Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1989

TRENTE ans après son accession à l'indépendance, la Somalie connaît à nouveau la guerre civile. Tentations séparatistes au Nord ; rêves d'hégémonie clanique dans la capitale, autour du général-président Siad Barre, au pouvoir depuis 1969 à la suite d'un coup d'Etat militaire ; et rébellions chez les militaires au Sud. Ainsi s'amorce un retour aux clivages traditionnels dans un pays qui se désagrège et semble s'enfoncer dans les "guerres des tribus"...

"Notre mouton de pré salé a un goût particulier. Et, même s'il est moins lourd que l'australien, le bulgare ou le soudanais, il vaut trois fois plus cher, sur les marchés d'Abou-Dhabi ou d'Arabie saoudite, explique ce notable issak, originaire du nord de la Somalie aujourd'hui en rébellion. Notre région, véritable centre pour l'élevage, fournissait les deux tiers des ressources en devises pour tout le pays. Un énorme commerce de viande s'organisait à partir de Berbera. Ce qu'il en reste est détourné aujourd'hui par le Sud, à travers l'Ethiopie, ou vers l'Ouest, par Djibouti. C'est ce cheptel qui a permis à la population issak de se soulever, aux guérilleros du Mouvement national somalien (MNS) de tenir, et même aux réfugiés actuellement en Ethiopie de survivre : il a beaucoup plu ces deux dernières années, et il y a eu beaucoup de lait..."

La guerre civile a frappé au coeur ce peuple du lait et du mouton : trente mille tués en moins d'un an - un "génocide des Issaks", affirme le MNS ; des villes en partie détruites et désertées ; plus d'un million de personnes déplacées, dont quatre cent mille réfugiées dans l'Ogaden éthiopien. Douloureuse ironie du destin dans cette corne de l'Afrique toujours en feu : il y a douze ans, lorsque l'armée somalienne et le Front de libération somali de l'Ogaden avaient tenté de prendre pied dans cette province, le flux de réfugiés avait été inverse, et beaucoup ne sont toujours pas revenus...

Depuis cet échec, le Nord somalien a été érigé en "zone d'opérations militaires" : des gouverneurs - le plus souvent des hommes à poigne, comme le fameux général Mohamed Said, dit "Morgan" - faisant régner un régime d'exception, avec son cortège habituel d'abus ; une armée nombreuse, mais mal équipée et mal payée, recrutée parfois de force dans les camps de réfugiés, se conduisant comme une force d'occupation ; des officiers venus pour la plupart du Sud, divisés par les querelles ethniques, et démoralisés par leur échec dans l'Ogaden.

"L'extermination des Issaks"

C'EST cette armée que le Mouvement national somalien, un front de libération recrutant exclusivement parmi les Issaks du Nord, a résolu d'affronter. Il savait pouvoir compter sur le ressentiment de toute une population fière de son unité, consciente de ses richesses, exaspérée par le mépris et l'exploitation dont elle s'estimait l'objet, notamment durant la dernière décennie, de la part d'un Sud monopolisant le pouvoir et les crédits.

La crise actuelle a eu un double détonateur : en mars 1988, le président Siad Barre effectue une tournée dans ce Nord rebelle : l'armée rafle au passage, à Hargeisha, la capitale régionale, deux cents élèves et quelques-uns de leurs professeurs. Certaines familles ne les ont jamais revus. Pour le MNS, c'est une déclaration de guerre.

Quelques jours plus tard, le 3 avril, la Somalie et l'Ethiopie signent un accord de paix qui est une grande première : il prévoit notamment l'échange des prisonniers faits au cours de la guerre de l'Ogaden, onze ans plus tôt, le retrait des troupes stationnées de part et d'autre de la frontière, l'arrêt de la "propagande hostile", et la réouverture à terme des ambassades. Selon certaines sources, en échange d'une reconnaissance, par la Somalie, des frontières actuelles, l'Ethiopie aurait accepté d'arrêter son aide aux deux forces d'opposition armée au régime du président Siad Barre : le Front démocratique du salut somalien (FDSS), en perte de vitesse depuis deux ans, et le Mouvement national somalien, qui avait multiplié les actions ces dernières années.

Cet accord de paix semble avoir été la seconde cause de la crise : contre l'avis, semble-t-il, de sa direction extérieure - et notamment de son président, M. Mohamed Silanyo, - les chefs militaires du MNS, s'estimant trahis par leur allié éthiopien, ou en voie de l'être, ont choisi la fuite en avant : ils ont lancé leurs troupes dans une offensive "d'autant plus inattendue qu'elle paraissait désespérée. (1)"

Selon le MNS, qui a fait circuler un enregistrement vidéo de la scène, le général "Morgan", gouverneur militaire de Hargeisha à l'époque, aurait alors déclaré : "Maintenant, nous avons les mains libres. On est à l'abri d'une attaque de l'Ethiopie. On peut liquider tous les opposants." Morgan aurait alors présenté à ses subordonnés un plan visant à "l'extermination des Issaks", un projet que le MNS rapproche de la rumeur de découverte d'indices de pétrole dans la région par les prospecteurs de la société américaine Chevron : il aurait paru opportun aux dirigeants de Mogadiscio de faire "place nette" dans le Nord, avant de passer à une éventuelle exploitation de ces gisements...

Les guérilleros attaquent Burao le 27 mai 1988, Hargeisha le 31 : de "folles attaques" accompagnées d'"atrocités", et notamment de la prise en otage de civils, affirme le gouvernement (2). L'armée somalienne réplique par des bombardements aériens sur les villes, où la panique fait fuir aussitôt la population : Hargeisha est en partie détruite, de même que d'autres localités. Amnesty International accuse les militaires d'avoir massacré un millier de civils désarmés. Plusieurs centaines de milliers de personnes se réfugient dans l'Ogaden éthiopien - une zone pratiquement abandonnée par les autorités d'Addis-Abeba et peuplée uniquement de Somalis (3).

Fin juillet, les combats se concentrent autour du port de Berbera, ancienne base aéronavale soviétique où l'US Navy dispose de facilités depuis 1980, mais sans que les hommes du MNS parviennent à pénétrer dans la ville. A la mi-août, ce dernier évacue Burao et Hargeisha. Fin novembre, on signale de nouveaux combats autour de la capitale provinciale. En janvier dernier, l'aviation somalienne bombarde encore la ville d'Erigavo et des villages à la périphérie de Berbera. D'autres affrontements, non confirmés, auraient eu lieu en février.

Toutes les villes sont alors sous le contrôle de l'armée, mais la pression de la guérilla continue à se faire sentir autour de Hargeisha et de Berbera, empêchant tout retour à la vie normale. Seule la région de Borama, frontalière avec Djibouti, échappe aux actions du MNS : c'est la raison essentielle pour laquelle le Haut-Commissariat aux réfugiés a souhaité y transférer les centaines de milliers de personnes réfugiées dans le Nord somalien à la suite de la guerre de l'Ogaden, en 1977-1978 (4).

Ce retour à une situation de "ni paix ni guerre", allié à la transhumance traditionnelle en période de saison fraîche, incite une partie des réfugiés nomades à ramener leurs troupeaux sur leurs pâturages habituels. La population urbaine a préféré, en grande majorité, la relative "sécurité" offerte par les camps de Harshine, Awareh et Baleh-Abokor, dans l'Ogaden éthiopien, ou l'hospitalité des familles issaks établies à Djibouti.

Le Mouvement national somalien, qui paraissait, au début de cette année, à la recherche d'un second souffle, reprend l'offensive à la fin du mois d'avril, frappant dans une zone sensible - le secteur frontalier avec Djibouti, - considéré jusque-là comme inviolable.

Ses hommes investissent Zeila, ainsi que Loyada, le poste-frontière avec Djibouti, situé sur la côte, qu'ils n'auraient sans doute pas pu attaquer sans l'accord des tribus issas de la région. Une nouvelle vague de plusieurs centaines de civils somaliens se réfugient du côté djiboutien, ainsi que les effectifs de la garnison de l'armée somalienne à Loyada, ce qui met dans l'embarras les autorités de l'Etat djiboutien (5).

En outre, les guérilleros entreprennent début mai d'assiéger la ville de Borama, proche de l'Ethiopie, et amorcent, semble-t-il, un processus de réconciliation avec les chefs de la communauté gadabourci, majoritaire dans cette région. Le MNS souffre, sur le plan militaire, d'un manque d'armes lourdes et de défense antiaérienne, de moyens de communication suffisamment discrets et de carburant. Le ravitaillement de ses unités est malaisé, maintenant que le soutien ouvert des autorités éthiopiennes n'est plus assuré. Dans cette guerre de pauvres, c'est le chameau qui sert le plus souvent de moyen de liaison et, en mer, le boutre.

Dissensions et ralliements

MAIS le MNS peut compter sur le soutien financier de la diaspora issak dans le Golfe, au Yémen du Nord et en Arabie saoudite, ce qui lui procure une indépendance que lui envient beaucoup de mouvements de libération. Il a aussi pour lui l'adhésion d'une large fraction de la population, y compris des gros commerçants de bétail et des intellectuels, qui se sont ralliés en masse ces derniers mois, écoeurés par la brutalité de la répression qui a répondu aux attaques de la rébellion. La "saignée" au sein de la communauté issak n'est pas près d'être oubliée.

L'accent mis par le MNS sur le particularisme issak, voire sur une séparation du Nord de la Somalie du reste du pays, permet de "ratisser large". Mais c'est aussi la faiblesse de ce mouvement, au sein duquel se côtoient les tendances les plus diverses, y compris des intégristes religieux. L'indifférence apparente du MNS à l'égard du sort des autres clans somaliens lui interdit de prétendre influer sur le cours de la vie politique de l'ensemble du pays.

Son hostilité déclarée à l'égard de certains clans ogadens et majerteins, membres de la grande famille Darod, qui monopolise le pouvoir à Mogadiscio, se serait même traduite par des exactions à l'égard de certains d'entre eux durant la grande offensive du milieu de l'année dernière. En revanche, le ralliement au MNS, en octobre 1988, d'une partie des dirigeants du Front démocratique du salut somalien, pour la plupart membres en vue du clan Hawiyé, une population du Sud, peut donner au soulèvement des "nordistes" une envergure un peu plus "nationale" (6).

La guérilla est affaiblie également par les dissensions entre les chefs militaires sur le terrain et la direction extérieure du mouvement. Le président du MNS, M. Mohamed Silanyo, qui réside le plus souvent à Londres et n'a fréquenté que très rarement le maquis, semble de plus en plus contesté, à la fois par les chefs militaires et par les dignitaires religieux.

Une partie des chefs traditionnels issaks ont d'ailleurs décidé, en février dernier, de créer un "comité des sages", chargé d'administrer les régions libérées : les deux principaux dirigeants du MNS ne font pas partie de la liste des membres de ce comité, dirigé par M. Ibrahim Cheikh Madar, le fils d'un prestigieux chef issak, qui s'est entouré de personnalités du MNS aujourd'hui en disgrâce, comme le colonel Abdulahi Askar.

Ce comité, créé, semble-t-il, en réaction aux vélleités séparatistes des dirigeants de l'extérieur et de certains chefs militaires du mouvement, pourrait devenir le cas échéant l'interlocuteur du gouvernement somalien, qui a toujours exclu de négocier avec les "terroristes" du MNS. De son côté, la direction du mouvement fait de l'éviction du président Siad Barre un préalable à tout règlement, et refuse de considérer la nomination, par exemple, d'un premier ministre issak comme une amorce de solution.

Après avoir nié, pendant plusieurs mois, la gravité de la crise et refusé constamment la présence d'observateurs extérieurs, notamment de journalistes, le gouvernement somalien multiplie les gestes de bonne volonté à partir d'octobre : premières libérations de prisonniers "nordistes", dont plusieurs officiers et anciens ministres ; rumeur - vite avortée - de nomination d'un premier ministre issak ; annonce, par le bureau politique du parti, de la recherche d'une "solution politique" au conflit et de l'extension de l'amnistie offerte aux opposants depuis plusieurs années aux personnes impliquées dans les événements du Nord ; offensive diplomatique dans les pays arabes et occidentaux, avec notamment la promesse - au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, pays ayant suspendu leur aide économique pour non-respect des droits de l'homme - de la libération de tous les prisonniers politiques ; nomination, au début mars, d'un comité chargé de procéder à des opérations de réinstallation des populations, et d'engager des conversations avec les chefs traditionnels et les intellectuels afin de faire cesser la rébellion.

On peut penser que ce comité, composé de trois personnalités, dont deux originaires du Nord, qui a été doté de pouvoirs exceptionnels et qui dispose d'un budget spécial, aura cherché à approcher le "comité des sages" constitué dans la mouvance des rebelles. Sa neutralité n'est peut-être pas suffisante cependant pour que s'amorce une véritable négociation. Comme dans le cas de la libération des prisonniers politiques, il semble s'agir surtout d'un geste destiné à convaincre les pays donateurs de reprendre leur aide à la Somalie, un pays qui, à l'exception de ses chameaux et de ses ovins, ne dispose d'aucune ressource et dont les relations avec le Fonds monétaire international sont difficiles.

Une logique clanique

LES dirigeants au pouvoir à Mogadiscio n'ont cependant fait à aucun moment de proposition politique susceptible de désamorcer la crise, par exemple en accordant à la région du Nord une large autonomie. Le vaste remaniement intervenu à la fin du mois de janvier à la tête de l'armée a paru une occasion manquée : bien que, pour la première fois depuis le coup d'Etat militaire du général Siad Barre en 1969, le portefeuille de la défense nationale ait été attribué à un civil, l'essentiel des promotions ont semblé relever d'une logique clanique, voire familiale, avec la création d'un poste de vice-ministre de la défense pour le général "Morgan", ancien gouverneur militaire de Hargeisha et gendre du président Siad Barre, et la nomination du général Maslah Mohamed Siad, l'un des fils du président, comme commandant de l'infanterie. Le remaniement ministériel du 10 avril dernier, sans nomination d'une personnalité d'origine issak à un poste important, a été marqué par l'attribution des affaires étrangères à un autre membre du clan Barre, M. Abdurahman Jama Barre.

Au même moment, un nouveau front s'ouvrait contre le pouvoir du président Siad Barre, avec des manifestations étudiantes à Mogadiscio, pour la première fois depuis l'indépendance, et surtout l'entrée en rébellion de plusieurs centaines de soldats à l'académie militaire de Kismayo, la troisième ville du pays, située au sud. Les autorités somaliennes pouvaient craindre que les unités militaires dans le Nord, principalement composées d'hommes originaires de l'Ogaden, ne soient décimées par une nouvelle vague de désertions, les soldats ogadens du Nord cherchant à aller en renfort des mutins ogadens du Sud....

Notes:
(1) Steven Smith, Libération, 20 juillet 1988.
(2) Mise au point de l'ambassade de Somalie à Londres, Lettre de l'océan Indien, 20 août 1988.
(3) A la mi-août, un observateur américain, M. Tom Brennan, a pu constater que la ville de Hargeisha était totalement détruite à 25 %, partiellement à 30 %.
(4) Deux facteurs expliquent que cette région ait été épargnée jusqu'en avril 1989 par les affrontements : le désir du MNS de ne pas porter la guerre civile jusqu'aux abords de Djibouti, un Etat qu'il cherchait à ménager, et le loyalisme à l'égard de Mogadiscio affiché dès le début de la crise par la population de ce secteur, dominé par les Gadabourcis.
(5) Cf. le Monde, mai 1989.
(6) Le FDSS, autre mouvement d'opposition armée au régime de M. Siad Barre, plus ancien que le MNS, est affaibli depuis deux ans par le ralliement au gouvernement de Mogadiscio d'une autre fraction de sa direction, d'origine
majertein, Lettre de l'océan Indien, 8 octobre 1988.

1990

DANS le cadre de son repli général, l'Union soviétique cède du terrain à Israël en Ethiopie, et perd - avec la réunification du Yémen - son unique allié marxiste-léniniste du Proche-Orient: Aden. La Corne de l'Afrique est le seul espace géostratégique à propos duquel les deux Grands ont exprimé leur accord pour régler un conflit régional, lors du sommet de Washington, en juin dernier: ils favoriseront l'organisation d'une conférence internationale sur les guerres civiles de la région, et tenteront, ensemble, d'acheminer des secours aux populations victimes des cataclysmes naturels et des combats.

Avec ses bases ou facilités dans la mer Rouge (aux îles Dahlak), dans le détroit (l'île de Perim) et au débouché de l'océan Indien (île de Socotra), l'Union soviétique était, jusqu'à présent, la véritable puissance militaire de la région de la Corne. Elle pouvait s'appuyer sur le Yémen du Sud, le seul Etat marxiste-léniniste du Proche-Orient; et, de l'autre côté de la mer Rouge, sur l'Ethiopie, le meilleur adepte du modèle socialiste sur le continent africain. L'état-major soviétique ne trouvait, face à lui, que la base militaire française à Djibouti, et la présence plus lointaine des escadres de la VIIe flotte américaine. Cet édifice stratégique s'est écroulé en l'espace de quelques mois.

C'est d'abord la reconstitution d'un Yémen unifié, le 21 mai dernier, par la fusion du Yémen du Nord modéré et du Yémen du Sud révolutionnaire, qui prive Moscou de sa seule base sûre dans la région. La division entre les deux Yémens, ainsi que l'instabilité chronique de chacun des régimes, faisait partie du paysage régional depuis près de trente ans. Après ratification de la fusion par les deux Parlements, la suprématie du Nord a été consacrée; la capitale du nouvel État est Sanaa, et la présidence en est revenue au chef de l'ancien Etat nord yéménite, le général Ali Adballah Saleh.

En quelques mois, le Parti socialiste du Yémen du Sud, au pouvoir depuis le retrait des troupes britanniques de leurs possessions "à l'est de Suez", en 1967, a renoncé à son "socialisme scientifique"; et il a accepté qu'Aden, abandonnant sa vocation militaire, devienne un port franc. Le traité d'amitié et de coopération avec l'URSS, signé en 1979, après une rupture des relations entre Aden et les Etats-Unis - et qui permettait notamment aux Soviétiques d'utiliser de manière discrétionnaire le port et l'aéroport d'Aden - s'est trouvé vidé de son contenu (1).

Cette évolution, qui ravit l'Occident, irrite en sourdine l'Arabie saoudite, qui voit poindre un concurrent dans la région, se parant au surplus des couleurs de la démocratie et du pluralisme. A l'intérieur du Yémen, elle suscite une double inquiétude: au Sud, celle des femmes, dont le statut, conquis sous le régime socialiste, pourrait être amputé; au Nord, celle des tribus islamistes, dont l'autonomie devrait pâtir de cette unité retrouvée.

L'Union soviétique, qui entretenait cependant des relations soutenues avec le Nord, tentera de rester un partenaire privilégié de l'Etat réunifié, au moins sur le plan économique et politique: c'est le souhait du Parti socialiste sud-yéménite (PSY), son interlocuteur naturel, dont le chef devient le vice-président de l'Etat unifié (2). La détente intervenue entre Moscou et Washington avait poussé Aden, dès septembre 1989, à envisager un rétablissement de ses relations avec les Etats-Unis et à précipiter la fusion avec Sanaa. Toutefois, le dégel entre les deux Yémens a été dicté par des considérations plus économiques, après la découverte conjointe, par des opérateurs soviétiques et américains, de gisements si importants qu'ils pourraient propulser le Yémen parmi les grands du pétrole (3).

Retour israélien

DÈS 1989, les Soviétiques avaient averti les dirigeants éthiopiens qu'ils se préparaient à un retrait de leurs conseillers militaires - suivant en cela l'exemple des Cubains - et qu'ils cesseraient, à partir de 1991, leurs livraisons "gratuites" d'armement. Les assistants techniques soviétiques dans l'armée éthiopienne ne sont déjà plus que quelques centaines, notamment dans les hôpitaux, les écoles militaires ou le service du matériel; mais aucun d'entre eux ne séjourne plus, en principe, en zone de guerre.

Ce désengagement a des implications majeures: l'Ethiopie est un des Etats les plus peuplés d'Afrique (48 millions d'habitants); elle est la plus ancienne des nations indépendantes du continent; sa capitale, Addis-Abeba, est le siège de l'Organisation de l'unité africaine depuis sa création, et les sommets de l'OUA (le dernier s'est achevé le 11 juillet 1990) s'y déroulent régulièrement. Sur le plan militaire, c'est un magnifique belvédère pour le contrôle de la mer Rouge et du golfe d'Aden; s'ajoute à cela ce porte-avions naturel que constitue l'archipel des Dahlak, au large de la côte érythréenne, où les Soviétiques disposent d'une station d'écoute et de réparation navale au moins jusqu'à la fin de cette année.

Grâce aux conseillers et à l'armement soviétiques, le colonel Menguistu a pu remporter une victoire sur la Somalie dans la guerre de l'Ogaden en 1978; et il a bien failli venir à bout de l'irrédentisme érythréen. La création d'un Parti des travailleurs, sur le modèle du Parti communiste soviétique, et la mise en place d'institutions directement décalquées des usages moscovites avaient marqué l'apogée de l'alliance entre les deux pays. Le retrait progressif de l'Union soviétique a favorisé les échecs de l'armée éthiopienne en Erythrée et au Tigré, et a incité le colonel Menguistu à libéraliser son économie, et à chercher aux Etats-Unis, en Europe et surtout en Israël les appuis qui lui font défaut (4).

Rompues en 1973, les relations diplomatiques entre Addis-Abeba et Jérusalem ont été rétablies en novembre dernier. Les conseillers militaires israéliens seraient déjà aussi nombreux que les conseillers soviétiques (on parle de deux cents), et commenceraient à encadrer une armée et des forces de police que les échecs militaires et le retrait des assistants cubains, soviétiques ou est-allemands ont contribué à démotiver. En outre, Israël aurait intensifié des livraisons d'armes qui n'avaient jamais vraiment cessé: le Front populaire de libération de l'Erythrée affirme que le napalm et les bombes à fragmentation déversés sur ses combattants et sur des civils, dans la zone du port de Massaoua, sont d'origine israélienne (5).

La reconstitution de cette alliance traditionnelle entre l'Ethiopie et Israël a une cause essentiellement stratégique. Pour Jérusalem, il faut éviter à tout prix que la mer Rouge, dont Israël est également riverain, ne devienne entièrement un "lac arabe". Ce serait le cas si les nationalistes érythréens - soutenus par les pays arabes, même si une moitié seulement de la population du territoire est musulmane - parvenaient à instaurer l'indépendance de la seule province éthiopienne ayant un accès sur la mer. La chute du port de Massaoua, en février dernier, outre qu'elle prive l'Ethiopie de son débouché numéro un, revient à laisser le contrôle d'une partie essentielle de la mer Rouge à des rebelles soutenus par le Soudan, l'Irak ou l'Arabie saoudite. En dépit des pressions américaines, Israël considère donc de son devoir de soutenir l'Ethiopie en tant qu'entité nationale devant préserver son intégrité, à défaut d'entretenir de véritables affinités idéologiques avec le colonel Menguistu.

Du côté éthiopien, même si l'alliance avec Jérusalem n'a pas encore produit les résultats escomptés, et si elle a plutôt eu pour effet d'attiser le conflit avec les nationalistes d'Erythrée et du Tigré, ainsi qu'avec les pays arabes, on espère qu'Israël saura plaider la cause d'Addis-Abeba auprès des Américains: le désengagement soviétique n'est-il pas un argument de poids, pour amadouer Washington?

Pour le colonel Menguistu, la chute du port de Massaoua est une catastrophe. Il avait lui-même dramatisé l'enjeu, en février dernier, alors que ses troupes résistaient encore: "Si Massaoua tombe, cela conduira à la sécession de l'Erythrée et détruira l'unité de l'Ethiopie, pour laquelle des générations entières ont sacrifié leur vie. La perte de ce port signifierait aussi celle de la IIe armée, l'épine dorsale de nos forces armées."

Les forces du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) menacent maintenant directement Asmara, la capitale de la province: au début juin, le FPLE avait averti qu'il pourrait abattre tout avion voulant atterrir sur l'aéroport d'Asmara, transformé progressivement en base militaire par l'armée: "Les vols de secours, censés apporter vivres et équipements à la population affamée, servent de couverture aux transports de troupes, d'armes et de munitions", affirmait la représentation du Front à Khartoum, la capitale du Soudan, un pays qui sert depuis toujours de base arrière à une rébellion nationaliste vieille déjà de trente ans et peut-être en passe de triompher.

Plus grave encore pour le régime du colonel Menguistu: le FPLE, allié au Front populaire de libération du Tigré au sein d'un commandement militaire intégré, a étendu les combats dans la province du Choa, approchant à seulement 90 kilomètres au nord de la capitale, et tentant de couper la route reliant Addis-Abeba à Assab, le seul port contrôlé par l'armée éthiopienne. Le 25 juin, le Parlement éthiopien a décrété la "mobilisation générale", après que le colonel Menguistu eut reconnu que son pays était "au bord du chaos". La conclusion d'un "pacte de non-agression", en marge du sommet de juillet dernier de l'OUA à Addis-Abeba, et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, entre tous les pays de la Corne, afin qu'ils mettent fin aux "ingérences" dans les affaires de leurs voisins, paraissait - aux yeux de la plupart des observateurs - comme devant rester sans lendemain.

La prise de Massaoua par les rebelles a donné au port d'Assab et à sa région une importance nouvelle: les Afars, la communauté majoritaire dans cette région, deviennent une "minorité stratégique", courtisée à la fois par le régime d'Addis-Abeba et par les fronts de libération de l'Erythrée, et tentée elle-même par l'indépendance (6). De leur côté, les principaux fronts de libération du Nord - FPLE pour l'Erythrée, FPLT pour le Tigré - ont amorcé un virage idéologique: ils se présentent en démocrates, adeptes du multipartisme et de l'économie de marché, renonçant de plus en plus aux principes marxistes qui avaient marqué les débuts de leurs combats.

La principale organisation armée en Somalie - le Mouvement national somalien (MNS), qui contrôle presque tout le nord du pays depuis deux ans - n'a pas eu à effectuer une telle conversion, le nationalisme issak ayant toujours été son unique ciment. Il vient de se doter d'un "gouvernement" clandestin: le chef en est le nouveau président du front, M. Abduraman Ahmed Ali "Tur", qui a également la responsabilité de la défense; les relations extérieures sont sous la responsabilité d'une personnalité qui était encore membre du gouvernement de Mogadiscio l'an dernier. Le comité central, qui s'est réuni en "zones libérées" pour désigner ses responsables, était présidé par M. Ibrahim Samantar, un ancien ministre des finances du président Siad Barre (7).

Le "grand malade "de la Corne

QUELQUES villes du Nord - Borama, Zeila, Hargeisha et Berbera - restent contrôlées par l'armée somalienne, commandée par le général Maslah, un des fils du président Siad Barre, Hargeisha, la capitale de la province, est détruite aux quatre cinquièmes (8). L'offensive déclenchée en mars dernier pour la reconquête du Nord a été un échec.

Les relations aériennes civiles sont interrompues; seuls quelques appareils militaires effectuent la jonction avec Mogadiscio, dans des conditions acrobatiques (9). La majorité de l'élite issake vit en exil, dans cinq camps installés dans les confins du nord-est de l'Ethiopie, qui abritent plus de 300 000 personnes, sous la tutelle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L'opération de retour vers l'Ethiopie de 167 000 volontaires recensés par le HCR - il s'agit de réfugiés de la guerre de l'Ogaden, en 1978 - n'a pu être effectuée, en raison des relations difficiles qu'entretient le Haut-Commissariat avec le gouvernement somalien, et de l'impossibilité de réunir la trentaine de millions de dollars que coûterait cette entreprise - la plus massive jamais organisée par le HCR (10).

Pour s'attirer les bonnes grâces de la communauté internationale, et notamment de l'Italie, le gouvernement de Mogadiscio a promis le multipartisme pour l'année 1990. Mais, en mai dernier, le premier ministre, M. Samantar, a prévenu qu'il n'était pas question d'adopter une nouvelle Constitution et d'élections ouvertes à plusieurs formations tant que les mouvements d'opposition armée n'auraient pas accepté un cessez-le-feu. Le massacre de plusieurs dizaines de spectateurs, sur le stade de Mogadiscio, le vendredi 6 juillet, a contribué à discréditer le régime du président Siad Barre, au pouvoir depuis 1969: après que le chef de l'Etat eut été conspué par une partie de la foule qui assistait à un match de foothall, la garde présidentielle, croyant son chef physiquement menacé, tirait sur les spectateurs.

La désagrégation du pays, en proie à des luttes de clans, fait de la Somalie le "grand malade "de la Corne que les élections finalement prévues pour février 1991 auront bien peu de chances de sauver. Bien qu'aucun de ses voisins ne soit en conflit ouvert avec le régime de Mogadiscio, nul ne peut entretenir avec ce pays des relations normales, La question des réfugiés empoisonne les rapports avec 'l'Ethiopie. Un incident de frontière avec le Kenya, en septembre dernier, avait fait dire au président Daniel Arap Moi qu'"il est triste, pour une armée nationale, de tourner ses armes contre sa propre population" et que "l'on ne peut plus dire qui dirige la Somalie". De lourds soupçons, et la présence d'une trentaine de milliers de réfugiés issaks à Djibouti, assortis d'un chassé-croisé permanent entre l'armée somalienne et la guérilla du MNS à quelques kilomètres seulement de la ville de Djibouti, font que, à chaque instant, la guerre civile somalienne peut déborder de ses frontières.

Une raison de plus pour M, Hassan Gouled, chef de l'Etat djiboutien, de plaider en faveur d'un maintien du parapluie militaire français; la base de Djibouti reste, de loin, la principale implantation française outre-mer, avec 3 600 hommes, et une panoplie tactique complète: escadrille de chasse de Mirage F-1, régiment blindé, force navale. Le dispositif peut être renforcé à partir de l'île de la Réunion, ou de l'Hexagone (11).

La France, tout comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, s'est d'ailleurs retirée, en mai dernier, du comité de préparation de la conférence sur "l'océan Indien, zone de paix", qui réclamait le démantèlement des bases militaires relevant de pays non riverains (comme la France à Djibouti, ou les Etats-Unis à Diego-Garcia). Le projet, en chantier depuis une quinzaine d'années, n'a jamais pu voir le jour...

Notes:
(1) Military Powers, Encydopedia, Ligue des Etats arabes, vol. 3, diffusion éditions Evénements, Paris, 1988.
(2) Cf. "Le Yémen sans étoiles rouges", le Monde, Jean Gueyras, 13 juin 1990.
(3) Dès 1988, une compagnie pétrolière interyéménite avait été créée, la Yemen Company Co Investment in Oil and Mineral Ressources,
(4) La chute du président est-allemand Erich Honecker, ami personnel du colonel Menguistu, a entraîné l'arrêt quasi immédiat de plusieurs contrats de livraisons d'armes, ainsi que le retrait des conseillers pour la police et les services de renseignement. Depuis plusieurs mois, les paysans se sont vu reconnaître l'usufruit de leur terre et sont libres de vendre leurs produits. Au début du mois de mai, les investissements privés - nationaux et étrangers - ont été autorisés par décret.
(5) L'importance réelle de la présence israélienne est controversée, Il serait pratiquement nul, sur le plan militaire, si l'on en croit l'ambassadeur Yoffé (le Monde, 18 mai 1990), Mais, en février par exemple, le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, M, Herman Cohen, demandait à divers pays - dont Israël, cité pour la première fois - de cesser de fournir des armes au régime éthiopien..,
(6) "Les Afars, une minorité stratégique", la Lettre de l'océan Indien, 14 avril 1990.
(7) La Lettre de l'océan Indien, 3 juin1990,
(8) Cf. Philippe Leymarie, "Tentations séparatistes en Somalie", le Monde diplomatique, juin 1989,
(9) Un Mig-19 et un Fokker-27, avec trente passagers, ont été abattus sur Hargeisha.
(10) Sur les 445 000 réfugiés recensés au centre et au sud de la Somalie par le HCR, 167 000, soit 33%, se sont déclarés prêts à retourner en Ethiopie. L'opération aurait dû commencer le 21 avril 1990. A la fin juillet elle était encore au point mort.
(11) Avec ses manoeuvres Aigle 90, en mars, au Togo, l'armée française a fait la preuve qu'elle peut désormais transporter, grâce à la technique des ravitaillements en vol, une force parachutiste d'urgence, à bord d'appareils de transports militaires, sans escales ni droits de transit, avec le maximum de discrétion. Des opérations similaires ont été menées, ces dernières années, pour l'acheminement rapide d'escadrilles de Jaguar. Sur la stratégie militaire française dans la région, voir Philippe Leymarie, "Djibouti, point d'appui à la périphérie du Golfe et de l'océan Indien", le Monde diplomatique, juillet 1987, et "L'océan Indien, de Djibouti aux îles du Sud-Ouest: une aire stratégique dévolue aux Français" le Monde diplomatique, mars 1989.

1991

POINT de partage du monde arabe et du continent noir, la Corne de l'Afrique est-elle maudite? S'ajoutant aux plus vieilles guerres civiles du monde, à quelques-uns des dictateurs les plus contestés, - comme le président somalien, renversé le 26 janvier, - aux famines les plus terribles et aux plus grands cortèges de réfugiés, la crise du Golfe - de l'autre côté de la mer Rouge - a ranimé la valse des alliances...

Pour les soixante-dix millions d'habitants de la Corne de l'Afrique - Ethiopie, Somalie, Soudan, Djibouti, - la crise du Golfe a joué, comme ailleurs, un rôle de puissant accélérateur. Et d'abord en remodelant le jeu des alliances.

Le cas éthiopien est le plus spectaculaire: déjà, à partir de 1989, les conseillers israéliens avaient commencé à remplacer, à Addis-Abeba, les coopérants soviétiques et est-allemands, en échangeant des livraisons d'armes contre l'émigration de juifs éthiopiens (1). Nomination hautement symbolique: c'est un ancien attaché militaire éthiopien en Union soviétique qui est devenu ambassadeur en Israël.

Autre retour étonnant, dans les couloirs de l'hôtel Hilton d'Addis-Abeba, à quelques mètres de la présidence éthiopienne: celui des envoyés saoudiens à qui le ferme engagement de M. Menguistu aux côtés de la coalition anti-irakienne, a rouvert les portes de l'ex-empire. Quelques semaines plus tard, un premier pétrolier saoudien débarquait sa cargaison dans le port d'Assab, marquant la rupture du front arabe qui soutenait, depuis des dizaines d'années, les rebelles érythréens.

Il est vrai que, entre-temps, le Front populaire de libération de l'Erythrée, bénéficiaire "historique" de la manne arabe, et notamment irakienne, avait multiplié les prises de position en faveur de Bagdad, offrant même d'envoyer plusieurs milliers d'hommes combattre aux côtés de M. Saddam Hussein. Le "camarade-président" recevait - pour la première fois depuis la chute de l'empereur Haïlé Sélassié, en 1975, - le chef du département d'Etat américain, et lançait à son tour l'idée d'un contingent militaire éthiopien dans le Golfe...

Alors que les faveurs arabes et occidentales semblaient sauver un régime que l'on donnait pour moribond, le Soudan a sombré dans un isolement croissant. De tempérament "islamiste" (2), la junte arrivée au pouvoir à Khartoum en juillet 1989, sous la direction du général El Bechir, avait épousé dès l'invasion du Koweït la cause des Irakiens, offrant même le support de ses bases aériennes aux avions de M. Saddam Hussein.

L'Egypte, engagée à fond dans la coalition occidentale et arabe modérée, ne pouvait laisser passer cet écart d'un Etat voisin qu'elle a toujours considéré comme un arrière-pays: une réserve d'eau, un grenier à céréales, une fraternité politico-islamique (à travers la secte des Khatmiyya - 12 millions de membres - implantée dans les deux pays), un axe stratégique (la Corne) et diplomatique (une porte vers l'Afrique noire).

Ainsi, le président Moubarak n'a pas hésité à brandir le spectre d'une intervention militaire "dans les vingt-quatre heures" si le Soudan abritait des chasseurs-bombardiers ou des missiles irakiens. En novembre, cet avertissement, combiné avec d'importants mouvements de troupes dans le Sud de l'Egypte, avait fait penser que le Soudan pourrait, en cas de guerre ouverte dans le Golfe, devenir un théâtre d'opération secondaire.

Pesant contentieux entre Le Caire et Khartoum

LE contentieux égypto-soudanais était déjà suffisamment lourd: refus de Khartoum d'envisager la conclusion d'un traité d'alliance avec Le Caire, comme c'était le cas au temps du président Nemeiry; attitude intransigeante des dirigeants soudanais à l'égard de la rébellion sudiste, qui a culminé le 1er janvier 1991 avec la décision d'imposer à nouveau l'application de la charia (loi islamique) dans le nord et le centre du pays: l'Egypte - dont l'agriculture pourrait bénéficier des travaux d'aménagement du Nil, bloqués par la rébellion - s'était posée sans succès en médiatrice. A quoi s'ajoute la latitude laissée par l'Egypte à l'ex-président Nemeiry, réfugié au Caire depuis sa chute, et une réunion entre l'opposition soudanaise en exil et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui avait abouti, en mars 1990, à la constitution, au Caire, d'une Alliance démocratique nationale.

La marge de manoeuvre de la junte était cependant trop étroite: dissensions entre les militaires et le Front national islamique (Frères musulmans) de M. Hassan El Tourabi, plus porté vers l'Arabie saoudite; refus de Ryad d'accorder des crédits aux nouvelles "banques islamiques" soudanaises; remontée de l'opposition; mauvaises relations avec d'autres voisins comme l'Ethiopie, l'Ouganda, le Zaïre; paralysie croissante de l'agriculture et les perspectives de famine... Pour rompre son isolement, Khartoum a accéléré un rapprochement avec l'Iran et a tenté de renouer avec l'Egypte à quelques jours de l'expiration de l'ultimatum lancé par les Nations unies à l'Irak, en expédiant un ambassadeur au Caire, auprès du nouveau siège de la Ligue arabe, boycotté par une dizaine d'Etats (3). Mais, dans un message porté au président Saddam Hussein le 8 janvier, le général El Bechir affirmait: "Le Soudan se tient au côté de l'Irak dans sa défense légitime des principes et des lieux saints de la nation arabe." Et le 22 janvier, le président Moubarak a menacé le Soudan de représailles, à la suite de manifestations anti-égyptiennes à Khartoum.

Déjà, en juin 1990, les Etats-Unis d'Amérique avaient interrompu leur aide au Soudan, en raison d'une politique économique jugée "épouvantable", et de graves violations des droits de l'homme (plus de mille prisonniers politiques; interdiction des partis, syndicats et journaux). La Communauté économique européenne avait suspendu l'application au Soudan des accords de Lomé IV, le Fonds monétaire international supprimant, de son côté, toute ligne de crédit.

Privé de ses bailleurs de fonds, avec pour seul allié la Libye, le régime du général El Bechir paraît lancé dans une fuite en avant. Il est, dans le monde arabe, le premier Etat à avoir - discrètement - permis à un courant fondamentaliste de parvenir au pouvoir: M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique, est la tête pensante du régime. Il considère le Conseil de commandement de la révolution comme un simple "bras armé" de son mouvement, et ne cache pas qu'il "utilise" simplement les militaires aujourd'hui, avant de pouvoir mettre en place demain un régime civil islamique. M. El Tourabi vient d'obtenir un gage important avec l'application, depuis le 1er janvier, de la charia.

Les exceptions pour l'application de la loi islamique dans le Sud, admises à titre transitoire, ne suffiront pas à contenir la rébellion dirigée par le colonel John Garang, membre de l'ethnie Dinka, de formation chrétienne protestante, qui combat autant l'islamisation de la vie quotidienne que le monopole exercé dans la direction du pays par un cercle étroit de grandes familles nordistes. Le projet de fédéralisme promis pour cette année 1991 par le général El Bechir a été rejeté par le colonel Garang, dont l'Armée populaire de libération du Soudan continue de contrôler les trois quarts des provinces du Sud.

Le général El Bechir, qui a limogé près d'un millier d'officiers en dix-huit mois de pouvoir, et mène une islamisation accélérée des cadres de l'armée, a entrepris de réorganiser et relancer les milices à recrutement politico-ethnique, dirigées par des officiers, jugées plus loyales et d'entretien moins coûteux que les forces régulières, même si elles renforcent dangereusement le processus de "libanisation" du pays. Au nombre de 90 000 hommes actuellement, elles devraient atteindre à terme 150 000 hommes, soit trois fois les effectifs de l'armée.

Ces milices pourront être amenées à contrer les autres périls annoncés par plusieurs signes: mutineries dans plusieurs casernes; entrée officielle en dissidence, en octobre, de trois des principaux chefs de l'armée chassés par le coup d'Etat du général El Bechir; grève des cheminots (mise sur le compte de militants communistes clandestins); manifestations contre la vie chère, le rationnement et la spéculation, dans plusieurs villes (dont Kassala et Madani où les émeutes ont fait huit morts)...

La décomposition du pouvoir est plus avancée encore en Somalie. Le 26 janvier, l'United Somali Congress (USC) a eu raison du régime de M. Siad Barre, après que le dictateur ait fait tirer au canon pendant plusieurs semaines sur la population de Mogadiscio. "Si je dois aller en enfer, vous irez avec moi!", avait lancé aux opposants celui qui, lors de sa prise du pouvoir, en octobre 1969, se proposait de "liquider toutes les sortes de corruption, et le système générateur du tribalisme", et qui, en 1977 - habité encore par le rêve aujourd'hui oublié de la "Grande Somalie" - fit entrer ses troupes dans la province éthiopienne de l'Ogaden, rompant pour l'occasion avec l'Union soviétique.

La Somalie est réduite à un puzzle ethnique. M. Siad Barre, au fil des années, s'était replié sur une politique de clientélisme étroit, nommant aux postes-clés ceux de son clan, les Marehan - 2 % de la population. L'USC, mouvement apparu l'an dernier seulement, n'a cessé de se renforcer, à mesure que les opposants du groupe du Manifesto, également représentatifs de la population Hawiyé, majoritaire dans la capitale, se voyaient fermer une à une, par M. Siad Barre, les voies d'une négociation politique.

Au Sud, le Somali Patriotic Movement (SPM), à recrutement Ogaden, a organisé à partir de 1990 le soulèvement de plusieurs garnisons et pris le contrôle de diverses localités. Au nord, le Somali National Movement (SNM), représentatif des Issak, avait lancé dès 1988 plusieurs grandes offensives contre les forces gouvernementale, tandis que vient de se former - dans la zone frontière avec Djibouti - un United Somali Front (USF) à dominante Issa.

Ces mouvements de guérilla, dont la bigarrure ethnique rappelle le cas de l'Angola, ou plus récemment du Libéria, ne semblent pas sur la voie de l'unité, et sont souvent traversés eux-mêmes par les rivalités de sous-clans et les tiraillements, habituels dans de tels fronts armés de libération, entre combattants et civils, direction interne et représentation à l'étranger, etc.

Les trois fronts principaux - auxquels il faudrait ajouter le Front démocratique pour le salut de la Somalie (SSDF), qui a déclaré récemment avoir été "contraint à reprendre la lutte armée en raison des manoeuvres méprisables du président Barre", - avaient cependant rejeté en bloc l'ultime plan de paix proposé par l'Italie le 8 janvier. Ils pourraient participer à la conférence nationale que M. Hussein Mohamed Bod, chef du conseil révolutionnaire, désire d'organiser prochainement.

Abandonné de tous les Occidentaux - et même, en janvier, par l'Italie, qui a été la dernière à retirer ses ressortissants et diplomates - le régime de M. Siad Barre ne pouvait compter, ces dernières semaines, que sur la Libye: une première livraison d'armes avait eu lieu en décembre; une autre était attendue en janvier, mais s'est heurtée à des difficultés d'acheminement, en raison de l'hostilité ou du manque de coopération de l'Egypte, du Soudan, et de l'Ouganda.

La Somalie, que l'on appelait déjà dans les années 60 le "creuset à aumônes", a gardé la réputation d'être un véritable cimetière des aides internationales: 345 millions de dollars encore en 1990.

La crise du Golfe, et le ralliement de Mogadiscio - après quelques hésitations - à la coalition arabe modérée, avaient fait bénéficier le pays d'une garantie d'approvisionnement en pétrole par l'Arabie saoudite, et d'une rallonge financière de 60 millions de dollars, soit l'équivalent pour l'Etat d'un an d'exportations. Le président Siad Barre comptait s'en servir pour repartir à l'offensive dans le Nord, et mettre sur pied une petite aviation de chasse, en engageant au besoin des mercenaires.

Il espérait profiter aussi d'une autre retombée indirecte de la crise du Golfe: l'interruption des transferts financiers des Somaliens du Koweït et d'Irak, estimés à 300 millions de dollars par an, qui bénéficiaient surtout aux clans du nord du pays, le plus souvent partisans des rebelles du Mouvement national somalien (4).

La "guerre de Mogadiscio" a cependant remis en cause ces projets. Et précipité l'agonie d'un régime qui avait concédé, trop tard et à contrecoeur, des promesses d'élections et de multipartisme.

Non-ingérence et urgence alimentaire

L'ATTITUDE du président Menguistu Haile Mariam, qui soutenait jusque-là les fronts de libération somaliens, tout comme le Soudan sert de base arrière aux organisations érythréennes et tigréennes, et l'Ethiopie de sanctuaire à l'Armée populaire de libération du Soudan, a sans doute précipité les événements en Somalie.

Au début de juillet, en marge du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, les présidents du Soudan, de Somalie, de Djibouti, du Kenya et de l'Ouganda s'étaient engagés à la "non-utilisation ou menace d'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des pays de la Corne, ainsi que pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats". A l'époque, le gouvernement éthiopien venait de subir une série de revers face aux forces séparatistes d'Erythrée et du Tigré, dont certaines avaient avancé jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale.

Cette initiative n'avait pas convaincu, ne serait-ce que parce que ni les Soudanais ni les Ethiopiens n'étaient militairement en mesure de faire respecter leur ordre aux marches de leurs Etats respectifs.

Cette déclaration commune des Etats de la Corne sur la non-ingérence devait être suivie, en octobre, d'un ultimatum adressé par le président Menguistu aux trois fronts de libération somaliens, les enjoignant de quitter le territoire éthiopien avant la fin octobre.

Conséquence des trois grandes guerres civiles en cours dans la région, des centaines de milliers de personnes sont toujours réfugiées dans chacun des Etats de la Corne, parfois depuis plus d'une quinzaine d'années: 300 000 Erythréens et Tigréens au Soudan; 400 000 Soudanais du Sud et 350 000 Somaliens en Ethiopie; 450 000 originaires d'Ethiopie en Somalie. Ces derniers mois, en raison de la progression des rebelles au centre de la Somalie, Mogadiscio a abrité jusqu'à deux millions et demi de personnes, soit un quart de la population du pays, dont beaucoup ont dû faire le chemin inverse lorsque le Congrès de la Somalie unifiée a réussi à porter la guerre au coeur de la capitale.

Karthoum, la capitale du Soudan, a vu aussi affluer les personnes déplacées venues du Sud, chassées par la guerre civile, mais aussi du Kordofan ou du Darfour, provinces où règne l'insécurité et où le danger de famine est réapparu. Car, après trois années de récoltes excédentaires, le pays vient de connaître deux années de sécheresse. Les stocks sont insuffisants, une partie des surplus des bonnes années ayant été cédée à l'Irak. Le rationnement en céréales a commencé dans les villes en septembre dernier, tandis que l'on organisait dans tout le pays des prières publiques pour les pluies.

Dans son rapport annuel, publié le 28 décembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) parle de "rapide détérioration au Soudan", où presque toutes les régions sont concernées, et "d'urgence alimentaire permanente" dans le nord de l'Ethiopie dont le gouvernement avait lancé un appel à l'aide internationale au mois de novembre, pour plus de quatre millions de personnes considérées comme en danger.

En 1984-1985, un million sept cent mille Ethiopiens et Soudanais avaient péri dans des famines consécutives aux guerres civiles et à la sécheresse. Dans ces pays, les mêmes conditions se retrouvent, aggravées par la désorganisation des circuits de distribution - due notamment à des mesures de libéralisation hâtives, décidées sous la pression du FMI.

Dans les régions touchées par les guerres civiles, l'"arme alimentaire" est toujours utilisée. Il aura fallu près d'un an de négociations pour obtenir que, le 8 janvier dernier, un premier cargo chargé de 10 000 tonnes de céréales, battant pavillon des Nations unies, puisse entrer dans le port de Massawa, contrôlé depuis février 1990 par les rebelles érythréens: sa cargaison doit être distribuée, à parts égales, dans les zones gouvernementales et rebelles; et si tout se passe bien, l'opération sera désormais renouvelée plusieurs fois par mois, à partir de Djibouti, ce qui représente - affirme le Programme alimentaire mondial - un "bond en avant".

Ces situations d'urgence permanente, autant alimentaire que politique, ont incité M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des questions africaines, à lancer récemment - pour les Etats de la Corne - l'idée d'une solution fédérale: "Tous ces pays semblent réclamer des formes plus souples d'organisation politique au sommet, et de décentralisation du pouvoir. Ils ont tous besoin du fédéralisme. C'est cela ou la désintégration (5)." M. Herman Cohen, notant la "diminution considérable de la rivalité Est-Ouest dans la région" avait affirmé que les Etats-Unis et l'Union soviétique seraient "appelés à prendre de plus en plus en main la région". Il avait souligné aussi que la Corne de l'Afrique fait désormais partie du calendrier régional des discussions américano-soviétiques. Mais c'était avant la guerre du Golfe...

Notes:
(1) Le département d'Etat américain avait confirmé, le 13 juillet 1990, qu'Israël livrait effectivement des armes à l'Ethiopie, malgré l'opposition des Etats-Unis. Cf. Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", Le Monde diplomatique, octobre 1989.
(3) Un mini-sommet a eu lieu au début de janvier, pour cause de crise du Golfe, à l'initiative du colonel Kadhafi: les présidents égyptien et soudanais ne s'y sont même pas adressé la parole; la réunion n'a rien donné.
(4) Jean Hélène, le Monde, 27 décembre 1990.
(5) Lettre de l'océan Indien, Paris, 15 décembre 1990.

1991

APRÈS trois décennies de combats, les Erythréens l'ont emporté: leur pays s'achemine vers l'indépendance. Mais d'autres forces centrifuges continuent de miner l'ancien empire d'Ethiopie. Dans la Somalie voisine; l'Etat s'est écroulé; Djibouti est plus fragile que jamais; le Soudan demeure déchiré. L'ensemble de la Corne de l'Afrique, région ravagée par guerres et famines, risque de poursuivre, dans de très dures conditions, sa difficile mutation.

Epuisés par des conflits de caractère religieux et ethnique - souvent présentés comme des guerres régionales, reflets de la grande compétition Est-Ouest, mais qui servaient en fait à un trio de potentats appuyés sur des minorités pour maintenir leur loi, - les pays de la Corne implosent, alors que des millions de personnes commencent à souffrir de la famine longtemps annoncée, et que des centaines de milliers de réfugiés, à nouveau ballottés, traversent des frontières éclatées. En l'espace de quelques mois, c'est un énorme changement de partie, dans ce triangle qui pourrait se croire maudit, aux confins orientaux de l'Afrique.

Le fait majeur est le naufrage de l'empire éthiopien. En dépit des tentatives actuelles de raccommodage, ce pays de légende, où l'on se vantait d'une indépendance trois fois millénaire, est en voie de désintégration. L'armée, devenue avec l'aide des Soviétiques la quatrième du continent, s'est effondrée en quelques mois; la capitale, siège de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), est tombée comme un fruit mûr, sans combat, moins d'une semaine après la fuite de M. Menguistu Haïlé Mariam. Avec l'indépendance de fait de l'Erythrée, l'Ethiopie se retrouve privée d'accès souverain à la mer: un renversement géopolitique que les Américains et les Israéliens, puis les Soviétiques, avaient longtemps tenté d'empêcher (1).

Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), émanation du Front populaire de libération du Tigré, qui a pris le pouvoir à Addis-Abeba avec le feu vert américain, ne représente qu'une minorité - le pays compte cinq à six millions de Tigréens, sur trente-cinq millions d'Ethiopiens, - même s'il a tenté de se rallier des fractions oromo, amharas ou afar. Devenu maître de la capitale grâce à un concours de circonstances plus qu'à sa propre popularité, il ne contrôle complètement ni l'Ouest, ni le Sud, ni l'Est, où de larges espaces sont coupés du monde.

Au mieux, si l'étincelle des guerres civiles ne se rallume pas, les provinces de l'ancien empire devront s'auto-administrer durant plusieurs mois, dans un contexte de semi-anarchie, tandis que s'est engagé à Addis-Abeba un marathon de conférences pour tenter de reconstituer une ébauche de pouvoir central, s'entendre sur une nouvelle Constitution et sur une loi électorale, et s'efforcer de régler la "question nationale".

Les états généraux de la nation éthiopienne réunis au début de juillet à Addis-Abeba permettent d'augurer un avenir meilleur. Une "charte des libertés" a été adoptée par les représentants de vingt-quatre groupes ethniques et partis politiques, qui s'engagent à respecter la liberté d'expression, les droits de l'homme et à garantir le multipartisme. Un "conseil général", à vocation législative, sera mis en place, selon la règle du pluralisme: aucun groupe ne devra, à lui seul, y être majoritaire, le FDRPE à dominante tigréenne et ses alliés s'assurant une minorité de blocage (36 sièges sur 87). De même, pour la constitution du gouvernement provisoire, le principe d'un panachage ethnique et politique a été retenu.

L'héritage du "Négus rouge" est déjà presque oublié. Après une fuite piteuse, peut-être arrangée par les services secrets américains et israéliens, celui qui a été pendant seize ans le maître sans partage de l'Ethiopie laisse un pays profondément différent de l'ancien empire: personne ne songe vraiment à un retour à la monarchie; le féodalisme à l'ancienne, théocratique et agrarien, n'est plus de mise; la nationalisation des terres, malgré ses remises en cause, a déstabilisé durablement l'ancienne classe de "koulaks" amharas qui soutenait l'empereur Haïlé Sélassié.

Paradoxalement, M. Menguistu a peut-être été le digne - et dernier? - héritier de l'empereur, se ralliant au traditionnel slogan nationaliste "Ethiopia tikdem" ("Ethiopie d'abord"), lançant ses "marches rouges" sur les maquis érythréens et tigréens, recourant à tous les moyens pour maintenir l'intégrité du pays. Il a pourtant laissé entier, à son départ, le problème déjà posé lors de la chute de son prédécesseur: celui des relations entre le centre amhara, hautain et oppressif, et la périphérie d'un empire millénaire...

A Addis-Abeba, en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait adopté une charte proclamant "l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation". Il s'agissait d'une mesure conservatoire, afin d'éviter la multiplication des conflits de souveraineté et la balkanisation du continent. Erigée en dogme, elle a été à l'origine de l'échec de tentatives de sécession (Biafra, Katanga) et a légitimé certaines luttes de libération (Sahara occidental), mais laissé insatisfaits des peuples entiers, notamment dans la Corne de l'Afrique.

Près de trente ans plus tard, c'est dans cette région que le dogme est le plus malmené: l'indépendance de fait de l'Erythrée, la déclaration d'indépendance du Somaliland, le souhait de certaines ethnies ethiopiennes (comme les Oromos) de se prononcer également sur leur avenir, la sécession qui se poursuit dans le sud du Soudan, etc, risquent d'avoir un effet de contagion sur le continent.

La lutte armée en Erythrée était la plus ancienne guérilla indépendantiste du continent africain. Elle fut déclenchée en 1962 par la décision de l'empereur Haïlé Sélassié de proclamer l'annexion d'un territoire à majorité musulmane qui était jusque-là, sur mandat des Nations unies, une entité autonome, fédérée à l'Ethiopie, avec son gouvernement, son drapeau, son Parlement, sa langue, etc.

Le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), de tendance marxiste, qui avait supplanté les autres courants du mouvement nationaliste à partir de 1970, est le véritable vainqueur du régime de M. Menguistu Haïlé Mariam, et de son armée qu'il avait obligée à d'incessantes contre-offensives.

Refusant d'entrer dans un gouvernement de transition à Addis-Abeba - "On ne s'est pas battu pour avoir des postes ministériels", a expliqué M. Issayas Afexorki, le chef historique du mouvement, - le nouveau pouvoir à Asmara est en quête de reconnaissance internationale. Beaucoup dépendra de la qualité de ses relations avec le FDRPE au pouvoir à Addis-Abeba, avec qui il avait conclu une alliance, surtout militaire, maintenant confrontée à l'épreuve des faits (lire ci-dessous l'article de Gérard Prunier).

Le Front populaire de libération de l'Erythrée, qui ne souhaite pas s'aliéner les Afars - majoritaire dans la région d'Assab, et soucieux de conserver l'unité de l'Ethiopie pour éviter l'éclatement de leur propre ethnie, - a conclu début juillet un accord de principe pour faire du port d'Assab un "port franc" desservant l'ensemble de l'Ethiopie. En échange, les états généraux de la nation éthiopienne ont confirmé l'accord pour l'accession de l'Erythrée à l'indépendance, qui sera formalisée dans les deux ans par un référendum d'autodétermination.

Retour des Etats-Unis

C'EST le gouvernement américain qui - après deux ans de diplomatie opiniâtre, relayant les efforts de médiation de l'ex-président Carter - a recueilli la reddition des autorités d'Addis-Abeba et ouvert les portes de la capitale aux rebelles tigréens. Peut-être a-t-il aussi organisé la sortie peu glorieuse de Menguistu, en liaison avec Israël (qui en a profité pour mener à bien, en urgence, son opération "Salomon" pour le transfert en Israël d'une quinzaine de milliers de juifs falachas).

A 15 000 kilomètres de distance, Washington a retrouvé les moyens de tirer les ficelles en Ethiopie: étonnant retour, pour une Amérique qui était "chez elle" à Addis-Abeba, au temps de l'empereur Haïlé Sélassié, qui avait soutenu la politique d'annexion de l'Erythrée, et installé dans cette province une importante base de télécommunications militaires.

Retour en forme de coup de poker: les fronts avec lesquels Washington a entamé une lune de miel se réclamaient, il n'y a pas si longtemps, d'un marxisme pur et dur. Et la création d'un Etat érythréen indépendant - que les Américains ne parviendront sans doute pas à empêcher - peut entraîner des réactions en chaîne dans la Corne et sur tout le continent.

Cet accouchement d'un nouveau régime en Ethiopie par une Amérique encore auréolée par son expédition victorieuse contre l'Irak, était en fait programmé depuis que les Soviétiques avaient abandonné le terrain: dès 1988, des voix s'étaient élevées, à Moscou, pour regretter que les autorités éthiopiennes soient "omnubilées par les solutions militaires". Le numéro un soviétique évoquait la nécessité d'une "solution juste" pour l'Erythrée, et son gouvernement décidait, à partir de 1989, de mettre fin à son aide militaire à l'Ethiopie.

Un abandon contrastant avec la vigueur des engagements passés: les Soviétiques, dans cette même Corne, avaient joué un audacieux coup de roulette, en 1977, en changeant cavalièrement d'allié à l'occasion de la guerre de l'Ogaden, abandonnant la Somalie de M. Siad Barre pour conclure avec l'Ethiopie un traité d'amitié et de coopération unique en son genre en Afrique. Ils avaient fait de son armée la quatrième du continent, grâce à des investissements estimés à une dizaine de milliards de dollars sur douze ans, incluant des milliers de conseillers soviétiques et est-allemands, ainsi que la présence d'un corps expéditionnaire cubain.

Paradoxalement, la Somalie se retrouve dans la situation où elle était avant l'indépendance: un Nord autonome, dominé par le Mouvement national somalien (MNS), qui correspond à l'ancien protectorat britannique du Somaliland (et vient d'ailleurs de décider de reprendre cette appellation, et un Sud partagé entre les factions du Congrès de la Somalie unifiée, qui recouvre l'ancienne "Somalia" italienne (2).

Après 1960 et l'accession du pays à l'indépendance, le voeu des "unionistes" somaliens avait été de reconstituer l'ancienne Somalie précoloniale, avec ses cinq branches représentées sur le drapeau national: outre le Somaliland et l'ancienne "Somalie", Djibouti (que le président Siad Barre s'efforça d'attirer dans son giron, en appuyant les indépendantistes en butte à l'autorité française), l'Ogaden (pour la libération duquel le régime de Mogadiscio s'était engagé dans une guerre hasardeuse contre l'Ethiopie, perdant au passage son allié soviétique), et le nord-est du Kenya, un district semi-désertique abandonné aux shiftas ("bandits"). Un rêve démesuré, pour un pays si déshérité, qui a sombré dans les querelles ethniques, suscitant la mobilisation des exclus et la multiplication des fronts: il n'y avait plus de pouvoir central en Somalie depuis plusieurs années déjà.

La sécession du Nord, accompagnée d'une fin de non-recevoir à plusieurs offres de dialogue afin de "rétablir l'unité du pays", met en difficulté le Congrès de la Somalie unifiée, lui-même divisé, ainsi que les forces politiques qui se disputent le contrôle du reste du pays. A la fin juin, le nouveau pouvoir en place à Mogadiscio depuis janvier dernier n'avait d'ailleurs encore été reconnu officiellement par aucun Etat.

Le flot des réfugiés

QUANT au petit Etat de Djibouti, flanqué à l'ouest et à l'est de deux Etats nouvellement indépendants, il est plus que jamais en position de faiblesse. Il n'avait dû sa création, en 1977, qu'à la neutralisation mutuelle de ses voisins ennemis, et au parapluie militaire français.

Il aura affaire, désormais, à des partenaires moins accommodants dans des pays où résident d'importantes minorités afars (Erythrée) et issas (Somaliland) - les deux communautés majoritaires à Djibouti. On craint par-dessus tout, à Djibouti, que les Afars, des deux côtés de la frontière, ne fassent cause commune. Par ailleurs, le gouvernement de Djibouti a déjà été pris à partie, ces derniers mois, par l'organisation qui contrôle l'actuel Somaliland, en raison de l'aide qu'il aurait apportée aux minorités issas et gadabourcis, ou du zèle qu'il déploie pour essayer de réconcilier les différentes fractions somaliennes (3). C'est à cette situation régionale complexe, et à la permanence de l'intérêt stratégique de Djibouti pour son protecteur français, que le régime du président Gouled - caractérisé par le monopartisme et un pouvoir présidentiel autoritaire - doit de jouir d'une relative tranquillité, bien qu'il soit de plus en plus ouvertement contesté.

Enfin, au Soudan, la chute de M. Menguistu Haïlé Mariam a privé l'Armée populaire de libération de M. John Garang de son sanctuaire au nord-ouest de l'Ethiopie. Ses chefs ont dû fuir vers le Kenya; sa radio a cessé d'émettre; des réfugiés ont été repoussés vers le Soudan par les maquisards tigréens et oromos. Khartoum, qui de son côté offrait asile aux opposants éthiopiens et érythréens, a aussitôt fermé les bureaux du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, un mouvement d'opposition de tendance libérale, à la demande des nouvelles autorités d'Addis-Abeba. La junte au pouvoir au Soudan s'est félicitée de la marche vers l'indépendance de l'Erythrée (qu'elle souhaite voir rejoindre la Ligue arabe), et ne serait pas hostile à un démembrement de son grand voisin.

Notes:
(1) Lire dans le Monde diplomatique, Philippe Leymarie: "Vieilles Guerres autour de la mer Rouge" (août 1990) et "la Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands" (février 1991).
(2) Le MNS a dénoncé solennellement, le 18 mai 1991, le traité d'union entre le protectorat britannique et la colonie italienne, qui devait aboutir le 1er juillet 1960 à l'indépendance de la République de Somalie.
(3) Les événements en Ethiopie ont montré, une fois de plus, combien Djibouti est aux avant-postes de tous les conflits de la région: 20 000 soldats éthiopiens, fuyant l'avancée du Front populaire de libération de l'Erythrée, ont pénétré dans le pays à la fin de mai 1991; ils ont été désarmés par les forces françaises et djiboutiennes - qui ont saisi 20 000 armes, 200 blindés et 700 véhicules, - puis renvoyés dans une autre région d'Ethiopie.

1992

Tandis que les troupes soudanaises, armées par la Libye, l'Irak et l'Iran, lançaient une grande offensive militaire contre les rebelles sudistes, la situation restait tendue à Djibouti malgré les nombreuses médiations françaises. Le désengagement américain et soviétique de la région a contribué, paradoxalement, à attiser les conflits ethniques et à intensifier l'ingérence des puissances régionales qui cherchent à remplir le vide laissé par le départ des deux Grands.

L'apparition en novembre dernier d'un mouvement de rébellion armée dans la République de Djibouti a dissipé les illusions de ceux qui pensaient que "l'oasis de paix dans une zone de tumultes" créée par la France en 1977 avait des caractéristiques sociales et politiques qui la différenciaient radicalement des pays alentour. Tous les éléments typiques des problèmes régionaux sont en effet réunis: une ethnie (les Afars) marginalisée par le pouvoir en place; un mouvement de guérilla populaire (le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie, FRUD); un régime autoritaire enfermé dans le carcan usé du monopartisme (le Rassemblement pour le progrès, RPP, à la dévotion du président Hassan Gouled, désigne les soixante-cinq députés du "Parlement"; la plupart des ministres sont des créatures du pouvoir); une situation sociale explosive (chômage massif, économie étroitement dépendante) et un désir, peut-être naïf, mais très fort, d'une nouvelle donne politique.

De fait, il s'agit de la fin d'un calme trompeur, maintenu jusqu'à présent par un élément devenu archaïque, la présence massive, militaire et financière, d'un grand pays européen. La France a 12 000 citoyens à Djibouti, dont 4 000 soldats. Elle contribue pour près de 60 % au produit national brut (PNB) du pays, et c'est elle qui a installé et maintenu le régime actuel au pouvoir. Dans une région d'où l'URSS s'est retirée brutalement en quelques mois après y avoir pesé d'un poids énorme, où les Etats-Unis, incertains et peu intéressés, ne jouent plus qu'un rôle secondaire et où, seule des pays européens, l'Italie est intervenue, mais à un niveau plus proche du mafiosisme que de la diplomatie, le maintien de la présence française fait un peu figure d'anachronisme. Les puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Irak, Yémen, Egypte) qui ont débarqué sur les talons des grands impérialismes en retraite ne se font pas faute de le laisser discrètement sentir, et le dirigeant de l'Erythrée, M. Issayas Afeworki, qui a gardé de son passé de guérillero un certain franc-parler, s'est déjà interrogé publiquement et bruyamment sur la logique de la présence française.

Et pourtant si la situation à Djibouti est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, le catalyseur conjoncturel est l'effondrement du régime d'Addis-Abeba au printemps 1991. Le catalyseur, non la cause: ce sont tout simplement les armes abandonnées par les troupes gouvernementales éthiopiennes en déroute réfugiées à Djibouti qui ont permis au FRUD de devenir une force opérationnelle. Bousculé par l'effondrement de son armée, le gouvernement provisoire d'Addis-Abeba, qui avait assumé le pouvoir après la fuite du président Menguistu au Zimbabwe, n'avait eu aucune possibilité de faire valoir un quelconque point de vue lors de la "conférence" qui s'était tenue à Londres en 1991. Agissant de manière unilatérale, les Etats-Unis avaient simplement signifié qu'il fallait remettre les clefs du pouvoir au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE) de M. Meles Zenawi. Or cette organisation n'était autre que le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) assisté de quelques alliés de dernière heure (1).

Le FPLT est un mouvement ambigu dans la mesure où, représentant une région essentielle du vieux coeur abyssin de l'Ethiopie, mais politiquement marginalisée depuis la mort de l'empereur tigréen Yohannès (1889), il ne s'était jamais prononcé clairement sur le fait de savoir s'il luttait pour l'indépendance du Tigré, pour son autonomie, ou pour la conquête du pouvoir central à Addis-Abeba. Le savait-il lui-même? La lutte avait duré seize années, durant lesquelles les préoccupations principales des chefs du Front avaient consisté à survivre: trouver à manger, récupérer des munitions, maintenir un contrôle efficace sur les populations paysannes, négocier avec leurs alliés érythréens ou soudanais. Les buts de la lutte apparaissaient lointains.

L'Éthiopie menacée par un manque d'autorité

Les hommes qui viennent d'arriver au pouvoir sont donc solidement unis, mais largement déphasés par rapport au monde extérieur. Peu nombreux, souvent peu éduqués, étonnés eux-mêmes de leur soudain succès, ils n'ont que peu de moyens pour gouverner un immense pays de plus de 1 million de kilomètres carrés. Addis-Abeba, la capitale qu'ils occupent, ne les aime guère et méprise ces paysans parlant tigrinya. L'ancienne administration pratique une sorte de grève perlée permanente. Incertains quant à la nature de leur projet politique, les nouveaux venus tentent de transformer leurs faiblesses en atouts. Puisqu'ils manquent de cadres, ils laissent aux paysans une large marge d'auto-administration et ne collectent plus les impôts; puisqu'ils ne peuvent régner autoritairement, à la manière abyssine traditionnelle, ils admettent et même encouragent une autonomie ethnique qui dilate les pores du tissu social jusqu'à l'extrême limite de la déchirure. Marxistes-léninistes pro-albanais il y a dix-huit mois encore, ils sont devenus ultralibéraux au moins autant par nécessité que par souci de satisfaire leur parrain américain.

Les résultats sont contradictoires. Les paysans, heureux de ne plus être soumis au terrible arbitraire des gouvernements passés, peuvent enfin souffler. Il faut s'attendre à un redémarrage agricole, limité par le manque d'intrants importés, mais favorisé par la liberté du commerce. Les groupes ethniques autrefois dominés par les Amharas s'essaient à une liberté qu'ils maîtrisent mal. La liberté d'expression est réapparue, après des décennies de terreur, mais les médias sont toujours contrôlés. Et le problème fondamental qui se dessine, c'est l'implosion du coeur de l'Etat, le divorce entre celui-ci et son administration, entre le pouvoir et sa "classe ethnique", si l'on ose hasarder un tel concept. En effet, plus peut-être que par les Amharas de pure souche, l'Etat est incarné par les "amharisés", ces gens fréquemment de parentage mixte, nés dans les ketemma, villes à vocation militaro-administrative qui ont jalonné l'abyssinisation de l'espace éthiopien depuis la fin du XIXe siècle.

Les amharisés s'étaient toujours vus comme les Ethiopiens par excellence, et voilà qu'aujourd'hui on les somme de retrouver des "racines" abandonnées depuis longtemps. Pour eux, un tel geste, à condition qu'il soit encore possible, constitue une négation de leur idée de l'unité nationale. D'autant plus que les partis ethno-politiques conviés par M. Zenawi à la Conférence nationale du 1er juillet dernier ne brillent ni par leur représentativité pour les plus petits, ni par leur cohésion pour les plus importants. Les Oromos, notamment, qui sont plus de 20 millions en Ethiopie, mais que religions et modes de vie divisent en de nombreux groupes souvent antagonistes, s'affrontent sporadiquement dans l'Est avec divers clans somalis, menacent parfois de se battre avec les Amharas et encore plus souvent les uns avec les autres. Pour les Amharas et les amharisés du Shoa et des capitales administratives régionales, déjà traumatisés par l'indépendance de facto de l'Erythrée, cette situation de semi-anarchie est le prélude à un effondrement du pays.

Le paradoxe, après tant d'années d'autocratie, c'est que l'Ethiopie est aujourd'hui menacée par un manque d'autorité. Et cette absence est perceptible sur toute la périphérie de l'immense pays. Au mois de janvier 1992, lors de la visite du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères français, M. Alain Vivien, le président Zenawi a lancé un appel "à tous les citoyens éthiopiens, où qu'ils soient, qui se trouveraient en territoire djiboutien" à se retirer et à ne pas participer à la guerre civile en train de se développer dans l'Etat voisin. Il faisait bien sûr allusion aux Afars éthiopiens qui pourraient se trouver dans les rangs du FRUD; mais sa déclaration visait aussi les recrutements massifs de mercenaires par le gouvernement djiboutien en territoire éthiopien: anciens soldats de Menguistu, déserteurs du FPDRE ou du FPLE, miliciens du Front de libération Issa-Gourgoura (2), sont allés s'enrôler dans les forces nationales de sécurité djiboutiennes et prennent part aux combats contre le FRUD.

La guerre n'est pas populaire à Djibouti, et, si l'on excepte l'entourage du président Gouled, les Issas eux-mêmes sont conscients du fait que la marginalisation sociale et politique des Afars imposée depuis 1977 ne peut plus continuer. De plus, alors qu'une diminution de la présence militaire française paraît à terme inévitable, on se demande ce qu'est devenu l'argent de l'importante aide financière accordée à la petite République par Paris depuis quinze ans. Durant cette période, aucun projet n'a été mené à bien qui permettrait demain de prendre le relais d'une diminution des engagements français. Les rêves des années 1988-1990, lorsque Bagdad était perçu comme pouvant un jour remplacer Paris en tant que "parrain" militaro-financier, se sont évaporés avec la guerre du Golfe. L'avenir est inquiétant en cas de retrait français, même partiel, et les images de désolation fournies par la Somalie et l'Ethiopie voisines sont lourdes de menaces en cas de glissement vers une annexion directe ou déguisée.

Cette perception amène les Issas, même s'ils ne sont guère enthousiastes à l'idée de partager le pouvoir avec les Afars, à tenter de limiter le conflit pour ne pas aboutir à un retrait français et sans doute, à terme, à la disparition de la petite République. La "troisième force" qui tente aujourd'hui de s'organiser à Djibouti dans le sillage du ministre de la santé, M. Mohamed Djama Elabe, récemment démissionnaire, pourrait donc bien constituer une dernière chance. Pour sauver ce qui peut l'être, il faudrait qu'elle parvienne à imposer un dialogue réel avec le FRUD (ce que refuse le gouvernement) débouchant sur un cessez-le-feu et des élections pluripartites sous contrôle international (3).

Autre contrecoup de l'affaiblissement éthiopien, l'interminable conflit qui déchire la Somalie (4). Avant avril 1988 et le désengagement militaire total de l'Ethiopie, jamais les clans somalis n'auraient pu se permettre le "luxe" d'une telle guerre fratricide. Depuis l'effondrement de la dictature du général Siad Barre en janvier 1991, cinq forces inégales s'affrontent au Sud. D'une part, les deux fractions du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), l'une dirigée par M. Ali Mahdi, président d'un gouvernement provisoire que personne ne reconnaît, et l'autre par le général Mohamed Farah Aydid, chef d'une faction militaire. Le second reproche au premier d'avoir regroupé autour de lui des proches de l'ancienne dictature et de reconstituer une sorte de siad-barrisme sans Siad Barre. Il faut reconnaître que M. Ali Mahdi a des amis compromettants, y compris à Rome où l'ancien lobby pro-Siad Barre, lié à la démocratie-chrétienne et à la Loge P2, tente de lui venir en aide. Installés à Mogadiscio, les deux chefs ont fait appel à leurs frères de clan, les Abgal dans le cas de M. Ali Mahdi et les Habr Gidir dans celui du général Aydid, ce qui a provoqué une véritable boucherie, qui dure depuis novembre 1991, dans les rues de la capitale. Par ailleurs, en brousse, les forces des clans majertines au nord et des clans ogadens au sud attendent leur heure, tandis que le général Siad Barre, malgré ses quatre-vingts ans, rôde dans l'arrière-pays avec sa petite armée de Marehans espérant que ses adversaires s'entredétruiront.

La majeure partie de la population est la victime passive des jeunes combattants armés poussés par les ambitions de leurs chefs. Il doit y avoir près d'un million de réfugiés, la plus grande partie non secourus, car il s'agit soit de "réfugiés intérieurs", statut non encore reconnu par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit de réfugiés ayant fui au Kenya ou en Ethiopie, mais que le HCR a le plus grand mal à atteindre. Quelques organisations non gouvernementales maintiennent envers et contre tout une aide dérisoire face à l'immensité de cette détresse. Dans le Nord, les clans Issas regroupés au sein du Mouvement national somali (MNS) ont proclamé l'indépendance en avril 1991, sous le vieux nom colonial de Somaliland et selon ses anciennes frontières. Le nouveau Somaliland vit dans le dénuement le plus tragique (son "gouvernement" n'a même pas le téléphone!), mais au moins il est majoritairement en paix, même si quelques accrochages ont eu lieu dans la région de Burao en décembre dernier.

Là aussi, la fin de la guerre froide n'a pas eu que des effets bénéfiques: l'immense base de Berbera, autrefois construite par les Soviétiques, est vide, et Washington, qui l'avait un moment louée au gouvernement du général Siad Barre sans jamais l'occuper effectivement, a déjà fait savoir son peu d'intérêt à la reprendre. Le MNS cherche aujourd'hui des appuis extérieurs; la France, partenaire naturel du fait de sa présence à Djibouti, a jusqu'à présent fait la sourde oreille. Un peu d'argent vient de l'Arabie saoudite, soucieuse de s'assurer à bon compte une influence régionale.

Les victoires du régime islamiste au Soudan

Mais les bouleversements en cours sont avant tout des victoires importantes pour le régime islamiste installé au Soudan depuis le coup d'Etat de juin 1989. M. Hassan El Tourabi, le secrétaire général du Front national islamiste (FNI), actuellement au pouvoir à Khartoum, est un homme remarquable, doué d'une vaste ambition et d'une volonté peu commune (5). Vétéran tant de la politique soudanaise que du mouvement islamiste, il a su profiter de la dictature du général Nemeiry pour faire passer en septembre 1983 des lois répressives enrobées d'un vernis islamique, qui sont devenues une terrible pomme de discorde au Soudan (6) en même temps qu'un remarquable moyen d'ascension politique. Tactiquement rallié pendant la guerre du Golfe au baasiste laïc Saddam Hussein qu'il détestait, il n'a cessé depuis l'effondrement de son "ami" irakien de recueillir son héritage international. Aujourd'hui, il voit mûrir les premiers fruits de son ambitieuse politique étrangère. L'Erythrée a un besoin vital de son soutien pour éviter de retomber dans la guerre civile entre chrétiens et musulmans qui avait failli engloutir la guérilla au début des années 70. Quant à Addis-Abeba, où le FPDRE a dû sa victoire en bonne partie au soutien logistique soudanais, le pouvoir affaibli est tributaire tant de Khartoum, relais de l'aide financière arabe, que d'Asmara, qui garantit la sécurité de M. Zenawi. Pour M. Hassan El Tourabi, il s'agit d'un véritable triomphe. En dépit de son délabrement économique, le Soudan a discrètement établi depuis mai 1991 son hégémonie politique sur l'ensemble de la Corne de l'Afrique. Le chef du FNI, qui se verrait volontiers étendant son influence du Maghreb au Proche-Orient, a noué des relations étroites avec les mouvements islamistes algérien et tunisien, tout en se rapprochant de Téhéran puisque Bagdad ne peut plus désormais lui servir à rien.

Il y a bien sûr du Picrochole dans cette politique. Mais en attendant, elle "marche", plus d'ailleurs par l'effet de l'épuisement où trente ans de guerre civile avaient plongé une Ethiopie devenue exsangue que par l'unique effet des habiles calculs du maître de Khartoum. Le chef du FNI doit cependant à court terme continuer à se préoccuper de l'interminable guerre du Sud qui ronge son régime. La faiblesse des belligérants est telle que la situation militaire est stationnaire depuis près d'un an. Et il devrait aussi (bien que cela ne corresponde guère à son tempérament) se soucier d'une économie complètement anémiée. Si l'opposition "arabe" n'est parvenue à rien au Nord, c'est qu'elle est empêtrée dans son angoisse d'avoir à abroger les vieilles lois "religieuses" de Nemeiry. Les antiques partis confrériques de la scène politique soudanaise sont totalement inadaptés à la lutte contre un mouvement islamiste moderne et dynamique. Privée d'un relais politique nordiste, la guérilla sudiste du colonel John Garang piétine et songe de plus en plus à faire sécession au lieu de renverser le pouvoir à Khartoum. Certains de ses membres pensent que l'engagement islamiste à la fois soudanais et international de M. Hassan El Tourabi pourrait l'amener à abandonner un Sud perçu comme un poids mort freinant ses plus vastes ambitions.

Déchirée par les formes nouvelles des anciens conflits, la Corne de l'Afrique ne s'est pas orientée vers la paix malgré la fin de trente ans de guerre en Ethiopie. Et dans les nouveaux rapports de force qui se sont ouverts avec l'extrême affaiblissement du pouvoir à Addis-Abeba, l'islamisme, encouragé et manipulé par Khartoum, est devenu un élément nouveau et essentiel du paysage politique, tandis que les grands impérialismes traditionnels sont remplacés par des structures charitables pour lesquelles la région est devenue une de leurs principales zones d'influence.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "En Ethiopie, des rivalités ethniques si anciennes, si profondes", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(2) Le FLIG est un "front" créé par le gouvernement djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abeba. Il est actif dans la région de Diredawa. Son chef, M. Bourh Dir, est un fonctionnaire du gouvernement djiboutien. Mais la créature a récemment tendu à s'émanciper de son créateur et les relations entre le FLIG et certains proches du président Gouled sont devenues très orageuses.
(3) En effet, il se posera la grave question de savoir qui est citoyen (et donc électeur) et qui ne l'est pas dans un pays où il n'y a pas d'autochtones. Le récent afflux de réfugiés dû aux guerres civiles voisines, ainsi que la distribution délibérée de cartes d'identité djiboutiennes aux partisans du gouvernement recrutés au Somaliland ou en Ethiopie viennent encore compliquer les choses.
(4) Lire Philippe Leymarie, "La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(6) Connues sous le nom de charia, ces lois liberticides (dont 99 % des Soudanais ignorent le texte) sont abusivement sanctifiées par l'invocation du droit musulman. Aucune des grandes forces politiques n'ose parler de les abroger de peur de passer pour un ennemi de l'islam. Sur ces lois, lire Alain Gérard, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984.

1992

"Nous chasserons le dictateur", juraient les rebelles somaliens. Et, début 1991, le président Mohamed Syaad Barre abandonnait son palais pour prendre à son tour le maquis chez ses frères de clan. "Nous le poursuivrons jusqu'à la mort", promirent alors les maquisards. De fait, le 30 avril dernier, M. Syaad Barre fuyait au Kenya. Mais les combats n'ont jamais cessé; Mogadiscio est un champ de ruines où la faim tue vieillards, femmes et enfants; et nul n'est capable de faire le décompte précis des divers clans qui s'entre-déchirent.

Ils sont un millier, entassés dans ce mouroir, sur trois étages d'un ancien immeuble de l'UNICEF, carcasse en béton trouée par les obus, dans un quartier du nord de Mogadiscio. A chaque fenêtre, des regards absents. A même le ciment, dans la pénombre: des corps squelettiques d'enfants à moitié asphyxiés par la fumée des poêles. La confusion est telle que l'on ne distingue plus les vivants endormis des morts qui n'ont pas été ramassés; chacun cherche désespérement à obtenir une maigre gamelle d'Unimix, la nourriture de survie fournie par la Croix-Rouge internationale.

Dans la rue qui longe ce lieu de douleur et de désolation, un 4 × 4 Toyota, moteur rugissant et klaxon bloqué, fend la foule sans ménagement. A l'arrière, un adolescent, tignasse en désordre, les yeux cachés par des lunettes de motard, serre les poignées d'une mitrailleuse lourde. D'autres combattants, visages rigolards, sont assis en amazone sur les ailes tordues du véhicule, la kalachnikov à la main.

Mad Max contre Unimix, scène fréquente à Mogadiscio. Mais elle pourrait tout aussi bien se produire à Kismaio, le port du Sud, à Galcaïo, au centre, ou à Burao, une des grandes villes du Nord. La quasi-totalité du territoire somalien est aujourd'hui plongée dans l'anarchie et le chaos, en proie à un banditisme qui bat pavillon de complaisance politique. Avec, en corollaire, une famine généralisée.

A Merca, à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, les murs blancs des maisons mauresques portent témoignage de ce chaos. Les graffitis des envahisseurs successifs sont désormais illisibles, à force d'avoir été rayés et surchargés. Un seul mot, Guul (victoire), n'a pas été rageusement barré. Mais victoire sur qui? A Merca, cent mille personnes, des enfants pour la plupart, souffrent de la faim, selon les estimations de l'organisation Médecins sans frontières (MSF), qui vient de mettre en place un programme nutritionnel dans la ville.

Rebelles, combattants, soldats de fortune ou pillards? Comment qualifier les hommes en armes qui détruisent la Somalie?

Tout était plus simple avant la défaite du président Syaad Barre, avant son départ précipité de Mogadiscio, le 27 janvier 1991 (1). Plusieurs des grands clans, Issaks du Nord, Ogaden du Sud et Hawiye du Centre, s'étaient armés contre des forces régulières en lente déliquescence, que le pouvoir central oubliait de payer. Des "rebelles antigouvernementaux", certes en ordre dispersé, combattaient l'ennemi commun, qualifié de "dictateur" et négligé par les grandes puissances, qui ne voyaient plus d'intérêt stratégique dans la corne de l'Afrique (2).

Les circonstances de la chute de M. Syaad Barre, arrivé au pouvoir en 1969, portent en germe le conflit actuel. Derniers arrivés dans la lutte armée, en 1990, et originaires de la région centrale de Mogadiscio, les Hawiye se trouvent logiquement en première ligne pour la prise de la capitale. Les premiers, ils donnent une dimension militaire aux émeutes sociales qui éclatent dans les quartiers populaires de Mogadiscio. Leur mouvement, le Congrès de la Somalie unifiée (USC), emporte ainsi une "victoire facile" contre le régime.

Victoire qui frustre les autres communautés, en particulier le clan des Issaks, à plus de 1 000 kilomètres au nord, dont le bras armé, le Mouvement national somalien (MNS), combat activement, depuis plus de quatre ans, les garnisons des forces régulières, à Hargeisa et Berbera. Cette frustration trouve son expression politique quelques mois plus tard, en mai 1991, lorsque le MNS déclare unilatéralement l'indépendance du Nord (approximativement, l'ancienne Somalie britannique), qui, se détachant de l'ancienne Somalie italienne, devient la République du Somaliland, avec pour capitale Hargeisa (3).

Ainsi commence le dépeçage d'un pays pourtant constitué d'une seule ethnie, parlant une même langue, et composé presque exclusivement de musulmans sunnites. Parallèlement, l'USC s'efforce d'imposer la suprématie des Hawiye à Mogadiscio et plus au sud. Des affrontements éclatent avec les Ogaden du Mouvement patriotique somalien (SPK) dirigé par le colonel Omar Cheiss, puis avec les autres clans Darod. Les troupes de l'USC repartent en campagne, avec une fortune inégale.

Enfin, dans la capitale même, perce au grand jour la rivalité entre deux composantes de l'USC, l'une dirigée par M. Ali Mahdi Mohamed, qui affirme exercer la présidence provisoire du pays, l'autre par le général Mohamed Farah Aïdid. Rivalité non politique, qui oppose deux sous-clans des Hawiye: les Habr Gedir-Saad d'Aïdid et les Abgal d'Ali Mahdi. Des affrontements éclatent en septembre 1991, qui font plusieurs centaines de morts, puis les combats reprennent le 17 novembre. Ils feront, jusqu'au cessez-le-feu effectif du 3 mars dernier, au moins vingt-cinq mille tués ou blessés, selon les estimations des Nations unies.

Cette nouvelle bataille de Mogadiscio - qui mêle, selon les circonstances, blindés, mortiers, fusils d'assaut et armes blanches - achèvera de détruire bâtiments publics, privés et infrastructures. Une destruction déjà bien entamée par M. Syaad Barre lorsqu'il avait fait bombarder la ville avant de prendre la fuite, puis par les pillages systématiques des rebelles victorieux.

Pour l'instant, les deux factions de l'USC ont fait taire leurs armes et respectent une paix instable dans le champ de ruines et d'ordures qu'est devenue Mogadiscio. Le général Aïdid contrôle les cinq sixièmes de la ville, ce qu'il est convenu d'appeler Mogadiscio-sud. Le président Ali Mahdi est replié dans les quartiers nord de Kaaraan et une partie de Shangani, la vieille ville. La ligne de front entre les deux zones est constituée par une route jonchée de gravats et de douilles d'obus, où les combattants sont convenus de certains points de passage. Des tirs sporadiques accompagnent la traversée des véhicules qui s'engagent en convoi. Car cette ligne de front est le lieu de prédilection des "boys", gamins armés qui échappent à tout contrôle.

Les deux Mogadiscio sont également sinistrées. Les bâtiments épargnés par les obus ont été incendiés ou pillés, les statues de bronze abattues pour la vente du métal et les lignes électriques arrachées. Instituts, universités, palais présidentiel, ambassades, entrepôts de carburant, maisons privées et anonymes ont cédé les uns après les autres aux lance-roquettes, aux chars et aux orgues de Staline.

Au coeur de Mogadiscio-sud, plusieurs centaines de combattants du Nord ont résisté à l'offensive du général Aïdid. Environ six mille personnes survivent ainsi dans une enclave située autour des ruines de l'Hôtel Maka Mukaram, jadis fief politique de M. Ali Mahdi. Le quartier, presque totalement détruit, a été rebaptisé, "Bermuda": "Ici, c'est comme le triangle des Bermudes, on n'en ressort pas vivant, explique Hassan Ahmed "Pilot", un des notables locaux. Chaque fois que des troupes d'Aïdid ont essayé de prendre ce quartier, elles n'en sont pas ressorties."

Les combattants de "Bermuda", dirigés par le commandant Ismaïl Yacine, appartiennent aux communautés Abgal et Murassade, un sous-clan Hawiye allié au président Ali Mahdi. Ils tiennent dans la partie est de ce réduit une position élevée qui domine le port et l'aéroport, distants d'environ 1 kilomètre, qu'ils sont ainsi en mesure de bombarder si l'ennemi se fait trop menaçant. C'est probablement avec de tels moyens de pression que les habitants de "Bermuda" obtiennent le libre passage de convois de vivres et de médicaments vers leur camp retranché "Nous avons notre propre système de ravitaillement", assure, mystérieux, Mohamed Mohamud Ali, responsable médical à "Bermuda".

Car le port et l'aéroport sont les uniques artères d'un pays où les combats ont tué le bétail et chassé les paysans de la "Mésopotamie" (la région fertile des deux fleuves Shibeli et Guiba). Sur l'aéroport international de Mogadiscio, une quinzaine d'hommes, kalachnikov en bandoulière et fouta autour des reins, attendent les avions. Ceux-ci sont, à quelques exceptions près, affrétés par des groupes humanitaires. Mais les hommes en armes réclament un droit de 100 dollars pour les petits avions et de 200 dollars pour les gros, notamment les Hercules C-130 de MSF.

Lorsqu'elles ont déchargé leur cargaison de secours d'urgence - en payant des porteurs, - les organisations non gouvernementales (ONG) n'en ont pas encore fini avec les "taxes locales". Elles doivent encore déposer leur dîme - un certain nombre de caisses de vivres et de médicaments - dans les locaux de l'Airport Clinic, à quelques mètres de la tour de contrôle.

Dans le très complexe partage des pouvoirs issu des affrontements, ce sont les Hawadle, sous-clan de la branche Hawiye, qui ont hérité du contrôle lucratif du port et de l'aéroport, avec l'accord du général Aïdid. Lorsqu'ils ont passé les barrages Hawadle, les camions de l'aide internationale sont "pris en charge par les autorités". Certains arriveront dans les dizaines de "cuisines" installées à travers les deux parties de la ville par les ONG. D'autres seront détournés à la pointe du fusil, pour le bénéfice exclusif d'un quartier ou d'un groupe de combattants.

"Dans les deux cas, ces céréales se retrouveront sur le marché, et elles feront baisser les prix sur les étals locaux." Dans les deux cas, elles contribueront à nourrir les quelque cinq cent mille personnes directement menacées par la famine qui ont envahi la capitale depuis la fin des combats.

"On nous a dit qu'il y avait de quoi vivre à Mogadiscio", murmure ce vieil homme à la poitrine creuse, qui a aligné sa femme et ses quatre enfants à l'entrée du camp de déplacés de Benadir. Dix jours de marche pour fuir Baidoha, une ville de la faim, à environ 250 kilomètres. En arrivant, il faut se ranger dans une file d'attente, pour une hypothétique distribution de riz. Sur la route, on a le plus souvent enterré un enfant en bas âge ou un vieillard.

L'annonce de l'arrivée des cargos des Nations unies et de la Croix-Rouge, courant mai, sur différents points de la côte s'est répandue comme une traînée de poudre à l'intérieur du pays: "On peut manger à Mogadiscio, à Merca, à Kismaio." Mais la réalité est tout autre, car les sacs de riz manquent à Benadir. Les arrivées quotidiennes des nomades sont trop nombreuses pour faire face, et on meurt souvent d'épuisement sur la route. Plus que de riz et d'Unimix, les survivants ont besoin de soins intensifs, que les ONG, peuvent prodiguer.

Les Somaliens sont nombreux à condamner les Mad Max, qui ont ruiné le pays. Pour le docteur Mohamed, à "Bermuda", "ceux qui combattent n'ont pas idée de ce qu'est la nation somalie. Ce ne sont pas des patriotes. Ce sont des nomades, généralement très jeunes, à qui on a dit: Vous serez riches, vous aurez une voiture, une maison... Alors ils se battent pour piller. Et, s'ils détruisent 100 000 dollars pour gagner 100 dollars, qu'importe". Installé dans un immeuble d&eacut