Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE

ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

La guerre et le néant, 1996

CRUVELLIER THIERRY

DIX mille morts selon les chiffres officiels, depuis son déclenchement en 1991; plus de 2 millions de personnes déplacées - soit près de la moitié de la population - dont 300 000 réfugiées en Guinée et au Liberia: si le conflit de Sierra Leone est longtemps resté dans l'ombre, il est devenu le plus meurtrier d'Afrique de l'Ouest. Pourtant, aussi loin que l'on remonte dans l'histoire des treize ethnies qui finirent par composer cette nation sous la tutelle coloniale britannique, rien n'alimente l'hypothèse de luttes fratricides ataviques. La Sierra Leone n'est pas le Liberia.

Les affrontements se sont nourris, en premier lieu, de l'extraordinaire chaos économique qui a fini par faire plonger l'ancienne "petite Suisse" d'Afrique occidentale, richement dotée par la nature, dans le groupe des cinq pays les plus pauvres de la planète. Avant même le début de la guerre, le terme d'Etat ne relevait plus que d'une convention sémantique. Le régime du général Momoh ne résistera pas à la guérilla du Front révolutionnaire uni, lancée le 23 mars 1991 par le caporal Foday Sankoh et appuyée, au départ, par le chef de guerre libérien Charles Taylor. Le 29 avril 1992, il est renversé par une soixantaine de jeunes militaires mécontents.

A la tête du nouveau Conseil national provisoire de gouvernement (NPRC) s'installe un capitaine de vingt-six ans, M. Valentine Strasser. Mais trois ans plus tard, les rebelles se trouvent aux portes de Freetown. Entre-temps, l'armée est pourtant passée de 3 000 à 13 000 hommes. Certes, le Front révolutionnaire uni (RUF) ne "tient" aucune ville importante - c'est une guerre sans front précis -, mais il est capable d'attaquer partout. Le Sud, grenier du pays, est déserté et dévasté. A l'Est, la zone d'extraction des diamants est isolée. Le gouvernement est ainsi étranglé financièrement.

Simultanément, le crime a proliféré. Incendies de villages, tueries aveugles, tortures et exécutions sommaires demeurent une sinistre caractéristique du RUF. L'enrôlement forcé d'enfants et de femmes est de rigueur. Son programme est aussi flou que son chef est fantomatique. "Nous avons pris les armes pour abattre un système pourri imposé par l'APC [ancien parti unique, renversé en 1992] et l'armée, annonce le caporal Foday Sankoh. Nous n'allons pas former un gouvernement militaire. Nous sommes contre le militarisme. Mais nous ne prendrons pas le pouvoir pour le donner aux politiciens. Non, vous [ses commandants] le garderez. Vous devez donc être disciplinés (1)."

Disciplinés, c'est-à-dire tout le contraire des forces gouvernementales. Car les exactions sont aussi le fait des militaires, recrutés à la hâte dans les couches les plus pauvres, mal encadrés et mal rémunérés. Les combattants sont parfois, là aussi, à peine adolescents (2). Ils achèvent souvent le pillage entamé par les hommes du RUF, quand ils n'en sont pas les instigateurs, laissant éclore un nouveau vocable, "sobel", contraction populaire de soldat et de rebelle. C'est une guerre où l'on ne fait pas de prisonniers. Dans cette variante du banditisme de grand chemin, personne ne sait qui contrôle quoi; certains observateurs estiment que seuls quatre bataillons de l'armée sur sept seraient loyaux au NPRC.

Déjà soutenu par la Guinée et le Nigeria, le NPRC compte désormais sur les mercenaires étrangers. Après une première expérience peu concluante avec les gurkhas népalais, la junte a requis les services d'une société privée sud-africaine (3). Comme en Angola, la fascination du diamant n'a pas échappé aux orphelins de l'apartheid. En échange d'une concession dans l'Est, promptement libéré, les 150 mercenaires assurent l'encadrement des soldats gouvernementaux. Le résultat semble ravir tout le monde: le RUF a été rapidement repoussé à 80 kilomètres de la capitale.

En fait, l'espoir est qu'un "match nul" des parties en conflit force chacun à s'asseoir à une table de négociation. Jusqu'ici, les pourparlers de paix ou les tentatives de médiation internationale ont échoué. Mi-septembre pourtant, le RUF demandait à rencontrer des représentants de la société civile. Beaucoup de Sierra-Léonais y sont prêts: sans jamais avoir soutenu la rébellion, ils n'ont jamais cessé d'aspirer à la paix. De plus, l'autre voie de sortie de la crise est fragile. Le processus de retour à un pouvoir civil est, en effet, engagé. Quinze partis sont enregistrés pour des élections prévues en février prochain. Mais le RUF a refusé de s'y associer et l'organisation de ces élections, dans le contexte actuel, relève de la gageure.

Notes:
(1) New African, juin 1995.
(2) En 1993, on recensait 1 000 jeunes de moins de quinze ans dans l'armée. En juin 1993, 370 mineurs de huit à dix-sept ans sont démobilisés. 20 % d'entre eux sont retournés dans l'armée pendant leur première année de retour à la vie civile, malgré un programme de réadaptation exemplaire.
(3) Lire The Economist du 29 juillet 1995, The Observer cité par Courrier international, no 252, et Le Monde du 27 juin et daté 1er-2 octobre 1995.
 

DÉBAUCHES D'ARMES, CRISES D'INTÉGRATION NATIONALE
L'Ouest africain rongé par ses abcès régionaux, 1996

LEYMARIE PHILIPPE

Feux de brousse, guerres régionales, affrontements ethniques, conflits limités ou de basse intensité, les mots manquent pour qualifier les affrontements qui embrasent de vastes zones en Afrique de l'Ouest. Pour nombre de géopoliticiens, ces crises ne sont pas importantes, car elles se déroulent sur des théâtres jugés secondaires, surtout depuis la fin de la confrontation Est-Ouest. Pourtant, elles mettent à mal, parfois durablement, tout espoir de développement. Et elles sont caractéristiques de ces conflits "fin de siècle" qui minent la planète (1)...

EN Afrique de l'Ouest, les conflits "limités" se multiplient. Ils sont d'autant plus menaçants qu'il s'agit le plus souvent de guerres civiles, touchant aux ressorts intimes des sociétés et mettant aux prises des fronts ou des milices, souvent indisciplinés, qui dérivent à l'occasion vers le banditisme, pratiquent la prise de butin, enrôlent des enfants, s'en prennent aux civils sans défense, et n'hésitent pas à recourir aux formes extrêmes de violence, au pillage de l'aide humanitaire, à la destruction des infrastructures et des récoltes...

"Ces conflits d'un type nouveau, écrit dans un rapport le secrétaire général de l'ONU, M. Boutros-Ghali, placent le personnel de maintien de la paix de l'ONU face à des problèmes qu'on n'avait pas vus depuis l'opération du Congo en 1960 (2)." Pour l'ancien ministre français de la coopéra- tion, M. Michel Roussin, cette vingtaine de crises oubliées sont "autrement plus complexes, et ont des conséquences régionales" plus importantes qu'au temps de la guerre froide (3).

Leurs détonateurs sont multiples: lutte pour le pouvoir - et pour le contrôle des matières premières - au Liberia et en Sierra Leone (lire les articles de Michel Galy et de Thierry Cruvellier); revendication pour la reconnaissance de l'identité de certains groupes ethniques, comme les Touaregs au Niger et au Mali, ou les Pulars (Peuls) en Mauritanie; autonomisme territorial, comme en Casamance (Sénégal) (lire l'article de Jean-Claude Marut), où le nombre des victimes comme celui des réfugiés est tout de même cent fois moins élevé qu'au Liberia. Ils se déroulent tous dans un contexte où, en Afrique comme ailleurs, l'Etat-nation est en crise, "menacé par le haut (du fait du régionalisme et du fédéralisme) et par le bas (du fait de l'ethnicité) (4)".

"Etat-nation ou Etat-tribus", s'interrogeait déjà, en 1988, dans Mauritanie demain, Idoumou Mohamed Lemine, un universitaire mauritanien, aujourd'hui rédacteur en chef de Maghreb-Hebdo, pour qui la question nationale, dans son pays "en perpétuelle naissance", n'est toujours pas réglée: il dénonce, à longueur de colonnes, "la rencontre de deux chauvinismes: arabe, sur fond d'arabisation outrancière [et de balancement perpétuel de la classe dirigeante entre la ligne "baasiste" pro-irakienne et "nassérienne" pro-égyptienne], et négro-africain, en réaction contre l'accaparement du pouvoir par les Maures..."

Un terreau politique additionné de récession économique (dépréciation de la monnaie, ajustements, appauvrissement) et de crise écologique (sécheresse, exode rural vers le fleuve au sud, sédentarisation, conflits de terres...), sur lequel ont germé ce qu'on appelle encore pudiquement, à Nouakchott, "les événements" d'avril 1989: une mini-guerre ethnique, sur le fleuve, de part et d'autre de la frontière avec le Sénégal; des pogroms symétriques à Dakar et Nouakchott, suivis d'une vague croisée de fuites et d'expulsions, et d'une vaste épuration dans les milieux négro-africains en Mauritanie, notamment au sein de l'armée.

"Le conflit n'est pas résolu, estime l'universitaire Abdel Wedoud Ould Cheikh, qui note l'accentuation de l'exclusion à l'égard des communautés noires, l'amertume, la frustration et le sentiment d'une revanche à prendre", même si, admet-il, la crise "fait faire un bond irréversible à l'arabisation, sans retour en arrière possible (5)". L'insoluble guerre du Sahara occidental, avec ses prévisibles rebondissements, ne manquera d'ailleurs pas, comme précédemment, de "tirer" un peu plus la Mauritanie vers le Maghreb et l'arabité (même si, dans ce cas, cette quête d'identité relève de l'imaginaire: la plupart des Maures sont berbères).

Ces mêmes parages sont le théâtre privilégié de la lutte d'influence entre le modèle islamique et le modèle libéral, qui a supplanté le conflit idéologique entre capitalisme et socialisme: chacun des pays de l'arc sahélien - Mali, Niger, Tchad, Soudan - est écartelé entre un Nord et un Sud humainement et économiquement très dissemblables.

Le colonisateur, après avoir favorisé le développement des régions sud, plus utiles sur le plan agricole et moins rétives à l'autorité étrangère, a inversé les rapports de forces locaux, taillant dans le vif des communautés historiques à l'heure des découpages territoriaux (le président sénégalais Abdou Diouf déplore "la tristesse de la balkanisation de l'Afrique", qui avait à jamais terni "la joie des indépendances (6)"), et transféré le pouvoir à la majorité: nordiste, arabe au Soudan et maure en Mauritanie; sudiste au Niger, au Mali, au Tchad. "Depuis les indépendances, relève Philippe Lemarchand, cette dévolution ethno-régionale du pouvoir a partout été remise en cause et reste la toile de fond de conflits sanglants (7)."

Unis par la force, les géants du continent sont eux aussi tiraillés de l'intérieur par des pôles concurrents: il y en a, au moins, trois au Nigeria, au Zaïre, en Afrique du Sud, en Angola, en Ethiopie... Certaines zones - les Grands Lacs, les confins sahariens, la Corne - sont comme autant de "Balkans" africains, théâtres de dramatiques implosions...

Mais, pour Robert Kaplan, c'est l'Afrique de l'Ouest qui devient "le symbole universel des fléaux démographiques, sociaux et environnementaux où l'anarchie criminelle est devenue le vrai danger stratégique", avec, en Sierra Leone, après le Liberia, "la déliquescence du gouvernement central, l'apparition de fiefs tribaux et régionaux, la prolifération incontrôlée des maladies, et un état de guerre larvée endémique (8)".

Une analyse se rattachant au courant "afro-pessimiste" occidental, que rejoint le rapport sur la "criminalisation en Afrique subsaharienne" présenté au gouvernement français par le politologue Jean-François Bayart, directeur du Centre d'études et de recherches internationales (CERI) (9): il note que le principal parti d'opposition, au Zaïre, s'est lancé à son tour dans le trafic de diamants; que l'entourage présidentiel, en Zambie, est éclaboussé par des affaires de drogue; que les nouveaux dirigeants "démocrates" à Madagascar, au Congo, en Centrafrique, se prêtent à "d'étranges financements parallèles, qui cachent mal de pures opérations de blanchiment d'argent sale". Il relève aussi l'implication d'organisations militaires ou paramilitaires dans le détournement de l'aide humanitaire, les trafics de stupéfiants, de diamants ou autres ressources naturelles, patente au Liberia, en Sierra Leone, au Burundi, au Rwanda, et, de façon plus ancienne, au Tchad, Angola, Mozambique, "au point que plusieurs des conflits subsahariens paraissent moins répondre à des logiques politiques, ethniques ou régionales qu'à une logique économique de prédation".

De fait, au Liberia, selon l'ambassade américaine à Monrovia, on exporte à nouveau la même quantité de sève d'hévéas qu'avant la guerre civile: toutes les factions se seraient mises à "faire couler le latex", nouveau pactole local après le diamant et le minerai de fer; trois d'entre elles se disputent le contrôle de la plantation d'hévéas de Firestone, la plus grande du monde. La recherche d'accès aux plantations et aux voies pour "sortir" le latex éclaire, selon les diplomates, les accords passés récemment entre certains chefs de guerre libériens (10). Tout comme, il y a quelques années, le transit du ravitaillement en armes de M. Charles Taylor, via le Burkina Faso et la Côte-d'Ivoire, avec un discret parrainage français, conditionnait les alliances du moment (11).

Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions sommaires, l'avocat sénégalais Bacr Waly Ndiaye insiste, dans le cas du Liberia, sur le risque de constitution de domaines privés, exploités pour le compte des factions politiques: "On y signale même des cas d'esclavage, de travail forcé, car il n'y a pas de code. Ceux qui s'enrichissent ainsi trouvent plus d'intérêt à alimenter la guerre qu'à un règlement politique. C'est pourquoi ils tardent tant à s'entendre... (12)."

Le défenseur sénégalais des droits de l'homme pointe aussi le rôle selon lui très ambigu du Nigeria, qui contrôle à la fois la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et la force d'interposition ouest-africaine (Ecomog) qui en est l'émanation: "La guerre civile au Liberia est pour lui [le Nigeria] une vaste occasion de trafics, du simple soldat qui revend son arme et fait main basse sur le petit butin, au général qui organise la collecte et le trafic de pétrole depuis Lagos..."

La Sierra Leone a toujours été mal contrôlée, avec une profusion d'aéroports privés dont se servent les négociants en diamants libanais ou israéliens, et une ligne internationale directe entre Freetown et Amsterdam... Un ancien délégué du Haut Commissariat aux réfugiés explique que, les ministres changeant tous les six mois, les diamants sortent sans contrôle, sur des bateaux privés: "Avec un peu de cet argent, on peut se payer un coup d'Etat!"

Dans ce pays, il est parfois difficile aussi de faire la différence entre un soldat régulier et un rebelle, note Amnesty International, au point qu'une partie de l'opinion est persuadée que les troupes gouvernementales sont responsables de la plupart des agressions, tout en s'interrogeant sur leurs mobiles. Le commandement de l'armée avait dû prendre, en janvier 1995, des mesures pour démasquer ceux qu'il considère comme des rebelles infiltrés: arrestation de 150 "faux soldats"; vérification de l'identité des 2 000 hommes devant participer à une revue militaire, etc.

La profusion et la libre circulation des armes légères dans toute l'Afrique de l'Ouest préoccupent les autorités ainsi que les organisations internationales. Un ancien secrétaire général de l'OUA, M. Eteki Mboumoua, du Cameroun, chargé par le secrétaire général des Nations unies d'une mission d'enquête, à la demande notamment des présidents du Mali et du Sénégal, estime à plusieurs centaines de milliers le nombre de mitrailleuses, lance-roquettes, fusils ou pistolets-mitrailleurs de tous types et provenances, disséminés dans la région. Il affirme que, "s'il n'y a pas encore d'équivalent du FIS algérien dans ces pays, il y a une prolifération de mouvements religieux qui veulent des armes (13)". "Stockées par des gangsters déguisés en politiciens", ces armes contribuent, selon le diplomate, à la recrudescence de la criminalité - grand banditisme frontalier, comme le phénomène des "coupeurs de route" au nord du Cameroun ou en Centrafrique; délinquance urbaine, braconnage - et incitent les citoyens à acquérir eux-mêmes des armes, ou à se constituer en groupes d'autodéfense.

La collecte de ces "petites armes" est envisagée par l'ONU, mais nécessiterait des moyens financiers énormes, afin de pouvoir "désintéresser" leurs propriétaires. Le désarmement des fronts, milices ou fractions d'armée régulière est également un enjeu majeur des tentatives de pacification en cours, comme au Liberia, où le gouvernement de transition avait ouvert un fonds, début 1995, pour aider à la réinsertion des combattants, tandis que la Mission d'observation des Nations unies promettait de débloquer une enveloppe de plusieurs centaines de dollars en faveur de chaque guérillero "pour les encourager à quitter le maquis", et qu'une des plus anciennes ONG libérienne décidait d'allouer une bourse d'études aux mille premiers combattants qui déposeraient les armes...

Affaiblis - comme leurs populations - par une décennie d'ajustement structurel, avant de subir - pour ce qui est des pays de la zone franc - une spectaculaire dévaluation du franc CFA, les Etats de la région craignent d'être contaminés par des conflits "à la libérienne": "C'est un cercle vicieux, estime Me Bacr Wali Ndiaye. "En même temps qu'on nous disait: "faites la démocratie", les choix devenaient impossibles. D'anciens opposants se sont retrouvés à la tête de gouvernements sans programme, à main nues, sans rien pouvoir décider. Mais un Etat qui n'a pas les moyens de ses choix n'est pas démocratique..."

"Ce sont partout, poursuit-il, les mêmes recettes: les privatisations, une prétendue libéralisation, qui font que le pouvoir se concentre entre peu de mains ou des mains étrangères. Il n'y a plus de marge de décision, ce qui renvoie les gens aux cercles de solidarité les plus rapprochés: ethnique ou régional, avec toutes les conséquences que cela entraîne..."

Pour un autre observateur des désordres ouest-africains, l'ancien ministre des finances du Mali, M. Louis-Pascal Nègre, les classes dirigeantes ont sous-estimé, lors de la vague des indépendances, le problème identitaire: trente-cinq ans plus tard, il y a toujours une crise de l'intégration nationale au Mali, au Niger, au Sénégal, au Tchad, etc. Seul le Burkina paraît y échapper. "L'affaire touarègue, explique-t-il, n'est pas seulement culturelle, mais politique. Ils sont blancs, il n'ont jamais accepté de direction noire. Il y a des minorités frustrées. L'actuel président du Mali, M. Alpha Oumar Konaré, a nommé un Touareg ministre des sports! J'aurais été lui, on aurait eu un premier ministre touareg. Et on aurait même transféré la capitale politique à Tombouctou s'il le fallait, pour redonner une aura à ces régions oubliées du Nord, et couper toute velléité de sécession... (14)."

L'ancien ministre malien aurait tout aussi bien vu un premier ministre casamançais au Sénégal. Pour l'heure, c'est la poudre qui parle. Ce sont des contingents militaires guinéens et nigérians qui tentent d'éteindre le feu sierra-leonais, aux côtés de mercenaires sud-africains. C'est la France qui, en hâte, redéploie sa coopération en matière de sécurité, afin de renforcer les unités de police, gendarmerie et forces anti-émeutes de ses partenaires francophones, pendant que, au siège de l'Organisation de l'unité africaine, on ne cesse de réfléchir aux formes concrètes que pourrait prendre cet introuvable "mécanisme pour la prévention, la gestion, et le règlement des conflits"....

Notes:
(1) Cf. Mariano Aguirre, "Conflits armés fin de siècle", Le Monde diplomatique, novembre 1995. Et Philippe Leymarie, "L'Afrique appauvrie dans la spirale des conflits", Le Monde diplomatique, septembre 1994.
(2) Document du secrétariat général, Nations unies, New York, 3 janvier 1995.
(3) Cf. Michel Roussin, "La France et la sécurité en Afrique", Jeune Afrique, 22 novembre 1995.
(4) Cf. Guy Martin, "La crise de l'Etat-nation", Afrique 2000, avril-mai 1995.
(5) Entretien à Nouakchott, octobre 1995. Cf. aussi Abdel Wedoud Ould Cheikh, "Des voix dans le désert", sur les premières élections de "l'ère pluraliste" en Mauritanie; et Catherine Taine-Cheikh, "Les langues comme enjeux identitaires", Politique africaine, octobre 1994.
(6) Discours à l'Assemblée nationale, à Dakar, à l'occasion du centenaire de la création de l'Afrique occidentale française (AOF), Le Monde, 18 juin 1995.
(7) Cf. l'atlas L'Afrique et l'Europe, sous la direction de Philippe Lemarchand, Complexe, Bruxelles, 1994.
(8) Cf. Robert D. Kaplan, "The Coming Anarchy", The Atlantic Monthly, vol. 273, no 2, février 1994 (cité par Guy Martin, op. cit.).
(9) Des extraits de cette note "confidentielle", avalisée par le Centre d'analyse et de prévision du ministère français des affaires étrangères, ont été publiés par le Canard enchaîné du 27 août 1995, et la Lettre du Continent du 21 septembre 1995.
(10) Cf. "Les warlords se caoutchoutent", La Lettre du Continent, 16 novembre 1995. Et Stephen Smith, "Les pillards de la paix règnent sur le Liberia", Libération, 8 décembre 1995.
(11) Cf. Claude Wauthier, "Appétits américains et compromissions françaises", Le Monde diplomatique, octobre 1994.
(12) Entretien à Dakar, novembre 1995.
(13) Cf. AFP, 2 mai 1995.
(14) Entretien à Saint-Louis du Sénégal, novembre 1995.

 Source :
Le Monde Diplomatique, 1987-1997

Guerre et diamants en Sierra Leone, 1999

L'INTERMÈDE aura été de courte durée : la paix signée, en juillet 1999, entre le gouvernement de Freetown et les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) s'est brisée, début mai 2000, avec la capture de 300 casques bleus par la rébellion. L'arrestation de M. Foday Sankoh, chef du RUF, par les Britanniques, le 10 mai, n'a pas mis fin aux affrontements. En effet, la guerre civile a pour toile de fond la lutte sans merci que se livrent les compagnies minières internationales pour le contrôle du diamant sierra-léonais.

On le savait depuis longtemps : l'économie criminelle peut ronger des Etats et des peuples entiers. Mais les récents événements de Sierra Leone ont fourni la preuve qu'elle peut aussi détourner en sa faveur toute une opération de maintien de la paix dirigée par l'Organisation des Nations unies (ONU) et soutenue par les principales puissances étrangères. Plus vaste opération de maintien de la paix de l'ONU dans le monde avec ses 9 000 hommes, la Mission des Nations unies en Sierra Leone (Minusil) devait mettre fin à une horrible guerre civile vieille de dix ans et envoyer un message d'espoir à toute l'Afrique, éclairant la prochaine mission au Congo Kinshasa (1).

Car il ne faut pas se tromper de protagonistes. Même barbares, drogués ou enrégimentés par les seigneurs de guerre, de jeunes hommes armés et aux abois ne pouvaient seuls mettre à genoux la Minusil. Les Nations unies ont été piégées par quelque chose d'autre, quelque chose de plus nouveau et tentaculaire : l'affrontement entre deux réseaux rivaux soutenus par des hommes d'affaires qui cherchent à faire main basse sur les ressources minières. En effet, en refusant de décréter un embargo sur les diamants sierra-léonais, voire une zone d'exclusion économique, comme le demandaient de nombreux experts, le Conseil de sécurité et le secrétaire général de l'ONU (2) ont laissé le champ libre à un affrontement mafieux dont leurs soldats sont devenus les pions.  D'un côté, le camp rebelle, le Front révolutionnaire uni (RUF), véritable maître du territoire, contrôle la moitié du pays et fait régner l'insécurité sur l'autre moitié, rendant impossible toute activité minière lourde comme celle que voudraient démarrer les petites compagnies (« junior companies »). Il s'appuie sur la zone d'influence guerrière et commerciale de M. Charles Taylor, aujourd'hui président du Liberia, aussi appelée « Taylorland » (3). A Monrovia, base arrière de ce dernier, se négocie une bonne partie du diamant de contrebande sierra-léonais, drainant environ 200 millions de dollars par an « en connexion avec les marchés des armes, de la drogue et du blanchiment d'argent partout en Afrique » et ailleurs (4).

La pierre précieuse arrivée de Sierra Leone devient automatiquement « libérienne ». Ce système profite aux compagnies telles De Beers ou Lazare Kaplan International, car l'extraction artisanale pratiquée en zone rebelle ou milicienne sierra-léonaise, ainsi que la vente par le biais de la contrebande permettent d'acheter au prix bas des pierres en brut qui se comptent parmi les plus parfaites au monde et qui sont négociées ensuite à 270 dollars par carat en moyenne, avant la taille. Les opérateurs qui ont accès à ces pierres peuvent ainsi conserver la plus grande marge de bénéfice (5).  De l'autre côté, les « légitimistes », autour du président Ahmed Tejan Kabbah. Son gouvernement comprend le puissant vice-ministre de la défense, M. Samuel Hinga Norman, chef de la milice Kamajor, et M. Johnny Paul Koroma, ancien putschiste et tortionnaire, et sa milice. L'Etat ne fournit plus aucun service aux citoyens depuis quinze ans. Pourtant, il bénéficie toujours de la reconnaissance internationale qui lui permet de signer des contrats avec les compagnies minières canadiennes, belges, nord-américaines, britanniques ou sud-africaines. Mètre carré par mètre carré, toute la « Sierra Leone utile » a été hypothéquée sous forme de concessions de diamants, de rutile, de bauxite et d'or, notamment.  Quatre compagnies se taillent la part du lion : Global Exploration Corporation, Rex Mining Corporation, DiamondWorks (BranchEnergy et BranchMining) et Sierra Rutile-Nord Ressources.

Au moins deux de ces compagnies, Rex et DiamondWorks, ont fait valoir leurs concessions en Sierra Leone pour augmenter leur capitalisation boursière sur le Toronto Stock Exchange en 1999, alors même que la paix n'était pas encore signée, alors même qu'elles ne pouvaient pas mettre un pied sur ces sols contrôlés par les rebelles. Chacune de ces firmes détient des réseaux d'agents qui leur permettent de maintenir à peu près en état leurs installations.  C'est bien le choc brutal de ces deux alliances rivales qui a brisé tout espoir de paix et changé la nature de la mission de l'ONU, après avoir propagé pendant dix ans une guerre dont la seule victime est la population civile et surtout les enfants. Et c'est parce que l'enjeu est bien réel et de taille - plus de 1 milliard de dollars annuels de joyaux mis en vente dans les bijouteries, le deuxième gisement de rutile au monde et des dépôts de bauxite pouvant influer sur les cours - que l'ancienne puissance coloniale, la Grande-Bretagne, sort des coulisses et déploie sa force militaire pour soutenir l'Etat de Sierra Leone, sans avoir besoin d'utiliser le rideau de fumée des mercenaires de Sandline International, comme elle avait fait jusqu'à présent.  Vu l'enjeu, M. Charles Taylor, en mal de reconnaissance, se voit obligé d'accepter d'être considéré de facto comme responsable de la sécurité des casques bleus pris en otage par les rebelles du RUF au mois de mai 2000.  « The kalashnikov lifestyle is our business advantage » (« Le style de vie kalachnikov est un avantage pour nos affaires ») (6) chantent les enfants-soldats du RUF.

Quand ces gamins armés, doublement frappés par la guerre parce que nés condamnés à vivre en bourreaux et à mourir jeunes, ont vu les casques bleus approcher des zones diamantifères, en mars dernier, ils n'ont pas vu venir des représentants d'une communauté internationale désireuse de superviser leur désarmement et de leur offrir gentiment éducation, santé, protection sociale et travail. Mais, au contraire, une faction de plus qui voulait s'approprier leur territoire afin de leur ôter la source de leur richesse et de leur vie, leur enlever l'excitante aventure commerciale et guerrière qu'ils croient être en train de vivre grâce au Taylorland.  Dans l'esprit de ces jeunes (7), les casques bleus qui portaient le sigle « UN » n'étaient pas différents des mercenaires Gurkhas Security Guards engagés par les compagnies privées en 1994, des hommes d'Executive Outcomes (1996), de ceux de Sandline International (1997) ou des LifeGuards qu'ils tiennent à distance depuis 1998. D'ailleurs, la radio britannique BBC leur avait annoncé en décembre 1999 que les bataillons indiens de casques bleus comptaient des gurkhas, appelés à intervenir dans les régions diamantifères. On sait même qu'une réunion s'est tenue en mars 1999 entre des responsables des Nations unies et des dirigeants de plusieurs armées privées, dont Executive Outcomes, Sandline International et l'israélienne Levdan, afin d'étudier des formules de travail conjoint (8).  Attributions frénétiques de licences

Tout accord de paix était sapé à la racine par les opérations des compagnies minières. Dans un premier temps, entre février et juin 1999, alors que l'accord de paix de Lomé entre le RUF et le gouvernement était en perspective, les petites compagnies se livrent à une bataille rangée pour racheter ou revalider, avec le gouvernement de Freetown, des concessions de diamants sur des territoires qui, en fait, sont toujours sous contrôle rebelle.  Entre février et juin 1999, alors que le sang versé lors de la bataille de janvier à Freetown (6 000 morts en deux semaines, si l'on en croit les estimations) n'avait pas encore séché, l'hôtel de luxe de la capitale se remplit à nouveau de marchands, à la recherche de lots de diamants pour les revendre à Anvers, Bombay, Tel-Aviv ou Maurice, et de représentants des « junior companies », à la recherche de leurs concessions où, après la fin de la saison des pluies, on peut récolter des diamants avec peu d'infrastructure et une main-d'oeuvre très bon marché. Le gouvernement, fraîchement restauré, en mars 1998, par la Force ouest-africaine de paix (Ecomog) et les mercenaires de Sandline International - sorte de succursale « privatisée » des services secrets de Sa Majesté -, se met à attribuer et à revalider des concessions à tour de bras.  Nouvelle ruée vers l'or de « junior companies » avides. Ainsi, la société belge Rex Mining a protesté lorsque le gouvernement a attribué sa concession de la région de Tongo (Sud) à sa concurrente, Branch Energy (enregistré au « paradis » de l'île de Man, mais propriété à 100 % de la canadienne DiamondWorks), liée organiquement aux mercenaires d'Executive Outcomes. Autre phénomène étrange : des formes de start-up ont poussé à partir du bûcher sierra-léonais. Global Exploration Corp (GXC), du Thaïlandais Rakesh Saxena (poursuivi dans son pays pour délits financiers), a affirmé, à la surprise générale, posséder des concessions en cours d'exploitation dans les districts de Kono (Est), Tongo et Comboya (Sud).

De son côté, le multimilliardaire minier Jean-Raymond Boulle, célèbre surtout pour avoir signé des contrats d'achat de diamants avec M. Laurent-Désiré Kabila avant même que celui-ci ne soit chef d'Etat, mettait en ordre de marche ses intérêts dans le rutile, à travers sa Sierra Rutile, alliée à Nord Ressources.  Cependant, cette reprise et cette attribution frénétique de licences et de contrats n'avaient pas le feu vert du maître du territoire, le caporal Sankoh, alors gouverneur du Taylorland en Sierra Leone. Les accords de paix, signés à Lomé début juillet 1999, vont lever cette hypothèque : ils prévoient le désarmement des belligérants et la tenue d'élections. Il comporte aussi l'amnistie des crimes de guerre commis par tous les camps, y compris les actes extrêmes des hommes de M. Foday Sankoh, tandis que le gâteau minier est partagé entre le RUF et le gouvernement. L'ONU lance son opération de maintien de la paix, avec déploiement progressif de forces, mais s'abstient de décréter un embargo sur les diamants. M. Foday Sankoh accepte de s'installer à Freetown en tant que vice-président et chef de la pompeuse Commission pour la gestion des ressources stratégiques, la reconstruction nationale et le développement.

Fin juillet 1999, les casques bleus démarrent prudemment leur déploiement et, avec la même prudence, commence le retrait des forces du Nigeria. Mme Madeleine Albright, la secrétaire d'Etat américaine, en visite à Freetown, promet 55 millions de dollars en crédits si les engagements de paix sont respectés.  A la surprise générale, M. Sankoh prend au sérieux son poste et exige une révision effective de toutes les licences attribuées et le contrôle de nouvelles négociations avec les compagnies étrangères. Bien évidemment, il prêche dans le désert que lui-même a créé autour de lui avec des massacres : aucun haut fonctionnaire de Freetown ne donne corps à sa commission et la Minusil lui est entièrement hostile. Au même moment, le Conseil de sécurité décide d'augmenter les contingents de casques bleus et d'envoyer trois bataillons prendre le contrôle de la région des diamants. On s'achemine vers une force de 13 000 soldats. L'escalade verbale qui suivra entre M. Sankoh et M. Kofi Annan est d'une étonnante virulence pour un secrétaire général des Nations unies.  La situation se dégrade rapidement à l'automne 1999. Le chef du RUF constate que sa commission est une coquille vide, qui ne se réunit même pas. Il se rend aussi compte qu'il ne peut contrôler ses troupes depuis Freetown. D'autres hommes forts, tel M. Norman, montent en puissance. Quand M. Sankoh constate que la Minusil va véritablement déployer des casques bleus dans son fief, il préfère casser le jeu et replonger dans la brousse. Mais le Taylorland sait lâcher un de ses « gouverneurs » quand ils ne sont plus utiles. Il est capturé par des soldats du Royaume-Uni. La crise des casques bleus pris en otage, le déploiement britannique et la capture théâtrale du chef ex-rebelle auront servi d'écran pour occulter d'autres réalités.

ANDRES PEREZ.

 (1) Lire Elisabeth Blunt, « Paix fragile en Sierra Leone », Le Monde diplomatique, décembre 1999.  (2) Voir le rapport The Heart of the Matter : Sierra Leone, Diamonds and Human Security, de Ian Smillie, Lansana Gberie et Ralph Hazleton, pour l'organisation Partnership Africa-Canada. Lancé par les ouvriers du métal canadiens et des organisations chrétiennes de base, financé en partie avec des fonds publics, il a provoqué la colère de nombreux dirigeants des compagnies minières et l'inquiétude des acheteurs opérant avec des pierres sierra léonnaises. Disponible partiellement sur Internet : http://www.web.net/pac/pacnet-1.  (3) Voir William Reno, Corruption and State Politics in Sierra Leone, Cambridge University Press. Cambridge, 1995.  (4) The Heart of the Matter. op. cit.  (5) Voir François Misser et Olivier Vallée, « Les nouveaux acteurs du secteur minier africain », Manière de voir nno. 51, « Afriques en renaissance », mai-juin 2000, p. 27.  (6) William Reno, Warlord Politics and African States, Lyne Rienner Publishers, Londres, 1998.  (7) Lire Paul Richards, Fighting for the Rain Forest. War, Youth and Ressources in Sierra Leone, Heinemann / James Currey. Oxford, 1996.  (8) Sur les milices privées, lire Laurence Mazure, « Lucrative reconversion des mercenaires sud-africains » Le Monde diplomatique, octobre 1996.

Paix fragile en Sierra Leone, 1999
 
AMNISTIE des crimes contre paix. Les accords signés à Lomé (Togo), le 7 juillet 1999, entre les autorités légales de Sierra Leone et la rébellion du Front révolutionnaire uni (RUF) assurent l'impunité pour les atrocités commises au cours de la guerre civile. Le RUF se voit même attribuer quatre postes au gouvernement. Alors que les Nations unies, qui ont paraphé le texte, demandent que les « violations les plus grossières des droits humains » fassent l'objet de poursuites, la plus grande incertitude pèse sur la mise en oeuvre des accords.

Freetown, 1997, hôpital Connaught. Une petite fille de sept ans, étendue sur un vieux lit, fixe ses mains tordues, zébrées de cicatrices de coups de machette. Le bourreau s'est acharné. L'enfant vient du nord du pays, où son village a été attaqué par les rebelles deux ans plus tôt. L'hôpital ne peut rien faire de plus pour elle, mais la situation dans sa région d'origine est trop dangereuse pour qu'elle y retourne (1).  Deux ans plus tard, en 1999, ce qui se passe dans l'arrière-pays sierra-léonais est toujours largement ignoré. Cependant les horreurs de la guerre ont gagné les rues de la capitale, Freetown, et, en janvier, les abords mêmes de l'hôpital Connaught. Pour le reste du monde, ces mutilations insensées, ces mains coupées à la chaîne, sont devenues la marque propre de ce conflit. Mais il est toujours aussi difficile de comprendre comment des événements aussi terribles advinrent dans un pays qui semblait l'un des plus paisibles et des plus accueillants d'Afrique de l'Ouest.  A travers les fenêtres ouvertes de l'hôpital Connaught, on peut entendre le bruit des vagues qui se brisent sur les rochers de cette côte atlantique ; des collines boisées entourent Freetown et, au-delà, des kilomètres de plages de sable fin. L'industrie du tourisme s'était grandement développée avant la guerre : la Sierra Leone est peu peuplée sur une vaste terre fertile et détient beaucoup d'atouts que ses voisins peuvent lui envier.
D'autres se sont révélés plus incertains - sa longue tradition de développement à l'occidentale, son système éducatif, ses richesses minérales - et ont peut-être semé les germes de la désintégration du pays.  La Sierra Leone moderne est, à l'instar du Liberia voisin, le produit du trafic d'esclaves et de son abolition. Le Liberia, « pays de la liberté », et Freetown, capitale de la Sierra Leone, la « ville des hommes libres », étaient le lieu d'arrivée des affranchis de retour des Amériques. Comme il était totalement impossible pour eux de retrouver leur village d'origine, des colonies de peuplement s'établirent le long de la côte. Les communautés qui s'y développèrent étaient considérées comme les plus modernes et les plus avancées de la sous-région. A Monrovia (capitale du Liberia) se dresse toujours une statue du président fondateur sur un socle porté par deux femmes. L'une d'elles, libérienne, est presque nue, l'autre, affranchie américano-libérienne, est splendide, dans une robe à crinoline : deux mondes parallèles, le développement de la côte profitant peu à l'intérieur du pays et à ses habitants.  Vers 1827, la Sierra Leone a fondé la première université d'Afrique de l'Ouest (Fourah Bay College), qui attira des étudiants de toute la région et toute une classe moyenne « bien- pensante ». Encore aujourd'hui, Freetown regorge d'avocats et d'un nombre étonnant de journalistes, et la vie sociale s'organise autour des innombrables églises de la ville. Mais cette société demeure très déconnectée du reste du pays. En Côte d'Ivoire et au Gabon, les « villages du président », avec leurs palaces et leur aéroport international, amusent tout le monde, mais au moins reflètent-ils une élite liée à l'arrière-pays. Les richesses minérales de la Sierra Leone, son second atout empoisonné, ont permis à l'élite d'ignorer les campagnes avec une relative impunité. Car, même si l'exploitation du diamant et des rares minerais rutiles était largement accaparée par des étrangers, les revenus qui s'en dégageaient (déclarés ou non) étaient suffisants pour compenser l'inexistence d'un développement plus large. Les élites sierra-léonaises étaient fades, l'armée médiocre et l'économie éteinte. A moins d'une crise, la Sierra Leone pouvait demeurer ainsi, repliée sur elle-même.

Ni programme ni idéologie; MAIS la crise survint.
En 1990, la guerre civile éclate au Liberia voisin. Début 1991, M. Charles Taylor, chef d'une des principales factions rebelles aux prises avec l'Ecomog, la force ouest-africaine d'interposition basée en Sierra Leone (2), décide d'y ouvrir un second front. A sa tête, il place M. Foday Sankoh. Le Front révolutionnaire uni (RUF) est né ; la guerre civile peut commencer. Rapidement, la rébellion sierra- léonaise poursuit ses propres objectifs.  S'il est vrai que beaucoup d'Etats de la région ont trahi leur jeunesse, la Sierra Leone l'a fait plus que tout autre. Mal éduqués, sans perspectives, les jeunes hommes rejoignent en masse le RUF. C'est une guerre des moins âgés contre les vieux, des pauvres contre les riches et de la campagne contre les villes. Mis à part le vague idéalisme socialiste de M. Foday Sankoh, la rébellion n'a ni programme ni idéologie. En revanche, elle constitue un choix de carrière crédible. Quitter le village, posséder une arme, manger de la viande et tuer des adultes paraît infiniment préférable à la quête misérable de subsistance dans le bush, sans aucune perspective d'amélioration. A cet égard, les jeunes recrues du RUF ressemblent à celles de l'armée nationale. Cette dernière se désintègre rapidement, ses soldats rejoignant la rébellion ou devenant des « sobels », soldats le jour, rebelles la nuit.  Alors que la piétaille se bat portée par la frustration, les chefs le font pour le pouvoir et, en particulier, pour le contrôle du diamant. Il n'est pas anodin que les batailles les plus rudes aient lieu dans les régions diamantifères, près de la frontière libérienne. Le RUF met autant d'énergie au combat qu'à l'exploitation des mines. D'après le centre d'achat d'Anvers, les acquisitions des pierres supposées provenir du Liberia ont augmenté au- delà des modestes capacités de ce pays : il a vendu plus de deux millions et demi de carats à la Belgique l'an passé contre seulement 150 000 carats deux ans plus tôt.

C'est le diamant qui a fait le lit de la guerre et qui l'a entretenu. Ce n'était pas un conflit que l'on pouvait arrêter en stoppant l'approvisionnement en armes. Les rebelles pouvaient en acheter au prix du marché et ils pouvaient aussi - ce qu'ils firent - engager des mercenaires ukrainiens ou sud-africains trop contents d'échanger leur savoir-faire contre leur part de la manne diamantifère. A présent qu'un accord de paix a été signé, le diamant continue de compliquer la recherche d'une solution durable, en dépit de l'implication des Nations unies et des puissances intéressées tels le Royaume-Uni et le Nigeria.  Au fil des ans, la Sierra Leone est devenue le test grandeur nature du maintien de la paix et des interventions internationales de l'après-guerre froide, la mise à l'épreuve des discours sur le nouvel ordre mondial, où les coups d'Etat ne peuvent plus être acceptés, où une bonne gouvernance est la condition pour accueillir un pays dans la « communauté internationale ». Cette théorie a été appliquée avec nettement moins de rigueur lors des putschs au Congo, au Niger et au Pakistan, pour lesquels on se contenta de simples phrases de réprobation. Mais la Sierra Leone est un pays suffisamment petit pour que ses voisins et les organisations internationales s'estiment capables de changer le cours des événements. Et la guerre y a atteint de tels sommets d'horreur qu'ils peuvent invoquer de manière crédible un impératif moral justifiant les tentatives de restauration de la paix et de la démocratie. Le conflit aurait fait au moins 20 000 morts et contraint près de la moitié des quatre millions et demi de Sierra-Léonais à l'exode ou à l'exil.  Mais toutes les tentatives de paix ont échoué, notamment les accords d'Abidjan du 30 novembre 1996, restés lettre morte. Et la mise en oeuvre de ceux signés le 7 juillet 1999 à Lomé (Togo), après deux mois de cessez-le-feu, se révèle difficile. Ces accords, parrainés par la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), les Nations unies et l'Organisation de l'unité africaine (OUA), prennent acte de ce que le RUF ne peut être défait militairement et qu'il faut composer avec lui, en invitant ses responsables à regagner Freetown et à occuper des postes ministériels. Les jeunes combattants - qu'ils appartiennent au RUF, à l'armée ou aux milices progouvernementales - doivent être désarmés, démobilisés, et se voir offrir les moyens d'un retour à la vie civile. Dans le même temps, la population, qui a si longtemps souffert, doit accepter l'amnistie de ses bourreaux et la perspective de les voir occuper des postes de pouvoir et d'influence.

Ni le président Ahmed Tejan Kabbah ni ses concitoyens n'étaient particulièrement heureux des accords, mais ils n'avaient quasiment pas de marge de manoeuvre. En janvier 1999, les rebelles avaient presque réussi à prendre Freetown, malgré les efforts de l'Ecomog. Et ces protecteurs peu fiables étaient sur le point de se retirer en raison des changements politiques au Nigeria, dont les troupes composent la quasi-totalité de la force. Les accords de Lomé constituaient donc la dernière chance de paix.  Compte tenu des réticences des partenaires au moment même de la signature, les chances de réussite de ces accords sont, dès le départ, apparues minces. Les événements des cinq derniers mois n'incitent d'ailleurs pas à l'optimisme. D'abord, le retour des chefs rebelles à Freetown a été très long. M. Foday Sankoh lui-même s'est attardé durant des semaines à Lomé puis à Abidjan, jusqu'à ce que les responsables régionaux, perdant patience, finissent par aller le chercher en avion. Le chef des anciens soldats mutins, M. Jean-Paul Koroma - qui fut à la tête de l'Etat lors du gouvernement militaire de 1997 -, a semblé, un temps, s'être évanoui quelque part au Liberia ou dans l'est de la Sierra Leone. Puis il est finalement réapparu à Monrovia pour une réunion publique avec M. Sankoh et lors d'une fête symbolique donnée pour son retour, début octobre. Il a ensuite fallu attendre presque un mois pour que les rebelles puissent prêter serment comme membres du gouvernement, après de longues discussions sur l'importance des postes qu'on leur offrait. Les comités pluripartites destinés à superviser le cessez-le-feu et la démobilisation n'ont pas pu entrer en action.  Pendant ce temps, les combattants s'impatientent.

Certains sont sortis du bush dès l'annonce de l'accord de paix et tournent en rond dans Freetown, fatigués et à bout. Les anciens soldats sont plongés dans l'incertitude : seront-ils reconnus comme tels, recrutés dans une future armée nationale et même payés des arriérés dus depuis la désintégration de l'armée ? Le désarmement s'annonce coûteux, compte tenu des 300 dollars promis à tout soldat rendant son arme. Bientôt, des rapports révèlent que certaines factions, notamment les milices progouvernementales, recrutent toujours, par l'intermédiaire de relais locaux recevant 50 dollars pour enrôler de nouveaux combattants ; lesquels comptent rentabiliser leur investissement en participant au programme de désarmement. M. Soren Jensen Peterson, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, a qualifié cette période d' « une des plus dangereuses qui soient, un vide dans lequel tout peut arriver ».  En novembre, des combats ont éclaté à Makeni entre les deux factions principales de la rébellion. Les anciens soldats du RUF ont provoqué la fuite des civils, suscitant de nouvelles craintes pour le rétablissement de la paix. M. Foday Sankoh, nouvellement installé dans une grande maison de Freetown, a minimisé les événements, estimant qu'ils n'étaient que le produit d'une insubordination, et en aucun cas ne pouvaient être considérés comme une violation du cessez-le-feu puisqu'ils opposaient deux factions de la rébellion. « Un problème de famille, dit-il. La trêve aurait été brisée uniquement si ces hommes avaient attaqué l'Ecomog ou les milices gouvernementales, les Kamajors. » En revanche, pour les habitants de Makeni, il s'agit certainement de cela. Ces événements soulèvent une autre question : quelle autorité MM. Sankoh et Koroma - qui nient toute implication dans les combats - conservent-ils sur leurs troupes ?

Les accords de Lomé ont été construits autour d'eux en tant que représentants de leur faction. Mais, aujourd'hui, d'autres meneurs semblent émerger du bush.  Même si cette « période des plus dangereuses » est finalement surmontée, d'autres obstacles apparaissent. Les accords envisagent à terme des élections auxquelles les groupes rebelles pourront prendre part en tant que partis politiques. Les optimistes se rassurent en prenant exemple sur le déroulement des événements au Liberia, dont le conflit était si proche du conflit sierra-léonais. Un mécanisme de paix similaire se termina par la tenue d'élections, soutenues et contrôlées par la société internationale. Le plus fort des seigneurs de la guerre libériens, M. Charles Taylor, a obtenu une majorité substantielle, parvenant par les urnes à une victoire que les armes lui avaient déniée. Les Libériens ont semblé calculer que M. Taylor était tout aussi fort pour assumer le pouvoir en cas de succès que pour provoquer des troubles en cas de défaite.  Mais M. Taylor, malgré ses défauts, est habile, capable, et jouit d'une bonne éducation. Il a beaucoup voyagé et dispose d'une bonne expérience de gouvernement. A l'époque des élections, il commandait toujours une faction fidèle et bien organisée, comprenant un grand nombre de jeunes hommes forts. Il n'est pas sûr que les candidats à l'élection présidentielle soient en mesure d'offrir une telle combinaison d'habileté et de muscles.  Pour l'instant, le sort de la Sierra Leone est suspendu à celui de la mise en oeuvre des accords de paix. Les puissances qui les soutiennent, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, se battent d'arrache-pied, avançant lentement, étape par étape. Le Royaume-Uni et les Etats-Unis y investissent des sommes significatives ; le Kenya et l'Inde, comme le Nigeria, se sont engagés à envoyer des troupes dans la force des Nations unies ; les Sierra-Léonais font de grands efforts pour ravaler leur amertume et leur rage. Personne ne croit que la tâche sera facile. Mais toutes les autres solutions ont été tentées et ont échoué. C'est la seule qui reste, la seule perspective de paix.

ELIZABETH BLUNT.

 (1) Lire Philippe Leymarie, « L'Afrique de l'Ouest rongée par ses abcès régionaux », et Thierry Cruvellier, « Sierra Leone, la guerre et le néant », Le Monde diplomatique, janvier 1996.  (2) Lire Joëlle Stolz, « Nigeria, un pays aux multiples fractures », et « Un “grand frère” à la forte influence », Le Monde diplomatique, février 1999.

De l'indépendance à la terreur, 1999
 
27 avril 1961 : la Sierra Leone, protectorat britannique, accède à l'indépendance au sein du Commonwealth.
Mars 1967 : l'opposition de M. Siaka Stevens (All People's Party, APC) remporte les élections générales. Un coup d'Etat militaire l'empêche d'accéder au pouvoir.
Avril 1968 : coup d'Etat. Un gouvernement civil dirigé par M. Siaka Stevens, premier ministre, est instauré.
Avril 1971 : les troupes guinéennes interviennent pour empêcher un coup d'Etat. La République est proclamée. M. Stevens devient président.
1978 : une nouvelle Constitution proclamant le monopartisme est approuvée par référendum. L'APC devient le parti unique.
Octobre 1985 : M. Joseph Saidu Momoh (APC) est élu président.
23 mars 1991 : les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) lancent une guérilla appuyée par le Front national patriotique du Liberia (NPFL) de M. Charles Taylor.
2 septembre 1991 : une nouvelle Constitution, instituant le multipartisme, est adoptée par référendum.
29 avril 1992 : le président Joseph Momoh est renversé par les militaires du capitaine Valentin Strasser.
Septembre 1995 : les rebelles du RUF de M. Foday Sankoh, soutenus par le Liberia, multiplient les attaques contre Freetown.
16 janvier 1996 : le président Strasser est expulsé vers la Guinée. Le pouvoir exécutif est assuré par le général Julius Maada Bio.
16 mars 1996 : élections libres. M. Ahmad Tejan Kabbah du Sierra Leone's People Party (SLPP) est élu président.
25 mai 1997 : coup d'Etat mené par le major Jean-Paul Koroma, le président Kabbah se réfugie en Guinée. Instauration du Conseil révolutionnaire des forces armées, comprenant des représentants du RUF, dont M. Foday Sankoh.
23 octobre 1997 : accords de Conakry (Guinée) sous l'égide de la Cedeao. La junte accepte de restituer le pouvoir au président Kabbah. L'armée est officiellement placée sous contrôle de l'Ecomog.
22 mai 1998 : l'Ecomog libère Freetown, M. Foday Sankoh est arrêté. Les rebelles se livrent à des enlèvements et multiplient les exécutions sommaires. Campagnes de terreur menées par M. Sam Bockarie.
27 juin 1999 : accords de Lomé entre le président Ahmad Tejan Kabbah et le chef rebelle Foday Sankoh : la paix en échange de l'amnistie des crimes.
 
LE MONDE DIPLOMATIQUE | DÉCEMBRE 1999


Afrique : histoire, economie, politique

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