Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1989

TRENTE ans après son accession à l'indépendance, la Somalie connaît à nouveau la guerre civile. Tentations séparatistes au Nord ; rêves d'hégémonie clanique dans la capitale, autour du général-président Siad Barre, au pouvoir depuis 1969 à la suite d'un coup d'Etat militaire ; et rébellions chez les militaires au Sud. Ainsi s'amorce un retour aux clivages traditionnels dans un pays qui se désagrège et semble s'enfoncer dans les "guerres des tribus"...

"Notre mouton de pré salé a un goût particulier. Et, même s'il est moins lourd que l'australien, le bulgare ou le soudanais, il vaut trois fois plus cher, sur les marchés d'Abou-Dhabi ou d'Arabie saoudite, explique ce notable issak, originaire du nord de la Somalie aujourd'hui en rébellion. Notre région, véritable centre pour l'élevage, fournissait les deux tiers des ressources en devises pour tout le pays. Un énorme commerce de viande s'organisait à partir de Berbera. Ce qu'il en reste est détourné aujourd'hui par le Sud, à travers l'Ethiopie, ou vers l'Ouest, par Djibouti. C'est ce cheptel qui a permis à la population issak de se soulever, aux guérilleros du Mouvement national somalien (MNS) de tenir, et même aux réfugiés actuellement en Ethiopie de survivre : il a beaucoup plu ces deux dernières années, et il y a eu beaucoup de lait..."

La guerre civile a frappé au coeur ce peuple du lait et du mouton : trente mille tués en moins d'un an - un "génocide des Issaks", affirme le MNS ; des villes en partie détruites et désertées ; plus d'un million de personnes déplacées, dont quatre cent mille réfugiées dans l'Ogaden éthiopien. Douloureuse ironie du destin dans cette corne de l'Afrique toujours en feu : il y a douze ans, lorsque l'armée somalienne et le Front de libération somali de l'Ogaden avaient tenté de prendre pied dans cette province, le flux de réfugiés avait été inverse, et beaucoup ne sont toujours pas revenus...

Depuis cet échec, le Nord somalien a été érigé en "zone d'opérations militaires" : des gouverneurs - le plus souvent des hommes à poigne, comme le fameux général Mohamed Said, dit "Morgan" - faisant régner un régime d'exception, avec son cortège habituel d'abus ; une armée nombreuse, mais mal équipée et mal payée, recrutée parfois de force dans les camps de réfugiés, se conduisant comme une force d'occupation ; des officiers venus pour la plupart du Sud, divisés par les querelles ethniques, et démoralisés par leur échec dans l'Ogaden.

"L'extermination des Issaks"

C'EST cette armée que le Mouvement national somalien, un front de libération recrutant exclusivement parmi les Issaks du Nord, a résolu d'affronter. Il savait pouvoir compter sur le ressentiment de toute une population fière de son unité, consciente de ses richesses, exaspérée par le mépris et l'exploitation dont elle s'estimait l'objet, notamment durant la dernière décennie, de la part d'un Sud monopolisant le pouvoir et les crédits.

La crise actuelle a eu un double détonateur : en mars 1988, le président Siad Barre effectue une tournée dans ce Nord rebelle : l'armée rafle au passage, à Hargeisha, la capitale régionale, deux cents élèves et quelques-uns de leurs professeurs. Certaines familles ne les ont jamais revus. Pour le MNS, c'est une déclaration de guerre.

Quelques jours plus tard, le 3 avril, la Somalie et l'Ethiopie signent un accord de paix qui est une grande première : il prévoit notamment l'échange des prisonniers faits au cours de la guerre de l'Ogaden, onze ans plus tôt, le retrait des troupes stationnées de part et d'autre de la frontière, l'arrêt de la "propagande hostile", et la réouverture à terme des ambassades. Selon certaines sources, en échange d'une reconnaissance, par la Somalie, des frontières actuelles, l'Ethiopie aurait accepté d'arrêter son aide aux deux forces d'opposition armée au régime du président Siad Barre : le Front démocratique du salut somalien (FDSS), en perte de vitesse depuis deux ans, et le Mouvement national somalien, qui avait multiplié les actions ces dernières années.

Cet accord de paix semble avoir été la seconde cause de la crise : contre l'avis, semble-t-il, de sa direction extérieure - et notamment de son président, M. Mohamed Silanyo, - les chefs militaires du MNS, s'estimant trahis par leur allié éthiopien, ou en voie de l'être, ont choisi la fuite en avant : ils ont lancé leurs troupes dans une offensive "d'autant plus inattendue qu'elle paraissait désespérée. (1)"

Selon le MNS, qui a fait circuler un enregistrement vidéo de la scène, le général "Morgan", gouverneur militaire de Hargeisha à l'époque, aurait alors déclaré : "Maintenant, nous avons les mains libres. On est à l'abri d'une attaque de l'Ethiopie. On peut liquider tous les opposants." Morgan aurait alors présenté à ses subordonnés un plan visant à "l'extermination des Issaks", un projet que le MNS rapproche de la rumeur de découverte d'indices de pétrole dans la région par les prospecteurs de la société américaine Chevron : il aurait paru opportun aux dirigeants de Mogadiscio de faire "place nette" dans le Nord, avant de passer à une éventuelle exploitation de ces gisements...

Les guérilleros attaquent Burao le 27 mai 1988, Hargeisha le 31 : de "folles attaques" accompagnées d'"atrocités", et notamment de la prise en otage de civils, affirme le gouvernement (2). L'armée somalienne réplique par des bombardements aériens sur les villes, où la panique fait fuir aussitôt la population : Hargeisha est en partie détruite, de même que d'autres localités. Amnesty International accuse les militaires d'avoir massacré un millier de civils désarmés. Plusieurs centaines de milliers de personnes se réfugient dans l'Ogaden éthiopien - une zone pratiquement abandonnée par les autorités d'Addis-Abeba et peuplée uniquement de Somalis (3).

Fin juillet, les combats se concentrent autour du port de Berbera, ancienne base aéronavale soviétique où l'US Navy dispose de facilités depuis 1980, mais sans que les hommes du MNS parviennent à pénétrer dans la ville. A la mi-août, ce dernier évacue Burao et Hargeisha. Fin novembre, on signale de nouveaux combats autour de la capitale provinciale. En janvier dernier, l'aviation somalienne bombarde encore la ville d'Erigavo et des villages à la périphérie de Berbera. D'autres affrontements, non confirmés, auraient eu lieu en février.

Toutes les villes sont alors sous le contrôle de l'armée, mais la pression de la guérilla continue à se faire sentir autour de Hargeisha et de Berbera, empêchant tout retour à la vie normale. Seule la région de Borama, frontalière avec Djibouti, échappe aux actions du MNS : c'est la raison essentielle pour laquelle le Haut-Commissariat aux réfugiés a souhaité y transférer les centaines de milliers de personnes réfugiées dans le Nord somalien à la suite de la guerre de l'Ogaden, en 1977-1978 (4).

Ce retour à une situation de "ni paix ni guerre", allié à la transhumance traditionnelle en période de saison fraîche, incite une partie des réfugiés nomades à ramener leurs troupeaux sur leurs pâturages habituels. La population urbaine a préféré, en grande majorité, la relative "sécurité" offerte par les camps de Harshine, Awareh et Baleh-Abokor, dans l'Ogaden éthiopien, ou l'hospitalité des familles issaks établies à Djibouti.

Le Mouvement national somalien, qui paraissait, au début de cette année, à la recherche d'un second souffle, reprend l'offensive à la fin du mois d'avril, frappant dans une zone sensible - le secteur frontalier avec Djibouti, - considéré jusque-là comme inviolable.

Ses hommes investissent Zeila, ainsi que Loyada, le poste-frontière avec Djibouti, situé sur la côte, qu'ils n'auraient sans doute pas pu attaquer sans l'accord des tribus issas de la région. Une nouvelle vague de plusieurs centaines de civils somaliens se réfugient du côté djiboutien, ainsi que les effectifs de la garnison de l'armée somalienne à Loyada, ce qui met dans l'embarras les autorités de l'Etat djiboutien (5).

En outre, les guérilleros entreprennent début mai d'assiéger la ville de Borama, proche de l'Ethiopie, et amorcent, semble-t-il, un processus de réconciliation avec les chefs de la communauté gadabourci, majoritaire dans cette région. Le MNS souffre, sur le plan militaire, d'un manque d'armes lourdes et de défense antiaérienne, de moyens de communication suffisamment discrets et de carburant. Le ravitaillement de ses unités est malaisé, maintenant que le soutien ouvert des autorités éthiopiennes n'est plus assuré. Dans cette guerre de pauvres, c'est le chameau qui sert le plus souvent de moyen de liaison et, en mer, le boutre.

Dissensions et ralliements

MAIS le MNS peut compter sur le soutien financier de la diaspora issak dans le Golfe, au Yémen du Nord et en Arabie saoudite, ce qui lui procure une indépendance que lui envient beaucoup de mouvements de libération. Il a aussi pour lui l'adhésion d'une large fraction de la population, y compris des gros commerçants de bétail et des intellectuels, qui se sont ralliés en masse ces derniers mois, écoeurés par la brutalité de la répression qui a répondu aux attaques de la rébellion. La "saignée" au sein de la communauté issak n'est pas près d'être oubliée.

L'accent mis par le MNS sur le particularisme issak, voire sur une séparation du Nord de la Somalie du reste du pays, permet de "ratisser large". Mais c'est aussi la faiblesse de ce mouvement, au sein duquel se côtoient les tendances les plus diverses, y compris des intégristes religieux. L'indifférence apparente du MNS à l'égard du sort des autres clans somaliens lui interdit de prétendre influer sur le cours de la vie politique de l'ensemble du pays.

Son hostilité déclarée à l'égard de certains clans ogadens et majerteins, membres de la grande famille Darod, qui monopolise le pouvoir à Mogadiscio, se serait même traduite par des exactions à l'égard de certains d'entre eux durant la grande offensive du milieu de l'année dernière. En revanche, le ralliement au MNS, en octobre 1988, d'une partie des dirigeants du Front démocratique du salut somalien, pour la plupart membres en vue du clan Hawiyé, une population du Sud, peut donner au soulèvement des "nordistes" une envergure un peu plus "nationale" (6).

La guérilla est affaiblie également par les dissensions entre les chefs militaires sur le terrain et la direction extérieure du mouvement. Le président du MNS, M. Mohamed Silanyo, qui réside le plus souvent à Londres et n'a fréquenté que très rarement le maquis, semble de plus en plus contesté, à la fois par les chefs militaires et par les dignitaires religieux.

Une partie des chefs traditionnels issaks ont d'ailleurs décidé, en février dernier, de créer un "comité des sages", chargé d'administrer les régions libérées : les deux principaux dirigeants du MNS ne font pas partie de la liste des membres de ce comité, dirigé par M. Ibrahim Cheikh Madar, le fils d'un prestigieux chef issak, qui s'est entouré de personnalités du MNS aujourd'hui en disgrâce, comme le colonel Abdulahi Askar.

Ce comité, créé, semble-t-il, en réaction aux vélleités séparatistes des dirigeants de l'extérieur et de certains chefs militaires du mouvement, pourrait devenir le cas échéant l'interlocuteur du gouvernement somalien, qui a toujours exclu de négocier avec les "terroristes" du MNS. De son côté, la direction du mouvement fait de l'éviction du président Siad Barre un préalable à tout règlement, et refuse de considérer la nomination, par exemple, d'un premier ministre issak comme une amorce de solution.

Après avoir nié, pendant plusieurs mois, la gravité de la crise et refusé constamment la présence d'observateurs extérieurs, notamment de journalistes, le gouvernement somalien multiplie les gestes de bonne volonté à partir d'octobre : premières libérations de prisonniers "nordistes", dont plusieurs officiers et anciens ministres ; rumeur - vite avortée - de nomination d'un premier ministre issak ; annonce, par le bureau politique du parti, de la recherche d'une "solution politique" au conflit et de l'extension de l'amnistie offerte aux opposants depuis plusieurs années aux personnes impliquées dans les événements du Nord ; offensive diplomatique dans les pays arabes et occidentaux, avec notamment la promesse - au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, pays ayant suspendu leur aide économique pour non-respect des droits de l'homme - de la libération de tous les prisonniers politiques ; nomination, au début mars, d'un comité chargé de procéder à des opérations de réinstallation des populations, et d'engager des conversations avec les chefs traditionnels et les intellectuels afin de faire cesser la rébellion.

On peut penser que ce comité, composé de trois personnalités, dont deux originaires du Nord, qui a été doté de pouvoirs exceptionnels et qui dispose d'un budget spécial, aura cherché à approcher le "comité des sages" constitué dans la mouvance des rebelles. Sa neutralité n'est peut-être pas suffisante cependant pour que s'amorce une véritable négociation. Comme dans le cas de la libération des prisonniers politiques, il semble s'agir surtout d'un geste destiné à convaincre les pays donateurs de reprendre leur aide à la Somalie, un pays qui, à l'exception de ses chameaux et de ses ovins, ne dispose d'aucune ressource et dont les relations avec le Fonds monétaire international sont difficiles.

Une logique clanique

LES dirigeants au pouvoir à Mogadiscio n'ont cependant fait à aucun moment de proposition politique susceptible de désamorcer la crise, par exemple en accordant à la région du Nord une large autonomie. Le vaste remaniement intervenu à la fin du mois de janvier à la tête de l'armée a paru une occasion manquée : bien que, pour la première fois depuis le coup d'Etat militaire du général Siad Barre en 1969, le portefeuille de la défense nationale ait été attribué à un civil, l'essentiel des promotions ont semblé relever d'une logique clanique, voire familiale, avec la création d'un poste de vice-ministre de la défense pour le général "Morgan", ancien gouverneur militaire de Hargeisha et gendre du président Siad Barre, et la nomination du général Maslah Mohamed Siad, l'un des fils du président, comme commandant de l'infanterie. Le remaniement ministériel du 10 avril dernier, sans nomination d'une personnalité d'origine issak à un poste important, a été marqué par l'attribution des affaires étrangères à un autre membre du clan Barre, M. Abdurahman Jama Barre.

Au même moment, un nouveau front s'ouvrait contre le pouvoir du président Siad Barre, avec des manifestations étudiantes à Mogadiscio, pour la première fois depuis l'indépendance, et surtout l'entrée en rébellion de plusieurs centaines de soldats à l'académie militaire de Kismayo, la troisième ville du pays, située au sud. Les autorités somaliennes pouvaient craindre que les unités militaires dans le Nord, principalement composées d'hommes originaires de l'Ogaden, ne soient décimées par une nouvelle vague de désertions, les soldats ogadens du Nord cherchant à aller en renfort des mutins ogadens du Sud....

Notes:
(1) Steven Smith, Libération, 20 juillet 1988.
(2) Mise au point de l'ambassade de Somalie à Londres, Lettre de l'océan Indien, 20 août 1988.
(3) A la mi-août, un observateur américain, M. Tom Brennan, a pu constater que la ville de Hargeisha était totalement détruite à 25 %, partiellement à 30 %.
(4) Deux facteurs expliquent que cette région ait été épargnée jusqu'en avril 1989 par les affrontements : le désir du MNS de ne pas porter la guerre civile jusqu'aux abords de Djibouti, un Etat qu'il cherchait à ménager, et le loyalisme à l'égard de Mogadiscio affiché dès le début de la crise par la population de ce secteur, dominé par les Gadabourcis.
(5) Cf. le Monde, mai 1989.
(6) Le FDSS, autre mouvement d'opposition armée au régime de M. Siad Barre, plus ancien que le MNS, est affaibli depuis deux ans par le ralliement au gouvernement de Mogadiscio d'une autre fraction de sa direction, d'origine
majertein, Lettre de l'océan Indien, 8 octobre 1988.

1990

DANS le cadre de son repli général, l'Union soviétique cède du terrain à Israël en Ethiopie, et perd - avec la réunification du Yémen - son unique allié marxiste-léniniste du Proche-Orient: Aden. La Corne de l'Afrique est le seul espace géostratégique à propos duquel les deux Grands ont exprimé leur accord pour régler un conflit régional, lors du sommet de Washington, en juin dernier: ils favoriseront l'organisation d'une conférence internationale sur les guerres civiles de la région, et tenteront, ensemble, d'acheminer des secours aux populations victimes des cataclysmes naturels et des combats.

Avec ses bases ou facilités dans la mer Rouge (aux îles Dahlak), dans le détroit (l'île de Perim) et au débouché de l'océan Indien (île de Socotra), l'Union soviétique était, jusqu'à présent, la véritable puissance militaire de la région de la Corne. Elle pouvait s'appuyer sur le Yémen du Sud, le seul Etat marxiste-léniniste du Proche-Orient; et, de l'autre côté de la mer Rouge, sur l'Ethiopie, le meilleur adepte du modèle socialiste sur le continent africain. L'état-major soviétique ne trouvait, face à lui, que la base militaire française à Djibouti, et la présence plus lointaine des escadres de la VIIe flotte américaine. Cet édifice stratégique s'est écroulé en l'espace de quelques mois.

C'est d'abord la reconstitution d'un Yémen unifié, le 21 mai dernier, par la fusion du Yémen du Nord modéré et du Yémen du Sud révolutionnaire, qui prive Moscou de sa seule base sûre dans la région. La division entre les deux Yémens, ainsi que l'instabilité chronique de chacun des régimes, faisait partie du paysage régional depuis près de trente ans. Après ratification de la fusion par les deux Parlements, la suprématie du Nord a été consacrée; la capitale du nouvel État est Sanaa, et la présidence en est revenue au chef de l'ancien Etat nord yéménite, le général Ali Adballah Saleh.

En quelques mois, le Parti socialiste du Yémen du Sud, au pouvoir depuis le retrait des troupes britanniques de leurs possessions "à l'est de Suez", en 1967, a renoncé à son "socialisme scientifique"; et il a accepté qu'Aden, abandonnant sa vocation militaire, devienne un port franc. Le traité d'amitié et de coopération avec l'URSS, signé en 1979, après une rupture des relations entre Aden et les Etats-Unis - et qui permettait notamment aux Soviétiques d'utiliser de manière discrétionnaire le port et l'aéroport d'Aden - s'est trouvé vidé de son contenu (1).

Cette évolution, qui ravit l'Occident, irrite en sourdine l'Arabie saoudite, qui voit poindre un concurrent dans la région, se parant au surplus des couleurs de la démocratie et du pluralisme. A l'intérieur du Yémen, elle suscite une double inquiétude: au Sud, celle des femmes, dont le statut, conquis sous le régime socialiste, pourrait être amputé; au Nord, celle des tribus islamistes, dont l'autonomie devrait pâtir de cette unité retrouvée.

L'Union soviétique, qui entretenait cependant des relations soutenues avec le Nord, tentera de rester un partenaire privilégié de l'Etat réunifié, au moins sur le plan économique et politique: c'est le souhait du Parti socialiste sud-yéménite (PSY), son interlocuteur naturel, dont le chef devient le vice-président de l'Etat unifié (2). La détente intervenue entre Moscou et Washington avait poussé Aden, dès septembre 1989, à envisager un rétablissement de ses relations avec les Etats-Unis et à précipiter la fusion avec Sanaa. Toutefois, le dégel entre les deux Yémens a été dicté par des considérations plus économiques, après la découverte conjointe, par des opérateurs soviétiques et américains, de gisements si importants qu'ils pourraient propulser le Yémen parmi les grands du pétrole (3).

Retour israélien

DÈS 1989, les Soviétiques avaient averti les dirigeants éthiopiens qu'ils se préparaient à un retrait de leurs conseillers militaires - suivant en cela l'exemple des Cubains - et qu'ils cesseraient, à partir de 1991, leurs livraisons "gratuites" d'armement. Les assistants techniques soviétiques dans l'armée éthiopienne ne sont déjà plus que quelques centaines, notamment dans les hôpitaux, les écoles militaires ou le service du matériel; mais aucun d'entre eux ne séjourne plus, en principe, en zone de guerre.

Ce désengagement a des implications majeures: l'Ethiopie est un des Etats les plus peuplés d'Afrique (48 millions d'habitants); elle est la plus ancienne des nations indépendantes du continent; sa capitale, Addis-Abeba, est le siège de l'Organisation de l'unité africaine depuis sa création, et les sommets de l'OUA (le dernier s'est achevé le 11 juillet 1990) s'y déroulent régulièrement. Sur le plan militaire, c'est un magnifique belvédère pour le contrôle de la mer Rouge et du golfe d'Aden; s'ajoute à cela ce porte-avions naturel que constitue l'archipel des Dahlak, au large de la côte érythréenne, où les Soviétiques disposent d'une station d'écoute et de réparation navale au moins jusqu'à la fin de cette année.

Grâce aux conseillers et à l'armement soviétiques, le colonel Menguistu a pu remporter une victoire sur la Somalie dans la guerre de l'Ogaden en 1978; et il a bien failli venir à bout de l'irrédentisme érythréen. La création d'un Parti des travailleurs, sur le modèle du Parti communiste soviétique, et la mise en place d'institutions directement décalquées des usages moscovites avaient marqué l'apogée de l'alliance entre les deux pays. Le retrait progressif de l'Union soviétique a favorisé les échecs de l'armée éthiopienne en Erythrée et au Tigré, et a incité le colonel Menguistu à libéraliser son économie, et à chercher aux Etats-Unis, en Europe et surtout en Israël les appuis qui lui font défaut (4).

Rompues en 1973, les relations diplomatiques entre Addis-Abeba et Jérusalem ont été rétablies en novembre dernier. Les conseillers militaires israéliens seraient déjà aussi nombreux que les conseillers soviétiques (on parle de deux cents), et commenceraient à encadrer une armée et des forces de police que les échecs militaires et le retrait des assistants cubains, soviétiques ou est-allemands ont contribué à démotiver. En outre, Israël aurait intensifié des livraisons d'armes qui n'avaient jamais vraiment cessé: le Front populaire de libération de l'Erythrée affirme que le napalm et les bombes à fragmentation déversés sur ses combattants et sur des civils, dans la zone du port de Massaoua, sont d'origine israélienne (5).

La reconstitution de cette alliance traditionnelle entre l'Ethiopie et Israël a une cause essentiellement stratégique. Pour Jérusalem, il faut éviter à tout prix que la mer Rouge, dont Israël est également riverain, ne devienne entièrement un "lac arabe". Ce serait le cas si les nationalistes érythréens - soutenus par les pays arabes, même si une moitié seulement de la population du territoire est musulmane - parvenaient à instaurer l'indépendance de la seule province éthiopienne ayant un accès sur la mer. La chute du port de Massaoua, en février dernier, outre qu'elle prive l'Ethiopie de son débouché numéro un, revient à laisser le contrôle d'une partie essentielle de la mer Rouge à des rebelles soutenus par le Soudan, l'Irak ou l'Arabie saoudite. En dépit des pressions américaines, Israël considère donc de son devoir de soutenir l'Ethiopie en tant qu'entité nationale devant préserver son intégrité, à défaut d'entretenir de véritables affinités idéologiques avec le colonel Menguistu.

Du côté éthiopien, même si l'alliance avec Jérusalem n'a pas encore produit les résultats escomptés, et si elle a plutôt eu pour effet d'attiser le conflit avec les nationalistes d'Erythrée et du Tigré, ainsi qu'avec les pays arabes, on espère qu'Israël saura plaider la cause d'Addis-Abeba auprès des Américains: le désengagement soviétique n'est-il pas un argument de poids, pour amadouer Washington?

Pour le colonel Menguistu, la chute du port de Massaoua est une catastrophe. Il avait lui-même dramatisé l'enjeu, en février dernier, alors que ses troupes résistaient encore: "Si Massaoua tombe, cela conduira à la sécession de l'Erythrée et détruira l'unité de l'Ethiopie, pour laquelle des générations entières ont sacrifié leur vie. La perte de ce port signifierait aussi celle de la IIe armée, l'épine dorsale de nos forces armées."

Les forces du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE) menacent maintenant directement Asmara, la capitale de la province: au début juin, le FPLE avait averti qu'il pourrait abattre tout avion voulant atterrir sur l'aéroport d'Asmara, transformé progressivement en base militaire par l'armée: "Les vols de secours, censés apporter vivres et équipements à la population affamée, servent de couverture aux transports de troupes, d'armes et de munitions", affirmait la représentation du Front à Khartoum, la capitale du Soudan, un pays qui sert depuis toujours de base arrière à une rébellion nationaliste vieille déjà de trente ans et peut-être en passe de triompher.

Plus grave encore pour le régime du colonel Menguistu: le FPLE, allié au Front populaire de libération du Tigré au sein d'un commandement militaire intégré, a étendu les combats dans la province du Choa, approchant à seulement 90 kilomètres au nord de la capitale, et tentant de couper la route reliant Addis-Abeba à Assab, le seul port contrôlé par l'armée éthiopienne. Le 25 juin, le Parlement éthiopien a décrété la "mobilisation générale", après que le colonel Menguistu eut reconnu que son pays était "au bord du chaos". La conclusion d'un "pacte de non-agression", en marge du sommet de juillet dernier de l'OUA à Addis-Abeba, et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, entre tous les pays de la Corne, afin qu'ils mettent fin aux "ingérences" dans les affaires de leurs voisins, paraissait - aux yeux de la plupart des observateurs - comme devant rester sans lendemain.

La prise de Massaoua par les rebelles a donné au port d'Assab et à sa région une importance nouvelle: les Afars, la communauté majoritaire dans cette région, deviennent une "minorité stratégique", courtisée à la fois par le régime d'Addis-Abeba et par les fronts de libération de l'Erythrée, et tentée elle-même par l'indépendance (6). De leur côté, les principaux fronts de libération du Nord - FPLE pour l'Erythrée, FPLT pour le Tigré - ont amorcé un virage idéologique: ils se présentent en démocrates, adeptes du multipartisme et de l'économie de marché, renonçant de plus en plus aux principes marxistes qui avaient marqué les débuts de leurs combats.

La principale organisation armée en Somalie - le Mouvement national somalien (MNS), qui contrôle presque tout le nord du pays depuis deux ans - n'a pas eu à effectuer une telle conversion, le nationalisme issak ayant toujours été son unique ciment. Il vient de se doter d'un "gouvernement" clandestin: le chef en est le nouveau président du front, M. Abduraman Ahmed Ali "Tur", qui a également la responsabilité de la défense; les relations extérieures sont sous la responsabilité d'une personnalité qui était encore membre du gouvernement de Mogadiscio l'an dernier. Le comité central, qui s'est réuni en "zones libérées" pour désigner ses responsables, était présidé par M. Ibrahim Samantar, un ancien ministre des finances du président Siad Barre (7).

Le "grand malade "de la Corne

QUELQUES villes du Nord - Borama, Zeila, Hargeisha et Berbera - restent contrôlées par l'armée somalienne, commandée par le général Maslah, un des fils du président Siad Barre, Hargeisha, la capitale de la province, est détruite aux quatre cinquièmes (8). L'offensive déclenchée en mars dernier pour la reconquête du Nord a été un échec.

Les relations aériennes civiles sont interrompues; seuls quelques appareils militaires effectuent la jonction avec Mogadiscio, dans des conditions acrobatiques (9). La majorité de l'élite issake vit en exil, dans cinq camps installés dans les confins du nord-est de l'Ethiopie, qui abritent plus de 300 000 personnes, sous la tutelle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L'opération de retour vers l'Ethiopie de 167 000 volontaires recensés par le HCR - il s'agit de réfugiés de la guerre de l'Ogaden, en 1978 - n'a pu être effectuée, en raison des relations difficiles qu'entretient le Haut-Commissariat avec le gouvernement somalien, et de l'impossibilité de réunir la trentaine de millions de dollars que coûterait cette entreprise - la plus massive jamais organisée par le HCR (10).

Pour s'attirer les bonnes grâces de la communauté internationale, et notamment de l'Italie, le gouvernement de Mogadiscio a promis le multipartisme pour l'année 1990. Mais, en mai dernier, le premier ministre, M. Samantar, a prévenu qu'il n'était pas question d'adopter une nouvelle Constitution et d'élections ouvertes à plusieurs formations tant que les mouvements d'opposition armée n'auraient pas accepté un cessez-le-feu. Le massacre de plusieurs dizaines de spectateurs, sur le stade de Mogadiscio, le vendredi 6 juillet, a contribué à discréditer le régime du président Siad Barre, au pouvoir depuis 1969: après que le chef de l'Etat eut été conspué par une partie de la foule qui assistait à un match de foothall, la garde présidentielle, croyant son chef physiquement menacé, tirait sur les spectateurs.

La désagrégation du pays, en proie à des luttes de clans, fait de la Somalie le "grand malade "de la Corne que les élections finalement prévues pour février 1991 auront bien peu de chances de sauver. Bien qu'aucun de ses voisins ne soit en conflit ouvert avec le régime de Mogadiscio, nul ne peut entretenir avec ce pays des relations normales, La question des réfugiés empoisonne les rapports avec 'l'Ethiopie. Un incident de frontière avec le Kenya, en septembre dernier, avait fait dire au président Daniel Arap Moi qu'"il est triste, pour une armée nationale, de tourner ses armes contre sa propre population" et que "l'on ne peut plus dire qui dirige la Somalie". De lourds soupçons, et la présence d'une trentaine de milliers de réfugiés issaks à Djibouti, assortis d'un chassé-croisé permanent entre l'armée somalienne et la guérilla du MNS à quelques kilomètres seulement de la ville de Djibouti, font que, à chaque instant, la guerre civile somalienne peut déborder de ses frontières.

Une raison de plus pour M, Hassan Gouled, chef de l'Etat djiboutien, de plaider en faveur d'un maintien du parapluie militaire français; la base de Djibouti reste, de loin, la principale implantation française outre-mer, avec 3 600 hommes, et une panoplie tactique complète: escadrille de chasse de Mirage F-1, régiment blindé, force navale. Le dispositif peut être renforcé à partir de l'île de la Réunion, ou de l'Hexagone (11).

La France, tout comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, s'est d'ailleurs retirée, en mai dernier, du comité de préparation de la conférence sur "l'océan Indien, zone de paix", qui réclamait le démantèlement des bases militaires relevant de pays non riverains (comme la France à Djibouti, ou les Etats-Unis à Diego-Garcia). Le projet, en chantier depuis une quinzaine d'années, n'a jamais pu voir le jour...

Notes:
(1) Military Powers, Encydopedia, Ligue des Etats arabes, vol. 3, diffusion éditions Evénements, Paris, 1988.
(2) Cf. "Le Yémen sans étoiles rouges", le Monde, Jean Gueyras, 13 juin 1990.
(3) Dès 1988, une compagnie pétrolière interyéménite avait été créée, la Yemen Company Co Investment in Oil and Mineral Ressources,
(4) La chute du président est-allemand Erich Honecker, ami personnel du colonel Menguistu, a entraîné l'arrêt quasi immédiat de plusieurs contrats de livraisons d'armes, ainsi que le retrait des conseillers pour la police et les services de renseignement. Depuis plusieurs mois, les paysans se sont vu reconnaître l'usufruit de leur terre et sont libres de vendre leurs produits. Au début du mois de mai, les investissements privés - nationaux et étrangers - ont été autorisés par décret.
(5) L'importance réelle de la présence israélienne est controversée, Il serait pratiquement nul, sur le plan militaire, si l'on en croit l'ambassadeur Yoffé (le Monde, 18 mai 1990), Mais, en février par exemple, le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires africaines, M, Herman Cohen, demandait à divers pays - dont Israël, cité pour la première fois - de cesser de fournir des armes au régime éthiopien..,
(6) "Les Afars, une minorité stratégique", la Lettre de l'océan Indien, 14 avril 1990.
(7) La Lettre de l'océan Indien, 3 juin1990,
(8) Cf. Philippe Leymarie, "Tentations séparatistes en Somalie", le Monde diplomatique, juin 1989,
(9) Un Mig-19 et un Fokker-27, avec trente passagers, ont été abattus sur Hargeisha.
(10) Sur les 445 000 réfugiés recensés au centre et au sud de la Somalie par le HCR, 167 000, soit 33%, se sont déclarés prêts à retourner en Ethiopie. L'opération aurait dû commencer le 21 avril 1990. A la fin juillet elle était encore au point mort.
(11) Avec ses manoeuvres Aigle 90, en mars, au Togo, l'armée française a fait la preuve qu'elle peut désormais transporter, grâce à la technique des ravitaillements en vol, une force parachutiste d'urgence, à bord d'appareils de transports militaires, sans escales ni droits de transit, avec le maximum de discrétion. Des opérations similaires ont été menées, ces dernières années, pour l'acheminement rapide d'escadrilles de Jaguar. Sur la stratégie militaire française dans la région, voir Philippe Leymarie, "Djibouti, point d'appui à la périphérie du Golfe et de l'océan Indien", le Monde diplomatique, juillet 1987, et "L'océan Indien, de Djibouti aux îles du Sud-Ouest: une aire stratégique dévolue aux Français" le Monde diplomatique, mars 1989.

1991

POINT de partage du monde arabe et du continent noir, la Corne de l'Afrique est-elle maudite? S'ajoutant aux plus vieilles guerres civiles du monde, à quelques-uns des dictateurs les plus contestés, - comme le président somalien, renversé le 26 janvier, - aux famines les plus terribles et aux plus grands cortèges de réfugiés, la crise du Golfe - de l'autre côté de la mer Rouge - a ranimé la valse des alliances...

Pour les soixante-dix millions d'habitants de la Corne de l'Afrique - Ethiopie, Somalie, Soudan, Djibouti, - la crise du Golfe a joué, comme ailleurs, un rôle de puissant accélérateur. Et d'abord en remodelant le jeu des alliances.

Le cas éthiopien est le plus spectaculaire: déjà, à partir de 1989, les conseillers israéliens avaient commencé à remplacer, à Addis-Abeba, les coopérants soviétiques et est-allemands, en échangeant des livraisons d'armes contre l'émigration de juifs éthiopiens (1). Nomination hautement symbolique: c'est un ancien attaché militaire éthiopien en Union soviétique qui est devenu ambassadeur en Israël.

Autre retour étonnant, dans les couloirs de l'hôtel Hilton d'Addis-Abeba, à quelques mètres de la présidence éthiopienne: celui des envoyés saoudiens à qui le ferme engagement de M. Menguistu aux côtés de la coalition anti-irakienne, a rouvert les portes de l'ex-empire. Quelques semaines plus tard, un premier pétrolier saoudien débarquait sa cargaison dans le port d'Assab, marquant la rupture du front arabe qui soutenait, depuis des dizaines d'années, les rebelles érythréens.

Il est vrai que, entre-temps, le Front populaire de libération de l'Erythrée, bénéficiaire "historique" de la manne arabe, et notamment irakienne, avait multiplié les prises de position en faveur de Bagdad, offrant même d'envoyer plusieurs milliers d'hommes combattre aux côtés de M. Saddam Hussein. Le "camarade-président" recevait - pour la première fois depuis la chute de l'empereur Haïlé Sélassié, en 1975, - le chef du département d'Etat américain, et lançait à son tour l'idée d'un contingent militaire éthiopien dans le Golfe...

Alors que les faveurs arabes et occidentales semblaient sauver un régime que l'on donnait pour moribond, le Soudan a sombré dans un isolement croissant. De tempérament "islamiste" (2), la junte arrivée au pouvoir à Khartoum en juillet 1989, sous la direction du général El Bechir, avait épousé dès l'invasion du Koweït la cause des Irakiens, offrant même le support de ses bases aériennes aux avions de M. Saddam Hussein.

L'Egypte, engagée à fond dans la coalition occidentale et arabe modérée, ne pouvait laisser passer cet écart d'un Etat voisin qu'elle a toujours considéré comme un arrière-pays: une réserve d'eau, un grenier à céréales, une fraternité politico-islamique (à travers la secte des Khatmiyya - 12 millions de membres - implantée dans les deux pays), un axe stratégique (la Corne) et diplomatique (une porte vers l'Afrique noire).

Ainsi, le président Moubarak n'a pas hésité à brandir le spectre d'une intervention militaire "dans les vingt-quatre heures" si le Soudan abritait des chasseurs-bombardiers ou des missiles irakiens. En novembre, cet avertissement, combiné avec d'importants mouvements de troupes dans le Sud de l'Egypte, avait fait penser que le Soudan pourrait, en cas de guerre ouverte dans le Golfe, devenir un théâtre d'opération secondaire.

Pesant contentieux entre Le Caire et Khartoum

LE contentieux égypto-soudanais était déjà suffisamment lourd: refus de Khartoum d'envisager la conclusion d'un traité d'alliance avec Le Caire, comme c'était le cas au temps du président Nemeiry; attitude intransigeante des dirigeants soudanais à l'égard de la rébellion sudiste, qui a culminé le 1er janvier 1991 avec la décision d'imposer à nouveau l'application de la charia (loi islamique) dans le nord et le centre du pays: l'Egypte - dont l'agriculture pourrait bénéficier des travaux d'aménagement du Nil, bloqués par la rébellion - s'était posée sans succès en médiatrice. A quoi s'ajoute la latitude laissée par l'Egypte à l'ex-président Nemeiry, réfugié au Caire depuis sa chute, et une réunion entre l'opposition soudanaise en exil et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui avait abouti, en mars 1990, à la constitution, au Caire, d'une Alliance démocratique nationale.

La marge de manoeuvre de la junte était cependant trop étroite: dissensions entre les militaires et le Front national islamique (Frères musulmans) de M. Hassan El Tourabi, plus porté vers l'Arabie saoudite; refus de Ryad d'accorder des crédits aux nouvelles "banques islamiques" soudanaises; remontée de l'opposition; mauvaises relations avec d'autres voisins comme l'Ethiopie, l'Ouganda, le Zaïre; paralysie croissante de l'agriculture et les perspectives de famine... Pour rompre son isolement, Khartoum a accéléré un rapprochement avec l'Iran et a tenté de renouer avec l'Egypte à quelques jours de l'expiration de l'ultimatum lancé par les Nations unies à l'Irak, en expédiant un ambassadeur au Caire, auprès du nouveau siège de la Ligue arabe, boycotté par une dizaine d'Etats (3). Mais, dans un message porté au président Saddam Hussein le 8 janvier, le général El Bechir affirmait: "Le Soudan se tient au côté de l'Irak dans sa défense légitime des principes et des lieux saints de la nation arabe." Et le 22 janvier, le président Moubarak a menacé le Soudan de représailles, à la suite de manifestations anti-égyptiennes à Khartoum.

Déjà, en juin 1990, les Etats-Unis d'Amérique avaient interrompu leur aide au Soudan, en raison d'une politique économique jugée "épouvantable", et de graves violations des droits de l'homme (plus de mille prisonniers politiques; interdiction des partis, syndicats et journaux). La Communauté économique européenne avait suspendu l'application au Soudan des accords de Lomé IV, le Fonds monétaire international supprimant, de son côté, toute ligne de crédit.

Privé de ses bailleurs de fonds, avec pour seul allié la Libye, le régime du général El Bechir paraît lancé dans une fuite en avant. Il est, dans le monde arabe, le premier Etat à avoir - discrètement - permis à un courant fondamentaliste de parvenir au pouvoir: M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique, est la tête pensante du régime. Il considère le Conseil de commandement de la révolution comme un simple "bras armé" de son mouvement, et ne cache pas qu'il "utilise" simplement les militaires aujourd'hui, avant de pouvoir mettre en place demain un régime civil islamique. M. El Tourabi vient d'obtenir un gage important avec l'application, depuis le 1er janvier, de la charia.

Les exceptions pour l'application de la loi islamique dans le Sud, admises à titre transitoire, ne suffiront pas à contenir la rébellion dirigée par le colonel John Garang, membre de l'ethnie Dinka, de formation chrétienne protestante, qui combat autant l'islamisation de la vie quotidienne que le monopole exercé dans la direction du pays par un cercle étroit de grandes familles nordistes. Le projet de fédéralisme promis pour cette année 1991 par le général El Bechir a été rejeté par le colonel Garang, dont l'Armée populaire de libération du Soudan continue de contrôler les trois quarts des provinces du Sud.

Le général El Bechir, qui a limogé près d'un millier d'officiers en dix-huit mois de pouvoir, et mène une islamisation accélérée des cadres de l'armée, a entrepris de réorganiser et relancer les milices à recrutement politico-ethnique, dirigées par des officiers, jugées plus loyales et d'entretien moins coûteux que les forces régulières, même si elles renforcent dangereusement le processus de "libanisation" du pays. Au nombre de 90 000 hommes actuellement, elles devraient atteindre à terme 150 000 hommes, soit trois fois les effectifs de l'armée.

Ces milices pourront être amenées à contrer les autres périls annoncés par plusieurs signes: mutineries dans plusieurs casernes; entrée officielle en dissidence, en octobre, de trois des principaux chefs de l'armée chassés par le coup d'Etat du général El Bechir; grève des cheminots (mise sur le compte de militants communistes clandestins); manifestations contre la vie chère, le rationnement et la spéculation, dans plusieurs villes (dont Kassala et Madani où les émeutes ont fait huit morts)...

La décomposition du pouvoir est plus avancée encore en Somalie. Le 26 janvier, l'United Somali Congress (USC) a eu raison du régime de M. Siad Barre, après que le dictateur ait fait tirer au canon pendant plusieurs semaines sur la population de Mogadiscio. "Si je dois aller en enfer, vous irez avec moi!", avait lancé aux opposants celui qui, lors de sa prise du pouvoir, en octobre 1969, se proposait de "liquider toutes les sortes de corruption, et le système générateur du tribalisme", et qui, en 1977 - habité encore par le rêve aujourd'hui oublié de la "Grande Somalie" - fit entrer ses troupes dans la province éthiopienne de l'Ogaden, rompant pour l'occasion avec l'Union soviétique.

La Somalie est réduite à un puzzle ethnique. M. Siad Barre, au fil des années, s'était replié sur une politique de clientélisme étroit, nommant aux postes-clés ceux de son clan, les Marehan - 2 % de la population. L'USC, mouvement apparu l'an dernier seulement, n'a cessé de se renforcer, à mesure que les opposants du groupe du Manifesto, également représentatifs de la population Hawiyé, majoritaire dans la capitale, se voyaient fermer une à une, par M. Siad Barre, les voies d'une négociation politique.

Au Sud, le Somali Patriotic Movement (SPM), à recrutement Ogaden, a organisé à partir de 1990 le soulèvement de plusieurs garnisons et pris le contrôle de diverses localités. Au nord, le Somali National Movement (SNM), représentatif des Issak, avait lancé dès 1988 plusieurs grandes offensives contre les forces gouvernementale, tandis que vient de se former - dans la zone frontière avec Djibouti - un United Somali Front (USF) à dominante Issa.

Ces mouvements de guérilla, dont la bigarrure ethnique rappelle le cas de l'Angola, ou plus récemment du Libéria, ne semblent pas sur la voie de l'unité, et sont souvent traversés eux-mêmes par les rivalités de sous-clans et les tiraillements, habituels dans de tels fronts armés de libération, entre combattants et civils, direction interne et représentation à l'étranger, etc.

Les trois fronts principaux - auxquels il faudrait ajouter le Front démocratique pour le salut de la Somalie (SSDF), qui a déclaré récemment avoir été "contraint à reprendre la lutte armée en raison des manoeuvres méprisables du président Barre", - avaient cependant rejeté en bloc l'ultime plan de paix proposé par l'Italie le 8 janvier. Ils pourraient participer à la conférence nationale que M. Hussein Mohamed Bod, chef du conseil révolutionnaire, désire d'organiser prochainement.

Abandonné de tous les Occidentaux - et même, en janvier, par l'Italie, qui a été la dernière à retirer ses ressortissants et diplomates - le régime de M. Siad Barre ne pouvait compter, ces dernières semaines, que sur la Libye: une première livraison d'armes avait eu lieu en décembre; une autre était attendue en janvier, mais s'est heurtée à des difficultés d'acheminement, en raison de l'hostilité ou du manque de coopération de l'Egypte, du Soudan, et de l'Ouganda.

La Somalie, que l'on appelait déjà dans les années 60 le "creuset à aumônes", a gardé la réputation d'être un véritable cimetière des aides internationales: 345 millions de dollars encore en 1990.

La crise du Golfe, et le ralliement de Mogadiscio - après quelques hésitations - à la coalition arabe modérée, avaient fait bénéficier le pays d'une garantie d'approvisionnement en pétrole par l'Arabie saoudite, et d'une rallonge financière de 60 millions de dollars, soit l'équivalent pour l'Etat d'un an d'exportations. Le président Siad Barre comptait s'en servir pour repartir à l'offensive dans le Nord, et mettre sur pied une petite aviation de chasse, en engageant au besoin des mercenaires.

Il espérait profiter aussi d'une autre retombée indirecte de la crise du Golfe: l'interruption des transferts financiers des Somaliens du Koweït et d'Irak, estimés à 300 millions de dollars par an, qui bénéficiaient surtout aux clans du nord du pays, le plus souvent partisans des rebelles du Mouvement national somalien (4).

La "guerre de Mogadiscio" a cependant remis en cause ces projets. Et précipité l'agonie d'un régime qui avait concédé, trop tard et à contrecoeur, des promesses d'élections et de multipartisme.

Non-ingérence et urgence alimentaire

L'ATTITUDE du président Menguistu Haile Mariam, qui soutenait jusque-là les fronts de libération somaliens, tout comme le Soudan sert de base arrière aux organisations érythréennes et tigréennes, et l'Ethiopie de sanctuaire à l'Armée populaire de libération du Soudan, a sans doute précipité les événements en Somalie.

Au début de juillet, en marge du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, les présidents du Soudan, de Somalie, de Djibouti, du Kenya et de l'Ouganda s'étaient engagés à la "non-utilisation ou menace d'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des pays de la Corne, ainsi que pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats". A l'époque, le gouvernement éthiopien venait de subir une série de revers face aux forces séparatistes d'Erythrée et du Tigré, dont certaines avaient avancé jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale.

Cette initiative n'avait pas convaincu, ne serait-ce que parce que ni les Soudanais ni les Ethiopiens n'étaient militairement en mesure de faire respecter leur ordre aux marches de leurs Etats respectifs.

Cette déclaration commune des Etats de la Corne sur la non-ingérence devait être suivie, en octobre, d'un ultimatum adressé par le président Menguistu aux trois fronts de libération somaliens, les enjoignant de quitter le territoire éthiopien avant la fin octobre.

Conséquence des trois grandes guerres civiles en cours dans la région, des centaines de milliers de personnes sont toujours réfugiées dans chacun des Etats de la Corne, parfois depuis plus d'une quinzaine d'années: 300 000 Erythréens et Tigréens au Soudan; 400 000 Soudanais du Sud et 350 000 Somaliens en Ethiopie; 450 000 originaires d'Ethiopie en Somalie. Ces derniers mois, en raison de la progression des rebelles au centre de la Somalie, Mogadiscio a abrité jusqu'à deux millions et demi de personnes, soit un quart de la population du pays, dont beaucoup ont dû faire le chemin inverse lorsque le Congrès de la Somalie unifiée a réussi à porter la guerre au coeur de la capitale.

Karthoum, la capitale du Soudan, a vu aussi affluer les personnes déplacées venues du Sud, chassées par la guerre civile, mais aussi du Kordofan ou du Darfour, provinces où règne l'insécurité et où le danger de famine est réapparu. Car, après trois années de récoltes excédentaires, le pays vient de connaître deux années de sécheresse. Les stocks sont insuffisants, une partie des surplus des bonnes années ayant été cédée à l'Irak. Le rationnement en céréales a commencé dans les villes en septembre dernier, tandis que l'on organisait dans tout le pays des prières publiques pour les pluies.

Dans son rapport annuel, publié le 28 décembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) parle de "rapide détérioration au Soudan", où presque toutes les régions sont concernées, et "d'urgence alimentaire permanente" dans le nord de l'Ethiopie dont le gouvernement avait lancé un appel à l'aide internationale au mois de novembre, pour plus de quatre millions de personnes considérées comme en danger.

En 1984-1985, un million sept cent mille Ethiopiens et Soudanais avaient péri dans des famines consécutives aux guerres civiles et à la sécheresse. Dans ces pays, les mêmes conditions se retrouvent, aggravées par la désorganisation des circuits de distribution - due notamment à des mesures de libéralisation hâtives, décidées sous la pression du FMI.

Dans les régions touchées par les guerres civiles, l'"arme alimentaire" est toujours utilisée. Il aura fallu près d'un an de négociations pour obtenir que, le 8 janvier dernier, un premier cargo chargé de 10 000 tonnes de céréales, battant pavillon des Nations unies, puisse entrer dans le port de Massawa, contrôlé depuis février 1990 par les rebelles érythréens: sa cargaison doit être distribuée, à parts égales, dans les zones gouvernementales et rebelles; et si tout se passe bien, l'opération sera désormais renouvelée plusieurs fois par mois, à partir de Djibouti, ce qui représente - affirme le Programme alimentaire mondial - un "bond en avant".

Ces situations d'urgence permanente, autant alimentaire que politique, ont incité M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des questions africaines, à lancer récemment - pour les Etats de la Corne - l'idée d'une solution fédérale: "Tous ces pays semblent réclamer des formes plus souples d'organisation politique au sommet, et de décentralisation du pouvoir. Ils ont tous besoin du fédéralisme. C'est cela ou la désintégration (5)." M. Herman Cohen, notant la "diminution considérable de la rivalité Est-Ouest dans la région" avait affirmé que les Etats-Unis et l'Union soviétique seraient "appelés à prendre de plus en plus en main la région". Il avait souligné aussi que la Corne de l'Afrique fait désormais partie du calendrier régional des discussions américano-soviétiques. Mais c'était avant la guerre du Golfe...

Notes:
(1) Le département d'Etat américain avait confirmé, le 13 juillet 1990, qu'Israël livrait effectivement des armes à l'Ethiopie, malgré l'opposition des Etats-Unis. Cf. Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", Le Monde diplomatique, octobre 1989.
(3) Un mini-sommet a eu lieu au début de janvier, pour cause de crise du Golfe, à l'initiative du colonel Kadhafi: les présidents égyptien et soudanais ne s'y sont même pas adressé la parole; la réunion n'a rien donné.
(4) Jean Hélène, le Monde, 27 décembre 1990.
(5) Lettre de l'océan Indien, Paris, 15 décembre 1990.

1991

APRÈS trois décennies de combats, les Erythréens l'ont emporté: leur pays s'achemine vers l'indépendance. Mais d'autres forces centrifuges continuent de miner l'ancien empire d'Ethiopie. Dans la Somalie voisine; l'Etat s'est écroulé; Djibouti est plus fragile que jamais; le Soudan demeure déchiré. L'ensemble de la Corne de l'Afrique, région ravagée par guerres et famines, risque de poursuivre, dans de très dures conditions, sa difficile mutation.

Epuisés par des conflits de caractère religieux et ethnique - souvent présentés comme des guerres régionales, reflets de la grande compétition Est-Ouest, mais qui servaient en fait à un trio de potentats appuyés sur des minorités pour maintenir leur loi, - les pays de la Corne implosent, alors que des millions de personnes commencent à souffrir de la famine longtemps annoncée, et que des centaines de milliers de réfugiés, à nouveau ballottés, traversent des frontières éclatées. En l'espace de quelques mois, c'est un énorme changement de partie, dans ce triangle qui pourrait se croire maudit, aux confins orientaux de l'Afrique.

Le fait majeur est le naufrage de l'empire éthiopien. En dépit des tentatives actuelles de raccommodage, ce pays de légende, où l'on se vantait d'une indépendance trois fois millénaire, est en voie de désintégration. L'armée, devenue avec l'aide des Soviétiques la quatrième du continent, s'est effondrée en quelques mois; la capitale, siège de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), est tombée comme un fruit mûr, sans combat, moins d'une semaine après la fuite de M. Menguistu Haïlé Mariam. Avec l'indépendance de fait de l'Erythrée, l'Ethiopie se retrouve privée d'accès souverain à la mer: un renversement géopolitique que les Américains et les Israéliens, puis les Soviétiques, avaient longtemps tenté d'empêcher (1).

Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), émanation du Front populaire de libération du Tigré, qui a pris le pouvoir à Addis-Abeba avec le feu vert américain, ne représente qu'une minorité - le pays compte cinq à six millions de Tigréens, sur trente-cinq millions d'Ethiopiens, - même s'il a tenté de se rallier des fractions oromo, amharas ou afar. Devenu maître de la capitale grâce à un concours de circonstances plus qu'à sa propre popularité, il ne contrôle complètement ni l'Ouest, ni le Sud, ni l'Est, où de larges espaces sont coupés du monde.

Au mieux, si l'étincelle des guerres civiles ne se rallume pas, les provinces de l'ancien empire devront s'auto-administrer durant plusieurs mois, dans un contexte de semi-anarchie, tandis que s'est engagé à Addis-Abeba un marathon de conférences pour tenter de reconstituer une ébauche de pouvoir central, s'entendre sur une nouvelle Constitution et sur une loi électorale, et s'efforcer de régler la "question nationale".

Les états généraux de la nation éthiopienne réunis au début de juillet à Addis-Abeba permettent d'augurer un avenir meilleur. Une "charte des libertés" a été adoptée par les représentants de vingt-quatre groupes ethniques et partis politiques, qui s'engagent à respecter la liberté d'expression, les droits de l'homme et à garantir le multipartisme. Un "conseil général", à vocation législative, sera mis en place, selon la règle du pluralisme: aucun groupe ne devra, à lui seul, y être majoritaire, le FDRPE à dominante tigréenne et ses alliés s'assurant une minorité de blocage (36 sièges sur 87). De même, pour la constitution du gouvernement provisoire, le principe d'un panachage ethnique et politique a été retenu.

L'héritage du "Négus rouge" est déjà presque oublié. Après une fuite piteuse, peut-être arrangée par les services secrets américains et israéliens, celui qui a été pendant seize ans le maître sans partage de l'Ethiopie laisse un pays profondément différent de l'ancien empire: personne ne songe vraiment à un retour à la monarchie; le féodalisme à l'ancienne, théocratique et agrarien, n'est plus de mise; la nationalisation des terres, malgré ses remises en cause, a déstabilisé durablement l'ancienne classe de "koulaks" amharas qui soutenait l'empereur Haïlé Sélassié.

Paradoxalement, M. Menguistu a peut-être été le digne - et dernier? - héritier de l'empereur, se ralliant au traditionnel slogan nationaliste "Ethiopia tikdem" ("Ethiopie d'abord"), lançant ses "marches rouges" sur les maquis érythréens et tigréens, recourant à tous les moyens pour maintenir l'intégrité du pays. Il a pourtant laissé entier, à son départ, le problème déjà posé lors de la chute de son prédécesseur: celui des relations entre le centre amhara, hautain et oppressif, et la périphérie d'un empire millénaire...

A Addis-Abeba, en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait adopté une charte proclamant "l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation". Il s'agissait d'une mesure conservatoire, afin d'éviter la multiplication des conflits de souveraineté et la balkanisation du continent. Erigée en dogme, elle a été à l'origine de l'échec de tentatives de sécession (Biafra, Katanga) et a légitimé certaines luttes de libération (Sahara occidental), mais laissé insatisfaits des peuples entiers, notamment dans la Corne de l'Afrique.

Près de trente ans plus tard, c'est dans cette région que le dogme est le plus malmené: l'indépendance de fait de l'Erythrée, la déclaration d'indépendance du Somaliland, le souhait de certaines ethnies ethiopiennes (comme les Oromos) de se prononcer également sur leur avenir, la sécession qui se poursuit dans le sud du Soudan, etc, risquent d'avoir un effet de contagion sur le continent.

La lutte armée en Erythrée était la plus ancienne guérilla indépendantiste du continent africain. Elle fut déclenchée en 1962 par la décision de l'empereur Haïlé Sélassié de proclamer l'annexion d'un territoire à majorité musulmane qui était jusque-là, sur mandat des Nations unies, une entité autonome, fédérée à l'Ethiopie, avec son gouvernement, son drapeau, son Parlement, sa langue, etc.

Le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), de tendance marxiste, qui avait supplanté les autres courants du mouvement nationaliste à partir de 1970, est le véritable vainqueur du régime de M. Menguistu Haïlé Mariam, et de son armée qu'il avait obligée à d'incessantes contre-offensives.

Refusant d'entrer dans un gouvernement de transition à Addis-Abeba - "On ne s'est pas battu pour avoir des postes ministériels", a expliqué M. Issayas Afexorki, le chef historique du mouvement, - le nouveau pouvoir à Asmara est en quête de reconnaissance internationale. Beaucoup dépendra de la qualité de ses relations avec le FDRPE au pouvoir à Addis-Abeba, avec qui il avait conclu une alliance, surtout militaire, maintenant confrontée à l'épreuve des faits (lire ci-dessous l'article de Gérard Prunier).

Le Front populaire de libération de l'Erythrée, qui ne souhaite pas s'aliéner les Afars - majoritaire dans la région d'Assab, et soucieux de conserver l'unité de l'Ethiopie pour éviter l'éclatement de leur propre ethnie, - a conclu début juillet un accord de principe pour faire du port d'Assab un "port franc" desservant l'ensemble de l'Ethiopie. En échange, les états généraux de la nation éthiopienne ont confirmé l'accord pour l'accession de l'Erythrée à l'indépendance, qui sera formalisée dans les deux ans par un référendum d'autodétermination.

Retour des Etats-Unis

C'EST le gouvernement américain qui - après deux ans de diplomatie opiniâtre, relayant les efforts de médiation de l'ex-président Carter - a recueilli la reddition des autorités d'Addis-Abeba et ouvert les portes de la capitale aux rebelles tigréens. Peut-être a-t-il aussi organisé la sortie peu glorieuse de Menguistu, en liaison avec Israël (qui en a profité pour mener à bien, en urgence, son opération "Salomon" pour le transfert en Israël d'une quinzaine de milliers de juifs falachas).

A 15 000 kilomètres de distance, Washington a retrouvé les moyens de tirer les ficelles en Ethiopie: étonnant retour, pour une Amérique qui était "chez elle" à Addis-Abeba, au temps de l'empereur Haïlé Sélassié, qui avait soutenu la politique d'annexion de l'Erythrée, et installé dans cette province une importante base de télécommunications militaires.

Retour en forme de coup de poker: les fronts avec lesquels Washington a entamé une lune de miel se réclamaient, il n'y a pas si longtemps, d'un marxisme pur et dur. Et la création d'un Etat érythréen indépendant - que les Américains ne parviendront sans doute pas à empêcher - peut entraîner des réactions en chaîne dans la Corne et sur tout le continent.

Cet accouchement d'un nouveau régime en Ethiopie par une Amérique encore auréolée par son expédition victorieuse contre l'Irak, était en fait programmé depuis que les Soviétiques avaient abandonné le terrain: dès 1988, des voix s'étaient élevées, à Moscou, pour regretter que les autorités éthiopiennes soient "omnubilées par les solutions militaires". Le numéro un soviétique évoquait la nécessité d'une "solution juste" pour l'Erythrée, et son gouvernement décidait, à partir de 1989, de mettre fin à son aide militaire à l'Ethiopie.

Un abandon contrastant avec la vigueur des engagements passés: les Soviétiques, dans cette même Corne, avaient joué un audacieux coup de roulette, en 1977, en changeant cavalièrement d'allié à l'occasion de la guerre de l'Ogaden, abandonnant la Somalie de M. Siad Barre pour conclure avec l'Ethiopie un traité d'amitié et de coopération unique en son genre en Afrique. Ils avaient fait de son armée la quatrième du continent, grâce à des investissements estimés à une dizaine de milliards de dollars sur douze ans, incluant des milliers de conseillers soviétiques et est-allemands, ainsi que la présence d'un corps expéditionnaire cubain.

Paradoxalement, la Somalie se retrouve dans la situation où elle était avant l'indépendance: un Nord autonome, dominé par le Mouvement national somalien (MNS), qui correspond à l'ancien protectorat britannique du Somaliland (et vient d'ailleurs de décider de reprendre cette appellation, et un Sud partagé entre les factions du Congrès de la Somalie unifiée, qui recouvre l'ancienne "Somalia" italienne (2).

Après 1960 et l'accession du pays à l'indépendance, le voeu des "unionistes" somaliens avait été de reconstituer l'ancienne Somalie précoloniale, avec ses cinq branches représentées sur le drapeau national: outre le Somaliland et l'ancienne "Somalie", Djibouti (que le président Siad Barre s'efforça d'attirer dans son giron, en appuyant les indépendantistes en butte à l'autorité française), l'Ogaden (pour la libération duquel le régime de Mogadiscio s'était engagé dans une guerre hasardeuse contre l'Ethiopie, perdant au passage son allié soviétique), et le nord-est du Kenya, un district semi-désertique abandonné aux shiftas ("bandits"). Un rêve démesuré, pour un pays si déshérité, qui a sombré dans les querelles ethniques, suscitant la mobilisation des exclus et la multiplication des fronts: il n'y avait plus de pouvoir central en Somalie depuis plusieurs années déjà.

La sécession du Nord, accompagnée d'une fin de non-recevoir à plusieurs offres de dialogue afin de "rétablir l'unité du pays", met en difficulté le Congrès de la Somalie unifiée, lui-même divisé, ainsi que les forces politiques qui se disputent le contrôle du reste du pays. A la fin juin, le nouveau pouvoir en place à Mogadiscio depuis janvier dernier n'avait d'ailleurs encore été reconnu officiellement par aucun Etat.

Le flot des réfugiés

QUANT au petit Etat de Djibouti, flanqué à l'ouest et à l'est de deux Etats nouvellement indépendants, il est plus que jamais en position de faiblesse. Il n'avait dû sa création, en 1977, qu'à la neutralisation mutuelle de ses voisins ennemis, et au parapluie militaire français.

Il aura affaire, désormais, à des partenaires moins accommodants dans des pays où résident d'importantes minorités afars (Erythrée) et issas (Somaliland) - les deux communautés majoritaires à Djibouti. On craint par-dessus tout, à Djibouti, que les Afars, des deux côtés de la frontière, ne fassent cause commune. Par ailleurs, le gouvernement de Djibouti a déjà été pris à partie, ces derniers mois, par l'organisation qui contrôle l'actuel Somaliland, en raison de l'aide qu'il aurait apportée aux minorités issas et gadabourcis, ou du zèle qu'il déploie pour essayer de réconcilier les différentes fractions somaliennes (3). C'est à cette situation régionale complexe, et à la permanence de l'intérêt stratégique de Djibouti pour son protecteur français, que le régime du président Gouled - caractérisé par le monopartisme et un pouvoir présidentiel autoritaire - doit de jouir d'une relative tranquillité, bien qu'il soit de plus en plus ouvertement contesté.

Enfin, au Soudan, la chute de M. Menguistu Haïlé Mariam a privé l'Armée populaire de libération de M. John Garang de son sanctuaire au nord-ouest de l'Ethiopie. Ses chefs ont dû fuir vers le Kenya; sa radio a cessé d'émettre; des réfugiés ont été repoussés vers le Soudan par les maquisards tigréens et oromos. Khartoum, qui de son côté offrait asile aux opposants éthiopiens et érythréens, a aussitôt fermé les bureaux du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, un mouvement d'opposition de tendance libérale, à la demande des nouvelles autorités d'Addis-Abeba. La junte au pouvoir au Soudan s'est félicitée de la marche vers l'indépendance de l'Erythrée (qu'elle souhaite voir rejoindre la Ligue arabe), et ne serait pas hostile à un démembrement de son grand voisin.

Notes:
(1) Lire dans le Monde diplomatique, Philippe Leymarie: "Vieilles Guerres autour de la mer Rouge" (août 1990) et "la Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands" (février 1991).
(2) Le MNS a dénoncé solennellement, le 18 mai 1991, le traité d'union entre le protectorat britannique et la colonie italienne, qui devait aboutir le 1er juillet 1960 à l'indépendance de la République de Somalie.
(3) Les événements en Ethiopie ont montré, une fois de plus, combien Djibouti est aux avant-postes de tous les conflits de la région: 20 000 soldats éthiopiens, fuyant l'avancée du Front populaire de libération de l'Erythrée, ont pénétré dans le pays à la fin de mai 1991; ils ont été désarmés par les forces françaises et djiboutiennes - qui ont saisi 20 000 armes, 200 blindés et 700 véhicules, - puis renvoyés dans une autre région d'Ethiopie.

1992

Tandis que les troupes soudanaises, armées par la Libye, l'Irak et l'Iran, lançaient une grande offensive militaire contre les rebelles sudistes, la situation restait tendue à Djibouti malgré les nombreuses médiations françaises. Le désengagement américain et soviétique de la région a contribué, paradoxalement, à attiser les conflits ethniques et à intensifier l'ingérence des puissances régionales qui cherchent à remplir le vide laissé par le départ des deux Grands.

L'apparition en novembre dernier d'un mouvement de rébellion armée dans la République de Djibouti a dissipé les illusions de ceux qui pensaient que "l'oasis de paix dans une zone de tumultes" créée par la France en 1977 avait des caractéristiques sociales et politiques qui la différenciaient radicalement des pays alentour. Tous les éléments typiques des problèmes régionaux sont en effet réunis: une ethnie (les Afars) marginalisée par le pouvoir en place; un mouvement de guérilla populaire (le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie, FRUD); un régime autoritaire enfermé dans le carcan usé du monopartisme (le Rassemblement pour le progrès, RPP, à la dévotion du président Hassan Gouled, désigne les soixante-cinq députés du "Parlement"; la plupart des ministres sont des créatures du pouvoir); une situation sociale explosive (chômage massif, économie étroitement dépendante) et un désir, peut-être naïf, mais très fort, d'une nouvelle donne politique.

De fait, il s'agit de la fin d'un calme trompeur, maintenu jusqu'à présent par un élément devenu archaïque, la présence massive, militaire et financière, d'un grand pays européen. La France a 12 000 citoyens à Djibouti, dont 4 000 soldats. Elle contribue pour près de 60 % au produit national brut (PNB) du pays, et c'est elle qui a installé et maintenu le régime actuel au pouvoir. Dans une région d'où l'URSS s'est retirée brutalement en quelques mois après y avoir pesé d'un poids énorme, où les Etats-Unis, incertains et peu intéressés, ne jouent plus qu'un rôle secondaire et où, seule des pays européens, l'Italie est intervenue, mais à un niveau plus proche du mafiosisme que de la diplomatie, le maintien de la présence française fait un peu figure d'anachronisme. Les puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Irak, Yémen, Egypte) qui ont débarqué sur les talons des grands impérialismes en retraite ne se font pas faute de le laisser discrètement sentir, et le dirigeant de l'Erythrée, M. Issayas Afeworki, qui a gardé de son passé de guérillero un certain franc-parler, s'est déjà interrogé publiquement et bruyamment sur la logique de la présence française.

Et pourtant si la situation à Djibouti est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, le catalyseur conjoncturel est l'effondrement du régime d'Addis-Abeba au printemps 1991. Le catalyseur, non la cause: ce sont tout simplement les armes abandonnées par les troupes gouvernementales éthiopiennes en déroute réfugiées à Djibouti qui ont permis au FRUD de devenir une force opérationnelle. Bousculé par l'effondrement de son armée, le gouvernement provisoire d'Addis-Abeba, qui avait assumé le pouvoir après la fuite du président Menguistu au Zimbabwe, n'avait eu aucune possibilité de faire valoir un quelconque point de vue lors de la "conférence" qui s'était tenue à Londres en 1991. Agissant de manière unilatérale, les Etats-Unis avaient simplement signifié qu'il fallait remettre les clefs du pouvoir au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE) de M. Meles Zenawi. Or cette organisation n'était autre que le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) assisté de quelques alliés de dernière heure (1).

Le FPLT est un mouvement ambigu dans la mesure où, représentant une région essentielle du vieux coeur abyssin de l'Ethiopie, mais politiquement marginalisée depuis la mort de l'empereur tigréen Yohannès (1889), il ne s'était jamais prononcé clairement sur le fait de savoir s'il luttait pour l'indépendance du Tigré, pour son autonomie, ou pour la conquête du pouvoir central à Addis-Abeba. Le savait-il lui-même? La lutte avait duré seize années, durant lesquelles les préoccupations principales des chefs du Front avaient consisté à survivre: trouver à manger, récupérer des munitions, maintenir un contrôle efficace sur les populations paysannes, négocier avec leurs alliés érythréens ou soudanais. Les buts de la lutte apparaissaient lointains.

L'Éthiopie menacée par un manque d'autorité

Les hommes qui viennent d'arriver au pouvoir sont donc solidement unis, mais largement déphasés par rapport au monde extérieur. Peu nombreux, souvent peu éduqués, étonnés eux-mêmes de leur soudain succès, ils n'ont que peu de moyens pour gouverner un immense pays de plus de 1 million de kilomètres carrés. Addis-Abeba, la capitale qu'ils occupent, ne les aime guère et méprise ces paysans parlant tigrinya. L'ancienne administration pratique une sorte de grève perlée permanente. Incertains quant à la nature de leur projet politique, les nouveaux venus tentent de transformer leurs faiblesses en atouts. Puisqu'ils manquent de cadres, ils laissent aux paysans une large marge d'auto-administration et ne collectent plus les impôts; puisqu'ils ne peuvent régner autoritairement, à la manière abyssine traditionnelle, ils admettent et même encouragent une autonomie ethnique qui dilate les pores du tissu social jusqu'à l'extrême limite de la déchirure. Marxistes-léninistes pro-albanais il y a dix-huit mois encore, ils sont devenus ultralibéraux au moins autant par nécessité que par souci de satisfaire leur parrain américain.

Les résultats sont contradictoires. Les paysans, heureux de ne plus être soumis au terrible arbitraire des gouvernements passés, peuvent enfin souffler. Il faut s'attendre à un redémarrage agricole, limité par le manque d'intrants importés, mais favorisé par la liberté du commerce. Les groupes ethniques autrefois dominés par les Amharas s'essaient à une liberté qu'ils maîtrisent mal. La liberté d'expression est réapparue, après des décennies de terreur, mais les médias sont toujours contrôlés. Et le problème fondamental qui se dessine, c'est l'implosion du coeur de l'Etat, le divorce entre celui-ci et son administration, entre le pouvoir et sa "classe ethnique", si l'on ose hasarder un tel concept. En effet, plus peut-être que par les Amharas de pure souche, l'Etat est incarné par les "amharisés", ces gens fréquemment de parentage mixte, nés dans les ketemma, villes à vocation militaro-administrative qui ont jalonné l'abyssinisation de l'espace éthiopien depuis la fin du XIXe siècle.

Les amharisés s'étaient toujours vus comme les Ethiopiens par excellence, et voilà qu'aujourd'hui on les somme de retrouver des "racines" abandonnées depuis longtemps. Pour eux, un tel geste, à condition qu'il soit encore possible, constitue une négation de leur idée de l'unité nationale. D'autant plus que les partis ethno-politiques conviés par M. Zenawi à la Conférence nationale du 1er juillet dernier ne brillent ni par leur représentativité pour les plus petits, ni par leur cohésion pour les plus importants. Les Oromos, notamment, qui sont plus de 20 millions en Ethiopie, mais que religions et modes de vie divisent en de nombreux groupes souvent antagonistes, s'affrontent sporadiquement dans l'Est avec divers clans somalis, menacent parfois de se battre avec les Amharas et encore plus souvent les uns avec les autres. Pour les Amharas et les amharisés du Shoa et des capitales administratives régionales, déjà traumatisés par l'indépendance de facto de l'Erythrée, cette situation de semi-anarchie est le prélude à un effondrement du pays.

Le paradoxe, après tant d'années d'autocratie, c'est que l'Ethiopie est aujourd'hui menacée par un manque d'autorité. Et cette absence est perceptible sur toute la périphérie de l'immense pays. Au mois de janvier 1992, lors de la visite du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères français, M. Alain Vivien, le président Zenawi a lancé un appel "à tous les citoyens éthiopiens, où qu'ils soient, qui se trouveraient en territoire djiboutien" à se retirer et à ne pas participer à la guerre civile en train de se développer dans l'Etat voisin. Il faisait bien sûr allusion aux Afars éthiopiens qui pourraient se trouver dans les rangs du FRUD; mais sa déclaration visait aussi les recrutements massifs de mercenaires par le gouvernement djiboutien en territoire éthiopien: anciens soldats de Menguistu, déserteurs du FPDRE ou du FPLE, miliciens du Front de libération Issa-Gourgoura (2), sont allés s'enrôler dans les forces nationales de sécurité djiboutiennes et prennent part aux combats contre le FRUD.

La guerre n'est pas populaire à Djibouti, et, si l'on excepte l'entourage du président Gouled, les Issas eux-mêmes sont conscients du fait que la marginalisation sociale et politique des Afars imposée depuis 1977 ne peut plus continuer. De plus, alors qu'une diminution de la présence militaire française paraît à terme inévitable, on se demande ce qu'est devenu l'argent de l'importante aide financière accordée à la petite République par Paris depuis quinze ans. Durant cette période, aucun projet n'a été mené à bien qui permettrait demain de prendre le relais d'une diminution des engagements français. Les rêves des années 1988-1990, lorsque Bagdad était perçu comme pouvant un jour remplacer Paris en tant que "parrain" militaro-financier, se sont évaporés avec la guerre du Golfe. L'avenir est inquiétant en cas de retrait français, même partiel, et les images de désolation fournies par la Somalie et l'Ethiopie voisines sont lourdes de menaces en cas de glissement vers une annexion directe ou déguisée.

Cette perception amène les Issas, même s'ils ne sont guère enthousiastes à l'idée de partager le pouvoir avec les Afars, à tenter de limiter le conflit pour ne pas aboutir à un retrait français et sans doute, à terme, à la disparition de la petite République. La "troisième force" qui tente aujourd'hui de s'organiser à Djibouti dans le sillage du ministre de la santé, M. Mohamed Djama Elabe, récemment démissionnaire, pourrait donc bien constituer une dernière chance. Pour sauver ce qui peut l'être, il faudrait qu'elle parvienne à imposer un dialogue réel avec le FRUD (ce que refuse le gouvernement) débouchant sur un cessez-le-feu et des élections pluripartites sous contrôle international (3).

Autre contrecoup de l'affaiblissement éthiopien, l'interminable conflit qui déchire la Somalie (4). Avant avril 1988 et le désengagement militaire total de l'Ethiopie, jamais les clans somalis n'auraient pu se permettre le "luxe" d'une telle guerre fratricide. Depuis l'effondrement de la dictature du général Siad Barre en janvier 1991, cinq forces inégales s'affrontent au Sud. D'une part, les deux fractions du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), l'une dirigée par M. Ali Mahdi, président d'un gouvernement provisoire que personne ne reconnaît, et l'autre par le général Mohamed Farah Aydid, chef d'une faction militaire. Le second reproche au premier d'avoir regroupé autour de lui des proches de l'ancienne dictature et de reconstituer une sorte de siad-barrisme sans Siad Barre. Il faut reconnaître que M. Ali Mahdi a des amis compromettants, y compris à Rome où l'ancien lobby pro-Siad Barre, lié à la démocratie-chrétienne et à la Loge P2, tente de lui venir en aide. Installés à Mogadiscio, les deux chefs ont fait appel à leurs frères de clan, les Abgal dans le cas de M. Ali Mahdi et les Habr Gidir dans celui du général Aydid, ce qui a provoqué une véritable boucherie, qui dure depuis novembre 1991, dans les rues de la capitale. Par ailleurs, en brousse, les forces des clans majertines au nord et des clans ogadens au sud attendent leur heure, tandis que le général Siad Barre, malgré ses quatre-vingts ans, rôde dans l'arrière-pays avec sa petite armée de Marehans espérant que ses adversaires s'entredétruiront.

La majeure partie de la population est la victime passive des jeunes combattants armés poussés par les ambitions de leurs chefs. Il doit y avoir près d'un million de réfugiés, la plus grande partie non secourus, car il s'agit soit de "réfugiés intérieurs", statut non encore reconnu par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit de réfugiés ayant fui au Kenya ou en Ethiopie, mais que le HCR a le plus grand mal à atteindre. Quelques organisations non gouvernementales maintiennent envers et contre tout une aide dérisoire face à l'immensité de cette détresse. Dans le Nord, les clans Issas regroupés au sein du Mouvement national somali (MNS) ont proclamé l'indépendance en avril 1991, sous le vieux nom colonial de Somaliland et selon ses anciennes frontières. Le nouveau Somaliland vit dans le dénuement le plus tragique (son "gouvernement" n'a même pas le téléphone!), mais au moins il est majoritairement en paix, même si quelques accrochages ont eu lieu dans la région de Burao en décembre dernier.

Là aussi, la fin de la guerre froide n'a pas eu que des effets bénéfiques: l'immense base de Berbera, autrefois construite par les Soviétiques, est vide, et Washington, qui l'avait un moment louée au gouvernement du général Siad Barre sans jamais l'occuper effectivement, a déjà fait savoir son peu d'intérêt à la reprendre. Le MNS cherche aujourd'hui des appuis extérieurs; la France, partenaire naturel du fait de sa présence à Djibouti, a jusqu'à présent fait la sourde oreille. Un peu d'argent vient de l'Arabie saoudite, soucieuse de s'assurer à bon compte une influence régionale.

Les victoires du régime islamiste au Soudan

Mais les bouleversements en cours sont avant tout des victoires importantes pour le régime islamiste installé au Soudan depuis le coup d'Etat de juin 1989. M. Hassan El Tourabi, le secrétaire général du Front national islamiste (FNI), actuellement au pouvoir à Khartoum, est un homme remarquable, doué d'une vaste ambition et d'une volonté peu commune (5). Vétéran tant de la politique soudanaise que du mouvement islamiste, il a su profiter de la dictature du général Nemeiry pour faire passer en septembre 1983 des lois répressives enrobées d'un vernis islamique, qui sont devenues une terrible pomme de discorde au Soudan (6) en même temps qu'un remarquable moyen d'ascension politique. Tactiquement rallié pendant la guerre du Golfe au baasiste laïc Saddam Hussein qu'il détestait, il n'a cessé depuis l'effondrement de son "ami" irakien de recueillir son héritage international. Aujourd'hui, il voit mûrir les premiers fruits de son ambitieuse politique étrangère. L'Erythrée a un besoin vital de son soutien pour éviter de retomber dans la guerre civile entre chrétiens et musulmans qui avait failli engloutir la guérilla au début des années 70. Quant à Addis-Abeba, où le FPDRE a dû sa victoire en bonne partie au soutien logistique soudanais, le pouvoir affaibli est tributaire tant de Khartoum, relais de l'aide financière arabe, que d'Asmara, qui garantit la sécurité de M. Zenawi. Pour M. Hassan El Tourabi, il s'agit d'un véritable triomphe. En dépit de son délabrement économique, le Soudan a discrètement établi depuis mai 1991 son hégémonie politique sur l'ensemble de la Corne de l'Afrique. Le chef du FNI, qui se verrait volontiers étendant son influence du Maghreb au Proche-Orient, a noué des relations étroites avec les mouvements islamistes algérien et tunisien, tout en se rapprochant de Téhéran puisque Bagdad ne peut plus désormais lui servir à rien.

Il y a bien sûr du Picrochole dans cette politique. Mais en attendant, elle "marche", plus d'ailleurs par l'effet de l'épuisement où trente ans de guerre civile avaient plongé une Ethiopie devenue exsangue que par l'unique effet des habiles calculs du maître de Khartoum. Le chef du FNI doit cependant à court terme continuer à se préoccuper de l'interminable guerre du Sud qui ronge son régime. La faiblesse des belligérants est telle que la situation militaire est stationnaire depuis près d'un an. Et il devrait aussi (bien que cela ne corresponde guère à son tempérament) se soucier d'une économie complètement anémiée. Si l'opposition "arabe" n'est parvenue à rien au Nord, c'est qu'elle est empêtrée dans son angoisse d'avoir à abroger les vieilles lois "religieuses" de Nemeiry. Les antiques partis confrériques de la scène politique soudanaise sont totalement inadaptés à la lutte contre un mouvement islamiste moderne et dynamique. Privée d'un relais politique nordiste, la guérilla sudiste du colonel John Garang piétine et songe de plus en plus à faire sécession au lieu de renverser le pouvoir à Khartoum. Certains de ses membres pensent que l'engagement islamiste à la fois soudanais et international de M. Hassan El Tourabi pourrait l'amener à abandonner un Sud perçu comme un poids mort freinant ses plus vastes ambitions.

Déchirée par les formes nouvelles des anciens conflits, la Corne de l'Afrique ne s'est pas orientée vers la paix malgré la fin de trente ans de guerre en Ethiopie. Et dans les nouveaux rapports de force qui se sont ouverts avec l'extrême affaiblissement du pouvoir à Addis-Abeba, l'islamisme, encouragé et manipulé par Khartoum, est devenu un élément nouveau et essentiel du paysage politique, tandis que les grands impérialismes traditionnels sont remplacés par des structures charitables pour lesquelles la région est devenue une de leurs principales zones d'influence.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "En Ethiopie, des rivalités ethniques si anciennes, si profondes", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(2) Le FLIG est un "front" créé par le gouvernement djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abeba. Il est actif dans la région de Diredawa. Son chef, M. Bourh Dir, est un fonctionnaire du gouvernement djiboutien. Mais la créature a récemment tendu à s'émanciper de son créateur et les relations entre le FLIG et certains proches du président Gouled sont devenues très orageuses.
(3) En effet, il se posera la grave question de savoir qui est citoyen (et donc électeur) et qui ne l'est pas dans un pays où il n'y a pas d'autochtones. Le récent afflux de réfugiés dû aux guerres civiles voisines, ainsi que la distribution délibérée de cartes d'identité djiboutiennes aux partisans du gouvernement recrutés au Somaliland ou en Ethiopie viennent encore compliquer les choses.
(4) Lire Philippe Leymarie, "La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(6) Connues sous le nom de charia, ces lois liberticides (dont 99 % des Soudanais ignorent le texte) sont abusivement sanctifiées par l'invocation du droit musulman. Aucune des grandes forces politiques n'ose parler de les abroger de peur de passer pour un ennemi de l'islam. Sur ces lois, lire Alain Gérard, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984.

1992

"Nous chasserons le dictateur", juraient les rebelles somaliens. Et, début 1991, le président Mohamed Syaad Barre abandonnait son palais pour prendre à son tour le maquis chez ses frères de clan. "Nous le poursuivrons jusqu'à la mort", promirent alors les maquisards. De fait, le 30 avril dernier, M. Syaad Barre fuyait au Kenya. Mais les combats n'ont jamais cessé; Mogadiscio est un champ de ruines où la faim tue vieillards, femmes et enfants; et nul n'est capable de faire le décompte précis des divers clans qui s'entre-déchirent.

Ils sont un millier, entassés dans ce mouroir, sur trois étages d'un ancien immeuble de l'UNICEF, carcasse en béton trouée par les obus, dans un quartier du nord de Mogadiscio. A chaque fenêtre, des regards absents. A même le ciment, dans la pénombre: des corps squelettiques d'enfants à moitié asphyxiés par la fumée des poêles. La confusion est telle que l'on ne distingue plus les vivants endormis des morts qui n'ont pas été ramassés; chacun cherche désespérement à obtenir une maigre gamelle d'Unimix, la nourriture de survie fournie par la Croix-Rouge internationale.

Dans la rue qui longe ce lieu de douleur et de désolation, un 4 × 4 Toyota, moteur rugissant et klaxon bloqué, fend la foule sans ménagement. A l'arrière, un adolescent, tignasse en désordre, les yeux cachés par des lunettes de motard, serre les poignées d'une mitrailleuse lourde. D'autres combattants, visages rigolards, sont assis en amazone sur les ailes tordues du véhicule, la kalachnikov à la main.

Mad Max contre Unimix, scène fréquente à Mogadiscio. Mais elle pourrait tout aussi bien se produire à Kismaio, le port du Sud, à Galcaïo, au centre, ou à Burao, une des grandes villes du Nord. La quasi-totalité du territoire somalien est aujourd'hui plongée dans l'anarchie et le chaos, en proie à un banditisme qui bat pavillon de complaisance politique. Avec, en corollaire, une famine généralisée.

A Merca, à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, les murs blancs des maisons mauresques portent témoignage de ce chaos. Les graffitis des envahisseurs successifs sont désormais illisibles, à force d'avoir été rayés et surchargés. Un seul mot, Guul (victoire), n'a pas été rageusement barré. Mais victoire sur qui? A Merca, cent mille personnes, des enfants pour la plupart, souffrent de la faim, selon les estimations de l'organisation Médecins sans frontières (MSF), qui vient de mettre en place un programme nutritionnel dans la ville.

Rebelles, combattants, soldats de fortune ou pillards? Comment qualifier les hommes en armes qui détruisent la Somalie?

Tout était plus simple avant la défaite du président Syaad Barre, avant son départ précipité de Mogadiscio, le 27 janvier 1991 (1). Plusieurs des grands clans, Issaks du Nord, Ogaden du Sud et Hawiye du Centre, s'étaient armés contre des forces régulières en lente déliquescence, que le pouvoir central oubliait de payer. Des "rebelles antigouvernementaux", certes en ordre dispersé, combattaient l'ennemi commun, qualifié de "dictateur" et négligé par les grandes puissances, qui ne voyaient plus d'intérêt stratégique dans la corne de l'Afrique (2).

Les circonstances de la chute de M. Syaad Barre, arrivé au pouvoir en 1969, portent en germe le conflit actuel. Derniers arrivés dans la lutte armée, en 1990, et originaires de la région centrale de Mogadiscio, les Hawiye se trouvent logiquement en première ligne pour la prise de la capitale. Les premiers, ils donnent une dimension militaire aux émeutes sociales qui éclatent dans les quartiers populaires de Mogadiscio. Leur mouvement, le Congrès de la Somalie unifiée (USC), emporte ainsi une "victoire facile" contre le régime.

Victoire qui frustre les autres communautés, en particulier le clan des Issaks, à plus de 1 000 kilomètres au nord, dont le bras armé, le Mouvement national somalien (MNS), combat activement, depuis plus de quatre ans, les garnisons des forces régulières, à Hargeisa et Berbera. Cette frustration trouve son expression politique quelques mois plus tard, en mai 1991, lorsque le MNS déclare unilatéralement l'indépendance du Nord (approximativement, l'ancienne Somalie britannique), qui, se détachant de l'ancienne Somalie italienne, devient la République du Somaliland, avec pour capitale Hargeisa (3).

Ainsi commence le dépeçage d'un pays pourtant constitué d'une seule ethnie, parlant une même langue, et composé presque exclusivement de musulmans sunnites. Parallèlement, l'USC s'efforce d'imposer la suprématie des Hawiye à Mogadiscio et plus au sud. Des affrontements éclatent avec les Ogaden du Mouvement patriotique somalien (SPK) dirigé par le colonel Omar Cheiss, puis avec les autres clans Darod. Les troupes de l'USC repartent en campagne, avec une fortune inégale.

Enfin, dans la capitale même, perce au grand jour la rivalité entre deux composantes de l'USC, l'une dirigée par M. Ali Mahdi Mohamed, qui affirme exercer la présidence provisoire du pays, l'autre par le général Mohamed Farah Aïdid. Rivalité non politique, qui oppose deux sous-clans des Hawiye: les Habr Gedir-Saad d'Aïdid et les Abgal d'Ali Mahdi. Des affrontements éclatent en septembre 1991, qui font plusieurs centaines de morts, puis les combats reprennent le 17 novembre. Ils feront, jusqu'au cessez-le-feu effectif du 3 mars dernier, au moins vingt-cinq mille tués ou blessés, selon les estimations des Nations unies.

Cette nouvelle bataille de Mogadiscio - qui mêle, selon les circonstances, blindés, mortiers, fusils d'assaut et armes blanches - achèvera de détruire bâtiments publics, privés et infrastructures. Une destruction déjà bien entamée par M. Syaad Barre lorsqu'il avait fait bombarder la ville avant de prendre la fuite, puis par les pillages systématiques des rebelles victorieux.

Pour l'instant, les deux factions de l'USC ont fait taire leurs armes et respectent une paix instable dans le champ de ruines et d'ordures qu'est devenue Mogadiscio. Le général Aïdid contrôle les cinq sixièmes de la ville, ce qu'il est convenu d'appeler Mogadiscio-sud. Le président Ali Mahdi est replié dans les quartiers nord de Kaaraan et une partie de Shangani, la vieille ville. La ligne de front entre les deux zones est constituée par une route jonchée de gravats et de douilles d'obus, où les combattants sont convenus de certains points de passage. Des tirs sporadiques accompagnent la traversée des véhicules qui s'engagent en convoi. Car cette ligne de front est le lieu de prédilection des "boys", gamins armés qui échappent à tout contrôle.

Les deux Mogadiscio sont également sinistrées. Les bâtiments épargnés par les obus ont été incendiés ou pillés, les statues de bronze abattues pour la vente du métal et les lignes électriques arrachées. Instituts, universités, palais présidentiel, ambassades, entrepôts de carburant, maisons privées et anonymes ont cédé les uns après les autres aux lance-roquettes, aux chars et aux orgues de Staline.

Au coeur de Mogadiscio-sud, plusieurs centaines de combattants du Nord ont résisté à l'offensive du général Aïdid. Environ six mille personnes survivent ainsi dans une enclave située autour des ruines de l'Hôtel Maka Mukaram, jadis fief politique de M. Ali Mahdi. Le quartier, presque totalement détruit, a été rebaptisé, "Bermuda": "Ici, c'est comme le triangle des Bermudes, on n'en ressort pas vivant, explique Hassan Ahmed "Pilot", un des notables locaux. Chaque fois que des troupes d'Aïdid ont essayé de prendre ce quartier, elles n'en sont pas ressorties."

Les combattants de "Bermuda", dirigés par le commandant Ismaïl Yacine, appartiennent aux communautés Abgal et Murassade, un sous-clan Hawiye allié au président Ali Mahdi. Ils tiennent dans la partie est de ce réduit une position élevée qui domine le port et l'aéroport, distants d'environ 1 kilomètre, qu'ils sont ainsi en mesure de bombarder si l'ennemi se fait trop menaçant. C'est probablement avec de tels moyens de pression que les habitants de "Bermuda" obtiennent le libre passage de convois de vivres et de médicaments vers leur camp retranché "Nous avons notre propre système de ravitaillement", assure, mystérieux, Mohamed Mohamud Ali, responsable médical à "Bermuda".

Car le port et l'aéroport sont les uniques artères d'un pays où les combats ont tué le bétail et chassé les paysans de la "Mésopotamie" (la région fertile des deux fleuves Shibeli et Guiba). Sur l'aéroport international de Mogadiscio, une quinzaine d'hommes, kalachnikov en bandoulière et fouta autour des reins, attendent les avions. Ceux-ci sont, à quelques exceptions près, affrétés par des groupes humanitaires. Mais les hommes en armes réclament un droit de 100 dollars pour les petits avions et de 200 dollars pour les gros, notamment les Hercules C-130 de MSF.

Lorsqu'elles ont déchargé leur cargaison de secours d'urgence - en payant des porteurs, - les organisations non gouvernementales (ONG) n'en ont pas encore fini avec les "taxes locales". Elles doivent encore déposer leur dîme - un certain nombre de caisses de vivres et de médicaments - dans les locaux de l'Airport Clinic, à quelques mètres de la tour de contrôle.

Dans le très complexe partage des pouvoirs issu des affrontements, ce sont les Hawadle, sous-clan de la branche Hawiye, qui ont hérité du contrôle lucratif du port et de l'aéroport, avec l'accord du général Aïdid. Lorsqu'ils ont passé les barrages Hawadle, les camions de l'aide internationale sont "pris en charge par les autorités". Certains arriveront dans les dizaines de "cuisines" installées à travers les deux parties de la ville par les ONG. D'autres seront détournés à la pointe du fusil, pour le bénéfice exclusif d'un quartier ou d'un groupe de combattants.

"Dans les deux cas, ces céréales se retrouveront sur le marché, et elles feront baisser les prix sur les étals locaux." Dans les deux cas, elles contribueront à nourrir les quelque cinq cent mille personnes directement menacées par la famine qui ont envahi la capitale depuis la fin des combats.

"On nous a dit qu'il y avait de quoi vivre à Mogadiscio", murmure ce vieil homme à la poitrine creuse, qui a aligné sa femme et ses quatre enfants à l'entrée du camp de déplacés de Benadir. Dix jours de marche pour fuir Baidoha, une ville de la faim, à environ 250 kilomètres. En arrivant, il faut se ranger dans une file d'attente, pour une hypothétique distribution de riz. Sur la route, on a le plus souvent enterré un enfant en bas âge ou un vieillard.

L'annonce de l'arrivée des cargos des Nations unies et de la Croix-Rouge, courant mai, sur différents points de la côte s'est répandue comme une traînée de poudre à l'intérieur du pays: "On peut manger à Mogadiscio, à Merca, à Kismaio." Mais la réalité est tout autre, car les sacs de riz manquent à Benadir. Les arrivées quotidiennes des nomades sont trop nombreuses pour faire face, et on meurt souvent d'épuisement sur la route. Plus que de riz et d'Unimix, les survivants ont besoin de soins intensifs, que les ONG, peuvent prodiguer.

Les Somaliens sont nombreux à condamner les Mad Max, qui ont ruiné le pays. Pour le docteur Mohamed, à "Bermuda", "ceux qui combattent n'ont pas idée de ce qu'est la nation somalie. Ce ne sont pas des patriotes. Ce sont des nomades, généralement très jeunes, à qui on a dit: Vous serez riches, vous aurez une voiture, une maison... Alors ils se battent pour piller. Et, s'ils détruisent 100 000 dollars pour gagner 100 dollars, qu'importe". Installé dans un immeuble délabré de Mogadiscio-nord, le président Ali Mahdi assure lui aussi qu'il veut la paix, que "90 % de la population somalienne attend une solution pacifique". Et il accuse aussitôt: "Seuls 10 % de la population, des gens comme Aïdid, veulent la guerre."

Aucun observateur n'est en mesure de déchiffrer les farouches luttes de clans qui s'allument et s'éteignent à travers le pays, facilitées par l'évanescence de l'autorité centrale qui contrôlait les antagonismes régionaux et en jouait pour se maintenir au pouvoir. D'autant que les alliances militaires ne cessent d'évoluer, au profit du général Aïdid, le nouvel homme fort du Centre et du Sud.

Les entraves mises à l'action internationale en faveur des populations civiles ont finalement amené le Conseil de sécurité de l'ONU, le 27 juillet dernier, à préconiser l'organisation "d'urgence" d'un pont aérien humanitaire. L'envoi d'une mission technique des Nations unies devait préparer une opération d'envergure. En cas d'échec, le Conseil de sécurité menace de prendre "d'autres mesures" pour acheminer l'aide à une population désespérée. Son appel sera-t-il entendu par les fractions rivales?

Notes:
(1) Lire le dossier "La corne de l'Afrique déchirée par les guerres civiles", le Monde diplomatique, juin 1989, et Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Philippe Leymarie, "La corne de l'Afrique abandonnée par les Grands", le Monde diplomatique, février 1991.
(3) Lire Gérard Prunier, "Sanglante recomposition dans la corne de l'Afrique", le Monde diplomatique, avril 1992.

1993

Alors que les Etats-Unis annoncent leur volonté de se retirer le plus rapidement possible de Somalie, les incidents se multiplient sur le terrain où des bandes armées continuent de terroriser la population et de piller l'aide humanitaire. Une controverse oppose M. Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations unies, qui souhaite voir les forces de l'ONU (dont celles de la France) désarmer les milices, et Washington qui veut éviter que ses troupes ne s'enlisent dans un incontrôlable conflit.

L'irruption, le 9 décembre 1992 des premiers "marines" américains et légionnaires français, avant-garde d'une opération militaro-humanitaire à laquelle une trentaine d'Etats ont promis leur concours, a agi comme un électrochoc en Somalie: réconciliation des deux "seigneurs de la guerre" de Mogadiscio, le général Aïdid et le président par intérim Ali Mahdi; suppression de la "ligne verte", qui coupait en deux la capitale, et entravait son ravitaillement; déploiement progressif des contingents étrangers dans cinq "zones humanitaires" de l'intérieur, au sud et au centre du pays, afin d'y garantir la sécurité des distributions de vivres; évanouissement des milices; et organisation à partir du 4 janvier 1993, sous l'égide des Nations unies, d'une première "conférence informelle" destinée à fonder les bases d'une réunification de la nation somalienne.

Il y avait urgence. La Somalie était devenue un vaste mouroir: cent mille victimes de la famine et de la guerre civile en un an et demi, dont un tiers dans la capitale; une pointe de mille morts par jour dont une moitié d'enfants en octobre, avant le début de l'arrivée massive de l'aide alimentaire internationale. Et le pays du chaos: la disparition de l'Etat, et la balkanisa tion en huit régions claniques, avec autant de chefs de guerre tentant d'élargir les limites de leurs émirats (voir carte, page 5), l'un d'entre eux - le Somaliland - s'étant même proclamé "république indépendante". Et la fuite d'un million de Somaliens au Kenya, en Ethiopie, à Djibouti ou au Yémen.

Un "creuset à aumônes"

L'image de ces nouveaux boat-people, ballottés sur d'improbables cargos surchargés, de ces enfants faméliques aux yeux immenses et désespérés, ou de jeunes miliciens sans foi ni loi, semant la mort à bord de leurs "technical cars", avait - à bon droit - choqué l'opinion internationale. Et effacé la mémoire de ce peuple de pasteurs fiers, poètes et guerriers chevaleresques; ou de ces femmes belles et éclatantes, dans leurs robes chamarrées.

L'ancienne "Côte des aromates" (l'encens, la cardamome), le mystérieux "pays de Pount" de l'Antiquité, était pourtant le seul pays d'Afrique noire issu d'une même ethnie et langue somalie, soudé par une religion unique (l'islam sunnite), faisant - à l'extrême-pointe de la Corne, à la jonction de l'océan Indien et de la mer Rouge - un pont naturel entre le continent noir et le monde arabe.

Une unité culturelle, et non pas politique, à l'exemple des pays slaves ou baltes: l'Etat somalien n'avait été partiellement constitué qu'en 1960, par la fusion de l'ancien British Somaliland (au nord) et de la Somalia italiana (au sud). Mais sans les autres régions où vivent des Somalis: Djibouti, dont Mogadiscio s'était efforcé de retarder l'accession à l'indépendance (en soutenant le Front de libération de la Côte des Somalis (FLCS), une organisation armée antifrançaise); l'Ogaden, concédé à l'Ethiopie impériale par l'occupant britannique (que la Somalie indépendante a tenté de récupérer par la voie des armes en 1964 et surtout en 1978); et le Northern district du Kenya (1).

Le rêve d'une Grande Somalie - symbolisé par les cinq étoiles du drapeau national - a longtemps hanté les élites nationalistes. Il permettait de transcender le morcellement naturel de ce vaste espace en partie vide: sept millions d'habitants seulement, sur 667 000 kilomètres carrés; 2 000 kilomètres par la route (1 000 à vol d'oiseau) entre Mogadiscio et Hargeisa, le chef-lieu de la province du Nord, érigé aujourd'hui en "capitale" du Somaliland indépendant.

L'un des derniers pays nomades du continent, riche seulement de ses chèvres, moutons, chameaux et bananes, écoulées dans les pays du Golfe. Mais fier de sa démocratie pastorale, de son code de relations entre clans, de ses élites formées notamment dans le moule de l'occupation italienne: à l'aube de l'indépendance, la Somalie comptait plus de médecins que le Nigéria, vingt fois plus peuplé (2). Sa première Constitution était démocratique, sa presse libre, au moins jusqu'au coup d'Etat militaire de 1969: un Etat faible, mais une société forte; et un sentiment national que le régime du général Syaad Barré avait pris soin de cultiver, s'appuyant sur l'Union soviétique pour équiper une des armées les plus impressionnantes de la région, puis se lançant, en 1978, dans l'aventureuse guerre de l'Ogaden.

L'échec de cette tentative s'était accompagné d'un spectaculaire revirement d'alliance: l'armée soviétique avait été chassée de Berbera, base aéronavale prêtée aux Soviétiques, située face à Aden et à l'entrée du détroit stratégique de Bab-El-Mandeb. Et le "socialisme scientifique" prôné par l'ancienne Ligue de la jeunesse somalienne avait été aussitôt jeté aux orties, Moscou trouvant en la personne du colonel Haïlé Mariam Menguistu, chef du régime révolutionnaire éthiopien, un émule plus conséquent.

La mauvaise réputation internationale de la Somalie ne pouvait que s'en trouver renforcée. Baptisée "creuset à aumônes" par l'ancienne puissance coloniale italienne, elle était connue aussi pour être corrompue par "l'argent sale" transalpin: les fonds publics détournés à Rome ou les revenus collectés par la Mafia sicilienne transitaient parfois par Mogadiscio, avant de revenir financer tel ou tel parti politique italien.

Pour avoir trop monnayé cette rente géostratégique, le régime de M. Syaad Barré s'était déconsidéré: les Américains, à qui la base de Berbera avait été offerte, sont restés longtemps indifférents et méfiants; les aides se sont taries; les ressentiments régionaux ont pris le dessus, avec les premiers pas, au début des années 80, des deux plus anciens fronts armés: le Mouvement national somalien (MNS), à recrutement issak, au nord-ouest; le Front démocratique du salut somalien (FDSS), à majorité majertein, au nord-est.

Le soulèvement des Ogadeni du Mouvement patriotique somalien (MPS), au sud, puis la création du Congrès de la somalie unifiée (CSU) au centre, dans la région de Mogadiscio, pour regrouper les Hawiye, avaient achevé d'isoler un régime qui s'était lui-même replié sur le clan de son chef, les Marehan: 2 % seulement de la population, mais un groupe très soudé rattaché à la confédération des Darod, un des trois grands lignages de la nation somalienne.

Huit clans tribaux se partagent aujourd'hui le territoire somalien (3). Les partisans de l'ex-président Syaad Barré se sont regroupés au sein du Front national somalien (FNS) dirigé par son gendre, le général Morgan, replié au centre-est. Le général Aïdid, ancien chef de la garde présidentielle de Syaad Barré, s'appuie sur son sous-clan des Habar-Guidirs, mais a créé l'Alliance nationale somalienne, avec plusieurs mouvements claniques du centre du pays. A la tête de son armée de jeunes miliciens issus de la brousse, il a combattu les Abgal, un autre sous-clan hawiyé, où l'homme d'affaires de Mogadiscio M. Ali Mahdi - qui s'était proclamé "président par intérim" lors de la chute du général Syaad Barré, en janvier 1991 - recrute l'essentiel de ses partisans, notamment les commerçants de la capitale.

Ces régions du centre et du sud, plongées dans le chaos depuis deux ans, ont été, en décembre, la zone d'intervention privilégiée des soldats de l'opération "Rendre l'espoir". Le Nord, aujourd'hui plus stable, est le fief du Front démocratique du salut somalien (FDSS), qui jouit d'une relative aisance économique, mais où les écoles sont fermées depuis cinq ans, à l'exception des classes coraniques: le FDSS a été cependant aux prises, ces derniers mois, avec les combattants du Congrès de la Somalie unifiée du général Aïdid, ainsi qu'avec un maquis islamiste (4).

Au nord-ouest, les Issak du Mouvement national somalien ont proclamé l'indépendance du Somaliland depuis mars 1991, forts d'une lutte de douze ans contre la dictature du général Syaad Barré: "Nous avons toujours souffert de la domination du Sud, explique le "président" Abdourahman Ali "Tour", pour qui la demande faite en son temps au pays Issak de "financer cette armée somalienne faussement nationale" a été à l'origine de la sécession. Le bombardement, par la suite, de Hargeisa par les Mig de M. Syaad Barré, avait fait trente-cinq mille morts, et jeté près d'un demi-million d'Issak sur les pistes de l'exil.

Crainte de la contagion islamiste

A la suite des combats avec les milices gadabours et issa, et plus récemment des luttes au sein du MNS, entre Issak, qui ont abouti à l'élimination d'une partie des chefs politiques et militaires du mouvement, il n'y a plus, depuis septembre dernier, de combats claniques au Somaliland, où l'on parle d'une sécession "sans retour". "Pourquoi nous refuserait-on ce qui a été accepté pour l'Union soviétique ou la Yougoslavie?", fait-on valoir à Hargeisa, où l'on explique que l'unité somalienne est un échec historique, puisqu'elle n'a amené que mort, destruction et misère (5).

Ce morcellement clanique a amené certains à préconiser un redécoupage du pays en une dizaine de régions autonomes, correspondant en partie aux territoires défendus par ces organisations. Mais, de plus en plus, une force - encore diffuse et souterraine - s'ajoute à cette mosaïque tribale: le courant islamiste. Déjà la charia est appliquée avec rigueur dans certains quartiers de Mogadiscio. Des associations islamiques rivalisent dans les actions sociales ou charitables avec les organisations humanitaires internationales. Des milices islamistes se sont constituées ces derniers mois, opérant dans le Nord-Est, dans le secteur de Merca (Sud), ou dans l'Ogaden. Des militants d'El Ittihad, un des mouvements les plus récents et les plus radicaux, ont noyauté les ports, les douanes et les marchés, et sont en mesure de financer leur organisation sans être dans la dépendance exclusive de pays amis, comme l'Arabie saoudite, le Pakistan ou le Soudan (6).

Une fraction de ce courant, sans doute encore majoritaire, reste d'inspiration modérée, et se plie au découpage clanique qui constitue l'ossature actuelle du pays. Mais d'autres, rejoignant les frustrations de l'ensemble du monde islamique, rêvent d'un Etat à l'iranienne ou à la soudanaise, ne cachent pas leur hostilité à l'Occident, et manifestent leur nervosité à travers une presse qui accusait récemment les agences d'aide internationale de constituer des "nids d'espions", ou appelait la vindicte populaire sur les femmes jugées trop proches des infidèles.

"Dans cette Afrique orientale imprégnée de culture messianique - où le Mahdi soudanais (1844-1855) et le Mad Mullah somalien ont déjà donné beaucoup de fil à retordre aux Anglo-Saxons, - l'islam peut encore nourrir les passions", relève Marc Yared (7).

Nationalisme, clanisme, islamisme, et parfois antioccidentalisme: voilà donc le terrain sur lequel les blindés de la pax americana et leurs alliés vont devoir manoeuvrer. Certes l'opération est avant tout humanitaire et onusienne; mais la crainte que cette contagion islamique ne s'étende (après le Maghreb et le Soudan), ne menace directement l'Egypte et n'en vienne à prendre en tenaille l'Ethiopie chrétienne, promue nouvel allié de l'Occident et d'Israël, semble avoir joué un rôle dans les décisions. Ainsi, le secrétaire général des Nations unies, M. Boutros-Ghali, ancien ministre égyptien des affaires étrangères, a toujours été l'avocat d'une intervention musclée, avec désarmement des milices somaliennes, afin de peser sur la reconstruction du pays.

Quant à l'Amérique - celle du président sortant, M. George Bush, surtout, - elle n'est pas fâchée, quelles que soient les motivations humanitaires du moment, de rappeler que la sphère d'intérêts de Washington n'a plus de limites géographiques et d'envoyer les habituels signaux au monde: à l'Afrique, qui ne sera plus le continent oublié (ni la chasse gardée "à l'ancienne" des Français). Aux pays de la Corne, éventuellement tentés par l'intégrisme politique. Et aux Etats du Proche-Orient, au cas où ils n'auraient pas compris que le bras armé du nouvel ordre international est solidement installé dans la région, depuis l'épisode du Koweït (lire, pages 1, 6 et 7, l'article d'Alain Joxe).

Mais autre chose est de se lancer, en Somalie, dans une guerre-bourbier; de risquer la mort de "boys" pour la pacification de tribus sauvages, ou de se faire accoler l'étiquette d'"envahisseur colonial". C'est pourquoi les "marines" auront paru si soucieux, au début de l'opération, de ménager les factions et autres susceptibilités somaliennes. Et y regarderont à deux fois avant de s'aventurer à "pacifier" l'extrême nord du pays: ce à quoi l'avaient invité neuf partis somaliens, début décembre, unis - pour une fois - face à la sécession issak; mais ce que les dirigeants du Somaliland indépendant ont refusé par avance avec vigueur, en mettant en garde: "Ce serait à nouveau la guerre...".

Notes:
(1) Cf. Phillipe Leymarie, "Tentations séparatistes en Somalie", le Monde diplomatique, juin 1989.
(2) Elio Comarin, "La Grande Somalie: un long rêve brisé", Jeune Afrique, 29 sept. 1990.
(3) Jeune Afrique, 3 septembre 1992.
(4) Cf. Catherine Simon, "Les frustrations du Nord-Est", le Monde, 15 décembre 1992.
(5) Agence France Presse, 28 mai et 7 octobre 1992.
(6) Steven Smith, "Les intégristes labourent le terrain en Somalie", Libération, 15 décembre 1992.
(7) Jeune Afrique, 17 décembre 1992.

1993

L'humanitarisme peut-il tenir lieu de politique étrangère? Un tel pari semble d'ores et déjà perdu en Bosnie-Herzégovine où cet échec vient s'ajouter aux maladresses diplomatiques de la Communauté européenne qui ont précipité l'explosion de l'ex-Yougoslavie, attisant les haines ethniques et la guerre. L'intervention militaire comporte des risques politiques d'autant plus grands que les trois communautés en lutte - serbe, croate et musulmane - sont dirigées par des ultranationalistes intransigeants. Comment bâtir une nouvelle Bosnie laïque et démocratique? Un projet de même ordre ne semble pas préoccuper les États-Unis en Somalie. Dans la corne de l'Afrique, l'ingérence humanitaire masque mal les impératifs géostratégiques d'un empire chancelant .

La banalisation des expéditions sous mandat de l'ONU est commencée. Est-ce le "règne du droit" tant espéré depuis le discours de M. George Bush sur le Nouvel ordre mondial? Il faut se poser la question de savoir si l'ONU est prête, comme la Société des nations naguère, à instituer de véritables mandats permanents, supplantant durablement les souverainetés défaillantes et créant une sorte d'empire de l'ONU (1). Mais on peut distinguer à l'oeil nu, par la couleur du casque et des véhicules blindés, deux types d'expéditions onusiennes qui définissent symboliquement deux types de mandats:

- l'expédition de l'ONU, soutenue par les Etats-Unis (Liban, Cambodge, Yougoslavie, Somalie première phase...), en casques bleus et véhicules blancs; - l'expédition américaine soutenue par l'ONU (Golfe, Somalie seconde phase) en casques de guerre et véhicules camouflés.

En se fiant à l'allure des uniformes, il existe déjà deux "sous-empires mandataires": un empire de l'ONU et un empire américain.

Tous deux au service, sans doute, d'un pouvoir économique global délocalisé.

Normalement, les Etats-Unis ne participent pas aux missions de "casques bleus", car, depuis le Vietnam, leur idéal (Grenade, Panama, Golfe) est une guerre "zéro mort" (américain, bien sûr) et les missions d'interposition sont dangereuses et impuissantes; lorsqu'ils entrent en mouvement, ils annulent le danger en déployant des forces surpuissantes. Cela les autorise, dans la pratique, à considérer le mandat de l'ONU comme un simple complément du dispositif juridique de droit interne. L'expédition reste un mouvement unilatéral américain décidé par l'exécutif, approuvé par le Congrès, et appuyé, ensuite, par une coalition internationale ad hoc. Il y a une hiérarchie entre les deux systèmes d'intervention; et l'empire américain est seul autocratique.

On peut aussi chercher à distinguer entre trois types de tâches: les expéditions de guerre; les expéditions de maintien de la paix; et les expéditions humanitaires. La couleur du casque est indépendante de la présence de risques mortels pour les troupes expéditionnaires. Elle rappelle que les troupes de l'empire américain ont le droit de tirer. Il y a en Somalie une expédition humanitaire en tenue de guerre et équipée de véhicules camouflés; et en Bosnie, dans des configurations de guerre à haut risque, on se promène en casques bleus et véhicules blancs... Une expédition qui dure devient une garnison: l'empire de l'ONU repose sur des missions longues et statiques, c'est un empire garnisonnaire, tandis que l'empire américain cherche la brièveté du séjour et c'est, lui, un empire expéditionnaire. Après le moment expéditionnaire, l'empire cherche à léguer les tâches de garnison aux troupes alliées auxiliaires. Là aussi, il y a hiérarchisation par le type de missions militaires.

La France en est un cas. Depuis la présidence de M. Giscard d'Estaing et jusqu'à nos jours, elle a participé à tous les types d'expéditions et de garnisons, humanitaires d'interposition ou guerrières. Elle effectue en Afrique des garnisons et des expéditions qui lui sont propres. Elle est donc encore un empire, mais illégitime (en raison de la décolonisation) et non autocratique, de deux façons: la République est tentée de transférer ses fonctions impériales à l'empire garnisonnaire de l'ONU; la France a contribué en position subalterne aux deux dernières entreprises de l'empire expéditionnaire américain: Golfe et Somalie. Cette association n'a jamais été discutée en termes politiques, mais seulement juridiques. La France se veut soldat du droit et "grognard" de l'ONU. Les deux empires ne revendiquent d'ailleurs que des fonctions judiciaires et humanitaires. Au contraire, on discute clairement aux Etats-Unis de la façon dont l'humanitaire et le judiciaire servent la politique.

La légitimité géomédiatique

Pour comprendre une expédition, il faut en donner une définition géopolitique qui ne repose pas seulement sur les intérêts matériels mais aussi sur une représentation du monde. L'expédition a toujours lieu dans un espace symbolique lié au degré de familiarité du pays où l'on envoie des troupes. Il est aisé pour la France de maintenir des troupes en Allemagne, en Afrique ex-française, en Nouvelle-Calédonie. Moins légitime d'en envoyer au Zaïre, ou au Rwanda, mais possible grâce à la francophonie; difficile en Yougoslavie, mais possible, grâce à la départementalisation de l'Illyrie dans le Grand Empire français de 1812, grâce à l'alliance serbe en 1914-1918, et grâce au tourisme... La Somalie est familière aux Italiens à cause de la colonisation, et aux Français en raison de leur présence militaire maintenue à Djibouti (ex-côte française des Somalis).

Cet effet de familiarité peut aujourd'hui être obtenu par un matraquage télévisé au profit de n'importe quelle région du globe. La légitimité géomédiatique - appelons-la ainsi - est un enjeu en soi. On la construit, on l'organise, mais qui, "on"? Et comment l'évaluer? Comment la raccrocher à un système de valeurs? Le choix de la Somalie plutôt que du Mozambique peut paraître un choix publicitaire plutôt que politique, du fait précisément de la mise au premier plan de l'humanitaire. Mais il y a du politique et du stratégique derrière l'humanitaire et le médiatique.

L'offensive néolibérale contre le système des anciens Etats communistes produit des désordres en Europe qui causent la résurgence de comportements barbares semblables à ceux des nazis.

Lors de l'effondrement de l'Etat fédéral yougoslave, trois stratégies différentes s'affirment dans les trois principales Républiques. La Slovénie, riche, linguistiquement différente, tire son épingle du jeu et vise très tôt la cooptation dans l'Europe développée, en espérant l'appui austro-allemand. Le gouvernement de la Croatie cherche la même chose, mais son cas présente une difficulté: la présence de minorités croates en Serbie et de minorités serbes en Croatie; la Serbie, où le Parti communiste est resté aux commandes en changeant de nom, s'appuie sur la légitimité unitaire de l'armée yougoslave, issue de la Résistance, et prétend maintenir de force la fédération.

Il fallait donc, en 1991, agir avec des précautions particulièrement rigoureuses: tout événement était fondateur de légitimité. Les désordres interethniques avaient déjà commencé, mais pouvaient passer pour des excès locaux. La violence interethnique apparaissait aux Yougoslaves, dans leur majorité, comme le résultat d'un complot criminel.

La guerre ethnique s'est accélérée au lieu de s'apaiser, parce que l'Europe l'a autorisée. Le moment précis de ce laxisme c'est la reconnaissance par l'Allemagne, le 23 décembre 1991, des deux Républiques de Slovénie et de Croatie. L'Allemagne défiait le consensus international (Etats-Unis et CEE) en légitimant une autodétermination des ethnies qui repose en dernière analyse sur le droit du sang - c'est la source allemande de la citoyenneté. Ce droit a des racines très archaïques. C'est une tradition tribale inoffensive si l'identité politique d'une nation est stabilisée et ses frontières reconnues, mais fort dangereuse sur le plan international en cas de troubles. Tout le monde le sait très bien - même si on ne veut pas en parler, car le droit du sang explique, de façon latente, l'acceptation populaire du génocide juif en Allemagne; elle explique aussi la bonne conscience d'Israël expulsant les Arabes de leur territoire.

Ce n'est pas par hasard si l'esprit et la lettre d'Helsinki et des textes régissant la CSCE sont fondés sur l'école française, sur le droit du sol, la citoyenneté territoriale des nations et le respect, dans ce cadre, du droit des minorités. C'est la conception la plus généralisable du droit des gens; elle est inséparable de la définition particulière de la nation par la République française; elle structure le système européen depuis la Société des nations et elle régit la plus grande partie de l'Afrique et de l'Amérique latine.

La CEE et les Etats-Unis ont été mis devant le fait accompli par l'Allemagne sans que les précautions exigibles au titre des accords d'Helsinki, à savoir l'absolue intangibilité des frontières et le respect des minorités, aient été imposées clairement à tous les gouvernements des Républiques yougoslaves avant toute reconnaissance.

La légèreté de l'Allemagne n'est pas seule responsable de cette catastrophe. La France aurait dû menacer d'aller jusqu'au conflit ouvert avec l'Allemagne sur ce point précis. Elle aurait pu mobiliser son opinion et celle des autres pays d'Europe. Paris a malheureusement failli à ce devoir par opportunisme politico-économique, manque de vues à long terme et manque de courage diplomatique.

Le 15 janvier 1992, la CEE acceptait le diktat allemand, puis les Etats-Unis, unitaires et même proserbes jusque-là, commençaient à s'en accommoder. A partir de cette acceptation, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité deviennent partie intégrante du populisme démagogique de la Serbie et de la Croatie qui ne peuvent plus se passer des milices d'"oustachis" et de "tchétniks" dont ils se sont dotés. Ces unités extrémistes deviennent, dans l'opinion, des héros au lieu d'être vues comme des criminels.

Les Serbes étaient restés dotés d'une légitimité fédérale, pseudo-jacobine unitaire, pendant une période de transition absolument capitale, en conservant l'appui de l'armée yougoslave en crise: l'institution, héritière de l'internationalisme de la Résistance, avait un temps fait le jeu de la Serbie unitaire, avant l'épuration des éléments non serbes, notamment en favorisant le regroupement en Serbie des moyens d'armement fédéraux. La supériorité des armes serbes et les victoires qui s'ensuivirent sur le terrain ont entraîné l'émergence, autour du gouvernement de M. Milosevic, d'une stratégie impériale grand-serbe qui lance l'attaque brutale contre la Bosnie encore pacifique, au printemps 1992. La suite est connue.

Malgré les crimes sadiques, organisés systématiquement contre les civils bosniaques, à aucun moment jusqu'à la fin décembre 1992, ni l'ONU ni aucun pays souverain n'a cherché à adresser aux agresseurs - Serbes de Serbie ou de Bosnie - un ultimatum impliquant que leur statut soit comparable à celui de M. Saddam Hussein envahissant le Koweït. La résolution approuvée par l'ONU le 13 août 1992 condamne la "purification ethnique" mais n'autorise pas "toutes mesures nécessaires pour aboutir à ce que l'aide humanitaire soit délivrée aux citoyens de Bosnie", c'est-à-dire le recours à la force, demandé par M. Bush, et qu'il prétend avoir obtenu dans sa déclaration du même jour (2). Mais cette déclaration n'a rien changé du tout à l'accélération des exactions serbes. Cette incohérence n'est pas inexplicable: la définition humanitaire et le diagnostic culturaliste ont émoussé dans l'opinion pendant tout l'été et l'automne 1992 la prise de conscience politique.

De la barbarie en Yougoslavie

L'ONU n'a donné de sa mission qu'une définition humanitaire: sauver de la famine les regroupés, les prisonniers, les réfugiés ou les assiégés. Les "casques bleus" chargés de protéger les convois livrant de la nourriture aux affamés sont exposés sans aucun recours aux tirs des milices. L'autre mission de l'ONU - négocier des cessez-le-feu, désarmer localement des milices - est tournée ouvertement en dérision par les milices et l'armée serbes. On peut donc distinguer clairement la fonction jouée par l'humanitarisation du problème: cela permet que ne soit pas posé clairement à l'opinion le problème de la responsabilité des pays d'Europe dans le déchaînement de la barbarie en Yougoslavie. L'absence de définition politique explique l'absence d'ennemi qui explique l'absence de stratégie militaire de l'ONU. L'ONU a raté son expédition humanitaire et risque maintenant d'être relayée par une action d'un autre ordre dirigée par "l'empire expéditionnaire américain", sans même que l'Amérique ait besoin d'envoyer des troupes. La simple supériorité aérienne des Etats-Unis pourra verrouiller les solutions possibles du conflit parce qu'ils ont conservé, dans la conjoncture, le monopole du discours politique. Ils le feront pragmatiquement, au mieux de leurs intérêts qui ne sont pas nécessairement ceux de l'Europe ou de la France. L'abaissement politique de l'Europe, à moins d'un sursaut tardif, est scellé par l'humanitarisation de la guerre de Bosnie.

L'aide humanitaire américaine à la Somalie a commencé sur une grande échelle dès 1991. La chute de Syaad Barré le 27 janvier 1991, puis la sécession du Nord, votée le 27 mai, et les combats violents qui commencent à Mogadiscio, en novembre, entraînent l'anarchie générale, l'interruption des travaux agricoles dans certaines zones de sécheresse et la fuite vers les villes. Tout cela provoque, en 1992, une disette. En janvier 1992, plus de la moitié de la population nécessite une aide d'urgence. Le secrétaire d'Etat adjoint américain pour les affaires africaines, M. Herman Cohen, déclare la Somalie "en état de désastre civil" le 25 mars, mais il faut attendre le mois de juin pour un premier envoi (1 016 tonnes de lait de soja, 420 600 dollars). L'effort est presque décuplé avec des crédits de plusieurs millions de dollars par mois à partir de septembre.

En novembre 1991, une deuxième déclaration d'état de désastre ne modifie guère l'intensité du flux. Il est déjà clair, en été 1992, que les envois en Somalie, qui durent depuis un an et demi, sont majoritairement pillés et non distribués par les organes habilités. Un pont aérien mobilisant des moyens militaires de transport est mis en place par les Etats-Unis le 14 août. Le 2 septembre 1992, on compte 1 000 morts de faim par jour. Ce diagnostic explique l'appui total des Etats-Unis à l'envoi de 50 observateurs et de 500 "casques bleus" proposé dès avril par le secrétaire général de l'ONU au Conseil de sécurité (résolution 751), puis des 3 500 "casques bleus" (pakistanais) décidé en septembre (3). Mais les "casques bleus" pakistanais sont inefficaces. Dans la pratique, les ONG doivent s'appuyer sur des milices pour éviter au maximum le pillage.

L'objectif poursuivi par l'Office of US Foreign Disaster était d'obtenir une relance de l'économie de marché par un mixage de distribution gratuite et de vente aux commerçants locaux. Il fallait aboutir, par les ventes, à la remonétarisation d'une économie, dans laquelle la nourriture était devenue la seule monnaie, et, par les distributions gratuites, à faire baisser les prix du marché. Selon les variations observées dans un cas local (sachant que le prix d'un sac de riz était de 35 000 shillings avant la famine), cette stratégie aurait déjà réussi à faire baisser le prix du sac de 300 000 shillings (été 1991) à 12 000 (printemps 1992). Cela impliquait le retour à la sécurité, car il fallait arriver à décentraliser l'aide pour la faire parvenir dans les zones éloignées et à relancer la production par distribution de semences et d'outils dans les zones désertées ou pillées. Sur les 145 000 tonnes de vivres prévues pour l'année fiscale 1991-1992, la moitié devait être distribuée, la moitié vendue (4). La stratégie américaine peut chercher à s'imposer à toute autre parce que 57 % de l'aide alimentaire à la Somalie est américaine.

C'est dans ce contexte que l'expédition "Rendre l'espoir" est décidée. On ne peut pas lui reprocher d'être "purement caritative". Elle correspond certainement à une définition politique et économique de l'aide alimentaire, comme système destiné à relancer l'économie de marché en dehors des régulations politiques. Du moins, les régulations étatiques sont fixées de l'extérieur par l'Etat américain qui devient ainsi, lui-même, un Etat-providence provisoire de type très archaïque. Contrairement à la théorie néolibérale, l'envoi de troupes demeure indispensable pour la mise en place de toutes ces régulations.

Comment interpréter l'expédition somalienne sur un plan plus global? Les Etats-Unis déploient actuellement, dans cinquante pays, un million de citoyens militaires ou employés du Pentagone (en comptant leurs familles) et la tendance n'est pas à réduire ces engagements ou cette présence, mais, selon un rapport d'un groupe de travail au Congrès, qui publie une étude critique, "au contraire, on prévoit un rôle toujours plus actif et important pour le renforcement et l'expansion de la démocratie et des droits de l'homme dans les pays en voie de développement". Il existe des négociations en cours avec trente-huit autres pays (dont la liste reste en partie confidentielle) pour l'acquisition de commodités et leur transformation en "pays hôtes", aptes à jouer un rôle dans la logistique globale des Etats-Unis. Près des deux tiers de ces pays hôtes sont antidémocratiques et plus de la moitié violent régulièrement les droits de l'homme. C'est vers cet ensemble que se sont dirigées les ventes d'armes récentes (21 milliards de dollars depuis la guerre du Golfe dont 14 milliards vers les nouveaux candidats sujets des négociations en cours) (5). Il y a donc une contradiction entre la multiplication des bases dans des pays non démocratiques et l'idée que ces déploiements sont destinés à répandre la démocratie et les droits de l'homme dans le tiers-monde. Militairement parlant, l'expédition américaine de Somalie est un retour. M. Syaad Barré, dont le régime s'est effondré, naguère inféodé à l'Union soviétique, s'était rallié aux Américains à la suite de la priorité accordée par Moscou à l'Ethiopie dans le conflit sur l'Ogaden (lire, pages 4 et 5, l'article de Philippe Leymarie). Les bases stratégiques ex-soviétiques, comme la base navale de Berbera, et les bases aériennes actuellement réutilisées étaient américaines. Le corps expéditionnaire américain de 25 000 hommes est important (même si, par rapport à la guerre du Golfe, tout paraît petit).

Trois zones d'intérêt majeur

Du point de vue des "représentations" américaines du monde, depuis l'effondrement de la bipolarité, les intérêts américains ne dépendent plus de l'obligation stratégique à faire face partout à la présence soviétique (qui s'est évanouie) mais à la défense unilatérale des intérêts américains. La représentation dominante distingue désormais trois zones - l'Europe, le Japon et le Golfe - qui sont dans le premier cercle des intérêts majeurs. Les zones sous-développées appartiennent à deux autres cercles: une zone intermédiaire où certains pays utiles peuvent être cooptés comme "intérêts" mais que les alliés régionaux peuvent prendre en charge; et un troisième cercle où les désordres sont devenus indifférents (Pérou, Afghanistan, Afrique).

Dans ce cadre, la Somalie ne fait pas partie de la zone Afrique, elle fait partie de la zone intitulée "Asie du Sud-Ouest", définie sous la présidence de M. James Carter comme la zone de projection de la Force de déploiement rapide, puis du US CENTCOM (commandement central des Etats-Unis), qui prévoit en permanence le déploiement éventuel de 200 000 hommes autour du Golfe. Les Etats-Unis maintiennent encore aujourd'hui 23 000 hommes de l'expédition "Tempête du désert" dans la zone du Golfe (soit dix fois plus qu'avant l'expédition). Depuis quelque temps, les exercices que les Etats-Unis mènent dans le Golfe et qui sont destinés théoriquement à mettre en oeuvre une deuxième expédition contre l'Irak au cas où sa résistance aux inspections deviendrait intolérable, visent en fait l'Iran. Puissance "intégriste islamiste" déstabilisante, selon les Etats-Unis, l'Iran est le prochain "méchant" du système mondial. Ses achats d'armes dans la braderie soviétique ou chinoise, le simple fait qu'il reste maintenant la première puissance du Golfe, le soupçon d'une ambition nucléaire, tout le rend "menaçant". Le déploiement en Somalie peut donc passer, aussi, pour une mesure de précaution dans le cadre de la protection du Golfe. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, sensibles à ce cadre clinique, ont prévu d'envoyer des contingents à Mogadiscio.

Le président Bush, en lançant l'expédition de Somalie, a voulu exhiber en fin de mandat l'éventail de missions que l'Amérique se donne pour légitimes face au monde "barbare": à l'expédition "bâton" de la guerre du Golfe, répond l'expédition "carotte" de la Somalie.

Sans nier le caractère pacificateur et humanitaire de certaines missions menées par la France en Afrique, il s'agit bien, pour Paris, d'un rôle impérial d'un nouveau genre. Un défaut dans la Constitution de la Cinquième République interdit d'avoir le débat démocratique que l'extension de ces responsabilités devrait susciter en France, comme il le suscite aux Etats-Unis. Si la France devait participer en Europe à une mise au pas du régime expansionniste serbe, aurait-elle assez de troupes professionnelles disponibles pour des actions, régulières et irrégulières, précises que la guerre serbe imposerait.

L'expédition humanitaire de Somalie décidée après une campagne médiatique qui, en France, a su mobiliser jusqu'aux enfants des écoles, est l'occasion d'ouvrir un débat sur la politique française. La présence permanente de contingents en Afrique ou dans les dépendances du Pacifique ne peut être considérée comme constituant une collection d'expéditions, quoique la généralisation des troubles en Afrique pourrait entraîner prochainement une pareille mutation.

Les données chiffrées permettent de constater que, sans compter la guerre du Golfe, les effectifs français engagés dans des expéditions à l'étranger ont doublé depuis deux ans. Tout se passe comme si l'habitude était prise d'envoyer des troupes en mission extérieure, sans que, pour autant, un budget ordinaire pour ces opérations soit prévu. L'expédition outre-mer devient ainsi une manière de rogner, sans le dire, sur les dépenses courantes de la défense, tout en exigeant des armées des tâches supplémentaires, méthode qui n'est pas forcément la meilleure ni pour la transparence démocratique ni pour le moral des troupes. Que dire sur la finalité des expéditions du point de vue des intérêts stratégiques et politiques de la France? La plupart de ces missions comptent fort peu d'hommes ou durent peu de temps et n'ont qu'une valeur symbolique. Pour analyser la tendance, il faut considérer les missions quantitativement lourdes: le Cambodge (1 435); la Yougoslavie (4 800); Djibouti (4 000), et la Somalie (4 000, effectifs provenant, en bonne partie, de Djibouti). Il y a peu à redire de la présence française au Cambodge, qui constitue sans nul doute un point important du rétablissement de la paix par l'ONU, dans un espace où la France a toujours conservé des responsabilités.

Si la participation française à l'expédition humanitaire de Somalie a aussi un sens stratégique, c'est qu'elle annonce éventuellement une participation possible de la France dans une nouvelle opération américaine en Asie du Sud-Ouest. La chose mérite d'être éclaircie, car la priorité devrait être accordée à la Bosnie, tant du point de vue de l'avenir de la sécurité européenne que de l'indépendance politique de l'Europe dans son propre périmètre principal de sécurité. L'humanitarisme courageux de M. Bernard Kouchner pourrait se révéler naïf et manipulable en l'absence de tout débat politique.

La destruction des États communistes planificateurs, tyranniques et inefficaces est l'objectif essentiel de la "révolution néolibérale" qui caractérise la fin du siècle. Elle compte désormais autant de désastres que de succès. Le désastre soviétique accompagne le désastre yougoslave; le désastre africain n'est pas moindre avec ses quatre zones de famines et de violence, dont une seule a eu droit à un sort médiatique particulier, laissant dans l'ombre le Libéria, le Mozambique, le Soudan, etc.

Dans tous les pays du monde, l'Etat héritier des temples-silos néolithiques avait eu pour devoir de conserver des stocks pour les mauvaises années ou de subventionner le prix du pain ou du riz. Il est clair que les Etats-Unis veulent assumer ce devoir d'Etat comme un devoir d'empire à l'échelle mondiale. L'extension des jachères en France constitue donc, conjointement, un abaissement de son pouvoir d'Etat ancien et de son pouvoir impérial dans l'espace néolibéral. La centralisation des surplus aux Etats-Unis, comme toute centralisation, n'aboutit pas à l'efficacité logistique maximale sans l'appui des forces armées. On découvre soudain l'existence d'une considérable bureaucratie des "blés" comme on disait au XVIIe siècle, et surtout le fait que, sur la base d'une idéologie libérale anti-étatique, les Américains sont en train, par "l'arme alimentaire" de construire un Etat impérial de type très archaïque (sumérien ou chinois). Il s'agit d'un empire central à éclipses, puisque l'Amérique refuse évidemment de prendre en charge l'administration permanente des zones de chaos.

Les armées subalternes sont indispensables pour assurer dans la durée le retour à un système d'économie de marché ou même sa mise en place, qui n'est pas immédiate. La gauche française peut-elle soutenir un tel système de régulation et n'y a-t-il pas autre chose à proposer? La France a-t-elle intérêt à se mettre sur les rangs dans ces nouveaux rôles? Toutes ces questions ne sont pas proposées à l'opinion car la définition humanitaire de l'expédition de Somalie masque complètement le problème.

C'est la légitimation de la "guerre ethnique", sans débat, par une Europe sous influence allemande, qui permet à des groupes criminels de généraliser la violence, de lancer les jeunes chômeurs des villes et les conscrits paysans dans des rôles de bourreaux en Bosnie, et de pervertir pour longtemps la conscience morale de plusieurs peuples.

La France devrait ouvrir le débat politique, et dépasser d'urgence la définition humanitaire de sa présence dans les Balkans. Il faut choisir des objectifs politiques finaux, un camp, des alliés, une stratégie, dans des opérations qui ne peuvent s'apaiser rapidement. La guerre de Bosnie est la guerre d'Espagne de cette génération. Pour ne pas répéter les lâchetés de la neutralité dans la guerre d'Espagne, ou celles de Munich, la France doit faire des choix. La stratégie française, sauf à renier la morale même de la République, doit viser absolument à sauver les victimes et à garantir le retour des victimes dans leurs droits et la restauration d'une république laïque et pluriculturelle en Bosnie.

Sauver Sarajevo reste le symbole de cet avenir possible, mais ce n'est pas la seule tâche. La France ne peut accepter, aux frontières de la CEE, la constitution d'un système de bantoustans ou de camps palestiniens. C'est un refus politique. L'humanitarisation générale par les médias exaspère d'ailleurs les organisations humanitaires qui en savent assez pour comprendre les politiques en jeu. Elle est la trace d'une sorte d'imposture qui masque les responsabilités et freine les critiques et l'énoncé d'options conflictuelles sur l'avenir du monde; sur l'opposition doctrinaire entre la France et l'Allemagne au sujet de l'Europe ou entre les Etats-Unis et l'Europe au sujet du tiers-monde.

On aboutira, sans cette prise de conscience à un échec irrémédiable de l'ONU, transformé en appendice de l'empire américain, à la survie de l'extrémisme serbe allié demain d'un nationalisme russe bien plus dangereux. Et à une mise sous tutelle de l'Europe empêchant toute proposition différente pour le développement du tiers-monde.

Notes:
(1) Cf., par exemple, Ghassan Salamé: "L'utopie d'un empire onusien", Libération, 14 décembre 1992.
(2) Cf. International Affairs, USIS, 31 août 1992, p. 23.
(3) Cf. Theodros S. Dagne, "Somalia: a Country at War Prospect for Peace and Reconciliation", (CRS Report for Congress), 15 juin 1992.
(4) Cf. International Affairs, USIS, 31 août 1992, p. 11 et p. 13.
(5) Arms Control and Foreign Policy Caucus, US Congress, Washington DC, 1er juin 1992, pp. 1-2.

1993

L'intervention militaire en Somalie viserait avant tout des objectifs humanitaires. Mais à cette occasion - comme en Irak ou en Bosnie, - on voit se préciser des divergences entre les Etats-Unis et l'ONU quant à la manière d'assurer la stabilité du nouvel ordre mondial.

Mogadiscio, mi-décembre 1992: un fonctionnaire du bureau de liaison politique des Nations unies attaché au représentant spécial, M. Ismat Kittani, décide de sortir des locaux de l'ONU pour se rendre à une entrevue avec M. Ali Mahdi, au nord de la "ligne verte", qui divise la ville. Problème: depuis le débarquement des troupes américaines le 9 décembre 1992, il a dû se séparer de son escorte de mercenaires somaliens montés sur leurs technicals, ces 4 × 4 hérissés de mitrailleuses et de canons sans recul que les habitants de la capitale ont surnommés les "Mad Max". Impossible de circuler seul. Les personnels des Nations unies ont déjà été visés à plusieurs reprises. Il demande donc une escorte au commandant des forces expéditionnaires américaines. Qui la lui refuse. Etonnement du fonctionnaire, d'autant qu'une telle escorte vient d'être fournie à un membre du Programme alimentaire mondial (de l'ONU) qui s'est rendu au Nord. "Oui, lui répond l'officier américain, mais lui est "humanitaire" et vous, vous êtes "politique". Mes ordres sont précis, notre mission en Somalie est purement humanitaire et ne doit en aucun cas glisser vers le politique." Cette anecdote illustre l'ambiguïté des relations entre les deux principaux acteurs de l'action humanitaire en Somalie, les Nations unies, d'une part, dont les objectifs sont liés à la politique somalienne et régionale, et les Etats-Unis, d'autre part, dont l'action est dictée par des considérations de politique nationale, tant intérieure qu'étrangère. Différentes l'une de l'autre, ces politiques obéissent toutes deux à des logiques assez éloignées du pur humanitarisme qu'elles prétendent incarner.

Les Nations unies, pour leur part, souffrent d'une sorte de péché originel qui remonte à la manière même dont elles se sont saisies du problème somalien. Revenons un peu en arrière. Plongée dans la guerre civile, la dictature du général Syad Barre se décompose. Le 15 mai 1990, un groupe d'intellectuels et d'hommes d'affaires lance un Manifesto qui préconise une "transition démocratique" pour mettre fin à la crise. Malheureusement, cette initiative courageuse se trouve rapidement détournée par les "nomenklaturistes" du régime en déroute et soutenue de l'extérieur par tous les "amis" de la dictature, qu'il s'agisse des Etats arabes "modérés", du Parti socialiste italien et, plus discrètement... de la Mafia. Une conférence de la dernière chance est prévue au Caire pour le 12 décembre 1990. Son organisateur: M. Boutros-Ghali, alors ministre des affaires étrangères du gouvernement égyptien qui a soutenu M. Syad Barre et cherche à récupérer le groupe du Manifesto. Or, en octobre 1990, les principales organisations combattant la dictature avaient signé un accord s'interdisant de négocier jusqu'à la chute complète du régime et prévoyant une concertation avant l'établissement de tout gouvernement provisoire. Le 27 janvier 1991, M. Syad Barre s'enfuit de Mogadiscio dans un char en emportant avec lui les dernières réserves de la Banque nationale. Le surlendemain, M. Ali Mahdi, l'un des signataires tardifs du Manifesto, est proclamé "président" par ses amis au mépris de l'accord d'octobre 1990. Il reconduit immédiatement dans ses fonctions M. Omar Arteh Ghalib, dernier premier ministre de la dictature déchue. Autour de lui, de nombreux anciens prébendés du régime. Les graines de la seconde guerre civile sont semées.

Pendant un an, le monde se désintéresse de la Somalie, qui sombre dans l'anarchie. Les combattants de la guerre civile n'ont pas réellement les moyens de l'emporter les uns sur les autres ou même de nourrir convenablement leurs armées, qui vivent sur le pays. Puis, le 20 janvier 1992, Mme Fatun Mohamed Hassan, représentante ad interim de la Somalie à New-York (nommée par M. Syad Barre) écrit une lettre (doc. UN S/23445) à M. Boutros-Ghali, devenu entre-temps secrétaire général des Nations unies. Elle lui demande d'inscrire la question somalienne à l'ordre du jour de l'Assemblée générale, "à la suite d'une requête de M. Omar Arteh Ghalib, premier ministre du gouvernement provisoire de la Somalie". Cette formulation sera acceptée sans modification et, trois jours plus tard, la résolution 733, qui va enclencher le processus d'intervention en Somalie, sera votée par l'ONU. Pour les fronts qui ont combattu le général Syad Barre, la neutralité de l'organisation internationale dirigée par l'ex-ministre égyptien des affaires étrangères est difficile à accepter, dans la mesure où les attendus de la résolution qualifient de nouveau M. Ali Mahdi de "président par intérim" de la Somalie et parlent d'une "conférence générale de réconciliation nationale" (doc. ONU S/26693, § 23).

En effet, M. Ali Mahdi, faible militairement, est surtout fort d'appuis diplomatiques et financiers extérieurs et compte bien reconquérir à la table de négociation ce qu'il a perdu sur le terrain. Il accepte la résolution 733 dès le 26 janvier 1992 (il réclamait depuis longtemps une intervention massive, que ses ennemis repoussaient) et fera de son mieux pour s'attirer les faveurs de l'ONU.

C'est ici que se place l'épisode de l'envoi en Somalie de M. Mohamed Sahnoun comme représentant spécial du secrétaire général. Nommé le 28 avril 1992, ce diplomate algérien, ancien conseiller politique du président Chadli, prend très vite la mesure de la situation somalienne et, notamment, de la politique de conciliation internationale de M. Ali Mahdi. C'est en grande partie son franc-parler à l'égard des ambiguïtés de l'action de l'ONU qui amènera son limogeage à la fin d'octobre, alors qu'il mettait patiemment sur pied un plan d'action qui avait quelques chances de succès.

Le problème, c'est que ce plan d'action allait à l'encontre des objectifs réels des Nations unies en Somalie. Celles-ci souhaitaient recréer l'unité d'un Etat membre de la Ligue arabe qui a éclaté; et, idéalement, cette unité devrait se faire autour d'un noyau d'organisations comprenant un certain nombre d'hommes politiques proches de l'ancien régime, dont l'amitié envers des pays arabes "modérés" est bien connue et dont l'hostilité à l'égard du fondamentalisme islamique est également prouvée (1). Cette stratégie bénéficie du soutien discret de divers gouvernements arabes, notamment celui du Caire. Or le "plan Sahnoun" partait d'une réalité - l'éclatement de la Somalie - et cherchait à imaginer une reconstruction progressive non pas d'un Etat mais de diverses administrations régionales. Par pragmatisme, et jusqu'à leur implication, à partir de l'été 1992, les Etats-Unis favorisaient l'approche de M. Sahnoun.

Leur engagement en Somalie s'est fait selon des modalités radicalement différentes de celles préconisées par les Nations unies. Il date, en effet, de la campagne présidentielle américaine où le candidat Bill Clinton souleva la question du drame somalien, sur la suggestion de certains membres de son entourage qui visaient à ramener au Parti démocrate les voix de la bourgeoisie noire américaine passée au reaganisme dans les années 80. Piégé, le président Bush répondit en annonçant la fourniture de 145 000 tonnes de nourriture dans le cadre de l'opération Provide Relief ("fournir des secours"). Cette opération, largement médiatique, consista essentiellement en l'envoi d'une quinzaine d'avions pour ravitailler la Somalie depuis le Kenya. Comme les vivres n'avaient pas été acheminés pendant trois mois (septembre-novembre 1992), les Américains puisèrent dans les stocks des Nations unies destinés aux victimes de la sécheresse et aux réfugiés du Nord du Kenya.

Improvisée et peu efficace, l'opération fut largement critiquée par l'ONU et par les organisations non gouvernementales (ONG) engagées sur le terrain, y compris les ONG américaines. Par le biais de leurs réseaux de soutien, notamment religieux, celles-ci lancèrent une puissante campagne de sensibilisation de l'opinion aux Etats-Unis (2). Cette dernière se conjugua avec deux autres éléments déterminants. D'une part, le désir du président Bush de quitter sa présidence sur un coup d'éclat qui "recentrerait" en même temps l'image internationale de la puissance américaine: la Somalie devenait le pendant humanitaire de la Realpolitik qui avait inspiré "Tempête du désert". D'autre part, l'ardent plaidoyer du président du Conseil national de sécurité, M. Brent Scowcroft, et du secrétaire à la défense, M. Dick Cheney, en faveur d'une nouvelle "guerre idéaliste" dans le tiers-monde permettant de renforcer le complexe militaro-industriel face aux velléités de compression du budget du Pentagone dont on crédite M. Bill Clinton. Ce dernier argument eut raison des objections du général Colin Powell, qui avait de forts doutes quant à l'efficacité d'une intervention purement militaire en Somalie.

Un échec probable

Médias, charité, Pentagone, les trois maîtres-mots de l'intervention américaine n'avaient pas grand-chose à voir avec la situation en Somalie, qui n'était qu'un prétexte (3). C'est la raison pour laquelle les Américains insistèrent pour une formulation très particulière des buts de l'opération: le paragraphe 8 de la résolution 794 des Nations unies (3 décembre 1992) évite soigneusement toute mention de désarmement des fractions somalies (à laquelle M. Boutros-Ghali était pourtant très attaché) pour ne parler que de "création d'un environnement sûr", ce qui laisse une large part aux interprétations. C'est également pour cela que Washington avait dès le début considéré comme positif le "plan Sahnoun" qui, en ne cherchant pas à reconstituer un Etat somalien unitaire, facilitait grandement une dépolitisation locale de l'intervention.

Ayant à l'esprit l'histoire et les modalités respectives des interventions des Etats-Unis et de l'ONU, l'on comprend mieux le déroulement - et l'échec probable - de la conférence réunie à Addis-Abeba à partir du 4 janvier 1993. Nous y voyons le général Aïdid et ses alliés se battre pied à pied contre le plan des Nations unies visant à organiser une conférence de réconciliation nationale, dans lequel ils voient une étape dans la tentative de reconstituer une Somalie unifiée sous une direction qui serait celle des amis de M. Ali Mahdi (4). Et les mêmes demandent le maintien des troupes américaines puisque les Etats-unis, sont prêts à accepter une réorganisation du pays sur une base non unitaire et n'ont pas de sympathies particulières pour telle ou telle fraction. Le maintien des troupes américaines est également pour M. Aïdid et ses alliés un moyen d'éviter ce qu'ils craignent le plus: le plan de remplacement des "marines" par des troupes des Nations unies d'origine arabo-musulmane "modérée" (Egypte, Maroc, Arabie saoudite, Turquie et, dans une certaine mesure, Nigéria), considérées comme favorables aux vues de la Ligue arabe préconisant l'unité nationale sous l'égide de la fraction Ali Mahdi.

M. Mohamed Sahnoun et un certain nombre d'observateurs du drame somalien ont préconisé une approche régionale et graduelle de la reconstruction administrative. M. Boutros-Ghali a poussé l'ONU vers une approche rapide, globale et directe de sa reconstruction politique. A tort ou à raison, la fraction Aïdid et ses alliés croient trouver dans la première approche un soutien à leurs vues, tandis que la fraction Ali Mahdi et ses amis espèrent plus du second choix. Par indifférence quant à la situation politique sur le terrain, qui n'a pas motivé son intervention, Washington pourrait être prêt à soutenir passivement la première orientation, ou du moins pourrait empêcher l'application de la seconde par le maintien de sa seule présence. C'est au président Clinton qu'il appartient de décider s'il désire donner à l'intervention américaine une dimension autre que celle d'un charity show au bénéfice du Pentagone ou s'il préfère laisser le champ libre à la politique de l'ONU.

Notes:
(1) Le président Syad Barre avait à plusieurs reprises emprisonné, ou fait exécuter, des dignitaires religieux accusés de manière plus ou moins crédible de fondamentalisme; il avait également tenté de présenter les émeutes de juillet 1989, qui sonnèrent le glas de son régime, comme l'oeuvre des islamistes.
(2) Voir, entre autres, la série d'articles écrits par Dudley Althaus et Anna Puga du Houston Chronicle reproduits dans de très nombreux journaux américains en novembre 1992. L'appel humanitaire se faisait d'autant plus pressant que le "Plan d'urgence des 100 jours", adopté par l'ONU à Genève le 6 octobre, se révélait lui aussi un échec avec seulement 9 % des vivres distribués au bout de 45 jours de mise en oeuvre.
(3) Restore Hope (Rendre l'espoir) allait, en outre, permettre de rappeler à l'ONU sa dépendance à l'égard de Washington et, secondairement, d'améliorer les relations raciales aux Etats-Unis mêmes. Le Révérend Jesse Jackson déclara que c'était la première fois qu'il approuvait de tout coeur une décision du président Bush.
(4) Celui-ci est plus le leader nominal d'une faction que son chef véritable. Pour la direction effective, il faudrait plutôt suivre le rôle d'hommes comme MM. Mohamed Sheikh Osman, longtemps ministre des finances de M. Syad Barre, ou Omar Arteh Ghalib, qui fut son ministre des affaires étrangères et son premier ministre.

1993

LA Somalie, où les pasteurs constituaient autrefois 5 % de la population, avait une économie fondée sur l'échange entre éleveurs nomades et petits agriculteurs. En dépit des sécheresses, elle demeura presque autosuffisante en produits alimentaires durant les années 60 et 70. Au cours de la décennie 70, des programmes de transfert de populations permirent le développement d'un important secteur commercial dans le domaine de l'élevage: jusqu'en 1983, le bétail a représenté 80 % des recettes d'exportation du pays.

Au début des années 80, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposèrent au gouvernement un programme de réformes qui mit en péril le fragile équilibre entre les secteurs nomade et sédentaire. L'une des fonctions de ce plan d'austérité était de dégager les fonds destinés à rembourser la dette contractée par Mogadiscio auprès des membres du Club de Paris et, surtout, auprès du... FMI lui-même (1).

Comme le notait un rapport de mission de l'Organisation internationale du travail: "Seul parmi les principaux créditeurs de la Somalie, le Fonds refuse un rééchelonnement (...) . Il aide de facto à financer un programme d'ajustement, dont l'un des objectifs majeurs est le remboursement du FMI lui-même (2)."

Le programme d'ajustement structurel a accru la dépendance alimentaire, notamment dans le domaine céréalier. Entre 1975 et 1985, l'aide alimentaire a été multipliée par quinze, soit un rythme d'accroissement annuel moyen de 31 % (3). Cet afflux de blé et de riz vendus sur le marché local, s'ajoutant à l'augmentation des importations, a provoqué des migrations de producteurs et des modifications majeures dans les habitudes de consommation, au détriment des produits traditionnels, maïs et sorgho.

La dévaluation du shilling somalien, imposée en juin 1981 par le FMI et suivie périodiquement par d'autres baisses de parité, entraîna des hausses des prix de tous les intrants de l'agriculture: carburants, engrais, etc. L'impact fut immédiat et désastreux sur les cultures pluviales mais aussi dans les zones irriguées. Dans les villes, le pouvoir d'achat chuta de façon dramatique, les plans de développement du gouvernement furent victimes de coupes claires, les infrastructures s'effondrèrent, les flux d'"aide alimentaire" provoquèrent l'appauvrissement des communautés agricoles (4).

Au cours de la même période, une bonne partie des meilleures terres cultivables furent accaparées par des fonctionnaires, des militaires et des commerçants liés au gouvernement (5). Plutôt que de promouvoir la production alimentaire au profit du marché local, les bailleurs de fonds encouragèrent celle, dotée d'une prétendue "haute valeur ajoutée", de fruits, de légumes, d'oléagineux, de coton destinés à l'exportation et récoltés sur les plus fertiles terres irriguées.

Dès le début des années 80, les prix des médicaments pour bétail augmentèrent en raison de la dévaluation. La Banque mondiale encouragea les responsables à faire payer les services vétérinaires fournis aux nomades (notamment la vaccination des animaux). Un marché privé des médicaments fut institué. Le ministère de l'élevage fut dévitalisé, ses services vétérinaires devant être totalement financés par le paiement intégral de ses prestations. Selon la Banque mondiale, "les services vétérinaires jouent un rôle essentiel dans le développement du cheptel dans toutes les régions et ils peuvent être dispensés principalement par le secteur privé (...) . Etant donné que peu de vétérinaires privés choisiront de travailler dans les zones pastorales éloignées, l'amélioration des soins du bétail dépendra aussi de "paravétérinaires" payés pour vendre les médicaments (6)."

Cette privatisation des soins s'est accompagnée d'une absence de programmes alimentaires d'urgence pour les périodes de sécheresse, tandis que l'eau devenait objet de commerce, que sa conservation était négligée, de même que les pâtures. Conséquences fort prévisibles: les troupeaux furent décimés, tout comme la population pastorale. L'objectif "caché" de cette politique était d'éliminer les éleveurs nomades insérés dans un système traditionnel d'échanges. Selon la Banque mondiale, il est de toute façon bénéfique d'"ajuster" la taille des troupeaux car les pasteurs nomades de l'Afrique subsaharienne sont accusés de contribuer à la dégradation de l'environnement (7).

L'effondrement des services vétérinaires a indirectement bénéficié aux pays riches: en 1984, les exportations de bétail somalien vers l'Arabie saoudite et les pays du Golfe baissèrent radicalement et les achats saoudiens se firent en Australie et dans la Communauté européenne.

La restructuration du budget gouvernemental, sous la supervision des institutions internationales, a aussi beaucoup contribué à la mise à sac de l'agriculture. Les infrastructures cédèrent et les dépenses pour l'agriculture baissèrent d'environ 85 % par rapport au milieu des années 70 (8). Le gouvernement fut empêché par le FMI de mobiliser les ressources nationales; des objectifs sévères furent fixés pour réduire le déficit budgétaire. Les pays "donateurs" fournirent de plus en plus leur aide sous forme de produits alimentaires plutôt qu'en apport financier ou en équipement. Cette aide était ensuite vendue par le gouvernement sur le marché local et les revenus ainsi dégagés (les "fonds de contrepartie") devaient financer les projets de développement. Dès le début des années 80, ces opérations représentèrent la principale source de revenus de l'Etat, ce qui permit aux donateurs de contrôler de fait l'ensemble du budget (9).

Les réformes économiques ont aussi signifié la désintégration des programmes de santé et d'éducation (10). En 1989, les dépenses de santé étaient de 78 % inférieures à celles de 1975. Selon la Banque mondiale, le budget courant pour l'éducation était en 1989 d'environ 4 dollars par an pour un élève du primaire, contre environ 82 dollars en 1982. Entre 1981 et 1989, les inscriptions scolaires ont chuté de 41 % (en dépit d'une forte augmentation de la population scolarisable), livres et matériel disparurent des classes, les écoles se détériorèrent, près d'un quart des établissements primaires durent fermer.

Ruine de l'économie et désintégration de l'Etat

L'ECONOMIE dans son ensemble fut ainsi prise dans un cercle vicieux: les dégâts subis par les troupeaux furent cause de famine chez les pasteurs nomades qui se retournèrent vers les agriculteurs; ceux-ci vendirent ou troquèrent leurs céréales contre du bétail. Toute l'économie pastorale fut de ce fait socialement désarticulée. De même, la chute des rentrées de devises due aux baisses des exportations de bétail et des envois de fonds par les Somaliens travaillant dans les pays du Golfe eut de graves conséquences sur la balance des paiements et les finances publiques, ce qui rendit impossible l'application des programmes gouvernementaux.

Les petits paysans furent ruinés en raison des prix de dumping des céréales américaines subventionnées et de la hausse des prix des intrants. L'appauvrissement de la population urbaine provoqua elle aussi une baisse de la consommation alimentaire. Le soutien de l'Etat aux zones irriguées fut gelé et la production déclina dans les fermes d'Etat, promises à la fermeture ou à la privatisation sous les auspices de la Banque mondiale.

Selon les estimations de cette dernière, les salaires réels du secteur public étaient en 1989 inférieurs de 90 % à leur niveau du milieu des années 70. Le revenu mensuel moyen était tombé à 3 dollars, accélérant la désintégration de l'administration (11). Un plan de remise à niveau des salaires du service public fut proposé par la Banque mondiale, mais cela devait se faire avec la même enveloppe budgétaire, grâce au licenciement d'environ 40 % des fonctionnaires - l'administration n'aurait plus compté que 25 000 salariés en 1995 pour une population de 6 millions d'habitants - et à la suppression des diverses primes. Plusieurs pays donateurs se sont déclarés prêts à financer le coût de ces suppressions de postes (12)...

Le désastre était déjà inscrit dans toutes ces mesures qui réduisaient à néant l'Etat somalien. Pourtant, la communauté internationale des bailleurs de fonds ne fit rien pour redonner vie aux infrastructures économiques et sociales, élever le niveau de vie, reconstruire l'administration: un an avant la chute du régime du général Syad Barre, en janvier 1991, alors que la guerre civile faisait déjà rage, les créditeurs proposaient de nouvelles mesures d'ajustement qui visaient à réduire encore plus les dépenses publiques, à restructurer la banque centrale, à liquider la presque totalité des entreprises d'Etat et à libéraliser le crédit (ce qui ne pouvait qu'asphyxier le secteur privé!).

En 1989, le service de la dette représentait 194,6 % des recettes d'exportation. Cette année-là, le prêt du FMI fut annulé pour cause d'arriérés, et la Banque mondiale gela pendant plusieurs mois un prêt d'ajustement structurel de 70 millions de dollars: les résultats économiques de la Somalie étaient trop mauvais (13). La renégociation de la dette ainsi que toute nouvelle avance étaient conditionnées au paiement des arriérés! Ainsi le pays était tenu prisonnier de la camisole de force de l'ajustement structurel pour le contraindre à assurer le service de la dette. On connaît la suite: l'effondrement de l'Etat, la guerre civile, la famine et, finalement, "Rendre l'espoir".

La Somalie est une expérience exemplaire, d'abord pour l'Afrique, où il existe d'autres sociétés pastorales nomades que les programmes du FMI et de la Banque mondiale s'emploient à éliminer. Plus largement, l'histoire récente de la corne de l'Afrique confirme le danger pour le tiers-monde de politiques d'ajustement qui affaiblissent l'Etat et conduisent à l'implosion et à la guerre civile.

Notes:
(1) Pendant la période 1983-1985, la dette somalienne était due à raison de 20 % au FMI et à la Banque mondiale. Cf. Generating Employment and Incomes in Somalia, Jobs and Skills Programme for Africa, Organisation internationale du travail (OIT), Addis-Abeba, 1989, p. 5.
(2) Organisation internationale du travail, op. cit., p. 16.
(3) Au milieu des années 80, cette aide excédait la consommation de 35 %. Lire Hossein Farzin, "Food Aid: Posititive and Negative Effects in Somalia?", The Journal of Developing Areas, janvier 1991, p. 265.
(4) Selon l'OIT, la société publique de développement agricole (State Agricultural Development Corporation, ADC) a joué un grand rôle dans le soutien aux prix élevés payés aux agriculteurs: "L'ADC a trop - et non trop peu - encouragé la production de maïs et de sorgho" ( cf. OIT, op. cit., p. 9). Les données de la Banque mondiale, de leur côté, laissent entendre qu'il y a eu augmentation de la production de maïs et de sorgho après la déréglementation des prix en 1983.
(5) Lire Somalia, Operation Restore Hope: A Preliminary Assessment, African Rights, 11, Marshalsea Road, Londres, mai 1993, p. 18.
(6) Sub-Saharian Africa, From Crisis to Sustainable Growth, Banque mondiale, Washington DC, 1989, p. 98.
(7) Ibid., pp. 98 à 101. Le surpacage nuit à l'environnement mais le problème ne saurait être résolu en frappant de plein fouet le mode de vie des éleveurs.
(8) De 1975 à 1989.
(9) Les fonds de contrepartie furent les seules sources de financement des projets de développement, la plupart des dépenses courantes dépendant elles aussi des donateurs.
(10) Le pourcentage des dépenses militaires demeura élevé mais ce poste budgétaire baissa en termes réels.
(11) Les salaires du secteur public équivalaient à 0,5 % du PNB en 1989.
(12) Une diminution de 40 % des effectifs du secteur public sur cinq ans (1991-1995). Selon la Banque mondiale, il y aurait 27 000 fonctionnaires en 1995.
(13) La première tranche de ce prêt fut versée par l'Association internationale de développement, filiale de la Banque mondiale. La seconde fut gelée en 1990. Le prêt fut annulé en janvier 1991, après la chute du gouvernement Syad Barre.

1993

En quelques mois, l'opération des Nations unies en Somalie, dont l'objectif affiché était d'aider des populations affamées, s'est transformée en vulgaire opération coloniale de maintien de l'ordre. Des centaines de civils ont été tués dans les tentatives pour capturer le général Aïdid. La principale raison de ce dérapage tien à une totale méconnaissance des racines historiques de la crise et au mépris dans lequel sont tenues les règles de fonctionnement de sociétés appartenant à d'autres cultures.

"Vous faites le travail de Dieu et vous le faites bien", déclarait le président George Bush aux troupes américaines avec qui il était venu passer le réveillon du Jour de l'an 1993 en Somalie. En juillet dernier, à un journaliste italien qui lui demandait si l'élimination physique du général Mohamed Farah Aïdid était nécessaire, M. Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations unies, répondait: "Je dis oui. C'est essentiel pour ramener l'ordre et la légalité dans la partie méridionale de Mogadiscio (1)." Ainsi, en un peu plus de six mois, la crise somalienne a basculé dans la tragédie. L'assassinat politique est devenu le moyen d'accomplir le "travail de Dieu", et la répression relève désormais du "crime humanitaire (2)", car si le général Aïdid est insaisissable, des centaines de civils, en majorité des femmes et des enfants, tombent sous les coups de l'ONU, qui s'est transformée en une simple faction dans la guerre civile.

La raison de ce dérapage est à chercher dans le dédain de la politique (3). En décembre 1992, les Etats-Unis se sont lancés dans l'aventure somalienne sans avoir la moindre idée des causes historiques de la crise, du fonctionnement de la société, de leurs propres objectifs politiques. Les marines débarquaient sous les projecteurs de la télévision et il suffisait de dire que désormais les petits enfants allaient pouvoir manger. Les populations du tiers-monde étaient une nouvelle fois simplement considérées comme des estomacs munis de jambes.

Au contraire, le partenaire des Américains dans cette folle équipée, M. Boutros-Ghali, avait conçu un programm politique parfaitement clair: désarmement des milices, conférence nationale, réunification du pays sous un exécutif transitoire, en incluant, de gré ou de force, la République autoproclamée du Somaliland. Ces objectifs implicites, et qui ne furent jamais ouvertement discutés, allaient pourtant guider les actions de l'UNITAF (4) puis de l'ONUSOM II (5).

Dès le début, une divergence se fit jour, les Américans refusant avec obstination de voir mentionné dans la résolutions 794 qui créait l'UNITAF le désarmement des milices. Le but du président Bush étant fondamentalement de se livrer à une opération de lobbying ("M. Clinton, ne touchez pas au budget du Pentagone; même si la guerre froide est finie, il nous reste les guerres tièdes") doublée d'une opération de relations publiques ("Il n'y a pas que pour le pétrole du Koweït que les soldats des Etats-Unis sont prêts à se déplacer"), il n'était pas question de s'enliser en Somalie ni de désarmer qui que ce soit.

L'évacuation devait commencer dès la fin de janvier 193 et s'achèverait fin avril, le représentant spécial de Washington, M. Robert Oakley, harcelant les Nations unies et le accusant de "traîner les pieds". En mai 1993, alors qu'ils avaient été jusqu'à 26 000, il ne restait plus que 1 400 militaires américains pour endosser le nouvel habit ONUSOM II.

Si le désarmement des milices constituait un préalableutile qui aurait pu changer le déroulement ultérieur des opérations, le second objectif du secrétaire général des Nations unies - la reconstitution d'un gouvernement national unitaire - était en revanche utopique. Composée à 70 % de nomades, étroitement structurée par les appartenances lignagères et de surcroît - le point est fondamental - totalement désarticulée par une monstrueuse perversion de ses mécanismes de fonctionnement traditionnels aux mains du général Syaad Barre, la société somalienne était atteinte d'un cancer éthique et social. Depuis 1977 et jusqu'à sa chute en 1991, le dictateur n'avait cessé de jouer sur deux tableaux, présentant alternativement son régime comme l'incarnation d'un ordre transclanique "moderne" et, en même temps, continuant à maquignonner des arrangements claniques officieux, à jouer sur les solidarités lignagères et à pervertir les mécanismes de régulation de la société traditionnelle.

Il en avait résulté une situation de cauchemar, d'anomie totale, ou rien n'était plus légitime, qu'il s'agisse du domaine de la modernité ou de celui de la tradition. Les voyous montés sur leurs "Mad Max" qui terrorisaient la campagne somalienne en 1991-1992 n'étaient pas les agents d'on ne sait quelles haines ancestrales auxquelles une Afrique barbare serait retournée mais le produit tragiquement logique d'une dégénérescence du politique dans une société lignagère qui n'avait jamais connu d'Etat avant 1960 et qui, coupée de ses traditions perverties par une fausse modernité, enfantait des monstres naïfs, des petits bergers loubardisés, des tueurs qui se prenaient pour des guerriers d'autrefois.

Le mythe de l'unité nationale

LA crise ne résultait donc pas d'un accroc qu'il aurait étépossible de réparer en réunissant quinze chefs de faction, mais d'une pathologie sociale profonde, ne pouvant être guérie que par les Somalis eux-mêmes, et où le rôle de l'ONU aurait dû être celui d'un médiateur. Au lieu de quoi, allait prédominer un mélange de bureaucratie expéditive et d'embardées militaires.

Au coeur de la manière d'aborder la pathologie politique somalienne en 1992 se situait la question de l'unité nationale. Ce mythe dévastateur se fondait sur une constatation simple: les Somalis, non seulement en Somalie même mais en Ethiopie, au Kenya ou à Djibouti, ne forment qu'un seul et même peuple partageant la même langue, la même religion et la même culture. Cette réalité avait abouti dans les années 60 et 70 à un irrédentisme agressif cherchant à réunir tous les Somalis au sein d'un même État. Or la structure même de l'État somali se délitait au fur et à mesure que la revendication irrédentiste se développait. Fuyant dans l'imaginaire, les Somalis réclamaient avec d'autant plus de virulence d'être réunis avec leurs frères vivant hors de leurs frontières qu'ils s'entendaient de plus en plus mal à l'intérieur de celles-ci. Le mythe s'effondra avec la défaite de 1978 face à l'Éthiopie et l'immédiate montée en puissance des antagonismes claniques chez les vaincus, qui atteignirent leur paroxysme à partir de 1988. Hargeisa, ville de quatre cent mille habitants, fut détruite par l'artillerie lourde et l'aviation au prix de cinquante mille morts; le Mudug et le Hiran furent ravagés par les soudards du gouvernement et les clans lancés les uns contre les autres par un pouvoir à l'agonie qui ne se prolongeait qu'en approfondissant des fossés de sang. Tout cela a laissé des traces profondes dans la psychologie collective. Victimes et bourreaux ont plusieurs fois échangé leurs rôles.

Mais la société somalie, anarchie clanique en perpétuel conflit, dispose depuis longtemps de mécanismes permettant sinon d'établir une paix totale et durable, du moins de réduire les conflits à un niveau tolérable et humain. Or le shir (assemblée) n'a pas grand-chose à voir avec une conférence de l'ONU. On s'asseoit sous les arbres; on parle; on évoque le passé, les affrontements des pères et des grands-pères, les combats; on compose des poèmes (6), on s'insulte, on s'excuse; on paie les amendes (mag) rachetant le sang autrefois versé; on "rectifie l'honneur" (haal) en présentant des excuses formelles et fleuries; on scelle les réconciliations en mariant des filles. Et cela dure très, très longtemps, des semaines, voire des mois. Et quand on a fini, on a quelque chose de fort, de tangible, en quoi les participants croient et dont le non-respect entacherait gravement leur honneur. Alors qu'un accord de Blancs (gal), c'est un petit bout de papier tout sec, signé dans une salle triste, sans aucun liant social, sans honneur et qui ne vous engage à rien. La preuve, c'est qu'on l'a signé en trois semaines. Des diplomates européens croiraient-ils à un traité qu'on les aurait obligés à jouer aux dés? Le respect d'une culture, c'est d'abord d'accepter ses règles du jeu.

Le secrétaire général de l'ONU connaît à la fois très bien et très mal la Somalie. Il connaît le pays officiel, qui a adhéré à la Ligue arabe en 1974. Il connaît la Somalie ostracisée au lendemain de sa défaite de 1978, à laquelle il allait apporter l'aide de l'Egypte. Il connaît celle de M. Syaad Barre, qu'il tentait encore désespérément de sauver en décembre 1990 en organisant au Caire une "conférence de la dernière chance" entre l'opposition armée et la dictature. Mais il ignore tout de la Somalie profonde et des hommes qui la composent.

Dès le début de l'engagement de l'ONU en Somalie (janvier 1992), il a tenté de reconstituer l'unité nationale,sans se rendre compte que, pour atteindre ce but, il lui faudrait passer sur plusieurs milliers de cadavres. Les "conférences de réconciliation" se sont succédé, les deux dernières (janvier et mars 1993) aboutissant à la signature d'un accord pour la mise en place d'un conseil national transitoire. Or ces accords étaient dès le départ entachés de vices rédhibitoires. D'une part, parmi les quinze factions réunies à Addis-Abeba, celles qui représentaient près d'un million de personnes étaient mises sur un pied d'égalité avec d'autres qui n'en regroupaient pas dix mille. Ensuite, plusieurs des "leaders" qui apposaient leurs signatures sur le petit papier de l'ONU étaient complètement déconsidérés et rejetés par leurs troupes. Enfin, le Mouvement national somalien, qui représente la République autoproclamée du Somaliland (7), n'a jamais été partie prenante à ces "arrangements". Comme devait le remarquer sarcastiquement le général Aden Abdullahi Nour, l'un des chefs de guerre invités à Abdis-Abeba à la conférence de mars 1993: "Les discours étaient beaux, les slogans étaient bons, mais tout cela ne signifie rien."

Devant l'extrême probabilité d'un nouvel échec politique, le général Mohamed Farah Aïdid et ses alliés de l'Alliance nationale somalienne (ANS) entreprirent leur propre tentative de mise en place d'une série de conférences locales se rapprochant beaucoup plus des formes d'accords traditionnels de la société somalie. L'entreprise n'était pas utopique: la paix avait été rétablie après un shir marathon de cinq mois (de janvier à mai 1993) sans la moindre "aide" des Occidentaux. Le 31 mai 1993, l'ANS arrivait à un accord local avec le Front démocratique pour le salut de la Somalie (FDSS), l'organisation politico-clanique des Majertine qui gouverne le Nord-Est.

L'ONU, qui avait commencé par soutenir l'initiative du général Aïdid, la désavoua subitement en plein milieu de la conférence, déclarant par la voix de son porte-parole, M. Farouk Mawlawi, que celle-ci était "non autorisée". M. Aïdid rétorqua aussitôt que l'ONU n'avait pas à décider de la manière de faire la paix, que celle-ci était "l'affaire des Somaliens" et que l'organisation internationale ferait mieux de se cantonner à sa tâche humanitaire. Il fut convoqué par l'amiral Howe et "sommé de s'expliquer".

A partir de là, tout s'enclenchait. Les actions politiques de l'ONU semblaient viser le général Aïdid. Son allié, M. Omar Jess, avait vu le port de Kisimayo reconquis par les troupes du chef de guerre Mohamed Saïd Hersi, dit "Morgan" (8), gendre et allié de M. Syaad Barre, malgré la présence des paras belges dans la ville; la raison donnée par l'ONU au refus de l'initiative de paix du 31 mai était que "Morgan" n'avait pas été invité à la conférence. Psychologiquement, ni les hommes du FDSS ni ceux de l'ANS, tous vétérans de la lutte contre la dictature, n'auraient pu accepter sa présence.

Plus grave encore, tout le monde en Somalie savait que le général Aïdid considérait la sécession du Somaliland comme un fait irréversible, avec lequel il valait mieux composer. Pour le secrétaire général de l'ONU, la paix qui s'amorçait - sans lui - était mauvaise, conçue comme un assemblage d'accords locaux, allant jusqu'à l'acceptation du sécessionnisme. Elle devait donc être remplacée par une "bonne paix" unitaire. Et le général Aïdid, deus ex machina de cette réconciliation, devait être arrêté par tous les moyens.

Le 5 juin 1993, l'ONU lançait une opération de désarmement dirigée contre le général Aïdid, à l'exclusion de tout autre chef de guerre. L'entreprise échoua et fit vingt-quatre morts dans les rangs des "casques bleus" pakistanais, à qui elle avait été confiée. Dénoncé comme une "agression" du général Aïdid, le combat fut dénommé "massacre" et entraîna en vingt->quatre heures le vote de la résolution 837 des Nations unies, où l'on ne dut qu'à la modération de M. Lansana Kouyaté (9) de ne pas voir figurer nominalement le chef de guerre somalien. Néanmoins, celui-ci faisait trois semaines plus tard l'objet d'un avis de recherche surmonté du mot "Wanted" et offrant, dans le plus pur style du Far West, 25 000 dollars pour sa capture - il aurait sans doute fallu dire "pour sa tête" (10). La suite est connue: un crescendo d'actions militaires contre un général Aïdid diabolisé et soudain devenu, par la magie de la propagande, le seul et unique responsable des trois cent mille morts de la guerre civile; des troupes américaines tâtonnantes, matraquant depuis leurs hélicoptères le dédale d'une ville orientale où ils avancent à l'aveuglette; une spirale d'affrontements dont plus personne ne semble maître (11).

Une question demeure pourtant: pourquoi les Américains, qui s'étaient désengagés en mai 1993, se sont-ils réengagés en juin? Là aussi, la réponse est tragiquement étrangère à la Somalie. Le président Clinton, élu sur un programme de réformes intérieures et d'action sociale, s'est trouvé, six mois après sa prestation de serment, assiégé par une multitude de problèmes de politique étrangère, notamment par le cauchemar bosniaque. Sa cote de popularité dans les sondages s'effondrait au moment où il avait besoin d'un soutien de l'opinion publique pour son programme de sécurité sociale, soumis à l'examen d'un Congrès rétif. Ses conseillers de politique étrangère, notamment M. Anthony Lake (lire, pages 8 et 9, l'article de Jacques Decornoy), lui expliquèrent qu'en Somalie l'ex-président Bush s'était taillé une belle popularité à un coût vraiment très raisonnable (560 millions de dollars et un seul mort). Quelques semaines plus tard, des renforts américains débarquaient à Mogadiscio, politiquement et stratégiquement aveugles, recevant leurs ordres de l'ONU et prêts, eux aussi, à "faire le travail de Dieu".

Notes:
(1) La Repubblica, 17 juillet 1993.
(2) Rony Brauman, le Crime humanitaire, Somalie, Arlea, Paris, 1993, 30 pages, 20 F. L'auteur est président de Médecins sans frontières.
(3) Cf. Gérard Prunier, "La politique bafouée", le Monde des débats, janvier 1993, et Philippe Leymarie, "La Somalie, nation éclatée", le Monde diplomatique, janvier 1993.
(4) L'UNITAF (United Nations International Task Force). Ombrelle administrative semi-onusienne sous laquelle opérèrent, du 9 décembre 1992 au 5 mai 1993, les forces internationales "en coopération" avec le commandement américain séparé.
(5) Nouvelle structure administrative créée par la résolution 814 du Conseil de sécurité le 27 mars 1993, prévoyant le déploiement de 31 000 hommes (dont 3 000 administrateurs civils) et où, pour la première fois, les troupes américaines se trouveraient sous le commandement des Nations unies.
(6) La fonction poétique est essentielle dans la société somalienne. A la fois ludique, artistique, social, politique et humoristique, le poème est le lubrifiant fondamental du contact intergroupes. Les grands poètes sont très respectés, et inversement les héros, comme Sayid Mohamed Abdulle Hassan, ont souvent été de grands poètes.
(7) Le Somaliland représente 30 % du territoire de l'ex-Somalie et regroupe au moins 25 % de sa population.
(8) C'était "Morgan" qui commandait les massacres qui firent 50 000 morts à Hargeisa en mai 1988.
(9) M. Lansana Kouyaté avait été nommé le 25 février 1993 représentant adjoint de l'ONU en Somalie, aux côtés de M. Ismet Kittani.
(10) En effet, les propos de M. Boutros-Ghali cités au début de cet article n'était pas la seule expression du souhait de voir assassiner le chef de guerre somalien. Le 17 juillet, M. James Jonah, secrétaire général adjoint, avait déclaré à New-York que "l'élimination physique d'Aïdid n'était pas à exclure". Selon le Washington Post, l'amiral Howe avait prévenu le général Colin Powell, chef d'état-major de l'armée américaine, de son intention de "liquider" Aïdid.
(11) Dans le même temps, les troupes de l'ONU arrêtaient, près de Kisimayo, lors d'un banal contrôle routier, le général Mohamed Saïd Hersi, "Morgan", dit "le boucher d'Hargeisa". Il était relâché quelques heures plus tard car, selon le porte-parole de l'ONU, "il n'y avait rien contre lui".

1994

"JE ne suis pas sûr que la situation actuelle permette à la force [d'intervention] de contribuer assez efficacement au maintien de la sécurité pour justifier ses effectifs et son budget..." Au détour d'un rapport, M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'Organisation des nations unies, envisage un "reformatage" de l'ONUSOM II, l'opération en Somalie qui vient à expiration en septembre (1).

Dix-huit mille "casques bleus" sont déployés dans ce pays; mais, reconnaît le secrétaire général, plus de la moitié sont stationnés à Mogadiscio, où ils ont assisté, impuissants, ces derniers mois, à la reprise des affrontements interclaniques et à la recrudescence du banditisme. La majorité d'entre eux, presque deux ans après le lancement de l'opération, sont toujours affectés au contrôle de l'aéroport et du port ou à la protection des agences humanitaires, mais ils sont accusés d'assister en spectateurs aux exactions.

Insécurité, absence d'interlocuteur national, voire régional, pour tenter de trouver des solutions durables en faveur des victimes de la guerre civile et de la sécheresse, qui menace à nouveau... L'ONU, à son tour, paraît découragée, en Somalie. A l'intérieur du pays, de larges secteurs ne sont pas couverts par les forces de l'ONUSOM II. Plusieurs organisations non gouvernementales ont interrompu leurs programmes, par crainte pour leurs personnels.

Les progrès réalisés grâce à l'aide humanitaire ­ alimentation et nutrition, santé, eau, agriculture et pêche, éducation, logement, administration locale, justice, police, transport, retour des réfugiés... soit un véritable programme de "relèvement" du pays lancé dans le sillage de l'opération de sauvetage et de pacification ­ risquent d'être remis en cause. Les armes circulent à nouveau librement, de même qu'une partie des célèbres tecnicals (2). Plus grave: des armements lourds ont refait leur apparition, sans que les "casques bleus" interviennent. La peur se réinstalle. Une partie de l'élite songe à nouveau à émigrer, par exemple dans le Somaliland, cet Etat autoproclamé dans le nord du pays, où la paix est revenue sans intervention des Nations unies (3).

CERTES, la Somalie n'est plus le vaste mouroir qu'elle était en 1992, lorsque l'ONUSOM I puis l'opération internationale "Rendre l'espoir", menée sous la houlette des Américains, ont été déclenchées. Mais les divisions interclaniques subsistent et, ­ relève le secrétaire général de l'ONU, "le processus de réconciliation nationale évolue avec une telle lenteur qu'il ne faut pas s'attendre à ce qu'il puisse aboutir en mars 1995".

Pour M. Boutros Boutros-Ghali, les chefs somalis sont les seuls coupables: "Le report systématique des conférences, l'apparition de nouveaux sous-groupes et l'absence d'un cadre de réconciliation clairement défini ont créé l'impression que les pourparlers entre responsables somalis à divers niveaux pourraient se poursuivre indéfiniment. On a également l'impression que, en dépit des longues épreuves endurées par le peuple somali, certains dirigeants ne sont toujours pas disposés à renoncer à leurs ambitions personnelles et à leur appétit de pouvoir pour favoriser l'instauration d'une paix durable."

La paix n'est pas pour demain, dans cette nation somalie éclatée qui porte les stigmates d'une colonisation tripartite (Royaume-Uni, Italie, France) (4), où se meurt l'une des dernières sociétés nomades du continent et où la famine et la guerre civile ont été aggravées par des programmes d'ajustement structurel qui avaient accru la dépendance alimentaire de la population et réduit progressivement à néant les moyens de l'Etat (5).

Notes:
(1) Rapport au Conseil de sécurité, 18 juillet 1994.
(2) Véhicules armés de bric et de broc par de jeunes miliciens, et qui semaient la terreur dans la région de Mogadiscio au plus fort de la guerre civile.
(3) Cf. Julie Flint, "UN lets Somalia drift to bloody showdown", The Guardian, 4 août 1994.
(4) Cf. Philippe Leymarie, "La Somalie, nation éclatée", le Monde diplomatique, janvier 1993.
(5) Cf. Michel Chossudovsky, "Dépendance alimentaire, "ingérence humanitaire" en Somalie", le Monde diplomatique, juillet 1993, et Gérard Prunier, "Inconcevable aveuglement de l'ONU en Somalie", le Monde diplomatique, novembre 1993.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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