victimes qui étaient effectivement tutsi, en raison de la dissimulation
délibérée de leur appartenance ethnique. Lors d'une
cérémonie de funérailles des membres d'une famille
massacrée pendant le génocide, les deux seuls rescapés
qui étaient prêtres eurent l’occasion de s’entretenir séparément
avec nos enquêteurs. L'un d'entre eux affirma que sa famille était
tutsi, mais qu'elle prétendait être hutu tandis que l'autre
déclara qu'elle était en réalité hutu, mais
que des voisins qui convoitaient sa richesse l'avaient accusée d'être
tutsi. Outre des cas similaires d'appartenance ethnique controversée,
des Hutu furent aussi tués, parce qu'ils ressemblaient à
des Tutsi. Un expert des Nations unies qui évalua la perte de population
au Rwanda estima que 800 000 Rwandais avaient trouvé la mort entre
avril et juillet 1994, ce chiffre comprend toutefois les personnes mortes
pour d’autres raisons que le génocide. Seltzer estimait que le génocide
avait fait au moins 500 000 victimes.
Selon le Professeur Gérard
Prunier, 130 000 Tutsi étaient vivants en juillet, mais ce chiffre
n’inclut pas les quelque 20 000 Tutsi qui se trouvaient au Zaïre et
en Tanzanie. Si on soustrait ces 150 000 survivants de la population tutsi
estimée à 657 000, le nombre des Tutsi tués s'élève
à 507 000, soit un chiffre proche de l'évaluation minimale
de Seltzer et qui représente l'extermination d'environ 77 pour cent
de la population enregistrée comme tutsi. À partir d'autres
données provenant de la préfecture de Butare, nos enquêteurs
ont conclu que 75 pour cent des Tutsi de cette préfecture avaient
été tués. Sur la base de ces données préliminaires,
nous pouvons conclure qu'au moins 500 000 personnes, soit environ les trois
quarts de la population tutsi du Rwanda, ont été tuées
dans le cadre du génocide. Les estimations du nombre de victimes
sur chaque site varient largement, souvent de un à dix –voire davantage–,
probablement parce qu'elles ont été effectuées par
des observateurs non formés pour ce travail. Ainsi, pour la paroisse
de Rukara, les chiffres varient de 500 à 5 000. En 1995, une commission
nommée par le gouvernement rwandais établissait à
environ 20 000 le nombre de morts dans l'école technique de Murambi
à Gikongoro, chiffre que certains ont porté depuis à
70 000, bien que le nombre de corps exhumés lors de la commémoration
du génocide en 1996, ait été proche des 5 000. Quelque
50 000 personnes auraient péri à Bisesero, mais une liste
des personnes tuées sur ce site, qui a été dressée
récemment, ne comporte qu'un peu plus de 5 100 noms. De même,
certains affirment que 35 000 personnes furent massacrées dans l'église
de Nyamata alors que ce complexe ne peut accueillir que 3 000 personnes
environ.
L'évaluation du nombre des
victimes du génocide ne sera pas d'un grand secours pour établir
le nombre de personnes qui ont participé aux massacres. Les circonstances
des tueries variaient énormément : des soldats professionnels
armés de mitraillettes ou de lance-grenades tiraient dans la foule,
tuant chacun plusieurs dizaines sinon des centaines de personnes, alors
que des groupes d'assaillants armés de gourdins ou d’autres armes
de fortune pouvaient ne tuer qu’une seule personne. Il n'existe aucun moyen
simple permettant de savoir combien de personnes ont tué une seule
victime, ou combien de victimes ont été massacrées
par un seul tueur. La première estimation du nombre de personnes
tuées par le FPR est celle que Gersony donna dans son rapport en
1994. Il concluait que le FPR avait dû massacrer 25 000 à
45 000 personnes, entre avril et août 1994. Seth Sendashonga, ancien
ministre de l'Intérieur et membre de longue date du FPR, estima
que ce mouvement avait tué environ 60 000 personnes, entre avril
1994 et août 1995, plus de la moitié des victimes ayant été
éliminées dans les quatre premiers mois de cette période.
Il semble probable, bien que cela soit incertain, que ces estimations incluent
les personnes tuées au combat, à la fois les civils et les
miliciens. Même si nos recherches font apparaître qu'un nombre
considérable de civils furent tués par les forces du FPR
à cette période, notamment lors de massacres et d'exécutions,
nous ne disposons pas de données suffisantes pour confirmer ces
estimations ou les réviser. Quoi qu'il en soit, elles semblent plus
exactes que les allégations selon lesquelles le FPR aurait tué
des centaines de milliers de personnes entre avril et août 1994.
4- La responsabilité de
la communauté internationale
Les Rwandais qui organisèrent
le génocide et le mirent à exécution doivent aujourd’hui
en assumer l'entière responsabilité. Néanmoins, un
génocide, où qu'il soit perpétré, implique
tout le monde. Dans la mesure où les gouvernements étrangers
et les peuples n'ont rien fait pour empêcher les tueries, ni pour
y mettre un terme, ils partagent la honte de ce crime. Par ailleurs, le
personnel des Nations unies, ainsi que les trois gouvernements les plus
impliqués au Rwanda ont une responsabilité plus grande :
le personnel des Nations unies pour avoir manqué de fournir des
informations adéquates aux membres du Conseil de sécurité
et de s’être abstenu de les conseiller, la Belgique pour avoir retiré
précipitamment ses troupes et avoir vivement préconisé
le retrait total de la force des Nations unies, les États-Unis pour
avoir préféré faire des économies plutôt
que de sauver des vies humaines et pour avoir ralenti l'envoi d'une force
de secours, et enfin la France pour avoir continué à soutenir
un gouvernement engagé dans le génocide. Contrairement à
l'inaction des principaux acteurs, des membres non permanents du Conseil
de sécurité, qui n'avaient pas de liens traditionnels avec
le Rwanda, ont entrepris de promouvoir l'idée d'envoyer des troupes
des Nations unies pour empêcher l'extermination des Tutsi. Tous les
membres du Conseil de sécurité ont jeté le discrédit
sur les Nations unies, en permettant que le représentant d'un gouvernement
génocidaire continue à siéger au Conseil de sécurité,
un organisme censé promouvoir la paix. La tolérance de la
discrimination et de la violence À partir de 1990, les bailleurs
de fonds de l’aide internationale qui étaient influents exhortèrent
Habyarimana à entreprendre des réformes politiques et économiques.
Satisfaits, dans l’ensemble, de la stabilité de son gouvernement,
ils négligèrent de considérer la discrimination systématique
que subissaient les Tutsi. Ceci constituait pourtant une violation des
principes mêmes dont ils exigeaient le respect de la part d’Habyarimana.
Ils discutèrent, mais sans insistance, de la suppression des cartes
d'identité qui mentionnaient l'appartenance ethnique, laquelle servit
d'arrêt de mort pour de nombreux Tutsi en 1994. Certains donateurs
protestèrent lorsque le gouvernement rwandais commença à
massacrer les Tutsi en 1990. Ces crimes furent largement dénoncés
par les organisations locales et internationales de défense des
droits de l'Homme et par le Rapporteur spécial de la Commission
des droits de l'Homme des Nations unies.
Le gouvernement belge alla jusqu'à rappeler son ambassadeur, pendant une courte période. Pourtant, personne ne mettait en doute les explications des autorités rwandaises, selon lesquelles les tueries étaient spontanées et incontrôlables et aucun gouvernement n’usa de son influence pour que les responsables soient traduits en justice. En outre, l'absence de réaction de la communauté internationale suite aux massacres perpétrés en 1993 au Burundi, permit aux extrémistes rwandais de penser qu'ils pouvaient eux aussi tuer un grand nombre de personnes sans être inquiétés. Les économies et le maintien de la paix En septembre 1993, les Nations unies et les États membres souhaitaient organiser une opération réussie de maintien de la paix pour compenser leur échec en Somalie. Ils pensaient que le succès était garanti au Rwanda, les deux parties au conflit ayant réclamé la présence des Nations unies et l'accord conclu entre elles, après une année de négociations, ayant en outre apparemment permis de régler tous les problèmes importants. Confrontés au coût croissant des opérations de maintien de la paix, les Nations unies et les États membres souhaitaient réussir, mais réussir avec un investissement minimum. Les économies réclamées avec fermeté par les États-Unis, entre autres, débouchèrent sur la création d'une force qui ne représentait que le tiers de celle qui avait été envisagée au départ et dont le mandat avait également été réduit par rapport à celui que prévoyaient les accords de paix. Le personnel chargé du maintien de la paix avait proposé de créer une petite équipe chargée des questions concernant les droits de l'Homme, qui aurait pu témoigner de l'hostilité croissante envers les Tutsi, mais l'idée fut abandonnée, aucun financement n'étant disponible pour ce projet. La Belgique voulait elle aussi faire des économies. Assez préoccupée par le Rwanda pour affecter des troupes à la force de maintien de la paix, elle s’estima toutefois trop pauvre pour envoyer le bataillon des 800 hommes requis et n'en détacha que la moitié. Les troupes des autres pays, qui étaient moins bien entraînées et armées, comblèrent le vide, constituant une force plus faible que si elle avait compris un bataillon belge complet. Alors que les préparatifs du conflit s'accéléraient en février 1994, les Belges furent suffisamment inquiets de la détérioration de la situation pour réclamer un renforcement du mandat, mais ils furent rabroués par les États-Unis et le Royaume-Uni qui refusèrent de soutenir toute mesure susceptible d'accroître le coût de l'opération. Ce souci d'économie resta dominant, même après que des massacres de grande ampleur eurent été commis. Lorsqu'une seconde opération de maintien de la paix fut organisée en mai et en juin, les États membres des Nations unies tardèrent à fournir le matériel nécessaire.
Le gouvernement américain se ridiculisa vraiment quand il lui fallut sept semaines pour négocier la location de véhicules blindés de transport de troupes. Les autres États membres ne firent pas mieux, le Royaume-Uni, par exemple, se contenta de fournir en tout et pour tout 50 camions. Les avertissements, l'information et le personnel des Nations unies Le télégramme adressé le 11 janvier 1994 par le général Roméo Dallaire, commandant la force de maintien de la paix des Nations unies, à ses supérieurs ne fut –même s'il est devenu le plus célèbre–, que l'un des avertissements aux massacres de grande ampleur qui se préparaient au Rwanda. Des dizaines d'autres signaux furent envoyés entre novembre 1993 et avril 1994, dont une lettre adressée au début du mois de décembre au général Dallaire par des militaires haut gradés, dans laquelle ils annonçaient les massacres ; un communiqué de presse d'un évêque annonçant la distribution d'armes à des civils. Citons encore les rapports d'agents de renseignements, à propos de réunions secrètes en vue de coordonner les attaques contre les Tutsi, contre les opposants au Hutu Power et les soldats des Nations unies, puis les incitations au meurtre, lancées au public dans la presse et à la radio. Les observateurs étrangers ne relevèrent pas tous ces signaux d'alarme, mais les représentants de la Belgique, de la France et des États-Unis étaient bien informés de la plupart d’entre eux. En janvier, un analyste de la Central Intelligence Agency (CIA) était suffisamment bien informé pour prédire qu'un demi million de personnes risquaient de mourir si les hostilités reprenaient. Pour leur part, les autorités belges craignaient déjà un génocide en février. La France, pays le plus lié à Habyarimana, en savait probablement au moins autant que les deux autres. Pendant les premiers mois de 1994, le général Dallaire réclama à plusieurs reprises un renforcement de son mandat, ainsi que des troupes supplémentaires et du matériel. Le Secrétariat des Nations unies, qui souhaitait peut-être éviter de déplaire à des grandes puissances telles que États-Unis, ne transmit pas au Conseil de sécurité les avertissements quant à la gravité de la crise qui se préparait, de même qu’il ne fit pas part de l'importance des demandes de Dallaire. Le manque de renseignements ne gênait pas vraiment les États-Unis et la France qui étaient bien informés par ailleurs, mais priver les autres membres du Conseil de sécurité des informations existantes les empêcha d'évaluer la gravité de la crise. Au lieu de renforcer le mandat et de dépêcher des renforts, le Conseil de sécurité n'effectua que des changements mineurs dans le rythme du déploiement des troupes.
Ces mesures étaient bien trop insuffisantes pour empêcher que la situation ne s’aggrave. Lorsque les violences commencèrent, le représentant spécial du Secrétaire général, Roger Booh-Booh, minimisa l'étendue comme le caractère organisé des tueries. Dallaire réclamait avec véhémence une intervention immédiate et décisive. Confrontées à ces deux points de vue, les Nations unies présentaient aux membres du Conseil de sécurité l'analyse la plus rassurante. À la fin d'avril, les représentants de la République tchèque, de l'Espagne, de la Nouvelle Zélande et de l'Argentine, qui avaient cherché à obtenir d'autres informations que celles fournies par le Secrétariat, furent convaincus que ces massacres constituaient un génocide auquel il fallait mettre un terme. Ils incitèrent le Conseil de sécurité à soutenir une nouvelle opération de maintien de la paix, dotée d'un mandat renforcé de protection des civils. Si ces membres non permanents avaient été mieux informés auparavant, par exemple dès le 11 janvier, ils auraient peut-être réussi à se faire entendre pour demander que des mesures fermes soient prises afin d’éviter les violences. Les obscurcissements et les malentendus Dès les premières heures des massacres, les responsables américains, belges et français savaient que les Tutsi étaient tués parce qu'ils étaient tutsi. Dallaire avait transmis cette même information dans un télégramme adressé le 8 avril, au siège des Nations unies. Les premiers témoignages des journalistes présents sur place décrivaient également les massacres systématiques qui étaient perpétrés sur des bases ethniques. Les tueries sélectives de Hutu opposés au Hutu Power qui se déroulaient simultanément compliquaient la situation sans toutefois changer la nature génocidaire des attaques contre les Tutsi, –par ailleurs, les meurtres de Hutu diminuèrent fortement dans les jours qui suivirent. Étant donné le caractère des tueries, les massacres perpétrés contre les Tutsi par le passé, la propagande réclamant leur extermination et les positions politiques notoires des responsables du gouvernement intérimaire, les observateurs avertis durent comprendre qu'il s'agissait d'un génocide. Ils savaient, mais ne le disaient pas. Si les États-Unis étaient peut-être les seuls à demander expressément à leurs représentants de ne pas utiliser le mot de " génocide ", les diplomates et hommes politiques des autres nations, ainsi que le personnel des Nations unies bannirent eux aussi ce terme. Peut-être était-ce la volonté de conserver une certaine neutralité qui poussa certains à agir de la sorte, d'autres néanmoins évitèrent certainement d'utiliser ce mot en raison des impératifs moraux et légaux afférents. Plutôt que dénoncer le mal et expliquer au public ce qu'il fallait faire pour y mettre un terme, les responsables nationaux comme internationaux insistèrent sur la nature " déroutante " de la situation, le " chaos " et l'" anarchie ". Après avoir adopté une première résolution qui exposait le conflit dans des termes assez clairs, le Conseil de sécurité publia pendant plusieurs semaines des déclarations qui n'indiquaient pas clairement la nature des violences, ni l'identité de leurs auteurs. Le Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali évoquait le génocide comme s'il s'agissait d'une catastrophe naturelle et décrivait les Rwandais comme un peuple " qui subissait des circonstances désastreuses ". Certains décideurs ne parvinrent pas à dépasser les vieux clichés, tel un représentant du Conseil de sécurité nationale des États-Unis qui décrivit le génocide en parlant " des massacres tribaux ". Cette explication fut reprise par le président Bill Clinton en juin 1998, où il affirma que les " haines tribales " étaient la source des troubles au Rwanda. Dans le même ordre d'idées, un conseiller du président français François Mitterrand laissa entendre que chez les Africains, les massacres étaient une pratique habituelle qui ne pouvait être facilement éliminée. D'autres diplomates plus à la page, avancèrent l'idée de " la faillite de l'État ", sans tenir compte de tout ce qui indiquait que l'État rwandais n'avait que trop bien réussi à faire ce que ses dirigeants souhaitaient. Ces diplomates semblaient incapables de dissocier le Rwanda de la Somalie, bien que ces deux pays –hormis le fait d'être situés sur le continent africain– aient très peu de points en commun. La plupart des journalistes se contentèrent d'exploiter l'horreur sans faire l'effort d'aller au-delà des explications faciles. Un éditorialiste éminent du New York Times réussit même le 15 avril 1994, à placer le nouveau et l’ancien cliché dans la même phrase, en faisant référence à " la faillite de l'État " et à " des siècles d'histoire de luttes tribales ". Le génocide et la guerre Dès le début, le génocide fut mêlé à la guerre, laquelle vint compliquer les efforts pour mettre un terme à l'entreprise d'extermination. Les organisateurs utilisèrent le massacre des Tutsi pour inciter le FPR à reprendre les combats. Plus tard, face aux progressions du FPR, ils demandèrent le cessez-le-feu comme condition préalable à l’arrêt du génocide.
Le FPR reprit les affrontements,
en partie pour faire cesser les massacres et exigea la fin des tueries
comme condition préalable à un cessez-le-feu. Une première
initiative du FPR pour mettre un terme au génocide échoua,
en partie à cause de la reprise des combats. Les représentants
du FPR proposèrent une opération conjointe contre les tueurs,
avec des militaires rwandais qui ne participaient pas aux massacres et
avec la force de maintien de la paix des Nations unies. Or, même
les soldats rwandais qui s'étaient auparavant opposés à
Habyarimana ne pouvaient pas accepter de changer de camp pendant une guerre
et les troupes des Nations unies ne pouvaient rien faire parce qu'il n'y
avait plus de paix à maintenir. C'est à peu près à
cette époque que la France, la Belgique et peut-être les États-Unis
évoquèrent brièvement la possibilité d'utiliser
les troupes de la force d'évacuation pour mettre un terme aux tueries,
mais l’idée fut abandonnée. Le FPR, qui avait des doutes
quant aux intentions de la France, avertit qu'il attaquerait les soldats
qui resteraient au delà du temps nécessaire pour procéder
à l'évacuation des étrangers. Par ailleurs, les soldats
gouvernementaux rwandais qui avaient déjà prouvé qu'ils
étaient capables de tuer des soldats belges, étaient apparemment
prêts à en tuer d'autres. Que ces risques aient été
la véritable raison de leur départ rapide ou un simple prétexte,
les troupes belges et françaises remontèrent dans leurs avions
et repartirent. Selon Dallaire, la force d'évacuation l'avait abandonné
avec
les troupes de maintien de la paix " sur le tarmac, avec les balles
qui sifflaient et les corps qui s'empilaient " tout autour d'eux. Les décideurs
étrangers traitèrent le génocide comme une conséquence
tragique de la guerre, plutôt que comme un mal qui devait être
isolé et attaqué directement. Habitués à s'occuper
de guerres et non de génocides, les diplomates traitèrent
à la manière habituelle, la partie du problème qui
leur était familière, en préconisant un dialogue entre
les parties et en tentant d'obtenir un cessez-le-feu. Pour accroître
leurs chances de succès, ils s'efforçaient de maintenir une
position de neutralité entre les parties, ce qui impliquait de ne
pas condamner le génocide. Il en allait de même pour le personnel
des Nations unies : Dallaire avait reçu pour instruction de se concentrer
sur un cessez-le-feu, alors même qu'il croyait cet objectif irréalisable
et secondaire par rapport à la fin des tueries. Les espoirs diplomatiques
de mettre un terme au génocide en arrêtant la guerre, ne pouvaient
pas produire de résultats tant que les organisateurs des massacres
considéraient le génocide comme un moyen de gagner la guerre.
Certains décideurs, notamment en France et en Belgique, s'accrochaient
à l'idée qu'une majorité ethnique correspondait nécessairement
à une majorité démocratique. Ils ne pouvaient pas
se résoudre à condamner le génocide, car ils craignaient
de favoriser une éventuelle victoire du FPR suivie de l'instauration
d'un gouvernement dominé par la minorité. L'action
et l'inaction des militaires Environ 7 000 soldats rwandais se trouvaient
à proximité de la capitale le jour du déclenchement
des massacres. Mille cinq cent à deux mille d'entre eux qui appartenaient
aux troupes d'élite –Garde présidentielle, soldats des paracommandos
et unités de reconnaissance– appuyés par environ 2 000 miliciens,
perpétrèrent la plus grande partie des massacres de civils.
Lorsque le FPR reprit les combats contre l'armée rwandaise, plus
tard dans la journée, ses quelque 1 000 soldats détournèrent
une partie des soldats rwandais des attaques contre les civils, ce qui
ne suffit pas à arrêter le massacre. Trois jours plus tard,
lorsque le FPR proposa d’assembler une force constituée de soldats
de l'armée rwandaise opposés aux attaques et de casques bleus
des Nations unies, ils pensaient que 900 soldats suffiraient pour mettre
un terme aux tueries de civils. Le commandant du contingent belge de la
MINUAR conclut que les soldats des Nations unies et les troupes d'évacuation
présentes du 9 au 17 avril, auraient été assez nombreux
pour faire cesser les violences. Dallaire était prêt à
diriger une intervention des soldats de la MINUAR, à condition de
recevoir des renforts et du matériel. Le nombre des troupes
nécessaires à la restauration de l’ordre augmentait à
mesure que, dans plusieurs régions, les participants entraient dans
la campagne de tueries. Mais selon Dallaire et d'autres experts militaires,
5 000 soldats expérimentés auraient pu mettre un terme au
génocide même dans les dernières semaines. Les opérations
du génocide étant extrêmement centralisées,
le fait de mettre un terme aux tueries à Kigali aurait rapidement
arrêté les violences dans le reste du pays. Tout défi
sérieux venant de troupes étrangères aurait indiqué
que le gouvernement intérimaire était illégitime aux
yeux de la communauté internationale et qu'il ne recevrait probablement
pas le soutien nécessaire lui permettant de survivre et encore moins
de se développer. Ceci aurait découragé les Rwandais
de participer aux tueries et aurait pu inciter des opposants au génocide
à se rassembler pour résister. Or, au lieu d'utiliser les
forces de la MINUAR pour mettre un terme au génocide, les Nations
unies cherchèrent avant tout à protéger leurs troupes.
Dallaire reçut l'ordre d’éviter tout risque pour ses soldats
et non de sauver la vie de Rwandais. Il regroupa donc ses troupes, exposant
ainsi les Rwandais qui avaient cherché refuge dans certains postes
avancés sous la protection des Nations unies. Dans le cas le plus
dramatique, dont la responsabilité incombe autant aux commandants
en Belgique qu'à Dallaire, près d'une centaine de soldats
belges de la MINUAR abandonna environ 2 000 civils non armés, les
laissant sans défense contre les attaques des miliciens et des militaires.
Les assaillants entrèrent par une porte, pendant que les Belges
sortaient de l'autre côté. Plus d'un millier de Rwandais sont
morts sur place ou en fuyant pour essayer de rejoindre un autre poste des
Nations unies. Le lendemain et durant les jours suivants, le Conseil de
sécurité discuta du retrait total de la force de maintien
de la paix, décision qui aurait conduit à abandonner quelque
30 000 civils non armés, réfugiés dans des postes
des Nations unies, comme ceux qui avaient été abandonnés
la veille. Les Belges préconisèrent vigoureusement cette
idée en dehors du Conseil, tandis que les États-Unis la défendaient
à la table du Conseil de sécurité. Un membre du Secrétariat
laissa même entendre que la protection des civils n'était
peut-être pas une tâche appropriée dans le cadre d'une
opération de maintien de la paix. Le Nigeria, d’autres membres du
conseil et pour finir le secrétaire général insistèrent
sur le fait qu'il fallait prendre en compte la vie des " civils innocents
du Rwanda ". Ils retardèrent suffisamment la décision pour
que les États-Unis, entre autres, reconsidèrent leur position.
Le 21 avril, le Conseil de sécurité retirait la plus grande
partie des troupes de maintien de la paix, ne laissant que quelques centaines
d'hommes pour protéger les civils qui s’étaient déjà
placés sous la protection du drapeau des Nations unies. Huit jours
plus tard, alors qu'un nombre de réfugiés suffisamment élevé
pour menacer la stabilité de toute la région commençaient
à quitter le Rwanda, le Secrétaire général
et le Conseil de sécurité admirent que la guerre et le génocide
pouvaient être abordés séparément et qu'il fallait
tenter de mettre un terme aux tueries. Lorsque les Nations unies commencèrent
à évoquer l'envoi d'une nouvelle force dotée d'un
mandat élargi pour protéger les civils tutsi, le FPR s'y
opposa catégoriquement, craignant que ces troupes n'interviennent
dans la guerre et le privent d'une victoire qu'il était désormais
sûr d'obtenir.
Dans un communiqué de presse
diffusé le 29 avril, le FPR affirma que l'envoi d'une nouvelle force
militaire ne servirait à rien car " le génocide était
pratiquement terminé " et que la plupart des Tutsi étaient
morts, ou avaient fui. Environ 100 000 Tutsi étaient alors vivants
et attendaient d'être sauvés. Le FPR savait certainement qu'ils
étaient 60 000 à Kigali, à Kabgayi et à Cyangugu
et connaissait l'existence des milliers d'autres rassemblés à
Bisesero et au Bugesera, ou dispersés dans toute la préfecture
de Butare où les massacres de grande ampleur n'avaient débuté
que neuf jours auparavant. L'opposition du FPR à l'envoi d'une nouvelle
force des Nations unies compliqua les tentatives d’organisation d’une opération
visant à sauver les civils tutsi et les retarda. Les troupes du
FPR avaient donné la preuve de leur efficacité et le personnel
de la MINUAR, comme les États membres, n'étaient pas disposés
à prendre le risque de les affronter directement. Il semble peu
probable que les combattants du FPR auraient tiré sur des troupes
des Nations unies : ils émirent les mêmes menaces à
l'égard des Français, avant d'arriver à un compromis
avec eux. Les discussions à propos de la taille du mandat
et de la stratégie d'une nouvelle force de maintien de la paix,
se poursuivirent jusqu'au 17 mai, en partie à cause de la rigidité
manifestée par les États-Unis dans l'application des nouvelles
normes d'approbation des opérations de maintien de la paix, et également
à cause des hésitations suscitées par l'opposition
du FPR à toute intervention. Les manœuvres des pays qui fournissaient
des troupes et du matériel prirent encore deux mois et la seconde
force de maintien de la paix débarqua après que le FPR eut
renversé le gouvernement génocidaire. La lenteur et le manque
d'à propos des bureaucraties nationales et internationale pour organiser
l'opération n'étaient pas exceptionnelles et les efforts
déployés par les pays participants en vue d’obtenir le plus,
ou de donner le moins possible, ne l’étaient pas non plus. Le plus
extraordinaire était qu'un tel comportement reste acceptable dans
le contexte du génocide qui était alors ouvertement reconnu
par les dirigeants nationaux et internationaux. Au début du mois
d’avril, certaines autorités françaises envisagèrent
d’utiliser les soldats de leur force d’évacuation pour épauler
l’armée rwandaise contre le FPR, mais ils décidèrent
de ne pas le faire. À la mi-juin ils entreprirent l’opération
Turquoise, prétendument pour sauver des vies, mais aussi pour préserver
" le territoire et la légitimité " du gouvernement intérimaire.
Des soldats français vinrent sauver des Tutsi dans le sud du Rwanda,
à l’acclamation générale de la presse et du public.
D’autres, qui se rendirent dans le nord-ouest avec l’intention d’entraver
la progression du FPR, furent acclamés par la RTLM, mais cela fut
peu relaté dans la presse étrangère. Certains Français
mirent du temps à sauver des Tutsi, comme à Bisesero, apparemment
parce qu’ils acceptaient la version officielle des Rwandais affirmant que
les Tutsi étaient des infiltrés du FPR. Dans la zone humanitaire
qu’ils établirent, les soldats français prirent quelques
mesures contre les miliciens, mais permirent aux responsables du génocide
de continuer à exercer leurs fonctions. Même après
avoir reconnu la victoire du FPR, les Français n’intentèrent
aucune action contre les autorités responsables du génocide,
leur permettant –et dans certains cas les aidant apparemment– à
fuir le pays.
Les forces françaises, constituées
d’environ 2 500 soldats d’élite bien équipés, sauvèrent
entre 15 000 et 17 000 vies. Les quelques 500 casques bleus à peine,
faiblement équipés et pauvrement ravitaillés, protégèrent
à peu près le double de ce chiffre au cours du génocide.
La tolérance du génocide Pendant les premières semaines,
lorsqu’une dénonciation ferme du génocide aurait pu sauver
des centaines de milliers de vies, les dirigeants de la communauté
internationale refusèrent de prendre les initiatives les plus simples,
qui n'exigeaient ni force militaire, ni aucune dépense. Tous complices
dans le refus d'employer le terme de " génocide ", ils ne dénoncèrent
ce mal ni collectivement –ce qui aurait été le plus efficace–,
ni même individuellement. Condamner le mal, avertir des conséquences
et nommer les autorités apparemment responsables aurait démontré
clairement aux Rwandais que ces dirigeants étaient considérés
comme des hors la loi, par la communauté internationale.
Les représentants de différents
gouvernements et organes des Nations unies étaient en contact avec
les autorités rwandaises et ont peut-être critiqué
le génocide, mais ils le firent trop discrètement. Anthony
Lake, conseiller à la sécurité nationale du président
américain, lança un seul appel aux Rwandais qui dirigeaient
le génocide, en les désignant par leur nom pour les inviter
à mettre un terme aux tueries. Cette démarche innovatrice,
excellente en elle même, ne fut suivie d’aucune autre initiative
susceptible de la renforcer. En 1994, comme lors des années précédentes,
le Rwanda dépendait largement de l'aide étrangère.
Les pays donateurs et la Banque mondiale avaient suspendu leur aide ou
menacé de le faire à plusieurs moments critiques pour faire
pression sur le gouvernement rwandais, notamment lorsqu'il hésitait
à signer les accords de paix. Tous les responsables rwandais étaient
conscients de l'importance de l'aide étrangère : même
les bourgmestres et les conseils communaux devaient faire directement appel
aux gouvernements étrangers pour financer les projets de développement
local. Toute condamnation publique du génocide par les donateurs
et la Banque mondiale, surtout si elle avait été accompagnée
d'un avertissement excluant le financement d'un gouvernement génocidaire,
aurait démontré aux Rwandais que le gouvernement intérimaire
avait peu de chances de réussir, ce qui les aurait rendus plus réticents
à obéir aux ordres. La RTLM, qui avait incité au génocide
avant le 6 avril, transmit les ordres d'exécution des tueries à
partir de cette date. Elle appelait la population à ériger
des barrières et à procéder à des fouilles,
en outre elle désignait les cibles et précisait les zones
à attaquer. Radio Rwanda, la radio nationale plus modérée
diffusa pourtant des directives pour la mise en œuvre du génocide.
Ce moyen de communication était si important que les responsables
demandaient aux citoyens d'écouter la radio en permanence, pour
connaître les instructions du gouvernement intérimaire. Les
émissions de ces deux stations de radio auraient pu être interrompues,
sans qu’une intervention militaire au sol ne soit nécessaire. Les
États-Unis, et peut-être d'autres pays, avaient envisagé
de brouiller les émissions de radio, mais finalement ils y renoncèrent.
Après plus de quinze jours de massacres, la plupart des gouvernements
refusèrent de recevoir les envoyés du gouvernement rwandais
qui tentaient de justifier le génocide. Toutefois, l'Égypte
et la France les accueillirent quand même. L’action de la France
avait une très grande importante, car ce pays était celui
qui avait soutenu le plus fermement le gouvernement rwandais, parce que
la délégation était reçue par les plus hauts
responsables de l'État, que l'un de ses membres était le
véritable dirigeant du parti le plus anti-Tutsi au Rwanda et qu'il
était clairement lié au génocide. Quinze jours plus
tard, lorsqu'un officier de l'armée rwandaise se rendit à
Paris pour solliciter de l'aide, un haut responsable gouvernemental lui
dit que la France venait d'envoyer du matériel de communications
au Rwanda et que d’autres aides pourraient être accordées
si le Rwanda parvenait à dissiper la mauvaise image résultant
des massacres. Les membres du Conseil de sécurité accordèrent
plus d’importance à maintenir les procédures diplomatiques
qu’à condamner les auteurs du génocide. Plutôt que
de demander la démission du représentant rwandais au Conseil,
ils continuèrent à collaborer avec lui, traitant ainsi son
gouvernement comme un membre honorable de la communauté internationale.
Ils ne lui demandèrent pas de sortir lors des discussions à
propos du Rwanda, ni même de respecter la coutume consistant à
s'abstenir de participer à ces débats. Ils lui donnèrent
donc la possibilité de connaître toutes les propositions d'action
des Nations unies au Rwanda et de les communiquer à son gouvernement.
Le Conseil de sécurité reçut également la délégation
chargée de rectifier l'image du Rwanda à l'étranger
et l’entendit avec la courtoisie habituelle.
Devant ces représentants
qui venaient juste d’arriver de la capitale tenue par un gouvernement génocidaire,
la plupart des membres du conseil s’abstinrent de dénoncer fermement
et sans ambiguïté les massacres. À cette occasion d’une
grande portée symbolique, ils privilégièrent l'étiquette
avant l’obligation de s'exprimer en tant que conscience au nom de la communauté
internationale. Bien que de nombreuses tueries à caractère
génocidaire étaient commises au moyen de machettes et de
gourdins, entre autres armes, les miliciens et les soldats utilisaient
des armes à feu pour déclencher les massacres de grande ampleur,
ainsi que pour exécuter certaines victimes et pour contraindre les
opposants au génocide à y participer. Les soldats rwandais
avaient en outre besoin de munitions dans leur guerre contre le FPR. L'imposition
d'un embargo sur les armes à destination du Rwanda aurait été
pour la communauté internationale un autre moyen efficace et peu
coûteux d'exprimer sa condamnation du gouvernement intérimaire.
Or, cette mesure évoquée pour la première fois au
Conseil de sécurité à la fin d'avril, n'entra en vigueur
que le 17 mai. Les membres non permanents du Conseil de sécurité,
souvent laissés dans l'ombre, furent les plus déterminés
à agir pendant le génocide. Le Nigeria s’efforça,
dès la première semaine, d'obtenir un renforcement des troupes
des Nations unies et demanda aux autres membres de penser non seulement
aux étrangers, relativement peu menacés, mais aussi aux Rwandais
qui étaient la cible des violences. Plus tard, la République
tchèque, l'Espagne, l'Argentine et la Nouvelle Zélande réclamèrent
l'envoi d'une seconde force plus nombreuse au Rwanda. Ainsi que le déclara
à un moment le représentant tchèque : " Le Rwanda
n'est pas une priorité pour le gouvernement tchèque mais,
en tant qu'être humain, je ne peux pas rester sans rien faire. "
Les Rwandais ont entendu Quand les gouvernements étrangers, le Pape
et le Secrétaire général des Nations unies ont commencé
à parler, les Rwandais les ont entendus. Les hommes d'affaires et
les financiers craignirent alors la perte des financements internationaux,
et les hauts responsables militaires l'interruption des fournitures d'armes
et de munitions.
Les intellectuels débattirent de stratégies permettant de contrecarrer les critiques de la communauté internationale et des diplomates furent envoyés en mission pour faire accepter une série de mensonges, à savoir que les tueries étaient moins graves qu'on ne le disait à l'étranger, qu'il s'agissait d'une explosion spontanée de rage d'un peuple brisé par le chagrin, qu'elles étaient justifiées du point de vue de l’" autodéfense " et que, de toute façon, elles étaient terminées. Après que la France eut insisté auprès du Rwanda pour qu'il évite de s’attirer davantage de critiques de la part de la communauté internationale, la RTLM annonça immédiatement que les Français étaient disposés à reprendre leur aide mais à condition " qu'il n'y ait plus de cadavre humain visible sur la route " et aussi qu'il n'y ait " plus de personne tuant une autre […] pendant que d'autres assistent en riant ". Quand les États-Unis manifestèrent leur désapprobation, les autorités rwandaises donnèrent l'ordre sur les collines, de contrôler les tueries et de ne plus les commettre en public. Au cours d'une réunion du conseil communal de Bwakira, une localité isolée de la préfecture de Kibuye dans l'ouest du pays, le bourgmestre avertit les responsables locaux que les satellites pouvaient constater la poursuite des violences et que cela entraverait le rétablissement de bonnes relations avec les États-Unis. La censure de la communauté internationale, aussi timide et tardive qu’elle fut, incita les autorités rwandaises à limiter les tueries et à les dissimuler. Si au lieu de temporiser, les responsables étrangers avaient immédiatement et sans ambiguïté dénoncé le génocide, ils auraient arraché ce masque de légitimité façonné par le gouvernement intérimaire et contraint les Rwandais à prendre conscience de ce qu'ils étaient en train de faire. Une fois confrontés aux conséquences fâcheuses pour les individus et leur nation d'être déclarés hors la loi au regard de la communauté internationale, les Rwandais auraient fait des choix dans un contexte différent. Ceux qui étaient déterminés à exterminer les Tutsi auraient peut-être continué dans cette voie. Mais au départ, ils étaient peu nombreux, et enrôler des recrues ou les conserver leur aurait été difficile dès lors que l’impossibilité pour le gouvernement intérimaire d’être reconnu sur la scène internationale serait devenue évidente. Pour atteindre un effet maximum, la condamnation de la communauté internationale devait recevoir un soutien public et sans réserve de tous les principaux acteurs internationaux présents au Rwanda. Hélas, ces décideurs n'avaient pas une vision assez large pour comprendre que le génocide était préjudiciable à leurs intérêts nationaux et à ceux de la communauté internationale, tout autant qu'à ceux du peuple rwandais. Ils placèrent divers intérêts moins importants de leurs gouvernements, avant la nécessité d'éviter le génocide ou d'y mettre un terme, violant ainsi l'engagement pris près de cinquante ans plus tôt, lequel était " Plus jamais ça ".
5- L'avenir
Même si la communauté
internationale décide de ne pas retomber dans la passivité
coupable de 1994, elle risque encore une autre sorte d’inertie : celle
de ne pas agir tant qu'elle n'est pas confrontée à une catastrophe
de nature et d'ampleur similaires à celle du génocide rwandais.
Les circonstances ont aujourd’hui changé. Bien que certains des
insurgés qui attaquent actuellement le gouvernement rwandais aient
peut-être l'intention de continuer à exterminer les Tutsi,
ils n'ont pas les moyens de mener des campagnes avec l'ampleur et la rapidité
extraordinaires du génocide de 1994. Ils commettent à la
place des massacres limités mais persistants, qui ne retiennent
plus l'attention de l'opinion en raison de leur caractère répétitif.
Le gouvernement rwandais, évitant toute idéologie génocidaire,
se livre néanmoins à des tueries massives de civils considérés
comme des partisans de l'ennemi, tant au Rwanda qu'en République
démocratique du Congo. Il est de plus en plus difficile d’évaluer
la nature et l’étendue des violences et d’identifier les chefs qui
sont responsables de cela. Sachant qu'ils risquent d'être sanctionnés
pour le massacre d'un grand nombre de civils, les responsables gouvernementaux
ont restreint l'accès aux régions subissant des troubles,
ils entravent les tentatives de ceux qui recueillent des témoignages,
détruisent des éléments de preuve et déforment
des événements. Leurs opposants, les chefs des insurgés,
restent souvent dans l'ombre, de même que leur programme et leurs
noms. Bien que les crimes dont on les accuse sont généralement
plus largement diffusés, il est difficile de trouver l’information
nécessaire pour évaluer la véracité des charges
contre eux. Les responsables internationaux, poursuivant toujours un but
de stabilité chimérique, ignorent les crimes contre l’humanité
et tolèrent l’obstruction aux efforts destinés à révéler
l’horreur absolue des abus qui ont cours dans la région. En s’abstenant
de demander des comptes pour les crimes courants, ils sapent la crédibilité
d’une justice instaurée pour le génocide et en tolérant
l’impunité pour les massacres actuels, ils contribuent à
entretenir l’insécurité. Aussi longtemps qu’ils refuseront
de prendre une position de principe publique et effective contre les meurtres
des civils, ils n’offriront aucun modèle ni aucun encouragement
aux forces, insurgées comme gouvernementales, qui auraient pu être
elles mêmes en mesure de s’opposer à une pareille violence.
En acceptant la " normalité " des massacres pour des raisons politiques, ils participent peut-être à l’émergence des conditions qui produiront vraiment la répétition d’un génocide qu’ils ont pourtant juré de prévenir. - Le projet de recherche Human Rights Watch et la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) ont recensé les atteintes aux droits de l'homme commises au Rwanda avant, pendant et après le génocide. Les deux organisations se sont jointes au Centre international pour les Droits de la Personne et du Développement démocratique et à l'Union interafricaine des Droits de l'Homme et des Peuples, pour parrainer une commission internationale qui a rédigé un rapport en 1993 sur les massacres de Tutsi, sur les autres violations des droits fondamentaux commises par le gouvernement rwandais, ainsi que sur les exactions imputables au FPR. La Human Rights Watch Arms Division a par ailleurs recueilli des informations sur le commerce des armes et les préparatifs militaires du gouvernement rwandais et du FPR en 1993, ainsi que sur les livraisons ultérieures d'armes aux soldats de l'ex-armée rwandaise et aux miliciens dans les camps du Zaïre. Lors du déclenchement des massacres en avril 1994, Human Rights Watch et la FIDH ont œuvré avec d'autres organisations humanitaires et de défense des droits de l'Homme, pour obliger les dirigeants, la presse et l'opinion à reconnaître la nature génocidaire des tueries et à honorer leurs obligations morales et légales d'intervention pour y mettre un terme. Depuis 1994, les membres des deux organisations et des juristes qui leur sont liés, ont eux-mêmes engagé des procédures judiciaires aux États-Unis, en Belgique et en France contre des personnes accusées du génocide et ont aidé des Rwandais à le faire. Ils ont été entendus en qualité d'experts et ont fourni des éléments de preuve aux procureurs dans le cadre des procédures concernant le génocide, ouvertes aux États-Unis, au Canada, en Belgique et en Suisse, ainsi que par le Tribunal international. Ils ont fourni des témoignages et des documents dans le cadre des enquêtes sur le génocide menées par le Sénat belge, l'Assemblée nationale française et le Congrès américain. Au début de 1995, les deux organisations ont commencé à recueillir des informations sur le génocide, en tentant d'analyser la campagne de tueries et ce, depuis l’échelon du comité local de sécurité jusqu'à celui du Conseil de sécurité des Nations unies. Les enquêteurs ont mené des centaines d'entretiens et ont localisé, classé et traduit les archives administratives des communes et des préfectures. Ils ont également recueilli de nombreux documents provenant de procédures judiciaires et de différentes sources diplomatiques. Cette étude contient une vue d'ensemble du génocide dans tout le pays et une analyse plus précise de son déroulement dans le sud du Rwanda, où la population s'est opposée aux tueries plus longtemps qu'ailleurs, et où le rôle des autorités dans la direction du génocide est particulièrement clair. Les enquêteurs constituaient une équipe internationale d'historiens, de politologues et de juristes ayant une grande expérience de la région. Tous rendent hommage avec un profond respect aux centaines de Rwandais qui ont participé à cette étude et dont la plupart ne peuvent être cités pour des raisons de sécurité. Alison Des Forges, assistée de Eric Gillet, a dirigé les recherches pour ce projet. Elle a rédigé cette étude avec la collaboration de Eric Gillet pour le chapitre sur la justice et de Timothy Longman et Michele Wagner pour les chapitres sur Nyakizu. L'équipe de recherche comprenait également Lynn Welchman, Kirsti Lattu, Trish Hiddleston, Catherine Choquet et Christine Deslaurier. Christine Deslaurier a également préparé les cartes avec Anne Bolay. Janet Fleischman a donné ses conseils critiques, une assistance logistique et des encouragements. Jemera Rone a contribué à la mise en place du projet de terrain à Butare. Georgette Uwase, Alphonse Nkunzimana, Médard Nduwamungu, Daniel Kanyandekwe et Aimable Twagirimana ont apporté leurs compétences pour traduire le kinyarwanda en français et en anglais. Filip Reyntjens et Mayke Huijbregts ont gracieusement traduit les passages transcrits en flamand. Michael McClintock et Peter Takirambudde ont mis au point la version anglaise ; Eric Gillet, Catherine Choquet, Valérie Pons-Mello, Emmanuelle Robineau-Duverger ont mis au point la version française. Mariam Abou Zahab a traduit le rapport de l'anglais au français, Caroline Samandari-Avanzo a traduit un chapitre sur la communauté internationale. Juliet Wilson, Roger Des Forges, Peter Bouckaert et Sybil Liebhafsky ont contribué à la réalisation de la version anglaise du rapport. Kim Mazyk, Marcus Watson et Marie-Theresia Schütte ont participé au classement de la documentation. L'équipe de recherche remercie les responsables du ministère rwandais de la Justice et des administrations préfectorale et communale de Butare, de Gikongoro, de Gitarama et de Kibuye pour leur aide et leur coopération. L'équipe remercie Alter-Ciné, Jean-Pierre Chrétien, Alain Destexhte, André Guichaoua, Lindsey Hilsum, Chris McGreal, Catharine Newbury, David Newbury, Gasana Ndoba, Gérard Prunier, Filip Reyntjens, William Seltzer, Astri Suhrke et Claudine Vidal pour l'aide qu'ils ont apportée en fournissant des documents et en interprétant les éléments de preuve. L'équipe de recherche remercie les organismes dont le financement a permis la réalisation de cette étude. NOVIB-Netherlands, Oxfam, la Fondation Harry Frank Guggenheim ont soutenu la participation de Human Rights Watch à ce projet. La FIDH a été financée par le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement, par Développement et Paix, Oxfam-Canada, Broederlink Delen, Trocaire, la Coopération suisse et Danida. Human Rights Watch et la Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme ont recueilli et traité les informations rendues publiques dans ce rapport, selon les standards les plus élevés en matière d’enquêtes faites par les organisations internationales de défense des droits de l’Homme. Ce rapport ne peut pas et n’a pas pour ambition d’établir la vérité judiciaire, mission qui n’appartient qu’aux juridictions étatiques et internationales légalement habilitées. Human Rights Watch et la Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme rappellent que la présomption d’innocence est un droit fondamental et que rien dans le rapport ne peut être interprété comme renversant cette présomption. Ces organisations sont conscientes que ce travail peut ne révéler qu’une part de la vérité et qu’en dépit de leurs efforts, il peut contenir des erreurs. L’intêret public demande à ce que des crimes aussi graves que ceux commis au Rwanda, de même que ceux qui en sont responsables, soient connus. Cette étude est publiée dans ce but et dans celui d’encourager l’opinion publique à soutenir le travail des autorités judiciaires qui ont la charge de trouver et de juger ceux qui sont responsables du génocide. Tous ceux qui ont investi leur énergie et leurs ressources dans ce projet espèrent qu'il contribuera à une analyse plus poussée des événements et à une détermination plus honnête et plus complète des responsabilités, tant au Rwanda qu'à l'étranger.
Génocide rwandais: le devoir de mémoire des intellectuels africains
Ecrivains, dramaturges, cinéastes,
artistes : après un long silence, des créateurs africains
se mobilisent pour que le génocide rwandais ne soit pas oublié.
A travers des travaux inspirés des événements dramatiques
d’avril 1994, ils espèrent sensibiliser davantage les Africains
à l’un des plus grands massacres organisés du vingtième
siècle. " Où étiez-vous en 1994 ? " Cette question,
Tierno Monenembo l’a souvent entendue dans la bouche des rescapés
du génocide, lors de son séjour au Rwanda, en juillet 1998.
Avec sept autres auteurs du continent noir, le romancier guinéen
s’était installé pour plusieurs semaines au pays des mille
collines. Comme eux, il voulait en finir avec le mutisme des intellectuels
africains sur le plus grand massacre programmé depuis la Shoah.
Ces derniers étaient en effet restés étrangement silencieux
sur un drame qui aurait dû les concerner davantage que d’autres.
Jusqu’à l’édition 1996 du Fest’Africa, un festival de littérature
africaine, qui se tient chaque année à Lille, dans le nord
de la France. Un soir, au cours d’une discussion sur les événements
du Rwanda avec Théogène Karabayinga, journaliste à
Radio France Internationale originaire de ce pays, plusieurs écrivains
africains ont réalisé qu’aucune voix d’indignation ne s’était
élevée du continent après le premier génocide
survenu en terre africaine. " Je me suis dit qu’il fallait faire quelque
chose, se rappelle Nocky Djedanoum, auteur tchadien et directeur du festival.
Nous ne pouvions pas continuer à écrire comme si de rien
n’était ". Il lance alors l’idée d’envoyer des auteurs de
plusieurs pays d’Afrique au Rwanda en résidence d’écriture
afin qu’il témoignent sur le génocide à travers leurs
créations. Deux ans seront nécessaires pour récolter
des fonds, alloués par la Fondation de France, puis convaincre les
autorités rwandaises du bien fondé de l’initiative. Hésitant
au départ, le gouvernement de Kigali a finalement offert son soutien,
proposant même de prendre en charge l’accueil des artistes. Entre
temps une dizaine d’écrivains, poètes et dramaturges ont
offert de participer au projet baptisé " Rwanda : écrire
par devoir de mémoire " : le Tchadien Koulsy Lamko, le Malien Moussa
Konaté, le Zaïrois Puzis N’Gashama, la Burkinabé Monique
Ilboudo, le Sénégalais Boubacar Boris Diop, le Guinéen
Tierno Monenembo, le Kényan Meja Mwangi, le Djiboutien Abdourahman
Waberi, l’Ivoirienne Véronique Tadjo, mais aussi deux auteurs rwandais,
Jean-Marie Vianney Rurangwa et Kalissa Tharcisse Rugano. Écrire
une fiction sur le génocide En juillet 1998, neuf d’entre
eux ont pris leurs quartiers dans la capitale rwandaise, les autres ayant
choisi de s’y rendre en mars 1999, avec pour engagement d’écrire
une fiction sur le génocide. La découverte de l’horreur des
charniers et la parole des rescapés sont des expériences
dont on ne sort pas indemne. " La première semaine, nous avons vu
tous les jours ces entassements de restes humains. C’était terrible,
confie Abdourahman Waberi. Tant qu’on n’a pas été sur place
on n’a pas pleinement conscience de ce qu’est un génocide ". L’expérience
est si bouleversante, qu’il s’interroge sur sa capacité à
réaliser une fiction d’après de tels événements
: " A un moment, vu l’ampleur des massacres et la profondeur de la tragédie,
je me suis demandé si ce n’était pas dérisoire d’écrire
". Tierno Monenembo en tire, quant à lui, une leçon plus
générale : " Ce qui ruine l’Afrique, c’est l’amnésie.
Il faut que nous prenions en charge la mémoire collective. Il est
temps que les Africains prennent en main la douleur de leur continent ".
Le message a visiblement été entendu, car le projet est en
train de prendre de l’ampleur. Aux auteurs, se sont joint des cinéastes,
dont le Camerounais François Woukoache, qui a réalisé
un documentaire, Nous ne sommes plus morts. Bruce Clarke, un artiste anglais
d’origine sud-africaine, a également rejoint le groupe. Il réalise
à Kigali un " jardin de la mémoire ", espace d’un kilomètre
carré où seront posées, lors d’une cérémonie
de commémoration, un million de pierres portant chacune le nom ou
un signe distinctif d’un disparu. Enfin, tout récemment, le célèbre
écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane a décidé
de s’associer à l’opération, apportant l’aura d’un géant
de la littérature africaine moderne. Mais ce n’est là
qu’une étape de cette initiative multiforme. Outre l’écriture
de fictions, plusieurs auteurs ont, par exemple, offert de donner gratuitement
des cours à l’université de Butare, dans le sud du pays.
Par ailleurs, un spectacle, " Corps et voix, paroles rhizome " va être
réalisé avec des artistes du Rwanda et d’autres pays africains.
Une production qui devrait être présentée, par la suite,
au Théâtre international de langue française (TILF)
à Paris. Nocky Djedanoum souhaite également organiser avec
les auteurs et artistes participants une tournée dans leurs pays
d’origine, entre avril et juillet 2000, avec organisation de débats
dans les écoles et universités autour du génocide.
Cet énorme travail de mémoire des intellectuels africains
culminera en novembre 2000 avec une huitième édition du Fest’Africa
consacrée au Rwanda et à la région des Grands Lacs.
Nocky Djedanoum espère aussi que cette mobilisation sans précédent
des intellectuels africains pourra aider, même de manière
modeste, à la réconciliation au Rwanda. (CC)
Fest’Africa : 9/2 Petite rue de
l’Alma-Résidence Alma Jacquet-59800 Lille, France
LES DIX COMMANDEMENTS DES BAHUTU IN : KANGURA (responsable : Hassan Ngeze), Numéro 6 (décembre 1990)
I.Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi
(femme tusi) où qu'elle soit, travaille à la solde de son
ethnie tutsi. Par conséquent est traître tout Muhutu :
.qui épouse une mututsikazi
;
.qui fait d'une mututsikazi sa concubine
;
.qui fait une mututsikazi sa secrétaire
ou sa protégé.
II.Tout Muhutu doit savoir que nos filles Bahutukazi (femme hutu) sont plus dignes et plus consiencieuses dans leur rôle de femme, d'épouse et de mère de famille. Ne sont elles pas jolies, bonnes secrétaire et plus honnêtes !
III. Bahutukazi, soyez vigilantes et ramenez vos maris, vos frères et vos fils à la raison.
IV.Tout Muhutu doit savoir que tout
Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie
de son ethnie. « RIZABARA UWARIRAYE » Par conséquent,
est traître tout Muhutu qui fait alliance avec les Batutsi dans ses
affaires ;
.qui investit son argent ou l'argent
de l'Etat dans une entreprise d'un Mututsi ;
.qui prête ou emprunte de
l'argent à un mututsi ;
.qui accorde aux Batutsi des faveurs
dans les affaires (l'octroi des licences d'importation, des prêts
bancaires, des parcelles de construction, des marchés publics...)
V.Les postes stratégiques tant politiques, administratifs, économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Bahutu.
VI. Les secteurs de l'Enseignement ( élèves, étudiants, enseignants), doit être majoritairement Hutu.
VII.Les Forces Armées Rwandaises doivent être exclusivement Hutu. L'expérience de la guerre d'octobre 1990 nous enseigne. Aucun militaire ne doit épouser mututsikazi.
VIII. Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batutsi .
IX.Les Bahutu où qu'ils soient doivent être unis, solidaires et préoccupés du sort de leurs frères Bahutu. Les Bahutu de l'intérieur et de l'extérieur du Rwanda doivent rechercher constamment des amis et des alliés pour la cause Hutu, à commencer par les frères bantous. Ils doivent constamment contrecarrer la propagande tutsi. Les Bahutu doivent être fermes et vigilants contre leur ennemi commun tutsi.
X.La Révolution Sociale de 1959, le Référendum de 1961 et l'idéologie Hutu, doivent être enseignés à tout Muhutu et à tous les niveaux. Tout Muhutu doit diffuser largement la présente idéologie. Est traître tout les Muhutu qui persécutera son frère Muhutu pour avoir lu, diffusé et enseigné cette idéologie.
Bibliographie :
Chrétien, Jean-Pierre : Rwanda.
Les médias du génocide. Paris 1995.
Des Forges, Alison et al. : Aucun
témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda. Paris 1999.

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier