Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Le Sénégal de 1982 à 1997
LE SENEGAL DE 1982 A 1997

Le Sénégal (6,0 millions d'habitants) fut la plus ancienne colonie française d'Afrique, et Dakar, jusqu'aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, la capitale de la Fédération de l'Afrique occidentale française. L'arachide est le produit d'exportation essentiel depuis le milieu du XIXe siècle. Cette culture a depuis été maintenue et propagée, malgré l'épuisement des sols, et en bien des endroits au détriment des cultures vivrières. Un programme d'aménagement de la vallée du fleuve Sénégal est en cours. Ce programme, qui prévoit la construction d'importants barrages, est très vivement contesté par une partie de l'opposition sénégalaise et par de nombreux experts internationaux. Outre le coût élevé qu'elle représente, sa mise en oeuvre, du fait notamment de l'inondation de terres agricoles qu'elle provoquera, risque en effet de bouleverser très profondément l'équilibre écologique et social de cette région du fleuve.

Depuis l'indépendance, la situation politique du Sénégal a été relativement calme, ce qui contraste avec les tribulations que connaissent la plupart des états voisins: malgré la diversité ethnique, 80% des Sénégalais parlent la même langue, le ouolof. Par ailleurs, les confréries musulmanes, fort influentes, ont soutenu un catholique pondéré, le président Senghor. Celui-ci a décidé de mettre un terme en 1980 à ses fonctions présidentielles pour prendre une retraite studieuse. Son successeur, Adbdou Diouf, s'efforce de trouver une solution au marasme de la production arachidière, qui s'effondre dans les années où la sécheresse est plus accentuée.

Un problème géopolitique se pose dans la partie méridionale du Sénégal, en Basse-Casamance, qui est isolée du reste du pays par l'enclave formée par l'ancienne colonie anglaise de Gambie. Les populations de Basse-Casamance (d'habiles riziculteurs qui cultivent les alluvions des estuaires) sont sensibles aux mots d'ordre d'indépendance ou de regroupement avec des ethnies voisines. Des troubles ont éclaté fin 1982 et début 1983. Le renforcement des liens du Sénégal et de la Gambie permet d'atténuer l'isolement de la Casamance.
Vingt ans après son indépendance, le Sénégal (6,0 millions d'habitants) dépendait toujours de l'arachide et des phosphates. La récolte arachidière en 1983 a été bonne (913 000 tonnes) et les exportations de phosphates ont porté en 1982 sur 900 000 tonnes. Mais lorsque la production arachidière est bonne, les cultures vivrières régressent: d'où un déficit, aggravé par la sécheresse, qui a imposé en 1983 un accroissement des importations de riz. Le Sénégal, en état de faillite quasi permanent, subit les thérapeutiques du FMI et autres clubs de banquiers avec une apparente insouciance: programme d'ajustement économique, rééchelonnement des dettes se suivent sans laisser véritablement d'espoir sur la capacité de l'économie sénégalaise à assumer ses engagements financiers. L'encours de la dette sénégalaise était sensiblement du niveau du produit intérieur brut à la fin 1983.

La coupure entre la presqu'île du Cap-Vert, c'est-à-dire Dakar et sa banlieue, et le reste du pays ne cesse de croître: le Nord et l'Est du pays se désertifient tandis que les germes de dissidence dans le Sud, la Casamance, se sont exprimés de façon violente en 1983 et au début de 1984. Les seuls projets en portefeuille dépendent des bailleurs de fonds internationaux: le gisement de fer de la Falemé ne suscite qu'un intérêt mesuré compte tenu de la situation des sidérurgies occidentales et de leurs difficultés à faire des prévisions à l'horizon de 1990. En revanche, le petit gisement aurifère de Sabodola, qui pourrait permettre l'extraction de 500 kilos d'or pendant une quinzaine d'années, paraît plus susceptible d'intéresser les financeurs. Mais l'agriculture sénégalaise, à l'exception du Sud casamançais, semble toujours dans l'incapacité d'engager un processus d'autosuffisance alimentaire, malgré la multiplicité des experts et des projets qui se penchent sur le paysan sénégalais. La diversification par rapport à l'arachide reste un sujet de thèse: la forte progression des cours de l'huile d'arachide - 450 dollars en février 1983, 1050 dollars en octobre 1983 (c.a.f. Rotterdam) - n'a sans doute pas encouragé les autorités à approfondir le sujet (sans parler de "l'effet dollar" qui est venu accroître cette hausse: entre janvier et décembre 1983, la tonne d'huile d'arachide est passée de 3 227 F à 7 437 francs).

Sur le plan politique, l'élection de M. Abdou Diouf à la présidence de la République avec 83% des suffrages a surtout montré la faible représentativité des partis politiques d'opposition dans les campagnes et la bonne maîtrise du système électoral par le pouvoir, héritier de Leopold Sedar Senghor, qui démissionna en 1980.

La démocratie pluraliste sénégalaise, l'une des rares du continent africain, traverse une phase délicate. Les difficultés économiques considérables, ajoutées à l'immobilisme politique ambiant, font que le pays a perdu de l'éclat qui lui donnait l'illusion d'être un modèle.

En 1984, la crise économique, qui dure depuis la fin des années soixante-dix, est restée profonde et sans perspective immédiate d'amélioration. En termes réels, selon la Banque mondiale, le revenu moyen n'a pas augmenté depuis l'indépendance (1958), et les disparités sont toujours importantes. L'économie de ce pays sahélien non producteur de pétrole reste largement dépendante des conditions climatiques ; or, depuis 1970, l'agriculture sénégalaise a souffert de la sécheresse quasiment une année sur deux. Un important chômage s'est également développé dans les villes gonflées par l'exode rural.

De l'avis de la Banque mondiale, le Sénégal a vécu, en pratique, au-dessus de ses moyens. Il doit, de ce fait, traverser une pénible cure d'austérité, à l'image de bon nombre d'États africains soumis aux mêmes contraintes. Les tours de vis sont allés croissant depuis le début des années quatre-vingt. En 1979, le gouvernement a adopté un premier "plan de réhabilitation économique" de cinq ans, qu'il a dû durcir progressivement pour continuer à recevoir l'aide internationale massive qui, seule, lui évite la faillite. L'assainissement de l'économie entrepris par le gouvernement du président Abdou Diouf a produit des effets que les experts du Fonds monétaire international ont jugés positifs, mais encore insuffisants.

En janvier 1985, un nouveau train de mesures difficiles a été adopté par le gouvernement, en particulier le relèvement de 23% du prix du riz - denrée de base de l'alimentation des Sénégalais -, alors que le salaire minimal n'a été augmenté que de 5%. La dernière augmentation du prix du riz remontait à août 1983. En 1984, l'huile, le sucre, l'essence et d'autres produits avaient connu de fortes hausses. Le Sénégal importe chaque année environ 400 000 tonnes de riz, et l'augmentation, forcément impopulaire, était destinée à la fois à encourager le développement de la production locale, et à détourner les consommateurs vers des produits traditionnels (maïs, mil...).

Avec ces mesures draconiennes, le Sénégal a obtenu, également en janvier 1985, que le Club de Paris (qui regroupe les pays développés créanciers du tiers monde) rééchelonne sa dette extérieure (1,8 milliard de dollars), et des promesses d'aide au programme d'ajustement s'élevant à 500 millions de dollars par an jusqu'en 1991. Les experts internationaux appelés au chevet de l'économie malade ont estimé qu'il fallait cinq à dix ans pour la redresser, avec un niveau d'aide extérieure élevé. Le Sénégal a misé sur le développement de son agriculture (avec la construction de barrages géants destinés à l'irrigation sur le fleuve Sénégal, un projet très controversé du fait des graves perturbations qu'il va introduire dans la vie et le travail des paysans du fleuve), de l'industrie de la pêche, du tourisme et des ressources minières (phosphate, fer), ainsi que du complexe des Industries chimiques du Sénégal (ICS), inauguré en 1984.

Un tel programme de restructuration n'était pas fait pour soulever l'enthousiasme. Morosité et apathie se sont installées dans le pays, qui a cependant évité, lors des hausses de prix, les "émeutes de la faim" enregistrées ailleurs dans les mêmes circonstances. A cela s'est ajouté le désenchantement de ceux qui avaient misé sur des changements rapides et profonds lors de l'arrivée à la présidence d'Abdou Diouf, en janvier 1981, auquel Léopold Sedar Senghor, sentant l'usure du pouvoir, avait passé la main.

Pluralisme politique

La démocratisation - entamée sous Senghor - à laquelle s'est attelé Abdou Diouf a renforcé l'assise du Parti socialiste (PS) au pouvoir, l'opposition éclatant en quatorze fractions rivales impuissantes. Mais le chef de l'État a déçu ses partisans en ne parvenant pas à éliminer réellement - notamment au Congrès extraordinaire du PS en janvier 1984 - la vieille garde des "barons" du parti, ni d'ailleurs à s'en prendre concrètement à la corruption, son cheval de bataille du début. Le renouvellement au sommet s'est effectué cependant progressivement, au gré des soubresauts. Ainsi, le président de l'Assemblée nationale, Habib Thiam, un des principaux dirigeants du PS, a été amené à "démissionner" de ses fonctions début 1984. Quelques mois plus tard, en octobre, un autre "baron", le ministre des Affaires étrangères, Moustapha Niasse, a été limogé après avoir boxé, au cours d'un Conseil des ministres, son jeune collègue de l'Information, Djibo Ka, un "dioufiste". Derrière tous ces changements, les Sénégalais ont vu l'influence de Jean Collin, le puissant secrétaire général de la Présidence, un homme - d'origine française - qualifié par l'opposition de "super Premier ministre". C'est Jean Collin, également, qui a désamorcé, en 1984, une grève à l'université.

Les problèmes internes au PS sont apparus au grand jour fin 1984, lorsque des tendances rivales se sont affrontées dans le sud du pays, faisant officiellement quatre morts, à l'occasion du renouvellement des instances locales du parti. D'autres incidents graves, faisant là aussi un mort et quarante blessés, se sont produits au sein de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS), proche du pouvoir. Cela n'a pas empêché le PS, largement majoritaire au Parlement, de remporter massivement les élections municipales et rurales qui se sont déroulées en novembre 1984. Une victoire non sans ambiguïtés puisque la participation a été très faible: 40% à Dakar par exemple. Seuls trois partis d'opposition ont pris part au scrutin (Ligue démocratique, Parti pour la libération du peuple, Parti de l'indépendance et du travail), les autres ayant appelé au boycottage - en particulier le principal, le Parti démocratique sénégalais d'Abdulaye Wade.

A la fin de 1984, l'opposition était, elle aussi, en mauvaise posture: les quatorze formations rivales du PS, dont une bonne moitié se réclamaient des différentes familles marxistes, n'ont jamais réussi à se mettre d'accord sur une plate-forme commune qui leur aurait permis de faire bonne figure aux élections face au PS. Au contraire, le morcellement s'est poursuivi: ainsi, le Rassemblement national démocratique (RND) du professeur Cheikh Anta Diop a connu une scission, son bras droit Babacar Niang fondant son propre "Parti pour la libération du peuple" qui s'est approprié l'unique siège gagné par le RND aux élections générales en 1983. L'opposition a également dû compter avec la popularité personnelle du président Diouf, toujours vivante malgré les difficultés.

Nullement menacé de ce côté-là, Abdou Diouf s'est plutôt inquiété du climat social chargé, d'un islam de plus en plus militant au pays des confréries islamiques, mais aussi des velléités séparatistes de la Casamance (dans le sud du pays), dont les troubles sanglants de décembre 1983 ont connu leur épilogue judiciaire en 1984 avec la condamnation à des peines de prison des leaders indépendantistes. Ces difficultés intérieures ont quelque peu terni l'image du président Diouf sur la scène internationale, qui est resté néanmoins une des "étoiles" montantes au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) où il a de plus en plus fait figure de "sage". Ses collègues africains, il est vrai, connaissent presque tous le même genre de difficultés, celles du pluralisme politique en moins...

En 1985-1986, le président du Sénégal, Abdou Diouf, s'est illustré par le rôle qu'il a joué sur la scène internationale africaine. Le 18 juillet 1985, il a été élu à l'unanimité président en exercice de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) à Addis Abeba. Il s'est aussitôt attaqué à trois des principaux problèmes de l'Afrique: pour éviter un tête-à-tête entre les pays africains - trop faibles - et les organismes prêteurs, il a proposé une négociation globale de la dette africaine ; pour mobiliser l'opinion africaine contre l'apartheid, il a apporté son soutien personnel aux pays de la ligne de front en visitant successivement en octobre 1985 la Zambie, le Zimbabwé, le Botswana, le Lésotho, le Swaziland, le Mozambique, l'Angola et la Tanzanie ; il a tenté enfin d'organiser une rencontre entre Hissène Habré et Goukouni Weddeye pour trouver une solution au problème tchadien. Mais Goukouni n'est pas venu au rendez-vous qui devait se tenir le 28 mars 1986 à Brazzaville.

Le président Diouf a montré la même détermination en ce qui concerne le problème palestinien. Le 11 octobre 1985, il recevait à Dakar Yasser Arafat et condamnait vigoureusement le raid israélien sur le quartier général de l'OLP à Tunis. Le Sénégal est d'ailleurs le premier pays d'Afrique noire à avoir accordé un statut diplomatique à la représentation de l'OLP.

Sur le plan strictement sénégalais, le 22 août 1985, l'Alliance démocratique sénégalaise (regroupement de cinq des quinze partis d'opposition) a tenté d'organiser à Dakar une manifestation contre l'apartheid. Quinze personnes, dont Abdoulaye Wade (président du Parti démocratique sénégalais (PDS), Abdoulaye Bathily (président de la Ligue démocratique), Boubacar Sall (député d'opposition), ont été inculpées et placées sous mandat d'arrêt. Après une semaine, le tribunal de Dakar les a relâchées. Le 18 novembre 1985 s'est ouvert le procès des 105 indépendantistes casamançais arrêtés en décembre 1983. Le verdict a été prononcé en janvier 1986: soixante et onze relaxés, une peine de travaux forcés à perpétuité, trente-trois peines allant de deux à quinze ans de prison. A l'occasion du vingt-sixième anniversaire de l'indépendance, Abdou Diouf a prononcé une grâce présidentielle concernant cent soixante-quinze détenus, dont huit indépendantistes casamançais.

Au plan économique, la campagne arachidière 1984-1985 a été mauvaise, avec une production d'environ 560 000 tonnes ; mais les paysans n'ont vendu que 200 000 tonnes aux quatre huileries, seules autorisées à acheter directement ; ils ont préféré écouler leur produit sur le marché noir, beaucoup plus rémunérateur. Le PDS en a profité pour critiquer une politique "qui accentue la dépendance du Sénégal vis-à-vis de l'extérieur et fait du paysan un indigent perpétuel". Prenant acte de la médiocrité de la récolte et du mécontentement des paysans, le président Diouf a adopté un certain nombre de mesures pour réformer le secteur des oléagineux: suppression de la distribution par l'État des semences d'arachide aux paysans ; réunion, sous une même direction, des deux grandes sociétés de la filière arachide, la SONACOS et la SEIB ; levée de la retenue au producteur de 20 francs CFA par kilo ; revalorisation du prix d'achat au producteur: ainsi l'arachide d'huilerie est passée de 80 à 90 francs CFA le kilo, tandis que l'arachide de bouche est passée de 90 à 155 francs CFA.
Au Sénégal, des élections présidentielles et législatives sont prévues pour février 1988. Les années 1986 et 1987 sont donc vécues comme préélectorales.

Les 20 et 21 décembre 1986 s'est tenu à Dakar le XIe Congrès du Parti socialiste sénégalais, au pouvoir. L'orientation socialiste a été réaffirmée, le président sénégalais, Abdou Diouf, ayant tenu à rejeter l'accusation de dérive droitière de certains "barons" du Parti. Il a été réélu secrétaire général, ce qui indique assez nettement qu'il sera le candidat de son parti aux présidentielles. Les "réajustements économiques" adoptés par le gouvernement ont été approuvés par le Congrès. Enfin, le Parti socialiste sénégalais a marqué son soutien à Hissène Habré dans le conflit du Tchad.

Le Congrès de la Ligue démocratique-Mouvement pour le parti du travail (LD-MPT), les 27 et 28 décembre 1986, a lancé un appel aux autres partis d'opposition pour l'élaboration d'une plate-forme électorale commune. Pour sa part, le 17 janvier 1987, à la fin de la convention nationale du Parti démocratique sénégalais (PDS), Me Adboulaye Wade, secrétaire général du PDS et principal leader de l'opposition, a souligné la nécessité de l'unification des forces politiques d'opposition. Celle-ci avait connu un début de réalité en août 1985 quand huit des quinze partis d'opposition s'étaient regroupés dans l'Alliance démocratique sénégalaise (ADS). Mais le pouvoir avait alors interdit l'ADS sous prétexte qu'il s'agissait d'un nouveau parti non déclaré. Me Wade a annoncé que le PDS boycotterait les scrutins de 1988 si des dispositions n'empêchaient pas le renouvellement des irrégularités qui ont permis, selon lui, "le coup d'État électoral" d'Abdou Diouf en 1983. En février 1987, le Parti africain de l'indépendance (PAI) a tenu son congrès et a, lui aussi, lancé un appel à l'union de l'opposition...

Pour contrer la montée en puissance de l'opposition et de son leader, le pouvoir a eu recours aux vieilles méthodes: le 9 février, Me Wade a été inculpé sous l'accusation de "diffusion de fausses nouvelles" et d'"offense au chef de l'État"...

C'est dans cette atmosphère de fièvre préélectorale que se sont produits deux mouvements sociaux de grande importance. D'abord la grève des étudiants, déclenchée le 22 janvier 1987 à cause d'un retard dans le paiement des bourses d'étude et suivie par les quatorze mille étudiants de l'université de Dakar. Cette grève a duré un peu plus d'un mois. Selon un bilan officiel, l'intervention des forces de l'ordre sur le campus aurait fait vingt-sept blessés parmi les étudiants. Autre mouvement: le 13 avril 1987, les policiers se sont mis en grève et ont crié des slogans hostiles au pouvoir. Ils voulaient ainsi protester contre une décision du tribunal de Dakar condamnant deux des leurs pour coups et blessures ayant entraîné la mort. Le président Diouf a réagi vite et fort: le 14 avril, il a limogé le ministre de l'Intérieur, Ibrahima Wone, et suspendu de leurs fonctions les 6 265 agents de la police sénégalaise. Ils devaient être réintégrés un à un, après étude de chaque cas.

D'après les estimations de la Banque mondiale, la dette extérieure du Sénégal a atteint 1,8 milliard de dollars en 1985. La balance des paiements était déficitaire de 61,4 milliards de francs CFA avant rééchelonnement, tandis que la balance commerciale l'était de 110 milliards. La France a accordé au Sénégal une aide de 12,5 milliards de francs CFA (convention du 25 septembre 1986). De son côté, le gouvernement sénégalais a adopté le 16 octobre un programme d'"ajustement économique et financier" à moyen et long terme. Ce plan prévoit notamment la relance de la production et de l'emploi en 1987 et 1988, ainsi que des incitations pour la production agricole. La production d'arachide a été de 587 000 tonnes pour la campagne 1985-1986 contre 682 000 tonnes en 1984-1985. Le gouvernement espérait une production de 720 000 tonnes pour la campagne 1986-1987.

Les récoltes d'arachides ont été bonnes en 1987: 850 000 tonnes dont 550 000 ont été vendues aux huileries (les revenus arachidiers représentent 12% du PIB et 30% des recettes d'exportation).

En matière économique, le gouvernement a fait voter une loi de privatisation en juillet 1987. En vertu de cette loi, parmi les cent cinquante entreprises publiques et parapubliques, seules devront rester sous contrôle de l'État les entreprises des secteurs stratégiques (eau, énergie, mines), de la communication (télécommunications et radiodiffusion) et de la culture. Les autres devront être privatisées. Les dix premières entreprises privatisables ont été mises en vente à partir du 16 octobre 1987. Parallèlement, le gouvernement a créé un fonds d'insertion et de réinsertion des travailleurs (5 milliards de francs CFA) et démarré un programme de restructuration industrielle (25 millions de dollars). Pour appuyer ce programme, la Banque mondiale a consenti un crédit de 33 millions de dollars. Le nouveau code des investissements (loi du 18 août 1987) présente trois caractéristiques essentielles: automaticité de l'octroi de l'agrément si les critères d'éligibilité sont réunis (pour limiter le poids de la bureaucratie) ; aide aux entreprises valorisant les ressources locales ; exonération de certaines taxes pour les "entreprises décentralisées" (s'installant en dehors de la zone de Dakar).

Prenant acte de ces efforts de redressement, les gouvernements créanciers du Sénégal (RFA, Espagne, États-Unis, France, Italie, Norvège, Suisse), réunis au sein du Club de Paris, ont annoncé le 18 novembre 1987 qu'ils rééchelonnaient les dettes du Sénégal sur une période de seize ans avec un délai de grâce de six ans.

Mais l'année a surtout été marquée par des événements politiques avec les élections législatives et présidentielles du 28 février 1988. Déjà, en septembre 1987, le porte-parole de l'ADS (Alliance démocratique sénégalaise), structure qui regroupe cinq des quinze partis d'opposition dont le Parti démocratique sénégalais (PDS), avait dénoncé le code électoral et reproché au président Abdou Diouf de ne pas jouer franchement le jeu de la démocratie. Cette dénonciation a été reprise le 14 octobre par Abdoulaye Wade, au nom du PDS ; le leader sénégalais proposait une charte reprenant les principales revendications de l'opposition quant aux garanties nécessaires à un déroulement honnête du vote. Le gouvernement est resté sourd à ces revendications. Pour les présidentielles, quatre candidats étaient en lice: Abdou Diouf, président sortant, candidat du Parti socialiste sénégalais (PS), membre de l'Internationale socialiste ; Abdoulaye Wade, leader du PDS, membre de l'Internationale libérale ; Babacar Niang, candidat du Parti pour la libération du peuple (PLP), et Landing Savané du mouvement maoïste AND-JEF. Aux législatives, le PS a recueilli 71,34% des suffrages, et remporté 103 sièges sur 120. Le PDS a obtenu 17 sièges avec 24,74% des voix. Aux présidentielles, Abdou Diouf, avec 73,2% des voix, a été réélu ; Abdoulaye Wade a obtenu 25,8% des voix, Babacar Niang, 0,75%, et Landing Savané, 0,25%.

Le soir même du 28 février, des émeutes ont éclaté dans tout le pays ; des manifestants sillonnaient les rues de Dakar pour protester contre les fraudes qui, selon eux, avaient permis au parti gouvernemental et à son chef de l'emporter. Dès le lendemain, le président Abdou Diouf décrétait l'état d'urgence. Le couvre-feu était imposé à Dakar de 21 heures à 6 heures du matin ; les écoles primaires, les lycées et l'université ont été fermés ; tout rassemblement interdit. 120 personnes, dont A. Wade, ont été arrêtées. Le 8 mars 1988, celui-ci et douze leaders de l'opposition étaient inculpés "d'incitation à la violence et de manoeuvres et actes de nature à jeter le discrédit sur les institutions publiques". Le gouvernement a assuré que Me Wade comparaîtrait devant la Cour de sûreté de l'État. Le 18 mars, cette dernière a rejeté les requêtes en annulation du scrutin introduites par les députés Abdoulaye Bathily et Opa Diallo.

La situation politique ne s'est guère éclaircie et est restée marquée par l'affrontement entre Abdou Diouf et son principal opposant, Me Abdoulaye Wadé. Les élections présidentielles et législatives de 1988 ont pourtant vu la victoire de A. Diouf et de sa formation, le Parti socialiste sénégalais (PS). Le chef de l'État sortant a été réélu par 73,2% des suffrages exprimés contre 25,8% à son principal challenger ; aux législatives, le PS a remporté 103 des 120 sièges en lice, contre 17 pour le Parti démocratique sénégalais de Me Wadé. Aucun des autres partis d'opposition n'est représenté à l'Assemblée nationale.

Mais ces résultats ont été vivement contestés par l'opposition. Des émeutes ont éclaté à l'annonce de la victoire de A. Diouf, à l'issue desquelles Me Wadé et plus d'une centaine d'autres personnes ont été arrêtés. Le procès de Me Wadé a eu lieu en mai, après avoir été reporté une première fois. Il a été condamné à un an de prison avec sursis. En juillet, cependant, le dialogue a semblé se renouer. Mais une table ronde réunissant le pouvoir et l'opposition a échoué. Peu après, Me Wadé quittait volontairement le pays. Son exil s'est achevé en mars 1989. L'accueil qui lui a été réservé à son retour fut triomphal. Des rumeurs ont alors fait état de son entrée dans un nouveau gouvernement, mais elles ont été rapidement démenties.

La situation est demeurée aussi tendue sur le front social. L'agitation séparatiste s'est poursuivie en Casamance, faisant des victimes parmi les forces de l'ordre et nécessitant l'envoi de renforts militaires dans la région. L'enseignement a connu une année blanche, caractérisée par sept mois de grève au total. La crise s'est dénouée en novembre 1988. Les négociations ont été suivies de très près par le président Diouf lui-même. Les principales revendications des étudiants ont été acceptées: baisse des prix de transport, augmentation des capacités d'accueil des résidences universitaires, revalorisation des bourses... La principale victime de l'agitation dans l'enseignement a été Iba Der Thiam, ministre controversé de l'Éducation nationale, écarté du nouveau gouvernement formé en mars 1988.

Au plan financier, le Club de Paris a accepté de rééchelonner la dette publique du Sénégal et le FMI lui a accordé un prêt de 197 millions de dollars sur trois ans dans le cadre du programme d'ajustement structurel. Pour en atténuer les effets sociaux à terme, le gouvernement a décidé de baisser le prix des produits de première nécessité dont le riz (-18,7%). Le Sénégal a enfin consenti de gros efforts pour lutter contre la menace acridienne: 2 189 075 hectares ont été traités en 1988.

Les relations bilatérales avec la Mauritanie ont traversé une grave crise en 1989. Latente depuis le début de l'année, elle a atteint son paroxysme en avril, sur fond de tensions politiques, économiques et ethniques. A Dakar comme à Nouakchott, les débordements populaires ont dégénéré en émeutes et massacres contre les ressortissants de chaque pays.

Le Sénégal a renoué ses relations diplomatiques avec l'Iran. Elles avaient été rompues en 1984, le Sénégal reprochant alors au personnel diplomatique iranien de se livrer à de la propagande politique auprès de la communauté libanaise chiite du Sénégal. Enfin, A. Diouf a été élu président de l'Internationale africaine socialiste qui regroupe une trentaine de partis se réclamant du socialisme sur le continent.

Le Sénégal indépendant a sans doute vécu les heures les plus tragiques de son histoire avec le conflit qui l'a opposé à la Mauritanie. Tout a démarré par des incidents localisés à la frontière, sur fond de crise politique et économique de part et d'autre. Mais les choses ont rapidement dégénéré et les troubles se sont très vite étendus à diverses localités dans les deux pays. A Nouakchott et Nouadhibou, on a dénombré près de 150 victimes d'origine sénégalaise, cependant qu'à Dakar les émeutiers se livraient à la chasse au nar (commerçant maure) et menaçaient les commerces tenus par les Libanais. Il fallut l'intervention de l'armée pour transférer les quelque 20 000 Mauritaniens vivant dans la capitale sénégalaise sur le site de la foire internationale et, ultérieurement, celle de plusieurs puissances, dont la France, pour mettre en place le pont aérien destiné à rapatrier dans son pays d'origine chacune des deux communautés. En dépit de plusieurs médiations multilatérales (Nations unies, Organisation de l'unité africaine - OUA) et bilatérale (Mali), aucune solution définitive n'a pu être trouvée.

Le gouvernement sénégalais a par ailleurs été confronté à la continuation de l'agitation en Casamance, plus ou moins active depuis 1982, et qui se manifeste rituellement les derniers jours du mois de décembre qui marquent la fin des récoltes et la période d'initiation traditionnelle dans les "bois sacrés".

L'opposition politique a continué à se manifester, sans toutefois présenter un front très uni. Ainsi, l'alliance de trois formations autour de Me Abdoulaye Wade a-t-elle volé en éclats quand l'une d'entre elles a ouvert des négociations avec le pouvoir. Un meeting unitaire de toute l'opposition qui devait couronner une campagne réclamant le départ du président Diouf a été interdit le 3 mars 1990. Dans l'enseignement, élèves et étudiants ont déclenché de nombreux mouvements de grève pour protester contre le manque de moyens. C'est dans ce contexte que le président Abdou Diouf a procédé, le 27 mars 1990, à un profond remaniement ministériel marqué surtout par le départ, longtemps réclamé par l'opposition, de Jean Colin, secrétaire général de la présidence de la République et ministre d'État. Sans que cette mesure puisse être attribuée uniquement à la pression de l'opposition - au sein du Parti socialiste au pouvoir, certains la souhaitaient aussi -, il n'en reste pas moins qu'elle a représenté un tournant majeur dans la vie politique sénégalaise.

A cette situation politique délicate s'est greffée une conjoncture économique pour le moins difficile. La réalisation du plan d'ajustement structurel s'est poursuivie, avec des résultats mitigés. Les résultats macro-économiques ont certes été satisfaisants (augmentation du PIB en termes réels de 4,2% en 1985-1986 et 1987-1988, inflation annuelle de 2,5%, déficit du compte courant tombé de 22% du PIB en 1983 à 10% en 1987), mais la dette sénégalaise a dû être rééchelonnée en février 1990 par le Club de Paris. L'aide extérieure, dans ce contexte, reste déterminante.

Au plan religieux, l'islam sénégalais a été endeuillé par la mort du khalife général des mourides, serigne Abdoul Ahad Mbacké ; c'est son demi-frère, serigne Abdoul Khadre Mbacké qui lui a succédé. Les mourides forment l'une des plus importantes confréries islamiques du Sénégal. Forte de plus d'un million d'adeptes, elle joue un rôle politique et économique de premier plan.

L'événement politique majeur de la période a incontestablement été l'entrée d'une partie de l'opposition au gouvernement le 8 avril 1991. Plusieurs opposants notoires, dont Me Abdoulaye Wade, leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), ont ainsi été associés à la gestion du pays, dans le gouvernement de Habib Thiam, nommé Premier ministre la veille. Cet élargissement de la majorité présidentielle a visé à sortir le pays de la grave crise économique, sociale et politique dans laquelle il se débattait depuis plusieurs années.

Pourtant, peu de signes pouvaient laisser entrevoir en 1990 l'émergence d'un consensus de cette nature. En effet, en dépit du départ de Jean Colin de son poste de ministre d'État, secrétaire général de la Présidence, l'opposition n'avait pas désarmé. Et c'est à l'unanimité de ses seize partis qu'elle avait boycotté les élections municipales et rurales de novembre 1990, dénonçant dans la foulée la fraude massive à laquelle celles-ci auraient donné lieu de la part du Parti socialiste au pouvoir. Mais les ralliements enregistrés par le pouvoir n'ont pas dissipé les incertitudes politiques.

En politique extérieure d'abord, le conflit avec la Mauritanie, consécutif aux graves affrontements interethniques de 1989, n'avait toujours pas trouvé de solution à la mi-1991. Plusieurs rencontres au niveau des ministres des Affaires étrangères se sont soldées par des échecs. Des motifs de tension sont également apparus avec la Guinée-Bissao. Plusieurs incidents frontaliers ont éclaté avant que n'apparaissent des signes d'apaisement en mai 1990. En revanche, paralysée depuis la fin de la confédération sénégambienne (septembre 1989), la coopération bilatérale avec la Gambie a connu un début de relance.

Au plan interne, l'agitation séparatiste en Casamance a continué. Le 19 mai 1990, un attentat contre une manifestation religieuse musulmane à Ziguinchor a fait deux morts et une cinquantaine de blessés. A la suite d'attaques contre les forces armées attribuées au Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), le gouvernement a fait arrêter l'abbé Diamacoune Senghor, leader de la contestation, ainsi que plusieurs fonctionnaires d'origine casamançaise en poste aux Télécommunications à Dakar. En réponse aux critiques d'Amnesty International, il a en outre promis la publication d'un livre blanc sur sa politique en Casamance.

La situation économique, enfin, a été marquée par la poursuite du programme de privatisation: 8 des 26 entreprises concernées par ce programme ont été totalement ou partiellement désétatisées. Le gouvernement a en outre annoncé la privatisation de la filière arachide de bouche, l'objectif étant une production de 50 000 tonnes par an. Si la saison touristique a été médiocre, en partie du fait des tensions en Casamance, les pêcheries, en revanche, ont affiché une bonne santé: les exportations de poisson ont atteint 100 milliards FCFA en 1990, pour 340 000 tonnes de captures, ce secteur employant 20 000 salariés.

Le président Abdou Diouf a défini la "charte d'action" du gouvernement de Habib Thiam, formé le 8 avril 1991, et comprenant cinq membres importants de l'opposition dont notamment Me Abdoulaye Wade, leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), nommé ministre d'État. Parmi les priorités retenues par Abdou Diouf figurent la lutte contre le chômage, le soutien à l'agriculture, la maîtrise des finances publiques, la jeunesse et la modernisation de l'État. Ce discours a cependant laissé sceptique l'opposition de gauche dont trois formations (deux maoïstes et une trotskiste) ont aussitôt décidé de se fondre dans un Parti africain pour la démocratie et le socialisme. Présidée par Landing Savané, la nouvelle formation entend être un "pôle de gauche" face à la coalition "de droite" au pouvoir.

Le changement de gouvernement est intervenu alors que la situation semblait s'apaiser quelque peu en Casamance, siège depuis plusieurs années d'une très vive revendication régionaliste. Le bénéfice en est revenu aux pourparlers engagés par une mission parlementaire avec les indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Signe d'une certaine détente, le gouvernement sénégalais a décidé, fin mai 1991, de procéder à la libération de tous les détenus séparatistes casamançais, dont l'abbé Diamacoune Senghor, considéré comme l'âme de l'irrédentisme. L'accord entre le MFDC et le pouvoir central a cependant été terni par l'assassinat en Casamance, le 22 décembre 1991, de deux personnes, dont un député du Parti socialiste (PS) du président A. Diouf.

Un autre signe de détente a toutefois été enregistré le 12 février 1992, avec la reprise des cours à l'université de Dakar, après une grève de plus de deux mois. L'accord signé avec le gouvernement a prévu, entre autres, l'augmentation du budget de l'Université, la création de 147 postes d'enseignants et la revalorisation des bourses.

Le Sénégal a, par ailleurs, enregistré avec satisfaction la décision de la Cour internationale de justice de La Haye relative à la délimitation de sa frontière maritime avec la Guinée-Bissau. La Cour a reconnu la validité de l'accord du 26 avril 1960, passé entre les deux métropoles coloniales d'alors, la France et le Portugal, mais les deux États devront régler entre eux les problèmes de la zone économique exclusive et des zones de pêche.

Au plan international, les bonnes relations avec la France ont été confirmées par des manoeuvres militaires communes, dites N'Diambour VI, organisées du 8 au 17 février 1992. Le Sénégal a également bénéficié de la sollicitude américaine: en visite à Washington en septembre 1991, le président A. Diouf a obtenu l'annulation d'une dette de 42 millions de dollars destinés à l'achat de produits alimentaires. Le Sénégal s'est vu ainsi remercié de sa docilité à l'égard du FMI et, surtout, de son soutien à l'Arabie saoudite (où Dakar avait dépêché un contingent militaire) pendant la guerre du Golfe. Au cours de cette visite aux États-Unis, Abdou Diouf a plaidé en faveur d'"un plan Marshall pour l'Afrique".

L'élection présidentielle et l'agitation indépendantiste en Casamance ont constitué les points forts de l'évolution politique au Sénégal. Le scrutin pour la désignation du chef de l'État s'est déroulé le 21 février 1993 et a opposé huit candidats, dont le président sortant, Abdou Diouf, et son rival direct, Me Abdoulaye Wade, secrétaire général du Parti démocratique sénégalais (PDS). Me Wade était entré au gouvernement en avril 1991, avec rang de ministre d'État sans portefeuille, et l'a quitté le 18 octobre 1992, pour se consacrer à la bataille électorale.

Placé sous le signe de la transparence, le scrutin a été marqué par la mise en oeuvre d'un nouveau code électoral, élaboré par l'ensemble des forces politiques. Prévoyant notamment l'identification formelle des électeurs et le passage obligatoire par l'isoloir, il a dessaisi le ministre de l'Intérieur du contrôle des scrutins pour le confier à une commission nationale formée par le premier président de la cour d'appel de Dakar. Fait majeur, il a reconnu, pour la première fois, le droit de vote des Sénégalais vivant à l'étranger. Supervisées par des observateurs internationaux, les élections se sont déroulées dans le calme, exception faite de la Casamance, livrée aux affrontements entre l'armée et les indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). Axant sa campagne sur la relance économique et la croissance, le président sortant l'a emporté (58% des suffrages exprimés, contre 32% à Me Wade). Toutefois, la proclamation officielle des résultats a donné lieu à un litige juridique qui en a retardé de plusieurs jours l'annonce publique.

La régularité de la consultation électorale a cependant été gravement ternie par les troubles qui ont, au même moment, ensanglanté la Casamance. En effet, en dépit de l'accord de paix passé en mai 1991, la situation dans cette province méridionale du Sénégal s'est gravement détériorée, tout au long de 1992 et en 1993. Des combats, qui ont eu lieu en septembre 1992, se sont soldés par la mort de 52 personnes, dont 50 indépendantistes; d'autres accrochages ont eu lieu par la suite, faisant d'autres victimes et provoquant l'exode vers la Gambie d'une partie de la population casamançaise. Tout cela n'a pas été sans répercussions économiques, dues à l'effondrement de l'activité touristique. L'urgence de la situation a été telle qu'à la fin de janvier 1993, un appel à la paix civile a été signé conjointement par toutes les autorités religieuses nationales. Un accord de cessez-le-feu a finalement été signé le 8 juillet.

Au plan international, Dakar a accueilli, en juin 1992, le 28e sommet de l'OUA (Organisation de l'unité africaine) dont Abdou Diouf a été, pour la deuxième fois, élu président. La capitale sénégalaise a abrité également, en janvier 1993, un mini-sommet de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) dont les travaux ont débouché sur une condamnation de la Serbie et d'Israël. Enfin, les relations diplomatiques avec la Mauritanie, rompues en août 1989, ont été renouées le 23 avril 1992, mettant ainsi un véritable terme au violent conflit qui avait opposé les deux pays (affrontements sanglants dans la région du fleuve Sénégal, puis dans les deux capitales en avril 1989).

Trois mois après l'élection présidentielle de février 1993, qui a vu la reconduite dans ses fonctions du président sortant, Abdou Diouf, ont été organisées les législatives (9 mai). Six partis ou coalitions de partis s'y sont opposés, mais l'affrontement véritable a mis face à face le Parti socialiste (PS), au pouvoir, et le Parti démocratique sénégalais (PDS) de Me Abdoulaye Wade, principal leader de l'opposition. Malgré la perte de 19 sièges, le PS a gardé la majorité absolue à l'Assemblée nationale, avec 84 sièges sur 120. Le PDS a gagné 10 sièges par rapport à 1988; il compte ainsi un total de 27 députés. Cette progression n'a pas suffi à mettre véritablement en question l'hégémonie, même érodée, du PS. Les 9 sièges restant se sont partagés entre quatre formations politiques entrées, pour la première fois, à l'Assemblée. Le taux de participation a été de 40,74%, soit près de onze points de moins qu'à la présidentielle (51,46%). Habib Thiam a formé, le 2 juin, le nouveau gouvernement, attribuant cinq strapontins ministériels à trois partis d'opposition.

C'est dans ce contexte qu'est intervenu, le 15 mai suivant, l'assassinat de Babacar Seye, le vice-président du Conseil constitutionnel. Unanimement condamné, cet acte prémédité a encore alourdi le climat politique, très tendu depuis la proclamation des résultats controversés de l'élection présidentielle. Dans le mouvement, le pouvoir a fait procéder à l'interpellation de Me Wade et de trois autres responsables de son parti, et à son inculpation, ainsi qu'à celle de son épouse et d'un député PDS, le 1er octobre, pour complicité d'assassinat et d'atteinte à la sûreté de l'État.

La situation en Casamance est, en outre, restée préoccupante. En avril 1993, 300 indépendantistes ont été tués au cours d'affrontements avec l'armée sénégalaise, laquelle a eu deux morts et six blessés. Ces violences, les plus meurtrières depuis le début de l'agitation en 1982, sont intervenues quelques jours après l'appel à la fin des hostilités lancé par l'abbé Diamacoune Senghor, rentré au Sénégal après huit mois d'exil en Guinée-Bissau.

La situation socio-économique s'est considérablement dégradée. Accusé de ne pas respecter ses engagements et de travestir depuis 1988 les données concernant sa croissance économique, Dakar a dû subir l'interruption de l'aide de la Banque mondiale à échéance de juillet 1993. Confronté à la pression des bailleurs de fonds, le gouvernement a décidé, en août, de réduire de 15% les salaires dans la fonction publique. Sitôt annoncée, cette mesure déclenchait la mobilisation de l'opposition et des syndicats. Contraint à la négociation, le pouvoir a alors proposé une "modulation" de la baisse en fonction du niveau des salaires, ainsi que diverses mesures d'accompagnement.

Ce dispositif n'a cependant pas résisté à la dévaluation du franc CFA le 12 janvier 1994, puisque, pour en compenser les effets négatifs, le gouvernement décidait en janvier 1994 d'augmenter les salaires de 10% et de contrôler les prix des produits de première nécessité. Dans le même temps, une "loi d'habilitation" donnait au président Diouf, qui s'était opposé à la dévaluation, le pouvoir de légiférer par décret ou ordonnance pour la nouvelle situation. Des émeutes en réaction à la dévaluation éclataient cependant à Dakar le 16 février, entraînant la mort de six personnes.

Abdou Diouf a pu nommer, le 15 mars 1995, le gouvernement d'ouverture qu'une série d'événements l'avaient empêché de former, depuis sa réélection à la présidence de la République, le 21 février 1993. Me Abdoulaye Wade, son principal rival, leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), avait en effet été arrêté après l'assassinat, le 15 mai 1993, de Me Babacar Seye, vice-président du Conseil constitutionnel, en charge du "contentieux électoral". Le leader PDS a également passé six mois en prison, au lendemain des violentes émeutes du 16 février 1994, à Dakar. Ayant bénéficié d'un non-lieu pour les deux affaires, Me Wade a longuement et âprement négocié le retour de sa formation au gouvernement. Finalement, quatre portefeuilles ministériels ont été confiés à ses lieutenants, et Me Wade a été nommé ministre d'État sans portefeuille, rattaché à la Présidence.

Cette nouvelle cohabitation entre le Parti socialiste (PS, au pouvoir, majoritaire à l'Assemblée nationale) et le PDS allait ressembler à s'y méprendre à l'expérience s'étant déjà déroulée entre avril 1991 et août 1992. Bien que sollicité, Landing Savané, le leader de And Jef-Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ-PADS), a préféré rester dans l'opposition.

La situation en Casamance s'est à nouveau aggravée. De nouveaux accrochages ont opposé, en janvier 1995, indépendantistes et armée, rompant la trêve précaire qui avait succédé au cessez-le-feu signé le 8 juillet 1993 par le gouvernement et les insurgés du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFCD). A Dakar, ces accrochages ont été imputés à l'apparition, en décembre 1994, d'une aile dissidente du MFDC, qui ne répondrait plus aux consignes du secrétaire général du mouvement, l'abbé Augustin Diamacoune Senghor. Le MFDC, lui, a accusé l'armée d'être passée à l'attaque, en janvier 1995, sans raison. L'armée sénégalaise, à la recherche de quatre touristes français disparus le 6 avril 1995, a semblé avoir éradiqué la rébellion, sur le terrain. Assigné à résidence, l'abbé Diamacoune, quant à lui, a accusé, le 21 avril 1995, la France et le Sénégal d'avoir dissimulé les quatre Français.

Après quatorze années de politique économique d'ajustement structurel et plusieurs programmes d'austérité, la dévaluation du franc CFA, le 12 janvier 1994, a eu l'effet d'un électrochoc. Elle a certes stimulé certains secteurs, mais des pans entiers de l'économie ont accusé le coup. L'inflation s'est élevée à 37,5% en 1994. Le secteur informel, essentiellement commerçant, a vu fondre ses bénéfices. La dévaluation a cependant permis au Sénégal de renouer avec les bailleurs de fonds. Une facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR), octroyée en mars 1994 par le FMI et la Banque mondiale, a notamment permis d'engager les réformes réclamées depuis des lustres par le secteur privé: libéralisation des prix et du commerce extérieur et fin des fameuses "conventions spéciales" qui ont permis à plusieurs entreprises de détenir le monopole de certains marchés (dont ceux du riz, du sucre, du ciment, du textile et du coton), sous la protection de l'État.

Bien que son parti l'ait désigné comme candidat à l'élection présidentielle de l'an 2000, Abdou Diouf, président depuis 1981, a préparé, à soixante et un ans, sa succession. Son dauphin lui a succédé le 30 mars 1996 au poste de secrétaire général d'un Parti socialiste (PS, au pouvoir depuis l'indépendance) dont lui-même n'a plus été "que" le président. Cette montée en puissance d'Ousmane Tanor Dieng, technocrate quadragénaire et ministère d'État chargé des services et affaires présidentiels, s'est faite au prix de luttes fratricides. Des affrontements meurtriers entre militants de tendances rivales ont en effet émaillé, fin 1995, le renouvellement des instances régionales du PS.

Reportées d'un an, les élections régionales, municipales et rurales devaient marquer, en novembre 1996, l'application de nouvelles lois de décentralisation. La cohabitation sénégalaise, inaugurée en 1991 et renouvelée le 15 mars 1995 avec le retour au gouvernement du Parti démocratique sénégalais (PDS) d'Abdoulaye Wade, n'a subi aucun heurt. Amath Dansakho et Maguette Thiam, issus du Parti de l'indépendance et du travail (PIT), ont toutefois été remerciés le 12 septembre 1995 pour avoir critiqué la "mal-gouvernance" du pays.

Deux ans après la dévaluation du franc CFA (janvier 1994), les indicateurs économiques ont tourné au vert. Une bonne campagne arachidière et le dynamisme du secteur du bâtiment et des travaux publics ont engendré un taux de croissance de 4,5 % en 1995 (contre 1,5 % en 1994 et 0,8 % en 1993). L'inflation s'est limitée à 5,5 % (contre 37,5 % en 1994). La reprise des décaissements des institutions financières internationales a permis l'apurement des dettes intérieures et la réduction de la dette extérieure (équivalente, désormais, à 71 % du revenu national).

Les défauts structurels de l'économie sénégalaise n'en ont pas moins été critiqués par des bailleurs de fonds de plus en plus intransigeants. Malgré la suppression des grands monopoles d'État et la relance des privatisations (eaux, huileries et télécommunications), l'investissement a été pénalisé par des coûts de production trop élevés, ainsi que par un environnement juridique et fiscal trop contraignant. La faiblesse des recettes douanières et fiscales a pesé sur le déficit budgétaire, bien que celui-ci ait été ramené à 3,5 % du revenu national (contre 5,7 % en 1994).

Le conflit casamançais a encore terni l'image du pays à l'étranger. L'Allemagne a rayé, le 28 février 1996, le Sénégal de sa liste des "pays sûrs", en raison des atteintes aux droits de l'homme "constatées" dans le pays. Dans un rapport publié le même jour, Amnesty International a accusé l'armée sénégalaise d'avoir été responsable, entre janvier et août 1995, de la disparition de vingt-deux personnes, membres ou sympathisants du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), mouvement séparatiste entré en rébellion en 1982. De nouvelles négociations de paix devaient s'ouvrir le 8 avril 1996, un an après la disparition de quatre touristes français en Casamance, mais elles ont été reportées sine die.

Au pouvoir depuis l'indépendance (1960), le Parti socialiste (PS) a remporté les élections dans 44 des 48 communes en jeu lors du scrutin municipal et régional du 24 novembre 1996. Celui-ci a été marqué par une forte abstention (50 %) et une désorganisation matérielle sans précédent (absence d'urnes, d'isoloirs et parfois même de bulletins de vote). Cent bureaux de vote ont dû être rouverts, le 27 novembre 1996, à Dakar. Dominée par le Parti démocratique sénégalais (PDS, principal parti d'opposition) lors des élections nationales de 1993, la capitale était l'un des grands enjeux de ces élections. Mamadou Diop (PS) y a conservé le fauteuil de maire, qu'il occupe depuis 1984, à l'issue d'un scrutin vivement contesté par l'opposition.

Jusque dans les villes où il était en perte de vitesse, le PS s'est retrouvé en position de force, alors que se profilait la perspective des législatives de 1998 et de la présidentielle de l'an 2000. Abdoulaye Wade, le leader du PDS, est néanmoins resté membre, comme cinq autres opposants, du gouvernement d'ouverture formé le 15 mars 1995. Réclamée par un collectif de 17 partis d'opposition, la création d'une Commission électorale nationale (CENI) a suscité un débat national.

Grâce à une bonne campagne agricole et au "boom" soutenu du secteur du bâtiment, le taux de croissance a continué à s'accroître (5,2 % en 1996, contre 4,5 % en 1995 et 1,5 % en 1994). L'inflation a été ramenée à son niveau d'avant la dévaluation du franc CFA en janvier 1994 (2,4 % en 1996, contre 37,5 % en 1994). Le FMI a salué ces résultats, ainsi que l'accroissement des investissements, ces derniers étant de moins en moins l'apanage de la France, ancienne puissance coloniale. Un consortium d'investisseurs américains, suédois, taïwanais et sénégalais a notamment remporté l'appel d'offres pour la privatisation partielle (700 millions FF) de la Société nationale des télécommunications du Sénégal (Sonatel). La reprise de relations diplomatiques avec Taïwan, le 3 janvier 1996, s'est par ailleurs soldée par des aides financières du régime de Taïpei.

En Casamance, région touristique du sud du pays, le sort des quatre touristes français disparus le 6 avril 1995 n'a pas été élucidé. Selon le Premier ministre Habib Thiam, l'abbé indépendantiste Augustin Diamacoune Senghor, secrétaire général du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC, entré en rébellion en 1982), aurait "signé son arrêt de mort politique" en publiant, le 21 avril 1996, un communiqué accusant la France et le Sénégal de dissimuler les quatre Français. Prévues pour le 8 avril 1996, les négociations de paix n'ont pas eu lieu, le MFDC ayant vainement demandé qu'elles se déroulent en France. Une délégation de quatre représentants du MFDC a toutefois pu se rendre à Paris, le 9 mars 1997, pour y préparer une plate-forme de négociations avec l'aile extérieure de la rébellion. Mais les affrontements ont repris le 13 mars 1997.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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