Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LE SIDA EN AFRIQUE
LE SIDA EN AFRIQUE : UN FREIN AU DEVELOPPEMENT

Les dirigeants africains doivent faire de la lutte contre le sida la priorité des priorités. Sinon, une majorité des pays africains entrera dans le XXIème siècle en assistant à l' évaporation des gains du XXème. » Cette menace bien réelle, Callisto Madavo, vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique, l'a martelée à Lusaka, en septembre dernier, lors de la XIème conférence internationale sur le sida en Afrique. Puis ce fut au tour de Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, d'enfoncer le clou devant le Conseil de sécurité en janvier: « Le sida, comme les conflits dévastateurs, est devenu une menace importante pour la stabilité économique, sociale et politique en Afrique, particulièrement dans les régions du Sud et de l'Est. En 1998, le sida a tué dix fois plus d'Africains que les conflits armés. L'épidémie, qui a fait environ dix millions d'orphelins, décime le personnel de santé, les enseignants et menace la bonne gouvernance en raison du taux de mortalité élevé parmi l'élite du continent. »
C'est un fait indéniable. La pandémie ronge insidieusement les acquis du développement engrangés ces dernières décennies. La croissance s'est déjà ralentie dans plusieurs pays d'Afrique australe, région la plus meurtrie. Tous les secteurs sont concernés, des mines aux banques, des transports à l' agriculture. Les marchés aussi s'en ressentent car la population décline. Le sida réduit l' espérance de vie, les revenus des familles et la consommation. Selon des études réalisées en Côte-d'Ivoire, le pouvoir d'achat d'une famille, dont le père est contaminé, diminue de moitié et ses revenus des deux tiers. Le sida frappe les individus entre 20 et 40 ans, au cours de leurs années les plus productives, et particulièrement le haut de l' échelle socio-économique, c'est-à-dire la main-d'oeuvre qualifiée et les cadres de tous les secteurs importants.

« L'épidémie a causé une grave hémorragie parmi les cadres et les membres les plus instruits de notre société », déclarait déjà Yoweri Museveni, président de l'Ouganda, en 1995. Les salariés développent la maladie, meurent avant que leurs remplaçants ne soient formés et sont remplacés par des jeunes inexpérimentés. Selon un rapport zambien sur le secteur minier : « Cela ne se traduit pas nécessairement par une brusque chute de la production, mais plutôt par un accroissement régulier des pannes, des accidents, des retards et des erreurs de jugement dont la production finit par pâtir »

Le poids économique et financier de la maladie est grandissant pour les entreprises. L'absentéisme prend dans certains secteurs des proportions alarmantes. Même le personnel en bonne santé, particulièrement les femmes, s'absente pour soigner un proche malade. La plus importante entreprise de construction de Zambie a vu les congés pour cause d'enterrement multipliés par quinze entre 1992 et 1995, avant de les limiter à la parenté la plus proche. Les décès déciment la main d'oeuvre. En 1995, les Chemins de fer de l'Ouganda avaient déjà perdu 10% de leurs employés. En Zambie, la Banque Barclays enregistre en moyenne, chaque année, 36 décès sur 1 600 employés, soit dix fois plus que dans une firme américaine. Au Kenya, 43 des 50 employés du service des impôts morts en 1998 ont succombé au sida. Le coût total des absences, de la perte de productivité, des soins, des allocations et de la formation de remplaçants dépassent parfois les bénéfices annuels de certaines sociétés en Afrique australe. Dans cette région, un ouvrier atteint du sida coûte plus de 200 dollars par an à une entreprise. Au Zimbabwe, où 27 % des adultes sont contaminés, une grande société de transport qui compte 3500 séropositifs sur 11500 employés a calculé que le virus lui aurait grevé 1 million de dollars en 1997, soit 20 % de ses profits. Au Kenya, le sida engloutira, en 2005, 15% des bénéfices réalisés par le pays. Les frais engagés représentent 19 % de la masse salariale des entreprises sud-africaines contre 7% en 1995. Dans de nombreux pays, le niveau des versements exigés pour les contrats d'assurance vie a été multiplié par quatre en deux ans. Les conséquences économiques sont telles que nombre d'entreprises ont recours à un dépistage illicite du virus au moment de l'embauche ou chez leurs salariés, et pratiquent des licenciements abusifs.

Le sida est aussi une vraie menace pour l'agriculture, notamment au niveau des petites exploitations, dont le rendement a baissé significativement depuis le début des années 90. Dans certaines communautés rurales d'Afrique subsaharienne, cette maladie a décimé une génération entière, laissant les grands-parents et les enfants faire face, seuls, au défi de la survie. La maladie, les décès, les soins aux malades limitent la disponibilité de la main-d' oeuvre. Les familles affectées sont confrontées à une réduction de la production et donc des revenus tirés de la vente des produits fermiers. Le besoin d'argent les accule souvent à vendre du bétail ou des biens négociables. Les enfants sont retirés de l'école pour économiser les frais de scolarité. La sécurité alimentaire est compromise. Les travaux et pratiques agricoles sont mal, peu ou parfois même plus exécutés. L'argent manque pour acheter les semences, les engrais ou l'outillage nécessaires pour assurer la saison suivante. Pire, quand le chef de famille meurt, souvent l'exploitation périclite. Dans des régions comme la Kagéra, en Tanzanie, où l'épidémie a frappé le plus fort, les productions de banane, de café et de denrées alimentaires de base ont baissé de 50 %. Au Zimbabwe, pays le plus touché, le virus serait responsable, selon l'Union des fermiers, d'une baisse de la production de 61 % pour le maïs, de 49 % pour le coton et le maraîchage, de 29 % pour l'élevage. Cependant les agriculteurs ont commencé à élaborer des techniques de survie, optant pour
des produits exigeant moins de travail, abandonnant parfois des cultures de rente comme le café afin de concentrer la main d'oeuvre disponible sur des cultures vivrières comme le manioc ou la patate douce. Idem pour l'élevage, où les paysans élèvent parallèlement aux bovins des animaux de petite taille et de la volaille plus faciles à nourrir. Ces adaptations nécessaires génèrent un appauvrissement des espèces cultivées ou élevées. Face à ce désastre, certains acteurs économiques tentent de réagir.

DES RESSOURCES INSUFFISANTES
Des organismes, comme la Confédération des syndicat" du Zimbabwe ou la Fédération des employeurs de l'Ouganda, s'emploient, depuis plusieurs années, à mettre en oeuvre des programmes de prévention et d'éducation. Mais pour la Banque mondiale, qui a fait de la lutte contre le sida une priorité, « la seule façon de combattre la pandémie est d'améliorer les conditions de vie dans les pays en développement ». Mark Malloch Brown, directeur du Programme des Nations unies pour le développement, l'affirme: « Nous ne pouvons plus maîtriser cette épidémie isolément du contexte plus large du développement. Des gouvernements faibles, des services peu performants et une mauvaise situation économique se traduisent directement par l'échec de la vaccination et par l'approvisionnement en sang contaminé. » Mais le sida ne saurait être efficacement combattu sans la mobilisation des gouvernement". Les chefs d'Etats africains réunis à Libreville, en janvier dernier, ont pris l'engagement d'intégrer cette lutte dans leur stratégie de réduction de la pauvreté. Mais avec quels moyens ? D'énormes disparités existent dans les fonds alloués aux pays. Selon James Wolfensohn, président de la Banque mondiale: « Le montant total nécessaire pour la prévention en Afrique est de l'ordre de I à 2,3 milliards de dollars et pourtant, à l'heure actuelle, l'Afrique ne reçoit que 160 millions d'aide d'officielle pour la lutte contre le sida. » Une large partie de cette aide serait même détournée. Quels nouveaux records dramatiques, la pandémie doit elle atteindre pour que les Etats s'impliquent concrètement, à l'instar de l'Ouganda et du Sénégal ? Combien de millions de victimes seront encore sacrifiées avant que riches et pauvres déclarent la guerre au sida autrement qu'en paroles ? Il faut se donner les moyens de la gagner.

LE CAS DE L'AFRIQUE DU SUD

L'Afrique du Sud a le triste privilège d'être le pays au monde où le sida connait actuellement la plus forte progression, avec 1 700 nouveaux cas par jour, alors qu'un habitant sur onze serait déjà contaminé. Le reste de l'Afrique australe est également en première ligne. Le Zimbabwe, la Namibie et le Botswana comptent la plus forte proportion de personnes infectées (au moins 20 % de la population), tout continent confondu. Pourtant, la région commence à peine à évaluer les conséquences économiques de la pandémie. Seuls l'Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, le Zimbabwe disposent d'études complètes. Les conclusions sont effrayantes. Selon les demi ères statistiques de l'Institut sud-africain des relations raciales, publiées en janvier, 6 millions de Sud-Africains seront séropositifs en 2005, dont 20 % de la population active. En règle générale, les secteurs
employant une main-d'oeuvre peu qualifiée restent pour l'instant les plus touchés. Le record en la matière revient à l'industrie minière, première source de revenus à l'exportation du pays. Le ministère de l'Energie et des Ressources minières estime que 45 % des quelque cinq cent mille mineurs sud-africains sont atteint.. En 2005, la maladie pourrait tuer 27 % des employés de la branche. L'association des transporteurs routiers, quant à elle, prétend que le mal emporte trois chauffeurs par jour et qu'à ce train, l'Afrique du Sud ne comptera plus un seul routier en 2003.

UN MANQUE CRUEL DE FONDS
Pour les entreprises, la maladie se traduit essentiellement par une augmentation des coûts de la main-d' oeuvre : prise en charge de l'augmentation des frais de traitement et de pension, recrutement et formation des remplaçants des salariés malades ou décédés. La productivité en souffre. L'absentéisme ne concerne pas seulement les malades obligés de rester chez eux, mais aussi le personnel qui prend un congé pour assister aux funérailles de proches. Au Swaziland, on n'enterre plus que les week-ends, pour ne pas contrarier davantage la marche de l'économie. L'impact sur les sociétés est aussi plus indirect :
les distributeurs sud-africains de meubles et de vêtement.' estiment qu'ils pourraient perdre 20 % de leur clientèle au cours des cinq prochaines années. Les acteurs économiques sont de plus en plus conscient.' de ces enjeux. Les colloques professionnels se multiplient et de nouveaux métiers apparaissent. En 1999, Juan Kirsten a fondé à Durban, capitale de la province sud-africaine la plus touchée par la pandémie (au KwaZulu-Natal, 70 % des lits d'hôpital sont occupés par des sidéens), un cabinet de conseil appelé Aids in the Workplace (sida en entreprise) se propose d'élaborer des stratégies d'entreprise "sur mesure", tenant compte de tous les effets de la pandémie, tant sur le personnel que sur l'environnement du travail.

Mais les entreprises ne supportent pas seules le coût du sida. Les finances de l'Etat en sont aussi gravement affectées. En 2002, le ministère de la Santé sud-africain consacrera 3 rniliards de FF à la maladie alors que le secteur de la Santé, sinistré, manque cruellement de fonds. C'est essentiellement pour maîtriser ses dépenses que le gouvernement refuse obstinément de distribuer des traitements., à base d'Azt aux victimes de viol et aux femmes enceintes, contre l'avis des associations de lutte contre le sida. Les budget' sociaux, eux aussi, menacent d'exploser. L'Afrique du Sud devrait atteindre le cap du million d'orphelins du sida en 2005 (ils sont aujourd'hui près de 160000). Et ce, alors que les recettes de l'Etat devraient pâtir du fait que les familles consacrent une part croissante de leur budget aux dépenses de santé ou aux primes d'assurance. Les économistes évaluent à 2 % la baisse du taux de croissance en Afrique du Sud d'ici à trois ans...
A défaut de faire reculer le sida dans le monde et en attendant qu'un vaccin contre ce fléau du siècle soit découvert, la communauté internationale ne cesse de multiplier les symboles pour marquer la gravité de la situation. Ainsi, en janvier dernier, pour la première fois depuis la création de l'ONU, le Conseil de sécurité s'est penché sur une question de santé. La plus haute instance onusienne, traditionnellement attachée à des questions militaires et politiques, a invité une quarantaine de diplomates et de responsables gouvernementaux pour évoquer « l'impact du sida sur la paix et la sécurité en Afrique ». Ces derniers se sont séparés en lançant un appel à la mobilisation générale pour sauver un continent dont plus de 23 millions d'individus sont porteurs du VIH. Pour essayer de concrétiser ses bonnes volontés, l'ONU a chargé son Conseil économique et social de réunir les pays donateurs, les pays bénéficiaires et l'industrie pharmaceutique pour déterminer des modalités de vente de médicaments aux pays africains à des prix abordables.
Alors que l'Afrique totalise les deux tiers des malades du sida dans le monde, seuls quelques milliers d'entre-eux peuvent acheter les nouveaux traitements efficaces contre la progression du virus. Mais il est encore loin le temps où l'on pourra parler d'exception thérapeutique pour l'Afrique en matière de sida.
Concernant plus globalement tous les pays en développement, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et des économistes de renommée internationale viennent de créer une Commission macroéconomie et santé, destinée à renforcer le lien entre santé et réduction de la pauvreté.

Composée de quinze membres, cette commission est présidée par l'Américain Jeffrey Sachs, professeur à l'université de Harvard. Elle compte des personnalités comme le Français Daniel Cohen, professeur d'économie à l'Ecole normale d'administration, le Burkinabé Zéphirin Diabré, administrateur adjoint du Programme des Nations unies pour le développement, ou encore le vice-Premier ministre et ministre du Commerce de Thailande, Supachaï Panitchpakdi, prochain directeur général de l'Organisation mondiale de la santé. Selon Gregory Hartl, porte-parole de l'OMS, « si le lien entre la santé d'un pays et la pauvreté était connu, mais seulement dans le sens où la seconde était responsable de l'état du premier; il y a peu de temps que les organisations internationales se sont rendu compte que l'amélioration de l'état de santé d'une population pouvait conduire à la richesse d'un pays ».
Créée initialement pour deux ans, la commission est chargée de faire des recommandations, de proposer une gamme d'actions aux gouvernements soucieux d'investir dans la santé, afin d'enrichir la population.
Pendant ce temps, les économistes parcourront la plupart des pays en développement, pour recueillir des témoignages et des informations, et prendre note des soucis des populations confrontées aux administrations locales. Les recommandations de la commission tiendront compte de tout ce qui aura été entendu et glané sur la planète de la pauvreté. Les membres de la commission travailleront gratuitement. Seuls les frais de voyage seront à la charge de l'OMS qui, aux dires de son porte-parole, espère beaucoup de leur travail. « Nous croyons qu'au bout de deux ans, la commission proposera quelque chose de très concret, utilisable pour créer de nouveaux instruments, de nouveaux moyens de combattre la pauvreté. » A condition, bien sûr, de s'assurer la collaboration de l'industrie pharmaceutique. Une volonté politique suffisamment forte sera nécessaire pour convaincre celle-ci de réviser, notamment en ce qui concerne le sida, ses prix à la baisse, en direction des pays pauvres.

DES CHIFFRES QUI EN DISENT LONG SUR L'ETAT CATASTROPHIQUE DE LA SITUATION ACTUELLE !

Source :
Continental

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