Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DU MONDE DIPLOMATIQUE

Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste 1989

GUEYRAS JEAN

PAYS le plus vaste de l'Afrique avec une superficie de 2,5 millions de kilomètres carrés (2 000 kilomètres de long sur 1 700 kilomètres de large), le Soudan a le malheur d'avoir des frontières communes, pratiquement indéfendables, avec huit pays - dont deux arabes - aux destinées politique, économique et sociale très dissemblables : l'Egypte au nord ; l'Ethiopie à l'est ; le Kenya, l'Ouganda et le Zaïre au sud ; la République centrafricaine, le Tchad et la Libye à l'ouest. Toutes les diversités ethniques et culturelles des voisins se retrouvent à l'intérieur de ses frontières, ce qui fait du pays un microcosme afro-arabe. Le Nord, qui représente les deux tiers du Soudan en superficie et en population, est islamique et arabisé. Le Sud, en revanche, est franchement africain du point de vue ethnique, religieux - avec une minorité chrétienne - et culturel. Cette dichotomie a toujours favorisé le Nord aux dépens du Sud ; elle a été à l'origine de la guerre civile de 1955 qui a duré près de dix-sept ans et de celle de 1983 qui se poursuit encore (1).

Dès son arrivée au pouvoir à la suite d'élections libres, en mai 1986, l'actuel premier ministre, M. Sadek El Mahdi, a décidé d'"entretenir de bonnes relations avec tous les voisins du Soudan", à défaut de pouvoir défendre ses frontières militairement. Un voeu pieux qui apparemment ne tenait pas compte des rivalités historiques et de certaines ambitions et certains concepts géopolitiques. Depuis des millénaires, les dirigeants de la vallée du Nil ont considéré le Soudan comme le prolongement naturel de l'Egypte. De 1821 à 1885, son territoire a fait partie de l'Egypte avant d'être placé sous condominium anglo-égyptien. Le roi Farouk s'était proclamé, en 1951, "roi d'Egypte et du Soudan". La nouvelle République égyptienne n'autorisa les Soudanais à accéder à l'indépendance que le 1eò janvier 1956, sans doute avec le secret et vain espoir que le courant unioniste ramènerait le pays vers la mère patrie.

L'union entre l'Egypte et le Soudan s'inscrit en filigrane dans toutes les démarches entreprises en direction de Khartoum par les dirigeants du Caire, souvent accusés par les anti-unionistes de l'Oumma, l'aile séculaire de la confrérie politico-religieuse des Ansars, de "visées néocolonialistes ". Le soutien multiforme accordé par le président Sadate à la dictature du général Nemeiry, qui avait à ses yeux le mérite de s'opposer au colonel Kadhafi, et l'asile politique que le président Moubarak a offert au "criminel Nemeiry" après sa chute en 1985, ont affaibli le courant pro-égyptien à Khartoum, essentiellement représenté par le Parti démocratique unioniste (PDU) présidé par M. Ahmed Osman El Mirghany, le chef spirituel de la Khatmia, l'autre grande confrérie politico-religieuse.

La médiation égyptienne

LE président Moubarak a depuis multiplié les démarches en vue de "normaliser" les relations entre les deux capitales, et de mettre fin à la guerre civile dans une région, vitale pour l'Egypte, où les eaux du Nil trouvent leurs sources. L'entreprise s'est révélée d'autant plus difficile qu'entretemps la guerre du Sud a pris un tour nettement racial. Opposés sur la plupart des problèmes du pays, mais participant au même gouvernement (2), l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le PDU de M. Osman El Mirghani ont été pendant longtemps d'accord sur un point : l'Egypte devrait les soutenir contre la rébellion de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) du colonel Garang, qui jouit de l'appui de l'Ethiopie "non islamique et non arabe". La guerre civile était présentée comme une "conspiration africaine dirigée contre l'hégémonie arabe au Soudan".

Le chef de l'Etat égyptien s'est élevé contre cette conception manichéenne qui opposerait "l'Arabe à l'Africain". Rappelant que les Egyptiens se considéraient autant arabes qu'africains, il a mis en garde ses interlocuteurs contre les dangers d'une politique de polarisation raciale. Après l'occupation par l'APLS en octobre 1987 de la ville arabe de Kurmuk, le président Moubarak a même dénoncé le comportement de M. Osman El Mirghani, pourtant proche du Caire, qui avait lancé une campagne nationale de mobilisation contre "l'envahisseur africain" et avait invité tous les pays arabes à faire preuve de solidarité agissante en fournissant une assistance militaire à Khartoum.

Pour M. Moubarak, le problème du Sud constitue un problème interne au Soudan et sa solution ne saurait être militaire. Logique avec lui-même, il s'est depuis efforcé de jouer les médiateurs entre Khartoum et Addis-Abeba en vue de faciliter des négociations entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles du Sud. L'accord de paix conclu, le 16 novembre 1988 à Addis-Abeba, entre le colonel Garang et M. Osman el Mirghani, est en grande partie le résultat des efforts de médiation entrepris par le président Moubarak tant auprès des dirigeants éthiopiens et de leur protégé le colonel Garang qu'auprès du chef du PDU métamorphosé soudain en colombe enthousiaste après avoir été longtemps un faucon jusqu'auboutiste.

Les démarches du président Moubarak ont été facilitées par la nouvelle politique d'ouverture adoptée par le colonel Mengistu à l'égard du monde arabe à partir de 1985, peu après le renversement du régime de Nemeiry. Les dirigeants éthiopiens ont depuis amorcé une politique de normalisation avec Khartoum, tout en incitant le colonel John Garang à prendre langue avec le nouveau régime soudanais ; leur objectif final est de priver les mouvements érythréen et tigréen de l'assistance logistique fournie par le gouvernement du Soudan. Ils suivent ainsi l'exemple du régime de l'empereur Hailé Selassié qui, en 1972, avait été à l'origine de l'accord conclu sous son égide entre Khartoum et les rebelles sudistes et avait mis fin à la première guerre civile soudanaise.

L'accord de Koka-Dam, conclu en mars 1986 également sous l'égide de l'Ethiopie, entre le colonel Garang et l'Alliance nationale soudanaise (regroupement de forces politiques et syndicales ayant joué un rôle décisif dans la chute de M. Nemeiry au printemps 1985) en vue de la convocation d'une conférence constitutionnelle, devait régler une fois pour toutes les différends entre le Nord et le Sud. Il échoua devant l'intransigeance de M. Sadek El Mahdi, sous la double pression de ses alliés du Front national islamique et de l'Arabie saoudite. Convaincu qu'une victoire militaire sur les rebelles est toujours possible, le premier ministre soudanais a, depuis le gel de l'accord de Koka-Dam, joué la "carte éthiopienne" avec l'espoir que les dirigeants d'Addis-Abeba finiront par "lâcher Garang". M. Osman El Mirghani, le signataire de l'accord de paix du 16 novembre d'Addis-Abeba qui est presque une réplique de celui de Koka-Dam, estime pour sa part que la carte "éthiopienne" est une fausse carte : bien que dépendant de l'Ethiopie pour sa logistique, le colonel Garang n'est pas un agent de Mengistu, mais un patriote soudanais.

Pour maintenir leurs liens avec le monde extérieur, les rebelles du Sud disposent, par ailleurs, de frontières avec quatre autres pays africains : Kenya, Ouganda, Zaïre et République centrafricaine. La campagne maladroite de Khartoum présentant la guerre dans le Sud comme une conspiration africaine dirigée contre le Soudan arabe et musulman a contribué à accélérer le rapprochement de certains des voisins de ce pays, dont le Kenya et l'Ouganda, avec les rebelles du colonel Garang. Elle a aussi favorisé la multiplication des affrontements tribaux, comme ceux du Darfour qui, à la mi-mai, ont fait près de cinq cents morts.

Rien n'indique, pour l'instant du moins, que les Ethiopiens songent à sacrifier le colonel Garang, et M. Sadek El Mahdi, incapable de contrôler les mouvements érythréen et tigréen, ne peut rien leur offrir en échange. Persuadée que seules des négociations directes entre le gouvernement central de Khartoum et la rébellion peuvent résoudre le problème du Sud, l'Ethiopie agit en ce sens. Ce qu'a confirmé le chef du gouvernement d'Addis-Abeba, M. Fikré Sélassié, lors de sa visite officielle à Khartoum en décembre 1988. Pourtant, le chef du gouvernement soudanais a torpillé l'accord de paix du 16 novembre, avec le fol espoir de rétablir l'équilibre militaire sur le terrain - rompu par la récente offensive victorieuse de l'APLS dans le Sud - et de reprendre des négociations à partir d'une position de force.

Pour atteindre cet objectif, M. Sadek El Mahdi comptait sur le soutien du Front national islamique associé au pouvoir au printemps 1988, mais surtout sur l'appui militaire et financier de la Libye, le seul pays arabe à l'encourager dans son intransigeance. L'influence qu'exerce le colonel Kadhafi à Khartoum remonte à la période de la dictature de Nemeiry. La Libye était alors le refuge des opposants soudanais, qui y recevaient une aide financière et militaire illimitée : elle fut, en 1976, la base arrière de la malheureuse et sanglante expédition conduite par les milices de l'Oumma pour conquérir le pouvoir à Khartoum. M. Sadek El Mahdi considère depuis qu'il a une dette d'honneur à l'égard du colonel Kadhafi. De plus, l'hostilité traditionnelle de son parti, l'Oumma, envers l'Egypte rejoint celle plus récente du colonel Kadhafi à l'égard des successeurs de Sadate. En outre, le chef du gouvernement de Khartoum, tributaire de l'aide de Tripoli pour poursuivre la guerre dans le Sud, n'est pas en mesure de refuser quoi que ce soit à son bailleur de fonds libyen. C'est en 1987 seulement que M. Sadek El Mahdi a fini par admettre qu'il avait donné aux troupes libyennes l'autorisation de stationner au Darfour, transformant cette région en un champ de confrontation avec le Tchad. Depuis, il a annoncé à plusieurs reprises qu'il avait pris des mesures décisives pour mettre fin à cette présence. Pourtant, les Libyens sont toujours sur place ; non seulement M. Sadek El Mahdi ne souhaite pas les affronter militairement mais, de plus, il n'en a pas les moyens.

D'incertains pourparlers

TIRANT profit des relations privilégiées établies avec Khartoum, Tripoli a tenté à plusieurs reprises d'imposer au Soudan un accord d'unité. La dernière en date de ces tentatives, qui a échoué devant la résistance opposée par le PDU soutenu par Le Caire, a contribué à torpiller l'accord de paix du 16 novembre. La "connexion libyenne" du régime de Khartoum a fini par inquiéter la hiérarchie militaire soudanaise et a été en partie à l'origine de l'ultimatum lancé par l'armée au début de 1989 qui a finalement abouti, après de longues tractations, à la restructuration du pouvoir.

Mis au pied du mur par les militaires, M. Sadek El Mahdi, habile tacticien, a su, néanmoins, garder l'essentiel de son pouvoir. Certes, il a perdu son fidèle allié, le Front national islamique, qui a refusé de s'associer au nouveau gouvernement de coalition pour protester contre la décision de "geler" la charia islamique, qui était devenue la principale pierre d'achoppement à d'éventuelles négociations avec l'APLS. Mais il demeure toujours puissant à la tête d'une coalition, laquelle, - mise à part l'absence du FNI, - ressemble comme deux gouttes d'eau à la précédente.

Dans ces conditions, les pourparlers timidement engagés à Addis-Abeba avec l'APLS risquent fort de subir le sort de ceux qui les ont précédés, M. Sadek El Mahdi n'étant nullement disposé à accepter sans réserves toutes les dispositions de l'accord de paix du 16 novembre, qui prévoit notamment l'annulation du protocole de défense conclu en 1985 avec la Libye. L'alliance tacite qui s'est établie entre Khartoum et Tripoli depuis l'arrivée au pouvoir, il y a trois ans, de M. Sadek El Mahdi, est en train de peser lourdement sur l'avenir politique du Soudan.

Notes:
(1) Alain Gresh, "Le Soudan après la dictature", le Monde diplomatique, octobre 1985.
(2) Lors des élections d'avril 1986, les premières élections libres depuis 1965, les résultats ont été les suivants : Oumma, 99 sièges, PDU, 63 sièges, Front national islamique, 51 sièges, le reste se répartissant entre de petites formations. La majorité étant de 133 sièges, l'Oumma et le PDU ont constitué un gouvernement de coalition en mai 1986, le FNI y a été associé au printemps 1988.

Drame de la guerre, drame de la faim au Soudan 1989

BRISSET CLAIRECLAIRE BRISSET

A l'issue de longues négociations, le gouvernement soudanais et les rebelles du Sud ont décidé de réunir une conférence constitutionnelle, le 18 septembre, pour mettre fin à la guerre civile. Mais de nombreux obstacles jalonnent la voie de la paix, que ce soit le problème de la place qu'il convient de faire à la charia (loi islamique) dans les institutions ou l'alliance militaire de Khartoum avec Tripoli. En attendant, la population des régions méridionales est décimée par la famine et les combats, malgré les efforts exceptionnels des Nations unies et de nombreuses organisations non gouvernementales.

Juba. La capitale du sud du Soudan est verte, assurément, noyée sous les bougainvillées. Le paradis, dit-on, pour qui arrive de Khartoum, envahie par les sables, desséchée par un vent brûlant. Mais la réalité perce vite, sous ces dehors paradisiaques. On n'accède plus à Juba que par avion, après un atterrissage en spirale: la guérilla encercle la ville, dont le territoire n'occupe plus, aujourd'hui, que quelques kilomètres carrés.

Dans cette cité assiégée, artificiellement nourrie par une incessante navette aérienne, s'entassent depuis des mois, dans des conditions inouïes, plus de 300 000 personnes. Ces réfugiés de l'intérieur (1) se sont regroupés dans ce que l'on n'ose même pas appeler des "camps" car il n'y existe strictement aucune infrastructure. Seules des organisations humanitaires apportent quelques secours.

Dans l'un de ces camps de fortune, le découragement fait place à un sentiment de révolte chez ceux qui sont si pauvrement assistés. L'un d'eux, un homme âgé, aux vêtements en lambeaux, nous apostrophe, pointant vers nous un doigt accusateur: "Beaucoup de gens comme vous sont venus, d'Europe et d'Amérique. Ils ont vu notre misère. Ils sont rentrés chez eux, et rien n'a changé. Nous ne voulions pas venir ici. On nous y a forcés. On ne nous donne que 5 kilos de maïs pour quinze jours, par famille de sept personnes." Tout autour de lui, s'amassent des enfants, nus ou en haillons, couverts de mouches. Beaucoup portent une croix autour du cou.

Il commence à pleuvoir: d'abord quelques grosses gouttes, puis de véritables trombes nous forcent à entrer dans l'une des huttes. Ce sont des carcasses de bambou par-dessus lesquelles sont étalés tant bien que mal des morceaux de plastique; pas même des bâches, plutôt des sacs poubelle. A l'intérieur se forment des rigoles d'eau boueuse. Le soir tombe. Il fait frais, trop frais si l'on n'a pas de vêtements.

Juba n'est pas la seule cité du Sud que "tiennent", dans des conditions analogues, les forces gouvernementales. Wau, Malakal, Aweil, Abyei, sont autant de villes de garnison de l'armée de Khartoum assiégées depuis des mois par l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) du colonel John Garang. Une population civile considérable y est regroupée - cinq cent mille personnes environ - réfugiée des campagnes voisines, privée de tout moyen de culture, entièrement dépendante de l'aide extérieure.

Tout le Sud en proie aux ravages

LE paysage est différent dans les zones du Sud "libérées" par l'APLS, mais il n'est pas plus réjouissant. Plusieurs millions de paysans y vivent, dont près d'un million, estime-t-on, sont dans une situation alimentaire et sanitaire des plus critique. Partout la guerre a dévasté les villages, et nous avons pu visiter, dans les régions "libérées", des bourgades-fantômes où aucune maison n'a de toit, où aucune école, aucun dispensaire, ne fonctionnent, où les enfants jouent dans des carcasses de chars calcinées, quand ils ne sautent pas sur les mines laissées par les combattants. Là, certes, nul sentiment d'encerclement: la zone entière - plus grande que la France - est sous le contrôle de l'armée du colonel Garang qui met progressivement en place une ébauche de structure étatique. Mais les guérilleros ne font pas nécessairement des administrateurs et le Sud du Soudan tarde à renaître.

S'il revit, timidement, c'est grâce à une intense activité politico-diplomatique déployée depuis février 1989 par les Nations unies. L'été, puis l'automne 1988 ont été dramatiques. En août et en septembre, des inondations catastrophiques ont ravagé les parties les plus peuplées du pays. Puis l'intensification de la guerre, la politique de la terre brûlée menée par les deux camps, ont conduit à une situation telle que quelque 250 000 personnes, estime-t-on, sont mortes de faim et de privations au cours de l'année 1988.

Contrairement à la famine éthiopienne de 1985, cette réalité n'avait, il y a quelques mois encore, que bien peu ému l'opinion mondiale. Il a fallu l'obstination de quelques hauts fonctionnaires internationaux pour que le monde sorte de sa torpeur. M. Javier Perez de Cuellar, secrétaire général des Nations unies, s'engagea personnellement et désigna comme son représentant pour une opération-survie M. James P. Grant, directeur général du Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), qui n'a cessé depuis de faire la navette entre New-York et le Soudan.

A la suite de démarches répétées, s'est réunie en mars dernier à Khartoum une conférence au sommet convoquée à l'initiative du secrétaire général des Nations unies et du gouvernement du Soudan, qui a permis d'élaborer un plan d'action dénommé "Lifeline Sudan" (survie du Soudan). Fait sans précédent, ce plan recueillait l'accord du gouvernement de Khartoum comme celui des rebelles.

Il reposait sur une idée centrale: l'arrêt des combats. Seule une trêve autoriserait l'établissement de huit "couloirs de tranquillité" qui permettraient d'acheminer l'aide. Le transport se ferait par voie aérienne, terrestre (camion et train), fluviale (barges sur le Nil), à partir de Khartoum au nord, de Nairobi et d'Entebbe au sud: pour acheminer avant la saison des pluies 120 000 tonnes de vivres, de médicaments, de vaccins, de petit matériel agricole, de semences. Il s'agirait là de la plus vaste opération entreprise par les Nations unies après celles de l'Ethiopie en 1985 et du Cambodge en 1979. Son coût était estimé à 132 millions de dollars.

Epuisées par la guerre sans merci qu'elles se sont livrée depuis 1983, les deux parties ont accepté de cesser le combat, et l'opération a commencé immédiatement, grandement facilitée par l'action discrète du Comité international de la Croix-Rouge.

Elle a rencontré dès ses débuts d'extraordinaires difficultés. Dans le sud du Soudan, n'existent ni routes carrossables ni pistes d'atterrissage "en dur". En revanche, des bandes armées que ne contrôlent ni le gouvernement de Khartoum ni l'ALPS, ont attaqué les convois, tout au long du mois de mai. Enfin, les pluies, qui s'abattent dès le mois de juin sur le Sud, rendent impraticables les rares pistes existantes.

Malgré tous ces obstacles, fin juin, plus de 60 000 tonnes de secours avaient été acheminées. Les populations, qui espéraient plus d'aide, se mobilisent à présent pour participer à la construction de routes utilisables même sous les pluies. Les organisations non gouvernementales harmonisent leurs actions avec celle des Nations unies, et le scepticisme des débuts a reculé.

Le Washington Post du 25 mai notait: "L'opération "Lifeline Sudan" transporte à présent des milliers de tonnes d'aide d'urgence vers ce qui était l'an dernier une inaccessible zone de combat. C'est aussi un précédent pour une région ravagée par la guerre: l'opération a créé par elle-même une coopération entre des belligérants qui, récemment encore, avaient utilisé l'aide alimentaire comme une arme de guerre."

Pourtant, les difficultés demeurent. La saison des pluies va entraver l'acheminement des secours. La trêve observée par les parties en présence n'est pas la paix, et demeure des plus fragiles.

Ceux qui fuient, par centaines de milliers

EN outre, la situation reste critique dans d'autres régions du pays. La guerre a fait fuir, du Sud vers les régions limitrophes, des centaines de milliers de paysans, aujourd'hui privés de toute ressource. Près de 400 000 d'entre eux se sont installés, dans le dénuement le plus total, dans les zones dites "de transit" du Darfour et du Kordofan. Environ 350 000 ont fui vers l'Ethiopie voisine, où le Haut Commissariat pour les réfugiés s'efforce de leur venir en aide. Plusieurs centaines de milliers se sont regroupés dans le nord de l'Ouganda et du Kenya. Plus de 1 million, enfin, ont afflué vers Khartoum, où ils s'entassent dans des cabanes en carton, dans des conditions effarantes. Khartoum compte aujourd'hui entre 3,5 et 4 millions d'habitants. La ville manque d'eau, de farine, des biens les plus élémentaires; les coupures de courant y sont quotidiennes, le téléphone est hors service, les tas d'ordures s'y amoncellent: la capitale ressemble aujourd'hui à un navire en perdition.

L'opération "Lifeline Sudan" tient du miracle. Mais la partie n'est pas encore gagnée. Les fonds, pourtant considérables, engagés dans cette aventure ne suffiront pas. Il faudra de nouveau faire appel aux donateurs, donc à l'aide publique internationale.

Il faudra aussi reconstruire l'économie ravagée d'un pays où le service de la dette (12 milliards de dollars), représente, selon la Banque mondiale, 110 % de la valeur des exportations. En outre, la guerre a eu raison des deux plus grands projets de développement: le canal de Jonglei, qui devait permettre d'irriguer le Centre, et l'exploitation des gisements pétrolifères découverts dans le Sud (2). La parole est donc aujourd'hui aux politiques (3), qui viennent de se réunir à Addis-Abeba. Ils savent comment vivent et meurent les paysans du Sud ou ceux qui s'entassent aujourd'hui dans les bidonvilles de Khartoum, faute d'avoir pu fuir à l'étranger.

Notes:
(1) Ils n'ont pas droit au statut de réfugié, car ils sont déplacés dans leur propre pays, et n'ont donc pas accès aux secours du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) des Nations unies.
(2) Lire sur ce point le Financial Times, du 8 mai 1989.
(3) Cf. Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989.

Les militaires soudanais en quête de légitimité 1989

GRESH ALAIN

Au moment où, fin septembre, une délégation officielle soudanaise s'envolait pour Washington afin d'assister à la réunion du FMI, le pouvoir militaire réduisait, à Khartoum, les subventions aux produits de première nécessité. Après l'échec des pourparlers avec les rebelles du colonel Garang et les premières manifestations dans la capitale en faveur de la démocratie, les difficultés s'accumulent pour les auteurs du coup d'Etat du 30 juin qui cherchent à l'étranger l'aide nécessaire à leur survie.

1er avril 1985. Depuis une semaine déjà, les manifestants bravent les forces de l'ordre dans les rues de Khartoum pour réclamer la fin d'une tyrannie qui dure depuis seize ans. A Washington, le président Reagan reçoit chaleureusement le maréchal Nemeiry, chef de l'Etat soudanais. Il lui offre une aide supplémentaire de 114 millions de dollars et salue les mesures économiques qu'il a prises, "actions hautement louables, dignes du soutien des bailleurs de fonds (1)". Quelques jours plus tard, la dictature est renversée.

Février 1986. Le Soudan s'achemine vers l'un des scrutins les plus libres jamais organisés sur le continent africain. Toutes les tendances politiques, des communistes aux Frères musulmans, participent à la consultation. La presse se distingue par son indépendance, sa diversité, son esprit critique. Au même moment, le Fonds monétaire international (FMI) déclare le pays "inéligible" pour de nouveaux prêts : sorti exsangue de la dictature, il ne peut rembourser une dette de 10 milliards de dollars accumulée par M. Nemeiry.

Début 1989. Washington décide de mettre fin à toute aide non humanitaire au Soudan. Cette décision, note un journaliste américain, "ne reflète pas seulement une irritation face à la manière dont les Soudanais gèrent leur économie, mais révèle également une diminution de l'importance stratégique de la corne de l'Afrique (2)".

30 juin 1989. L'armée s'empare du pouvoir, suspend la Constitution et toutes les libertés, proclame l'état d'urgence, dissout les partis politiques et les syndicats, arrête des dizaines de responsables mais libère les généraux nemeiristes, interdit la presse, à l'exception du quotidien des forces armées - "le grand nombre de journaux est un des signes du chaos qui règne dans la presse", déclare le président du Conseil de commandement de la révolution de salut national, le général Omar Hassan El Bechir (3). Le 2 juillet, le nouvel homme fort reçoit l'ambassadeur américain, qui l'assure du soutien des Etats-Unis; si l'on en croit une dépêche de l'agence de presse égyptienne, non démentie, il affirme qu'"il oeuvrera pour changer l'attitude de son gouvernement, qui est de ne pas accorder d'assistance à un régime issu d'un coup d'Etat (4)". Quelques jours plus tard, M. Bush envoie à Khartoum un message de "félicitations et d'appui (5)". Au début du mois d'août, M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain pour les questions africaines, rencontre le général El Bechir et affirme que "le précédent gouvernement n'était pas capable de résoudre les problèmes du pays (6)". Il accorde même un entretien au seul journal légal, celui des forces armées. A la fin du même mois, la Banque mondiale octroie au pays deux prêts d'une valeur de 100 millions de dollars.

Caricature? A peine, même si le tableau mérite d'être nuancé. Il faudrait rappeler l'aide occidentale massive aux populations du Sud pour limiter les effets catastrophiques de la famine (7). Il faudrait évoquer la visite, en juillet dernier, de l'ambassadeur américain à Khartoum aux principaux prisonniers politiques pour s'assurer de leur état de santé.

Mais l'essentiel est ailleurs, dans le décalage flagrant entre le discours occidental sur la démocratie et les actes. La décennie a vu d'importantes transformations politiques dans le monde. Un à un, les grands pays d'Amérique latine ont troqué leurs dictatures militaires contre des régimes parlementaires. En 1986, le peuple philippin s'est débarrassé de Ferdinand et Imelda Marcos, et "Bébé Doc" a été contraint de fuir Haïti. Au Chili, le général Pinochet s'apprête à céder le pouvoir après les élections de décembre 1989. Ces derniers mois, la Pologne et la Hongrie ont entamé leur longue marche vers le pluralisme.

Se réunissant à Manille en juin 1988, les représentants de treize "démocraties restaurées" soulignaient que le premier facteur de déstabilisation est économique : leur dette extérieure cumulée dépassait alors 260 milliards de dollars. "Une démocratie qui ne nourrit pas le peuple ne mérite pas de survivre", proclament les putschistes de Khartoum. Mais la Banque mondiale, le FMI, les Etats-Unis n'en ont cure. Aujourd'hui encore, face aux expériences polonaise et hongroise, M. Bush se contente de bonnes paroles (8).

Le poids des islamistes

CERTES, la responsabilité propre des dirigeants locaux ne saurait être dégagée. Incompétence, corruption, refus de s'attaquer aux inégalités sociales, creusent aussi la tombe des démocraties. Et l'ancien premier ministre soudanais Sadek El Mahdi porte sa part de responsabilité dans l'échec de la troisième expérience parlementaire du pays (9). Non seulement sa gestion économique fut désastreuse, hésitant entre l'immobilisme et la soumission aux injonctions du FMI - ce qui provoqua, en décembre 1988, de graves émeutes, - mais il multiplia les atermoiements face à une ruineuse guerre civile et à la rébellion du Mouvement de libération du peuple du Soudan (MLPS) du colonel Garang, implantée dans le Sud (10).

Ce n'est qu'en mars 1989, avec la formation d'un gouvernement de large coalition excluant uniquement le Front national islamique (FNI) de M. Hassan Tourabi, qu'il s'est engagé sérieusement sur la voie de la paix. Un cessez-le-feu fut mis en place le 1er mai, et des négociations s'ouvrirent avec le MLPS pour la tenue d'une conférence constitutionnelle regroupant toutes les forces soudanaises. Le 14 juillet, une rencontre était prévue à Addis-Abeba pour en régler les dernières modalités. Le 30 juin dans l'après-midi, le gouvernement devait se réunir pour geler certaines dispositions de la charia (loi islamique), en particulier les châtiments corporels (huddud), et M. El Mahdi se préparait à s'envoler pour Tripoli afin d'obtenir du colonel Kadhafi l'abrogation de l'accord entre les deux pays exigée par le MLPS. Mais il était trop tard. Profitant de la lassitude de la population et du désarroi de l'armée, les blindés du général El Bechir cernaient la présidence.

La confusion a régné les premières semaines sur la véritable affiliation politique des putschistes. Mais, rapidement, l'ombre des islamistes du FNI - un parti lié aux banques, en particulier saoudiennes - se profilait derrière le nouveau régime (11). Le général El Bechir, tout en clamant sa volonté de négocier, rejette l'ensemble des accords déjà ratifiés avec le MLPS; refuse catégoriquement d'abolir la charia et les accords de défense qui lient son pays à l'Egypte et à la Libye; annonce son intention de renforcer l'armée pour "protéger la paix". Reprenant les positions traditionnelles du FNI, il propose une séparation administrative entre le Sud - chrétien ou animiste - et le Nord - arabe et musulman. Certains l'accusent même d'envisager, à moyen terme, l'abandon pur et simple du Sud. Les conversations avec le MLPS, reprises à la mi-août, ne peuvent donc qu'échouer. Avec comme perspective la relance d'une guerre qui a déjà fait des centaines de milliers de victimes.

Après l'avortement de l'expérience parlementaire, l'Alliance syndicale, qui regroupe les organisations professionnelles - médecins, avocats, employés, ouvriers, enseignants..., ceux qu'on nomme au Soudan les forces "modernes", - et qui fut à l'origine de la chute de Nemeiry en 1985 (12), a rénové sa stratégie. Elle propose la mise en place d'un gouvernement de coalition durant une période transitoire de trois à cinq ans. Les deux grands partis traditionnels - l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le Parti démocratique unioniste, - responsables de la faillite, y seraient minoritaires et devraient se réformer; l'armée serait associée à la gestion des affaires mais, les "forces modernes" joueraient un rôle central. Ce gouvernement devrait négocier avec le MLPS pour préparer une conférence constitutionnelle et mettre fin à la guerre civile. Dans la deuxième phase, le MLPS entrerait dans le gouvernement et aiderait à la préparation d'élections générales. Ce plan semble recueillir l'approbation de toutes les forces politiques, à l'exception bien évidemment du Front national islamique. Il bénéficie surtout de l'appui du MLPS.

Le 14 août 1989, le colonel John Garang a dénoncé le "régime autoritaire" de Khartoum et s'est prononcé, pour la première fois aussi clairement, en faveur d'une coordination entre l'action de son mouvement et celle des forces démocratiques du Nord. Il a encouragé la formation d'un gouvernement intérimaire et a menacé la junte, si elle demeure intransigeante, d'"appeler à une grève générale et à une insurrection populaire". Cette même forme d'action qui, à deux reprises déjà, en 1964 et en 1985, a permis aux Soudanais d'en finir avec les dictatures.

Le nouveau régime de Khartoum est faible, ne s'appuyant que sur les islamistes, sur une minorité de militaires et sur les services de sécurité. Il cherche à l'étranger - en Egypte, en Libye, en Arabie saoudite, en Irak mais aussi aux Etats-Unis et à l'Ouest - l'aide qui lui permettrait de survivre. L'Occident lui accordera-t-il l'oxygène qu'il avait refusé à la jeune démocratie soudanaise?

Notes:
(1) International Herald Tribune, 2 avril 1985.
(2) International Herald Tribune, 26 avril 1989. La dette du Soudan se négocie sur les marchés parallèles à... 2 % de sa valeur réelle, et pourtant elle ne trouve pas preneur!
(3) Déclaration à la radio égyptienne, 17 juillet 1989, reproduite par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 19 juillet 1989.
(4) Cité par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 5 juillet 1989.
(5) Le Monde, 15 juillet 1989.
(6) Radio Omdurman, 8 août, cité par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 10 août 1989 .
(7) Lire Claire Brisset, "Drame de la guerre, drame de la faim au Soudan", le Monde diplomatique, juillet 1989.
(8) Lire page 4 l'article de Jean-Yves Potel.
(9) Le pays a connu trois régimes parlementaires : de 1956 à 1958, de 1964 à 1969 et de 1985 à 1989. Lire Alain Gresh, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984. Sur l'histoire et la sociologie du pays, lire Marc Lavergne (sous la direction de), le Soudan contemporain, qui vient d'être publié aux éditions Karthala, Paris.
(10) Lire Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989.
(11) Lire Jean Gueyras, "La junte masquée du Soudan", le Monde, 23-24 juillet 1989.
(12) Lire Alain Gresh, "", le Monde diplomatique, octobre 1985.

La Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands... 1991

LEYMARIE PHILIPPE

POINT de partage du monde arabe et du continent noir, la Corne de l'Afrique est-elle maudite? S'ajoutant aux plus vieilles guerres civiles du monde, à quelques-uns des dictateurs les plus contestés, - comme le président somalien, renversé le 26 janvier, - aux famines les plus terribles et aux plus grands cortèges de réfugiés, la crise du Golfe - de l'autre côté de la mer Rouge - a ranimé la valse des alliances...

Pour les soixante-dix millions d'habitants de la Corne de l'Afrique - Ethiopie, Somalie, Soudan, Djibouti, - la crise du Golfe a joué, comme ailleurs, un rôle de puissant accélérateur. Et d'abord en remodelant le jeu des alliances.

Le cas éthiopien est le plus spectaculaire: déjà, à partir de 1989, les conseillers israéliens avaient commencé à remplacer, à Addis-Abeba, les coopérants soviétiques et est-allemands, en échangeant des livraisons d'armes contre l'émigration de juifs éthiopiens (1). Nomination hautement symbolique: c'est un ancien attaché militaire éthiopien en Union soviétique qui est devenu ambassadeur en Israël.

Autre retour étonnant, dans les couloirs de l'hôtel Hilton d'Addis-Abeba, à quelques mètres de la présidence éthiopienne: celui des envoyés saoudiens à qui le ferme engagement de M. Menguistu aux côtés de la coalition anti-irakienne, a rouvert les portes de l'ex-empire. Quelques semaines plus tard, un premier pétrolier saoudien débarquait sa cargaison dans le port d'Assab, marquant la rupture du front arabe qui soutenait, depuis des dizaines d'années, les rebelles érythréens.

Il est vrai que, entre-temps, le Front populaire de libération de l'Erythrée, bénéficiaire "historique" de la manne arabe, et notamment irakienne, avait multiplié les prises de position en faveur de Bagdad, offrant même d'envoyer plusieurs milliers d'hommes combattre aux côtés de M. Saddam Hussein. Le "camarade-président" recevait - pour la première fois depuis la chute de l'empereur Haïlé Sélassié, en 1975, - le chef du département d'Etat américain, et lançait à son tour l'idée d'un contingent militaire éthiopien dans le Golfe...

Alors que les faveurs arabes et occidentales semblaient sauver un régime que l'on donnait pour moribond, le Soudan a sombré dans un isolement croissant. De tempérament "islamiste" (2), la junte arrivée au pouvoir à Khartoum en juillet 1989, sous la direction du général El Bechir, avait épousé dès l'invasion du Koweït la cause des Irakiens, offrant même le support de ses bases aériennes aux avions de M. Saddam Hussein.

L'Egypte, engagée à fond dans la coalition occidentale et arabe modérée, ne pouvait laisser passer cet écart d'un Etat voisin qu'elle a toujours considéré comme un arrière-pays: une réserve d'eau, un grenier à céréales, une fraternité politico-islamique (à travers la secte des Khatmiyya - 12 millions de membres - implantée dans les deux pays), un axe stratégique (la Corne) et diplomatique (une porte vers l'Afrique noire).

Ainsi, le président Moubarak n'a pas hésité à brandir le spectre d'une intervention militaire "dans les vingt-quatre heures" si le Soudan abritait des chasseurs-bombardiers ou des missiles irakiens. En novembre, cet avertissement, combiné avec d'importants mouvements de troupes dans le Sud de l'Egypte, avait fait penser que le Soudan pourrait, en cas de guerre ouverte dans le Golfe, devenir un théâtre d'opération secondaire.

Pesant contentieux entre Le Caire et Khartoum

LE contentieux égypto-soudanais était déjà suffisamment lourd: refus de Khartoum d'envisager la conclusion d'un traité d'alliance avec Le Caire, comme c'était le cas au temps du président Nemeiry; attitude intransigeante des dirigeants soudanais à l'égard de la rébellion sudiste, qui a culminé le 1er janvier 1991 avec la décision d'imposer à nouveau l'application de la charia (loi islamique) dans le nord et le centre du pays: l'Egypte - dont l'agriculture pourrait bénéficier des travaux d'aménagement du Nil, bloqués par la rébellion - s'était posée sans succès en médiatrice. A quoi s'ajoute la latitude laissée par l'Egypte à l'ex-président Nemeiry, réfugié au Caire depuis sa chute, et une réunion entre l'opposition soudanaise en exil et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui avait abouti, en mars 1990, à la constitution, au Caire, d'une Alliance démocratique nationale.

La marge de manoeuvre de la junte était cependant trop étroite: dissensions entre les militaires et le Front national islamique (Frères musulmans) de M. Hassan El Tourabi, plus porté vers l'Arabie saoudite; refus de Ryad d'accorder des crédits aux nouvelles "banques islamiques" soudanaises; remontée de l'opposition; mauvaises relations avec d'autres voisins comme l'Ethiopie, l'Ouganda, le Zaïre; paralysie croissante de l'agriculture et les perspectives de famine... Pour rompre son isolement, Khartoum a accéléré un rapprochement avec l'Iran et a tenté de renouer avec l'Egypte à quelques jours de l'expiration de l'ultimatum lancé par les Nations unies à l'Irak, en expédiant un ambassadeur au Caire, auprès du nouveau siège de la Ligue arabe, boycotté par une dizaine d'Etats (3). Mais, dans un message porté au président Saddam Hussein le 8 janvier, le général El Bechir affirmait: "Le Soudan se tient au côté de l'Irak dans sa défense légitime des principes et des lieux saints de la nation arabe." Et le 22 janvier, le président Moubarak a menacé le Soudan de représailles, à la suite de manifestations anti-égyptiennes à Khartoum.

Déjà, en juin 1990, les Etats-Unis d'Amérique avaient interrompu leur aide au Soudan, en raison d'une politique économique jugée "épouvantable", et de graves violations des droits de l'homme (plus de mille prisonniers politiques; interdiction des partis, syndicats et journaux). La Communauté économique européenne avait suspendu l'application au Soudan des accords de Lomé IV, le Fonds monétaire international supprimant, de son côté, toute ligne de crédit.

Privé de ses bailleurs de fonds, avec pour seul allié la Libye, le régime du général El Bechir paraît lancé dans une fuite en avant. Il est, dans le monde arabe, le premier Etat à avoir - discrètement - permis à un courant fondamentaliste de parvenir au pouvoir: M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique, est la tête pensante du régime. Il considère le Conseil de commandement de la révolution comme un simple "bras armé" de son mouvement, et ne cache pas qu'il "utilise" simplement les militaires aujourd'hui, avant de pouvoir mettre en place demain un régime civil islamique. M. El Tourabi vient d'obtenir un gage important avec l'application, depuis le 1er janvier, de la charia.

Les exceptions pour l'application de la loi islamique dans le Sud, admises à titre transitoire, ne suffiront pas à contenir la rébellion dirigée par le colonel John Garang, membre de l'ethnie Dinka, de formation chrétienne protestante, qui combat autant l'islamisation de la vie quotidienne que le monopole exercé dans la direction du pays par un cercle étroit de grandes familles nordistes. Le projet de fédéralisme promis pour cette année 1991 par le général El Bechir a été rejeté par le colonel Garang, dont l'Armée populaire de libération du Soudan continue de contrôler les trois quarts des provinces du Sud.

Le général El Bechir, qui a limogé près d'un millier d'officiers en dix-huit mois de pouvoir, et mène une islamisation accélérée des cadres de l'armée, a entrepris de réorganiser et relancer les milices à recrutement politico-ethnique, dirigées par des officiers, jugées plus loyales et d'entretien moins coûteux que les forces régulières, même si elles renforcent dangereusement le processus de "libanisation" du pays. Au nombre de 90 000 hommes actuellement, elles devraient atteindre à terme 150 000 hommes, soit trois fois les effectifs de l'armée.

Ces milices pourront être amenées à contrer les autres périls annoncés par plusieurs signes: mutineries dans plusieurs casernes; entrée officielle en dissidence, en octobre, de trois des principaux chefs de l'armée chassés par le coup d'Etat du général El Bechir; grève des cheminots (mise sur le compte de militants communistes clandestins); manifestations contre la vie chère, le rationnement et la spéculation, dans plusieurs villes (dont Kassala et Madani où les émeutes ont fait huit morts)...

La décomposition du pouvoir est plus avancée encore en Somalie. Le 26 janvier, l'United Somali Congress (USC) a eu raison du régime de M. Siad Barre, après que le dictateur ait fait tirer au canon pendant plusieurs semaines sur la population de Mogadiscio. "Si je dois aller en enfer, vous irez avec moi!", avait lancé aux opposants celui qui, lors de sa prise du pouvoir, en octobre 1969, se proposait de "liquider toutes les sortes de corruption, et le système générateur du tribalisme", et qui, en 1977 - habité encore par le rêve aujourd'hui oublié de la "Grande Somalie" - fit entrer ses troupes dans la province éthiopienne de l'Ogaden, rompant pour l'occasion avec l'Union soviétique.

La Somalie est réduite à un puzzle ethnique. M. Siad Barre, au fil des années, s'était replié sur une politique de clientélisme étroit, nommant aux postes-clés ceux de son clan, les Marehan - 2 % de la population. L'USC, mouvement apparu l'an dernier seulement, n'a cessé de se renforcer, à mesure que les opposants du groupe du Manifesto, également représentatifs de la population Hawiyé, majoritaire dans la capitale, se voyaient fermer une à une, par M. Siad Barre, les voies d'une négociation politique.

Au Sud, le Somali Patriotic Movement (SPM), à recrutement Ogaden, a organisé à partir de 1990 le soulèvement de plusieurs garnisons et pris le contrôle de diverses localités. Au nord, le Somali National Movement (SNM), représentatif des Issak, avait lancé dès 1988 plusieurs grandes offensives contre les forces gouvernementale, tandis que vient de se former - dans la zone frontière avec Djibouti - un United Somali Front (USF) à dominante Issa.

Ces mouvements de guérilla, dont la bigarrure ethnique rappelle le cas de l'Angola, ou plus récemment du Libéria, ne semblent pas sur la voie de l'unité, et sont souvent traversés eux-mêmes par les rivalités de sous-clans et les tiraillements, habituels dans de tels fronts armés de libération, entre combattants et civils, direction interne et représentation à l'étranger, etc.

Les trois fronts principaux - auxquels il faudrait ajouter le Front démocratique pour le salut de la Somalie (SSDF), qui a déclaré récemment avoir été "contraint à reprendre la lutte armée en raison des manoeuvres méprisables du président Barre", - avaient cependant rejeté en bloc l'ultime plan de paix proposé par l'Italie le 8 janvier. Ils pourraient participer à la conférence nationale que M. Hussein Mohamed Bod, chef du conseil révolutionnaire, désire d'organiser prochainement.

Abandonné de tous les Occidentaux - et même, en janvier, par l'Italie, qui a été la dernière à retirer ses ressortissants et diplomates - le régime de M. Siad Barre ne pouvait compter, ces dernières semaines, que sur la Libye: une première livraison d'armes avait eu lieu en décembre; une autre était attendue en janvier, mais s'est heurtée à des difficultés d'acheminement, en raison de l'hostilité ou du manque de coopération de l'Egypte, du Soudan, et de l'Ouganda.

La Somalie, que l'on appelait déjà dans les années 60 le "creuset à aumônes", a gardé la réputation d'être un véritable cimetière des aides internationales: 345 millions de dollars encore en 1990.

La crise du Golfe, et le ralliement de Mogadiscio - après quelques hésitations - à la coalition arabe modérée, avaient fait bénéficier le pays d'une garantie d'approvisionnement en pétrole par l'Arabie saoudite, et d'une rallonge financière de 60 millions de dollars, soit l'équivalent pour l'Etat d'un an d'exportations. Le président Siad Barre comptait s'en servir pour repartir à l'offensive dans le Nord, et mettre sur pied une petite aviation de chasse, en engageant au besoin des mercenaires.

Il espérait profiter aussi d'une autre retombée indirecte de la crise du Golfe: l'interruption des transferts financiers des Somaliens du Koweït et d'Irak, estimés à 300 millions de dollars par an, qui bénéficiaient surtout aux clans du nord du pays, le plus souvent partisans des rebelles du Mouvement national somalien (4).

La "guerre de Mogadiscio" a cependant remis en cause ces projets. Et précipité l'agonie d'un régime qui avait concédé, trop tard et à contrecoeur, des promesses d'élections et de multipartisme.

Non-ingérence et urgence alimentaire

L'ATTITUDE du président Menguistu Haile Mariam, qui soutenait jusque-là les fronts de libération somaliens, tout comme le Soudan sert de base arrière aux organisations érythréennes et tigréennes, et l'Ethiopie de sanctuaire à l'Armée populaire de libération du Soudan, a sans doute précipité les événements en Somalie.

Au début de juillet, en marge du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, les présidents du Soudan, de Somalie, de Djibouti, du Kenya et de l'Ouganda s'étaient engagés à la "non-utilisation ou menace d'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des pays de la Corne, ainsi que pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats". A l'époque, le gouvernement éthiopien venait de subir une série de revers face aux forces séparatistes d'Erythrée et du Tigré, dont certaines avaient avancé jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale.

Cette initiative n'avait pas convaincu, ne serait-ce que parce que ni les Soudanais ni les Ethiopiens n'étaient militairement en mesure de faire respecter leur ordre aux marches de leurs Etats respectifs.

Cette déclaration commune des Etats de la Corne sur la non-ingérence devait être suivie, en octobre, d'un ultimatum adressé par le président Menguistu aux trois fronts de libération somaliens, les enjoignant de quitter le territoire éthiopien avant la fin octobre.

Conséquence des trois grandes guerres civiles en cours dans la région, des centaines de milliers de personnes sont toujours réfugiées dans chacun des Etats de la Corne, parfois depuis plus d'une quinzaine d'années: 300 000 Erythréens et Tigréens au Soudan; 400 000 Soudanais du Sud et 350 000 Somaliens en Ethiopie; 450 000 originaires d'Ethiopie en Somalie. Ces derniers mois, en raison de la progression des rebelles au centre de la Somalie, Mogadiscio a abrité jusqu'à deux millions et demi de personnes, soit un quart de la population du pays, dont beaucoup ont dû faire le chemin inverse lorsque le Congrès de la Somalie unifiée a réussi à porter la guerre au coeur de la capitale.

Karthoum, la capitale du Soudan, a vu aussi affluer les personnes déplacées venues du Sud, chassées par la guerre civile, mais aussi du Kordofan ou du Darfour, provinces où règne l'insécurité et où le danger de famine est réapparu. Car, après trois années de récoltes excédentaires, le pays vient de connaître deux années de sécheresse. Les stocks sont insuffisants, une partie des surplus des bonnes années ayant été cédée à l'Irak. Le rationnement en céréales a commencé dans les villes en septembre dernier, tandis que l'on organisait dans tout le pays des prières publiques pour les pluies.

Dans son rapport annuel, publié le 28 décembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) parle de "rapide détérioration au Soudan", où presque toutes les régions sont concernées, et "d'urgence alimentaire permanente" dans le nord de l'Ethiopie dont le gouvernement avait lancé un appel à l'aide internationale au mois de novembre, pour plus de quatre millions de personnes considérées comme en danger.

En 1984-1985, un million sept cent mille Ethiopiens et Soudanais avaient péri dans des famines consécutives aux guerres civiles et à la sécheresse. Dans ces pays, les mêmes conditions se retrouvent, aggravées par la désorganisation des circuits de distribution - due notamment à des mesures de libéralisation hâtives, décidées sous la pression du FMI.

Dans les régions touchées par les guerres civiles, l'"arme alimentaire" est toujours utilisée. Il aura fallu près d'un an de négociations pour obtenir que, le 8 janvier dernier, un premier cargo chargé de 10 000 tonnes de céréales, battant pavillon des Nations unies, puisse entrer dans le port de Massawa, contrôlé depuis février 1990 par les rebelles érythréens: sa cargaison doit être distribuée, à parts égales, dans les zones gouvernementales et rebelles; et si tout se passe bien, l'opération sera désormais renouvelée plusieurs fois par mois, à partir de Djibouti, ce qui représente - affirme le Programme alimentaire mondial - un "bond en avant".

Ces situations d'urgence permanente, autant alimentaire que politique, ont incité M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des questions africaines, à lancer récemment - pour les Etats de la Corne - l'idée d'une solution fédérale: "Tous ces pays semblent réclamer des formes plus souples d'organisation politique au sommet, et de décentralisation du pouvoir. Ils ont tous besoin du fédéralisme. C'est cela ou la désintégration (5)." M. Herman Cohen, notant la "diminution considérable de la rivalité Est-Ouest dans la région" avait affirmé que les Etats-Unis et l'Union soviétique seraient "appelés à prendre de plus en plus en main la région". Il avait souligné aussi que la Corne de l'Afrique fait désormais partie du calendrier régional des discussions américano-soviétiques. Mais c'était avant la guerre du Golfe...

Notes:
(1) Le département d'Etat américain avait confirmé, le 13 juillet 1990, qu'Israël livrait effectivement des armes à l'Ethiopie, malgré l'opposition des Etats-Unis. Cf. Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", Le Monde diplomatique, octobre 1989.
(3) Un mini-sommet a eu lieu au début de janvier, pour cause de crise du Golfe, à l'initiative du colonel Kadhafi: les présidents égyptien et soudanais ne s'y sont même pas adressé la parole; la réunion n'a rien donné.
(4) Jean Hélène, le Monde, 27 décembre 1990.
(5) Lettre de l'océan Indien, Paris, 15 décembre 1990.

La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement 1991

LEYMARIE PHILIPPE

APRÈS trois décennies de combats, les Erythréens l'ont emporté: leur pays s'achemine vers l'indépendance. Mais d'autres forces centrifuges continuent de miner l'ancien empire d'Ethiopie. Dans la Somalie voisine; l'Etat s'est écroulé; Djibouti est plus fragile que jamais; le Soudan demeure déchiré. L'ensemble de la Corne de l'Afrique, région ravagée par guerres et famines, risque de poursuivre, dans de très dures conditions, sa difficile mutation.

Epuisés par des conflits de caractère religieux et ethnique - souvent présentés comme des guerres régionales, reflets de la grande compétition Est-Ouest, mais qui servaient en fait à un trio de potentats appuyés sur des minorités pour maintenir leur loi, - les pays de la Corne implosent, alors que des millions de personnes commencent à souffrir de la famine longtemps annoncée, et que des centaines de milliers de réfugiés, à nouveau ballottés, traversent des frontières éclatées. En l'espace de quelques mois, c'est un énorme changement de partie, dans ce triangle qui pourrait se croire maudit, aux confins orientaux de l'Afrique.

Le fait majeur est le naufrage de l'empire éthiopien. En dépit des tentatives actuelles de raccommodage, ce pays de légende, où l'on se vantait d'une indépendance trois fois millénaire, est en voie de désintégration. L'armée, devenue avec l'aide des Soviétiques la quatrième du continent, s'est effondrée en quelques mois; la capitale, siège de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), est tombée comme un fruit mûr, sans combat, moins d'une semaine après la fuite de M. Menguistu Haïlé Mariam. Avec l'indépendance de fait de l'Erythrée, l'Ethiopie se retrouve privée d'accès souverain à la mer: un renversement géopolitique que les Américains et les Israéliens, puis les Soviétiques, avaient longtemps tenté d'empêcher (1).

Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), émanation du Front populaire de libération du Tigré, qui a pris le pouvoir à Addis-Abeba avec le feu vert américain, ne représente qu'une minorité - le pays compte cinq à six millions de Tigréens, sur trente-cinq millions d'Ethiopiens, - même s'il a tenté de se rallier des fractions oromo, amharas ou afar. Devenu maître de la capitale grâce à un concours de circonstances plus qu'à sa propre popularité, il ne contrôle complètement ni l'Ouest, ni le Sud, ni l'Est, où de larges espaces sont coupés du monde.

Au mieux, si l'étincelle des guerres civiles ne se rallume pas, les provinces de l'ancien empire devront s'auto-administrer durant plusieurs mois, dans un contexte de semi-anarchie, tandis que s'est engagé à Addis-Abeba un marathon de conférences pour tenter de reconstituer une ébauche de pouvoir central, s'entendre sur une nouvelle Constitution et sur une loi électorale, et s'efforcer de régler la "question nationale".

Les états généraux de la nation éthiopienne réunis au début de juillet à Addis-Abeba permettent d'augurer un avenir meilleur. Une "charte des libertés" a été adoptée par les représentants de vingt-quatre groupes ethniques et partis politiques, qui s'engagent à respecter la liberté d'expression, les droits de l'homme et à garantir le multipartisme. Un "conseil général", à vocation législative, sera mis en place, selon la règle du pluralisme: aucun groupe ne devra, à lui seul, y être majoritaire, le FDRPE à dominante tigréenne et ses alliés s'assurant une minorité de blocage (36 sièges sur 87). De même, pour la constitution du gouvernement provisoire, le principe d'un panachage ethnique et politique a été retenu.

L'héritage du "Négus rouge" est déjà presque oublié. Après une fuite piteuse, peut-être arrangée par les services secrets américains et israéliens, celui qui a été pendant seize ans le maître sans partage de l'Ethiopie laisse un pays profondément différent de l'ancien empire: personne ne songe vraiment à un retour à la monarchie; le féodalisme à l'ancienne, théocratique et agrarien, n'est plus de mise; la nationalisation des terres, malgré ses remises en cause, a déstabilisé durablement l'ancienne classe de "koulaks" amharas qui soutenait l'empereur Haïlé Sélassié.

Paradoxalement, M. Menguistu a peut-être été le digne - et dernier? - héritier de l'empereur, se ralliant au traditionnel slogan nationaliste "Ethiopia tikdem" ("Ethiopie d'abord"), lançant ses "marches rouges" sur les maquis érythréens et tigréens, recourant à tous les moyens pour maintenir l'intégrité du pays. Il a pourtant laissé entier, à son départ, le problème déjà posé lors de la chute de son prédécesseur: celui des relations entre le centre amhara, hautain et oppressif, et la périphérie d'un empire millénaire...

A Addis-Abeba, en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait adopté une charte proclamant "l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation". Il s'agissait d'une mesure conservatoire, afin d'éviter la multiplication des conflits de souveraineté et la balkanisation du continent. Erigée en dogme, elle a été à l'origine de l'échec de tentatives de sécession (Biafra, Katanga) et a légitimé certaines luttes de libération (Sahara occidental), mais laissé insatisfaits des peuples entiers, notamment dans la Corne de l'Afrique.

Près de trente ans plus tard, c'est dans cette région que le dogme est le plus malmené: l'indépendance de fait de l'Erythrée, la déclaration d'indépendance du Somaliland, le souhait de certaines ethnies ethiopiennes (comme les Oromos) de se prononcer également sur leur avenir, la sécession qui se poursuit dans le sud du Soudan, etc, risquent d'avoir un effet de contagion sur le continent.

La lutte armée en Erythrée était la plus ancienne guérilla indépendantiste du continent africain. Elle fut déclenchée en 1962 par la décision de l'empereur Haïlé Sélassié de proclamer l'annexion d'un territoire à majorité musulmane qui était jusque-là, sur mandat des Nations unies, une entité autonome, fédérée à l'Ethiopie, avec son gouvernement, son drapeau, son Parlement, sa langue, etc.

Le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), de tendance marxiste, qui avait supplanté les autres courants du mouvement nationaliste à partir de 1970, est le véritable vainqueur du régime de M. Menguistu Haïlé Mariam, et de son armée qu'il avait obligée à d'incessantes contre-offensives.

Refusant d'entrer dans un gouvernement de transition à Addis-Abeba - "On ne s'est pas battu pour avoir des postes ministériels", a expliqué M. Issayas Afexorki, le chef historique du mouvement, - le nouveau pouvoir à Asmara est en quête de reconnaissance internationale. Beaucoup dépendra de la qualité de ses relations avec le FDRPE au pouvoir à Addis-Abeba, avec qui il avait conclu une alliance, surtout militaire, maintenant confrontée à l'épreuve des faits (lire ci-dessous l'article de Gérard Prunier).

Le Front populaire de libération de l'Erythrée, qui ne souhaite pas s'aliéner les Afars - majoritaire dans la région d'Assab, et soucieux de conserver l'unité de l'Ethiopie pour éviter l'éclatement de leur propre ethnie, - a conclu début juillet un accord de principe pour faire du port d'Assab un "port franc" desservant l'ensemble de l'Ethiopie. En échange, les états généraux de la nation éthiopienne ont confirmé l'accord pour l'accession de l'Erythrée à l'indépendance, qui sera formalisée dans les deux ans par un référendum d'autodétermination.

Retour des Etats-Unis

C'EST le gouvernement américain qui - après deux ans de diplomatie opiniâtre, relayant les efforts de médiation de l'ex-président Carter - a recueilli la reddition des autorités d'Addis-Abeba et ouvert les portes de la capitale aux rebelles tigréens. Peut-être a-t-il aussi organisé la sortie peu glorieuse de Menguistu, en liaison avec Israël (qui en a profité pour mener à bien, en urgence, son opération "Salomon" pour le transfert en Israël d'une quinzaine de milliers de juifs falachas).

A 15 000 kilomètres de distance, Washington a retrouvé les moyens de tirer les ficelles en Ethiopie: étonnant retour, pour une Amérique qui était "chez elle" à Addis-Abeba, au temps de l'empereur Haïlé Sélassié, qui avait soutenu la politique d'annexion de l'Erythrée, et installé dans cette province une importante base de télécommunications militaires.

Retour en forme de coup de poker: les fronts avec lesquels Washington a entamé une lune de miel se réclamaient, il n'y a pas si longtemps, d'un marxisme pur et dur. Et la création d'un Etat érythréen indépendant - que les Américains ne parviendront sans doute pas à empêcher - peut entraîner des réactions en chaîne dans la Corne et sur tout le continent.

Cet accouchement d'un nouveau régime en Ethiopie par une Amérique encore auréolée par son expédition victorieuse contre l'Irak, était en fait programmé depuis que les Soviétiques avaient abandonné le terrain: dès 1988, des voix s'étaient élevées, à Moscou, pour regretter que les autorités éthiopiennes soient "omnubilées par les solutions militaires". Le numéro un soviétique évoquait la nécessité d'une "solution juste" pour l'Erythrée, et son gouvernement décidait, à partir de 1989, de mettre fin à son aide militaire à l'Ethiopie.

Un abandon contrastant avec la vigueur des engagements passés: les Soviétiques, dans cette même Corne, avaient joué un audacieux coup de roulette, en 1977, en changeant cavalièrement d'allié à l'occasion de la guerre de l'Ogaden, abandonnant la Somalie de M. Siad Barre pour conclure avec l'Ethiopie un traité d'amitié et de coopération unique en son genre en Afrique. Ils avaient fait de son armée la quatrième du continent, grâce à des investissements estimés à une dizaine de milliards de dollars sur douze ans, incluant des milliers de conseillers soviétiques et est-allemands, ainsi que la présence d'un corps expéditionnaire cubain.

Paradoxalement, la Somalie se retrouve dans la situation où elle était avant l'indépendance: un Nord autonome, dominé par le Mouvement national somalien (MNS), qui correspond à l'ancien protectorat britannique du Somaliland (et vient d'ailleurs de décider de reprendre cette appellation, et un Sud partagé entre les factions du Congrès de la Somalie unifiée, qui recouvre l'ancienne "Somalia" italienne (2).

Après 1960 et l'accession du pays à l'indépendance, le voeu des "unionistes" somaliens avait été de reconstituer l'ancienne Somalie précoloniale, avec ses cinq branches représentées sur le drapeau national: outre le Somaliland et l'ancienne "Somalie", Djibouti (que le président Siad Barre s'efforça d'attirer dans son giron, en appuyant les indépendantistes en butte à l'autorité française), l'Ogaden (pour la libération duquel le régime de Mogadiscio s'était engagé dans une guerre hasardeuse contre l'Ethiopie, perdant au passage son allié soviétique), et le nord-est du Kenya, un district semi-désertique abandonné aux shiftas ("bandits"). Un rêve démesuré, pour un pays si déshérité, qui a sombré dans les querelles ethniques, suscitant la mobilisation des exclus et la multiplication des fronts: il n'y avait plus de pouvoir central en Somalie depuis plusieurs années déjà.

La sécession du Nord, accompagnée d'une fin de non-recevoir à plusieurs offres de dialogue afin de "rétablir l'unité du pays", met en difficulté le Congrès de la Somalie unifiée, lui-même divisé, ainsi que les forces politiques qui se disputent le contrôle du reste du pays. A la fin juin, le nouveau pouvoir en place à Mogadiscio depuis janvier dernier n'avait d'ailleurs encore été reconnu officiellement par aucun Etat.

Le flot des réfugiés

QUANT au petit Etat de Djibouti, flanqué à l'ouest et à l'est de deux Etats nouvellement indépendants, il est plus que jamais en position de faiblesse. Il n'avait dû sa création, en 1977, qu'à la neutralisation mutuelle de ses voisins ennemis, et au parapluie militaire français.

Il aura affaire, désormais, à des partenaires moins accommodants dans des pays où résident d'importantes minorités afars (Erythrée) et issas (Somaliland) - les deux communautés majoritaires à Djibouti. On craint par-dessus tout, à Djibouti, que les Afars, des deux côtés de la frontière, ne fassent cause commune. Par ailleurs, le gouvernement de Djibouti a déjà été pris à partie, ces derniers mois, par l'organisation qui contrôle l'actuel Somaliland, en raison de l'aide qu'il aurait apportée aux minorités issas et gadabourcis, ou du zèle qu'il déploie pour essayer de réconcilier les différentes fractions somaliennes (3). C'est à cette situation régionale complexe, et à la permanence de l'intérêt stratégique de Djibouti pour son protecteur français, que le régime du président Gouled - caractérisé par le monopartisme et un pouvoir présidentiel autoritaire - doit de jouir d'une relative tranquillité, bien qu'il soit de plus en plus ouvertement contesté.

Enfin, au Soudan, la chute de M. Menguistu Haïlé Mariam a privé l'Armée populaire de libération de M. John Garang de son sanctuaire au nord-ouest de l'Ethiopie. Ses chefs ont dû fuir vers le Kenya; sa radio a cessé d'émettre; des réfugiés ont été repoussés vers le Soudan par les maquisards tigréens et oromos. Khartoum, qui de son côté offrait asile aux opposants éthiopiens et érythréens, a aussitôt fermé les bureaux du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, un mouvement d'opposition de tendance libérale, à la demande des nouvelles autorités d'Addis-Abeba. La junte au pouvoir au Soudan s'est félicitée de la marche vers l'indépendance de l'Erythrée (qu'elle souhaite voir rejoindre la Ligue arabe), et ne serait pas hostile à un démembrement de son grand voisin.

Notes:
(1) Lire dans le Monde diplomatique, Philippe Leymarie: "Vieilles Guerres autour de la mer Rouge" (août 1990) et "la Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands" (février 1991).
(2) Le MNS a dénoncé solennellement, le 18 mai 1991, le traité d'union entre le protectorat britannique et la colonie italienne, qui devait aboutir le 1er juillet 1960 à l'indépendance de la République de Somalie.
(3) Les événements en Ethiopie ont montré, une fois de plus, combien Djibouti est aux avant-postes de tous les conflits de la région: 20 000 soldats éthiopiens, fuyant l'avancée du Front populaire de libération de l'Erythrée, ont pénétré dans le pays à la fin de mai 1991; ils ont été désarmés par les forces françaises et djiboutiennes - qui ont saisi 20 000 armes, 200 blindés et 700 véhicules, - puis renvoyés dans une autre région d'Ethiopie.

Sanglante recomposition dans la Corne de l'Afrique 1992

PRUNIER GÉRARD

Tandis que les troupes soudanaises, armées par la Libye, l'Irak et l'Iran, lançaient une grande offensive militaire contre les rebelles sudistes, la situation restait tendue à Djibouti malgré les nombreuses médiations françaises. Le désengagement américain et soviétique de la région a contribué, paradoxalement, à attiser les conflits ethniques et à intensifier l'ingérence des puissances régionales qui cherchent à remplir le vide laissé par le départ des deux Grands.

L'apparition en novembre dernier d'un mouvement de rébellion armée dans la République de Djibouti a dissipé les illusions de ceux qui pensaient que "l'oasis de paix dans une zone de tumultes" créée par la France en 1977 avait des caractéristiques sociales et politiques qui la différenciaient radicalement des pays alentour. Tous les éléments typiques des problèmes régionaux sont en effet réunis: une ethnie (les Afars) marginalisée par le pouvoir en place; un mouvement de guérilla populaire (le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie, FRUD); un régime autoritaire enfermé dans le carcan usé du monopartisme (le Rassemblement pour le progrès, RPP, à la dévotion du président Hassan Gouled, désigne les soixante-cinq députés du "Parlement"; la plupart des ministres sont des créatures du pouvoir); une situation sociale explosive (chômage massif, économie étroitement dépendante) et un désir, peut-être naïf, mais très fort, d'une nouvelle donne politique.

De fait, il s'agit de la fin d'un calme trompeur, maintenu jusqu'à présent par un élément devenu archaïque, la présence massive, militaire et financière, d'un grand pays européen. La France a 12 000 citoyens à Djibouti, dont 4 000 soldats. Elle contribue pour près de 60 % au produit national brut (PNB) du pays, et c'est elle qui a installé et maintenu le régime actuel au pouvoir. Dans une région d'où l'URSS s'est retirée brutalement en quelques mois après y avoir pesé d'un poids énorme, où les Etats-Unis, incertains et peu intéressés, ne jouent plus qu'un rôle secondaire et où, seule des pays européens, l'Italie est intervenue, mais à un niveau plus proche du mafiosisme que de la diplomatie, le maintien de la présence française fait un peu figure d'anachronisme. Les puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Irak, Yémen, Egypte) qui ont débarqué sur les talons des grands impérialismes en retraite ne se font pas faute de le laisser discrètement sentir, et le dirigeant de l'Erythrée, M. Issayas Afeworki, qui a gardé de son passé de guérillero un certain franc-parler, s'est déjà interrogé publiquement et bruyamment sur la logique de la présence française.

Et pourtant si la situation à Djibouti est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, le catalyseur conjoncturel est l'effondrement du régime d'Addis-Abeba au printemps 1991. Le catalyseur, non la cause: ce sont tout simplement les armes abandonnées par les troupes gouvernementales éthiopiennes en déroute réfugiées à Djibouti qui ont permis au FRUD de devenir une force opérationnelle. Bousculé par l'effondrement de son armée, le gouvernement provisoire d'Addis-Abeba, qui avait assumé le pouvoir après la fuite du président Menguistu au Zimbabwe, n'avait eu aucune possibilité de faire valoir un quelconque point de vue lors de la "conférence" qui s'était tenue à Londres en 1991. Agissant de manière unilatérale, les Etats-Unis avaient simplement signifié qu'il fallait remettre les clefs du pouvoir au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE) de M. Meles Zenawi. Or cette organisation n'était autre que le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) assisté de quelques alliés de dernière heure (1).

Le FPLT est un mouvement ambigu dans la mesure où, représentant une région essentielle du vieux coeur abyssin de l'Ethiopie, mais politiquement marginalisée depuis la mort de l'empereur tigréen Yohannès (1889), il ne s'était jamais prononcé clairement sur le fait de savoir s'il luttait pour l'indépendance du Tigré, pour son autonomie, ou pour la conquête du pouvoir central à Addis-Abeba. Le savait-il lui-même? La lutte avait duré seize années, durant lesquelles les préoccupations principales des chefs du Front avaient consisté à survivre: trouver à manger, récupérer des munitions, maintenir un contrôle efficace sur les populations paysannes, négocier avec leurs alliés érythréens ou soudanais. Les buts de la lutte apparaissaient lointains.

L'Éthiopie menacée par un manque d'autorité

Les hommes qui viennent d'arriver au pouvoir sont donc solidement unis, mais largement déphasés par rapport au monde extérieur. Peu nombreux, souvent peu éduqués, étonnés eux-mêmes de leur soudain succès, ils n'ont que peu de moyens pour gouverner un immense pays de plus de 1 million de kilomètres carrés. Addis-Abeba, la capitale qu'ils occupent, ne les aime guère et méprise ces paysans parlant tigrinya. L'ancienne administration pratique une sorte de grève perlée permanente. Incertains quant à la nature de leur projet politique, les nouveaux venus tentent de transformer leurs faiblesses en atouts. Puisqu'ils manquent de cadres, ils laissent aux paysans une large marge d'auto-administration et ne collectent plus les impôts; puisqu'ils ne peuvent régner autoritairement, à la manière abyssine traditionnelle, ils admettent et même encouragent une autonomie ethnique qui dilate les pores du tissu social jusqu'à l'extrême limite de la déchirure. Marxistes-léninistes pro-albanais il y a dix-huit mois encore, ils sont devenus ultralibéraux au moins autant par nécessité que par souci de satisfaire leur parrain américain.

Les résultats sont contradictoires. Les paysans, heureux de ne plus être soumis au terrible arbitraire des gouvernements passés, peuvent enfin souffler. Il faut s'attendre à un redémarrage agricole, limité par le manque d'intrants importés, mais favorisé par la liberté du commerce. Les groupes ethniques autrefois dominés par les Amharas s'essaient à une liberté qu'ils maîtrisent mal. La liberté d'expression est réapparue, après des décennies de terreur, mais les médias sont toujours contrôlés. Et le problème fondamental qui se dessine, c'est l'implosion du coeur de l'Etat, le divorce entre celui-ci et son administration, entre le pouvoir et sa "classe ethnique", si l'on ose hasarder un tel concept. En effet, plus peut-être que par les Amharas de pure souche, l'Etat est incarné par les "amharisés", ces gens fréquemment de parentage mixte, nés dans les ketemma, villes à vocation militaro-administrative qui ont jalonné l'abyssinisation de l'espace éthiopien depuis la fin du XIXe siècle.

Les amharisés s'étaient toujours vus comme les Ethiopiens par excellence, et voilà qu'aujourd'hui on les somme de retrouver des "racines" abandonnées depuis longtemps. Pour eux, un tel geste, à condition qu'il soit encore possible, constitue une négation de leur idée de l'unité nationale. D'autant plus que les partis ethno-politiques conviés par M. Zenawi à la Conférence nationale du 1er juillet dernier ne brillent ni par leur représentativité pour les plus petits, ni par leur cohésion pour les plus importants. Les Oromos, notamment, qui sont plus de 20 millions en Ethiopie, mais que religions et modes de vie divisent en de nombreux groupes souvent antagonistes, s'affrontent sporadiquement dans l'Est avec divers clans somalis, menacent parfois de se battre avec les Amharas et encore plus souvent les uns avec les autres. Pour les Amharas et les amharisés du Shoa et des capitales administratives régionales, déjà traumatisés par l'indépendance de facto de l'Erythrée, cette situation de semi-anarchie est le prélude à un effondrement du pays.

Le paradoxe, après tant d'années d'autocratie, c'est que l'Ethiopie est aujourd'hui menacée par un manque d'autorité. Et cette absence est perceptible sur toute la périphérie de l'immense pays. Au mois de janvier 1992, lors de la visite du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères français, M. Alain Vivien, le président Zenawi a lancé un appel "à tous les citoyens éthiopiens, où qu'ils soient, qui se trouveraient en territoire djiboutien" à se retirer et à ne pas participer à la guerre civile en train de se développer dans l'Etat voisin. Il faisait bien sûr allusion aux Afars éthiopiens qui pourraient se trouver dans les rangs du FRUD; mais sa déclaration visait aussi les recrutements massifs de mercenaires par le gouvernement djiboutien en territoire éthiopien: anciens soldats de Menguistu, déserteurs du FPDRE ou du FPLE, miliciens du Front de libération Issa-Gourgoura (2), sont allés s'enrôler dans les forces nationales de sécurité djiboutiennes et prennent part aux combats contre le FRUD.

La guerre n'est pas populaire à Djibouti, et, si l'on excepte l'entourage du président Gouled, les Issas eux-mêmes sont conscients du fait que la marginalisation sociale et politique des Afars imposée depuis 1977 ne peut plus continuer. De plus, alors qu'une diminution de la présence militaire française paraît à terme inévitable, on se demande ce qu'est devenu l'argent de l'importante aide financière accordée à la petite République par Paris depuis quinze ans. Durant cette période, aucun projet n'a été mené à bien qui permettrait demain de prendre le relais d'une diminution des engagements français. Les rêves des années 1988-1990, lorsque Bagdad était perçu comme pouvant un jour remplacer Paris en tant que "parrain" militaro-financier, se sont évaporés avec la guerre du Golfe. L'avenir est inquiétant en cas de retrait français, même partiel, et les images de désolation fournies par la Somalie et l'Ethiopie voisines sont lourdes de menaces en cas de glissement vers une annexion directe ou déguisée.

Cette perception amène les Issas, même s'ils ne sont guère enthousiastes à l'idée de partager le pouvoir avec les Afars, à tenter de limiter le conflit pour ne pas aboutir à un retrait français et sans doute, à terme, à la disparition de la petite République. La "troisième force" qui tente aujourd'hui de s'organiser à Djibouti dans le sillage du ministre de la santé, M. Mohamed Djama Elabe, récemment démissionnaire, pourrait donc bien constituer une dernière chance. Pour sauver ce qui peut l'être, il faudrait qu'elle parvienne à imposer un dialogue réel avec le FRUD (ce que refuse le gouvernement) débouchant sur un cessez-le-feu et des élections pluripartites sous contrôle international (3).

Autre contrecoup de l'affaiblissement éthiopien, l'interminable conflit qui déchire la Somalie (4). Avant avril 1988 et le désengagement militaire total de l'Ethiopie, jamais les clans somalis n'auraient pu se permettre le "luxe" d'une telle guerre fratricide. Depuis l'effondrement de la dictature du général Siad Barre en janvier 1991, cinq forces inégales s'affrontent au Sud. D'une part, les deux fractions du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), l'une dirigée par M. Ali Mahdi, président d'un gouvernement provisoire que personne ne reconnaît, et l'autre par le général Mohamed Farah Aydid, chef d'une faction militaire. Le second reproche au premier d'avoir regroupé autour de lui des proches de l'ancienne dictature et de reconstituer une sorte de siad-barrisme sans Siad Barre. Il faut reconnaître que M. Ali Mahdi a des amis compromettants, y compris à Rome où l'ancien lobby pro-Siad Barre, lié à la démocratie-chrétienne et à la Loge P2, tente de lui venir en aide. Installés à Mogadiscio, les deux chefs ont fait appel à leurs frères de clan, les Abgal dans le cas de M. Ali Mahdi et les Habr Gidir dans celui du général Aydid, ce qui a provoqué une véritable boucherie, qui dure depuis novembre 1991, dans les rues de la capitale. Par ailleurs, en brousse, les forces des clans majertines au nord et des clans ogadens au sud attendent leur heure, tandis que le général Siad Barre, malgré ses quatre-vingts ans, rôde dans l'arrière-pays avec sa petite armée de Marehans espérant que ses adversaires s'entredétruiront.

La majeure partie de la population est la victime passive des jeunes combattants armés poussés par les ambitions de leurs chefs. Il doit y avoir près d'un million de réfugiés, la plus grande partie non secourus, car il s'agit soit de "réfugiés intérieurs", statut non encore reconnu par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit de réfugiés ayant fui au Kenya ou en Ethiopie, mais que le HCR a le plus grand mal à atteindre. Quelques organisations non gouvernementales maintiennent envers et contre tout une aide dérisoire face à l'immensité de cette détresse. Dans le Nord, les clans Issas regroupés au sein du Mouvement national somali (MNS) ont proclamé l'indépendance en avril 1991, sous le vieux nom colonial de Somaliland et selon ses anciennes frontières. Le nouveau Somaliland vit dans le dénuement le plus tragique (son "gouvernement" n'a même pas le téléphone!), mais au moins il est majoritairement en paix, même si quelques accrochages ont eu lieu dans la région de Burao en décembre dernier.

Là aussi, la fin de la guerre froide n'a pas eu que des effets bénéfiques: l'immense base de Berbera, autrefois construite par les Soviétiques, est vide, et Washington, qui l'avait un moment louée au gouvernement du général Siad Barre sans jamais l'occuper effectivement, a déjà fait savoir son peu d'intérêt à la reprendre. Le MNS cherche aujourd'hui des appuis extérieurs; la France, partenaire naturel du fait de sa présence à Djibouti, a jusqu'à présent fait la sourde oreille. Un peu d'argent vient de l'Arabie saoudite, soucieuse de s'assurer à bon compte une influence régionale.

Les victoires du régime islamiste au Soudan

Mais les bouleversements en cours sont avant tout des victoires importantes pour le régime islamiste installé au Soudan depuis le coup d'Etat de juin 1989. M. Hassan El Tourabi, le secrétaire général du Front national islamiste (FNI), actuellement au pouvoir à Khartoum, est un homme remarquable, doué d'une vaste ambition et d'une volonté peu commune (5). Vétéran tant de la politique soudanaise que du mouvement islamiste, il a su profiter de la dictature du général Nemeiry pour faire passer en septembre 1983 des lois répressives enrobées d'un vernis islamique, qui sont devenues une terrible pomme de discorde au Soudan (6) en même temps qu'un remarquable moyen d'ascension politique. Tactiquement rallié pendant la guerre du Golfe au baasiste laïc Saddam Hussein qu'il détestait, il n'a cessé depuis l'effondrement de son "ami" irakien de recueillir son héritage international. Aujourd'hui, il voit mûrir les premiers fruits de son ambitieuse politique étrangère. L'Erythrée a un besoin vital de son soutien pour éviter de retomber dans la guerre civile entre chrétiens et musulmans qui avait failli engloutir la guérilla au début des années 70. Quant à Addis-Abeba, où le FPDRE a dû sa victoire en bonne partie au soutien logistique soudanais, le pouvoir affaibli est tributaire tant de Khartoum, relais de l'aide financière arabe, que d'Asmara, qui garantit la sécurité de M. Zenawi. Pour M. Hassan El Tourabi, il s'agit d'un véritable triomphe. En dépit de son délabrement économique, le Soudan a discrètement établi depuis mai 1991 son hégémonie politique sur l'ensemble de la Corne de l'Afrique. Le chef du FNI, qui se verrait volontiers étendant son influence du Maghreb au Proche-Orient, a noué des relations étroites avec les mouvements islamistes algérien et tunisien, tout en se rapprochant de Téhéran puisque Bagdad ne peut plus désormais lui servir à rien.

Il y a bien sûr du Picrochole dans cette politique. Mais en attendant, elle "marche", plus d'ailleurs par l'effet de l'épuisement où trente ans de guerre civile avaient plongé une Ethiopie devenue exsangue que par l'unique effet des habiles calculs du maître de Khartoum. Le chef du FNI doit cependant à court terme continuer à se préoccuper de l'interminable guerre du Sud qui ronge son régime. La faiblesse des belligérants est telle que la situation militaire est stationnaire depuis près d'un an. Et il devrait aussi (bien que cela ne corresponde guère à son tempérament) se soucier d'une économie complètement anémiée. Si l'opposition "arabe" n'est parvenue à rien au Nord, c'est qu'elle est empêtrée dans son angoisse d'avoir à abroger les vieilles lois "religieuses" de Nemeiry. Les antiques partis confrériques de la scène politique soudanaise sont totalement inadaptés à la lutte contre un mouvement islamiste moderne et dynamique. Privée d'un relais politique nordiste, la guérilla sudiste du colonel John Garang piétine et songe de plus en plus à faire sécession au lieu de renverser le pouvoir à Khartoum. Certains de ses membres pensent que l'engagement islamiste à la fois soudanais et international de M. Hassan El Tourabi pourrait l'amener à abandonner un Sud perçu comme un poids mort freinant ses plus vastes ambitions.

Déchirée par les formes nouvelles des anciens conflits, la Corne de l'Afrique ne s'est pas orientée vers la paix malgré la fin de trente ans de guerre en Ethiopie. Et dans les nouveaux rapports de force qui se sont ouverts avec l'extrême affaiblissement du pouvoir à Addis-Abeba, l'islamisme, encouragé et manipulé par Khartoum, est devenu un élément nouveau et essentiel du paysage politique, tandis que les grands impérialismes traditionnels sont remplacés par des structures charitables pour lesquelles la région est devenue une de leurs principales zones d'influence.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "En Ethiopie, des rivalités ethniques si anciennes, si profondes", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(2) Le FLIG est un "front" créé par le gouvernement djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abeba. Il est actif dans la région de Diredawa. Son chef, M. Bourh Dir, est un fonctionnaire du gouvernement djiboutien. Mais la créature a récemment tendu à s'émanciper de son créateur et les relations entre le FLIG et certains proches du président Gouled sont devenues très orageuses.
(3) En effet, il se posera la grave question de savoir qui est citoyen (et donc électeur) et qui ne l'est pas dans un pays où il n'y a pas d'autochtones. Le récent afflux de réfugiés dû aux guerres civiles voisines, ainsi que la distribution délibérée de cartes d'identité djiboutiennes aux partisans du gouvernement recrutés au Somaliland ou en Ethiopie viennent encore compliquer les choses.
(4) Lire Philippe Leymarie, "La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(6) Connues sous le nom de charia, ces lois liberticides (dont 99 % des Soudanais ignorent le texte) sont abusivement sanctifiées par l'invocation du droit musulman. Aucune des grandes forces politiques n'ose parler de les abroger de peur de passer pour un ennemi de l'islam. Sur ces lois, lire Alain Gérard, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984.

Points de repère

Superficie: 2,5 millions de kilomètres carrés.
Population: 26,5 millions (tous les chiffres sont de 1992).
Dette extérieure: 16,2 milliards de dollars.
Importation de céréales: 654 000 tonnes.
Espérance de vie: 52 ans.
Taux d'alphabétisation des adultes: 28,2 %.
Mortalité infantile: 99 pour mille.

D'UNE DICTATURE À L'AUTRE

1881-1883: Révolte victorieuse du Mahdi contre l'occupation égyptienne.
1899: Conquête du Soudan par les troupes anglo-égyptiennes.
18 août 1955: Mutinerie de l'Equatoria Corps dans le sud du pays. Début de la guerre civile.
1er janvier 1956: Accession à l'indépendance.
17 novembre 1958: Coup d'État militaire.
Octobre 1964: Révolte populaire et instauration d'un régime parlementaire.
25 mai 1969: Coup d'État du colonel Jaafar El Nemeiry.
Juillet 1971: Tentative de prise de pouvoir par des officiers d'extrême gauche. Exécution des dirigeants du puissant Parti communiste.
Mars 1972: Signature des accords d'Addis-Abeba entre la rébellion sudiste et le gouvernement de Khartoum.
1983: Décision du colonel Nemeiry d'appliquer la charia. Reprise de la rébellion dans le Sud, sous la conduite du Mouvement populaire pour la libération du Soudan (MPLS) du colonel John Garang.
Mars-avril 1985: Émeutes à Khartoum et dans les principales villes. Chute de M. Nemeiry.
Avril 1986: Élections libres.
30 juin 1989: Des officiers proches des islamistes s'emparent du pouvoir : Coup d'État du général Omar El Béchir

Au Soudan, le pouvoir islamiste se consolide 1994

GUEYRAS JEAN

ISOLÉ sur les plans international et régional, miné par l'inflation et les pénuries, englué dans son interminable guerre contre les rebelles sudistes, le pouvoir militaire soudanais n'en a pas moins consolidé ses positions depuis cinq ans, même si des désaccords se font jour entre les différents courants du Front national islamique, principal pilier du régime. Mais l'atout essentiel de Khartoum reste les divisions d'une opposition qui se révèle incapable de proposer une stratégie de rechange.

Lorsque, le 30 juin 1989, une junte militaire renversa le gouvernement pluraliste de M. Sadek El Mahdi, au pouvoir à Khartoum depuis quatre ans (1), nombreux furent ceux qui estimèrent que les jours du nouveau régime étaient comptés. Cinq ans après la "révolution de salut national", la junte est toujours solidement installée au pouvoir et rien ne semble pour l'instant menacer directement un règne qui cependant fait face à de nombreux défis.

L'une des raisons du succès du coup d'Etat du 30 juin 1989 tient au subterfuge employé par ses auteurs qui l'ont présenté comme le "sursaut national" d'un groupe d'officiers nationalistes "révoltés" par l'impuissance du régime parlementaire. Ils ont été jusqu'à emprisonner, avec les autres dirigeants des partis désormais bannis, M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique (FNI) et idéologue du coup d'Etat. C'est cette ruse qui a semé la confusion quant aux véritables objectifs de l'entreprise.

Aujourd'hui encore, les dirigeants soudanais s'accrochent obstinément à leur mystification. Pour eux, le FNI a été dissous, comme les autres formations politiques. Ils admettent bien que les anciens membres du Front participent au pouvoir, mais minimisent leur rôle. M. Tourabi tourne en dérision ceux qui, dit-il, "pensent que c'est moi qui gouverne le pays". "J'ai plus de soixante ans et ne suis pas particulièrement intéressé par les affaires quotidiennes. Je n'ai pas un esprit de clocher étriqué", ajoute-t-il, laissant ainsi entendre que sa principale préoccupation est l'avenir du Congrès populaire arabe islamique (2), dont il est secrétaire général.

M. Sadek El Mahdi, le premier ministre déchu, semble partager en partie le point de vue de son beau-frère, M. Tourabi. Autorisé à recevoir les journalistes dans sa demeure familiale d'Omdourman ­ il a été arrêté fin juin 1994 ­ il qualifie le régime d'"hydre à multiples têtes qui constituent autant de centres de pouvoir totalement indépendants". Selon lui, M. Tourabi ne représente que l'un de ces pôles et le général Bechir un autre. Ce qui expliquerait bon nombre de contradictions dans les décisions prises en haut lieu.

De l'avis général, cependant, il existe bel et bien une structure, étroitement contrôlée par le FNI, qui coordonne les activités de ces différents centres, même si ce parti n'a plus d'existence formelle. Les cadres et militants les plus notoires du Front ­ aussi bien civils que militaires ­ ont été placés aux postes de commande des différentes institutions politiques, militaires et économiques du pays: au palais présidentiel, ils encadrent le général Bechir, qui, nominalement, détient le pouvoir exécutif, mais ne l'exerce que peu dans la pratique. C'est eux, aussi, qui contrôlent les activités du Parlement, du gouvernement central et des organes exécutifs des vingt-six Etats récemment créés dans le cadre de la politique de décentralisation du Soudan et qui, en fin de compte, veillent à ce que toutes les décisions prises soient conformes aux principes fondamentaux de la charia, la législation islamique.

"Le Soudan est actuellement gouverné par une direction occulte qui n'ose dire son nom", note un intellectuel, qui précise que le FNI a copié les méthodes de travail du Parti communiste en les perfectionnant. "Ce que nous voyons, ajoute-t-il, est la partie visible de l'iceberg. Les décideurs importants restent dans l'ombre." Certains affirment même que le Front, en prévision d'un possible renversement de la situation, maintient sciemment son appareil dirigeant dans la plus stricte clandestinité. Dans ce contexte, M. Tourabi, "l'homme des synthèses", jouerait un rôle de coordination décisif entre les différentes tendances du Front, qui ne constitue pas un bloc monolithique. Une sourde lutte oppose les tenants d'un ordre islamique pur et dur aux partisans d'une ouverture, comme en témoigne l'affaire du journal Soudani el Dawliya.

Autorisé à paraître en janvier dernier dans le but de diversifier une presse officielle sclérosée, ce nouveau quotidien s'est transformé, à la grande joie et à la surprise des Soudanais, en un organe de dénonciation des abus du pouvoir, critiquant en particulier la corruption et le népotisme. Harcelé par les services de sécurité, il a été interdit au début d'avril à la suite de la publication d'un article critiquant le silence de M. Ali Osman Taha, ministre de la planification sociale et chef de file des radicaux du FNI, devant la multiplication des affaires de corruption, silence qui équivaut, selon le journaliste, à "une trahison des milliers de martyrs morts dans le Sud au cours de la guerre sainte contre les rebelles" et constitue une injure à l'égard "des pauvres de plus en plus nombreux qui supportent leur sort pour donner une chance à l'islam de s'accomplir dans notre pays". Pis encore, l'article citait le cas d'un trafiquant du marché noir arrêté en flagrant délit, mais aussitôt libéré "parce qu'il était le fils d'un "grand homme". Allusion on ne peut plus claire au fils de M. Hassan El Tourabi, connu pour sa réussite rapide dans les affaires. Lâché par ses amis du Parlement transitoire (désigné), dont il est membre, le propriétaire du journal, M. Mahgoub Aroua, islamiste bon teint, accusé d'être un agent saoudien stipendié, a été privé de son immunité parlementaire et incarcéré.

Sous leur apparente sérénité, les dirigeants paraissent d'autant plus préoccupés que les gens n'ont plus peur de parler et que la contestation s'étend: elle a récemment gagné certains milieux religieux traditionnellement apolitiques. C'est ainsi que les dirigeants de la secte wahhabite Ansar el Sunna, qui prône une interprétation rigoureuse de la charia, ont peu à peu pris leurs distances à l'égard du régime. Certains de leurs prédicateurs ont même mis en cause ouvertement le FNI, l'accusant de se servir de l'islam à des fins politiques.

Dans ces conditions, le massacre du 4 février dernier, au cours duquel plus d'une vingtaine de fidèles en prière ont été tués à la mitraillette dans une mosquée d'Omdourman relevant de la secte Ansar el Sunna, a été aussitôt attribué aux autorités. Devant l'émotion générale, celles-ci ont procédé rapidement à l'arrestation des auteurs ­ des hommes de main yémenites, mauritaniens et marocains ­ et ont promis de les châtier sévèrement. Si la responsabilité du pouvoir est loin d'être avérée, cette triste affaire confirmerait, comme le remarque un observateur, que "le Soudan est devenu un refuge de terroristes en tout genre", à la suite de la décision de Khartoum d'accorder l'asile à tout musulman qui en fait la demande. S'il n'existe aucune preuve concrète que les groupuscules radicaux islamistes accueillis au Soudan se livrent à des activités terroristes contre leurs pays d'origine, il reste que leurs membres grossissent les rangs des milices paramilitaires constituées par le FNI en vue d'écraser dans l'oeuf tout mouvement insurrectionnel similaire au soulèvement populaire qui a mis fin en 1985 au régime militaire de Nemeiry.

Les Forces de défense populaires (FDP), entièrement encadrées par les militants du Front, qui forment la garde prétorienne du régime, sont la plus puissante de ces milices. Créées d'abord pour "surveiller" l'armée traditionnelle, dont la loyauté à l'égard du pouvoir demeure suspecte, malgré les multiples purges et mises à la retraite (3), ces forces sont devenues le fer de lance de la bataille pour l'islamisation et l'arabisation menée dans le Sud. Leurs éléments les plus motivés, les moudjahidins, que la télévision présente, dans ses émissions d'inspiration manifestement iranienne, partant à l'assaut des lignes ennemies aux cris de "Dieu est le plus grand", ont fini par donner au conflit du Sud le caractère d'une guerre de religion. La propagande officielle leur attribue le mérite des récentes victoires sur la rébellion et leur accorde la palme du martyre.

Une opposition en déroute

EN fait, ces succès s'expliquent surtout par la chute, en mai 1991, du président Hailé Mariam Mengistu, qui avait fait de l'Ethiopie la base arrière de la rébellion, et par les différentes scissions qui se sont succédé dans les rangs de l'Armée populaire pour la libération du Soudan (APLS) du colonel John Garang (4). Mettant à profit la saison sèche, les troupes gouvernementales ont lancé, en février dernier une "offensive finale" en direction de Nimoulé, de Kajokeji et de Kaya, trois localités stratégiques situées à la frontière de l'Ouganda et du Zaïre. En cas de succès, les rebelles ne contrôleront plus que la province de l'Equatoria-Oriental. A Khartoum, les dirigeants pavoisent déjà, en affirmant que la guerre est pratiquement terminée et qu'ils ont prouvé que le conflit du Sud pouvait être réglé militairement. Une illusion: car même si les troupes gouvernementales parviennent à occuper la plupart des centres urbains, elles ne pourront jamais venir à bout d'une guérilla solidement implantée dans les zones rurales.

La poursuite de cette interminable guerre, qui engloutit le gros des revenus du pays (5), a aggravé la pauvreté. Elle a déjà complètement détruit les structures économiques des villes du Sud, devenues totalement dépendantes de l'aide extérieure, créant des zones de famine dans certaines régions difficiles d'accès. On ne peut encore parler de famine dans le Nord, mais d'un début de pénurie alimentaire due à l'augmentation du coût du carburant dont l'importation est sévèrement contingentée et à la rareté des devises étrangères, consacrées en priorité à l'acquisition d'équipements militaires. L'autosuffisance alimentaire, obtenue en 1991 grâce à l'extension de la culture du blé, n'est plus qu'un souvenir. En 1993, la récolte a été catastrophique, en raison de conditions climatiques défavorables et de la fronde des agriculteurs, qui, s'estimant insuffisamment rétribués, se sont contentés de cultiver pour leurs propres besoins.

Une inflation galopante, estimée à environ 200% par an, a entraîné la dépréciation de la livre soudanaise (6) et une folle hausse des prix. Le kilo de viande, qui, en 1989, coûtait 150 livres, en vaut maintenant 1 200. Durant la même période, le gallon d'essence est passé de 25 à 750 livres. Le salaire minimum mensuel a bien augmenté (3 000 livres), mais, de l'aveu même des officiels, "dix fois moins que les prix". M. Badreddine Suleyman, président de la commission économique et financière du Parlement, reconnaît la gravité de la situation, mais annonce avec flegme une période de "dix années de sacrifices et de souffrances" pour assurer le succès de l'économie de marché dont il s'enorgueillit d'être le promoteur. M. Osman Ismaïl Fahmy, secrétaire général de l'influent Conseil international pour l'amitié entre les peuples, est moins serein: "Le peuple souffre et est sous constante pression. Il ne peut accepter cette situation indéfiniment et finira par se soulever contre nous. Mais il ne souhaite nullement le retour de l'ancien régime. Tel est son dilemme."

Particulièrement féroce et généralisée au cours des premières années du pouvoir islamique, la répression est devenue cyclique et plus sélective, mais n'a rien perdu de sa brutalité. Selon les autorités, le nombre des personnes détenues ne dépasse pas la soixantaine, et les sinistres byout el achbah (maisons des fantômes), dont les emplacements en plein centre de Khartoum sont connus de tous et où sont interrogés, voire torturés, les suspects en dehors de toute légalité, ne seraient que "le fruit de l'imagination de la presse occidentale". Les récentes manifestations contre les pénuries et la hausse des prix ­ à Obeid, dans le Kordofan, en novembre et février, et à Wad-Madani et dans plusieurs villes du Centre en avril ­ ont été brutalement réprimées.

"Le peuple est prêt à se soulever, mais ne dispose pas d'une direction crédible digne de ce nom", affirme un opposant lucide. Au Caire, l'Alliance démocratique nationale (ADN), qui regroupe l'ensemble de l'opposition en exil, est en pleine déconfiture et n'a pas été capable d'élaborer un programme d'action mobilisateur. Ses deux principales composantes, l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le Parti démocratique unioniste de M. Osman El Mirghani, sont discréditées ­ le peuple les tient en grande partie pour responsables de la faillite de l'expérience de démocratie parlementaire (1986-1989) ­ et divisées en chapelles rivales. Représentant respectivement les confréries religieuses des ansars et des khatmias, elles ne désirent nullement la défaite de l'option islamique.

Autrefois tout-puissant, le Parti communiste, affaibli par quinze années de clandestinité sous le régime de Nemeiry, est, pour sa part, miné par la fronde de la jeune génération, qui reproche aux dirigeants leur immobilisme doctrinal. Plus grave encore, depuis l'adoption récente par le colonel Garang du principe du droit à l'autodétermination du Sud, qui laisse entrevoir la possibilité d'une division du Soudan en deux, un véritable fossé s'est creusé entre les opposants du Nord et leurs alliés du Sud, dont l'appartenance à l'ADN n'est plus que symbolique.

"Un dialogue civilisé" avec la France

CONFORTÉ par ces divisions, le pouvoir a pour principal souci de rompre son isolement international. Khartoum sait gré à la France, avec laquelle il entretient des relations presque cordiales, de ne pas s'être placée, à l'instar de certains de ses partenaires de l'Union européenne, à la tête de la croisade antisoudanaise et de "mener avec nous un dialogue civilisé", selon les termes de M. Hanafi Bahaeddine, un des conseillers du président Bechir. Eduqué aux Etats-Unis, où il a séjourné pendant quatorze ans, il déplore les "préjugés injustifiés de Washington contre l'islam en général et le Soudan en particulier". "Les Américains, poursuit-il, devraient comprendre que le Soudan, avec ses cadres éduqués en Occident, est le plus qualifié pour défendre leurs intérêts. Mais, hélas, ils ne veulent pas nous écouter!"

Au moment où le Fonds monétaire international (FMI), "à l'instigation de Washington", s'apprête à entamer une procédure d'expulsion du Soudan (7) mettant ainsi fin à tous les espoirs d'une aide financière alors que tous les indicateurs de l'économie sont en rouge, Khartoum multiplie les discrets appels du pied à l'adresse de Washington. Certes, en l'absence d'un projet de rechange crédible, les Etats-Unis ne semblent pas chercher à renverser le régime, mais, avant de normaliser leurs relations avec lui, ils souhaitent que les dirigeants soudanais négocient sérieusement avec le Sud, respectent les droits de l'homme et mettent fin à leur politique d'exportation de la révolution islamique et d'appui aux groupuscules terroristes.

Isolé sur le plan international et régional, échaudé par ses malheureuses tentatives de rapprochement avec la Libye et l'Iran, qui se sont montrés des partenaires économiques peu fiables et réticents, en conflit presque permanent avec ses voisins les plus immédiats, dont l'Egypte, menacé de banqueroute, le régime de Khartoum aurait tout intérêt à accepter un tel accommodement. Mais, pour cela, il faudrait qu'il consente à envisager des modifications radicales dans sa politique intérieure et extérieure et, surtout, à édulcorer son militantisme islamique. Une éventualité que l'aile dure du régime, qui a actuellement le vent en poupe à Khartoum, rejette catégoriquement.

Notes:
(1) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(2) Ce congrès regroupe des organisations islamistes et nationalistes ainsi que des intellectuels de plus de soixante pays.
(3) Près de trois mille officiers ont été mis à pied depuis le coup d'Etat.
(4) Lire Gérard Prunier, "Sanglante recomposition dans la corne de l'Afrique", le Monde diplomatique, avril 1992; Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989; Alain Gresh, "Le Soudan après la dictature", le Monde diplomatique, octobre 1985.
(5) Longtemps estimé à 1 million de dollars par jour, le coût de la guerre s'élèverait actuellement à plus de 2 millions.
(6) Le dollar, qui valait 14 livres soudanaises en 1989, fluctue autour de 500 livres sur le marché parallèle.
(7) Le Soudan avait déjà fait l'objet d'une mesure de suspension, en août 1993, à la suite de son refus d'assurer le service de sa dette extérieure, qui s'élève à plus de 16 milliards de dollars.

"Guerre du vide" aux confins Sud du Soudan 1995

BADER CARMEN ET COMA SYLVIE

MEURTRI par un des plus longs conflits du continent africain - un million de morts et trois millions de réfugiés au cours des douze dernières années -, le Sud du Soudan voit s'affronter une improbable armée et une guérilla "invisible". Dans cette "guerre du vide" menée aux confins du monde se jouent l'unité du géant soudanais, la survie d'un État, la mince chance d'une coexistence ethnique et religieuse que refusent à la fois les docteurs de la théocratie nordiste et les dirigeants rebelles sudistes...

Même à très basse altitude, on ne voit rien. Tout se fond et se confond. Les seuls repères dans cette immensité désertique sont les eaux du Nil qui se perdent en toute liberté en des entrelacs de rivières, de marais et de lacs... De loin en loin, quelques cases de terre brune se détachent sur le jaune des herbes brûlées par le soleil... Il est difficile de déceler au Sud du Soudan la moindre trace de vie dans ce paysage désolé où, depuis douze ans, la seconde guerre civile oppose le gouvernement arabo-musulman du Nord aux rebelles chrétiens et animistes du Sud.

1983 marque un tournant dans l'histoire mouvementée du pays: cette année-là, le dictateur Gaafar El Nemeiry viole l'esprit et la lettre des accords d'Addis-Abeba qui, à l'issue d'un premier conflit de dix-sept ans, garantissaient au Sud la liberté religieuse et une certaine autonomie régionale; il instaure également, au mois de septembre, la charia, la loi islamique (1). Les rêves nés du renversement de la dictature en 1985 et de l'instauration d'un régime parlementaire ne dureront pas. En 1989, les derniers espoirs de paix s'évanouissent avec le coup d'État militaire du général Omar El Béchir, appuyé par les fondamentalistes du Front national islamique (FNI) (2). Désormais les Soudanais vont vivre à l'heure de la répression, des déportations de masse et de la guerre. Mais l'immensité du théâtre des opérations où s'éparpillent des populations toujours en fuite étouffe le bruit des armes de cette tragédie en vase clos. "Vu du ciel, il n'y a pas de guerre. On ne voit jamais de colonnes militaires. On n'entend aucun tir de DCA. C'est vraiment la guerre du vide", répètent à l'envi tous les gens de terrain.

Pourtant "cette guerre du vide" mobilise toujours plus d'hommes de part et d'autre. Les estimations les plus crédibles font état, pour Khartoum, de 80 000 soldats et d'un nombre encore plus élevé de miliciens des Forces de défense populaire. Le général-président Omar El Béchir prévoit même pour cette année l'entraînement au maniement des armes d'un million supplémentaire de Soudanais. De leur côté, les rebelles sudistes de l'Armée populaire pour la libération du Soudan (APLS) compteraient 50 000