Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE
GEOPOLITIQUE

Le plus vaste État d'Afrique s'étend presque du tropique du Cancer aux abords de l'équateur, sur 2 145 km du nord au sud et sur 1 815 km d'est en ouest du bassin du lac Tchad aux rives de la mer Rouge. De surcroît, du Sahara à la forêt tropicale humide, règne une extraordinaire diversité ethnique.

Le terme arabe de Soudan a désigné durant des siècles l'ensemble du pays des Noirs qui s'étend au sud du Sahara, de l'Atlantique à l'océan Indien, et les colonisateurs européens au XIXe siècle ont repris cette appellation. Ainsi exista-t-il un Soudan français et un Soudan anglo-égyptien qui se dénommèrent respectivement Mali ¨ et Soudan au moment de leur accession à l'indépendance (celle du Soudan date de 1956).

Une centaine de langues et dialectes se côtoient au Soudan même si au moins 70 % des 28 millions de Soudanais parlent plus ou moins l'arabe, langue véhiculaire aujourd'hui répandue partout, même parmi les 6 millions de sudistes de culture négro-africaine.

Le Soudan, traversé du sud au nord par la vallée du Nil, est en effet divisé entre des régions septentrionales, qui se rattachent par la langue et par la religion au monde arabo-musulman, et un Sud africain, animiste et chrétien, qui refuse de se soumettre à la domination du Nord. Ce clivage qu'accentua le colonisateur britannique a dégénéré depuis près de quarante ans en une guerre civile dévastatrice, à peine interrompue par une décennie plus calme entre 1972 et 1983.

Depuis 1989, l'arrivée à Khartoum d'un pouvoir islamiste a relancé la guerre, mais en lui donnant des objectifs précis, dans le cadre d'un projet d'expansion de l'islam politique à l'échelle régionale et mondiale.

Un milieu naturel et humain très varié

Le Nord. Le tiers septentrional du pays, désertique de part et d'autre de la vallée du Nil, est le domaine des tribus nomades chamelières islamisées, mais pas toutes arabisées (les 500 000 Béja des montagnes de la mer Rouge sont de langue couchitique).

Le Centre. Au centre, la zone soudano-sahélienne, traversée par le Nil blanc et par ses deux grands affluents, le Nil bleu et l'Atbara, qui descendent du massif éthiopien, est une large écharpe de terres argileuses à l'est et sableuses à l'ouest, d'où émergent de rares massifs montagneux (monts Nouba, ensemble de collines granitiques ne dépassant pas 1 500 m d'altitude, Djebel Marra, dont le sommet volcanique atteint 3 000 m). Recevant de 200 mm à 400 mm de pluies annuelles, c'est le domaine de tribus sédentaires qui associent l'agriculture céréalière (sorgho, mil) et l'élevage du petit bétail, mais aussi le domaine de pasteurs bovins transhumants, les Baggara. Ces tribus noires sont islamisées et arabisées, ce qui n'est pas le cas des groupes sédentaires repliés dans les massifs montagneux : les 500 000 Nouba forment une étonnante mosaïque humaine, qui pratiquent une cinquantaine de langues différentes d'une colline à l'autre et chez qui l'animisme résiste devant les poussées rivales de l'islam et du christianisme. Le Djebel Marra constitue une forteresse naturelle pour les 800 000 Four, Noirs islamisés qui maintinrent jusqu'en 1916 l'indépendance du sultanat du Darfour ¨. Autour d'eux, de nombreuses tribus noires ont préservé leur langue, tout en adoptant l'islam venu par l'ouest.

Cet étagement en latitude est recoupé par le système du Nil et de ses affluents, dont les rives ont donné naissance, en aval du confluent du Nil bleu et du Nil blanc, à un mince couloir oasien, qui serpente à travers le désert de Nubie, et qui servit de berceau à d'antiques civilisations liées à l'Égypte. C'est de ces tribus riveraines du Nil, musulmanes, les unes arabisées, les autres restées fidèles à leurs parlers nubiens, que surgirent les fondateurs du Soudan moderne.

Le Sud. Nord désertique et Centre soudano-sahélien sont bien différents du tiers méridional du pays où s'étendent les immenses marais du Bahr el-Ghazal traversés par le Nil blanc. Pays de savanes inondables en saison des pluies, c'est le domaine des pasteurs de bovins nilotiques (2 millions de Dinka, 500 000 Nuer) de la cuvette du haut Nil, entourés sur les plateaux frontaliers de l'Ouganda, du Zaïre et de la République centrafricaine par des tribus de cultivateurs noirs de la forêt (l'élevage y est rendu impossible par la présence de la mouche tsé-tsé).

Le Soudan, composite à l'intérieur de ses frontières, ne s'en différencie pas moins nettement des espaces qui l'entourent. Les Soudanais, pour être arabo-musulmans, ne se sentent pas  arabes , et, pour être négro-africains, ne sont pas identifiables aux peuples du Kenya, du Zaïre ou de l'Éthiopie. Cette impression qu'ont les Soudanais d'être différents, notamment des Égyptiens, crée un sentiment d'appartenance nationale qui se réfère aux représentations ¨ d'une longue histoire commune.

De très anciens échanges entre le Nord et le Sud

La distinction des trois bandes climatiques ne doit pas faire oublier que la transition entre elles est très progressive, en l'absence de tout accident du relief susceptible de la perturber. Seuls les marais (sudd) de la cuvette du haut Nil, et la mouche tsé-tsé en milieu forestier, ont empêché la progression des conquérants du Nord à cheval en direction des peuples du Sud.

Mais, sur l'axe du Nil, les contacts, les échanges et les brassages humains furent intenses dès le néolithique. Les types physiques que l'on observe aujourd'hui sont le fruit de ce brassage : la distinction schématique que l'on opère entre arabo-musulmans et négro-africains est plus culturelle que raciale.

Les fouilles de Kerma, en Nubie, mirent au jour les relations de cette cité du IIe millénaire avant JC avec le domaine de la steppe, la mer Rouge, le Darfour et les savanes du Sud. La conquête égyptienne au Nouvel Empire (1500-1000 avant JC) étendit le réseau des échanges intrasoudanais avec la demande d'esclaves, d'or, de plumes d'autruche et d'ivoire qui restèrent jusqu'au XIXe siècle les principaux produits d'exportation.

Cette culture venue du nord par la vallée du Nil s'enracina dans les royaumes authentiquement soudanais de Napata (VIIe-IIIe siècle avant JC) entre la quatrième et la troisième cataracte, puis de Méroé (IIIe siècle avant JC-IIIe siècle après JC), plus au sud, entre l'Atbara et le Nil bleu. Le centre de gravité de ces royaumes, à cheval sur le Nil et la steppe, était au carrefour des axes caravaniers dont ils drainaient les richesses.

L'extension vers le sud s'accentua avec les royaumes chrétiens de Nubie, qui se maintinrent jusqu'au début du XVIe siècle, longtemps après la conquête de l'Égypte au VIIe siècle par les armées arabes. Le plus méridional, le royaume de Soba, choisit pour la première fois le site du confluent des deux Nils pour y implanter sa capitale.

Ces royaumes ne furent pas coupés de l'Égypte musulmane, avec laquelle se poursuivit un commerce fructueux, mais leur zone d'influence s'étendit dans toutes les directions, vers le Darfour comme vers le sud.

En 1504, le dernier royaume chrétien disparut, non pas sous le coup d'une invasion à partir de l'Égypte, mais en cédant la place au  sultanat noir  du Darfunj, dont la capitale s'installa encore plus au sud, à Sennar sur le Nil bleu, et qui fait pendant à un autre sultanat noir au Darfour.

Ces deux États se partagèrent le territoire du Soudan du Nord jusqu'au XIXe siècle, étendant à tour de rôle leur suzeraineté sur les régions limitrophes comme le Kordofan. L'existence de ces sultanats n'excluait pas une grande autonomie tribale, liée au rôle structurant que jouaient les confréries religieuses.

Le Sud resta à l'écart de cette consolidation, puisque l'islam n'y pénétra pas et que les échanges avec le Nord y étaient limités aux régions bordières.

En 1821, le Soudan fut envahi par les armées de Méhémet-Ali, le vice-roi d'Égypte, à qui il fallait des soldats noirs pour ses projets de conquête de la Syrie et des esclaves pour ses grands travaux hydrauliques. Ainsi s'ouvrit la période dite  turque  (la Turkiyya), qui dura jusqu'en 1885 et vit l'unification de l'espace soudanais sous un pouvoir étranger de plus en plus soumis aux intérêts occidentaux.

Si le Darfour ne fut conquis qu'en 1874, le Sud fut atteint dès 1827, et l'installation de garnisons et de zéribas, les villages fortifiés des marchands d'esclaves, commença vers 1840. Ce fut le point de départ d'une arabisation et d'une islamisation embryonnaires.

Création en 1824 d'une capitale, Khartoum, au confluent des deux Nils, développement d'une administration moderne reliée par le transport fluvial, intégration de l'économie dans le système mondial avec les premiers périmètres cotonniers : le Soudan était soumis à l'irruption de l'Occident. Les Britanniques établirent en effet leur contrôle sur l'Égypte en 1882. En réaction, on assista à une effervescence religieuse. L'un de ces mouvements, la Mahdiya, dite aussi la révolution mahdiste, s'organisa autour d'un messie musulman, l'imam Muhammad Ahmad ibn `Abd Allah, dit al-Mahdi. Originaire de Dongola, en Nubie, celui-ci s'allia avec les tribus baggara de l'Ouest qui, dirigées par son second, le khalifa Abdullahi, lui fournirent les forces de la victoire.

De 1881 à 1885, cette armée de derviches, aux chefs prestigieux originaires des différentes régions du pays (Osman Digna de la mer Rouge, Ali Dinar du Darfour...),  bouta  inexorablement les  Turcs  hors du Soudan, avec en point d'orgue la prise de Khartoum et la mort du gouverneur-général Charles Gordon en 1885.

Quoi qu'elle ne réussît pas à s'emparer du Sud, où l'Anglais Samuel Baker se maintenait dans la région d'Equatoria au nom du khédive, la Mahdiya paracheva en treize ans (1885-1898) l'unité du Soudan du Nord, en provoquant un brassage ethnique intense et une mobilisation à la fois nationale et religieuse contre les menaces extérieures.

Mais les Britanniques décidèrent de mettre un terme à l'empire mahdiste, qui menaçait l'Égypte et les communications avec l'empire des Indes par la mer Rouge. L'occupation du Soudan pouvait en outre permettre la construction du chemin de fer du Caire au Cap, et la régulation plus complète des eaux du Nil.

Ainsi naquit le condominium anglo-égyptien sur le Soudan (1898-1956). Dans le Nord, une infrastructure unificatrice fut mise en place (administration centralisée, Gordon College pour la formation des cadres locaux, réseau de télégraphe et de chemin de fer...). Cet effort visait à détacher le Soudan de l'Égypte et à développer une économie extravertie et dépendante : culture irriguée du coton sur le vaste périmètre de la Gezira, sorte de Mésopotamie entre Nil blanc et Nil bleu, grâce à la construction du barrage de Sennar sur le Nil bleu. Cela exigeait des déplacements de main-d'oeuvre importants : immigration massive de Nigérians et d'Africains de l'Ouest, migrations de travail saisonnières des paysans appauvris des provinces de l'Ouest impropres à l'irrigation (Kordofan et Darfour).

Politiquement, les Britanniques choisirent de revivifier le mahdisme en s'appuyant sur le fils posthume du vainqueur de Gordon, Sayyed Abderrahman. Ils accordèrent terres et faveurs à sa famille et à ses supporters, faisant d'eux une caste de grands propriétaires terriens et de négociants en bétail, favorables à l'indépendance totale du Soudan, et opposés à la confrérie Khatmiya. Cette dernière, implantée dans l'Est (région de Kassala, Érythrée) et dans la vallée du Nil (Shaigiya), représentait au contraire un capitalisme marchand favorable à l'unité de la vallée du Nil sous la Couronne égyptienne.

Tandis que le Nord se structurait politiquement et économiquement, le Sud était livré à la férule des bog barons ( barons des marais ), fonctionnaires coloniaux livrés à eux-mêmes dans des solitudes mal connues où ils conservaient le même poste durant parfois plusieurs décennies. Ils étaient chargés de faire respecter l'autorité de l'empire par ces tribus nilotiques que l'anthropologue Edward Evans-Pritchard décrivit comme segmentaires et acéphales ; pourtant, jusqu'aux années 30, les armées de la Royal Air Force durent mitrailler campements et troupeaux pour briser la résistance des tribus en question.

La Grande-Bretagne, qui ne se souciait pas de mettre en valeur ces territoires du Sud plus vastes que la France (650 000 km²), hésita entre leur rattachement à ses possessions d'Afrique orientale ou à Khartoum. En attendant, les Britanniques y favorisèrent l'activité missionnaire protestante, qui concurrença les missions catholiques italiennes. Les Britanniques isolèrent le Sud du nord du pays par la politique dite des closed districts, où ils limitèrent strictement l'activité des commerçants arabes, interdirent tout prosélytisme musulman et promurent l'anglais au détriment de l'arabe.

Cette politique qui maintenait les autochtones dans une dépendance infantile à l'égard des missionnaires et de l'administration eut pour résultat de conforter le tribalisme et un conservatisme figé des structures socio-économiques. Mais elle ne put être maintenue davantage après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et elle fut officiellement abandonnée en 1947. Les Britanniques, dans la perspective de l'accession du Soudan à l'indépendance, voulurent aider le Sud à rattraper le niveau d'équipement et de développement du Nord (projet cotonnier du Zande Scheme). Mais il était trop tard, et les délégués sudistes à l'Assemblée législative ne furent pas en mesure de défendre les intérêts de leurs peuples au sein de l'État en gestation.

L'indépendance du Soudan

Le pouvoir fut monopolisé par l'alliance du parti Umma et du Parti démocratique unioniste, qui représentaient respectivement les confréries Mahdiya et Khatmiya. Les partis sudistes furent marginalisés, une rébellion éclata dès août 1955, à la veille de l'indépendance, et ensanglanta les provinces de l'Equatoria et du Bahr el-Ghazal. Le mouvement rebelle anyanya revendiqua la sécession du Sud.

Le gouvernement civil, incapable de régler le conflit, fit appel à l'armée en 1958. Jusqu'en 1964, le général Ibrahim `Abboud mena une guerre à outrance, qui conduisit la population, par centaines de milliers, à se réfugier à l'étranger ou à fuir dans la brousse. Il échoua néanmoins à réduire la rébellion, et fut chassé en octobre 1964 par une insurrection populaire à Khartoum, animée par les forces modernistes où se côtoyaient communistes et Frères musulmans. Mais, après l'échec de la conférence de la Table ronde en mars 1965, les partis traditionnels retrouvèrent le pouvoir, et la guerre reprit de plus belle (premier gouvernement de Sadiq el-Mahdi, chef du parti Umma).

L'impuissance des forces politiques traditionnelles à trouver une solution pacifique conduisit à nouveau l'armée à intervenir, en mai 1969. Mais cette fois, le colonel Dja`far al-Nimayri, émule du président égyptien Nasser et soutenu par les communistes, était déterminé à aboutir.

Malgré sa rupture avec les communistes en 1971, les négociations entreprises avec Joseph Lagu, qui venait d'unifier le mouvement rebelle, aboutirent aux accords d'Addis Abeba, signés en mars 1972 sous l'égide de l'empereur Hailé Sélassié Ier et du Conseil oecuménique des Églises. L'autonomie du Soudan du Sud fut reconnue, avec un Haut Conseil exécutif responsable devant une Assemblée régionale, des ministères régionaux et un président de l'Exécutif qui était de droit vice-président de l'État soudanais. Les forces rebelles durent être intégrées dans l'armée nationale, et un effort particulier de développement dut être consenti par l'État en faveur du Sud.

Quelles qu'aient été les réticences de l'armée et des partis traditionnels, ces accords permirent de faire rentrer les réfugiés et de panser les plaies de la guerre. Pendant quelques années, Nimayri jouit d'une grande popularité dans le Sud ; mais la politique de  réconciliation nationale  qu'il engagea à partir de 1977 en direction des partis musulmans, et qui comprenait l'adaptation de la législation à la charia coranique, entraîna la consternation chez les sudistes. La fêlure s'élargit rapidement et conduisit à la reprise de la guerre en 1983.

En effet, un projet de redivision du Sud, en contradiction avec les accords d'Addis Abeba, avait été lancé par le gouvernement central qui procéda à la régionalisation au Nord. Il reçut le soutien des petites ethnies, inquiètes de l'emprise des Dinka sur l'appareil administratif et la vie politique de Juba, la capitale du Sud.

Autre pomme de discorde : la découverte de champs de pétrole prometteurs par les compagnies Chevron et Total conduisit les sudistes à espérer la construction d'une raffinerie sur leur sol ; mais le gouvernement de Khartoum se prononça en faveur du site de Kosti, au nord, avant d'abandonner le projet. Devant l'urgence qu'il y avait à se procurer des devises, Khartoum envisagea d'exporter le brut directement par Port Sudan, ce qui enleva aux sudistes tout espoir de bénéficier d'une part de cette manne. Ils firent le parallèle avec le projet du canal de Jonglei, destiné à fournir 7 milliards de m3  d'eau par an au Soudan du Nord et à l'Égypte, sans qu'aucun projet sérieux de développement économique ne fût mis en place dans le Sud.

Devant ce comportement colonial du Nord, les sudistes retrouvèrent leur unité, mais leur gouvernement et leur Assemblée avaient sombré dans l'anarchie et la corruption. Lorsque, en octobre 1982, Nimayri signa une charte d'intégration avec l'Égypte, les partisans du retour à la lutte armée se préparaient déjà à entrer en action.

La seconde guerre du Sud

En janvier 1983, la garnison de Bor refusa de se laisser transférer au nord. De nombreuses autres garnisons la suivirent dans la dissidence. Nimayri proclama alors la redivision du Sud en trois provinces, entraînant un chassé-croisé chaotique de fonctionnaires des différentes ethnies rejoignant leur lieu d'origine.

La nouvelle guerre du Sud se présenta très différemment de la première : les rebelles, conscients politiquement, nombreux et armés, gardèrent l'initiative. Plaçant à sa tête le colonel John Garang, un Dinka de Bor, le mouvement intitulé Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS) s'installa à Addis Abeba, avec le soutien de l'Éthiopie et de l'Union soviétique. Le MPLS proclamait son attachement à l'unité du Soudan, et déclarait lutter pour un État laïc et fédéral. Il aspirait à mettre fin à l'accaparement du pouvoir par les vieilles forces politiques du Centre, alliées à la classe politique sudiste, au détriment des peuples  périphériques , musulmans, chrétiens ou animistes.

Confronté à une situation financière catastrophique, manipulé par les Frères musulmans qui demeuraient ses seuls alliés, Nimayri imposa en septembre 1983 des lois dites islamiques avant de sombrer dans la mégalomanie et de se faire proclamer imam en juin 1984. L'armée gouvernementale, totalement impréparée, plia devant les rebelles. C'est pourtant du Nord que vint le changement, sous la forme d'une grève générale suivie d'un soulèvement massif de la population de Khartoum encadrée par les syndicats, le 6 avril 1985.

Un Conseil militaire transitoire prit le pouvoir et confia la gestion des affaires à un gouvernement civil. Après une année passée sans s'attaquer aux graves problèmes qui avaient motivé le soulèvement ¾ la charia au Nord et la guerre au Sud ¾, les militaires remirent scrupuleusement le pouvoir au gouvernement issu des élections libres d'avril 1986. Celui-ci fut dirigé par Sadiq el-Mahdi, dont les convictions religieuses, les atermoiements et l'influence de son beau-frère Hasan el-Tourabi, leader du Front national islamique, empêchèrent toute négociation sérieuse avec les rebelles sudistes du MPLS. Cette incurie conduisit en juin 1989 à un nouveau coup d'État, cette fois-ci inspiré directement par les islamistes.

Les Frères musulmans au pouvoir

L'instauration en 1989 de la dictature militaire du général `Umar al-Bachir, sous couvert de laquelle le Front national islamique (FNI) s'emparait du pouvoir, paracheva les quarante ans de vie politique de Hasan el-Tourabi. Juriste de formation française, celui-ci s'était imposé tout au long des années 60 et 70 comme le chef politique du mouvement islamiste soudanais. Pratiquant une stratégie d'entrisme au sein de l'appareil d'État, entouré d'une équipe de jeunes cadres ambitieux formés à l'américaine, cet habile tacticien se donna les moyens d'infléchir la politique de Dja`far al-Nimayri à partir de 1977, puis des cabinets successifs dirigés par Sadiq el-Mahdi son beau-frère, bien que le FNI n'ait obtenu que 17 % des suffrages aux élections législatives d'avril 1986. Le coup d'État était donc aussi l'aveu d'un échec puisque, en dépit d'un activisme militant soutenu par un financement saoudien abondant, les Frères musulmans n'avaient pas réussi à gagner les Soudanais à leurs vues. En effet, l'islam soudanais, organisé en confréries soufies, avec leurs rites, leurs cheikhs, leur rôle social, est toujours demeuré un élément central de l'identité nationale, laquelle ne s'est jamais sentie aliénée ni déculturée par l'Occident. Il y a là sans doute une exception dans un monde arabe en proie au réveil de l'islam.

Cette victoire était donc l'oeuvre d'un homme qui était avant tout un habile politicien et qui avait su investir patiemment tous les leviers de l'État en attendant son heure.

La cause immédiate du coup d'État avait été la crainte de voire Sadiq el-Mahdi entamer des négociations avec John Garang et revenir sur la charia ; les premières mesures du nouveau régime consistèrent donc à relancer la guerre au sud avec l'aide de l'Iran, à priver la rébellion de sa base arrière en faisant tomber le régime de Mengistu Hailé Mariam en Éthiopie en mai 1991, puis à attiser les dissensions tribales entre les rebelles sudistes du MPLS, jusqu'à son éclatement en plusieurs factions qui s'entre-déchireraient, pour finalement amener les vaincus à la table des négociations.

En 1991 et 1992, l'armée gouvernementale accumula les succès, repoussant les forces rebelles jusqu'aux lisières des pays voisins. L'enjeu de cette reconquête était avant tout économique : colonisation agricole de terres fertiles et bien arrosées, et exploitation de gisements pétrolifères reconnus.

Ces projets étaient la clé de la survie du régime, les ressources du Nord se réduisant inéluctablement sous l'effet de la désertification. Ce qui explique que les opérations militaires eurent souvent pour objectif d'anéantir les populations civiles pour installer des colons venus du Nord. Mais les offensives de saison sèche de l'armée soudanaise en 1993-1994 ne lui donnèrent pas la victoire attendue. Des négociations de paix furent entreprises, d'abord à Abuja sous l'égide du Nigeria, puis, à partir de 1994, à Nairobi, à l'initiative des pays voisins membres de l'International Group of Action against Desertification and Drought (IGADD). Mais elles échouèrent, le gouvernement soudanais refusant d'abroger la charia et de reconnaître le droit à l'autodétermination revendiqué par le Sud.

Pour Hasan el-Tourabi, le but ultime est la diffusion planétaire du modèle islamiste.

La Corne de l'Afrique est la première visée : bloc chrétien entouré par l'islam, l'Éthiopie est en voie de désagrégation depuis l'entrée des forces du Front tigréen de libération à Addis Abeba en mai 1991 et l'accession à l'indépendance de l' Érythrée (avec un soutien militaire et logistique soudanais) en mai 1993. De même, au Tchad et au Kenya, le régime de Khartoum reprend les tactiques d'entrisme et d'infiltration des rouages administratifs et politiques qui lui ont si bien réussi au Soudan.

Vis-à-vis de l'Arabie Saoudite et de l'Égypte, l'appui qu'il prête aux entreprises de déstabilisation islamiste doit sonner comme une revanche du plus faible à l'égard de voisins qui l'ont trop longtemps méprisé ou dominé.

En aidant les islamistes tunisiens et algériens, les dirigeants soudanais ont sans doute espéré faire naître un pays frère au sein du monde arabe et rompre un isolement qui vire à l'ostracisme. C'est aussi dans cette optique que Hasan el-Tourabi s'est rangé du côté de Saddam Hussein durant la guerre du Golfe, malgré son aversion pour le baassisme. Ayant prévu l'échec du dictateur de Bagdad, il était prêt à capter l'héritage du nationalisme arabe moribond auprès des masses et des militants arabes désorientés.

Par le biais de la Conférence populaire islamique qui se réunit chaque année à Khartoum, Hasan el-Tourabi cherche à rassembler la mouvance islamiste mondiale, et à la mobiliser dans l'affrontement avec l'Occident.

Mais son succès reste très partiel, car les divisions internes sont profondes et souvent à l'origine d'affrontements violents (Afghanistan, Palestine, Algérie...), et les dirigeants de ces mouvements ne sont pas disposés à reconnaître la prééminence de Khartoum.

Mais ce régime dictatorial et sanguinaire, qui, sous couvert de religion, a achevé de ruiner le pays et sa population par une politique économique ultralibérale favorisant uniquement les activités spéculatives des banques islamiques et l'enrichissement de quelques affidés, n'a pas su s'attirer le soutien populaire, même au nord, où la population subit avec effarement l'effondrement de ses conditions de vie et la privation de ses libertés.

L'échec de cette expérience est donc prévisible. Il laisse cependant entier, derrière le problème des rapports de la religion et de l'État, celui de la construction d'une unité nationale respectueuse de l'évolution naturelle des identités ethniques, culturelles et religieuses.

LE SOUDAN ET LE CONFLIT EN RDC (Mai 2000)

Le Soudan a accordé à Kabila un soutien militaire officieux et discret dès août 1998, mais pour Khartoum, l’adversaire principale dans la guerre des Grands Lacs reste l’Ouganda de Museveni, l’ami depuis les années 70 de John Garang (qu’il l’a connu pendant ses études en Tanzanie), le chef de l’Armée de Libération du Sud-Soudan, auquel il accorde, avec la bénédiction des USA une aide considérable. Pour cela le Soudan apporte un appui notable aux trois mouvements d’opposition armée contre Museveni qui opère depuis le territoire congolais : l’Allied Democratic Forces, le West Nile Bank et la Lord’s Resistance Army de Joseph Bony, héritière du mouvement de la prêtresse Alice Lakwena. Ces trois mouvements figurent sur la liste des groupes armés dont le désarmement et la neutralisation conditionnent l’application des accords de Lusaka et en particulier le retrait ougandais de RDC. L’appui renouvelé et renforcé des USA à John Garang et la solidité de l’alliance entre Washington et Kampala conduiront les Soudanais à maintenir la pression indirecte sur l’Ouganda.. et donc à lui donner un prétexte (la sécurité de ses frontières) pour ne pas se retirer de la RDC.
John Garang bénéficie aussi du soutien de l’Erythrée.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier