Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse économique


ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE

1996 :

Largement remportées par le Parti socialiste au pouvoir, les élections locales de novembre ont mis fin au consensus qui régnait depuis l'entrée de l'opposition libérale au gouvernement. Le Parti démocratique sénégalais de l'avocat Abdoulaye Wade pourrait quitter le gouvernement, laissant le champ libre aux "rénovateurs " du Parti socialiste qui sont emmenés par le ministre des affaires présidentielles, Ousmane Tanor Dieng, souvent présenté comme le dauphin d'Abdou Diouf.
En 1996, l'arrêt des combats en Casamance a permis au Sénégal de retrouver la faveur des touristes occidentaux - même si l'on attend toujours le début des négociations promises en mars par le président Diouf. L'autre succès de l'année réside dans la privatisation de la compagnie de télécommunications Sonatel, l'une des plus performantes du continent, quel que soit le vainqueur final de la compétition qui oppose France Télécom à un consortium américano-suédois. Le secteur de l'immobilier se porte également bien: les constructions de logement ont atteint un rythme tel que la production de ciment de la Sococim (700 000 tonnes par an) ne suffit pas à satisfaire la demande. Cette bonne santé de l'économie sénégalaise en 1996 se traduit par un taux de croissance d'environ 5 % pour une inflationde2,6%.
Toutefois, les résultats du secteur primaire, qui occupe encore 70 % de la population active, restent très décevants. Le riz sénégalais, cultivé au nord du pays, qui a bénéficié d'une aide importante, aussi bien de l'Etat que des bailleurs de fonds internationaux, subit toujours la compétition de riz importé, nettement moins cher. La production d'arachide, troisième source de recettes d'exportation après la pêche et les phosphates n'est que la moitié de ce qu'elle était en 1975. Et la situation continue de se dégrader avec l'appauvrissement des sols et le manque d'engrais, que la dévaluation du franc CFA a rendu inaccessibles à de nombreux exploitants. Le Sénégal n'a pas non plus profité du boom cotonnier, avec une production de seulement 28 000 tonnes de coton-graine.
Dans le secteur des services et de l'industrie, on note une reprise des investissements de la part des opérateurs déjà installés, qu'ils soient sénégalais ou étrangers - c'est-à-dire essentiellement français. Mais les nouveaux investisseurs étrangers sont souvent découragés par la complication des structures administratives et par des décisions de justice presque systématiquement défavorables dans les conflits qui opposent les entreprises à l'Etat sénégalais.
 

1997 :

En 1997, le Sénégal ne devrait pas rééditer ses performances
de 1996, qui s'étaient soldées par une croissance économique de 5,2 %. Le chiffre devrait repasser en dessous de 5 %, en raison essentiellement d'une mauvaise campagne agricole et d'une saison touristique très probablement perturbée par la nouvelle flambée de violence en Casamance.
Durement touchées par la sécheresse et victimes d'une désorganisation apparemment incurable, les filières cotonnières et arachidières n'en finissent pas de voir leurs performances s'effondrer, même Si l'extension des surfaces cultivées en coton permet de masquer la baisse des rendements. Le secteur secondaire présente de meilleurs résultats avec une croissance des investissements en 1996. Mais ceux-ci restent essentiellement l'oeuvre du secteur public et les capitaux étrangers continuent de bouder le Sénégal. Cette méfiance s'explique en partie par un environnement juridique et réglementaire aussi contraignant qu'imprévisible.
Les finances publiques affichent des résultats plus encourageants avec un déficit limité à 2 % du PIB, entre autres, grâce à une réforme des douanes, qui ne va pas sans douleurs. Mais cette austérité budgétaire provoque également de vives tensions sociales. L'année scolaire et universitaire 1996-1997 a été perturbée par des grèves d'étudiants et d'enseignants et les employés des entreprises nationales restent très fortement mobilisés contre les projets de privatisation.
Ces tensions ne concernent toutefois qu'une petite partie de la population. La moitié des actifs est en effet au chômage et un tiers des Sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 400 calories par jour Cette pauvreté affecte particulièrement une population urbaine en croissance continue. Dakar accueille 28 % des Sénégalais sur 0,28 % du territoire national. Pour cette majorité marginalisée, le salut se trouve dans le secteur informel, largement contrôlé par la puissante confrérie musulmane mouride. Touba, la métropole mouride, est officiellement devenue la seconde ville sénégalaise cette année et ses activités commerciales, avec des ramifications dans le golfe Arabo-Persique, en Extrême-Orient et aux Etats-Unis, ne cessent de croître.

1998 :

Politiquement, diplomatiquement, le Sénégal aura connu une année mouvementée. Les élections législatives du 24 mal ont confirmé l'érosion du Parti socialiste, au pouvoir depuis l'indépendance, mais aussi la difficulté de l'opposition à présenter une alternative crédible. Parallèlement, malgré toutes les tentatives de médiation, le conflit en Casamance continue de martyriser les populations civiles de cette province méridionale, ou les maquisards du Mouvement des forces démocratiques de Casamance combattent les troupes gouvernementales. Le conflit affecte durement l'industrie touristique de la région, naguère florissante.
La mutinerie militaire, puis la guerre civile en Guinée-Bissau ont coûté cher à Dakar, qui a dépêché des troupes au secours du président Joao Bernardo Nino Vieira pour ce qui devait être initialement une simple opération de maintien de l'ordre et qui s'est rapidement transformé en bourbier. Les espoirs de paix à Bissau pourraient coïncider avec un déblocage de la situation en Casamance.
La situation économique reste inquiétante. La croissance reste soutenue, aux alentours de 5 %. Mais contrairement à d'autres pays de la région, le Sénégal n'a pas profité de la dévaluation pour redresser sa balance commerciale. Sa principale production, l'arachide, se vend mal, et les quantités produites sont en déclin constant alors que la production cotonnière n'a toujours pas décollé. Cette faiblesse chronique de l'agriculture entretient la pauvreté dans les campagnes et oblige le pays à importer massivement des denrées de base comme le sucre. La pêche a été touchée par la crise dans le Sud-Est asiatique. Le gain de change de pays comme la Thaïlande a permis à ses produits de prendre un avantage décisif sur le Sénégal, provoquant la fermeture temporaire de trois conserveries.
La nomination d'un " technicien " au poste de premier ministre était destinée, entre autres, à rassurer les investisseurs internationaux. Mamadou Lamine Loum a manifesté sa volonté de poursuivre coûte que coûte le programme de privatisation. Les autorités ont fait emprisonner et inculper pour " sabotage " 25 syndicalistes de la Sutelec, compagnie d'électricité, à la suite d'une grève organisée pour protester contre la privatisation. D'ores et déjà, la cession de la Sonatel est un succès, et le titre est l'une des valeurs phares de la nouvelle Bourse régionale des valeurs mobilières, qui a ouvert à l'automne à Abidjan.

1999 :

Moins spectaculairement qu'en Côte d'Ivoire, l'autre pilier de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le climat politique se tend au Sénégal à l'approche de l'élection présidentielle. Fin octobre 1999, le retour d'Abdoulaye Wade, le vieux leader du -Parti démocratique sénégalais (PDS), après une année de séjour à Paris, a tourné au plébiscite dans les rues de Dakar ou de Saint Louis. Pour la quatrième fois, en février 2000, cet avocat de soixante-treize ans doit affronter le président Abdou Diouf, après avoir cédé à deux reprises aux charmes d'un portefeuille ministériel. La lassitude sociale joue en faveur de cet homme charismatique, fédérant depuis la mouvance traditionaliste musulmane jusqu'à l'opposition néo-marxiste, en passant par les libéraux réformateurs.

Le 28 juin 1999, la première grève générale depuis 1993 a paralysé la capitale, à l'appel de l'ensemble des centrales syndicales, y compris la puissante Confédération nationale des travailleurs sénégalais (CNTS), proche du Parti socialiste (PS) au pouvoir. Deux mois plus tard, le chef de l'Etat, conscient qu'il lui faudrait se battre pour conserver son fauteuil, a accepté pour la première fois, depuis six ans, de répondre aux questions de la presse sénégalaise.
Pour sa part, le gouvernement de Mamadou Lamine Loum, un technocrate apprécié des milieux internationaux, oppose à ses détracteurs ses perforrnances macro-économiques; un taux de croissance de 5 %, une stabilisation du déficit budgétaire, une nette amélioration de la balance commerciale et une inflation ramenée à 1 %. n n'y a guère que la mise en oeuvre d'un tarif extérieur commun (TEC) au sein de l'Uemoa, le 1er janvier 2000, qui suscite une certaine inquiétude, le Trésor sénégalais perdant 330 millions de francs de recettes que l'élargissement de l'assiette de la NA ne devrait pas suffire à combler. Une assistance des institutions de Bretton Woods devient donc nécessaire.
La bonne tenue de l'économie n'a pas manqué de favoriser une accélération des investissements privés, dans les télécommunications, l'industrie chimique, l'énergie électrique, le tourisme et les matériaux de construction. Mais, de l'avis même de la Banque mondiale, avec laquelle Dakar a élaboré un programme de lutte contre la pauvreté de 200 millions de dollars (1,2 milliard de francs) par an, les indicateurs sociaux sont loin de suivre la même évolution favorable.

2000

Le 19 mars 2000, au second tour de scrutin, un avocat de soixante-quatorze ans, Abdoulaye Wade, le chef de file du Parti démocratique sénégalais (PDS), est élu président de la République face à Abdou Diouf, à la tête du pays depuis deux décennies. Avec panache, le sortant reconnaît aussitôt sa défaite, prenant de court les ultras de son camp qui, selon toute vraisemblance, préparaient un coup de force de facture classique.

Le sopi (« changement », en wolof) l'a emporté dans l'allégresse, faisant sans conteste du Sénégal un exemple pour l'ensemble du continent africain. Un gouvernement de large coalition est formé, regroupant aussi bien des responsables libéraux du PDS ou des personnalités d'extrême gauche que des dissidents de l'ancien pouvoir socialiste, ou encore des fonctionnaires des institutions de Bretton Woods. Dans l'euphorie d'une « révolution de velours », le chef de l'Etat multiplie les déclarations volontaristes, au risque d'une certaine confusion, pour ne pas dire d'une certaine gesticulation. Les créations de partis politiques se multiplient, tandis que d'anciens caciques du Parti socialiste (PS) rejoignent sans vergogne la formation de M' Wade. Un référendum constitutionnel est programmé pour janvier 2001, et des élections législatives, deux mois plus tard.

Pour répondre aux attentes populaires, une politique de grands chantiers est lancée: construction d'un nouvel aéroport international, exploitation de mines d'or, création d'un complexe de conservation pour les fruits et les légumes. Mais chacun reconnaît que la plupart des cadres macro-économiques élaborés par l'ancien pouvoir socialiste sont maintenus avec application. La facilité de réduction de la pauvreté et de la croissance (FRPC) dont bénéficie le Sénégal a ainsi été négociée avant même l'élection d'Abdoulaye Wade. Le schéma est le même s'agissant de la décision des institutions de Bretton Woods d'alléger de 6 milliards de francs la dette extérieure.

La marge de manoeuvre des acteurs du sopi s'avère réduite. Exemple parmi d'autres, le ministère de l'économie n'a eu d'autre choix que de demander 760 millions de francs à la Banque mondiale pour compenser les pertes dues à l'instauration du tarif extérieur commun (TEC) de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Par ailleurs, la mise entre parenthèses des revendications sociales est désormais de l'histoire ancienne. Une puissante « intersyndicale » s'est ainsi élevée, dès le mois d'août, contre la libéralisation « sauvage » de l'économie nationale. Pour autant, le nouveau gouvernement compte bien prouver que les temps ont changé. Plusieurs concessions liant l'Etat à des groupes privés, dans les secteurs de l'électricité et des télécommunications notamment, ont été « revisitées », dans un souci de préservation des « intérêts fondamentaux » du Sénégal. Et les audits des entreprises publiques se poursuivent, révélant de gigantesques trous dans les comptes. Le sopi sera chèrement acquis.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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