Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Articles Sénégal
SYNTHESE D'ARTICLES PARUS DANS LA PRESSE INTERNATIONALE

Les ratés de la démocratie au Sénégal :

PEU de régimes africains offrent à l'opposition politique la possibilité de s'exprimer au cours des campagnes électorales, Au Sénégal, à l'occasion des élections présidentielle et législatives du 27 février dernier, le président Abdou Diouf et son Parti socialiste ont affronté l'ensemble de l'opposition, dominée par le Parti démocrate sénégalais de Me Abdoulaye Wade. Cette consultation aurait pu devenir un exemple pour tout le continent En fait, par ses nombreuses irrégularités, elle a surtout mis en évidence les limites de l'expérience démocratique dans ce pays.

Toutes les consultations électorales organisées durant la longue Période de despotisme plus ou moins éclairé du président Senghor (1960-1980) avaient invariablement été marquées par la victoire de son parti, l'Union progressiste sénégalaise (UPS, devenue aujourd'hui Parti socialiste), à des majorités écrasantes, de l'ordre de 80% à 100 % des suffrages. Le chef de l'Etat étant aussi le secrétaire général de l'UPS, une confusion s'était établie entre l'Etat et le parti, favorisant au sein de ce dernier le développement d'une mentalité de parti unique encore vivace aujourd'hui.

Cependant, avec l'avènement en 1981 de M. Abdou Diouf, successeur désigné du président Senghor, et après le rétablissement du multipartisme, les élections du 27 février 1983 se déroulèrent dans un contexte politique très différent. Pour la première fois depuis longtemps, les jeux ne semblaient pas faits d'avance, et les Sénégalais purent assister à une campagne électorale exceptionnellement ouverte, menée essentiellement en langue nationale, et mettant aux prises cinq candidats à la présidence de la République et huit partis aux législatives. L'enjeu principal, alors, n'était pas tant l'élection présidentielle. Car M. Diouf bénéficiait de l'état de grâce que lui avaient valu plusieurs initiatives heureuses: élargissement du multipartisme, convocation des états généraux de l'éducation et de la formation, suppression du visa de sortie obligatoire, annulation des dettes des paysans envers l'Etat, ou encore création d'une cour spéciale chargée de réprimer l'enrichissement illicite. Aux élections législatives, en revanche, le PS, victime de l'usure du pouvoir et affaibli par des dissensions internes, se sentait sérieusement menacé par l'opposition montante. La surprise fut générale lorsque, à la veille du scrutin, la Cour suprême, en principe chargée de veiller à la régularité des opérations électorales, rendit un arrêt supprimant l'obligation pour chaque électeur de présenter une pièce d'identité au moment du vote. C'était la porte ouverte à toutes les fraudes... le plus légalement du monde. De surcroît, le jour du scrutin, chacun put constater les mêmes irrégularités massives que par le passé: votes multiples, votes d'étrangers ou de mineurs, falsifications de procès-verbaux, etc. De telle sorte que, lorsque la Cour suprême proclama M. Diouf élu avec 83 % des suffrages, et le PS majoritaire au Parlement avec 111 députés sur 120, les 9 élus de l'opposition dénoncèrent aussitôt ces résultats comme dénués toute signification et refusèrent de siéger à l'Assemblée nationale.

Cinq ans après, en raison de ce précèdent, plusieurs forces politiques, dont le Rassemblement national démocratique (RND), fondé par Cheikh Anta Diop, et le Mouvement démocratique populaire (MDP) de l'ancien président du conseil Mamadou Dia, ont préféré appeler à l'abstention; pour elles, les conditions d'élections sincères et honnêtes n'étaient pas remplies. Les autres partis d'opposition en lice en février 1988 (trois candidats à la présidence et cinq listes aux élections législatives) n'entendaient nullement, quant à eux, servir de caution à une simple parodie électorale: ainsi, le contrôle de la transparence et de la régularité du scrutin sera-t-il un thème central de la campagne.

Fin de l'état de grâce

LES joutes électorales, en 1988, interviennent dans un contexte difficile pour le PS et le président Diouf. Le bilan du quinquennat est marqué par l'application fidèle du plan d'ajustement structurel recommandé par les institutions financières internationales (FMI, BIRD) - dont les conséquences sociales néfastes sont bien connues. Au président sortant, on reproche, pêle-mêle: la vie chère; les licenciements massifs dans la fonction publique et l'industrie; la paupérisation croissante du monde paysan; le chômage des jeunes diplômés de l'Université; la répression brutale et aveugle du séparatisme diola en Casamance; la corruption et la concussion généralisées, surtout dans l'entourage immédiat de la présidence; l'endettement excessif de l'État, contraint d'emprunter sur le marché les capitaux nécessaires pour honorer le service de la dette extérieure (celle-ci approcherait les 1 000 milliards de francs CFA) (1,etc.

Toutes ces critiques pourraient se résumer en une phrase: le président Diouf a déçu les espoirs de changement placés en lui. L'ouverture démocratique se réduit à une simple légalisation des partis, toujours privés, en dehors des périodes électorales (vingt et un jours tous les cinq ans, à raison de trois à cinq minutes par jour), de toute possibilité d'accès aux médias audiovisuels, qui restent un monopole d'État. La renonciation aux poursuites liées à l'enrichissement illicite, l'adoption du projet d'"école nouvelle", rejeté par les élèves et que les syndicats d'enseignants estiment très éloigné des conclusions de la commission de réforme issue des états généraux de l'éducation, la ratification du code de la presse, récusé par les professionnels de l'information, confirment que le gouvernement n'a pas su mener à terme les réformes promises.

Dès la mi-1987, le président Diouf a commencé de battre le rappel de ses troupes, multipliant les comités de soutien à sa réélection et sollicitant activement les chefs religieux et coutumiers pour qu'ils prennent publiquement position en sa faveur. Certains chefs spirituels, dont le khalife général des Tidianes et le cardinal de l'Eglise catholique, refusent de se prêter à ces manoeuvres. Tandis que des consignes de vote intempestives, lancées notamment par le khalife général des Mourides et l'évêque de Thiès, heurtent de nombreux fidèles.

Le leader du PDS, Me Wade, réussit à capitaliser à son profit la déception générale en se présentant à l'élection présidentielle comme le candidat du changement (sopi, en wolof). Malgré l'échec de ses efforts pour être investi candidat unique de l'opposition, il s'est d'emblée imposé comme le seul rival crédible du président sortant. Disposant de gros moyens financiers et misant plus sur le phénomène de rejet d'une équipe usée et discréditée que sur la force de persuasion de leur propre programme, Me Wade et son parti ratissent large en menant une campagne extrêmement vigoureuse où la dénonciation des abus de pouvoir le dispute aux promesses les plus alléchantes: réduction de plus de moitié du prix des denrées de première nécessité, recrutement de tous les "maîtrisards-chômeurs", amnistie des détenus politiques casamançais, réintégration des quelque mille cinq cents policiers définitivement radiés à la suite de la rébellion d'avril 1987, instauration d'un authentique régime parlementaire... L'une des clés de l'incontestable succès populaire de la campagne du PDS réside, paradoxalement, dans la similitude de ses méthodes avec celles du PS. Car, finalement, le PS et le PDS se disputent la même clientèle, courtisent de manière semblable les grands électeurs et partagent, malgré les apparences, une seule et même conception de la politique. Tous deux empruntent leurs références doctrinales aux idéologies de la vieille Europe, en se réclamant, respectivement, du socialisme démocratique et du libéralisme. La principale différence tient à ce que l'un dispose de l'appareil d'Etat hérité du colonialisme français, que l'autre cherche à lui ravir, vainement jusqu'à présent.

Au fur et à mesure du déroulement des trois semaines de campagne électorale officielle, le ton va monter, la tension s'accroître et les incidents se multiplier - surtout dans les villes où, plus que dans les douze mille villages que compte le pays, l'opposition est mieux à même de surveiller les opérations de distribution des cartes d'électeur. D'innombrables "erreurs matérielles" sont enregistrées dans le traitement, pourtant informatisé, des listes électorales (omissions, double ou triple inscription, non-radiation de citoyens décédés ou simplement émigrés, etc.); trop de difficultés et de lenteurs entravent la délivrance des cartes, découragent plus d'un électeur potentiel. Les éditorialistes de l'unique quotidien national, l'officieux dakarois le Soleil, s'en inquiètent et lancent, de concert avec l'ensemble des partis en lice, des appels pressants à la population pour l'inviter à s'acquitter de son devoir civique.

Ce décalage entre le pays légal et le pays réel, traditionnel dans toute l'Afrique post-coloniale, se confirme lorsque, en pleine campagne électorale et de façon totalement imprévue, la jeunesse scolaire et estudiantine se met en grève. Elle manifeste d'abord pour obtenir la satisfaction de ses revendications matérielles; puis, une fois rejointe dans la rue par les jeunes chômeurs, elle organise marches et défilés sous la bannière du "sopi". D'une ampleur considérable, la protestation a bien évidemment été l'objet d'une tentative de récupération par les partis d'opposition, même si à l'origine elle était née d'un mouvement autonome.

La jeunesse en révolte, de même qu'un grand nombre d'adultes, n'était pas tant en faveur de Me Wade et du PDS que contre le PS et le président Diouf. Cette jeunesse se souvenait encore des brutalités de la police à l'intérieur du campus lors de la grève de janvier 1987. Elle pensait que la présence des journalistes étrangers à l'occasion des élections lui permettrait de manifester à nouveau son mécontentement sans risquer la répétition de telles exactions. Un mot d'ordre de grève de "cent quarante-quatre heures" fut ainsi lancé à compter du 25 février.

Trois jours seulement avant l'ouverture du scrutin éclatent les premiers incidents graves de la campagne électorale. A Thiès, ville ouvrière située à 70 kilomètres environ de Dakar, un meeting du PDS que Me Wade devait présider fait l'objet d'une mesure d'interdiction du gouverneur de la région, invoquant des raisons d'ordre public; par contre, la tenue du meeting concurrent organisé par le PS va être autorisée. Ce cas flagrant d'inégalité de traitement suffit à mettre le feu aux poudres. Dès son entrée dans la ville, le cortège présidentiel est la cible de huées et de jets de pierres qui déroutent les officiels et sèment la panique dans leurs rangs; la riposte, rude mais tardive, des forces de l'ordre donnera le signal de deux jours d'émeutes particulièrement violentes dans la "cité du rail".

Piqué au vif, M. Diouf, enlevant son boubou de candidat pour revêtir son costume de président de la République, s'en prend, dès le 26 février, aux dirigeants de la coalition conduite par Me Wade. Les qualifiant de "bandits de grand chemin" et d'"hommes de subversion, sans foi ni loi, qui utilisent des enfants comme chair à canon", il va les menacer de ses foudres, ajoutant qu'il les considère comme "responsables du désordre". "La démocratie sénégalaise est malade", avouera-t-il, affirmant qu'"il faut extirper les mauvaises herbes"...

Vigilance de l'opposition

TOUTEFOIS, la veille du scrutin, le calme était déjà revenu à Thiès. Et le 28 février, les opérations de vote dans l'ensemble du pays se déroulent sans incident majeur et dans une apparente tranquillité. Bien qu'il soit difficile d'évaluer avec précision l'ampleur des fraudes, il semble que la ferme vigilance des délégués de l'opposition dans les bureaux de vote ait imposé de sévères limitations aux possibilités de trucage électoral, au moins dans les villes. Cependant, dans les bureaux de vote légaux (plus de quatre mille, mais, selon Me Wade, il en existait de fictifs), les présidents sont tous désignés par l'exécutif et choisis parmi ses agents. En milieu rural, surtout, il n'est pas rare que le chef de famille vote pour les siens et les chefs de quartier au nom de leurs voisins. Enfin, des dizaines de milliers de cartes d'électeur non retirées par leurs destinataires ont été illégalement distribuées aux responsables du PS.

Aussi, lorsque, tard dans la nuit, le ministère de l'intérieur rend publics les premiers "résultats provisoires et officieux" qui, comme à l'accoutumée, créditent le président sortant et le PS d'une victoire écrasante, cela provoque une explosion aussi violente qu'éphémère, et qui déclenche la répression. Dans la matinée du 29 février, les forces de l'ordre attaquent la permanence du PDS afin d'empêcher Me Wade d'y tenir sa réunion de bilan post-électoral. Du coup, la protestation tourne à l'émeute et s'étend surtout dans les quartiers populaires de Dakar et de sa banlieue, où le déploiement massif des forces de l'ordre ramène rapidement le calme.

En fin de journée, les autorités arrêtent Me Wade à son domicile avec dix de ses partisans, dont trois étaient pourtant couverts par l'immunité parlementaire. M. Amath Dansokino, chef du Parti de l'indépendance et du travail (PIT), est également arrêté. Peu après, le président Diouf décrète l'état d'urgence avec couvre-feu dans toute la région de Dakar, pour sauver l'"ordre républicain". Dès lors, la rupture entre la société civile et l'Etat est consommée.

Ce n'est qu'une fois la situation reprise en main par les autorités que la Cour suprême proclame M. Diouf élu, avec 73 % des voix contre 26 % à Me Wade, tandis que le PS enlève 103 sièges de député, les 17 autres revenant au PDS. Accueillis par une large fraction de la population avec une colère et une frustration contenues, ou avec une ironie teintée d'amertume, ces résultats officiels appellent plusieurs remarques. La discordance est manifeste entre ces statistiques globales et les chiffres affichés devant chaque bureau de vote, tels qu'ils ont pu être relevés dans diverses circonscriptions du pays, notamment par des journalistes indépendants. L'abstention est estimée à 42 %, mais elle a probablement été sous-évaluée car des lots de cartes usurpées ont été utilisés pour des votes en série. A lui seul cependant, un tel taux, sans doute partiellement lié au mot d'ordre d'abstention de partis influents comme le RND, traduit bien une désaffection générale pour les urnes.

Des dizaines et des dizaines de procès-verbaux ont été annulés par la Cour suprême. Le bruit a couru au palais de justice de Dakar que, partout ou Me Wade et l'opposition arrivaient largement en tête, les présidents de bureau avaient refusé de signer les procès-verbaux, qui s'en trouvaient ipso facto invalidés. Bien des Sénégalais ont été choqués lorsqu'au lendemain du scrutin, sans même attendre la publication des résultats définitifs, le premier ministre français a envoyé son conseiller spécial, M. Fernand Wibaux, remettre un message de félicitations au président Diouf pour sa réélection, affirmant que la "démocratie a bien fonctionné" et l'assurant du soutien indéfectible de la France.

En maintenant hors du jeu officiel tout parti d'opposition autre que le PDS, les résultats des élections du 27 février 1988 accentuent la bipolarisation de la vie politique et faussent le fonctionnement des institutions.

Le problème est de savoir quel sens et quel contenu l'on souhaite donner à la démocratie sénégalaise. Alors que l'ensemble de l'opposition proteste contre les entraves à la liberté d'expression, les caciques du parti au pouvoir reprochent en public au président Diouf d'avoir "laissé trop de démocratie" (sic) dans le pays, et le président lui-même estime que ses adversaires sont de "mauvais perdants"; il parle de la nécessité d'"assainir la démocratie sénégalaise" en la dotant de "garde-fous" contre les "déviations et perversions" qui la menaceraient. Auparavant, peut-être sous l'emprise de la colère, il n'avait pas hésité à stigmatiser une "pseudo-jeunesse malsaine", qu'il avait promis de "redresser". Mais quelle serait la force d'une démocratie dont se verrait exclue la jeunesse, qui représente plus de 60 % de la population? Quel est le contenu réel du multipartisme si toute forme d'alternance au pouvoir est inacceptable? Enfin, que peut signifier un système de démocratie représentative dont tous les mécanismes institutionnels sont gérés dans une langue étrangère, le français, inintelligible pour près de 90 % des Sénégalais? Tout prouve suffisamment l'inadéquation du droit au fait politique.

Bien que le débat électoral ait escamoté des questions déterminantes pour l'avenir du pays, il aura au moins permis de se demander si la démocratie sénégalaise mérite bien son nom.

Notes:
(1) Soit près de 3 milliards de dollars (1 franc CFA = 0,02 franc).

Le Sénégal, la Mauritanie et leurs boucs émissaires :

L 'ESCALADE verbale a succédé aux massacres interethniques du mois d'avril, en Mauritanie et au Sénégal. M. Abdou Diouf a "perdu toute crédibilité", affirme la radio de Nouakchott. "On peut enfin parler à haute voix de l'apartheid maure", proclame-t-on à Dakar. Malgré un calme précaire, la tension entre les deux pays reste vive, créant un nouvel abcès de fixation sur un confinent déjà épuisé économiquement. Une situation que cherchent à exploiter les pouvoirs en place, à la recherche de boucs émissaires et d'une nouvelle crédibilité.

"La honte" titrait le quotidien sénégalais le Soleil au lendemain de la mise à sac, le 23 avril 1989, des boutiques maures par la foule dakaroise. Le pire pourtant restait à venir. Le 25, dans les principales villes mauritaniennes, des centaines de Sénégalais étaient massacrés "en représailles": deux cents à quatre cents morts, estiment les plus modérés; bien davantage, suivant d'autres sources pour l'heure invérifiables. Quarante-huit heures plus tard, au retour des premiers rescapés de la tuerie, Dakar se déchaîne à nouveau et met à mort une soixantaine de Mauritaniens coupables d'être des "beydanes" (1).

L'on s'interroge depuis lors sur les raisons, non pas d'un conflit qui couvait depuis longtemps, mais de cette flambée de violence inouïe dans une région d'Afrique épargnée jusqu'ici par les drames qui ensanglantent le continent. Comment l'échauffourée tragique, mais relativement banale du 9 avril dernier, entre éleveurs et agriculteurs de la vallée du fleuve Sénégal a-t-elle pu à ce point dégénérer? Tous les ingrédients d'un dérapage étaient en fait réunis en ce printemps 1989, et l'explosion a résulté de la conjonction de trois crises qui n'ont cessé de s'aggraver au cours des dernières années: crise interne, mais de nature différente, en Mauritanie et au Sénégal; crise entre les deux pays, dont il faut chercher les prémices dans l'histoire d'un voisinage intime et tourmenté.

Au début était l'histoire des relations, depuis des temps immémoriaux conflictuelles, entre grands nomades arabo- berbères sahariens et sédentaires noirs sahéliens, les premiers ayant continûment dominé les seconds depuis la chute de l'empire soninke de Ghana à la fin du onzième siècle. Quand la France affirme sa présence à la fin du siècle dernier, elle intègre ces régions troublées des confins sahélo-sahariens à la paix coloniale. Pendant toute cette période l'actuelle Mauritanie fait partie de l'Afrique occidentale française et est rattachée administrativement au Sénégal avec lequel elle partage la même capitale, Saint-Louis. La puissance tutrice, pour qui les frontières entre deux possessions aux liens si étroits ne pose pas de réels problèmes, les trace cependant, par deux décrets promulgués en 1905 et en 1933, sur la rive droite du fleuve Sénégal.

Naissance d'une nation

LA Mauritanie existe-t-elle vraiment à la fin des années 50, à l'heure de la décolonisation? Le royaume chérifien la revendique au nom du grand Maroc historique et propose même au tout jeune Sénégal indépendant un plan de partage de cette terre à cheval sur deux mondes: à Dakar l'ensemble du bassin du fleuve Sénégal, à Rabat les étendues désertiques peuplées d'Arabo-Berbères et riches en fer. Le président Léopold Senghor refuse, influencé par la France qui pousse à la balkanisation de son ancien empire et peu désireux de faire de son pays le voisin d'un Etat aux visées expansionnistes affirmées. Il souhaite que se crée un Etat-tampon entre un Maghreb dont il s'est toujours méfié et l'Afrique noire. Paris n'a en outre aucune intention de laisser faire Rabat: la guerre d'Algérie fait rage et il convient d'empêcher tout renforcement d'un des principaux soutiens du Front de libération nationale (FLN). Les intérêts français dans les mines de fer doivent aussi être protégés.

La Mauritanie naît donc en 1960 sous de bien précaires auspices. On y a baptisé en toute hâte capitale un modeste village de tentes du nom de Nouakchott, et c'est à partir de là que l'avocat Mokhtar Ould Daddah, le nouveau président, entend bâtir une nation. Les problèmes internes mauritaniens et sénégalo-mauritaniens naissent avec elle. Ould Daddah entreprend rapidement, quoique prudemment, de restaurer dans le nouvel Etat le pouvoir des Arabo-Berbères marginalisés: durant la période coloniale, les populations du fleuve avaient fourni la majorité du personnel administratif indigène.

Du retrait de l'Organisation commune africaine et malgache (OCAM), en 1965, à l'imposition - non sans la violente opposition des Noirs francophones - de l'arabe comme langue officielle en 1966, à l'adhésion à la Ligue arabe en 1973, le mouvement approfondit, à chacune de ses étapes, le clivage entre les deux communautés. Oscillant entre la nécessité économique d'une intégration régionale et les conséquences intérieures que ne manquerait pas d'entraîner un enrichissement des populations riveraines du fleuve, Nouakchott n'adhère qu'avec réticence à l'Organisation pour la mise en valeur de la vallée du Sénégal (OMVS) créée avec le Sénégal et le Mali en 1972 pour mener à bien la construction des barrages de Diama et de Manautali et l'irrigation des terres sur les deux berges. La Mauritanie ne lève ses réserves qu'après la conclusion d'un accord avec le Sénégal, qui accepte définitivement de prendre le fleuve lui-même comme frontière entre les deux pays.

Pour autant, les problèmes ne sont pas réglés. La sécheresse des années 70 donne à la transhumance traditionnelle des troupeaux maures vers le sud des allures d'exode, et les habitants de la rive sénégalaise du fleuve reprochent plus d'une fois à M. Senghor de se montrer trop conciliant au nom de la coopération régionale. D'autant que les successeurs d'Ould Daddah, renversé en 1978, accélèrent la politique d'arabisation poursuivie depuis l'indépendance. L'abolition officielle de l'esclavage en 1980 ne remet guère en cause la domination traditionnelle des Maures sur les Haratines (2). Les Mauritaniens noirs de la rive droite s'alarment quant à eux de la mainmise progressive de l'agrobusiness maure sur les terres nouvellement irriguées de la vallée. Ils se voient dépossédés d'une mise en valeur dont ils auraient dû être les premiers bénéficiaires.

Facteurs économiques et politiques se conjuguent donc pour rompre le fragile équilibre prévalant depuis des décennies sur les terres de la vallée, et les conflits se multiplient. Les problèmes fonciers le long de la frontière se compliquent d'autant plus que la méfiance entre les deux capitales s'installe durablement avec l'arrimage de la Mauritanie au Maghreb. L'adhésion de Nouakchott, en 1983, au traité tuniso-algérien "de fraternité et de concorde" et le renforcement constant des liens avec les voisins du Nord, qui aboutit, en février 1989, à l'intégration dans la nouvelle Union du Maghreb arabe - sans que la Mauritanie se retire de la CEAO et de la CEDEAO (3) - résultent en partie du poids considérable qu'acquiert la composante panarabe au sein du régime. La tendance dite "baasiste", qui a pour objectif quasi explicite la "beydanisation" du pays, se renforce. La tentative avortée de coup d'Etat du Front de libération des Africains de Mauritanie (FLAM), en octobre 1987, est le prétexte à une sanglante purge des cadres noirs de l'armée et de l'administration. La répression menée en août 1988 contre les baasistes, jugés désormais trop puissants, ne change en rien l'équilibre interne des forces.

D'aucuns expliquent cette fuite en avant du régime par la crainte de la composante maure de la population, jadis majoritaire, mais à la natalité faible, d'être débordée démographiquement par les "Négro-Africains", nettement plus prolifiques. On estime généralement que ces derniers représentent désormais la moitié de la population, quoique les résultats des deux recensements de 1977 et 1988 n'aient pas été publiés. Après l'incident frontalier du 9 avril 1989, les autorités mauritaniennes n'ont guère fait preuve de volonté de conciliation.

Incertitudes politiques

CETTE intransigeance aurait-elle suffi à mettre le feu aux poudres? L'hypothèse est difficile à admettre et l'on ne peut comprendre les explosions de Dakar qu'à la lumière d'une troisième crise, sénégalo-sénégalaise celle-l&agrave sapant depuis le début des années 80 les fondements d'un Etat naguère considéré comme un des plus stables de la région. Crise économique, d'abord: la stagnation de la production agricole, la baisse des cours de l'arachide et du phosphate, se conjuguent avec un gonflement excessif de la dette pour saigner les finances de l'Etat. Crise sociale, ensuite, aggravée par la politique d'ajustement structurel imposée par le Fonds monétaire international: l'arrêt des investissements et du recrutement dans la fonction publique a provoqué un dramatique accroissement du chômage.

Crise politique, enfin, depuis les élections aux résultats contestés de février 1988 (4) et la montée en puissance des revendications de toutes sortes cristallisées autour du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de son slogan "Sopi" ("changement", en wolof). Le gouvernement du président Abdou Diouf se révèle incapable de faire front, et l'on assiste depuis un an à un effritement de la légitimité du régime et à un délitement de l'autorité de l'Etat. Une telle situation, l'histoire en offre assez d'exemples, est propice à la recherche de boucs émissaires. Les pillards du 23 avril dernier, ces jeunes citadins désoeuvrés et sans perspectives d'avenir, ont trouvé dans les épiciers maures, à la fois méprisés et enviés, des cibles idéales pour manifester le refus de la condition qui leur est faite. Les choses auraient pu s'arrêter là, mais l'attentisme de Dakar et les rumeurs non fondées aidant, Nouakchott s'est déchaînée à son tour, se livrant au carnage que l'on sait.

Les raisons toutefois sont différentes, et la neutralité bienveillante des autorités, tout autant que la complicité active des forces de l'ordre dans le massacre, accréditent la thèse selon laquelle le régime mauritanien a saisi au bond l'"occasion historique" de régler le problème noir. La suite des événements tend à confirmer cette explication: le rapatriement réciproque des ressortissants des deux pays depuis le "vendredi noir" sénégalais s'accompagne, du côté mauritanien, de l'expulsion systématique des citoyens "d'origine sénégalaise", autrement dit des Mauritaniens négro-africains. Plusieurs milliers d'entre eux sont déjà au Sénégal, et l'épuration se poursuit, allant chaque jour grossir la cohorte des exilés ayant trouvé refuge chez leurs frères de la rive gauche du fleuve. La coexistence, toujours fragile, souvent conflictuelle, mais profondément ancrée dans les mentalités et dans l'histoire entre les deux communautés peuplant la Mauritanie, paraît cette fois-ci bel et bien rompue.

Pour l'instant, les bruits de bottes se sont tus le long de la frontière, grâce à de multiples médiations entreprises par les alliés communs de la Mauritanie et du Sénégal. Pourtant, l'on peut encore craindre le pire pour l'avenir. Si un affrontement armé entre les deux pays ne paraît pas inéluctable, les risques existent de voir éclater une guerre civile en Mauritanie. Dans une telle hypothèse, il est peu probable que les populations sénégalaises de la vallée restent indifférentes au sort de leurs frères du Nord. Avec l'exode de ces derniers vers la rive gauche, la région est devenue une véritable poudrière.

Déjà, une partie de l'opinion sénégalaise juge trop modérée l'attitude du gouvernement à l'égard de Nouakchott et revendique comme frontière "naturelle" la ligne de limite de la crue du fleuve, à quelques dizaines de kilomètres au nord de la rive droite. Un nouveau foyer de tension est né dans cette partie de l'Afrique déjà en proie aux maux de la pauvreté et de la crise.

Notes:
(1) Beydanes: du mot arabe signifiant "blanc", utilisé pour désigner les populations arabo-berbères.
(2) Haratine: nom donné aux anciens esclaves noirs en Mauritanie, qui ont le plus souvent adopté les modes de vie et la culture de leurs maîtres. Pour compliquer encore la situation, les Haratines n'ont pas été les moins empressés à se livrer au massacre de Nouakchott et de Nouadibou.
(3) CEAO: Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest, englobant les principaux Etats francophones de la région. CEDEAO: Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, beaucoup plus vaste, intégrant également les pays anglophones, dont le Nigeria.

Soif de propreté, faim de pureté, appétit d'espoir... Un jour de 1990, les jeunes de Dakar se sont levés en masse, armés d'une peinture de feu :

UN million quatre cent mille Dakarois, et toujours plus d'enfants et de Jeunes, de mal scolarisés, de sans-emploi, qui vivent le nez collé aux vitrines des beaux quartiers, et dorment, pour la plupart, dans des quartiers populaires de plus en plus délaissés (1). La vie quotidienne, pour eux, est faite de difficultés économiques - aggravées encore par la politique d'ajustement, - de morosité sociale et de questionnement politique... Et puis, au tournant de l'année 1990, d'un coup de baguette magique, voici que les jeunes s'agitent; des milliers d'entre eux prennent balais et pinceaux, s'affairent autour d'une poignée d'artistes, font fleurir les murs de Dakar. Des fresques surgissent, sur des centaines de mètres de murs, suscitent l'étonnement, créent l'événement: c'est le set-sétal (2).

La saleté, il est vrai, était omniprésente. Ordures qui s'entassent, immondices où pataugent les jeunes enfants, où pullulent rats, mouches et moustiques: la saleté a investi tout le paysage urbain, elle s'insinue dans les logis, sur les habits, sur le corps - dans l'âme, peut-être, avec les détournements, les magouilles et les manipulations que le compositeur populaire EI Hadji Ndiaye dénonce chez les "dégueulasses".

Or, ce qui vient de se produire, avec le set-sétal, c'est la brusque révélation, aux yeux des adolescents et des jeunes gens du caractère intolérable de la saleté, et la décision, d'un bout à l'autre de la ville, de passer immédiatement à l'acte. Cette prise de conscience et ce zèle soudains s'inscrivent en fait, d'une part, dans l'évolution lente et continue de la société dakaroise et, d'autre part, dans une série d'événements qui ont marqué ces dernières années.

La présence et le poids des "gosses", comme on dit à Dakar, ont pris récemment, dans les quartiers populaires, une importance croissante. De jeunes migrants, des apprentis, des déscolarisés, à divers niveaux, se mêlent de plus en plus aux élèves et aux étudiants - ceux-ci mieux insérés dans le milieu après les grèves scolaires et universitaires et l'année "blanche" 1987-1988 qui s'ensuivit. Associations, clubs et bandes se multiplient, à finalités diverses. De là, l'évolution se fait vers des groupes dits "navétanes", puis des "associations sportives et culturelles" (ASC), plus consistantes, passant pour la plupart d'entre elles du stade des sports de vacances à celui d'une large gamme d'activités, étalées tout au long de l'année. Si, parallèlement, augmente la criminalité, ce n'est nullement le fait de ces associations, mais de quelques bandes, peu nombreuses, ou d'individus isolés.

LE processus d'évolution de la jeunesse de Dakar a toutefois été entrecoupé de poussées de fièvre: grèves, manifestations, émeutes, où s'entraînant les uns les autres, étudiants, élèves et sans-emploi s'en prennent aux symboles urbains, aux territoires du pouvoir - le Plateau, sans que rien ou presque ne se passe dans le quartier. Alors que la transition, en janvier 1981, d'un président à l'autre (M. Diouf remplaçant M. Senghor) était porteuse d'espoir, souvent contradictoire et démesuré, on passe progressivement à la crispation, notamment du côté de l'université et des écoles. Ainsi, la réélection du président Diouf, en février 1988, va-t-elle être marquée non seulement par l'échange habituel de grenades lacrymogènes et de cailloux, mais aussi, pour la première fois à l'échelle pratiquement de toute la ville, par une prise de contrôle temporaire des rues par des groupes de jeunes. Puis, en 1989, frustrations et rancoeurs se catalysent sur un bouc émissaire: des Maures sont massacrés, parallèlement à la tuerie de Sénégalais à Nouakchott.

Quelque temps après, au début de 1990, des débits de boissons de la Médina et du Plateau sont détruits. Et, en juillet, les jeunes redescendent dans la rue. Cette fois, cependant, non plus pour y ramasser des pierres, casser des autobus ou des voitures de luxe, mais armés de balais et de pinceaux: le set-sétal a commencé.

Surprise pour tout le monde, cette levée en masse pacifique des Jeunes, ce passage soudain de comportements violemment contestataires à l'expression quasi angélique du sétal. Des militants du travail souterrain, plus ou moins marxistes, s'en trouvent quelque peu décontenancés. L'opposition essaie de prendre le train en marche et crée un "comité des jeunes de l'opposition". Quant au Parti socialiste au pouvoir, il suit la ligne de M. Mamadou Diop, maire de Dakar. Celui-ci, conscient de la responsabilité désormais effective des élus devant leur électorat (3), décide non seulement de laisser libre cours aux initiatives, mais de les encourager, de dégager quelques crédits municipaux - guettés auparavant Par les clientèles politiques - et d'agir de pair avec l'AGETIP (4). Allant dans le même sens, la police, à plusieurs reprises, donne - fait pour le moins nouveau - raison aux jeunes face aux plaintes de notables ou d'automobilistes. Un succès silencieux pour la politique de consensus menée par le PS, encore que les jeunes refusent toute récupération de leur mouvement, d'où qu'elle vienne.

AINSI, par rapport à la volonté puissante mais souvent confuse de changements qu'a exprimée le sopi (5), le set-sétal témoigne d'une réelle originalité. C'est d'abord une jeunesse composite qui s'affiche elle-même. C'est, ensuite, si l'on peut dire, une contestation fleurie. Il s'agit, enfin, d'une prise de possession de la ville par les jeunes.

Quelque six cents fresques aux couleurs vives ont jailli comme par miracle de la ville sale. Saleté éliminée, murs illuminés, l'imagination s'en donne à coeur joie. Les héros, l'histoire et la religion inspirent le quart des fresques (6). Chaque personnage, ou presque, s'impose comme une invitation à la vertu: Lat Dior, Malick Sy, Ahmadou Bamba, Ngalandou Diouf, Lamine Guèye, Cheikh Anata Diop, Nelson Mandela... Les thèmes de la liberté et de la libération flamboient dans près d'un dixième des peintures tandis qu'une fresque sur cinq évoque des scènes de la vie rurale ou des animaux, privilégiant le lion, symbole national. Quant au thème de la santé et de la propreté, il apparaît sur le cinquième des fresques, reprenant avec fantaisie certains des panneaux peints, au début de 1990, à l'initiative de l'organisation Environnement et développement du tiers-monde (ENDA). Apparaissent aussi quelques allusions mythologiques: la Sirène, Kouss le Nain..., quelques dessins abstraits, quelques bandes dessinées. Voilà une image enracinée et moderne à la fois, une démarche composite et métissée, "l'émergence bariolée, note Mamadou Diouf, d'une jeunesse ouverte à la civilisation planétaire".

Ceux qui inventent chaque jour le néo-wolof urbain, l'afro-français et toutes sortes de musiques - ce commun dénominateur d'une jeunesse disparate - ont-ils voulu, tout simplement, attirer l'attention du public à travers une démonstration scripturale, comme les taggers ou comme les contestataires chinois des dazibaos? On peut leur trouver, en tout cas bien des raisons d'exprimer leur mécontentement.

Le dessein urbain des colonisateurs, non plus que la plupart des plans d'après l'indépendance, n'ont fait suffisamment de place aux enfants et aux jeunes. Les équipements et les services publics s'essoufflent à suivre les implantations humaines en même temps que s'aggravent les disparités. Le cadre de la vie quotidienne souffre des eaux usées, des ordures des embûches de toutes sortes, y compris la menace permanente que représentent les chauffeurs d'autocar. Et, face à leur attente, à leurs préoccupations, à leurs revendications, les jeunes ont souvent l'impression de se heurter à une répression diffuse, à une société mal gérée qui leur ferme les portes au nez et tremble devant le "péril jeune".

Alors, s'agissant de ce mouvement du set-sétal, à la fois nettoyage, organisation et décoration des quartiers, peut-on encore parler de ce que Mme Mariama Diop appelle "une société-spectacle, où tout se joue au niveau de la façade (7)"? Ou se trouve-t-on en face d'autre chose?

En fait, le set-sétal va bien au-delà des apparences. Il est à la fois jaillissement et ordonnancement. Certes, il rompt avec les références aux idéologies étrangères, ignore superbement les dirigeants politiques, de tous horizons, et ne répond à aucun mot-d'ordre. Partant d'une analyse terre à terre, il se hausse au niveau des préoccupations morales et politique de la cité. L'impératif "sortir de là" s'impose, au propre et au figuré, en même temps que s'opère le passage d'une préoccupation d'hygiène publique à la conception d'un aménagement environnemental de la ville. Les fresques rêvent du plein emploi des jeunes, avec tous les métiers imaginables, et d'une ville tirée au cordeau, organisée et nettoyée.

PROPRETÉ, dans ce contexte, s'entend aussi comme pureté. Importante dans la plupart des cultures ouest-africaines, vécue comme une hantise, ou presque, à travers les ablutions et le caftan immaculé de l'Islam, la pureté matérielle connote la pureté de l'homme et de la conscience. On comprend mieux la galerie des anciens, datée et ordonnée, s'inscrivant ainsi comme un héritage et une exigence. Ce sont bien les linéaments d'un nouvel ordre physique et moral que met en place la jeunesse dakaroise.

En même temps, elle s'arroge un nouveau droit à la ville. Les obélisques, édifiés ça et la, expriment la volonté des quartiers périphériques de se tenir debout, et celle des "set-sétaliens" de se dresser, virilement, face à la vie, tout comme l'évocation multiple du roi des animaux renvoie à l'hymne national: Le Lion rouge a rugi. Les "set-sétaliens" marquent leurs limites avec des pneus enterrés et de la peinture. Ils imposent des itinéraires aux bus et aux automobiles, et libèrent, pour le sport ou le loisir, certains espaces, font déguerpir de force les "gêneurs", font main basse sur la toponymie, rebaptisent les rues. Parfois même, ils rançonnent automobilistes, passants ou commerçants. L'enthousiasme et la convivialité l'emportent, mais se fait sentir aussi la pression de la rue.

L'irruption des jeunes générations de Dakarois dans l'espace, dans la société et la culture, telle est bien la signification réelle de la démarche contradictoire des "set-sétaliens" rappelant leurs racines, proclamant leur modernité, tout en demeurant disponibles et ouverts.

Personne n'est à même de prévoir lesquelles vont l'emporter, de ces références et de ces tendances; nul ne peut dire ce qui, sans doute, continue de couver sous la cendre. Nul n'oubliera, en tout cas, cette période verte et bleue, cet instant de grâce, d'invention et de sourire où, s'affichant eux-mêmes sur les murs, des jeunes expliquent: "Les enfants sont de feu, les enfants sont de braise, de soleil et d'azur..."

Notes:
(1) Les moins de vingt ans représentent 53 % de la population.
(2) Terme wolof signifiant: propreté, rendre propre.
(3) La réforme de l'administration territoriale et locale est entrée en vigueur en 1989 dans la région du Cap-vert
(4) Agence d'exécution des travaux d'intérêt public contre le sous-emploi.
(5) Terme wolof: changement. Leitmotiv des partis d'opposition.
(6) D'après l'étude de trois cent trente-quatre fresques faite par J. Binet, ENDA, Dakar. Pour la plupart, les fresques ont un auteur principal, mais sont des oeuvres collectives.

Naissance du Sénégal contemporain. Aux origines de la vie politique moderne (1900-1920) :

Le Sénégal postcolonial jusqu'à la vague actuelle de libéralisation politique appartenait, avec le Botswana et l'île Maurice, au petit groupe des pays plus ou moins démocratiques d'Afrique. Cette singularité ne peut se comprendre que restituée dans le contexte historique de la première et de la plus ancienne colonie française d'Afrique. De fait, les quatre communes (Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque), dont les ressortissants étaient français, ont connu dès le dix-huitième siècle la pratique des jeux politiques à l'occidentale, le suffrage universel et le parlementarisme non sans discrimination. L'auteur, un Américain, retrace, avec rigueur, la situation politique et sociale de la colonie, l'émergence, puis l'affirmation, des hommes politiques locaux dont la figure emblématique demeure Blaise Diagne (1874-1934) qui fut député à l'Assemblée nationale française de 1914 à 1934. En conclusion, Wesley Johnson note que le "nationalisme n'est pas nécessairement la clé du passé politique africain, et que d'autres influences, celles de la politique d'assimilation, de l'urbanisme, des élites et de la religion, eurent autant d'importance dans les origines de la vie politique au Sénégal".

La violence en Casamance :

La presse est étonnamment silencieuse ou confuse sur ce qui se passe réellement en Casamance depuis 1982, date à laquelle remontent les premiers affrontements violents entre les forces de l'ordre et des populations locales.

Le conflit de 1982 est tantôt assimilé à un "cycle de violence commencé par des actions de harcèlement contre les forces de l'ordre puis l'assassinat de gendarmes" (le Soleil, Dakar, 17 juillet 1990), tantôt à une "jacquerie" tenant à des problèmes de terres (le Soleil, 18 juillet 1990), tantôt, enfin, à une marche indépendantiste pacifiste. Toujours est-il qu'il marque le début de la répression par les forces de l'ordre - contrôles d'identité, barrages de police, descentes dans les villages, arrestations de meneurs et nombreux actes de violences et de tortures - et le repli des séparatistes dans le "maquis", en particulier dans les zones forestières proches des frontières guinéenne et gambienne.

Depuis, chaque année à la même époque, en décembre, la tension est vive dans la région, conduisant à de fréquents "dérapages" et à une nouvelle flambée de violence opposant forces de l'ordre et éléments de la population locale, toujours présentés dans la presse officielle sénégalaise comme des rebelles, membres du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC). De fait, à la suite des événements de 1982, se sont créés des comités de quartier et un comité central devenu par la suite le MFDC, (héritier d'un premier mouvement créé en 1947). La branche armée du MFDC, appelée Atika en diola (combattant), créée en 1985, est largement soutenue par les habitants de la Basse-Casamance.

Jusqu'en 1987, les membres du MFDC ont subi de nombreuses vagues d'arrestations et d'emprisonnements. Les premières libérations en 1987 ont placé au devant de la scène des figures nouvelles ou déjà connues, telle celle de l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, devenu secrétaire général du MFDC en mai 1991.

A partir de juillet 1990, la situation s'est radicalisée, avec, d'un côté, l'élection d'un gouverneur militaire et une campagne de sensibilisation dans les villages pour inciter la population à refuser le séparatisme; de l'autre côté, la volonté du MFDC d'obtenir l'indépendance de la Casamance à n'importe quel prix.

Le 31 mai 1991, la signature du cessez-le-feu entre le Sénégal et la Guinée-Bissau - pays de repli des membres du MFDC, où ils seraient entraînés et où ils s'approvisionneraient en armes - n'a guère modifié la situation. En témoignent les attaques de cars rapides en juillet 1991, dont ont été victimes des civils, puis, en août 1992, l'affrontement violent entre les forces de l'ordre et les indépendantistes dans un village proche de la frontière guinéenne et dont le nombre de victimes est demeuré inconnu.

Désarroi et révolte en terre de Casamance :

Loin de Dakar et des grandes villes sénégalaises où se prépare dans la fièvre contestataire l'élection présidentielle du 21 février, la Casamance est en proie à des troubles sanglants. Le mois dernier encore, dans cette région devenue le principal centre touristique du pays, de nouveaux affrontements entre séparatistes et soldats de l'armée sénégalaise ont fait des dizaines de morts. Menacées dans leur mode de vie et leur identité, les populations locales parviendront-elles à se faire entendre?

Trente et un morts au Cap-Skiring, le 27 octobre 1992; sept morts à Pointe-Saint-Georges, le 11 novembre: chaque fois, les victimes sont des pêcheurs et leurs familles, originaires du nord du Sénégal. Les auteurs de tels massacres seraient les rebelles indépendantistes diolas, dont les menaces répétées n'auraient pas suffi à déloger les migrants originaires du nord de cette Casamance réputée pour être le "paradis vert du Sénégal". Et ces événements s'inscriraient dans la même logique que les affrontements avec le gouvernement sénégalais en 1982 et, plus récemment, le "massacre" de Kaguit en août 1992. Ils témoigneraient de la volonté des Diolas de préserver leur intégrité politique, économique et sociale.

Population majoritaire de la Basse-Casamance, les Diolas constituent des communautés originales, égalitaires et encore largement animistes, s'opposant aux sociétés hiérarchisées et islamisées des autres régions sénégalaises. L'éloignement par rapport au centre vital du pays, l'agglomération de Dakar-Pikine, accentué par la coupure de la Gambie, ne facilite en rien l'intégration nationale de cette région. Et ce conflit interethnique serait exacerbé par le désengagement de l'Etat et les opérations punitives menées dans le désordre par les forces de l'ordre (descente dans les villages et les bois sacrés, arrestation des meneurs, etc). Certes, les indépendantistes, par la voix d'un de leurs porte-parole en France, ont exprimé leur détermination à obtenir gain de cause, et les événements du Cap-Skiring peuvent être interprétés comme une nouvelle provocation envers le gouvernement sénégalais. Le 18 janvier dernier, quarante d'entre eux ont été tués dans des affrontements avec l'armée.

En fait, ces événements remontent bien avant les années 80 et sont l'expression d'un sentiment ancien et profond de frustration des populations diolas vis-à-vis de tout pouvoir centralisé extérieur, qu'il s'agisse des colonisateurs européens (1) ou des cadres nationaux en majorité "nordistes". Plus loin encore, on peut les faire remonter à la création même des villages, où, déjà, la délimitation des terroirs et le partage des ressources naturelles étaient à l'origine de conflits entre communautés rurales.

Les événements du Cap-Skiring comme de Pointe-Saint-Georges sont ainsi la suite logique, prévisible, d'un ensemble de faits que l'on résume sous les termes de "problèmes fonciers", qui ont de tout temps existé et sont aggravés par la croissance démographique, les migrations, la crise des systèmes de production traditionnels, la pression sur les ressources naturelles, dans un environnement dégradé par la diminution des précipitations (2).

Particulièrement révélatrice à cet égard est la situation de Cap-Skiring, qui est à l'origine non un "village" mais une plage appartenant au terroir de la communauté rurale diola de Diembéring, lieu de divagation des bovins.

Le village de Diembéring tourne le dos à la mer et ses habitants se consacrent en priorité à l'exploitation des rizières, particulièrement étendues dans cette zone (3). La riziculture est le système d'exploitation le plus productif, celui qui supporte les plus fortes densités démographiques. Les riziculteurs diolas n'ignorent pas la pêche mais exercent cette activité pendant les temps morts agricoles, comme complément à leur alimentation, et de préférence dans les eaux calmes des chenaux de marée appelés ici bolon. La richesse, la facilité d'accès et la variété des ressources aquatiques continentales justifient le faible attrait exercé par la mer sur la communauté diola de Diembéring.

Le premier pêcheur à exploiter les ressources de la mer est un Lébou, originaire de Yène, non loin de Dakar, hébergé lors de son arrivée en 1963 par les villageois. A partir de 1965, chaque année, entre novembre et mai, une dizaine de pêcheurs lébous, originaires de Yène et de Rufisque, migrent en Casamance et créent un petit campement de pêche de quelques paillotes sur la plage du Cap-Skiring.

Dans les années 70, le tourisme commence à se développer sur la côte, parallèlement au désenclavement de cette région: un aéroport est construit dès 1971, qui de nos jours relie quotidiennement le Cap-Skiring à l'aéroport international de Dakar. La "route du Sud", bitumée et donc praticable toute l'année, est achevée en 1981 et permet d'atteindre Cap-Skiring en moins d'une heure depuis Ziguinchor, capitale régionale. Le village de vacances du Club Méditerranée est ainsi ouvert en 1974, jouxtant le campement de pêcheurs migrants. Par un effet d'entraînement, un nombre croissant de pêcheurs du Nord migrent en Casamance: des Lébous de la presqu'île du Cap-Vert, des Sérères de la Petite-Côte, des Walo-Walos du Gandiole et de Saint-Louis sur la Grande-Côte sont attirés par la réussite de leurs prédécesseurs, trouvant dans les complexes hôteliers un débouché naturel à leurs captures de poissons et crustacés (soles, langoustes) et fuyant, par ailleurs, la situation de plus en plus difficile de leur région d'origine.

En une dizaine d'années, en 1974 et 1985, la plage autrefois vierge, devient le lieu d'occupation de plus de dix hôtels et campements touristiques d'une capacité totale de 1 190 lits, et de douze concessions de pêcheurs, renfermant chacune plus de huit paillotes, soit environ 600 personnes au total, originaires des autres régions littorales sénégalaises. En outre, s'y est établi un campement de migrants saisonniers guinéens, qui fument les poissons peu prisés sur le marché du frais (raie, requin) et, en revanche, très demandés sur les marchés africains (Cameroun, Nigéria, etc.).

La rapidité et l'ampleur des transformations expliquent la tension entre les communautés. Déjà, en 1987, se manifestent les conflits d'occupation de la plage, tourisme et transformation du poisson ne faisant pas bon ménage, mais surtout les populations autochtones diolas, tolérantes dans un premier temps, se sentant laissées pour compte de ces nouvelles richesses et dépossédées de leur patrimoine. L'incendie criminel d'un hôtel en cours de construction, le Savanna, à capitaux européens et "nordistes", en est un premier avertissement.

Pourtant en conformité avec la loi sur le domaine national mais en opposition avec les droits fonciers coutumiers, le gouvernement sénégalais continue de concéder des titres de propriété à des étrangers. Les activités touristiques et commerciales (des restaurants-gargotes à la prostitution) ne cessent de s'étendre le long du littoral et de la piste qui mène à la route de Ziguinchor. L'aménagement d'un golf est entrepris en 1987, ce qui laisse songeur quand on pense aux difficultés d'approvisionnement en eau douce de ces régions. Le campement de pêcheurs et de transformateurs de poissons se densifie: en 1987, on y comptait plus de 100 pirogues, soit au total plus de 1 000 personnes (pêcheurs, épouses, enfants en bas âge, transformateurs) vivant de la pêche.

La situation était explosive et a bel et bien explosé en octobre dernier. Le fait que les touristes n'aient pas été touchés est révélateur de la dimension essentiellement politique et foncière des actes de violence. Il ne s'agit pas d'un acte conjoncturel, désespéré, mais bien de la réaffirmation par les communautés locales de leurs droits d'usages territoriaux traditionnels.

L'autre grand centre de pêche maritime du littoral casamançais, Kafountine, n'a pas été touché par ces mesures de rétorsion. Le tourisme n'y est guère développé, la zone étant plus éloignée des grands centres urbains et des principales voies de communication. En revanche, les communautés étrangères, pêcheurs, transformateurs, commerçants, jouent un rôle de premier plan dans le dynamisme de ce village. De fait, les migrants saisonniers originaires du Nord ne campent pas sur la plage mais logent chez l'habitant, redistribuant ainsi sur place une partie des revenus tirés de l'exploitation des ressources maritimes de la Casamance. Les populations diolas de Kafounine participent d'ailleurs directement au développement de l'économie maritime: sur le modèle des communautés du Nord, les hommes ont constitué leurs propres unités de pêche pour exploiter les ressources marines, tandis que les femmes se font employer pour diverses tâches de transformation et de distribution du poisson.

Ainsi s'explique que cette zone ait été encore épargnée. Mais pour combien de temps?

Sentiment de dépossession

Un autre campement de pêcheurs étrangers était attaqué le 11 novembre dernier, situé non pas sur le littoral mais à l'embouchure du fleuve Casamance, à proximité du village de Pointe-Saint-Georges. Dans cette zone, coexistent trois campements de pêcheurs (Ponta-Bassoul, Ponta-Diogane et Petite-Pointe) peuplés de migrants inégalement intégrés dans les communautés rurales autochtones.

A Ponta-Bassoul et Ponta-Diogane, les campements abritent des Niominkas, pêcheurs saisonniers accompagnés de leurs épouses qui transforment le poisson. Ces deux campements sont constitués de paillotes reconstruites toutes les deux ou trois campagnes de pêche, régulièrement occupées depuis plus de trente ans par environ huit cents personnes. Différents liens rapprochent les communautés niominka et diola. Le cabotage et le commerce d'abord, attestés par les Portugais dès le seizième siècle, la pêche ensuite, ont attiré les Niominkas dans les villages de Casamance. Ce sont eux qui ont initié les Diolas à la pêche à l'épervier et à la navigation maritime. Nombreux sont ceux qui se sont installés définitivement en Casamance, mariés sur place et même dotés de rizières, à tel point que certains Niominkas se disent à présent diolas.

En revanche, Petite-Pointe est un campement constitué d'abris sommaires, créé en 1985 par des pêcheurs migrants toucouleurs venus pour exploiter les crevettes et qui y vivent dans des conditions précaires, sans leur famille. Ils sont dans la crainte constante des contrôles du Service des pêches (officiellement il est interdit de pêcher les crevettes dans cette zone) mais, surtout, des sévices de la part des communautés diolas qui entendent faire valoir leurs droits d'usage territoriaux. Malgré les nombreuses confiscations de leur matériel et de leurs prises par les agents du Service des pêches et les menaces réitérées des populations des villages voisins, les pêcheurs toucouleurs, au nombre de treize en 1985, sont plus d'une centaine en 1987.

L'opposition entre pêcheurs toucouleurs et communautés diolas tient à une combinaison de facteurs ethniques et culturels, mais aussi techniques, économiques et sociaux. De fait, les premiers pêchent les crevettes avec des engins fixes ancrés sur le fond, qui déchirent les filets maillants dérivants des seconds. A la filière des crevettes, à haute valeur marchande, destinée à l'exportation vers les marchés européens, s'oppose la filière des petits poissons (carpes, ethmaloses), à bien moindre valeur marchande, destinée à l'autoconsommation et aux marchés locaux. Les pêcheurs toucouleurs sont les quasi-salariés des usines de réfrigération installées à Ziguinchor, motivés principalement par l'opportunité d'abondantes et lucratives captures de crevettes. A leur stratégie de conquête de nouveaux fonds de pêche et de contrôle du marché, s'oppose la stratégie défensive de gestion communautaire de toutes les ressources du terroir des paysans-pêcheurs diolas.

Les victimes de l'attaque du 11 novembre, en toute vraisemblance, sont les jeunes pêcheurs toucouleurs en situation illicite, aussi bien selon la législation officielle que coutumière.

Les antagonismes sont évidemment exacerbés par le fait que la pêche tend à devenir la principale source de revenus pour les populations autochtones en raison de la crise des systèmes de production traditionnels: le recul de la riziculture de bas fonds est principalement lié à l'exode rural et à la sécheresse, entraînant la salinisation des sols et des eaux. La pression croissante sur les ressources halieutiques, l'arrivée massive saisonnière d'exploitants étrangers, la marginalisation des communautés locales tenues à l'écart des circuits de distribution des produits aquatiques, enfin l'extension des implantations touristiques, commerciales et halieutiques sur les terroirs des communautés diolas ne font qu'alimenter le sentiment de dépossession des communautés locales. C'est ce qu'ont bien compris les rebelles indépendantistes en attaquant les campements de pêcheurs du Cap-Skiring et de Pointe-Saint-Georges, deux des centres les plus manifestes de la réussite économique des populations étrangères en Casamance.

Cette revendication du droit d'usage exclusif, sinon prioritaire, sur les ressources de leur terroir - agricole, pastoral et halieutique - n'est pas propre aux communautés de Casamance. La légitimation des droits coutumiers communautaires est au coeur du débat sur la gestion des ressources renouvelables communes. Ce qui est propre aux communautés diolas, c'est ce long passé de résistance à l'étranger, c'est leur attachement à la religion et au terroir des ancêtres, c'est leur distance par rapport à Dakar, qui laisse mal augurer de la résolution de ce conflit, surtout dans le contexte actuel de crise politique, économique et sociale du Sénégal.

Notes:
(1) Cf. Christian Roche, Conquête et résistance des peuples de Casamance (1850-1920), Paris, Karthala, 1985 (première édition 1976).
(2) Marie-Christine Cormier-Salem, Gestion et évolution des espaces aquatiques: la Casamance. ORSTOM, coll. "Etudes et Thèses", Paris, 1992.
(3) P. Pélissier, thèse de doctorat d'Etat. Les Paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la Casamance, imp. Fabrègue, Saint-Yriex, 1966.

Au Sénégal, une démocratie sans alternance :

Il a fallu vingt jours au Conseil constitutionnel pour proclamer, le 13 mars, l'élection de M. Abdou Diouf à la présidence du Sénégal. Si les fraudes ont été nombreuses, elles ne suffisent pas à expliquer la défaite de son adversaire libéral, M. Abdoulaye Wade, dont les mots d'ordre n'arrivent plus à mobiliser une jeunesse frustrée par la montée du chômage. Cette profonde crise économique risque demain d'ébranler une démocratie fragile qui n'a pas connu l'alternance depuis 1952.

On a souvent comparé avantageusement le type de démocratie du Sénégal aux régimes autoritaires qui dominaient dans le reste de l'Afrique subsaharienne: les libertés substantielles dont ce pays jouit de longue date sont un motif légitime d'orgueil national. Mais il convient aussi d'apprécier ces libertés en tenant compte d'un fait unique, têtu et fâcheux: l'opposition n'y a jamais remporté d'élections nationales depuis plus de quarante ans, très précisément depuis 1952, avant même l'accession à l'indépendance. On s'est appliqué à masquer cette réalité embarrassante, notamment en modifiant périodiquement le nom du parti au pouvoir et en faisant grand bruit autour des changements de régime électoral, mais il faut remonter à 1952 pour voir un parti d'opposition, le Bloc démocratique sénégalais de M. Léopold Sédar Senghor, battre le parti au pouvoir, le Parti socialiste (SFIO) de Lamine Guèye.

A l'époque (1951-1952), le conflit électoral n'était pas une simple rivalité de personnes ni, en l'occurrence, de cliques déguisées en partis politiques. Il exprimait une division fondamentale entre les électeurs des campagnes, à qui l'on venait d'accorder le droit de vote, et l'électorat relativement privilégié de la ville. Et l'issue de ce conflit, lors des deux élections décisives de 1951 et 1952, devait décider de l'orientation du pays jusqu'à l'heure actuelle. C'est le président Senghor qui fit de M. Abdou Diouf son premier ministre en 1971; lui encore, ainsi que le fait en transpira dès 1981, qui veilla ensuite à ce que le premier ministre soit son successeur désigné par la Constitution s'il venait à démissionner de la présidence.

Le Parti socialiste sénégalais a donc aujourd'hui à son actif une longue période d'hégémonie qui lui a permis de s'habituer aux avantages politiques liés à l'exercice du pouvoir, de se constituer une clientèle en distribuant les postes ou d'autres faveurs, de dominer systématiquement les médias, le cas échéant en recourant discrètement à la contrainte. En fait, le combat politique a eu tendance à se déplacer, la rivalité électorale entre partis cédant le pas à la compétition au sein même de la formation au pouvoir: la tradition sénégalaise de la "politique de clan" domine lors des élections internes au parti où aucun habillage idéologique ne vient tempérer les rivalités de factions ou de personnes.

Dans de telles conditions, on pouvait se demander si les partis d'opposition pourraient continuer à gagner des suffrages. Et de fait, pour la plupart, ils en gagnent fort peu. C'est bien le cas, notamment, des multiples groupements d'extrême gauche, bien implantés dans les universités, de ces groupuscules naguère clandestins qui ont peu profité de la possibilité d'agir au grand jour. Mais, sous le régime de M. Abdou Diouf, il est une formation d'opposition qui a conservé de très nombreux adeptes, en particulier dans la jeune génération et dans les villes: le Parti démocratique sénégalais (PDS) de M. Abdoulaye Wade. Au moins ne pouvait-on lui reprocher d'être responsable du déclin économique du pays.

Il est clair que des dirigeants socialistes n'avaient eux-mêmes qu'une marge de manoeuvre limitée quant à l'évolution de l'économie. Mais il est difficile d'expliquer cela aux représentants du Fonds monétaire international qui arborent un masque impassible et qui ont suspendu, en décembre dernier, tout versement au Sénégal, visiblement exaspérés par le refus obstiné du gouvernement de se plier aux règles de l'ajustement structurel et la réduction des dépenses publiques.

Peut-être le Sénégal a-t-il un peu trop présumé de sa capacité à jouer de sa bonne réputation démocratique pour obtenir plus d'aide financière que tout autre pays de la région: quatre fois plus. Selon une récente estimation. Les donateurs ou prêteurs internationaux - que ce soit à Washington, à Bruxelles ou à Paris - ont été indulgents avec cette démocratie exemplaire: un atout capital dans un contexte économique de plus en plus sombre: la production d'arachide n'a augmenté en moyenne que de 1 % par an depuis 1967 alors que la population croit à un rythme de 3,2 %; la récession mondiale a ébranlé une industrie touristique prometteuse alors même que l'insécurité militaire règne dans la région de la Casamance (1).

Si l'on veut que la démocratie survive à cette crise économique, elle devra aussi s'adapter aux besoins d'un marché intérieur. Or l'histoire intérieure ne laisse pas d'intriguer, et n'est pas toujours convaincante: après dix années de parti unique (1966-1976), le Sénégal a prudemment rétabli le multipartisme (article 2 révisé de la Constitution), En ressuscitant la démocratie, le président Senghor avait alors décidé qu'il y avait place pour trois partis politiques reconnus se réclamant, chacun, d'une idéologie bien précise. L'accession de M. Abdou Diouf à la présidence, en 1981, entraîna l'abrogation des restrictions idéologiques touchant les partis politiques dont le nombre n'était désormais plus limité (avril 1981). Un seul parti d'opposition est parvenu à asseoir assez largment sa présence dans la plus grande part du pays de 1976 à aujourd'hui: le PDS de M. Abdoulaye Wade qui, à l'origine, devait représenter la droite (non sans que cela suscite des protestations), selon le schéma constitutionnel du président Senghor. Les alternatives de "gauche" perdant du terrain (qu'il s'agisse du Parti africain de l'indépendance, d'obédience marxiste-léniniste, ou des divers petits partis plus ou moins marxistes), M. Abdoulaye Wade finit par apparaître assez largement comme une solution de rechange politique réaliste, réformiste plutôt que doctrinaire, une sorte de Clinton sénégalais.

Avocat assez prudent pour éviter d'effrayer l'électorat rural, tout en étant assez proche du peuple pour obtenir le soutien de la jeunesse urbaine, M. Wade mena, en 1988, une campagne électorale d'une remarquable efficacité. Le slogan qu'avait adopté le PDS cette année-là: "Sopi!" (changement, en wolof), résonne encore dans la vie politique du Sénégal, quoique avec un écho de plus en plus moqueur.

Les résultats officiels des élections de 1988 donnèrent comme de coutume aux sortants, M. Abdou Diouf et le Parti socialiste, une majorité écrasante et l'opposition cria encore une fois à la fraude électorale, avec plus de véhémence encore que d'habitude. De graves émeutes ensanglantèrent Dakar, tandis que M. Wade et d'autres notables de l'opposition faisaient un bref séjour en prison. Les résultats officiels n'en furent pas moins sérieusement contestés par des observateurs avertis et impartiaux, qui avaient le sentiment qu'en de nombreuses régions, dans les villes et à Dakar tout au moins, l'électorat avait en fait donné la victoire à M. Wade et au PDS. Le décompte des suffrages s'était fait en réalité sans aucune participation des représentants du parti d'opposition.

Protestations symboliques.

MAIS peut-être serait-il abusif d'insister sur les ambiguïtés de cette démocratie. Il y a plus de liberté politique au Sénégal que dans la plupart des Etats d'Afrique subsaharienne, plus de partis et une meilleure reconnaissance officielle de la liberté d'expression et d'association. En 1992, M. Abdoulaye Wade avait, en outre, le sentiment d'avoir corrigé les défauts les plus criants du régime électoral en obtenant la présence d'observateurs de l'opposition lors du décompte des voix et en rendant le scrutin secret obligatoire (et non plus "facultatif"). Seule est en principe habilitée à proclamer les résultats officiels une commission électorale où sont représentés les candidats d'opposition.

Ces changements apparemment substantiels sont autant de trophées obtenus par M. Wade pendant les dix-huit mois où il fit partie du gouvernement national en qualité de ministre d'Etat (avril 1991-octobre 1992). A la différence des précédentes, l'élection présidentielle de 1993 devait donc donner des résultats incontestés. C'est au moins le voeu pieux qu'exprimaient les dignitaires du régime.

Les résultats officiels de l'élection présidentielle du 21 février 1993, proclamés le 13 mars par le Conseil constitutionnel - malgré la démission de son président M. Kéba Mbaye, - ont donné la victoire au président Abdou Diouf avec 58,4 % des voix contre 30,2 % à son rival M. Abdoulaye Wade. Les manifestations de protestation n'ont été que symboliques, bien que la commission électorale multipartite soit restée profondément divisée et que M. Wade ait parlé de 500 000 votes truqués.

Mais, cette fois-ci, le résultat n'est pas en complet décalage avec la réalité. Car M. Wade avait usé une partie de son crédit auprès des jeunes en acceptant un poste de ministre d'Etat et le slogan "Sopi!" a beaucoup perdu de sa force de conviction. Une enquête menée en 1992 auprès des jeunes de Dakar avait fait apparaître un climat de désillusion qui atteignait directement M. Wade: les jeunes voteraient sans doute encore pour lui et le PDS, mais pas avec l'enthousiasme de 1988. Et bien que, cette année, les grands électeurs des confréries islamisques se soient tenus à l'écart, s'abstenant de donner au corps électoral leurs consignes de vote habituelles en faveur de M. Abdou Diouf, cela a sans doute moins profité à son rival que ce n'aurait été le cas cinq ans plus tôt. Dans la région de la Casamance, le regain de violence, assorti de consignes de boycottage du scrutin, auront encore porté préjudice à la campagne électorale de M. Wade dans cette province. Au bout du compte, la lame de fond qui portait le PDS en 1988 semble avoir amorcé son reflux.

On peut, bien sûr, estimer que les vrais problèmes sont d'ordre économique et que, en ce domaine, il est loin d'être évident que l'opposition ait des idées meilleures que le gouvernement. On pourrait aussi soutenir qu'il est des éléments de démocratie à l'oeuvre dans la société sénégalaise, au sein des confréries islamiques par exemple, et qu'il faut leur laisser le temps de s'affirmer.

De même, l'intégration périodique de dirigeants de l'opposition au parti au pouvoir est aussi un facteur de participation. Et, compte tenu de l'inconstance des foules de Dakar, la conquête immédiate du pouvoir par une force d'opposition, à l'issue d'élections nationales, pourrait porter préjudice aux chances à long terme de la démocratie. Mais on revient toujours au problème de la crédibilité de celle-ci dans une situation où l'opposition ne gagne jamais.

Que fera M. Abdoulaye Wade? Il continuera de contester le résultat de l'élection, mais il n'a pas reçu une adhésion nationale aussi large qu'en 1988. Sans doute a-t-il fait adopter de meilleures règles pour les futures élections, mais c'est M. Abdou Diouf qui est encore au pouvoir pour sept ans (le mandat présidentiel n'est renouvelable qu'une fois). M. Wade n'est plus, comme en 1988, le candidat de la nouvelle génération. Mais la vraie bombe à retardement est toujours là: 57,7 % de la population a moins de vingt ans, le taux d'urbanisation a dépassé les 40 %, l'économie stagne et les perspectives de l'emploi sont plus ou moins sombres. La démocratie sénégalaise et ses apparences aimables résisteront-elles à l'orage?

L'ardent défi des maîtres d'école au Sénégal :

Après des décennies de progrès rapide, l'enseignement primaire dans le tiers-monde est en crise. L'analphabétisme progresse notamment en Afrique noire. Mais certains pays partent en guerre contre cette fatalité. Le Sénégal, par exemple, se distingue par un ambitieux projet de réforme du système éducatif, et compte sur la coopération d'une organisation non gouvernementale (ONG) française, Aide et action, pour montrer que le succès reste possible dans ce domaine culturel déterminant.

DAKAR n'est pas très loin; chaotique ville-capitale vers où foncent, bondés, les cars rapides, jaune et bleu, dans lesquels des "Sénégalais dévalués" s'apprêtent à tenter leur ultime carte, le wakhalé (marchandage). La dévaluation du franc CFA a bouleversé la vie quotidienne (1). Les prix des carburants et des transports ont grimpé de 20 à 30%. Comme ceux de la farine, du riz, du sucre et de l'huile. Dans cette immense banlieue bâtie de bric et de broc, de tôles et de parpaings, par tous ceux qui ont été "déguerpis" de Dakar ­ incapables de payer un loyer trop fort ou expropriés ­, chacun essaie d'absorber le choc. Pikine est un bidonville à l'état pur, un million de chômeurs et d'expulsés; des familles d'une dizaine de personnes entassées dans 10 mètres carrés. Grouillance, chaleur, poussière, camions de charbon de bois remontés du Sud, marchés aux légumes, bricoles de l'informel, échoppes où l'on vend de tout.... Imprévues et soudaines, à peine clandestines, odeurs très fortes de diluants: sans avenir ni espoir, des jeunes en rupture "se guinzent" pour tenir le coup (2).

Pratiquement pas d'infrastructures. On a rasé les dunes, on s'est installé là, un espace pour les vieux, une place pour la mosquée, rien pour l'école: sur le coup, nul n'y a pensé. De toute façon, tous en situation irrégulière, les habitants n'étaient guère en état de revendiquer. L'Etat fait ce qu'il peut, c'est-à-dire pas grand-chose. Débâcle économique, plus ajustements structurels; résultat: on coupe dans les dépenses d'éducation.

Les parents d'élèves aident à construire les locaux

ECOLE de Yeumbeul, à Pikine: un établissement représentatif de la situation de ces zones périurbaines ­ douze enseignants pour... mille sept cents élèves. On y travaille en "double flux". Utilisation optimale des locaux et des maîtres, une salle de classe est utilisée à tour de rôle par deux cohortes d'élèves ­ une le matin, une l'après-midi. Pour les maîtres: des effectifs doublés (en échange d'une indemnité: 25% du salaire de base), une surcharge de travail extraordinaire, le tout dans un contexte patent de déqualification. "Mais, constate, philosophe, un instituteur, une fois que vous avez été recruté, c'est à prendre ou à laisser." A Yeumbeul pourtant, nous rencontrons des enseignants (presque) heureux. Ils montrent les trois bâtiments de trois classes flambant neufs qui ont remplacé leurs anciens gourbis. "Grâce à l'ONG Aide et action, arrivée ici en 1989, assure M. Medoune Sarr, le directeur, nous avons des installations décentes. Seuls le sable et le béton ont été à la charge des parents. Avant, les familles devaient se cotiser pour tout reconstruire. Comme ce sont des gens pauvres, vous imaginez les difficultés..." Un maître ajoute que l'ONG les initie, "dans le cadre de la réforme", à l'enseignement modulaire. Un autre encore met l'accent sur la pépinière, toujours dans le cadre des "nouvelles orientations".

Comment une ONG française en est-elle venue à s'intéresser à la réforme de l'enseignement au Sénégal, au fin fond d'une banlieue perdue et poussiéreuse?

Comme la plupart des pays du Sud ­ en tout cas ceux de l'Afrique noire ­ le Sénégal a hérité, après l'indépendance, d'une école élitiste de type occidental, destinée avant tout à former des cadres intermédiaires, des fonctionnaires. Face à un modèle en crise dès 1968, une loi d'orientation tente, en 1973, de trouver une solution à ce qu'on appelle les "déchets scolaires" ­ c'est alors l'élégante terminologie officielle. La réforme n'aboutit pas. Les syndicats d'enseignants entreprennent une lutte pour un véritable changement, lutte qui connaît ses temps forts en 1979-1980. Devant l'intransigeance du pouvoir, le conflit se radicalise et semble sans issue, lorsqu'il est débloqué par le départ du chef de l'Etat, le poète-président Léopold Sedar Senghor. Son successeur, M. Abdou Diouf, lance, en janvier 1981, des états généraux de l'éducation et de la formation. "On considérait, témoigne M. Mamadou Ndoye, ministre délégué à l'alphabétisation, que l'école demeurait réservée à une élite et qu'il fallait l'élargir; qu'elle n'était pas pour mais contre le développement, dans la mesure où les besoins économiques du pays ­ en particulier ceux de la majorité rurale ­ n'étaient pas pris en compte. Enfin, on estimait que, du point de vue de la culture, on n'allait pas dans le sens d'une affirmation de l'identité culturelle."

Suite à ces états généraux ­ prolongés par un important travail législatif ­ le Sénégal s'engage, de l'avis de nombre d'experts, dans une réforme dont la formulation et la stratégie sont assez remarquables. "Il s'agissait, rappelle M. André Sonko, actuel ministre de l'éducation nationale, de parvenir à une école démocratique, dans un double sens: quantitatif, par la scolarisation universelle à la base, et qualitatif, par un enseignement fondamental de dix années." Il s'agissait aussi de garantir le développement et la promotion des langues nationales comme langues d'enseignement dans tout le cursus scolaire, car l'école enseigne en français à des enfants qui... ne parlent pas français. Dans la pratique en effet, et surtout depuis que la fonction publique et même le secteur privé ne sont plus en mesure de recruter, l'école ­ l'"école française", dit-on souvent ­ était devenue un instrument de désadaptation et de déracinement.

Douze ans après les états généraux ­ mais aussi trois ans après que la conférence de Jomtien (Thaïlande), tenue sous l'égide de la Banque mondiale, de l'UNESCO, de l'UNICEF et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ait donné le signal d'un nouvel effort en faveur de la scolarisation primaire ­ "des progrès ont été faits", affirme le ministre de l'éducation. "Bien sûr, ajoute-t-il, il y a encore beaucoup trop de lacunes: sur le plan quantitatif nous ne sommes encore qu'à 58% de scolarisation." Moins de 20% des élèves entrant dans l'enseignement élémentaire passent chaque année dans le secondaire. Pis, quatre sur cinq ne poursuivent pas, et n'ont aucunement été préparés à l'insertion dans la vie active. Constat banal: l'école crée de l'inégalité et de l'exclusion.

Redoutable défi. Car comment mettre en oeuvre une quelconque réforme, dans un contexte marqué par la pression démographique et la paupérisation croissante des familles et de l'Etat? En 1991, pour le seul enseignement primaire, le budget ordinaire de 26 milliards de francs CFA (3) (12% du budget de l'Etat, 1,7% du PIB) est consacré pour 97% aux seules dépenses de personnel. La prise en charge du salaire des nouveaux instituteurs est l'unique participation de l'Etat lors d'ouvertures de classes nouvelles, qui doivent être construites grâce à l'apport financier des parents ou des dons extérieurs. Le Sénégal a besoin d'aide. "Je vois cela en termes de synergie, de solidarité, précise M. André Sonko. L'effort d'éducation est un effort immense, qui demande des moyens énormes. Les seules forces de l'Etat ne peuvent suffire pour rattraper le retard et anticiper sur le flot des jeunes qui arrivent. Plus de 65% de notre population a moins de vingt ans et notre taux de croissance démographique est de 3%."

Lorsqu'une ONG s'investit dans l'agriculture, elle peut aligner bêtes, champs et productions, devant donateurs et caméras. Dans l'humanitaire, sous les feux de l'actualité, elle acquiert facilement la sympathie des médias. En revanche, investir dans l'éducation n'est guère spectaculaire. C'est pourtant le pari fait par Aide et action. Cette ONG (lire l'encadré) a construit ou rénové 287 classes depuis 1987, belles écoles ocre et rouge aux volets bleus. Des constructions modernes, en parpaings et crépi de très bonne qualité pour un coût nettement inférieur, à qualité égale, à celui du marché. "Nous nous rappelons ce qu'était cet établissement en 1987, sourit M. Djiba Mballo, directeur de l'école de Mompatim, en moyenne Casamance. Des classes étroites et étouffantes, un bâtiment sur le point de sombrer. Au début de chaque année, les parents étaient confrontés à la réfection de l'école." Partout, pour l'ONG, une même pratique, une même philosophie. L'exécution des travaux est confiée à des artisans locaux (lorsque la Banque mondiale construit des écoles, elle passe des appels d'offres classiques, fait travailler des entreprises de Dakar, pour un résultat deux fois plus onéreux). "Or, sur place, il y a des artisans, constate M. Bernard Dumont, qui s'est livré en 1992 à une évaluation de l'action de l'ONG. L'école, c'est aussi leur affaire!"

Accentuer le développement local, mettre le système éducatif sur la voie d'une réduction des coûts en faisant participer l'environnement. Si l'ONG fournit les matériaux, les associations de parents d'élèves doivent participer en apportant l'eau, le sable et le gravier: 8 à 15% du coût des travaux. Que faire si la participation-contribution exigée ne peut être réunie? Construire ou ne pas construire, quid des populations les plus démunies? Il est vrai qu'à l'inverse d'aucuns reprochent à Aide et action de se transformer en "ONG-cadeaux", compte tenu de la modicité de la participation demandée. Difficile équilibre qui ne doit pas masquer les incontestables aspects positifs. Ainsi, à Mompatim, où le directeur fait admirer un mur d'enceinte flambant neuf: "Ce mur que vous voyez vient parachever nos ambitions!" Tant d'enthousiasme pour un simple mur en parpaings? C'est que dans ce village de Casamance aux baraques de banco (4) écrasées de soleil, de nombreuses bêtes divaguent: chaque matin il fallait commencer par ramasser crottes et bouses dans la cour de récréation. Sans oublier le saccage du jardin scolaire, mis en place également avec l'aide de l'ONG. "S'intéresser uniquement à la partie éducation n'est pas suffisant, nous précise à Paris, M. Jean-Claude Buchet, directeur général de l'organisation. Il y a un ensemble de besoins des enfants qui doivent être couverts: activités portant sur l'eau, l'alimentation, la santé. Plus une série d'actions périphériques, autour de l'école, en direction des parents."

Ne plus former des "intellectuels aux mains incapables"

OIGNONS, carottes, salades, tomates, haricots... A Mompatim, puits, pompe et bassin indispensables ont été initialement financés par Aide et action. Triple objectif: apport alimentaire, puisque les légumes sont utilisés par la cantine scolaire; apport d'argent à la coopérative de l'école, lors de la vente des surplus, l'Etat ne finançant plus rien; évolution des mentalités, car ce sont les élèves qui, sous la direction des maîtres ­ aidés pour leur part par les animateurs sénégalais d'Aide et action ­ entretiennent et cultivent. Peut-être le plus important. "Dans l'école traditionnelle, constate un enseignant de l'école Diamniado, près de Rufisque, l'enfant était cloîtré entre quatre murs, il ne possédait ni savoir-être ni savoir-faire."

La ville ne veut plus d'eux, les emplois se dérobent, le pari est de les instruire, mais de les ancrer au village, dans leur milieu.

Soutenue (entre autres) par Aide et action, la réforme constitue une véritable révolution dans les esprits et les mentalités. Bien sûr, tous ne voient pas l'intérêt d'une école, réformée ou non. Particulièrement en milieu urbain: "Quand, dans une famille, tu as le grand frère qui a bravé toutes les difficultés pour accéder à une carrière et qui est là à traîner dans les rues, à quémander 10 francs pour s'acheter un paquet de cigarettes, ce n'est motivant ni pour les parents ni pour le gosse qui doit se lever à 7 heures du matin..." La tentation est grande d'ignorer un système scolaire aussi peu performant, de jeter tout de suite le gosse dans l'"informel", au détriment de l'avenir. "Mais, observe M. Aladji Sow, coordonnateur d'Aide et action pour la région de Kolda, beaucoup de choses jouent en notre faveur, entre autres la confiance qu'on a su inspirer. On a moins d'adversaires que d'alliés."

Ainsi, c'est le directeur d'un établissement de Gadapara qui s'exclame: "L'école traditionnelle dans laquelle nous avons été éduqués a formé des intellectuels aux mains incapables. Il faut renverser cette tendance. Il faut convaincre les parents que la réussite sociale ce n'est pas uniquement la bureaucratie." Ainsi, c'est un parent d'élève, très noble dans son magnifique boubou, qui affirme: "Dans le temps, les jeunes allaient à l'école, puis ils partaient. Ils considéraient leurs parents comme des sauvages. Qu'ils apprennent maintenant l'agriculture et l'élevage, tout en sachant lire et écrire, c'est bien."

Dans la cour, à l'ombre d'un fromager dont le tronc se divise en énormes contreforts, les gamins jouent, les filles papotent. Pas très nombreuses. Dans cette région de Kolda, dans cette zone où règne la culture du coton, du millet, de l'arachide, le pourcentage des filles scolarisées reste encore très bas avec 34% des effectifs (5).

En 1981, se souvient le directeur de l'école de Mompatim, il n'y avait que deux filles en CM 2, moins de trente dans toute l'école: "J'ai demandé pourquoi jamais une fille n'avait pu tenter l'entrée en sixième, on m'a répondu: parce qu'elles deviennent infernales à la maison! Alors j'ai dit: désormais elles vont réussir. Les deux du CM 2 ont accédé à la sixième. Une a été jusqu'en troisième mais l'autre a "touché" un mari entre-temps!" La tendance peu à peu s'infléchit, mais le problème reste posé. Parfois de façon qui prête à sourire: "Les gens ont du mal à les envoyer à l'école parce qu'il y a trop de tâches ménagères à la maison. Mais quand quelqu'un a suffisamment de femmes chez lui, il n'y a aucun problème, il en envoie une en classe"! Qu'un homme demande une gamine en mariage et les études sont interrompues. Ensuite, trop tard: une femme mariée ne va pas à l'école. "Perturbation" tout aussi importante: une femme scolarisée n'accepte plus n'importe quel mari: "Elles restent longtemps sans homme, et cela fait des problèmes"! Un long travail commence à donner des résultats: "Il y a un avantage dans l'éducation des filles, nous confie à Gadapara un paysan "moderniste". Cela ne les empêche pas de faire le travail traditionnel à la maison, au contraire elles comprennent plus vite et peuvent même prendre des initiatives"...

Acteurs économiques dans les villages, les enfants ­ et particlièrement les filles ­ travaillent très souvent. "Intervenir dans le milieu, estime Jacques Malpel, responsable d'Aide et action au Sénégal, par exemple en installant un moulin à mil, n'a rien de spectaculaire mais permet aux petites filles, libérées de cette tâche, d'aller à l'école." Le plus rentable des investissements en matière de développement.

Quelle langue choisir pour éradiquer l'analphabétisme?

CONSTRUCTION de classes, subvention jusqu'à 50% des manuels scolaires (que l'Etat ne fournit plus) ou expérimentation de systèmes de location, équipement en outils pédagogiques (avec implication des coopératives des établissements), poulaillers scolaires, jardins maraîchers, petites activités d'élevage, banques de céréales, travail avec les actifs groupements de femmes: animateurs et techniciens particulièrement motivés ­ tous sénégalais à l'exception d'un expatrié ­ identifient et sélectionnent les projets émanant de la population ou élaborés avec elle. Au coeur du dispositif, les enseignants et les "écoles-pilotes", établissements-test mis en place, prudemment (trop prudemment, disent certains), dans le cadre de la réforme. "C'est par ce biais que le travail productif est réintroduit à l'école et que certains outils pédagogiques sont testés, explique M. André Sonko, ministre de l'éducation. Si le test est validé, l'extension se fera. Mais elle implique que nous formions des maîtres."

Les enseignants sont partagés. Ils ont une façon de faire, longuement expérimentée, il leur est difficile de s'en départir. D'autres hésitent à remettre en cause un système qui leur a permis de réussir. M. Mamadou Ndoye, ministre de l'alphabétisation qui ne cache pas son impatience face aux lenteurs, se montre sévère, à l'occasion: "II y a résistance de beaucoup d'acteurs: les parents d'élèves, les enseignants qui, malgré leur volonté de changement, commencent à rechigner quand les conséquences remettent en cause leur propre quiétude, et enfin l'administration de l'école qui a ses habitudes et se montre peu ouverte à l'innovation."

En fait, souvent, les enseignants se sentent "très démunis face à l'ampleur de la tâche qui les attend et bien souvent ils n'arrivent même pas à se faire une idée de la façon dont peuvent se concrétiser les théories certes séduisantes mais pour beaucoup abstraites (6)".

Pour faciliter cette indispensable évolution pédagogique, Aide et action a fait appel depuis l'année scolaire 1991-1992 au Groupement des retraités éducateurs sans frontières (GREF) (7), ONG française composée d'éducateurs en retraite. "On a affaire à des gens demandeurs, témoigne M. Lucien André, rencontré dans l'Ecole Château d'eau nord, à M'Bour. C'est fondamental. Que ce soit en France ou ici, vouloir faire quelque chose avec des gens qui ne le désirent pas, c'est aller à l'échec. Et vice versa. Cela dit, il est vrai que très vite on est amenés à les mettre en face de contraintes pas toujours faciles à gérer. Du genre, sortir de l'enseignement frontal, organiser leurs effectifs pléthoriques en groupes, oser sortir à l'extérieur." Surtout, ne pas prendre la place des maîtres, il s'agit là d'un choix délibéré. "On se présente comme des gens qui viennent discuter et échanger avec eux. Partir de là où ils sont, et petit à petit déplacer le centre, surtout ne pas les déstabiliser." Une démarche d'analyse, de théorisation et de mise en pratique. "Cela participe de manière tout à fait substantielle à un changement de mentalité, analyse M. Claude Dalbera, expert indépendant qui a pu observer l'expérience. "Le drame de ces pays c'est que, à la limite, on ne manque pas d'idées mais d'expériences convaincantes. Donc, on reste dans une sorte de rêve pédagogique."

Dans chacune des écoles touchées (une vingtaine), des résultats assez variables ­ dépendant pour beaucoup de l'attitude du directeur ­ mais partout quelques maîtres enthousiastes qui en redemandent et serviront, demain, de démultiplicateurs. Ainsi M. Mamadou Fall, dynamique instituteur de l'école Diamniado, à la périphérie de Rufisque: "Ma classe ne serait pas comme elle est si le GREF n'était pas passé. J'enseigne depuis trente ans, sa venue m'a absolument libéré. C'est le GREF qui a introduit la clé dans la serrure." Il se retourne vers ses soixante (ou quatre-vingts?) élèves et les fait chanter. Un clair couplet s'élève, en wolof, puis un entraînant refrain, en français.

L'expérience montre qu'on ne peut éradiquer l'analphabétisme en enseignant dans une langue étrangère. Pourtant, c'est toujours en français ­ malgré les volontés de la réforme ­ que l'on enseigne dans l'école sénégalaise. Une langue étrangère pour les enfants. Trois siècles de présence n'ont pas réussi à bousculer la réalité culturelle des idiomes nationaux. Echec, retard, abandon? Délicat sujet. La langue de l'ex-colonisateur demeure pour beaucoup ­ y compris chez les décideurs, quel que soit leur discours sur le sujet ­ "la" langue de promotion sociale. Mais c'est un enseignant de Casamance ­ région régulièrement troublée par des menées séparatistes ­ qui nous donne l'une des clés d'un dilemme qui n'a rien d'anodin: "Enseigner dans les langues nationales, c'est une position de principe qui est bonne. Mais on a combien de langues? Laquelle choisir?" Le wolof (première langue du pays) est compris et parlé par 80% de la population, mais le pulaar (deuxième communauté linguistique) présente l'avantage d'être parlé au Mali, au Niger, jusqu'au Tchad, et au Nigéria. Il se prévaut de cette position. Ailleurs règnent le diolla, le mandingue. Qui acceptera d'être minoritaire? Que faire de la mobilité des enseignants? De l'unité nationale?

A demi-mot, le ministre de l'éducation confirme: "Le gouvernement, fort prudemment, a dit: je ne peux pas créer de discrimination. Il y a six langues qui ont une égale noblesse et c'est un débat qu'il est trop tôt pour ouvrir. Il faut laisser le temps oeuvrer, et peut-être verrons-nous, par le dynamisme des langues, celle qui, à terme, pourrait non pas s'imposer, mais être la plus usitée. On doit pouvoir le faire, mais en tenant compte du fait que nous sommes des Etats jeunes, fragiles, et que nous devons faire attention à éviter certains dérapages. Maintenant, il y a des progrès importants à faire dans la partie de la population qui n'a pas accès à l'éducation formelle."

Dans les faits, seuls 700 000 enfants, 58% de la population scolarisable, entrent à l'école primaire. "On a pris conscience que le système formel ne pourra jamais être généralisé, affirme M. Mamadou Ndoye, ministre de l'alphabétisation. Il faut donc développer le système non formel. Notre public cible est celui des quinze-trente-neuf ans qui n'ont pas été à l'école mais sont encore susceptibles d'être des acteurs du changement. Dans cette cible globale, deux priorités: les femmes, les régions qui ont le plus fort taux d'analphabétisme."

L'enthousiasme des femmes de tous âges

POUR Aide et action, les années 1993 et 1994 ont été marqées par un développement important du programme d'alphabétisation (en langues nationales) des femmes à Kolda et des jeunes dans la région de Dakar ­ action cofinancée par la coopération française. A Kolda, cinquante-cinq centres ont fonctionné de décembre à août 1993 avec plus de 1 600 participantes. Des femmes attentives, volontaires, enthousiastes, jeunes, moins jeunes, portant parfois un enfant en bas âge sur le bras. "Quand j'étais jeune, confie l'une d'entre elles à Pikine, je n'avais pas le pouvoir de venir. Maintenant que je peux décider moi-même, je viens. J'ai un petit commerce, des gens qui viennent prendre leur marchandise à crédit, il y a des choses que je peux retenir, d'autres non. Ça me permet au moins de faire les comptes chaque jour, de gérer mes activités comme je l'entends." Une autre à Kolda: "Certains se moquaient: pas la peine d'apprendre ta langue, tu la parles déjà! Aujourd'hui, ils sont convaincus de l'utilité parce qu'ils m'ont vu avec un livre sur la santé. Des femmes me demandent, le soir, de leur apprendre à mon tour."

Répercussions sur la nutrition, la santé de l'enfant, conséqueces y compris sur la production vivrière parce qu'en milieu rural les femmes en assurent l'essentiel. "Dans le département de M'Bour, sourit Jacques Malpel, responsable de l'ONG, il a suffi qu'on commence à intervenir dans un village sur l'alphabétisation des femmes pour que les demandes d'inscription d'enfants à l'école progressent de façon spectaculaire."

Tout autant que dans les écoles-pilotes, là se trouvent sans doute les véritables enjeux.

Notes:
(1) Le 12 janvier 1994, Paris et le FMI ont imposé une dévaluation de moitié du franc CFA.
(2) Inhalée, la "guinze" est la drogue du pauvre.
(3) 520 millions de francs français.
(4) Sorte de pisé, mélange de terre, de paille et d'eau, plaqué sur armature de bois.
(5) En milieu urbain (Pikine, Rufisque, M'Bour), le taux brut de scolarisation varie de 65 à 84% et le pourcentage de filles de 42 à 46% selon les zones (rapport Aide et action, Paris, 1992).
(6) Cf. Bernard Dumont, Claude Dalbera, Rapport de la mission d'évaluation du programme d'Aide et action au Sénégal, Paris, 1993.
(7) Groupement des retraités éducateurs sans frontières (GREF), 28, boulevard Bonne-Nouvelle, 75010 Paris. ­ Tél.: (1) 45-23-10-81.

Le spectre de l'ethnicité

RELATANT l'aventure d'un jeune marginal dakarois entraîné malgré lui dans une affaire de trafic d'armes qui le conduit chez des rebelles, Terreur en Casamance se présente comme un polar classique qui obéit consciencieusement aux règles du genre. Premier roman d'Abdourahmane Ndiaye, un Sénégalais qui a enseigné pendant six ans dans la région sud de son pays, il retiendrait sans doute moins l'attention s'il n'était le premier ouvrage de fiction sur le conflit casamançais, et si sa sortie ne coïncidait avec la brusque médiatisation du problème à la suite de la disparition de quatre touristes français en avril dernier dans cette région. Terreur en Casamance, c'est à la fois Tintin chez les Soviets et Tintin au Congo (première version). Au croisement des deux, un spectre qui hante l'Afrique, l'ethnicité. Seule différence ici, mais elle est de taille, Tintin est africain. Plus précisément, il est sénégalais, et il se trouve plongé (malgré lui) dans une histoire et dans une contrée qui lui sont tout à fait inconnues. Il est, en quelque sorte, étranger dans son propre pays. Excellente idée au demeurant, ce thème de la diversité intérieure qu'exploite le roman, et qui prend ici les dimensions de l'exotisme, correspond à une réalité vécue de manière plus ou moins forte au sein des États de l'Afrique subsaharienne. Or l'image qui nous en est donnée accentue cette différence, grossissant le trait jusqu'à la caricature. On peut voir là une exploitation de la veine exotique: en changeant de registre (il passe de la petite délinquance, où est en jeu sa survie quotidienne, à un trafic international, qui met en question l'intégrité de son pays), le héros change de milieu (de la jungle des villes à la forêt casamançaise).

MAIS il y a plus. Négligeant le registre potentiel de l'image paradoxale d'une "Casamance belle et rebelle", porteuse d'une logique de diabolisation de la rébellion, l'auteur, et c'est peut-être là sa principale innovation, nous donne à voir, au contraire, qu'une région de terroristes ne peut être qu'une région terrifiante. En transférant la diabolisation de la rébellion à la région et à ses habitants, c'est la différence elle-même qu'Abdourahmane Ndiaye diabolise. Ce faisant, procédé littéraire ou pas, il s'inscrit dans une logique d'exclusion qui, paradoxalement, apporte de l'eau au moulin séparatiste... Comme quoi l'application consciencieuse de recettes littéraires, à défaut de chefs-d'oeuvre, peut enfanter des monstres.

Notes:
Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamance. Les Convoyeurs d'armes, L'Harmattan, coll. "Polars noirs/Encres noires", Paris, 1994, 159 pages, 85 F.

Les grandes médiatrices

Les confréries qui apparaissent en Afrique au XVe siècle jouent un rôle de médiation entre les cultures locales et l'islam arabe. L'Afrique, à travers le soufisme, a pu s'approprier l'islam, avoir ses propres voies (Wird) par le biais des cheikhs.

Un des traits carctéristiques du soufisme, c'est le rôle de guide tout puissant du cheikh sur ses disciples (les talibés) guide non seulement spirituel mais temporel, puisque le talibé doit obéir à tous les ordres de son marabout, qu'ils concernent sa vie professionnelle ou familiale.

Outre la mouridiya, il y a deux autres grandes confréries au Sénégal : la tidjaniya, avec plus de deux millions d'adeptes, éclatée en plusieurs courants; et la quadriya, avec un demi-million de fidèles.

Les mourides entre utopie et capitalisme

SOUDÉE, efficace, la mouridiya, une confrérie musulmane du Sénégal, avait mobilisé les campagnes au service de l'économie de traite, sous la colonisation, tout en jouant un rôle idéologique de préservation d'une identité. Aujourd'hui, dans les villes, le mouridisme est vécu comme un facteur essentiel de stabilité, voire de recomposition d'une société menacée de désagrégation. Et sa ville sainte, Touba, se veut l'antichambre du paradis...

Une mince silhouette dans un boubou blanc, le visage enveloppé dans une écharpe immaculée: l'effigie d'Amadou Bamba, fondateur du mouridisme et de la ville de Touba, décore les panneaux des échoppes, le tableau de bord des taxis et des "cars rapides", ou les bureaux de certains hommes politiques sénégalais. Né en 1853 à M'Backé Baol, Amadou Bamba appartenait à une famille noble proche de Lat Dior, le damel (roi) du Cayor, qui avait lutté contre l'implantation du chemin de fer et de l'arachide par les colons français. Lui-même exilé en 1895 au Gabon, puis à nouveau en 1903 en Mauritanie, ce mystique musulman soufi fonda au retour sa propre confrérie, la mouridiya, qui compte aujourd'hui environ deux millions d'adeptes.

Aux temps de l'invasion étrangère et des affrontements guerriers entre féodaux wolofs et pouvoir colonial, Cheikh Amadou Bamba avait lancé un message de paix qui eut un grand succès auprès des communautés paysannes dévastées par la guerre et par les exactions des bandes guerrières de Lat Dior, les tieddos: "Refusons la guerre sainte, faisons la guerre sainte à nos âmes." La véritable originalité de ce mot d'ordre résidait dans sa doctrine de sanctification par le labeur: "Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, et prie comme si tu devais mourir demain (1)."

Amadou Bamba sécularisait la conduite religieuse de ses disciples, en situant le salut à l'intérieur du monde profane. Ce message mystique a été un facteur d'adaptation à la modernité capitaliste introduite par le colonialisme, mais aussi un levier identitaire (religieux, national) et une manière de se soustraire à l'éthique féodale des royaumes wolofs, où ceux qui travaillaient avaient un statut d'infériorité. Amadou Bamba revendiqua même "le partage des tâches", en instituant l'égalité entre les divers types de travaux et en nommant des cheikhs dans tous les milieux sociaux. Si bien que, aujourd'hui, il est considéré comme un héros national s'étant opposé à l'avancée coloniale, alors qu'il avait mis au travail la population pour produire l'arachide au service de la colonie.

En 1912, les terres du bassin arachidier commençaient à s'appauvrir, et Cheikh Amadou Bamba organisa la "colonisation des terres neuves". Dans un milieu hostile (déserts arides, lions et surtout pasteurs nomades peuls), les chefs mourides pourvoyaient aux besoins d'organisation et de concentration des colons dans les nouvelles zones de culture. Ils obtenaient de l'administration française les itinéraires futurs des routes et des voies ferrées, y amenaient leurs talibés en groupes bien disciplinés, et organisaient la lutte contre les pasteurs nomades.

Cette conquête pionnière, soutenue par l'administration française, était faite au nom de valeurs spirituelles: les disciples, simplement nourris, retournaient à la saison sèche dans leurs villages. Au bout de dix ans de service, le talibé recevait une terre, et la daara - communauté agricole maraboutique où les jeunes travaillent la terre et apprennent le Coran - devenait un village, avec femmes et enfants.

Même si cette culture intensive a contribué à dégrader les terres et à provoquer une extension du désert, cette mystique du travail et la croissance de la production de l'arachide ont enrichi la confrérie, et nourri le charisme de Cheikh Amadou Bamba, qui eut l'autorisation d'édifier un lieu de culte pour les mourides dans son village natal, Touba: une grande mosquée, dont la construction fut commencée en 1926, un an avant sa mort.

Soucieuse de contrôler cette confrérie en pleine expansion, l'administration coloniale s'immisça dans les procédures de succession du cheikh mouride et soutint son fils aîné, Muhamad Al Mustapha M'Backé (2). Une fois désigné, ce dernier eut pour priorité la poursuite de la construction de la grande mosquée de Touba et sollicita les Français: ce fut le début du clientélisme de la confrérie à l'égard du pouvoir politique. Ainsi, durant les années 30, la France trouva des appuis auprès des marabouts pour lutter contre les premières tentatives de revendications syndicales.

Les années 50 et 60, avant comme après l'indépendance, furent un âge d'or dans les relations clientélistes entre le pouvoir politique et les confréries, les uns protégeant les intérêts maraboutiques, les autres perpétuant leur rôle d'auxiliaires de l'administration. Une inflexion apparut à partir de 1968, avec le troisième calife, Sérigné Abdou Lahat M'Backé, qui pendant douze ans s'était fait auprès du président Léopold Sédar Senghor le porte-parole du monde rural et avait marqué sa volonté d'indépendance.

Des fonds considérables

SURVINRENT la sécheresse, la baisse des cours de l'arachide, l'entrée en crise du monde rural, au moment même où une phase de grands travaux commençait à Touba. M. Abdou Diouf, président du Sénégal à partir de 1980, réussit ce que son prédécesseur n'avait pas obtenu: transformer en allié officiel Sérigné Abdou Lahat M'Backé, devenu son conseiller privilégié, qui, en échange, bénéficia d'aides financières pour réaliser ses projets à Touba.

Ainsi, aux élections de 1988, le calife général des mourides appela ses talibés à voter pour M. Abdou Diouf sous la forme d'un n'diguel (mot d'ordre): "Celui qui ne votera pas pour Abdou Diouf pendant les élections de février 1988 aura trahi Cheikh Muhamad Bamba." L'actuel gouvernement sénégalais a concédé à la confrérie une forêt de quelques centaines d'hectares à l'est du pays, le Khelcom, et des projets d'infrastructures dans la ville sainte des mourides sont envisagés par divers ministères.

Touba, relatif îlot de prospérité dans un Sénégal en déliquescence, vit des sommes considérables que reçoivent les marabouts de leurs talibés: les contributions des salariés, de gros commerçants, mais surtout d'une masse de petites gens, de micro-artisans, de boutiquiers, ou même de vendeurs ambulants de statuettes africaines ou de lunettes de soleil dans les pays d'immigration, parfois lointaine, jusqu'en Europe ou aux États-Unis.

Cet argent est réinvesti dans la ville de Touba, mais aussi dans l'attribution aux talibés de petites unités artisanales et commerciales en marge de l'économie officielle. Les circuits de l'économie de traite de l'arachide ont permis aux marabouts d'accéder à de nouveaux produits de consommation, voire au luxe, mais n'ont pas été à la base d'une accumulation capitaliste.

Pour le paysan, la colonisation agraire sous leur égide a représenté également des avantages matériels et sociaux autant que religieux. En février 1995 encore, la presse sénégalaise expliquait que les paysans, qui avaient pourtant bénéficié de subventions de l'État, préféraient vendre leur récolte d'arachide au marché parallèle de Touba plutôt que de l'apporter au marché officiel.

Les daaras tout autour de Touba mêlent école coranique et travail des enfants dans la parcelle du maître. Elles appartiennent au secteur informel, qui ne comprend pas seulement de petits "entrepreneurs", mais aussi des apprentis non payés, des enfants vendeurs ambulants - statuts plus proches de la servilité que du salariat. A Touba, on pouvait rencontrer récemment, dans une daara, des enfants avec de lourds cercles de fer aux chevilles, pour les empêcher de s'enfuir...

A partir de la fin des années 60, avec la crise de l'arachide et l'accélération générale de l'exode rural, le mouridisme s'est implanté dans les villes, à Dakar surtout. Mais, cette fois, ce sont les talibés eux-mêmes qui ont développé des réseaux religieux et commerciaux, en utilisant la confrérie et ses relations privilégiées avec le pouvoir politique: un indice de la réussite de la sécularisation amorcée par Amadou Bamba, mais aussi le résultat des phénomènes de collusion, de corruption et de clientélisme qui prolifèrent sur fond d'État affaibli. Ainsi les nombreuses échoppes du grand marché de Dakar, Sandaga, dont les façades sont agrémentées d'un portrait d'Amadou Bamba ou de l'inscription "Talibé du Cheikh untel", bénéficient d'un statut spécial qui permet d'éviter le racket policier ou le contrôle en cas d'activité illicite.

Durant les dernières décennies, les talibés eux-mêmes ont organisé la solidarité confrérique dans les villes et créé les dahiras, associations autour d'un marabout ou au sein d'une même entreprise commerciale, et en particulier les déplacements collectifs pour rendre visite à leur marabout ou pour aller à Touba. Plus récemment, les couches moyennes et salariées des villes, dont le niveau de vie a été rudement touché par la dévaluation du franc CFA en janvier 1994, se sont engouffrées à leur tour dans le mouridisme, rejoignant les couches populaires.

Ces réseaux entretiennent de multiples relations avec l'immigration. En 1986, lorsque la baisse des taxes sur l'importation recommandée par la Banque mondiale a conduit à l'inondation de produits d'électronique importés de Hongkong, de New York ou de Taïwan, des mourides installés à l'étranger ont servi d'intermédiaires pour établir des relations avec des grossistes étrangers, ou distribuer les marchandises à l'intérieur du pays. Ces réseaux, qui reposent sur des liens familiaux, l'appartenance à une dahira, ou la fidélité à un même marabout, créent des relations de confiance et de sécurité propices aux échanges commerciaux.

Touba, territoire privé, est également un des lieux privilégiés pour toutes les contrebandes. En 1976, après accord entre Cheikh Abdou Lahad et le président Senghor, une brigade spéciale de gendarmes payés par l'État sénégalais mais obéissant aux ordres du calife avait été créée: le marché "ocas" avait été détruit, et un autre construit pour abriter des activités légales. Aujourd'hui, cette contrebande est repartie de plus belle, montrant bien que Touba est une zone de tolérance où se joue, sous une apparence religieuse, toute la question du rapport à l'État et au droit de l'économie informelle: non-respect du droit du travail, fiscalité inexistante, voire activités illicites...

"Celui qui ne peut pas vous secourir ici-bas ne vous sera d'aucun recours dans l'au-delà.", affirme un proverbe sénégalais. De fait, un cheikh a d'autant plus d'adeptes qu'il est susceptible de leur fournir des avantages matériels. Touba est un lieu où chaque talibé peut venir s'installer, avec sa famille, dans un espace concédé par le calife. Depuis une dizaine d'années, ces parcelles sont attribuées gratuitement. Chaque quartier a un chef, théoriquement élu comme tous les conseils ruraux sénégalais, en fait désigné sur la consigne du calife.

Touba est, avec Dakar, la ville du Sénégal qui enregistre le plus fort taux de croissance démographique (12,6 % par an). Une atmosphère de chantier y règne. Autour de son minaret haut de 87 mètres, Touba pousse à l'horizontale et s'étend désormais sur une surface de 27 kilomètres de diamètre. La ville est divisée en deux espaces principaux: d'un côté, la mosquée et d'autres édifices qui préfigurent un espace plus beau, celui du paradis; de l'autre, les maisons qui s'étalent à l'horizontale, le long de rues qui partent toutes de la mosquée. Dans les somptueux édifices publics ou les appartements richement meublés du marabout - les merveilles les plus récentes de l'électronique s'y mêlent aux étoffes, tapis et objets clinquants - l'idéal domine la réalité quotidienne du talibé de tellement haut que, même dans ces points de contact, demeure l'éternelle distance entre l'homme et la puissance surnaturelle, la baraka.

Il est impressionnant de voir le nombre de gens qui attendent, tous les samedis, pour solliciter l'attribution d'une parcelle qui leur permettra de s'installer à Touba. Le talibé peut être assuré qu'il sera logé mais aussi nourri, vêtu si besoin est par son cheikh, qui sera aussi l'intercesseur susceptible de lui ouvrir la porte du paradis. Aussi, il n'est pas rare que des malades du sida viennent finir leurs jours à Touba, ce qui n'est pas sans poser des problèmes sanitaires, car les structures hospitalières sont inexistantes, la voirie rudimentaire, les services administratifs absents, etc. Certes, il y a de nombreuses écoles coraniques, et une université de la confrérie va ouvrir ses portes, immense et somptueuse; mais, pour 150 000 habitants, il n'y a que huit classes non confessionnelles.

A l'inverse de la tidjaniya, l'autre grande confrérie, qui a une implantation multinationale et élitiste, les mourides ont d'abord une dimension populaire et nationale dont les Sénégalais, fidèles ou non, se montrent fiers: "Le mouridisme est le meilleur rempart contre l'intégrisme!" Les arguments ne manquent pas: l'hostilité de l'Arabie saoudite, les relations étroites entre le pouvoir et la confrérie...

La daara des étudiants mourides, dont le rayonnement part de Touba vers tout le Sénégal et atteint les pays d'immigration, tranche cependant sur le caractère ouvert des organisations mourides et leur capacité à se mêler au reste de la population: dans ce monastère, avec des ateliers, des étables, des bureaux, des cuisines pour les réceptions du calife, vivent seulement des jeunes hommes, futurs cadres de la confrérie, qui marchent pieds nus et pratiquent une religion ombrageuse, en particulier sur la question de la relégation des femmes. Très disciplinés, jouissant d'importants moyens, ils sont le noyau dur de la confrérie, en liaison directe avec le calife, et organisent notamment le magal, le pèlerinage qui fait converger chaque année vers Touba plus de deux millions de talibés...

M'Backé, la ville officielle, à 5 kilomètres de Touba, et de plus en plus intégrée à son périmètre d'urbanisation, joue au contraire un rôle d'exutoire. Là sont installés les "campings" qui accueillent les touristes, visiteurs ou fidèles désireux d'échapper à la loi coranique qui interdit de boire ou de fumer, de faire de la musique profane ou de jouer aux cartes. Loin de se formaliser de l'existence de cet espace mécréant à la porte de la ville sainte, le calife semble l'encourager, rappelant ainsi qu'à l'origine - comme toutes les confréries - le mouridisme a opéré un syncrétisme entre les cultures autochtones et l'islam par le biais du cheikh, le saint, ce qui était le rêve d'Amadou Bamba...

Notes:
(1) Il ne s'agit pas de l'équivalent de la non-violence de Gandhi, mais plutôt de l'expression d'un légitimisme: "Rendons à César...".
(2) Le détenteur du califat général des mourides est nécessairement un descendant direct d'Amadou Bamba.

Les deux résistances casamançaises

A Ziguinchor, le chef des rebelles de Casamance, l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, a lancé le 3 décembre dernier, un appel à la paix et à la négociation. Consécutif aux contacts noués par une commission nationale et à la médiation du clergé catholique casamançais (1), ce geste survient au terme d'une année marquée par un nouvel embrasement de la basse Casamance.

L'enclavement de cette province entre la Gambie et la Guinée-Bissau, et les nombreux litiges qui opposent - ou opposaient - ces deux pays au Sénégal, font de la Casamance autant une question de politique extérieure qu'une question de politique intérieure pour Dakar. Mais si, aidé par les bailleurs de fonds internationaux, le régime du président Diouf a en partie normalisé ses relations avec ses voisins, il n'a pu mettre un terme à la rébellion séparatiste qui se manifeste depuis treize ans dans le sud-ouest du pays.

Malgré l'ampleur des moyens mis en oeuvre et les soutiens de la France et de la Guinée-Bissau, une tentative d'"éradication" de la rébellion avait échoué au printemps dernier (2), obligeant Dakar à une nouvelle offensive à la fin de l'année. Il s'agissait alors de repousser les rebelles le plus loin possible des plages du Cap Skirring, où trente mille touristes européens sont attendus cet hiver (3).

Mais l'échec de cette stratégie a montré, une fois de plus, qu'il n'y a pas de solution militaire en Casamance. Ni pour les séparatistes, qui savent notamment que Dakar est soutenu par Paris et Washington. Ni pour l'Etat sénégalais qui bute sur une rébellion bénéficiant de deux atouts majeurs: d'incontestables soutiens au sein d'une population dont de nombreux jeunes sans perspectives ont rejoint le maquis; et une configuration géographique favorable à la guérilla (voies d'eau, forêts et proximité des frontières).

S'appuyant sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le mouvement séparatiste, le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC), affirme mener une guerre de libération nationale contre la "colonisation sénégalaise". De son côté, l'Etat sénégalais s'affiche comme un Etat de droit, garantissant à tous ses citoyens les libertés fondamentales, interdisant, au nom de la nation, toute expression politique différentialiste à base ethnique, régionale ou religieuse.

Les prétentions des protagonistes sont partiellement démenties par les faits, venant buter toutes deux sur un puissant particularisme casamançais qui constitue le terreau du séparatisme mais ne se confond pas avec lui. C'est ainsi que les velléités des dirigeants du MFDC d'être "la voix de la Casamance" sont démenties par leur échec à entraîner derrière eux l'ensemble des Casamançais: la forte connotation diola de leur mouvement (4) reste pour eux un handicap que leurs adversaires exploitent pour les diaboliser.

De même, l'Etat n'arrive toujours pas à incarner la nation sénégalaise et se trouve concurrencé par des mouvements communautaristes, qui s'alimentent de ses échecs: mouvements fondamentalistes musulmans dans les agglomérations du nord; particularismes ethniques ou régionaux dans les périphéries. Dans les années 70, lorsque la "verte Casamance" est devenue la "nouvelle frontière" d'un Sénégal frappé par la sécheresse climatique et financière, le sentiment d'une identité commune casamançaise, au-delà de la diversité ethnolinguistique (Diola, Peul, Manding,..), s'est trouvé renforcé: l'affirmation d'une différence casamançaise donnait sens à une résistance populaire spontanée contre les étrangers à la région, accusés de piller ses ressources et de marginaliser ses habitants avec la complicité des autorités (5).

En révélant un déficit de représentation politique, cette résistance de ceux que les Nordistes (Wolof, Sérer, Toucouleur,...) qualifiaient volontiers de "sauvages", d'"Indiens" ou de "Zoulous", soulevait autant la question de la nature des liens avec Dakar que celle d'un décalage entre des institutions "importées" et les pratiques sociales autochtones. Il n'est pas certain que la régionalisation prévue pour 1996 soit de nature à résoudre ces questions.

L'identité casamançaise multiethnique réclame une reconnaissance qui s'est, jusqu'à présent, révélée incompatible avec le modèle dominant de l'Etat-nation. Ce faisant, elle pose une question simple au demeurant: peut-on être à la fois Casamançais et Sénégalais? De la réponse qui sera apportée dépend l'issue du conflit.

Notes:
(1) Dans un Sénégal massivement musulman, la basse Casamance
fait figure de poche animiste et chrétienne. En fait, le christianisme y est minoritaire par rapport à l'islam, mais exerce une forte influence sociale et culturelle. Quant au mouvement séparatiste, bien que dirigé par un prêtre catholique (désavoué par sa hiérarchie), il est multiconfessionnel.
(2) Cf. Jean-Claude Marut, "Solution militaire en Casamance", Politique africaine, no 58, juin 1995. La mystérieuse disparition de quatre touristes français avait alors donné le signal de l'offensive.
(3) Dopé par la dévaluation du franc CFA, le tourisme est, avec la pêche, la principale source de devises du pays.
(4) Comme dans la guerre de libération (victorieuse) qu'a connue la Guinée ex-portugaise voisine, c'est dans une société non hiérarchisée que se recrute le gros de la rébellion; mais l'analogie s'arrête là, notamment parce qu'il n'y a pas ici de parti-guide, mais un chef charismatique au discours ambigu.
(5) Cf. Jean-Claude Marut "Le dessous des cartes casamançaises", in François-George Barbier-Wiesser (sous la direction de), Comprendre la Casamance, Karthala, Paris, 1994.

Quand l'Afrique brade son poisson à l'Europe

EMBLÉMATIQUE des accords de pêche entre l'Union européenne et les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), celui signé avec le Sénégal - contesté aussi bien à Strasbourg qu'à Dakar - ne se veut pas seulement commercial mais entend contribuer au développement des pays concernés. Reste à savoir, en pratique, quels seront les bénéficiaires des fonds débloqués en contrepartie d'une exploitation qui épuise les réserves de poissons, affecte les ressources alimentaires des populations locales et menace l'équilibre économique des activités artisanales de la pêche.

"Après le thioff, les Européens réclament notre yaboy", proteste la presse sénégalaise (1). De fait, le thioff, poisson de première qualité, est désormais introuvable dans les eaux sénégalaises: il ne reste que les sardinelles (le yaboy). Fumées en plein air par lesfemmes "transformatrices", ces protéines du pauvre alimentaient principalement les marchés africains. Voilà désormais qu'elles prennent la route de l'Europe, dans le cadre des accords de Lomé, qui, paradoxalement, se veulent des accords de coopération pour le développement.

Sur les plages sénégalaises, on parle même de "dés-accords" de pêche! Depuis vingt ans, en effet, pour assurer le redéploiement des flottes européennes (2) en surnombre dans un Atlantique nord surexploité, les fonctionnaires de Bruxelles signent avec les gouvernements de l'Afrique de l'Ouest des protocoles d'accès aux ressources halieutiques.

Jusqu'en 1988, c'était devenu presque une routine pour les Sénégalais: tous les deux ans, après des négociations à la direction générale de la pêche à Bruxelles, les deux parties signaient les accords et en organisaient l'exécution avant même d'avoir l'aval des Parlements respectifs quelque six mois plus tard. Cette procédure un peu cavalière était justifiée par le caractère prétendument commercial de ces textes, où, d'un côté, l'Europe acquiert des "capacités de pêche" - en tonnes de jauge brute (TJB) (3) - et, de l'autre, le Sénégal engrange une compensation financière importante en écus sonnants et trébuchants.

Comme les dix-huit autres pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) qui ont signé des accords de pêche avec l'Europe, le Sénégal a besoin de devises fortes pour ses achats à l'étranger, et son gouvernement, redoutable négociateur, n'hésite pas à vendre des ressources maritimes vitales pour sa population. Le montant des compensations financières est d'ailleurs devenu un enjeu politique à Dakar, où l'on compare volontiers ce que l'on a obtenu avec ce que la Mauritanie ou le Maroc ont récolté...

Depuis la création deszones économiques exclusives (ZEE) (4), les pays côtiers sont maîtres de leurs ressources océaniques jusqu'à 200 milles marins (370 kilomètres), mais invités à négocier les surplus qu'ils ne peuvent exploiter eux-mêmes. Dans le cas du Sénégal, c'est bien ce qui rend furieux les pêcheurs artisans: après avoir négocié et détruit les stocks de crevettes, entamé sérieusement le thon et les poissons de fond, les ministres vendent maintenant ce qu'ils appellent le menu fretin, une nourriture de base dans la région, exploitée par les 35 000 pêcheurs artisans du pays et par la petite flotte industrielle sénégalaise basée à Dakar.

Carence démocratique

AUTRE sujet de mécontentement: l'utilisation de la contrepartie financière. Si l'appui donné au Centre de recherche océanographique de Dakar-Thiaroye (CRODT) n'est guère critiqué, le secteur pêche réclame une part du gâteau. En 1994, le Collectif national des pêcheurs artisans du Sénégal (CNPS)avait pu participer in extremis à la délégation gouvernementale venue renégocier l'accord à Bruxelles: une somme symbolique avait alors été attribuée à la pêche artisanale et distribuée de façon d'ailleurs curieuse.

Désormais, c'est l'ensemble de la profession qui part en guerre contre le nouvel accord, en vigueur depuis le 1er mai 1997 et pour quatre ans."On a l'impression qu'on commence à vendre les bijoux de famille", commentait M. Arouna Diagne, président du CNPS, qui rejette "purement et simplement" l'accord. Le Groupement des armateurs et industriels de la pêche (Gaipes) "fait la moue" (5), et les dirigeants de la Fénagie/Pêche, pourtant proches du gouvernement, "se sont dits surpris et scandalisés par la décision de l'Etat de céder ce qui restait au pays comme ressources halieutiques (6)". Et d'annoncer, comme le CNPS, une campagne de lobbying pour éviter une "catastrophe pour notre pays, mais aussi pour la sous-région, car c'est nous qui approvisionnons les marchés de certains pays comme le Mali et le Burkina Faso (7)".

M. Alassane Dialy Ndiaye, le ministre sénégalais, n'est pas de cet avis. Pour lui, il s'agit d'un bon accord. Non seulement en raison de la contrepartie financière annuelle d'environ 7,8 milliards de francs CFA, de la vente de licences aux navires européens et des ressources additionnelles disponibles dans le cadre du huitième Fonds européen de développement, mais aussi parce que la protection des ressources halieutiques est assurée par des clauses sur "le repos biologique des espèces et le volume maximal des captures (8)".

Certes, ces clauses sont bienvenues pour les scientifiques du CRODT, qui considéraient les stocks au large du Sénégal "en état de surexploitation sensible (9)"2.Mais, pour les pêcheurs, il n'y a qu'une seule solution: l'option zéro, préconisée dès 1990 par M. Mbaye Diouf, le ministre des pêches de l'époque : "A mesure que la pêche nationale se développe, il faut réduire les possibilités offertes à l'étranger", déclarait-il alors (10). L'espoir des artisans est de voir le Parlement sénégalais ou le Parlement européen refuser de ratifier...

A Strasbourg, l'accord de pêche avec le Sénégal est devenu célèbre en 1992. Pour la première fois, cette année-là, un rapporteur, le député néerlandais Herman Verbeek, a osé préconiser la non-ratification. Ses collègues ne l'ont pas suivi, donnant raison au commissaire des pêches de l'époque, l'Espagnol Manuel Marin. Il est vrai que les élus espagnols, tous partis confondus, font toujours bloc pour défendre tous les accords de pêche. Et pour cause: 30 % des pêcheurs européens sont espagnols. Ainsi, lors du blocage des négociations avec le Maroc, des milliers d'entre eux se retrouvèrent auchômage (11).

De son côté, la Cour des comptes européenne a demandé, dans son rapport de 1993, plus de clarté sur l'utilisation des fonds déboursés et les bénéfices qu'en retirent les armateurs européens des flottes industrielles. Car près du tiers du budget de la politique commune des pêches est englouti dans l'opération. La ratification de l'accord Europe-Sénégal de 1994 ne fut donc pas une simple formalité: un rapport global fut demandé à la commission pêche (12).

Le rapporteur, M. Peter Crampton, notait que certains pays souhaitaient mettre fin aux accords, tels le Maroc et la Mauritanie. D'autres, comme la Namibie, les ont toujours refusés. Analysant le contexte global, il soulignait l'incohérence des politiques européennes en Afrique de l'Ouest: les accords, écrivait-il, "tout en necontribuant guère au développement de l'industrie autochtone de la pêche, ne favorisent pas l'essor économique local ou régional". D'où "instabilité économique, conflits liés à l'accès aux ressources et migration forcée des travailleurs de la pêche "." Tout ceci, soulignait M. Crampton, est contraire aux politiques fondamentales de l'Union européenne visant lasécurité commune et le développement des pays tiers."

Deplus, insistait le rapporteur, on ne peut parler d'accords "commerciaux purs et simples" quand il y a compensation financière : "C'est l'Union européenne qui finance pour l'essentiel les coûts d'accès, alors que les armateurs se contentent d'acquitter un faible pourcentage par l'achat d'une licence de pêche, ce qui équivaut à subventionner la pêche hauturière."M. Peter Crampton regrettait donc que le Parlement ne soit consulté qu'une fois les décisions vitales prises, dénonçant là une "carence démocratique" concernant notamment l'essentiel du budget de la politique commune des pêches et les principes mêmes qui guident les négociateurs.

A vrai dire, les principes directeurs de la politique européenne ont quinze ans d'âge, alors que les conditions techniques, sociales et halieutiques se sont profondément transformées depuis. On ne peut pas reprocher aux fonctionnaires de la direction générale XIV (Pêches) de la Commission européenne de suivre les consignes qui leur ont été fixées par le conseil des ministres. En revanche, pourquoi, malgré des demandes répétées, ont-ils toujours refusé de soumettre au Parlement des rapports relatifs à l'impact réel des accords de pêche sur les ressources et la vie des populations des pays concernés ainsi que sur l'utilisation des fonds versés? Tout cela serait-il sans importance pour la Commission?

D'autres demandes de révision proviennent des pays ACP, qui réclament une plus grande cohérence entre les accords de pêche et la politique de coopération. Pour le groupe de suivi sur la pêche de l'Assemblée paritaire ACP-Union européenne, il faut soutenir la pêche artisanale, particulièrement vulnérable face aux opérateurs commerciaux internationaux, et aider les pays ACP à renforcer leurs capacités de gestion de leurs ressources.Les accords de pêche actuels, constate ce groupe, "visent essentiellement à couvrir les besoins de la flotte de pêche communautaire et du marché de l'Union européenne". Et d'inviter les Etats ACP à mieux valoriser leurs ressources océaniques, tout en demandant une fois de plus à l'Europe d'assouplir ses "règles d'origine (13)".

Pour les organisations nongouvernementales européennes, "les accords pèchent" gravement en menaçant la sécurité alimentaire et la stabilité sociale de pays comme le Sénégal (14). Elles pressent d'établir un code de conduite des accords de pêche équitables, sur le modèle du code de conduite pour une pêche responsable, élaboré par la FAO en 1995.

Face à toutes ces demandes de révision du cadre fondamental assigné aux accords de pêche, la présidence néerlandaise a fait quelques propositions. La balle est donc dans le camp du conseil des ministres de la pêche de l'Unioneuropéenne. Auront-ils le courage de suivre la commissaire Emma Bonino, qui adéclaré partager "la position de ceux pour lesquels les accords dits de première génération (15) ont eu pour simple effet de décimer les réserves halieutiques, à l'instar de ce qui s'est produit au Sénégal et en Guinée, étant donné que de manière générale aucun contrôle n'était exercé (16)"? Si l'on veut sauvegarderdes pêches durables, il est grand temps d'arrêter la machine infernale.

Notes:
(1) Sud Quotidien, Dakar, 26 septembre 1996.
(2) Lire André Linard, "La pêche, une guerre mondiale ignorée", Le Monde diplomatique, juin 1995.
(3) C'est un mode de calcul tout à fait obsolète: les chalutiers européens actuels opérant au large de l'Afrique ont des moyens électroniques de détection et des engins de pêche bien plus performants qu'il y a dix ou vingt ans. De plus, en fermant les yeux sur les quantités réellement capturées, il est non seulement impossible de calculer la ponction réelle effectuée sur les ressources, mais on tolère des rejets de tout ce qui ne se vend pas bien (les prises secondaires, qui n'existent pratiquement pas en pêche artisanale, où tout poisson est écoulé sur les marchés locaux et trouve acheteur).
(4) La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), conclue en 1983, a officialisé nombre de ZEE qui lui sont antérieures.
(5) Sud-Quotidien, 15 avril 1997.
(6) L'Aurore, 28 mars 1997. La Fénagie/pêche est la fédération des groupements d'intérêt économique du secteurpêche, l'organisme officiel par lequel transitent les aides gouvernementales.
(7) L'Aurore, 28 mars 1997.
(8) Le Soleil, 27 mars 1997.
(9) Comité régional de planification stratégique de la recherche agricole, Zone maritime. Rapport CRODT, 1995.
(10) Entretien au Marin, le 6 décembre 1991.
(11) France Eco Pêche, Rennes, janvier 1996.
(12) Peter Duncan Crampton, "Projet de rapport sur les accords internationaux de pêche ", 12 février 1997, Parlement européen, PE 220 881.
(13) Ce sont des règles de douane qui déterminent si un produit peut entrer dans l'UE aux taux préférentiels prévus dans la convention de Lomé. Sur les demandes des ACP, voir le document ACP-UE 1801/97 du Parlement européen daté du 17 mars 1997.
(14) C'est le thème de la campagne de signatures de l'association française Agir ici, 14, passage Dubail, 75010 Paris; tél. 01-40-35-07-00. Cette campagne est co-organisée par la Coalition pour des accords de pêche équitables (Bruxelles), le Comité catholique contre la faim et pour le développement(CCFD), le Collectif pêche et développement, Frères des hommes et Solagral (Paris), en liaison avec plusieurs collectifs européens.
(15) Ce sont les accords dont il est question ici. Les accords de seconde génération comportent des transferts de bateaux vers des sociétés mixtes (joint-ventures) et malheureusement ne présentent pas, à notre sens, de meilleures garanties pour les pêcheurs locaux et la sécurité alimentaire des populations concernées.
(16) Cité par Peter Crampton,  op. cit.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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