Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE

ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

LE GRAND PARDON

Waterloo, à une trentaine de kilomètres à l'est de Freetown, la capitale sierra léonaise. L'ancienne base aéronavale britannique est depuis trois ans un immense camp où vivent plus de douze mille déplacés qui ont fui les zones rebelles pour échapper aux atrocités d'une guerre civile vieille de huit ans. Avec l'aide de plusieurs ONG internationales tels Médecins sans frontières, Action contre la faim ou Adra, une structure religieuse, ils. " essaient d'oublier leur infortune, loin du tohubohu de la capitale.

Malgré les ravages de la guerre, notamment celle de janvier-février qui a vu les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) de Foday Sankoh envahir la ville, Freetown a gardé son allure de bourgade provinciale grouillante de vie. Les traces des obus sont encore visibles sur les murs. Le guide indique sans émotion particulière tel endroit où des journalistes ont été froidement abattus par des rebelles ivres ou telle place où des familles entières, suspectées de soutenir le pouvoir, ont été décimées, parfois au coupe-coupe.
Les marchés sont à nouveau ouverts. La friperie y tient une place de choix. Tailleurs et cordonniers ne chôment pas, s'affairant à rapiécer des morceaux de tissus ou à réparer des savates. Quant aux mécanos, ils ont fort à faire pour maintenir en état de marche des engins branlants.
Tout ici, des vieilles cases aux tôles rouillées à l'accoutrement des passants, semble en effet d'un autre âge. Seuls déparent les policiers au costume bleu et à la chemise blanche impeccable. Altiers et placides, ils sont à l'image de la plupart de leurs compatriotes qui s'efforcent de rester dignes malgré l'adversité. L'administration n'a jamais cessé de fonctionner. Chacun est à son poste, l'État s'efforçant de verser les maigres salaires qui donnent à ses agents un statut de privilégiés.

Beaucoup de gens déambulent dans les rues, comme pour manifester leur joie d'avoir échappé au massacre. Nul n'a oublié, mais tout le monde fait semblant d'oublier. Même les centaines d'amputés qui peuplent le camp des mutilés situé au coeur de Freetown. Mokhtar M. Diallo, 24 ans, était étudiant lorsque les rebelles lui ont coupé le bras droit pour l' empêcher, dit-il, de continuer ses études et de prendre part aux élections. Il affirme avoir rencontré son bourreau en pleine ville. Il lui aurait tenu à peu près ce langage: « Regarde ce que tu m'as fait, tu as gâché ma vie. Je ne t'en veux pas. Que Dieu te pardonne. » Le tortionnaire d'hier aurait baissé la tête, confus, avant de fondre dans la nature.
Ils sont nombreux, comme Mokhtar, à raconter la même histoire. Tous disent avoir pardonné. « C'est une attitude qui complique énormément notre travail », regrette Valérie Cresson, une psychologue française de l'ONG Handicap international :
« Ils sont comme conditionnés par le discours politique ambiant qui est au pardon absolutoire depuis la signature de l'accord de paix du 7 juillet qui a octroyé l'amnistie aux rebelles. » Le retour à Freetown, le 3 octobre, du leader historique du RUF, Foday Sankoh, et de l'ancien chef  de la junte militaire, Johnny Paul Koroma, a conforté les espoirs de  paix. Tout n'est pas réglé pour autant. La communauté internationale traîne les pieds. Les ressources qui devaient servir à financer le retour à la vie civile des quarante mille rebelles ne sont toujours pas disponibles.
Tous les regards sont tournés vers le siège des Nations unies à New York, où le secrétaire général Kofi Annan a recommandé la constitution d'une force de six mille hommes, à recruter en majorité dans le contingent nigérian de l'Ecomog, la force de maintien de la paix de la Cedeao, afin de superviser les opérations de démilitarisation.

JEUNE AFRIQUE, Octobre 1999

EMBARGO SUR LES PIERRES

Cet embargo impose maintenant de mettre en place une structure locale, le "diamond office" pour permettre au gouvernement légitime du président Kabbah de commercialiser ses diamants purs pour lutter contre les ventes illégales de gemmes des rebelles de Foday Sankoh. Devant les conflits engendrés par les pierres qui handicapent le développement économique de pays comme la Sierra Leone, le Libéria, la République démocratique du Congo (RDC) ou l'Angola, diverses voix se sont élevées pour réclamer un contrôle du commerce du diamant avec ces régions. D'autres souhaitent un embargo total.

Parmi les tenants de cette option figure le Royaum-Uni qui par la voix de son ministre des Affaires étrangères, a réclamé début juin un embargo international sur les pierres précieuses sierra-léonaises qui alimentent depuis une dizaine d'années la guerre civile dans le pays. Le 5 juillet, le Conseil de sécurité des Nations unies a décrété un embargo de
18 mois sur les diamants sierra-léonais et la Belgique a annoncé qu'elle a pris des mesures immédiates pour assurer son respect. A Anvers où est localisé le coeur du commerce diamantaire (diamant brut) et qui représente environ 23 milliards de dollars du commerce mondial, on se veut rassurant. Le commerce du diamant avec la Sierra Leone représente seulement 0,1% des importations de diamant en Belgique et, depuis environ six mois, il n'en vient pratiquement plus. D'autre part, les exportations vers la Belgique via le Libéria, canal de transit des diamants sierra-léonais ont diminué de moitié en 1999. Youri Steverlynk, porte-parole du Conseil supérieur du diamant (CSD), précise que: « pour des raisons d'éthique et de transparence, Anvers a déjà mis au point un système de contrôle pour "purifier" le commerce du diamant avec l'Angola. "

Suite à l'embargo décrété en août 1999 par l'ONU sur le trafic du diamant angolais, le CSD a pris contact avec le gouvernement Dos Santos pour n'importer que du diamant "pur". Le système mis en place vise à travailler tant à la source (organisation du marché local angolais du diamant) qu'à l'embouchure (contrôle strict à Anvers). « Nous avons participé à la création d'un " diamond office" (un organisme de centralisation des exportations) qui délivre les licences en Angola et le certificat d'origine qui accompagne la marchandise. Ce dernier est doublé d'un certificat de confirmation d'importation, affirme-t-il, rappelant que depuis l'instauration du système de contrôle, les importations en provenance d'Angola ont connu une relative augmentation. » Et de préciser que les pierres précieuses angolaises interviennent pour 1% dans les importations d'Anvers et que la Belgique est le seul pays au monde où existe un contrôle physique des diamants (chaque enveloppe de diamants est contrôlée par des experts). « L'embargo que l'ONU vient de décréter pour la Sierra Leone est une bonne chose car il autorise l' importation de pierres précieuses brutes accompagnées de certificat d'origine délivré par le gouvernement légitime, ce que nous avons toujours prôné comme nous le faisons avec l' Angola, commente Youri Sterverlynk, précisant une telle décision met toutes les places diamantaires : Londres, Dubaï, Tel-Aviv, Bombay sur le même pied d'égalité. Le gouvernement de Sierra Leone ne disposant pas encore de système de certification, la résolution se traduira par un embargo de fait sur tous les diamants sierra-Iéonais. » Et de souligner: « Il faut maintenant aider le gouvernement du président Kabbah à mettre en place ce " diamond office" , pour centraliser les exportations de la Sierra Leone vers les places diamantaires. Le CSD a rassemblé les expériences enregistrées dans un plan stratégique pour un commerce transparent du diamant africain (www.conflictdiamonds.com). Le plan s'adresse à tous les pays africains où règnent des conflits et comporte des mesures pour les importations en Belgique et le contrôle des exportations dans le pays d'origine », conclut-il, affirmant qu'une mission onusienne, assistée par les experts d'Anvers, se rendra en Sierra Leone pour évaluer la situation.
La résolution prévoit le maintien de l'embargo jusqu'à ce que le gouvernement de Sierra Leone ait accès aux zones diamantifères actuellement contrôlées par les rebelles.

CONTINENTAL, Août-Septembre 2000

A QUAND LA PAIX ?

Pour la présidence d'une commission chargée des ressources minières et des postes dans les entreprises et chancelleries, Foday Sankoh, le redoutable chef rebelle sierra-leonais et ses hommes du Front révolutionnaire uni (RUF) ont repris les armes et humilié la communauté internationale.

En mai dernier, au moment même où la Force d'intervention ouest-africaine (Ecomog) s'apprêtait à se retirer de la Sierra Leone, passant le flambeau à l'ONU pour garantir l'accord de paix signé en juillet 1999 à Lomé au Togo, après huit ans d'une guerre civile cruelle -20 000 morts, des centaines de milliers de mutilés et 4,5 millions de réfugiés -le brasier s'est à nouveau allumé. Raison: le chef de l'ex rébellion du Front révolutionnaire uni (RUF), le caporal Foday Sankoh promu au poste de vice-président de la République avance le non-respect de l'accord de Lomé, estimant que la puissante commission chargée des ressources minières qu'il devait présider n'était pas mise en place et qu'il attendait toujours des nominations pour ses proches dans les entreprises et les chancelleries. Pour manifester leur dépit, Foday Sankoh et ses hommes s'en sont pris à la Mission de paix des Nations unies en Sierra Leone (Minusil), qu'ils ont accusée de "complicité tacite" avec le président Ahmad Tejan Kabbah, lui-même ancien fonctionnaire du système de l'ONU. Ils ont pris en otage 500 casques bleus au nord et à l' est du pays, en tuant d'autres au cours des incidents. Ce regain de tension était prévisible dans la mesure où Foday Sankoh était manifestement réticent à se soumettre au processus de désarmement : le tiers seulement des 15000 combattants du RUF ont rendu les armes, les autres contrôlent encore les zones diamantifères du pays.

Pris à parti alors qu'ils se consacraient à l'apaisement, les 8700 casques bleus se sont engagés, de fait, dans une coalition rassemblant notamment les 850 militaires de la force d'intervention britannique, les forces armées sierra-leonaises (SLA : 5 000 hommes) auxquelles s'ajoutent quelques 15000 chasseurs traditionnels (Kamajors) et les anciens putschistes du Conseil révolutionnaires des forces armées (AFRC) tombeurs du président Ahmad Tejan Kabbah en 1996, avant d'être chassés du pouvoir par l'ECOMOG. Le ralliement des hommes de l'AFRC, dont l'ancien chef, le lieutenant-colonel Johnny Paul Koroma, préside, depuis l'accord de Lomé, la Commission de la consolidation de la paix, confirme l'éclatement de leur alliance avec le RUF.

Au sein même du mouvement rebelle, les langues commencent à se délier contre Foday Sankoh. Tout récemment, Peter Vandy, une personnalité du Front et ministre de l 'Environnement dans le gouvernement d'union nationale, a publiquement accusé le chef rebelle d'avoir « perpétué les tueries en Sierra Leone ».
La Grande-Bretagne va même jusqu'à envisager l'émergence prochaine d'un nouveau dirigeant plus modéré, estimant que Sankoh est hors jeu. Arrêté et gardé dans une prison de Freetown, Foday Sankoh, qui mélange révolution et mysticisme, attend d'être jugé à nouveau. En octobre 1998, faut-il le rappeler, il avait été condamné à mort pour "trahison", avant d'être libéré un an plus tard pour participer à la négociation de l'accord de paix de Lomé qui l'a propulsé dans un fauteuil de vice-président, au grand dam des associations de défense des droits de l'homme et d'une large frange de l'opinion publique internationale à qui les derniers événements semblent donner raison. D'impunité en impunité, il est à craindre en effet que les négociations de paix en Sierra Leone prennent l'allure d'un travail de Sisyphe toujours à recommencer. A cause d'une poignée de diamants.

CONTINENTAL, Août-Septembre 2000

LA GRANDE BRETAGNE DE RETOUR EN AFRIQUE

La volonté d'une politique étrangère à caractère "éthique" exprimée par le gouvernement de Tony Blair, dans l'euphorie post-électorale de 1997, a connu, au cours de ces dernières années, des hauts et des bas. Parmi les bas, il y a eu l'affaire Sandline : en 1998, l'implication de cette compagnie britannique dans une affaire de vente d'armes aux partisans du président déchu Ahrned Kabbah mettait sérieusement à malle bien fondé des professions de foi angéliques de l'occupant du 10 Downing Street accusé d'avoir tout simplement "privatisé" son soutien militaire pour contrer l'embargo militaire mené contre la Sierra Leone. L'impact provoqué par cette affaire explique, en partie, le flou délibéré dans lequel s'est tenu le gouvernement Tony Blair concernant sa récente intervention en Sierra Leone. Si le but initial de celle-ci était d'assurer l'évacuation des 500 ressortissants britanniques, la Grande Bretagne a finalement décidé de laisser sur place son contingent jusqu'à mi-juin afin qu'il prête main forte aux Casques bleus de la Minusil.

Ce changement de programme n'a fait que renforcer le flou sur les intentions réelles des Britanniques. D'autant que sur place, le brigadier David Richards, responsable des troupes impliquées, semble donner à sa mission une interprétation plus libérale que ce que suggèrent les déclarations émises par le gouvernement britannique. Si Londres s'est engagée à fournir aux troupes du président sierra-léonais l'assistance logistique nécessaire (voir encadré) à la lutte contre les rebelles du RUF (Front révolutionnaire uni) de Foday Sankoh et que le secrétaire d'Etat britannique à la défense, Geoff Hoon, estime essentielle l'aide aux troupes du président Kabbah pour ramener la démocratie en Sierra Leone, le brigadier David Richards a néanmoins insisté sur la nécessité de reconquérir les mines de diamants du pays qui se trouvent toujours aux mains des rebelles. Or, face à un tel objectif, le ministère des Affaires étrangères a pris ses distances à plusieurs reprises, craignant que cet enthousiasme, attisé par les demandes répétées de Freetown de voir les soldats de Sa Majesté rester plus longtemps sur place, contribue à enflammer la situation. Il faut dire que la pax britannica de Freetown reste on ne peut plus précaire vue la manière dont les pays voisins -le Liberia en premier lieu -ont pu naviguer sur cette guerre. Ajoutons que Londres a déjà fort à faire diplomatiquement avec la situation zimbabwénne. On ne peut, certes, qu'applaudir une initiative visant à conforter la paix dans un pays saigné par huit années de guerre. L'avenir proche dira en tout cas si l'Angleterre a tenu sa promesse initiale: « Ne pas être partie prenante dans la guerre civile ni supplanter les soldats de l' ONU. » Il n'en demeure pas moins que pour l'heure de sérieuses questions persistent sur le but réél de la mission britannique.

UNE SECONDE COLONISATION ?

En Sierra Leone, ils sont de plus en plus nombreux à décrire l'intervention
militaire britannique, ancienne puissance tutélaire de ce pays, comme le stratagème d'une véritable "seconde colonisation". Bien avant l'arrivée de ses troupes de choc et de son porte-avion HMS IIlustrious, Londres, qui a octroyé 70 millions de livres d'aide au pays ces deux dernières années, était, de fait, particulièrement impliquée dans le pays depuis les accords de paix de 1999.
Outre la formation des officiers sierra léonais par ses conseillers et la direction de la nouvelle police nationale, la Grande-Bretagne a littéralement doublé chaque poste ministériel par un de ses conseillers. Enfin, Londres supervise la mise en place de la politique douanière du pays tout comme la réinsertion dans le civil des anciens combattants.

CONTINENTAL, Août-Septembre 2000


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier