Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
DE 1982 A 1997
LE SOUDAN DE 1982 A 1997

Le Soudan (19 millions d'habitants). La moitié septentrionale du pays reste le domaine des pasteurs musulmans. Parmi eux, la secte intégriste des Ansar joue toujours un rôle politique très important. Elle est encore dirigée par la famille du Madhi qui mena à la fin du XIXe siècle une grande révolte religieuse, provoquée par les mesures mettant fin au trafic des esclaves capturés au sud. En 1970, cette secte (elle comporterait plus de deux millions de membres) s'est soulevée contre la politique du président Nemeiry qui écrasa l'insurrection, avant de liquider en 1971 le Parti communiste qui l'avait pourtant soutenu dans cette affaire. En juillet 1976, cette secte fait encore parler d'elle avec une tentative de coup d'État soutenue par la Libye. Pour s'opposer à la poussée libyenne au Tchad, le Soudan a d'ailleurs a accordé en 1981 asile et soutien aux forces d'Hissène Habré qui venait d'être chassé de N'djamena par son rival Goukouni Ouedei, soutenu par les Libyens, et l'a aidé à reconquérir le pays en juin 1982. En février 1983, le gouvernement soudanais accusait la Libye de préparer une insurrection dans l'Ouest du Soudan (et là encore le rôle des Ansar semble avoir été important). Cela a amené les États-Unis et l'Égypte à prendre des "mesures de précautions militaires".

Mais le gouvernement soudanais a un autre problème permanent, celui du Sud. Alors que les populations du Nord sont musulmanes et se considèrent arabes, celles du Sud s'estiment africaines et sont animistes ou chrétiennes. A l'image du Tchad voisin, les rapports de ces deux groupes de populations restent marqués par les souvenirs de la traite des esclaves faite par les tribus du Nord. Cette traite a été interdite par les Anglais, qui ont établi en 1899 un condominium anglo-égyptien sur le Soudan et utilisé des fonctionnaires égyptiens pour administrer le pays (c'est là qu'il faut rechercher l'origine de l'hostilité des Ansar à l'égard de l'Égypte). Lorsqu'en 1956, le Soudan se sépare de l'Égypte et devient indépendant, les populations du Sud craignent de retomber sous la coupe des Arabes du Nord et mènent pendant plus de quinze ans une lutte pour tenter de constituer un État indépendant (anyanya). Elles échouent, mais pas totalement puisqu'en 1972 le gouvernement soudanais accorde un statut d'autonomie aux trois provinces méridionales, celles où se trouvent justement les plus grandes potentialités agricoles du pays et où les Américains viennent, de surcroît, de découvrir du pétrole. Depuis 1982, on assiste cependant à un regain de tension entre le Nord et le Sud, principalement à cause des projets de réorganisation administrative, interprétés au Sud comme une atteinte aux accords de 1972 qui garantissaient une certaine autonomie. L'accord prévoyant l'intégration progressive des deux États signé en octobre 1982 par les gouvernements égyptien et soudanais inquiète les leaders des populations du Sud qui craignent de voir leur poids encore affaibli dans ce grand ensemble à prépondérance musulmane. L'arrivée d'un grand nombre de réfugiés fuyant les combats qui se déroulent en Érythrée et au Tchad a encore compliqué la situation dans le Sud en 1982. En mai 1983, on a assisté à des mutineries dans des garnisons du Sud-Soudan. La répression de ces mouvements a fait de très nombreuses victimes.

Au Soudan (20 millions d'habitants), le maréchal Nemeiry a été réélu le 24 mai 1983 président de la République, pour six ans, avec 99,6% des suffrages exprimés. Depuis 1970, c'est lui qui a dirigé l'État soudanais en élargissant d'année en année son pouvoir et en éliminant, à chaque fois qu'il le jugeait nécessaire, tel ou tel ministre devenu trop influent ou trop populaire. Un peu avant les élections, une rumeur circulait dans l'entourage présidentiel: "Notre président est entouré de conseillers à qui l'on conseille de ne rien conseiller", tant il est vrai que le maréchal contrôle tout. Mais sa reconduction au poste suprême n'est aucunement un gage de stabilité politique ou une preuve d'un consensus large.

La secte musulmane intégriste des Ansars est demeurée très puissante dans la vie politique et n'a jamais hésité à intervenir. Ainsi lorsque le 29 septembre 1983, le président Nemeiry a décidé de mettre en place une nouvelle législation, il n'a fait que satisfaire aux exigences de ce mouvement religieux. Cette nouvelle législation est inspirée directement de la chari'a islamique: flagellation pour consommation d'alcool, amputation de la main droite pour vol, lapidation pour adultère et décapitation pour meurtre. Au départ, elle ne devait être appliquée qu'aux citoyens musulmans, mais en mai 1984, la presse a donné l'exemple de plusieurs chrétiens condamnés à être amputés d'une main et même des deux! De même, l'enseignement coranique a été rendu obligatoire dans l'ensemble des universités, où les Frères musulmans sont puissants. Face à une telle islamisation de la société, le conflit qui oppose depuis de longues années les peuples du Sud, chrétiens et animistes, à ceux du Nord n'a pu qu'être exacerbé. Si les contradictions entre le Nord et le Sud ne sont pas nouvelles et rythment d'une certaine manière la vie politique du pays, elles ont éclaté en 1983 avec une vigueur jamais connue. D'autant que contrairement aux promesses du gouvernement, la région du Sud n'a reçu au cours du plan de développement de 1977-1983 qu'un cinquième des sommes allouées.

Le mouvement de libération des peuples du Soudan (MLPS) et sa branche militaire (ALPS) n'ont cessé de harceler le pouvoir en 1983. À plusieurs reprises, ils ont pris en otage des techniciens de firmes étrangères travaillant à de grands projets d'infrastructure, afin de faire connaître leurs revendications. Le 15 novembre 1983, les travaux du canal de Jonglei étaient interrompus. Le 15 février 1984, c'était le chantier de l'aéroport de Juba qui devait fermer. Toujours en février 1984, les installations pétrolières de la compagnie Chevron, dans la région de Bentin, étaient endommagées. Et le 29 avril, le président Nemeiry décrétait la loi martiale sur l'ensemble du territoire. Il dénonçait à cette occasion la conception et l'opposition à la loi islamique des "rebelles du Sud". Ces derniers ont annoncé qu'ils contrôlaient les trois provinces méridionales et qu'ils oeuvraient pour la libération de tout le Soudan.

La thèse du soutien libyen au MLPS, que propage le président Nemeiry, a trouvé une preuve avec l'attaque le 16 mars 1984 de la ville d'Omdourman par un avion militaire libyen. Cette ville, proche de la capitale Khartoum, abrite les installations de la radio nationale, objectif stratégique s'il en est. Contre cette volonté du colonel Kadhafi de déstabiliser le régime soudanais, le maréchal Nemeiry n'a trouvé comme unique parade qu'un rapprochement avec l'Égypte.

Au Soudan (20,8 millions d'habitants), la crise traversée par le régime du président Gaafar Nemeiry n'a cessé de s'approfondir au cours de l'année 1984 et du premier trimestre 1985. Elle a culminé en de violentes manifestations populaires qui ont abouti, le 6 avril 1985, à la prise du pouvoir par le général Sewar Al Dahab et la mise en place d'un Conseil militaire transitoire (CMT). Le maréchal Nemeiry, en voyage officiel aux États-Unis, n'a pu rentrer dans son pays.

La fin du régime, installé depuis le 25 mai 1969, s'est traduite par la libération des prisonniers politiques, le démantèlement de la puissante police politique et du parti unique - l'Union socialiste soudanaise - et l'arrestation des principaux dignitaires liés à l'ancien pouvoir. A la mi-avril, un accord précaire a été conclu entre le CMT et l'opposition syndicale et politique - qui a joué un rôle décisif dans la grève générale qui a renversé Nemeiry: le gouvernement s'est donné une période de transition d'un an à l'issue de laquelle le pouvoir devrait revenir entièrement aux civils ; en attendant, un gouvernement a été formé, pour l'essentiel avec des civils. La répartition des pouvoirs durant la phase de transition est restée mal définie.

L'urgence des problèmes qu'avaient à affronter les nouveaux dirigeants au printemps 1985 n'était pas moins grande qu'au temps du maréchal Nemeiry. L'économie du pays, l'un des plus pauvres du monde, était au bord de la banqueroute. Avec près de trois milliards de dollars de dettes à la fin de 1984, il était en état de cessation de paiements et ne survivait que grâce à l'aide internationale. L'afflux de réfugiés d'Éthiopie et du Tchad n'a fait qu'aggraver une situation alimentaire désastreuse et la famine au Soudan a atteint un niveau comparable à celui de l'Éthiopie.

L'extension du conflit au Sud, chrétien et animiste, par opposition au Nord, arabe et musulman, constituait un autre défi pour le nouveau gouvernement. Le Mouvement de libération du peuple du Soudan (MLPS), et son bras armé l'ALPS, ont étendu leurs activités et contrôlaient, au printemps 1985, l'essentiel du Sud. Le MLPS a rejeté le nouveau pouvoir et a réclamé une démocratisation totale à Khartoum ainsi que l'abolition de la Charia (loi islamique). Le fait que, contrairement à la rébellion sudiste de 1955-1972 qui limitait ses revendications au Sud, le MLPS ait inscrit sa lutte dans le cadre de l'unité nationale a renforcé son audience dans toutes les régions du Soudan.

Une autre question délicate, qui restait à trancher début 1985, concernait l'extension de la démocratie, des droits politiques et syndicaux, et de la personne humaine. Le problème de l'abolition de la Charia était au centre de ce débat. Les Frères musulmans, écartés par Nemeiry au mois de mars 1985 - après une participation de huit ans au pouvoir -, ont entrepris une campagne active pour éviter tout "retour en arrière" sur l'islamisation modèle Nemeiry.

Enfin, sur le plan extérieur, le nouveau pouvoir a infléchi sa politique dans le sens d'un plus grand non-alignement. Les relations avec la Libye ont été rétablies ; celles avec l'Éthiopie étaient en voie de normalisation ; de nouveaux contacts ont été amorcés avec l'Union soviétique. Mais le Soudan est resté, pour l'essentiel, fidèle à ses anciennes alliances: avec les États-Unis - qui ont pourtant soutenu Nemeiry jusqu'à la dernière minute -, avec l'Arabie Saoudite, et surtout avec l'Égypte qui n'est pas hostile au changement à Khartoum à condition qu'il reste "contrôlé".

Au Soudan, les élections législatives d'avril 1986 ont mis fin à l'année de transition menée par le Comité militaire de transition (CMT) mis en place en avril 1985 après la chute du président Gaafar Nemeiry. La nouvelle assemblée a marqué le retour à un gouvernement civil avec une majorité de coalition puissante et modérée constituée de deux partis, l'Oumma (nationaliste) de Sadek el-Mahdi et le Parti unioniste démocratique (pro-égyptien), tous deux liés aux confréries musulmanes: la Mahdiya et la Khatmiya. Le pouvoir semblait se partager entre le Premier ministre Sadek el-Mahdi, un intellectuel musulman moderniste, et un Conseil présidentiel de cinq membres, dirigé par Ahmed Ali el-Mirghani, qui remplit les fonctions de chef de l'État. Le gouvernement s'est attaqué aux deux principaux problèmes que n'a pu résoudre le CMT: le redressement économique et le conflit du Sud, animiste et chrétien.

Le CMT ayant refusé d'appliquer le nouveau plan d'austérité demandé par le FMI, celui-ci a déclaré en février 1986 qu'il n'accorderait pas son aide au Soudan. Avec une dette civile de 10 milliards de dollars, la menace d'une famine pesant toujours, malgré les bonnes récoltes de 1985, sur 3,5 millions de Soudanais et la présence de plus d'un million de réfugiés, le Soudan est resté largement tributaire de l'aide extérieure, évaluée à 1 milliard de dollars par an. La contradiction entre cette dépendance économique et une volonté manifeste de non-alignement explique le rééquilibrage des relations extérieures, les États-Unis restant le principal bailleur de fonds malgré son irritation croissante due au rapprochement soudano-libyen. Les liens avec l'ancienne alliée, l'Égypte, ont été maintenus malgré l'abrogation, en avril 1986, de la Charte d'intégration de 1982 (qui concernait notamment l'économie des deux pays). La coopération avec l'URSS, l'Europe de l'Est et la Chine a repris, tandis que les pays de la CEE fournissent une aide non négligeable. Quant à la reprise des relations avec l'Éthiopie, souhaitée par Khartoum, elle semblait liée au règlement de la guerre du Sud-Soudan.

Aux tentatives du CMT de négocier avec John Garang, chef de la guérilla du Sud et du Mouvement de libération du peuple soudanais (MLPS), celui-ci a posé comme préalables la démission des militaires et l'abolition de la Charia (loi islamique). L'intensification des opérations de guérilla au début de l'année 1986 a empêché la tenue des élections dans deux des trois régions du Sud. John Garang a refusé de reconnaître une majorité issue du vote nordiste. Or, le redressement économique ne peut s'envisager sans le Sud qui possède les principales richesses: le pétrole, le bétail et l'eau.

Le nouveau gouvernement s'est efforcé de liquider les traces du régime précédent, en poursuivant notamment les procès des proches collaborateurs de Nemeiry, En ce qui concerne la Charia, il a opté pour un statu quo avec des aménagements notables évitant les aspects cruels de son application. Les Frères musulmans, qui menaçaient de porter la "guerre sainte" en cas d'abrogation, en ont été satisfaits, mais cela a pesé lourdement sur les possibilités de mettre fin à la guerre du Sud.

Plus d'un an après les élections d'avril 1986 qui ont marqué le retour du Soudan à un régime civil et démocratique, le gouvernement de Sadek el-Mahdi n'avait pu résoudre les deux problèmes dominant la vie politique soudanaise - le conflit du Sud et la gravité de la situation économique - et il a été contraint à un remaniement ministériel en mai 1987.

Certes, le retour des pluies et de bonnes récoltes de céréales ont éloigné, sauf dans le Sud, les craintes de famine et, en 1986, le Soudan a pu exporter du sorgho. Le gouvernement a fait porter ses efforts sur le redressement économique à long terme: construction d'un réseau routier, réhabilitation des projets agro-alimentaires de Gezira et des raffineries de sucre, reboisement, reconstitution du cheptel... Le ministère des Finances a pu annoncer pour 1986 un taux de croissance de 12% dans le secteur agricole. Mais de petites avancées ne peuvent faire oublier l'ampleur des difficultés économiques. Avec une dette extérieure de 11 milliards de dollars, une pénurie de devises aggravée par la mévente du coton et le poids du conflit du Sud qui absorbe deux millions de dollars par jour, le Soudan ne peut accroître ses remboursements sans mettre en danger la paix sociale. Sadek el-Mahdi a annoncé que la totalité de cette dette ne pouvait être imputée au Soudan seul, une bonne partie des prêts ayant été accordés "à un régime irresponsable pour des raisons politiques". Malgré cela, le gouvernement de coalition de l'Umma et du Parti démocratique unioniste (PDU) a réussi à inspirer confiance, et le FMI a accepté de renégocier son aide, interrompue en janvier 1986.

C'est cependant le conflit du Sud-Soudan qui reste en 1987 le problème le plus préoccupant. La coalition des deux partis islamistes traditionnels, l'Umma de Sadek el-Mahdi (moderniste nationaliste) et le PDU (pro-égyptien et conservateur) n'a pas su (ou pas voulu) imposer l'abolition de la charia (législation islamique) face à un Front national islamique déterminé, bien implanté à l'université et habile à organiser le mécontentement étudiant, comme l'ont montré les troubles d'octobre et novembre 1986. Impuissant à régler son conflit, le Soudan s'est proposé comme médiateur dans les guerres Iran-Irak et Tchad-Libye, sans plus de succès. Un "Pacte de fraternité" signé en février 1987 a renoué les liens un temps relâchés avec l'Égypte: destiné à renforcer la coopération économique entre les deux pays, cet accord prévoit cependant une aide militaire, ce qui a avivé la tension dans le Sud.

Désireux de rester fidèle à son choix de non-alignement, Sadek el-Mahdi s'est efforcé de préserver l'équilibre entre ses huit voisins, dont certains comme l'Égypte, la Libye ou l'Éthiopie ont des intérêts et des régimes fort différents. De même, il a pu redonner confiance aux deux grandes puissances, l'URSS et les États-Unis, qui lui accordent à nouveau une aide discrète et prudente.

La situation soudanaise est restée complexe et tendue, marquée par un équilibre politique fragile, une guerre civile dans l'impasse et une dégradation économique importante. En août 1987, des dissensions sur le partage du pouvoir et les relations avec l'Égypte ont provoqué une crise politique au sein du gouvernement de coalition alliant les deux grands partis traditionnels musulmans, l'Oumma, nationaliste, du Premier ministre Sadek el-Mahdi, et le Parti démocratique unifié (PDU) favorable à l'Égypte. La coalition reconduite en octobre 1987, avec toutefois un Conseil suprême (présidence collégiale) réduit à trois membres (PDU-Oumma-Partis légalistes du Sud), est à nouveau dissoute en avril 1988. Sadek el-Mahdi appelle alors le Front national islamique (FNI), dans l'opposition jusqu'ici, à participer à la nouvelle formation. Cinq ministres lui sont donnés dont celui de la Justice, confié à son chef Hassan el-Tourabi. Les partis légalistes du Sud réagissent violemment en entrant dans l'opposition.

En septembre 1987, le FMI a approuvé les mesures économiques prises par le gouvernement: dévaluation de 44% de la livre soudanaise et hausse des prix de produits de consommation courante (26% pour l'essence, 66% pour le sucre). Ces mesures ont été à la fois mal supportées par la majorité des Soudanais et dérisoires pour rétablir une économie dont la dette dépasse les 12 milliards de dollars, alors que le cours du coton (42% des recettes d'exportation) ne cesse de s'effondrer. Grèves, manifestations secouent périodiquement le pays.

L'afflux de réfugiés (plus d'un million) est devenu insupportable et le Soudan s'efforce d'y mettre fin, quitte à organiser avec des gouvernements d'origine, comme l'Ouganda, le rapatriement de leurs ressortissants.

La guerre civile qui oppose le Nord arabo-musulman au Sud africain, chrétien et animiste constitue le plus gros obstacle à tout effort de développement. Les principales richesses, pétrole, eau et terres fertiles, se trouvent dans la zone du conflit qui, par ailleurs, réclame environ deux millions de dollars par jour pour l'entretien d'une armée de 40 000 hommes. Toute tentative de solution négociée achoppe sur le problème de la charia (législation islamique). Le Mouvement de libération du peuple soudanais (MPLS), qui dirige la rébellion, en exige l'abolition comme préalable à toute négociation. Or, l'intégration au gouvernement du FNI, qui en réclame une application stricte, a durci l'antagonisme.

Sur le terrain, les combats se sont intensifiés. Le MPLS, qui affirme contrôler 90% du Sud, a réussi à se rallier les partis légalistes qui, bien que ne participant pas à la lutte armée, partagent ses idées sur l'avenir du Soudan et ont signé avec lui un accord en août 1987. Il bénéficie de l'amitié des pays africains voisins sensibles à sa cause comme l'Éthiopie, le Kénya, l'Ouganda, le Nigéria, le Tchad ; tandis que le Nord renforce sa cohésion musulmane et fait appel à la solidarité des pays arabes: Libye, Irak, Arabie saoudite, Jordanie lui apportent une aide financière ou militaire et l'Égypte offre sa médiation avec l'Éthiopie accusée de soutenir les rebelles. Ce conflit pèse très lourd sur la vie politique et économique soudanaise ; 600 000 personnes ont fui la zone des combats pour les pays voisins (300 000 en Éthiopie). Il désorganise les villages, fait peser des menaces de famine sur trois millions de Soudanais, favorise les massacres de civils et la réapparition de l'esclavage révélés par divers témoignages.

L'année 1988 a vu un approfondissement de la crise soudanaise qui est tout à la fois militaire, politique, culturelle, écologique et économique. Son ressort principal est bien sûr la guerre civile qui en était à sa sixième année et qui avait déjà fait au moins un demi-million de victimes et poussé deux millions de paysans sudistes à se réfugier soit dans les agglomérations, soit à l'étranger.

Première retombée du conflit, la crise des réfugiés est causée par les massacres auxquels se sont livrées les milices pro-gouvernementales, surtout au Bahr-el-Ghazal. Les principales villes du Sud (Wau, Malakal, Juba) ont vu leur population doubler en dix-huit mois, tandis que près d'un million de réfugiés supplémentaires arrivaient à Khartoum. Au Sud, malgré les pluies excellentes, deux millions de personnes étaient en danger de mourir de faim en novembre-décembre, les deux camps utilisant l'arme alimentaire comme moyen de pression, malgré les demandes de l'ONU.

La guerre a désarticulé les finances extérieures: sur les 12 milliards de dollars de dette du pays, seuls les 5 milliards dus aux pays arabes sont tolérés par les créanciers: les 1 900 millions de la dette commerciale bloquent tout crédit bancaire et les 900 millions d'arriérés dus au FMI excluent le Soudan de tout nouveau prêt. Les importations essentielles (surtout le pétrole) se font au jour le jour grâce à l'aide des pays arabes. Parmi ceux-ci, la Libye s'est en outre engagée dans une politique de soutien militaire dur qui a contribué à éloigner le Soudan de son allié traditionnel, l'Égypte. L'hostilité du Caire à l'égard de la politique étrangère de Sadiq al-Mahdi a amené Washington, pourtant favorable au retour de la démocratie à Khartoum, à prendre ses distances à partir de novembre, au moment même où un autre de ses alliés régionaux, le Kenya, entrait lui aussi en conflit avec le Soudan à propos du contrôle de la zone frontalière du triangle d'Ilemi. Les graves inondations du mois d'août 1988, les pires qu'ait connu le Soudan depuis 1946, ont en revanche amené un vaste mouvement de solidarité internationale, Khartoum recevant un total de 150 millions de dollars d'aide de la CEE, de la Ligue arabe et de la Banque mondiale. Si les dégâts étaient en fait beaucoup plus importants (plus de 1 500 millions de dollars, surtout en maisons détruites), le flot a amené un précieux engrais limoneux qui a contribué à faire de la récolte une année céréalière record.

En politique intérieure, l'événement marquant a été l'entrée du Front national islamique (FNI) de Hassan al-Tourabi au sein du cabinet de coalition en mai 1988. Cette formation "islamiste" défend l'application de la Charia (législation islamique) dont elle avait été le promoteur lors de son précédent passage au gouvernement, en septembre 1983. C'est cet engagement, antinomique avec toute solution négociée dans la guerre du Sud, qui a fini par faire éclater la coalition, qu'a quittée le Parti démocratique unioniste (PDU), le 29 décembre. Le PDU, formation modérée pro-égyptienne dirigée par Mohamed Osman al-Mirghani, avait en effet négocié à Addis-Abeba, en son nom propre, un accord préliminaire de paix avec la guérilla, et celui-ci avait été rejeté par le Parlement à l'instigation du Premier ministre et de ses alliés du FNI. Plus que jamais, en 1989, la paix paraissait conditionner tout retour à la vie normale et toute possibilité de reprise économique. Or, le coup d'État militaire du 30 juin 1989, réalisé par des éléments proches des Frères musulmans ne semblait pas de nature à favoriser les perspectives de règlement.

Un coup d'État militaire mettait fin, le 30 juin 1989, au gouvernement civil de Sadiq al-Mahdi. La nature du nouveau régime suscitait encore, au début 1990, de nombreux débats. Pour certains, malgré un soutien égyptien immédiat, il s'agissait d'un putsch des "frères musulmans" inquiets des compromis de Khartoum qui négociait enfin avec le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (MPLS-APLS) dirigé par John Garang. Pour d'autres, le retour des militaires au pouvoir marquait d'abord l'incapacité des partis politiques traditionnels à répondre aux aspirations élémentaires d'une population affectée par la guerre, les crises écologiques et l'effondrement de l'économie ; les islamistes n'auraient acquis le contrôle réel de l'État soudanais que dans les semaines qui ont suivi l'éviction de Sadiq al-Mahdi.

Les nouvelles discussions entre le gouvernement du général Omar Hassan Ahmed el-Bechir et le MPLS n'ont pas donné de résultats tangibles en dépit de la médiation égyptienne et zaïroise. Le MPLS demandait la levée de l'état d'urgence, la restauration des libertés démocratiques et le gel de la charia (loi islamique). C'en était trop pour un régime militaire où la présence et l'influence de nombreux cadres islamistes devenaient rapidement importantes. Sur le terrain, la situation de ni guerre ni paix a permis un réarmement des deux camps, puis la reprise d'affrontements limités mais violents dans la province du Nil bleu et à proximité de la frontière ougandaise. Les populations sont, plus que jamais, les otages de ce conflit: bombardement aveugles de Juba par l'APLS, massacres de déplacés dans le Darfour, le Kordofan ou la province du Nil blanc sous contrôle gouvernemental.

Une des évolutions majeures de la guerre a été l'implication plus grande des acteurs régionaux. J. Garang a réussi une véritable percée diplomatique (notamment en Afrique australe), succès que n'a guère remporté Khartoum. Les appuis militaires se sont renforcés derrière chacune des parties: Israël et l'Éthiopie du côté du MPLS, l'Irak et la Libye du côté du régime militaire (avec un projet de fusion entre la Libye et le Soudan). Pour l'Égypte, la question est délicate: comment aider un régime très favorable aux thèses islamistes à ses frontières alors que ces idées sont combattues à l'intérieur? Pourtant, le soutien égyptien demeure important pour la survie du pouvoir des militaires à Khartoum. Les États occidentaux ont durci leur attitude autant à cause de la prolongation de la guerre que par hostilité aux nouvelles orientations du Soudan, et se sont cantonnés à la seule aide humanitaire.

Sur le plan économique, la dette totale du Soudan était évaluée à 12 milliards de dollars en décembre 1989, soit 140% du PNB. Les quelques mesures radicales prises en septembre 1989 (baisse drastique de la subvention aux denrées de première nécessité) et la réelle diminution du marché noir n'ont pas modifié la situation catastrophique de l'économie. Les pénuries (sucre, essence, pain, etc.) n'ont pas cessé, mais elles ont plus affecté la province que la capitale. Les maigres ressources du pays demeurent consacrées à l'effort de guerre.

L'organisation par le gouvernement de "comités populaires" (structures de base d'un futur parti unique) a vite été ressentie comme un quadrillage policier du pays. Les partis politiques traditionnels et les syndicats se sont alliés avec le MPLS pour renverser le pouvoir militaire mais la désaffection de la population à leur égard est grande et, surtout, les services de sécurité sont très efficaces. Les mouvements de grève des médecins et des universitaires à la fin 1989 ont échoué à cause d'une répression sélective et brutale. Plusieurs tentatives de coup d'État - réelles ou fabriquées - ont échoué, notamment celle d'avril 1990 qui a été réprimée de façon sanglante par le pouvoir. Elles ont fourni l'occasion d'épurer les secteurs de l'armée hostiles aux islamistes.

Le regain d'instabilité aux frontières du Soudan (Tchad, Ouganda, Éthiopie), et les rumeurs de partition du pays illustrent l'impasse politique. La sécheresse devrait, une nouvelle fois, frapper l'ouest du pays en 1990.

La crise du Golfe, ouverte le 2 août 1990 par l'invasion du Koweït par l'Irak, a provoqué un raidissement supplémentaire du régime, lequel était déjà passablement isolé au niveau international. Avec des nuances bien peu perceptibles, Khartoum a choisi le camp de son principal allié militaire - l'Irak -, remettant en cause ses relations économiques avec l'Arabie saoudite et le Koweït. Cette attitude a en outre rendu plus fragile la situation des communautés soudanaises dans le Golfe (35 000 émigrés pour les seuls Koweït et Irak) qui restaient une source de devises potentielle pour un pays en crise économique profonde. Elles furent d'ailleurs victimes d'exactions dans plusieurs pays limitrophes de l'Irak. Le coût du choix politique soudanais, dicté par l'anti-américanisme de ses dirigeants, a été évalué en mars 1991 à presque 400 millions de dollars, soit près de 4% du PNB.

Cette position a eu plusieurs effets importants. D'abord elle a sonné le glas d'un programme de réformes économiques qui aurait pu permettre une amélioration des relations avec le FMI alors que le Soudan avait été déclaré dès septembre 1990 "pays non coopératif", dernière étape avant une exclusion de cette institution internationale. Cela a aussi eu pour conséquence de durcir considérablement les discussions avec les pays donateurs autour de l'aide d'urgence rendue nécessaire par une sécheresse plus dramatique encore que celle de 1984-1985: on considérait, à la mi-1991, qu'environ 7 à 9 millions de personnes étaient affectées dans le Darfour, le Kordofan, dans la province de la mer Rouge et, bien sûr, dans le sud du pays, déjà dévasté par la poursuite de la guerre civile, situation qui exigeait l'octroi de 1,2 million de tonnes de grains. Le gouvernement a refusé jusqu'en février 1991 de reconnaître l'importance des besoins céréaliers du pays (considérant l'aide comme une pression "impérialiste"). La communauté internationale, déjà rétive à cause de la situation dramatique des droits de l'homme au Soudan et du soutien apporté à l'Irak, a semblé aussi hésitante devant l'attitude des militaires au pouvoir. Moins de 500 000 tonnes d'aide étaient disponibles en avril 1991 et risquaient de toute façon de n'être distribuées que dans le nord du pays.

Au plan intérieur, après la conscription en masse des étudiants décidée en décembre 1990, l'annonce, le 1er janvier 1991, de l'instauration de la charia (législation islamique) dans le Nord du pays et l'annonce d'un système fédéral, peu crédible en l'absence d'une réelle ouverture politique - malgré la libération de prisonniers politiques au printemps - ont repoussé les perspectives d'une véritable négociation avec l'opposition nordiste d'une part, et avec les insurgés sudistes d'autre part, seule possibilité d'arrêter une guerre civile ruineuse et de s'atteler véritablement à la reconstruction du pays. Cette guerre qui a commencé en 1983 oppose le pouvoir central contrôlé pour l'essentiel par l'élite arabo-musulmane alliée à quelques politiciens du Sud, au mouvement de John Garang (Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan, MPLS-APLS) appuyé par la majorité de la population africaine du pays, vivant dans le Sud. En 1990-1991, l'APLS a considérablement progressé dans le sud du pays, notamment dans l'ouest de l'Equatoria. La défection du général Fathi Ali, ancien chef d'état-major, a donné un nouveau souffle à une opposition mal structurée. A la mi-1991, sa stratégie semblait construite sur l'idée d'un contre-coup d'État, grâce aux divisions qui existeraient au sein d'une armée inégalement acquise aux islamistes qui gouvernent le pays depuis le 30 juin 1989. L'échec du coup d'État du 15-16 avril 1991 a pourtant indiqué que la mise en oeuvre d'un tel projet n'irait pas sans difficulté tant les services de sécurité du régime ont été efficaces et tant l'apathie de la population a paru grande.

La junte militaire du général Omar el-Bechir, au pouvoir depuis la mi-1989 et parrainée par le Front national islamique (FNI) dirigé par Hassan el-Tourabi, a recherché une institutionnalisation plus grande en mettant en place en février 1992 une Assemblée nationale de transition (dont tous les membres ont cependant été nommés...). Mais les services de sécurité ont paru toujours détenir la réalité du pouvoir en multipliant arrestations et mises à pied arbitraires, et en exerçant une répression plus sélective qu'auparavant. L'islamisation autoritaire de la société nord-soudanaise s'est donc poursuivie, malgré quelques oppositions, notamment au sein de l'université de Khartoum en automne 1991 et en février 1992. L'épuration de l'armée, motivée par des complots quelquefois fabriqués de toutes pièces, s'est poursuivie, mais le raccourcissement du couvre-feu en mars attestait la maîtrise de la situation par la junte militaire.

Cette consolidation du régime a été rendue possible grâce à l'aide économique et militaire qu'il a reçue de l'Irak, de la Libye, et surtout de l'Iran après la visite du président Hachemi Rafsandjani en décembre 1991. A l'inverse, les relations sont toujours restées au niveau le plus bas avec l'Égypte, l'Arabie saoudite et les États du Golfe. A côté de cette politique d'État, sous l'impulsion d'Hassan el-Tourabi et en étroite collaboration avec Téhéran, l'aide aux mouvements islamiques, notamment du Maghreb, s'est intensifiée, en leur fournissant argent, passeports diplomatiques, et en mettant des infrastructures soudanaises à leur disposition. Cette hospitalité accordée à des mouvements qualifiés de terroristes en Occident, autant que l'évolution de la situation politique en Algérie ont contribué à durcir l'attitude ou à accroître la méfiance des États-Unis et des États européens.

Après des mois de tergiversations, le gouvernement soudanais a opté pour une politique économique, présentant une incontestable cohérence, en conformité avec certaines exigences du Fonds monétaire international. La monnaie a été dévaluée une première fois en octobre 1991, pour finir par être changée au taux du marché libre: en l'espace de quelques mois, le dollar est passée de 12,5 à 90 livres soudanaises. Parallèlement, une libéralisation du commerce et de l'import-export a été adoptée. Malgré quelques mesures d'accompagnement (hausse importante des bas salaires, indemnités spéciales), les couches urbaines ont été considérablement affectées par l'arrêt du subventionnement sur des produits de première nécessité.

Depuis 1983, une guerre oppose le pouvoir central - contrôlé pour l'essentiel par l'élite arabo-musulmane alliée à quelques politiciens du Sud - au Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS) dirigé par John Garang. Le MPLS est appuyé par la majorité de la population africaine du pays, vivant dans le Sud. La division du MPLS, en août 1991, a considérablement affaibli les insurgés du Sud-Soudan, déjà en position de faiblesse après la perte du sanctuaire éthiopien en juin-juillet. Les motifs de cette crise ont été divers: monopolisation du pouvoir dans les mains de J. Garang, faiblesse politique due à une militarisation complète du MPLS, doutes sur la sincérité de l'opposition au nord du pays, rivalités internes, problèmes ethniques, sympathies pour une sécession du Sud-Soudan, etc. Le gouvernement de Khartoum a habilement utilisé ces contradictions pour discréditer le MPLS et retarder la médiation conduite par le président nigérian. Fort de la neutralité de la fraction dissidente, dirigée par le docteur Lam Arol, il a lancé en mars une offensive contre les insurgés, affaiblis par les combats avec les dissidents. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l'armée soudanaise a obtenu des succès militaires conséquents, avec notamment la reprise de Pochalla et de Bor. Mais, malgré l'importance de l'aide étrangère, elle n'a pu écraser le MPLS avant l'arrivée des pluies, rendant d'autant plus fragiles ces réels gains sur le terrain.

Après l'échec des négociations à Abuja en mai et juin 1992 entre le gouvernement militaro-islamique de Khartoum et les deux factions rivales de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), en guerre depuis 1983 pour le pouvoir central, l'offensive de l'armée s'est poursuivie avec efficacité dans le Sud, dont une partie importante de la population est favorable à l'APLS. Le chef de cette dernière, John Garang, n'a pu empêcher la chute de son quartier général à Torit en juillet 1992 mais, ayant bénéficié de livraisons d'armes en provenance de l'Ouganda, il s'est lancé - sans succès - dans une bataille meurtrière contre Juba, la capitale du Sud-Soudan. Sa faction a connu une nouvelle scission à l'initiative de William Nyuon Bani, jusqu'alors le stratège militaire de l'APLS. Considérablement affaiblis par les divisions à répétition et les négociations ambiguës avec le gouvernement de Khartoum (celui-ci a continué de tout faire pour affaiblir J. Garang), les insurgés sud-soudanais ont paradoxalement bénéficié de la répression sauvage menée par les forces gouvernementales aiguillonnées par les islamistes à Juba. Cette répression a en effet causé la mort d'employés de l'USAID (Agence de développement international des États-Unis) et provoqué un vive réaction de Washington.

L'administration américaine, à partir de l'automne 1992, a ainsi maintenu le régime de Khartoum sous de très fortes pressions en invoquant des violations très importantes des droits de l'homme, des pratiques d'"ethnocide" dans les monts Nuba, un soutien au terrorisme international avec la complicité iranienne et le recours à des conseillers afghans. Effrayé par la possibilité d'une intervention du type somalien, Khartoum a dû multiplier les compromis et permettre aux agences internationales et humanitaires de reprendre leurs activités dans des zones où elles étaient interdites. La dictature a dû aussi renoncer à une offensive qui aurait sans doute fait se rabattre la faction de J. Garang dans le Nord-Ouganda et accepter de nouvelles négociations avec elle à Abuja; mais celles-ci n'ont fait qu'entériner les désaccords sur la question de l'indépendance du Sud, le statut de confédération ou la laïcité de l'État soudanais.

Dans le nord du pays, la question des centaines de milliers de déplacés à cause de la guerre a suscité de vives tensions entre le gouvernement et les organisations de défense des droits de l'homme, ces dernières l'accusant de mener une politique d'apartheid, d'islamisation, voire parfois de mise au travail forcée. La situation économique s'est encore détériorée et le gouvernement a réprimé durement plusieurs mouvements de protestation contre les conséquences de l'ultra-libéralisme économique.

Si l'activité politique s'est surtout centrée sur le conflit au Sud, plusieurs évolutions notables se sont également produites au Nord. L'agression contre le leader des islamistes, Hassan el-Tourabi, a posé pour la première fois la question de sa succession à la tête du mouvement mais aussi de son remplacement comme mentor du régime islamique. Les contradictions se sont donc accrues entre ceux pensant qu'une façade civile serait nécessaire pour rompre un isolement international de plus en plus net et les militaires et leur clientèle solidement accrochés à l'appareil d'État. L'opposition, regroupée dans l'Alliance nationale démocratique, a continué de souffrir de son manque de crédibilité: après s'être divisée, en novembre 1992, au Caire, elle a resserré ses rangs, en avril 1993, à Nairobi en espérant profiter du nouvel intérêt de la communauté internationale pour le Soudan.

Les relations du Soudan avec l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte et l'Arabie saoudite se sont considérablement détériorées. Cet isolement diplomatique, si l'on excepte l'entente du pays avec l'Iran et l'Irak, a eu des incidences très négatives sur l'aide financière, absolument vitale pour Khartoum après les mesures de dérégulation économiques et monétaires décidées à partir de février 1992.

Le régime islamiste soudanais a subi de nombreux revers au niveau international à partir de l'été 1993. Suspendu en août de son droit de vote au sein du FMI, il a été exclu de l'organisation en février 1994, ce qui a rendu très difficile l'octroi de prêts par des banques privées. La décision américaine de porter le pays sur la liste des États soutenant le terrorisme international a indiqué que Washington entendait maintenir de fortes pressions sur Khartoum. Madeleine Albright, ambassadeur américain aux Nations unies, a reformulé en avril 1994 les accusations portées contre le Soudan après l'attentat contre le World Trade Center de New York; l'ambassadeur britannique à Khartoum, avait, quant à lui, été expulsé en janvier 1994. Enfin, le pays a été condamné par la Commission des droits de l'homme de l'ONU, en février 1994.

Le Conseil de commandement révolutionnaire avait pourtant été dissous, en octobre 1993, afin de donner un visage plus civil aux institutions. La répression au Nord s'était faite plus sélective et la torture plus intermittente... Mais ces mesures homéopathiques ne pouvaient dissimuler les pans les plus répressifs de la politique du régime: emprisonnement des opposants, y compris des dirigeants des grands partis traditionnels, bombardement de populations civiles au Sud, restriction des libertés d'expression y compris au sein de sa propre base...

Cet échec s'est doublé d'une très forte dégradation de la situation économique qui a entraîné la démission du ministre des Finances devenu trop impopulaire, la suspension d'opérations bancaires islamiques (murabaha), la dévaluation répétée de la monnaie. Après de bonnes récoltes en 1992, le Soudan s'est trouvé confronté à un déficit agricole évalué à plus de 400000 tonnes. Cette situation a prouvé la fragilité d'une politique agricole volontariste, qui a eu cependant des résultats impressionnants à partir de 1991. L'inflation et la pénurie de produits de première nécessité ont obligé le gouvernement, après qu'il y a eu plusieurs manifestations violentes à Khartoum, El-Obeid et Gedaref, à réintroduire le rationnement.

Devant cette détérioration de la situation, les islamistes au pouvoir se sont efforcés de parfaire leur contrôle du pays. Ils ont, d'une part, commencé de reprendre le contrôle des mosquées afin d'éviter que celles-ci ne servent de lieux d'expression à l'opposition. En effet, l'ancien Premier ministre Sadeq el-Mahdi s'en est très habilement servi et a appelé à un "jihâd civil" contre le pouvoir. Si l'opposition à l'étranger n'a plus guère bénéficié de crédibilité, dans le pays elle est parue sortir de sa léthargie et a commencé à se réorganiser.

La guerre au Sud a joué dans ces événements un rôle paradoxal, coûtant plus de 400 millions de dollars par an et mettant ainsi à genou le gouvernement. Son importance n'a pourtant pas été reconnue par le "Centre". Lors de la conférence de Washington en octobre 1993, les deux principales factions de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS, en guerre depuis 1983 contre le pouvoir central) conduites par John Garang et R. Mashar se sont prononcées pour une auto-détermination du Sud et, donc à terme, pour la sécession. Les dirigeants du Nord n'ont pas décidé de la position à adopter devant cette revendication majoritaire au Sud et appuyée au Nord par la lassitude d'une population voyant ses enfants tomber pour une victoire hors d'atteinte, après l'échec de l'offensive conduite pendant l'hiver 1993-1994, la plus importante depuis la prise de pouvoir des islamistes en 1989.

La remise aux autorités françaises, le 15 août 1994, du terroriste international Ilitch Ramirez Sanchez, alias Carlos, réfugié à Khartoum, a sans doute été une belle opération de politique intérieure pour le ministre de l'Intérieur français Charles Pasqua, mais elle a soulevé depuis de nombreuses questions sur la diplomatie parallèle française et la nature exacte des relations entre les deux pays: de l'aide militaire à la réorganisation des services secrets soudanais par la DST française (Direction de la surveillance du territoire), en passant par une médiation soudanaise mort-née en Algérie. Tout cela a été démenti. Khartoum est devenu un lieu de passage utile pour tous les islamistes afin de nouer des contacts, prendre un repos "bien gagné" ou changer d'identité. En avril 1995, la réunion internationale de la Conférence arabe et islamique, présidée par le très médiatique Hassan Tourabi, chef du Front national islamique (FNI), a pourtant montré qu'il ne fallait pas sous-estimer les contradictions qui divisent le petit monde islamiste, tant sur l'arabisme que sur l'action terroriste.

La mainmise des islamistes sur le gouvernement est devenue encore plus apparente après les deux remaniements de juillet 1994 et février 1995: elle s'est principalement traduite par la nomination à la tête de la diplomatie soudanaise du second de H. Tourabi, Ali Osman Mohamed Taha, et par celle d'un "ultra" au ministère de l'Intérieur, Tayeb Ibrahim Mohamed el-Kheir. Pourtant, négociation avec l'Union européenne oblige, le pouvoir a cherché à multiplier les ralliements des notables déçus des grands partis (toujours clandestins) pour prouver sa volonté d'ouverture. Il a tenté de convaincre ses interlocuteurs internationaux de la valeur du processus électoral qui s'est déroulé durant l'hiver 1994-1995 dans les 26 États fédéraux créés en février 1994, et qui devrait, selon lui, apporter la solution à la guerre au sud et à la marginalisation des zones périphériques du Soudan.

Les discussions entre Khartoum et le FMI (Fonds monétaire international) ont repris après des années de crise dues à une dette de 16 milliards de dollars et à des arriérés de paiement de plus de 1 milliard de dollars. Un premier accord sur six mois a été signé.

Une véritable normalisation n'est apparue possible qu'avec la fin des hostilités au Sud-Soudan. Convaincu de pouvoir gagner la guerre militairement, le gouvernement a bloqué la médiation régionale dès le mois de juillet 1994, provoquant l'ire de ses voisins; malgré les pressions internationales, les réunions de septembre et de décembre sont restées formelles. Le cessez-le-feu décrété en avril 1995 paraissait devoir ne marquer qu'une pause dans ce conflit. Les différentes factions de l'insurrection sud-soudanaise n'ont pas réussi à établir entre elles un modus vivendi: leur division, qui peut provoquer des destructions équivalentes à celles de l'armée, a été attisée avec talent par Khartoum et ses milices locales.

La guerre a cependant peut-être changé de nature car l'implication internationale est plus visible et se traduit par un renforcement militaire de la guérilla et des contacts entre les groupes sudistes indépendants de Khartoum.

L'Érythrée a rompu les relations diplomatiques avec Khartoum en décembre 1994 à cause de l'aide apportée par le Soudan aux islamistes érythréens. Les relations avec l'Éthiopie se sont aussi dégradées, mais le discours public est resté plus mesuré. L'Ouganda a accusé l'armée soudanaise de bombarder des villages au nord et d'aider des groupes d'opposition, au point de rompre également ses relations diplomatiques avec le Soudan en avril 1995. Les rapports avec l'Égypte se sont tendus avec la mise en cause par Le Caire de Khartoum dans l'affaire de l'attentat contre le président égyptien Hosni Moubarak, à Addis-Abéba le 27 juin 1995. Les relations du Soudan avec le Tchad, le Zaïre et la Centrafrique, pays "francophones", sont, en revanche, demeurées excellentes...

Le régime islamiste soudanais fait preuve d'un grand talent pour se créer des problèmes, mais également pour les gérer dans la durée. L'implication de certains de ses plus hauts responsables dans la tentative d'assassinat du président égyptien Hosni Moubarak, le 26 juin 1996, et la poursuite des violations des droits de l'homme à grande échelle, notamment dans les monts Nouba, ont certes limité davantage sa marge de manoeuvre internationale, mais sans la réduire totalement.

L'année 1996 devait être pour les islamistes soudanais la clôture de la période ouverte par le coup d'État militaire de 1989, avec des élections parlementaires et présidentielle sur mesure devant conférer une légitimité au régime, notamment par rapport à la communauté internationale. Les scrutins tenus du 6 au 17 mars ont entériné des choix déjà faits au niveau de l'exécutif: le général Ahmed el-Bechir a été reconduit à la présidence et Hassan el-Tourabi, le leader des islamistes, est devenu président du Parlement. Mais cela ne garantissait pas le règlement définitif du problème de l'alliance des militaires et des islamistes. En outre, pas plus le taux de participation annoncé officiellement (72,2 %) que la quarantaine de candidats à la présidence - souvent complètement inconnus de l'électorat - n'ont conforté la crédibilité d'élections boycottées par l'opposition, notamment par l'ancien Premier ministre, Sadeq el-Mahdi.

Les dirigeants soudanais ont certes craint de se retrouver dans une situation analogue à celle de la Libye après le vote de la résolution 1044 du Conseil de sécurité des Nations unies qui leur enjoignait de livrer les terroristes impliqués dans l'attentat contre H. Moubarak, mais les sanctions adoptées deux mois plus tard sont apparues comme un moindre mal. Une nouvelle fois, les islamistes soudanais ont profité de l'incohérence politique de l'Égypte, qui a craint, en isolant Khartoum, de renforcer les velléités sécessionnistes au Sud-Soudan et de remettre ainsi en cause le partage des eaux du Nil. L'expulsion, en juin 1996, de l'homme lige des "Afghans", Oussama Ben Laden, a visé à convaincre une communauté internationale très justement méfiante de la bonne volonté soudanaise.

La situation régionale s'est considérablement détériorée non plus seulement avec l'Éthiopie. Kampala, qui est confronté à des groupes armés à la frontière soudanaise, et Asmara ont intensifié leur soutien à l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) de John Garang et à l'opposition nordiste regroupée dans l'Alliance démocratique nationale qui a retrouvé une certaine crédibilité grâce à une forte implication érythréenne. Les résultats militaires sont demeurés modestes, bien que significatifs, soulignant la nécessité d'une clarification politique de l'opposition pour pouvoir capitaliser les mécontentements intérieurs croissants. Khartoum a d'ailleurs réussi à se rallier les dirigeants de l'opposition sudiste à J. Garang, certes très affaiblis, comme Lam Akol, Rieck Machar et Carabino Kuyanyin Bol. De nouvelles livraisons d'armes chinoises, apparemment payées par l'Iran, sont parvenues au Soudan en novembre 1995, prouvant que la guerre pouvait encore durer.

La situation économique intérieure est demeurée très préoccupante, puisque le coût de la guerre a été évalué à près de 20 % du PIB nominal. L'inflation est restée importante, de l'ordre de 85 % en 1995, provoquant des manifestations de mécontentement vite réprimées. La détérioration de la monnaie n'a pu être stoppée, au point de remettre en cause certaines mesures de libéralisation du change. Pourtant, dans un contexte aussi difficile, Khartoum a poursuivi le remboursement de ses arriérés auprès du FMI (Fonds monétaire international). La question pétrolière est devenue, dans un cadre aussi délétère, d'une importance stratégique.

L'actualité politique soudanaise s'est considérablement accélérée à compter du 13 janvier 1997 avec le début d'une offensive militaire de l'opposition regroupée au sein de l'Alliance nationale démocratique (AND). En trois mois, les forces oppositionnelles, soutenues de manière multiforme par l'Érythrée et l'Éthiopie, avaient conquis quelques villages à proximité de la frontière érythréenne, la ville de Kurmuk dans la province du Nil Bleu permettant éventuellement d'accéder à Damazin et au barrage hydroélectrique de Rosières qui alimente la capitale en électricité. Au Sud-Soudan, les gains étaient plus manifestes encore. D'un point de vue militaire, la situation du gouvernement était donc délicate dans l'Équatoria, d'autant que l'ex-Zaïre ne pouvait plus offrir les facilités logistiques qu'il avait pu proposer antérieurement, après la prise de contrôle de la zone frontalière par les forces de Laurent-Désiré Kabila appuyées par l'armée ougandaise.

Si ces péripéties militaires ont souligné la détermination de l'opposition, elles ont également mis l'accent sur les doutes et les divisions du régime. D'une part, celui-ci a été incapable d'organiser rapidement une contre-offensive. En dépit des épurations successives, l'armée est restée peu sûre politiquement, comme l'a montré la défection de troupes lors de la bataille de Kurmuk. D'autre part, les tensions au sein de la classe dirigeante se sont manifestées au grand jour. Certains, autour du leader islamiste Hassan al-Tourabi, la véritable éminence grise du régime, sont apparus disposés à une guerre à outrance quitte à mobiliser et armer les mouvements d'opposition des pays voisins (Éthiopie, Érythrée). D'autres, autour du président Omar Hassan Ahmed al-Bechir, restaient convaincus d'une solution d'accommodement qui passerait par diverses mesures: une médiation arabe comme celle proposée par les Émirats arabes unis, le retour à Khartoum de certaines figures de l'opposition comme Sadeq al-Mahdi, ancien Premier ministre de la période démocratique qui s'était enfui en Érythrée en décembre 1996, la mise à l'écart pour un certain temps des islamistes les plus compromis dans des actions de répression brutale. Cette dernière option rendait compte des divergences internes du régime, perceptibles avant la crise militaire, entre gestionnaires de l'État et partisans d'un activisme sans frontière.

Elle a également bénéficié d'une certaine sympathie des États conservateurs arabes comme l'Arabie saoudite et l'Égypte, inquiets du retour de la démocratie au Soudan, de l'influence érythréenne et éthiopienne sur le nouveau régime, du rôle également joué par John Garang, le leader sudiste et d'autres personnalités laïques au sein de l'AND.

Quant à la crise économique, elle ne s'est guère résorbée. Le pays a pu une fois de plus échapper en janvier à la mise en oeuvre du processus d'exclusion du FMI (Fonds monétaire international) grâce à une aide de la Malaisie. Les manifestations dues à la vie chère ou aux pénuries de pain et de carburant se sont multipliées à partir de l'automne et le nouveau train de mesures de libéralisation économique, décidé sous la pression du FMI, devait accroître encore les difficultés de la population urbaine.

Le régime aux abois a multiplié les initiatives internes (paix avec des mouvements sudistes dissidents et promesse d'une autodétermination du Sud en 2001) et s'est efforcé de regagner la confiance de certains pays pour obtenir un affaiblissement de l'aide à l'opposition ou sa division.

Le 20 août 1998, à la suite des attentats perpétrés le 7 contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es-Salam, les États-Unis ripostent en détruisant des objectifs au Soudan et en Afghanistan. Des missiles américains atteignent notamment une usine pharmaceutique proche de Khartoum, soupçonnée de fabriquer des produits destinés à des armes chimiques. Le 24, le conseil de la Ligue arabe condamne les frappes américaines contre l’usine soudanaise.

Source :
L'Etat du Monde 1981-1998


 
 

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