Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ASPECT GEOPOLITIQUE
ASPECT GEOPOLITIQUE

La Somalie, le pays musulman qui occupe ce que l'on appelle l'extrémité orientale de la  Corne de l'Afrique , connaît, depuis 1988, avant même la chute en 1991 du dictateur un temps marxiste Siyaad Barre (qui était au pouvoir depuis 1969), une guerre civile si désastreuse au dire de multiples organisations humanitaires que l'Organisation des Nations unies (ONU), qui avait envoyé un contingent de  gardes  pakistanais, lança en décembre 1992 avec l'aide de troupes américaines et françaises puis de la CÉE et du Japon une spectaculaire opération militaire et humanitaire de très grande envergure dénommée Restore Hope ( rétablir l'espoir ).

Présentée à l'opinion publique par une couverture médiatique sans précédent  qu'on se souvienne du débarquement des troupes américaines à Mogadiscio scénarisé comme une superproduction hollywoodienne ¾, l'intervention de l'ONU en Somalie se termine par un échec qui remet en question le  nouvel ordre mondial  parrainé par les États-Unis. En dépit de constants réajustements des objectifs et d'une débauche de moyens militaires et humanitaires, les forces de l'ONU, l'Onusom, quittent la Somalie dans une atmosphère de  lâche soulagement .

Dans les villes, les corps expéditionnaires se sont heurtés à l'opposition résolue de groupes armés mobiles, pourtant rivaux. Les Américains, aidés de divers contingents, s'étaient réservés la réunification de la capitale coupée par la  ligne verte  qui sépare les troupes du général Xasan Farax Aydeed et du président par intérim Cali Mahdi. Ils furent harcelés par de jeunes pillards qui les entraînèrent dans une escalade de la violence où finalement les hélicoptères américains mitraillèrent la foule derrière laquelle s'abritaient les combattants. En dépit de l'élaboration d'un texte commun, la conférence, tenue à Addis-Abeba sous l'égide de l'ONU, qui réunit, en mars 1993, les représentants de quinze factions somaliennes se solda par un échec. Les partisans d'une solution militaire reprirent l'avantage, et le départ des Américains fut ajourné sine die. Les forces internationales, emmenées par les marines, lancèrent une série d'offensives visant à éliminer  physiquement  le général Aydeed. Ce dernier, promu héros de la résistance  nationale , attira dans son sillage une coalition hétéroclite de  seigneurs de la guerre , de divers clans et d'islamistes, si bien que l'ONU dut se résigner à entrer en contact avec lui.

La mort de soldats américains, en septembre 1993, contraignit le président Bill Clinton à annoncer le retrait de ses troupes, à partir de mars 1994. L'Onusom se reconvertit alors en force d'assistance humanitaire et protégea les organisations non gouvernementales (ONG) du pillage et du racket. Elle apporta son soutien, surtout financier, aux réunions de réconciliation organisées par les chefs traditionnels qui obtinrent ainsi un complément de revenu appréciable. De profondes divergences à l'intérieur de l'Onusom ont empêché de définir une politique claire de désarmement et de contrôle des trafics d'armes et de drogue (notamment le qat). De guerre lasse, l'ONU se retire de Somalie en mars 1995, livrant la population aux exactions des miliciens derrière lesquels se profileraient, dit-on, les grandes multinationales de la banane.

L'origine de ce conflit est des plus complexes. En effet, une fois le régime marxiste-léniniste renversé, le développement de la guerre civile en Somalie est apparu d'autant plus surprenant que le pays est par la langue et par la religion l'un des plus homogènes de l'Afrique tropicale. Apparemment, il ne s'agit donc pas de ces conflits entre groupes ethniques différents qui couvent (ou qui éclatent, comme au Liberia ¨) dans la plupart des pays d'Afrique noire. Il est donc d'autant plus important d'analyser les causes de cette guerre civile dans ce qui était considéré comme l'un des rares États-nations  d'Afrique tropicale.

Somalie du Nord et Somalie du Sud

Homogène, donc, par la langue et par la religion, le territoire de la Somalie est nettement constitué de deux parties différentes ¾ ce qui souligne cette Corne de l'Afrique , d'autant qu'entre celles-ci s'avance la pointe que forment les frontières éthiopiennes avec l'Ogadén ¨ (revendiqué par la Somalie).

La Somalie du Nord est un ensemble de plateaux et de montagnes (relativement plus arrosées que le Sud) qui domine les côtes du golfe d'Aden. Une notable partie de cette Somalie du Nord fut soumise de 1887 à 1960 au protectorat britannique, et constituait alors le British Somaliland. La guerre civile, entre autres conséquences, vient d'entraîner l'éclatement de la Somalie et la réapparition en mai 1991 d'un  Somaliland.

La Somalie dite du Sud, beaucoup plus vaste, le long des côtes de l'océan Indien, depuis la pointe du cap Guardafui jusqu'à la frontière du Kenya, est un ensemble de plateaux arides (bien qu'ils soient proches de l'équateur) qui sont le domaine de la vie pastorale. Mais les fleuves, le Jubba et le Wabi Shabeele, qui descendent des hautes terres d'Éthiopie, forment aux abords de la côte, avec leurs vallées irriguées, une Mésopotamie dans l'arrière-pays de la capitale, le Benaadir. Cette Somalie du Sud fut une colonie italienne de la fin du XIXe siècle jusqu'en 1941. Après une période d'administration britannique, l'ONU plaça en 1950 l'ex-colonie italienne à nouveau sous tutelle italienne pour dix ans. L'indépendance de la Somalie ne fut proclamée qu'en 1960.

La distinction entre le Nord et le Sud ne permet toutefois guère de comprendre l'actuelle guerre civile. En effet, ces deux parties du territoire somalien sont peuplées par des populations très comparables puisqu'elles professent le même islam shaf'ite et parlent toutes la même langue, le somali.

On peut convenir d'appeler Somaliens les habitants de la Somalie et Somali tous ceux qui parlent le somali. Il y a d'ailleurs des Somali à Djibouti, en Éthiopie où ils forment un État fédéré et dans le nord du Kenya. Dans l'ensemble, il s'est agi durant des siècles d'une société dominée par les pasteurs. Du fait des crises climatiques et des troubles politiques, la vie pastorale a subi un déclin irrémédiable, mais le prestige de l'éleveur-guerrier demeure intact dans la société somalie, maintenant composée d'une majorité de citadins. Tout cela n'explique cependant pas l'actuelle guerre civile ni pourquoi des chefs de bande que les médias occidentaux en sont venus à appeler  seigneurs de la guerre  s'affrontent aujourd'hui alors que la dictature qu'ils avaient combattue s'est effondrée. Mais les luttes de clans et les rivalités de confréries religieuses ont une grande importance.

Facteurs d'unité, facteurs de division

Les variations lexicales et dialectales du somali ne fondent aucune discrimination ni chez les Somaliens ni parmi les Somali d'Éthiopie, de Djibouti et du Kenya (voir plus loin). Pour certains chefs musulmans, la Somalie aurait dû adopter l'arabe, la langue du prophète, comme langue officielle, ou tout au moins écrire le somali à l'aide de l'alphabet arabe. En 1972, le gouvernement  révolutionnaire  de Siyaad Barre choisit la transcription en lettres latines et éradiqua le langage des emprunts arabes ou les  Somalila . Ces mesures et l'adoption  officielle  du marxisme-léninisme déclenchèrent des troubles réprimés par l'exécution de plusieurs cheikhs.

L'islam somali remonte au VIIe siècle et fut marqué par l'influence du soufisme apporté par les minorités venues d'Iran et installées dans les villes côtières. Nées en Arabie proche et en Irak, les grandes confréries ont été diffusées, au XIXe siècle, par des réformateurs religieux. Les disciples (derviches, darawish) se groupent en zawiyas (jamaca) autour des tombeaux des saints musulmans (aw) particulièrement nombreux parmi les agriculteurs et les agropasteurs de la  Mésopotamie  du Sud jusqu'à influencer la répartition actuelle de l'habitat. Ces confréries s'opposent entre elles sur les critères de recrutement des disciples et sur le cérémonial du culte auprès des tombes. Les Somali assimilent à des saints les ancêtres éponymes de leurs clans et les frontières entre les clans, et les confréries tantôt coïncident et tantôt se recoupent, augmentant ainsi l'éparpillement des segments de clans. L'unité mystique de l'islam somali se manifeste surtout dans son opposition au Gaal, l'Européen chrétien, et à l'Amarxo (Amhara), l'Éthiopien chrétien.

Dans la société traditionnelle somalie, les éleveurs occupaient une position dominante par rapport aux agriculteurs du Nord et à ceux de la  Mésopotamie  du Sud (clans Digil et Raxanweyn). Lors des périodes de sécheresse, les agriculteurs devaient accueillir les pasteurs, notamment les femmes, les enfants et les vieillards. La même subordination s'étendait aux villes de la côte, qui étaient tenues d'écouler les bêtes sacrifiées pour acheter de la nourriture. Après l'indépendance, on combattit l'arifa, l'adoption-subordination au sein d'un clan plus prestigieux, et on abolit par décret le statut inférieur des Midgan, les hors-clans. Mais ces lignes de clivage, invisibles pour les étrangers, n'en existent pas moins et elles interfèrent avec la segmentation clanique et avec les rivalités des confréries : certaines confréries admettent les hors-clans, d'autres les refusent.

Tous les gouvernements de la Somalie ont lutté ou prétendu lutter contre l'influence des clans et des confréries et contre l'exclusion. Ainsi, Siyaad Barre mena de front la campagne d'alphabétisation et la  détribalisation , en l'occurrence la  déclanification . Pourtant, après trente ans d'indépendance, l'État somalien, hérité de l'époque coloniale, a été emporté par des divisions qui remettent en question l'existence même de la nation somalienne.

Démocratie pastorale  ou  anarchie  pastorale ?

Chaque année les hommes se réunissaient dans les shir, les assemblées qui regroupaient les Somali de plusieurs segments minimaux de clans (reer) différents mais voisins, pour la conclusion de pactes territoriaux (xeer). Chaque participant pouvait s'y exprimer et s'engager librement à payer le prix du sang et venger selon un code rituel les victimes des conflits pour les terrains de parcours. L'ethnologue britannique Ioan M. Lewis voyait dans cette institution la manifestation d'une pastoral democracy, une démocratie directe égalitaire et belliqueuse. Il subsistait divers sultans (soldaan) et dignitaires dont le pouvoir demeurait purement honorifique.

Au XIXe siècle, une différence des dynamiques spatio-économiques s'établit entre le Nord et le Sud. Dans cette dernière région, dans le Benaadir  l'arrière-pays des ports de Mogadiscio, de Merka et de Barawa , dans la vallée du Wabi Shabeele, les citadins avaient introduit la culture irriguée du coton avec une main-d'oeuvre d'esclaves achetés à Zanzibar. Il y avait aussi une activité manufacturière ; les étoffes étaient vendues dans l'océan Indien et les bénéfices réinvestis dans des ateliers. Cependant, cette production fut ruinée par l'arrivée des produits européens après l'ouverture du canal de Suez (¨Suez (canal de)). Au nord, on expédiait des animaux vers Aden et vers les colonies européennes de l'océan Indien, mais l'arrière-pays demeurait enclavé et découpé en unités territoriales régies par la solidarité clanique. Le clan était aussi une unité de gestion et de mobilisation des ressources limitées d'un espace sahélien  équatorial  (Mogadiscio est à la latitude du Gabon) pour la reproduction des systèmes sociaux de production.

Jusqu'à l'orée du XXe siècle, la péninsule des Somali, la pointe orientale de la Corne de l'Afrique, formait une coalescence lâche d'unités territoriales rivales et emboîtées, aux limites mouvantes : une  a-narchie  pastorale régie par la rotation des alliances  segmentaires  visant à empêcher un clan de l'emporter sur les autres.

Colonisation et décolonisation : où sont les ruptures ?

La péninsule somalie a subi tardivement le partage colonial, lequel fut en outre original. Les Britanniques ne s'engagèrent au nord que pour empêcher les Français de s'installer à Zeilah (Seylac), en face d'Aden. Arguant des droits du sultan de Zanzibar, qu'ils protégeaient, sur le Benaadir, ils incitèrent les Italiens à y prendre pied. Ces derniers rêvaient de prendre en tenaille l'Éthiopie, la Somalie étant l'une des mâchoires, l'autre étant l'Érythrée. Le farouche sayyid Maxamed Cabdille Xasan, guerrier, poète et réformateur religieux, joua des divergences entre les colonisateurs et résista vingt ans aux Anglais. Ceux-ci ne l'abattirent qu'en 1921 avec le concours des Italiens et des Éthiopiens qui avaient pris Harer en 1887 et conquis le grand glacis qu'est l'Ogadén, avec la complicité active des clans opposés aux Daarood partisans du sayyid.

Au nord, les Britanniques se contentèrent de tenir quelques villes (Hargeysa et Berbera) et des postes en brousse, comme le firent les Éthiopiens. Les Italiens pacifièrent leur zone et, en 1925, ils reçurent les régions situées à l'ouest du Jubba, qui furent détachées du Kenya. Ils lancèrent de grandes plantations cotonnières, bananières ou sucrières pour le marché métropolitain dans la basse vallée du Wabi Shabeele. Les éleveurs de l'intérieur continuèrent leurs déplacements, ignorant des limites contestées par l'Italie et l'Éthiopie dans l'Ogadén. Quand les Italiens envahirent l'Éthiopie en 1935-1936, ils recrutèrent de nombreux askaris (supplétifs) somali alors que d'autres Somali combattaient dans les rangs éthiopiens. Après la chute de l'Africà Orientàle Italiàna en 1941, l'administration britannique, jusqu'en 1952, et l'Administration fiduciaire italienne de la Somalie (AFIS), sous la tutelle de l'ONU, jusqu'à l'indépendance en 1960, n'apportèrent guère de changement dans les systèmes de production de la Somalie.

La difficile naissance de la Somalie unie

Les Britanniques, qui administrèrent de 1942 à 1952 tous les territoires peuplés de Somali hormis Djibouti, favorisèrent la naissance du Somali Youth Club, qui devint la Somali Youth League (SYL). Les principaux chefs de clans somalis du Somaliland et du Kenya, de la Somalia et de l'Ogadén éthiopien s'y rencontrèrent. Au Foreign Office et au Colonial Office germa l'idée d'une  Greater Somalia , d'une Grande Somalie, sous la tutelle anglaise. Ce projet échoua devant l'opposition des Éthiopiens, des deux Grands, de la France, de l'Italie et des États nouvellement décolonisés. L'empereur d'Éthiopie, Hailé Sélassié (Haylä Sellasé), reçut les chefs de clans qui, en échange de subsides, se proclamèrent sujets éthiopiens. En dépit d'émeutes comme la  Journée des pierres  de Mogadiscio en 1948 lors de la visite de la Commission des quatre Grands, l'Éthiopie récupéra l'Ogadén en 1948 et le Hawd en 1955. La Grande-Bretagne, la France (après les émeutes de Djibouti de 1948) et le gouvernement éthiopien interdirent les activités de la SYL dans leurs territoires respectifs. En 1950 et pour dix ans, l'AFIS rétablit le pouvoir de l'Italie sur son ex-colonie, sous la tutelle de l'ONU. Protestant contre la domination des clans Daarood (au nord-est et au sud-est) sur la SYL, des membres des clans Saab (Digil et Raxanweyn) de la  Mésopotamie  avaient fondé le Parti constitutionnel de l'indépendance de la Somalie, qui regroupait aussi des Bantous  et des hors-clans des vallées du Sud et qui appuyait la tutelle italienne.

Les Italiens préparèrent l'accession à l'indépendance par des élections municipales en 1954 et législatives en 1958. Avec la fin de l'AFIS et la décolonisation annoncée des territoires britanniques, le premier président de la SYL fonda la Ligue de la Grande Somalie qui réclama le retour de tous les territoires peuplés de Somali au sein de la Somalie indépendante. Les Britanniques réunirent un Conseil législatif en 1958. En 1960, les électeurs portèrent au pouvoir Maxamed Haaxi Ceegaal qui déclara l'indépendance du Somaliland le 26 juin. Le Sud, indépendant le 1er juillet, proclama l'union avec le Nord. Un gouvernement se réunit à Mogadiscio, formé de  sudistes  et de  nordistes  qui s'opposèrent sur la forme de l'État. Lors du référendum de 1961, le Nord vota massivement pour le fédéralisme alors que le Sud préférait un État unitaire ; plus nombreux, les habitants de l'ex-colonie italienne imposèrent la centralisation, et, en décembre, le premier d'une longue série de coups d'État fut déjoué, au nord.

Des frontières imposées : la naissance de l'irrédentisme somali

Le drapeau adopté par la Somalie en 1960 rappelait que l'unité n'était pas faite. Seules deux des cinq branches de l'étoile bleue sur fond blanc formaient la République  les ex-colonies anglaise et italienne ; les trois autres en étaient séparées : l'Ogadén éthiopien, le North Eastern District kenyan et Djibouti. La Somalie contesta toutes les frontières héritées de la colonisation. En 1964, des pasteurs guérilleros frayèrent le chemin à l'armée somalienne en Ogadén ; elle s'y heurta aux troupes éthiopiennes. Grâce à la médiation de l' Organisation de l'unité africaine (OUA) les hostilités cessèrent, mais Mogadiscio soutint le Front de libération de la Somalie occidentale (FLSO) qui entretint l'insécurité et recueillit des maquisards oromo  en lutte contre le gouvernement éthiopien.

Après une certaine hésitation, les Anglais transmirent le dossier du North Eastern District au Kenya, lequel se rapprocha de l'Éthiopie pour refuser toute rectification de frontière. De même, après les émeutes de 1966 qui marquèrent l'escale du général Charles de Gaulle, qui se rendait à Addis-Abeba, la France boucla la frontière de Djibouti avec la Somalie. Le Premier ministre Ceegaal, inquiet de l'isolement diplomatique de la Somalie, normalisa ses relations avec ses voisins. Cette politique  réaliste  lui valut une grande impopularité, favorisa sa déposition en 1969 et engloutit la république parlementaire.

A cela s'ajoute le fait que les hommes politiques, détournant la solidarité des lignages (reer), se constituaient des clientèles en distribuant les subsides de l'État, lequel était alimenté par une très abondante aide étrangère, italienne principalement. De surcroît, les gains des 300 000 expatriés dans les pays du Golfe, investis dans l'immobilier, et le commerce de la capitale accentuèrent les déséquilibres entre le Nord et le Sud, à peine tempérés par l'accession de Ceegaal, un  nordiste , au pouvoir.

L'argent facile et la mise en sommeil des revendications irrédentistes avaient fragilisé le régime. Le 15 octobre 1969, le président de la République fut assassiné par un soldat de sa garde, par vengeance  clanique . Le 21 octobre, le général Siyaad Barre prit le pouvoir au nom du Conseil révolutionnaire suprême, arrêta les principaux chefs politiques et dispersa le Parlement. La Somalie devint la République démocratique et populaire de Somalie.

La Grande Somalie et le socialisme scientifique

Siyaad Barre manifesta clairement sa volonté de reprendre les provinces perdues, et il trouva pour ce faire l'appui de l'Union soviétique désireuse de contrebalancer l'influence américaine en Éthiopie. La Somalie accumula de grandes quantités d'armes de provenance soviétique et accueillit de nombreux conseillers soviétiques dont Siyaad Barre devint le meilleur élève. Après  sa  révolution d'Octobre (sic), Siyaad Barre adopta le socialisme scientifique afin de  déchaîner les forces productives  en vue de la reconquête des provinces perdues, comme la propagande le martelait à tout moment. Il nationalisa le commerce extérieur, les plantations dirigées par des étrangers ainsi que les entreprises industrielles principalement situées dans le Benaadir. Ces dernières étaient aux mains d'Italiens ou de métis et transformaient les produits de l'agriculture pour l'ex-métropole.

Des experts des pays de l'Est et des investissements arabes prirent le relais et lancèrent de nouvelles exploitations, pour la plupart situées au sud. Les agriculteurs somaliens y subirent un encadrement rigoureux : ils devaient livrer obligatoirement leur production à des organismes d'État, à bas prix. Au nord et en  Mésopotamie , on développa des fermes d'État en dry farming sur le modèle des sovkhozes. Les éleveurs,  conscientisés  par la campagne d'alphabétisation menée par les étudiants qui suivit l'adoption de l'alphabet latin, furent invités à se fixer dans les nouveaux périmètres irrigués projetés au sud. Au même moment, la  détribalisation  et l'exécution des chefs religieux  réactionnaires  montrèrent la volonté du régime de rompre brutalement avec les clans et avec l'islam, piliers avec l'élevage de l'identité somalie.

La sécheresse de 1973-1974 frappa principalement les éleveurs qui, du fait la  détribalisation , ne purent recourir à la traditionnelle stratégie clanique de gestion des ressources en période de crise, en allant s'installer chez les cultivateurs. Comme en Éthiopie, cette catastrophe climatique apparut pour le gouvernement comme l'occasion rêvée d'en finir avec la  réaction . On dirigea les éleveurs recensés lors de la campagne d'alphabétisation vers des camps ou vers des fermes d'État. En outre, 300 000 d'entre eux furent déplacés avec le concours de l'Aeroflot, du nord vers le sud, pour devenir agropasteurs sédentaires dans des villages  d'entraide . On voulut même en faire des pêcheurs. Des organisations non gouvernementales (ONG) et des organismes internationaux prirent en charge, sans protester, une reconversion improvisée.

Cependant, par souci d'équilibrer la présence soviétique, Siyaad Barre adhéra à la Ligue arabe en 1974 et accentua son soutien aux Fronts qui luttaient contre l'Éthiopie en Ogadén et en Érythrée. Il avait aussi besoin des capitaux et des marchés arabes car l'Italie avait restreint son aide. La révolution éthiopienne et la désorganisation qui s'ensuivit permit aux guérilleros somalis d'enlever l'Ogadén sans coup férir en juillet 1977. L'armée somalienne coupa le chemin de fer de Djibouti, et menaça Harer. Mais, par une étonnante   permutation circulaire  des alliances, l'Union soviétique soutint la Grande Éthiopie révolutionnaire et abandonna à son sort la modeste Somalie après que Fidel Castro eut en vain proposé une fédération des États progressistes de la Corne qui eût regroupé l'Éthiopie, la Somalie, les  fronts  érythréens et le  Yémen du Sud ¨. Les militaires éthiopiens apparaissaient comme des marxistes-léninistes sérieux aux Soviétiques, lesquels étaient sensibles également à la parenté religieuse chrétienne orthodoxe des deux cultures et à des liens politiques qui remontaient à Nicolas II et à Ménélik II (Menilek II). Du coup, Siyaad Barre se tourna vers les États-Unis ; ceux-ci rechignèrent et refusèrent toute annexion de l'Ogadén par la Somalie. L'armée somalienne dut se retirer devant une offensive éthio-soviéto-cubaine qui s'arrêta sur la frontière d'avant 1977.

L'échec de la reconquête de l'Ogadén provoqua un afflux important de réfugiés que l'économie somalienne, ruinée par la guerre et par la sécheresse, fut incapable de supporter. L'abandon des projets de conquêtes par Siyaad Barre fut ressenti comme une trahison par des officiers qui tentèrent plusieurs coups d'État dans les années 1978-1981.

Diviser pour régner

Pour consolider son pouvoir après l'échec de la guerre d'Ogadén, Siyaad Barre, bien que chef d'un État qu'il voulait unitaire, joua plus que jamais du système d'alliance clanique. Il s'appuya sur trois clans importants de la fédération des Daarood, les Mareehaan, les Ogaadeen et les Dulbaahante. Les Ogaadeen avaient de fortes positions dans l'armée, et leur promotion coïncida avec la rébellion des officiers du clan majerteen (à la pointe de la  Corne ) qui, pourchassés, passèrent en Éthiopie, obtinrent de l'aide des Éthiopiens et fondèrent le Front démocratique du salut somalien (FDSS) qui mena en 1981-1982 des attaques en Somalie centrale.

En 1982, Siyaad rompit avec les leaders des clans isaaq du Nord. Ceux-ci fondèrent le Mouvement national somalien (MNS) et demandèrent l'indépendance pour l'ex-Somaliland, lequel supportait la part la plus importante du fardeau des réfugiés sans recevoir la part des secours internationaux qui auraient dû lui revenir. En compétition avec les Ogaadeeni pour le contrôle des pâturages du Hawd, les Isaaq du MNS se rapprochèrent des Éthiopiens de façon à obtenir des armes : leurs adversaires utilisaient leur armement lourd pour exterminer les troupeaux. Une répression féroce s'abattit sur le Nord et contribua à disperser les unités claniques. A Mogadiscio, les Isaaq et les Majerteen se virent écartés du pouvoir et de la redistribution de prébendes : la base clanique du pouvoir allait se rétrécissant.

La Somalie subit une nouvelle grave sécheresse en 1983-1984 qui désorganisa complètement les parcours des éleveurs perturbés par la guérilla. Les pasteurs affluèrent alors vers les bidonvilles, si bien que la population urbaine dépassa en proportion les éleveurs. Pourtant, au milieu des années 80, la Somalie était devenue la principale pourvoyeuse de viande de l'Arabie Saoudite, notamment pour les pèlerinages : les ventes procuraient 93 % des rentrées du budget. Un gigantesque trafic où les autorités au plus haut niveau étaient impliquées s'organisa pour approvisionner le marché saoudien. Les razzias se multiplièrent à un point tel que la capacité reproductrice du troupeau était menacée.

Endettée ¾ la dette dépassait le montant du budget ¾, la Somalie demanda l'aide du Fonds monétaire international (FMI), lequel contraignit le gouvernement à adopter un programme d'ajustement structurel. La libéralisation de l'économie permit aux expatriés du Golfe de bâtir de belles villas et d'ouvrir des boutiques à Mogadiscio, entretenant ainsi une prospérité factice et insolente qui exacerbait la frustration d'un Nord de surcroît délaissé par les programmes d'aide des organisations internationales.

Le conflit qui éclata avec le haut comité aux réfugiés de l'ONU était révélateur de la dégradation de la morale politique et de la marginalisation accrue du Nord et des clans qui n'appartenaient pas au cercle restreint du président. Le gouvernement gonflait sciemment le nombre des réfugiés de façon à empocher le trop-perçu de l'aide internationale, soit une somme qui représentait en 1985-1988 40 % du budget de l'État. Avant qu'elle ne parvînt au nord dans les camps les plus éloignés de la capitale, l'aide en question avait subi d'importants prélèvements.

Siyaad avait repris son armée en main en nommant aux postes clés son fils, son gendre et des membres de son lignage ou des lignages alliés. Il pratiqua une subtile politique du  diviser pour régner  en débauchant les leaders des fractions de clans par l'octroi de prébendes : on connut des ascensions fulgurantes et des disgrâces brutales. Il aliéna à ses fidèles des pans entiers de l'économie nationale. Il s'appuya de plus en plus sur les escadrons du National Security Service, ses hommes de main.

L'abandon de la Grande Somalie : Siyaad chef de bande

En avril 1988, l'Italie obtint la signature d'un traité de paix entre la Somalie et l'Éthiopie. Mängestu Haylä Maryam et Siyaad Barre acceptaient la frontière héritée de la colonisation et s'engageaient à chasser les  séparatistes  qu'ils hébergeaient. Averti de l'imminence d'une offensive au nord, le MNS attaqua et prit les villes (Hargeysa, Burco, Berbera). L'armée répondit par des bombardements destinés à semer la terreur qui chassèrent les Somaliens en Éthiopie. Une répression aveugle s'abattit sur les Isaaq au nord et au sud et les désertions se multiplièrent, notamment parmi les cadres ogaadeeni.

Le régime, aux abois, enrôla les réfugiés dans des unités spéciales et recruta à Djibouti des milices anti-isaaq. Il rompit avec les Hawiyye qui avaient de nombreux intérêts dans la capitale, surtout après les émeutes de l'été 1989 provoquées par l'arrestation d'imams très populaires. A partir de cette période, Siyaad Barre, le  maire de Mogasdiscio , comme le surnommaient ses adversaires, perdit le contrôle du Centre (Beled Weyn) et du Sud (Kismaayo) où s'établirent des pouvoirs rivaux. La ville s'enfla de réfugiés, la police, l'armée et l'administration se mirent  à leur compte , ne recevant plus aucun salaire. Ensuite, Siyaad tenta de lancer le multipartisme et s'efforça de briser l'alliance conclue entre les mouvements rebelles. Ses partisans se ruèrent à l'assaut des dernières ressources et pillèrent les biens de leurs adversaires. En janvier 1991, il dut s'enfuir et gagner l'intérieur, puis le Kenya et enfin le Nigeria où il décéda le 2 janvier 1995.

Les bandes sans Siyaad, l'atomisation

Poussé à l'extrême, le processus de segmentation clanique s'accompagna d'une fragmentation territoriale qui aboutit à l'absurde ligne verte qui divise la capitale. La chute de Siyaad libéra les dernières entraves qui empêchaient l'atomisation de la Somalie. L'opposition à l'intervention de l'ONU a ressoudé la mosaïque somalienne autour du général Aydeed dans la capitale, pour combien de temps ?

Il n'est pas commode d'esquisser un état des lieux des territoires contrôlés par les seigneurs de la guerre, tant les  frontières  sont mouvantes au gré de la recomposition incessante du kaléidoscope des alliances. Le Nord s'est autoproclamé indépendant en mai 1991 avec une coalition dominée par le MNS. Le général Aydeed, à la tête de l'Alliance nationale somalienne (ANS), et Cali Mahdi, chef de l'Alliance pour le salut de la Somalie (ASS), deux Hawiyye, un temps alliés au sein du Congrès de la Somalie unie (CSU), s'appuient sur des subclans rivaux et se disputent la capitale au gré d'alliances claniques vite conclues, vite défaites. Le général Aydeed, fort de son opposition à l'ONU, étend son pouvoir sur la côte au sud de Mogadiscio, et à Merka et Barawa, soumises au pillage. Cali Mahdi, président  intérimaire , tient le centre de la Somalie et le nord de la capitale avec l'appui de cheikhs qui appliquent la charia. Un Daarood (Majerteen), le colonel Cumaar Jess, défend Kismaayo contre le gendre de Siyaad, le général  Morgan , un Daarood également.

Après trente ans d'indépendance, la Somalie, qui était l'État le plus homogène d'Afrique, est menacée de disparition. Les différentes formes d'États qui se sont succédé ont certes été minées par les rivalités de clans. La république et la dictature n'ont su dresser les Somaliens que vers un projet territorial flou, la Grande Somalie.

Clans, confréries et pasteurs

Tout Somali (du sexe masculin) connaît par coeur sa généalogie qui se rattache à six grandes fédérations qui descendent d'un ancêtre éponyme proche parent du prophète. Il sait aussi s'il est hors-clan, descendant de Bantous ou d'Oromo, ou s'il est un Midgan appartenant à une famille de forgerons, de chasseurs, de coiffeurs, de  médecins  ou d'infibulateurs...

Les quatre fédérations d'éleveurs ¾ Daarood, Dir, Hawiyye et Isaaq ¾ précèdent dans l'honneur les fédérations où les agriculteurs sont plus nombreux, les Digil et les Raxanweyn de la  Mésopotamie . Les Digil, partagés entre Djibouti et l'Éthiopie, et les Isaaq occupent l'ex-Somaliland. Les Daarood, plus nombreux, traversent la Corne de l'Afrique en diagonale, en Éthiopie et au Kenya. Cette répartition qui laisse les Dir et les Hawiyye au centre a été totalement bouleversée depuis un siècle. Des segments de lignages ont été dispersés à travers toute la Somalie. Tant que les pactes territoriaux locaux (les xeer) ont été conclus, tant qu'on a payé le prix du sang, les conflits ont trouvé une issue. Avec l'introduction de l'armement moderne, de l'économie monétarisée et des trafics d'animaux, d'ivoire et de la drogue qu'est le qat, on ne paie plus le prix du sang.

Avec les guerres et les sécheresses, la solidarité clanique a canalisé les seules ressources : l'aide internationale, l'argent des expatriés et les trafics d'armes et de drogue. L'appartenance clanique est à la fois la garantie de l'accès à un minimum vital et un signe de reconnaissance dans des conflits protéiformes : toutes choses égales par ailleurs, le reer et/ou la confrérie est aux Somali ce que l'appartenance religieuse est aux Libanais.

L'islam somalien est divisé en confréries rivales (Sahiliya, Qadiriya, Ahmediya) qui s'affrontent pour le recrutement des disciples, sur le culte auprès des tombeaux des saints et sur la conception de l'État. Ainsi le chef de la Sahiliya, Maxamed Cabdulle Xasan, qui combattit les Européens pendant vingt ans, forma-t-il autour de sa capitale, Taleh, un embryon d'organisation théocratique ; ses partisans vivaient en une communauté de derviches. Outre l'hostilité des Isaaq, il encourut la condamnation des dirigeants de la Qadiriya.

Souvent, les ancêtres éponymes des clans sont devenus des saints musulmans (à moins que l'assimilation ne se soit faite dans l'autre sens). Ces lignes de clivage accentuent encore la complexité du puzzle somalien.

Jusqu'à la grande sécheresse de 1973-1974 et surtout jusqu'aux bouleversements consécutifs à la guerre d'Ogadén de 1977-1978, on estime que 60 % des Somaliens étaient éleveurs nomades. Ces éleveurs ne se déplaçaient pas sur de longues distances hormis les Isaaq et les Ogaadeeni (de la fédération daarood) qui se disputent traditionnellement les pâturages du Hawd traversés par la frontière éthio-somalienne. Les hommes migraient seuls, pendant la courte saison sèche qui coupe la saison des pluies d'été. Les femmes, les enfants et les vieillards demeuraient dans des hameaux enclos de haies d'épineux et gardaient les puits du lignage. C'est au cours de ces déplacements que se déroulaient des affrontements sanglants entre les segments de lignages liés par les xeer. Ils fixaient la limite du groupe des  co-payants  de la diya (mag) et du prix du sang et le tarif de compensation des pertes en hommes et en animaux

L'éleveur mobile, indépendant et libre, guerrier indomptable, demeure encore l'idéal social des Somali. Son dévoiement a produit les  Mad Max , ces  miliciens  qui, au volant de 4 x 4, terrorisent et rançonnent le pays et les  morianes, ces bandes de jeunes gens qui ont défié les  marines   américains, pillé et rançonné les ONG. Le 15 mars 1995, l' Onusom et les ONG ont évacué personnels et matériels du   guêpier  somalien. Plus armés encore qu'avant l'opération  Restore Hope, les miliciens vont pouvoir en découdre jusqu'à la fin des Somali et de la Somalie...

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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