Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DU MONDE DIPLOMATIQUE

Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste 1989

GUEYRAS JEAN

PAYS le plus vaste de l'Afrique avec une superficie de 2,5 millions de kilomètres carrés (2 000 kilomètres de long sur 1 700 kilomètres de large), le Soudan a le malheur d'avoir des frontières communes, pratiquement indéfendables, avec huit pays - dont deux arabes - aux destinées politique, économique et sociale très dissemblables : l'Egypte au nord ; l'Ethiopie à l'est ; le Kenya, l'Ouganda et le Zaïre au sud ; la République centrafricaine, le Tchad et la Libye à l'ouest. Toutes les diversités ethniques et culturelles des voisins se retrouvent à l'intérieur de ses frontières, ce qui fait du pays un microcosme afro-arabe. Le Nord, qui représente les deux tiers du Soudan en superficie et en population, est islamique et arabisé. Le Sud, en revanche, est franchement africain du point de vue ethnique, religieux - avec une minorité chrétienne - et culturel. Cette dichotomie a toujours favorisé le Nord aux dépens du Sud ; elle a été à l'origine de la guerre civile de 1955 qui a duré près de dix-sept ans et de celle de 1983 qui se poursuit encore (1).

Dès son arrivée au pouvoir à la suite d'élections libres, en mai 1986, l'actuel premier ministre, M. Sadek El Mahdi, a décidé d'"entretenir de bonnes relations avec tous les voisins du Soudan", à défaut de pouvoir défendre ses frontières militairement. Un voeu pieux qui apparemment ne tenait pas compte des rivalités historiques et de certaines ambitions et certains concepts géopolitiques. Depuis des millénaires, les dirigeants de la vallée du Nil ont considéré le Soudan comme le prolongement naturel de l'Egypte. De 1821 à 1885, son territoire a fait partie de l'Egypte avant d'être placé sous condominium anglo-égyptien. Le roi Farouk s'était proclamé, en 1951, "roi d'Egypte et du Soudan". La nouvelle République égyptienne n'autorisa les Soudanais à accéder à l'indépendance que le 1eò janvier 1956, sans doute avec le secret et vain espoir que le courant unioniste ramènerait le pays vers la mère patrie.

L'union entre l'Egypte et le Soudan s'inscrit en filigrane dans toutes les démarches entreprises en direction de Khartoum par les dirigeants du Caire, souvent accusés par les anti-unionistes de l'Oumma, l'aile séculaire de la confrérie politico-religieuse des Ansars, de "visées néocolonialistes ". Le soutien multiforme accordé par le président Sadate à la dictature du général Nemeiry, qui avait à ses yeux le mérite de s'opposer au colonel Kadhafi, et l'asile politique que le président Moubarak a offert au "criminel Nemeiry" après sa chute en 1985, ont affaibli le courant pro-égyptien à Khartoum, essentiellement représenté par le Parti démocratique unioniste (PDU) présidé par M. Ahmed Osman El Mirghany, le chef spirituel de la Khatmia, l'autre grande confrérie politico-religieuse.

La médiation égyptienne

LE président Moubarak a depuis multiplié les démarches en vue de "normaliser" les relations entre les deux capitales, et de mettre fin à la guerre civile dans une région, vitale pour l'Egypte, où les eaux du Nil trouvent leurs sources. L'entreprise s'est révélée d'autant plus difficile qu'entretemps la guerre du Sud a pris un tour nettement racial. Opposés sur la plupart des problèmes du pays, mais participant au même gouvernement (2), l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le PDU de M. Osman El Mirghani ont été pendant longtemps d'accord sur un point : l'Egypte devrait les soutenir contre la rébellion de l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) du colonel Garang, qui jouit de l'appui de l'Ethiopie "non islamique et non arabe". La guerre civile était présentée comme une "conspiration africaine dirigée contre l'hégémonie arabe au Soudan".

Le chef de l'Etat égyptien s'est élevé contre cette conception manichéenne qui opposerait "l'Arabe à l'Africain". Rappelant que les Egyptiens se considéraient autant arabes qu'africains, il a mis en garde ses interlocuteurs contre les dangers d'une politique de polarisation raciale. Après l'occupation par l'APLS en octobre 1987 de la ville arabe de Kurmuk, le président Moubarak a même dénoncé le comportement de M. Osman El Mirghani, pourtant proche du Caire, qui avait lancé une campagne nationale de mobilisation contre "l'envahisseur africain" et avait invité tous les pays arabes à faire preuve de solidarité agissante en fournissant une assistance militaire à Khartoum.

Pour M. Moubarak, le problème du Sud constitue un problème interne au Soudan et sa solution ne saurait être militaire. Logique avec lui-même, il s'est depuis efforcé de jouer les médiateurs entre Khartoum et Addis-Abeba en vue de faciliter des négociations entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles du Sud. L'accord de paix conclu, le 16 novembre 1988 à Addis-Abeba, entre le colonel Garang et M. Osman el Mirghani, est en grande partie le résultat des efforts de médiation entrepris par le président Moubarak tant auprès des dirigeants éthiopiens et de leur protégé le colonel Garang qu'auprès du chef du PDU métamorphosé soudain en colombe enthousiaste après avoir été longtemps un faucon jusqu'auboutiste.

Les démarches du président Moubarak ont été facilitées par la nouvelle politique d'ouverture adoptée par le colonel Mengistu à l'égard du monde arabe à partir de 1985, peu après le renversement du régime de Nemeiry. Les dirigeants éthiopiens ont depuis amorcé une politique de normalisation avec Khartoum, tout en incitant le colonel John Garang à prendre langue avec le nouveau régime soudanais ; leur objectif final est de priver les mouvements érythréen et tigréen de l'assistance logistique fournie par le gouvernement du Soudan. Ils suivent ainsi l'exemple du régime de l'empereur Hailé Selassié qui, en 1972, avait été à l'origine de l'accord conclu sous son égide entre Khartoum et les rebelles sudistes et avait mis fin à la première guerre civile soudanaise.

L'accord de Koka-Dam, conclu en mars 1986 également sous l'égide de l'Ethiopie, entre le colonel Garang et l'Alliance nationale soudanaise (regroupement de forces politiques et syndicales ayant joué un rôle décisif dans la chute de M. Nemeiry au printemps 1985) en vue de la convocation d'une conférence constitutionnelle, devait régler une fois pour toutes les différends entre le Nord et le Sud. Il échoua devant l'intransigeance de M. Sadek El Mahdi, sous la double pression de ses alliés du Front national islamique et de l'Arabie saoudite. Convaincu qu'une victoire militaire sur les rebelles est toujours possible, le premier ministre soudanais a, depuis le gel de l'accord de Koka-Dam, joué la "carte éthiopienne" avec l'espoir que les dirigeants d'Addis-Abeba finiront par "lâcher Garang". M. Osman El Mirghani, le signataire de l'accord de paix du 16 novembre d'Addis-Abeba qui est presque une réplique de celui de Koka-Dam, estime pour sa part que la carte "éthiopienne" est une fausse carte : bien que dépendant de l'Ethiopie pour sa logistique, le colonel Garang n'est pas un agent de Mengistu, mais un patriote soudanais.

Pour maintenir leurs liens avec le monde extérieur, les rebelles du Sud disposent, par ailleurs, de frontières avec quatre autres pays africains : Kenya, Ouganda, Zaïre et République centrafricaine. La campagne maladroite de Khartoum présentant la guerre dans le Sud comme une conspiration africaine dirigée contre le Soudan arabe et musulman a contribué à accélérer le rapprochement de certains des voisins de ce pays, dont le Kenya et l'Ouganda, avec les rebelles du colonel Garang. Elle a aussi favorisé la multiplication des affrontements tribaux, comme ceux du Darfour qui, à la mi-mai, ont fait près de cinq cents morts.

Rien n'indique, pour l'instant du moins, que les Ethiopiens songent à sacrifier le colonel Garang, et M. Sadek El Mahdi, incapable de contrôler les mouvements érythréen et tigréen, ne peut rien leur offrir en échange. Persuadée que seules des négociations directes entre le gouvernement central de Khartoum et la rébellion peuvent résoudre le problème du Sud, l'Ethiopie agit en ce sens. Ce qu'a confirmé le chef du gouvernement d'Addis-Abeba, M. Fikré Sélassié, lors de sa visite officielle à Khartoum en décembre 1988. Pourtant, le chef du gouvernement soudanais a torpillé l'accord de paix du 16 novembre, avec le fol espoir de rétablir l'équilibre militaire sur le terrain - rompu par la récente offensive victorieuse de l'APLS dans le Sud - et de reprendre des négociations à partir d'une position de force.

Pour atteindre cet objectif, M. Sadek El Mahdi comptait sur le soutien du Front national islamique associé au pouvoir au printemps 1988, mais surtout sur l'appui militaire et financier de la Libye, le seul pays arabe à l'encourager dans son intransigeance. L'influence qu'exerce le colonel Kadhafi à Khartoum remonte à la période de la dictature de Nemeiry. La Libye était alors le refuge des opposants soudanais, qui y recevaient une aide financière et militaire illimitée : elle fut, en 1976, la base arrière de la malheureuse et sanglante expédition conduite par les milices de l'Oumma pour conquérir le pouvoir à Khartoum. M. Sadek El Mahdi considère depuis qu'il a une dette d'honneur à l'égard du colonel Kadhafi. De plus, l'hostilité traditionnelle de son parti, l'Oumma, envers l'Egypte rejoint celle plus récente du colonel Kadhafi à l'égard des successeurs de Sadate. En outre, le chef du gouvernement de Khartoum, tributaire de l'aide de Tripoli pour poursuivre la guerre dans le Sud, n'est pas en mesure de refuser quoi que ce soit à son bailleur de fonds libyen. C'est en 1987 seulement que M. Sadek El Mahdi a fini par admettre qu'il avait donné aux troupes libyennes l'autorisation de stationner au Darfour, transformant cette région en un champ de confrontation avec le Tchad. Depuis, il a annoncé à plusieurs reprises qu'il avait pris des mesures décisives pour mettre fin à cette présence. Pourtant, les Libyens sont toujours sur place ; non seulement M. Sadek El Mahdi ne souhaite pas les affronter militairement mais, de plus, il n'en a pas les moyens.

D'incertains pourparlers

TIRANT profit des relations privilégiées établies avec Khartoum, Tripoli a tenté à plusieurs reprises d'imposer au Soudan un accord d'unité. La dernière en date de ces tentatives, qui a échoué devant la résistance opposée par le PDU soutenu par Le Caire, a contribué à torpiller l'accord de paix du 16 novembre. La "connexion libyenne" du régime de Khartoum a fini par inquiéter la hiérarchie militaire soudanaise et a été en partie à l'origine de l'ultimatum lancé par l'armée au début de 1989 qui a finalement abouti, après de longues tractations, à la restructuration du pouvoir.

Mis au pied du mur par les militaires, M. Sadek El Mahdi, habile tacticien, a su, néanmoins, garder l'essentiel de son pouvoir. Certes, il a perdu son fidèle allié, le Front national islamique, qui a refusé de s'associer au nouveau gouvernement de coalition pour protester contre la décision de "geler" la charia islamique, qui était devenue la principale pierre d'achoppement à d'éventuelles négociations avec l'APLS. Mais il demeure toujours puissant à la tête d'une coalition, laquelle, - mise à part l'absence du FNI, - ressemble comme deux gouttes d'eau à la précédente.

Dans ces conditions, les pourparlers timidement engagés à Addis-Abeba avec l'APLS risquent fort de subir le sort de ceux qui les ont précédés, M. Sadek El Mahdi n'étant nullement disposé à accepter sans réserves toutes les dispositions de l'accord de paix du 16 novembre, qui prévoit notamment l'annulation du protocole de défense conclu en 1985 avec la Libye. L'alliance tacite qui s'est établie entre Khartoum et Tripoli depuis l'arrivée au pouvoir, il y a trois ans, de M. Sadek El Mahdi, est en train de peser lourdement sur l'avenir politique du Soudan.

Notes:
(1) Alain Gresh, "Le Soudan après la dictature", le Monde diplomatique, octobre 1985.
(2) Lors des élections d'avril 1986, les premières élections libres depuis 1965, les résultats ont été les suivants : Oumma, 99 sièges, PDU, 63 sièges, Front national islamique, 51 sièges, le reste se répartissant entre de petites formations. La majorité étant de 133 sièges, l'Oumma et le PDU ont constitué un gouvernement de coalition en mai 1986, le FNI y a été associé au printemps 1988.

Drame de la guerre, drame de la faim au Soudan 1989

BRISSET CLAIRECLAIRE BRISSET

A l'issue de longues négociations, le gouvernement soudanais et les rebelles du Sud ont décidé de réunir une conférence constitutionnelle, le 18 septembre, pour mettre fin à la guerre civile. Mais de nombreux obstacles jalonnent la voie de la paix, que ce soit le problème de la place qu'il convient de faire à la charia (loi islamique) dans les institutions ou l'alliance militaire de Khartoum avec Tripoli. En attendant, la population des régions méridionales est décimée par la famine et les combats, malgré les efforts exceptionnels des Nations unies et de nombreuses organisations non gouvernementales.

Juba. La capitale du sud du Soudan est verte, assurément, noyée sous les bougainvillées. Le paradis, dit-on, pour qui arrive de Khartoum, envahie par les sables, desséchée par un vent brûlant. Mais la réalité perce vite, sous ces dehors paradisiaques. On n'accède plus à Juba que par avion, après un atterrissage en spirale: la guérilla encercle la ville, dont le territoire n'occupe plus, aujourd'hui, que quelques kilomètres carrés.

Dans cette cité assiégée, artificiellement nourrie par une incessante navette aérienne, s'entassent depuis des mois, dans des conditions inouïes, plus de 300 000 personnes. Ces réfugiés de l'intérieur (1) se sont regroupés dans ce que l'on n'ose même pas appeler des "camps" car il n'y existe strictement aucune infrastructure. Seules des organisations humanitaires apportent quelques secours.

Dans l'un de ces camps de fortune, le découragement fait place à un sentiment de révolte chez ceux qui sont si pauvrement assistés. L'un d'eux, un homme âgé, aux vêtements en lambeaux, nous apostrophe, pointant vers nous un doigt accusateur: "Beaucoup de gens comme vous sont venus, d'Europe et d'Amérique. Ils ont vu notre misère. Ils sont rentrés chez eux, et rien n'a changé. Nous ne voulions pas venir ici. On nous y a forcés. On ne nous donne que 5 kilos de maïs pour quinze jours, par famille de sept personnes." Tout autour de lui, s'amassent des enfants, nus ou en haillons, couverts de mouches. Beaucoup portent une croix autour du cou.

Il commence à pleuvoir: d'abord quelques grosses gouttes, puis de véritables trombes nous forcent à entrer dans l'une des huttes. Ce sont des carcasses de bambou par-dessus lesquelles sont étalés tant bien que mal des morceaux de plastique; pas même des bâches, plutôt des sacs poubelle. A l'intérieur se forment des rigoles d'eau boueuse. Le soir tombe. Il fait frais, trop frais si l'on n'a pas de vêtements.

Juba n'est pas la seule cité du Sud que "tiennent", dans des conditions analogues, les forces gouvernementales. Wau, Malakal, Aweil, Abyei, sont autant de villes de garnison de l'armée de Khartoum assiégées depuis des mois par l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS) du colonel John Garang. Une population civile considérable y est regroupée - cinq cent mille personnes environ - réfugiée des campagnes voisines, privée de tout moyen de culture, entièrement dépendante de l'aide extérieure.

Tout le Sud en proie aux ravages

LE paysage est différent dans les zones du Sud "libérées" par l'APLS, mais il n'est pas plus réjouissant. Plusieurs millions de paysans y vivent, dont près d'un million, estime-t-on, sont dans une situation alimentaire et sanitaire des plus critique. Partout la guerre a dévasté les villages, et nous avons pu visiter, dans les régions "libérées", des bourgades-fantômes où aucune maison n'a de toit, où aucune école, aucun dispensaire, ne fonctionnent, où les enfants jouent dans des carcasses de chars calcinées, quand ils ne sautent pas sur les mines laissées par les combattants. Là, certes, nul sentiment d'encerclement: la zone entière - plus grande que la France - est sous le contrôle de l'armée du colonel Garang qui met progressivement en place une ébauche de structure étatique. Mais les guérilleros ne font pas nécessairement des administrateurs et le Sud du Soudan tarde à renaître.

S'il revit, timidement, c'est grâce à une intense activité politico-diplomatique déployée depuis février 1989 par les Nations unies. L'été, puis l'automne 1988 ont été dramatiques. En août et en septembre, des inondations catastrophiques ont ravagé les parties les plus peuplées du pays. Puis l'intensification de la guerre, la politique de la terre brûlée menée par les deux camps, ont conduit à une situation telle que quelque 250 000 personnes, estime-t-on, sont mortes de faim et de privations au cours de l'année 1988.

Contrairement à la famine éthiopienne de 1985, cette réalité n'avait, il y a quelques mois encore, que bien peu ému l'opinion mondiale. Il a fallu l'obstination de quelques hauts fonctionnaires internationaux pour que le monde sorte de sa torpeur. M. Javier Perez de Cuellar, secrétaire général des Nations unies, s'engagea personnellement et désigna comme son représentant pour une opération-survie M. James P. Grant, directeur général du Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), qui n'a cessé depuis de faire la navette entre New-York et le Soudan.

A la suite de démarches répétées, s'est réunie en mars dernier à Khartoum une conférence au sommet convoquée à l'initiative du secrétaire général des Nations unies et du gouvernement du Soudan, qui a permis d'élaborer un plan d'action dénommé "Lifeline Sudan" (survie du Soudan). Fait sans précédent, ce plan recueillait l'accord du gouvernement de Khartoum comme celui des rebelles.

Il reposait sur une idée centrale: l'arrêt des combats. Seule une trêve autoriserait l'établissement de huit "couloirs de tranquillité" qui permettraient d'acheminer l'aide. Le transport se ferait par voie aérienne, terrestre (camion et train), fluviale (barges sur le Nil), à partir de Khartoum au nord, de Nairobi et d'Entebbe au sud: pour acheminer avant la saison des pluies 120 000 tonnes de vivres, de médicaments, de vaccins, de petit matériel agricole, de semences. Il s'agirait là de la plus vaste opération entreprise par les Nations unies après celles de l'Ethiopie en 1985 et du Cambodge en 1979. Son coût était estimé à 132 millions de dollars.

Epuisées par la guerre sans merci qu'elles se sont livrée depuis 1983, les deux parties ont accepté de cesser le combat, et l'opération a commencé immédiatement, grandement facilitée par l'action discrète du Comité international de la Croix-Rouge.

Elle a rencontré dès ses débuts d'extraordinaires difficultés. Dans le sud du Soudan, n'existent ni routes carrossables ni pistes d'atterrissage "en dur". En revanche, des bandes armées que ne contrôlent ni le gouvernement de Khartoum ni l'ALPS, ont attaqué les convois, tout au long du mois de mai. Enfin, les pluies, qui s'abattent dès le mois de juin sur le Sud, rendent impraticables les rares pistes existantes.

Malgré tous ces obstacles, fin juin, plus de 60 000 tonnes de secours avaient été acheminées. Les populations, qui espéraient plus d'aide, se mobilisent à présent pour participer à la construction de routes utilisables même sous les pluies. Les organisations non gouvernementales harmonisent leurs actions avec celle des Nations unies, et le scepticisme des débuts a reculé.

Le Washington Post du 25 mai notait: "L'opération "Lifeline Sudan" transporte à présent des milliers de tonnes d'aide d'urgence vers ce qui était l'an dernier une inaccessible zone de combat. C'est aussi un précédent pour une région ravagée par la guerre: l'opération a créé par elle-même une coopération entre des belligérants qui, récemment encore, avaient utilisé l'aide alimentaire comme une arme de guerre."

Pourtant, les difficultés demeurent. La saison des pluies va entraver l'acheminement des secours. La trêve observée par les parties en présence n'est pas la paix, et demeure des plus fragiles.

Ceux qui fuient, par centaines de milliers

EN outre, la situation reste critique dans d'autres régions du pays. La guerre a fait fuir, du Sud vers les régions limitrophes, des centaines de milliers de paysans, aujourd'hui privés de toute ressource. Près de 400 000 d'entre eux se sont installés, dans le dénuement le plus total, dans les zones dites "de transit" du Darfour et du Kordofan. Environ 350 000 ont fui vers l'Ethiopie voisine, où le Haut Commissariat pour les réfugiés s'efforce de leur venir en aide. Plusieurs centaines de milliers se sont regroupés dans le nord de l'Ouganda et du Kenya. Plus de 1 million, enfin, ont afflué vers Khartoum, où ils s'entassent dans des cabanes en carton, dans des conditions effarantes. Khartoum compte aujourd'hui entre 3,5 et 4 millions d'habitants. La ville manque d'eau, de farine, des biens les plus élémentaires; les coupures de courant y sont quotidiennes, le téléphone est hors service, les tas d'ordures s'y amoncellent: la capitale ressemble aujourd'hui à un navire en perdition.

L'opération "Lifeline Sudan" tient du miracle. Mais la partie n'est pas encore gagnée. Les fonds, pourtant considérables, engagés dans cette aventure ne suffiront pas. Il faudra de nouveau faire appel aux donateurs, donc à l'aide publique internationale.

Il faudra aussi reconstruire l'économie ravagée d'un pays où le service de la dette (12 milliards de dollars), représente, selon la Banque mondiale, 110 % de la valeur des exportations. En outre, la guerre a eu raison des deux plus grands projets de développement: le canal de Jonglei, qui devait permettre d'irriguer le Centre, et l'exploitation des gisements pétrolifères découverts dans le Sud (2). La parole est donc aujourd'hui aux politiques (3), qui viennent de se réunir à Addis-Abeba. Ils savent comment vivent et meurent les paysans du Sud ou ceux qui s'entassent aujourd'hui dans les bidonvilles de Khartoum, faute d'avoir pu fuir à l'étranger.

Notes:
(1) Ils n'ont pas droit au statut de réfugié, car ils sont déplacés dans leur propre pays, et n'ont donc pas accès aux secours du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) des Nations unies.
(2) Lire sur ce point le Financial Times, du 8 mai 1989.
(3) Cf. Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989.

Les militaires soudanais en quête de légitimité 1989

GRESH ALAIN

Au moment où, fin septembre, une délégation officielle soudanaise s'envolait pour Washington afin d'assister à la réunion du FMI, le pouvoir militaire réduisait, à Khartoum, les subventions aux produits de première nécessité. Après l'échec des pourparlers avec les rebelles du colonel Garang et les premières manifestations dans la capitale en faveur de la démocratie, les difficultés s'accumulent pour les auteurs du coup d'Etat du 30 juin qui cherchent à l'étranger l'aide nécessaire à leur survie.

1er avril 1985. Depuis une semaine déjà, les manifestants bravent les forces de l'ordre dans les rues de Khartoum pour réclamer la fin d'une tyrannie qui dure depuis seize ans. A Washington, le président Reagan reçoit chaleureusement le maréchal Nemeiry, chef de l'Etat soudanais. Il lui offre une aide supplémentaire de 114 millions de dollars et salue les mesures économiques qu'il a prises, "actions hautement louables, dignes du soutien des bailleurs de fonds (1)". Quelques jours plus tard, la dictature est renversée.

Février 1986. Le Soudan s'achemine vers l'un des scrutins les plus libres jamais organisés sur le continent africain. Toutes les tendances politiques, des communistes aux Frères musulmans, participent à la consultation. La presse se distingue par son indépendance, sa diversité, son esprit critique. Au même moment, le Fonds monétaire international (FMI) déclare le pays "inéligible" pour de nouveaux prêts : sorti exsangue de la dictature, il ne peut rembourser une dette de 10 milliards de dollars accumulée par M. Nemeiry.

Début 1989. Washington décide de mettre fin à toute aide non humanitaire au Soudan. Cette décision, note un journaliste américain, "ne reflète pas seulement une irritation face à la manière dont les Soudanais gèrent leur économie, mais révèle également une diminution de l'importance stratégique de la corne de l'Afrique (2)".

30 juin 1989. L'armée s'empare du pouvoir, suspend la Constitution et toutes les libertés, proclame l'état d'urgence, dissout les partis politiques et les syndicats, arrête des dizaines de responsables mais libère les généraux nemeiristes, interdit la presse, à l'exception du quotidien des forces armées - "le grand nombre de journaux est un des signes du chaos qui règne dans la presse", déclare le président du Conseil de commandement de la révolution de salut national, le général Omar Hassan El Bechir (3). Le 2 juillet, le nouvel homme fort reçoit l'ambassadeur américain, qui l'assure du soutien des Etats-Unis; si l'on en croit une dépêche de l'agence de presse égyptienne, non démentie, il affirme qu'"il oeuvrera pour changer l'attitude de son gouvernement, qui est de ne pas accorder d'assistance à un régime issu d'un coup d'Etat (4)". Quelques jours plus tard, M. Bush envoie à Khartoum un message de "félicitations et d'appui (5)". Au début du mois d'août, M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain pour les questions africaines, rencontre le général El Bechir et affirme que "le précédent gouvernement n'était pas capable de résoudre les problèmes du pays (6)". Il accorde même un entretien au seul journal légal, celui des forces armées. A la fin du même mois, la Banque mondiale octroie au pays deux prêts d'une valeur de 100 millions de dollars.

Caricature? A peine, même si le tableau mérite d'être nuancé. Il faudrait rappeler l'aide occidentale massive aux populations du Sud pour limiter les effets catastrophiques de la famine (7). Il faudrait évoquer la visite, en juillet dernier, de l'ambassadeur américain à Khartoum aux principaux prisonniers politiques pour s'assurer de leur état de santé.

Mais l'essentiel est ailleurs, dans le décalage flagrant entre le discours occidental sur la démocratie et les actes. La décennie a vu d'importantes transformations politiques dans le monde. Un à un, les grands pays d'Amérique latine ont troqué leurs dictatures militaires contre des régimes parlementaires. En 1986, le peuple philippin s'est débarrassé de Ferdinand et Imelda Marcos, et "Bébé Doc" a été contraint de fuir Haïti. Au Chili, le général Pinochet s'apprête à céder le pouvoir après les élections de décembre 1989. Ces derniers mois, la Pologne et la Hongrie ont entamé leur longue marche vers le pluralisme.

Se réunissant à Manille en juin 1988, les représentants de treize "démocraties restaurées" soulignaient que le premier facteur de déstabilisation est économique : leur dette extérieure cumulée dépassait alors 260 milliards de dollars. "Une démocratie qui ne nourrit pas le peuple ne mérite pas de survivre", proclament les putschistes de Khartoum. Mais la Banque mondiale, le FMI, les Etats-Unis n'en ont cure. Aujourd'hui encore, face aux expériences polonaise et hongroise, M. Bush se contente de bonnes paroles (8).

Le poids des islamistes

CERTES, la responsabilité propre des dirigeants locaux ne saurait être dégagée. Incompétence, corruption, refus de s'attaquer aux inégalités sociales, creusent aussi la tombe des démocraties. Et l'ancien premier ministre soudanais Sadek El Mahdi porte sa part de responsabilité dans l'échec de la troisième expérience parlementaire du pays (9). Non seulement sa gestion économique fut désastreuse, hésitant entre l'immobilisme et la soumission aux injonctions du FMI - ce qui provoqua, en décembre 1988, de graves émeutes, - mais il multiplia les atermoiements face à une ruineuse guerre civile et à la rébellion du Mouvement de libération du peuple du Soudan (MLPS) du colonel Garang, implantée dans le Sud (10).

Ce n'est qu'en mars 1989, avec la formation d'un gouvernement de large coalition excluant uniquement le Front national islamique (FNI) de M. Hassan Tourabi, qu'il s'est engagé sérieusement sur la voie de la paix. Un cessez-le-feu fut mis en place le 1er mai, et des négociations s'ouvrirent avec le MLPS pour la tenue d'une conférence constitutionnelle regroupant toutes les forces soudanaises. Le 14 juillet, une rencontre était prévue à Addis-Abeba pour en régler les dernières modalités. Le 30 juin dans l'après-midi, le gouvernement devait se réunir pour geler certaines dispositions de la charia (loi islamique), en particulier les châtiments corporels (huddud), et M. El Mahdi se préparait à s'envoler pour Tripoli afin d'obtenir du colonel Kadhafi l'abrogation de l'accord entre les deux pays exigée par le MLPS. Mais il était trop tard. Profitant de la lassitude de la population et du désarroi de l'armée, les blindés du général El Bechir cernaient la présidence.

La confusion a régné les premières semaines sur la véritable affiliation politique des putschistes. Mais, rapidement, l'ombre des islamistes du FNI - un parti lié aux banques, en particulier saoudiennes - se profilait derrière le nouveau régime (11). Le général El Bechir, tout en clamant sa volonté de négocier, rejette l'ensemble des accords déjà ratifiés avec le MLPS; refuse catégoriquement d'abolir la charia et les accords de défense qui lient son pays à l'Egypte et à la Libye; annonce son intention de renforcer l'armée pour "protéger la paix". Reprenant les positions traditionnelles du FNI, il propose une séparation administrative entre le Sud - chrétien ou animiste - et le Nord - arabe et musulman. Certains l'accusent même d'envisager, à moyen terme, l'abandon pur et simple du Sud. Les conversations avec le MLPS, reprises à la mi-août, ne peuvent donc qu'échouer. Avec comme perspective la relance d'une guerre qui a déjà fait des centaines de milliers de victimes.

Après l'avortement de l'expérience parlementaire, l'Alliance syndicale, qui regroupe les organisations professionnelles - médecins, avocats, employés, ouvriers, enseignants..., ceux qu'on nomme au Soudan les forces "modernes", - et qui fut à l'origine de la chute de Nemeiry en 1985 (12), a rénové sa stratégie. Elle propose la mise en place d'un gouvernement de coalition durant une période transitoire de trois à cinq ans. Les deux grands partis traditionnels - l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le Parti démocratique unioniste, - responsables de la faillite, y seraient minoritaires et devraient se réformer; l'armée serait associée à la gestion des affaires mais, les "forces modernes" joueraient un rôle central. Ce gouvernement devrait négocier avec le MLPS pour préparer une conférence constitutionnelle et mettre fin à la guerre civile. Dans la deuxième phase, le MLPS entrerait dans le gouvernement et aiderait à la préparation d'élections générales. Ce plan semble recueillir l'approbation de toutes les forces politiques, à l'exception bien évidemment du Front national islamique. Il bénéficie surtout de l'appui du MLPS.

Le 14 août 1989, le colonel John Garang a dénoncé le "régime autoritaire" de Khartoum et s'est prononcé, pour la première fois aussi clairement, en faveur d'une coordination entre l'action de son mouvement et celle des forces démocratiques du Nord. Il a encouragé la formation d'un gouvernement intérimaire et a menacé la junte, si elle demeure intransigeante, d'"appeler à une grève générale et à une insurrection populaire". Cette même forme d'action qui, à deux reprises déjà, en 1964 et en 1985, a permis aux Soudanais d'en finir avec les dictatures.

Le nouveau régime de Khartoum est faible, ne s'appuyant que sur les islamistes, sur une minorité de militaires et sur les services de sécurité. Il cherche à l'étranger - en Egypte, en Libye, en Arabie saoudite, en Irak mais aussi aux Etats-Unis et à l'Ouest - l'aide qui lui permettrait de survivre. L'Occident lui accordera-t-il l'oxygène qu'il avait refusé à la jeune démocratie soudanaise?

Notes:
(1) International Herald Tribune, 2 avril 1985.
(2) International Herald Tribune, 26 avril 1989. La dette du Soudan se négocie sur les marchés parallèles à... 2 % de sa valeur réelle, et pourtant elle ne trouve pas preneur!
(3) Déclaration à la radio égyptienne, 17 juillet 1989, reproduite par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 19 juillet 1989.
(4) Cité par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 5 juillet 1989.
(5) Le Monde, 15 juillet 1989.
(6) Radio Omdurman, 8 août, cité par Service of World Broadcast, BBC, Londres, 10 août 1989 .
(7) Lire Claire Brisset, "Drame de la guerre, drame de la faim au Soudan", le Monde diplomatique, juillet 1989.
(8) Lire page 4 l'article de Jean-Yves Potel.
(9) Le pays a connu trois régimes parlementaires : de 1956 à 1958, de 1964 à 1969 et de 1985 à 1989. Lire Alain Gresh, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984. Sur l'histoire et la sociologie du pays, lire Marc Lavergne (sous la direction de), le Soudan contemporain, qui vient d'être publié aux éditions Karthala, Paris.
(10) Lire Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989.
(11) Lire Jean Gueyras, "La junte masquée du Soudan", le Monde, 23-24 juillet 1989.
(12) Lire Alain Gresh, "", le Monde diplomatique, octobre 1985.

La Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands... 1991

LEYMARIE PHILIPPE

POINT de partage du monde arabe et du continent noir, la Corne de l'Afrique est-elle maudite? S'ajoutant aux plus vieilles guerres civiles du monde, à quelques-uns des dictateurs les plus contestés, - comme le président somalien, renversé le 26 janvier, - aux famines les plus terribles et aux plus grands cortèges de réfugiés, la crise du Golfe - de l'autre côté de la mer Rouge - a ranimé la valse des alliances...

Pour les soixante-dix millions d'habitants de la Corne de l'Afrique - Ethiopie, Somalie, Soudan, Djibouti, - la crise du Golfe a joué, comme ailleurs, un rôle de puissant accélérateur. Et d'abord en remodelant le jeu des alliances.

Le cas éthiopien est le plus spectaculaire: déjà, à partir de 1989, les conseillers israéliens avaient commencé à remplacer, à Addis-Abeba, les coopérants soviétiques et est-allemands, en échangeant des livraisons d'armes contre l'émigration de juifs éthiopiens (1). Nomination hautement symbolique: c'est un ancien attaché militaire éthiopien en Union soviétique qui est devenu ambassadeur en Israël.

Autre retour étonnant, dans les couloirs de l'hôtel Hilton d'Addis-Abeba, à quelques mètres de la présidence éthiopienne: celui des envoyés saoudiens à qui le ferme engagement de M. Menguistu aux côtés de la coalition anti-irakienne, a rouvert les portes de l'ex-empire. Quelques semaines plus tard, un premier pétrolier saoudien débarquait sa cargaison dans le port d'Assab, marquant la rupture du front arabe qui soutenait, depuis des dizaines d'années, les rebelles érythréens.

Il est vrai que, entre-temps, le Front populaire de libération de l'Erythrée, bénéficiaire "historique" de la manne arabe, et notamment irakienne, avait multiplié les prises de position en faveur de Bagdad, offrant même d'envoyer plusieurs milliers d'hommes combattre aux côtés de M. Saddam Hussein. Le "camarade-président" recevait - pour la première fois depuis la chute de l'empereur Haïlé Sélassié, en 1975, - le chef du département d'Etat américain, et lançait à son tour l'idée d'un contingent militaire éthiopien dans le Golfe...

Alors que les faveurs arabes et occidentales semblaient sauver un régime que l'on donnait pour moribond, le Soudan a sombré dans un isolement croissant. De tempérament "islamiste" (2), la junte arrivée au pouvoir à Khartoum en juillet 1989, sous la direction du général El Bechir, avait épousé dès l'invasion du Koweït la cause des Irakiens, offrant même le support de ses bases aériennes aux avions de M. Saddam Hussein.

L'Egypte, engagée à fond dans la coalition occidentale et arabe modérée, ne pouvait laisser passer cet écart d'un Etat voisin qu'elle a toujours considéré comme un arrière-pays: une réserve d'eau, un grenier à céréales, une fraternité politico-islamique (à travers la secte des Khatmiyya - 12 millions de membres - implantée dans les deux pays), un axe stratégique (la Corne) et diplomatique (une porte vers l'Afrique noire).

Ainsi, le président Moubarak n'a pas hésité à brandir le spectre d'une intervention militaire "dans les vingt-quatre heures" si le Soudan abritait des chasseurs-bombardiers ou des missiles irakiens. En novembre, cet avertissement, combiné avec d'importants mouvements de troupes dans le Sud de l'Egypte, avait fait penser que le Soudan pourrait, en cas de guerre ouverte dans le Golfe, devenir un théâtre d'opération secondaire.

Pesant contentieux entre Le Caire et Khartoum

LE contentieux égypto-soudanais était déjà suffisamment lourd: refus de Khartoum d'envisager la conclusion d'un traité d'alliance avec Le Caire, comme c'était le cas au temps du président Nemeiry; attitude intransigeante des dirigeants soudanais à l'égard de la rébellion sudiste, qui a culminé le 1er janvier 1991 avec la décision d'imposer à nouveau l'application de la charia (loi islamique) dans le nord et le centre du pays: l'Egypte - dont l'agriculture pourrait bénéficier des travaux d'aménagement du Nil, bloqués par la rébellion - s'était posée sans succès en médiatrice. A quoi s'ajoute la latitude laissée par l'Egypte à l'ex-président Nemeiry, réfugié au Caire depuis sa chute, et une réunion entre l'opposition soudanaise en exil et l'Armée populaire de libération du Soudan (APLS), qui avait abouti, en mars 1990, à la constitution, au Caire, d'une Alliance démocratique nationale.

La marge de manoeuvre de la junte était cependant trop étroite: dissensions entre les militaires et le Front national islamique (Frères musulmans) de M. Hassan El Tourabi, plus porté vers l'Arabie saoudite; refus de Ryad d'accorder des crédits aux nouvelles "banques islamiques" soudanaises; remontée de l'opposition; mauvaises relations avec d'autres voisins comme l'Ethiopie, l'Ouganda, le Zaïre; paralysie croissante de l'agriculture et les perspectives de famine... Pour rompre son isolement, Khartoum a accéléré un rapprochement avec l'Iran et a tenté de renouer avec l'Egypte à quelques jours de l'expiration de l'ultimatum lancé par les Nations unies à l'Irak, en expédiant un ambassadeur au Caire, auprès du nouveau siège de la Ligue arabe, boycotté par une dizaine d'Etats (3). Mais, dans un message porté au président Saddam Hussein le 8 janvier, le général El Bechir affirmait: "Le Soudan se tient au côté de l'Irak dans sa défense légitime des principes et des lieux saints de la nation arabe." Et le 22 janvier, le président Moubarak a menacé le Soudan de représailles, à la suite de manifestations anti-égyptiennes à Khartoum.

Déjà, en juin 1990, les Etats-Unis d'Amérique avaient interrompu leur aide au Soudan, en raison d'une politique économique jugée "épouvantable", et de graves violations des droits de l'homme (plus de mille prisonniers politiques; interdiction des partis, syndicats et journaux). La Communauté économique européenne avait suspendu l'application au Soudan des accords de Lomé IV, le Fonds monétaire international supprimant, de son côté, toute ligne de crédit.

Privé de ses bailleurs de fonds, avec pour seul allié la Libye, le régime du général El Bechir paraît lancé dans une fuite en avant. Il est, dans le monde arabe, le premier Etat à avoir - discrètement - permis à un courant fondamentaliste de parvenir au pouvoir: M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique, est la tête pensante du régime. Il considère le Conseil de commandement de la révolution comme un simple "bras armé" de son mouvement, et ne cache pas qu'il "utilise" simplement les militaires aujourd'hui, avant de pouvoir mettre en place demain un régime civil islamique. M. El Tourabi vient d'obtenir un gage important avec l'application, depuis le 1er janvier, de la charia.

Les exceptions pour l'application de la loi islamique dans le Sud, admises à titre transitoire, ne suffiront pas à contenir la rébellion dirigée par le colonel John Garang, membre de l'ethnie Dinka, de formation chrétienne protestante, qui combat autant l'islamisation de la vie quotidienne que le monopole exercé dans la direction du pays par un cercle étroit de grandes familles nordistes. Le projet de fédéralisme promis pour cette année 1991 par le général El Bechir a été rejeté par le colonel Garang, dont l'Armée populaire de libération du Soudan continue de contrôler les trois quarts des provinces du Sud.

Le général El Bechir, qui a limogé près d'un millier d'officiers en dix-huit mois de pouvoir, et mène une islamisation accélérée des cadres de l'armée, a entrepris de réorganiser et relancer les milices à recrutement politico-ethnique, dirigées par des officiers, jugées plus loyales et d'entretien moins coûteux que les forces régulières, même si elles renforcent dangereusement le processus de "libanisation" du pays. Au nombre de 90 000 hommes actuellement, elles devraient atteindre à terme 150 000 hommes, soit trois fois les effectifs de l'armée.

Ces milices pourront être amenées à contrer les autres périls annoncés par plusieurs signes: mutineries dans plusieurs casernes; entrée officielle en dissidence, en octobre, de trois des principaux chefs de l'armée chassés par le coup d'Etat du général El Bechir; grève des cheminots (mise sur le compte de militants communistes clandestins); manifestations contre la vie chère, le rationnement et la spéculation, dans plusieurs villes (dont Kassala et Madani où les émeutes ont fait huit morts)...

La décomposition du pouvoir est plus avancée encore en Somalie. Le 26 janvier, l'United Somali Congress (USC) a eu raison du régime de M. Siad Barre, après que le dictateur ait fait tirer au canon pendant plusieurs semaines sur la population de Mogadiscio. "Si je dois aller en enfer, vous irez avec moi!", avait lancé aux opposants celui qui, lors de sa prise du pouvoir, en octobre 1969, se proposait de "liquider toutes les sortes de corruption, et le système générateur du tribalisme", et qui, en 1977 - habité encore par le rêve aujourd'hui oublié de la "Grande Somalie" - fit entrer ses troupes dans la province éthiopienne de l'Ogaden, rompant pour l'occasion avec l'Union soviétique.

La Somalie est réduite à un puzzle ethnique. M. Siad Barre, au fil des années, s'était replié sur une politique de clientélisme étroit, nommant aux postes-clés ceux de son clan, les Marehan - 2 % de la population. L'USC, mouvement apparu l'an dernier seulement, n'a cessé de se renforcer, à mesure que les opposants du groupe du Manifesto, également représentatifs de la population Hawiyé, majoritaire dans la capitale, se voyaient fermer une à une, par M. Siad Barre, les voies d'une négociation politique.

Au Sud, le Somali Patriotic Movement (SPM), à recrutement Ogaden, a organisé à partir de 1990 le soulèvement de plusieurs garnisons et pris le contrôle de diverses localités. Au nord, le Somali National Movement (SNM), représentatif des Issak, avait lancé dès 1988 plusieurs grandes offensives contre les forces gouvernementale, tandis que vient de se former - dans la zone frontière avec Djibouti - un United Somali Front (USF) à dominante Issa.

Ces mouvements de guérilla, dont la bigarrure ethnique rappelle le cas de l'Angola, ou plus récemment du Libéria, ne semblent pas sur la voie de l'unité, et sont souvent traversés eux-mêmes par les rivalités de sous-clans et les tiraillements, habituels dans de tels fronts armés de libération, entre combattants et civils, direction interne et représentation à l'étranger, etc.

Les trois fronts principaux - auxquels il faudrait ajouter le Front démocratique pour le salut de la Somalie (SSDF), qui a déclaré récemment avoir été "contraint à reprendre la lutte armée en raison des manoeuvres méprisables du président Barre", - avaient cependant rejeté en bloc l'ultime plan de paix proposé par l'Italie le 8 janvier. Ils pourraient participer à la conférence nationale que M. Hussein Mohamed Bod, chef du conseil révolutionnaire, désire d'organiser prochainement.

Abandonné de tous les Occidentaux - et même, en janvier, par l'Italie, qui a été la dernière à retirer ses ressortissants et diplomates - le régime de M. Siad Barre ne pouvait compter, ces dernières semaines, que sur la Libye: une première livraison d'armes avait eu lieu en décembre; une autre était attendue en janvier, mais s'est heurtée à des difficultés d'acheminement, en raison de l'hostilité ou du manque de coopération de l'Egypte, du Soudan, et de l'Ouganda.

La Somalie, que l'on appelait déjà dans les années 60 le "creuset à aumônes", a gardé la réputation d'être un véritable cimetière des aides internationales: 345 millions de dollars encore en 1990.

La crise du Golfe, et le ralliement de Mogadiscio - après quelques hésitations - à la coalition arabe modérée, avaient fait bénéficier le pays d'une garantie d'approvisionnement en pétrole par l'Arabie saoudite, et d'une rallonge financière de 60 millions de dollars, soit l'équivalent pour l'Etat d'un an d'exportations. Le président Siad Barre comptait s'en servir pour repartir à l'offensive dans le Nord, et mettre sur pied une petite aviation de chasse, en engageant au besoin des mercenaires.

Il espérait profiter aussi d'une autre retombée indirecte de la crise du Golfe: l'interruption des transferts financiers des Somaliens du Koweït et d'Irak, estimés à 300 millions de dollars par an, qui bénéficiaient surtout aux clans du nord du pays, le plus souvent partisans des rebelles du Mouvement national somalien (4).

La "guerre de Mogadiscio" a cependant remis en cause ces projets. Et précipité l'agonie d'un régime qui avait concédé, trop tard et à contrecoeur, des promesses d'élections et de multipartisme.

Non-ingérence et urgence alimentaire

L'ATTITUDE du président Menguistu Haile Mariam, qui soutenait jusque-là les fronts de libération somaliens, tout comme le Soudan sert de base arrière aux organisations érythréennes et tigréennes, et l'Ethiopie de sanctuaire à l'Armée populaire de libération du Soudan, a sans doute précipité les événements en Somalie.

Au début de juillet, en marge du sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et à l'initiative du chef de l'Etat éthiopien, les présidents du Soudan, de Somalie, de Djibouti, du Kenya et de l'Ouganda s'étaient engagés à la "non-utilisation ou menace d'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des pays de la Corne, ainsi que pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats". A l'époque, le gouvernement éthiopien venait de subir une série de revers face aux forces séparatistes d'Erythrée et du Tigré, dont certaines avaient avancé jusqu'à une centaine de kilomètres de la capitale.

Cette initiative n'avait pas convaincu, ne serait-ce que parce que ni les Soudanais ni les Ethiopiens n'étaient militairement en mesure de faire respecter leur ordre aux marches de leurs Etats respectifs.

Cette déclaration commune des Etats de la Corne sur la non-ingérence devait être suivie, en octobre, d'un ultimatum adressé par le président Menguistu aux trois fronts de libération somaliens, les enjoignant de quitter le territoire éthiopien avant la fin octobre.

Conséquence des trois grandes guerres civiles en cours dans la région, des centaines de milliers de personnes sont toujours réfugiées dans chacun des Etats de la Corne, parfois depuis plus d'une quinzaine d'années: 300 000 Erythréens et Tigréens au Soudan; 400 000 Soudanais du Sud et 350 000 Somaliens en Ethiopie; 450 000 originaires d'Ethiopie en Somalie. Ces derniers mois, en raison de la progression des rebelles au centre de la Somalie, Mogadiscio a abrité jusqu'à deux millions et demi de personnes, soit un quart de la population du pays, dont beaucoup ont dû faire le chemin inverse lorsque le Congrès de la Somalie unifiée a réussi à porter la guerre au coeur de la capitale.

Karthoum, la capitale du Soudan, a vu aussi affluer les personnes déplacées venues du Sud, chassées par la guerre civile, mais aussi du Kordofan ou du Darfour, provinces où règne l'insécurité et où le danger de famine est réapparu. Car, après trois années de récoltes excédentaires, le pays vient de connaître deux années de sécheresse. Les stocks sont insuffisants, une partie des surplus des bonnes années ayant été cédée à l'Irak. Le rationnement en céréales a commencé dans les villes en septembre dernier, tandis que l'on organisait dans tout le pays des prières publiques pour les pluies.

Dans son rapport annuel, publié le 28 décembre, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) parle de "rapide détérioration au Soudan", où presque toutes les régions sont concernées, et "d'urgence alimentaire permanente" dans le nord de l'Ethiopie dont le gouvernement avait lancé un appel à l'aide internationale au mois de novembre, pour plus de quatre millions de personnes considérées comme en danger.

En 1984-1985, un million sept cent mille Ethiopiens et Soudanais avaient péri dans des famines consécutives aux guerres civiles et à la sécheresse. Dans ces pays, les mêmes conditions se retrouvent, aggravées par la désorganisation des circuits de distribution - due notamment à des mesures de libéralisation hâtives, décidées sous la pression du FMI.

Dans les régions touchées par les guerres civiles, l'"arme alimentaire" est toujours utilisée. Il aura fallu près d'un an de négociations pour obtenir que, le 8 janvier dernier, un premier cargo chargé de 10 000 tonnes de céréales, battant pavillon des Nations unies, puisse entrer dans le port de Massawa, contrôlé depuis février 1990 par les rebelles érythréens: sa cargaison doit être distribuée, à parts égales, dans les zones gouvernementales et rebelles; et si tout se passe bien, l'opération sera désormais renouvelée plusieurs fois par mois, à partir de Djibouti, ce qui représente - affirme le Programme alimentaire mondial - un "bond en avant".

Ces situations d'urgence permanente, autant alimentaire que politique, ont incité M. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des questions africaines, à lancer récemment - pour les Etats de la Corne - l'idée d'une solution fédérale: "Tous ces pays semblent réclamer des formes plus souples d'organisation politique au sommet, et de décentralisation du pouvoir. Ils ont tous besoin du fédéralisme. C'est cela ou la désintégration (5)." M. Herman Cohen, notant la "diminution considérable de la rivalité Est-Ouest dans la région" avait affirmé que les Etats-Unis et l'Union soviétique seraient "appelés à prendre de plus en plus en main la région". Il avait souligné aussi que la Corne de l'Afrique fait désormais partie du calendrier régional des discussions américano-soviétiques. Mais c'était avant la guerre du Golfe...

Notes:
(1) Le département d'Etat américain avait confirmé, le 13 juillet 1990, qu'Israël livrait effectivement des armes à l'Ethiopie, malgré l'opposition des Etats-Unis. Cf. Philippe Leymarie, "Vieilles guerres autour de la mer Rouge", le Monde diplomatique, août 1990.
(2) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", Le Monde diplomatique, octobre 1989.
(3) Un mini-sommet a eu lieu au début de janvier, pour cause de crise du Golfe, à l'initiative du colonel Kadhafi: les présidents égyptien et soudanais ne s'y sont même pas adressé la parole; la réunion n'a rien donné.
(4) Jean Hélène, le Monde, 27 décembre 1990.
(5) Lettre de l'océan Indien, Paris, 15 décembre 1990.

La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement 1991

LEYMARIE PHILIPPE

APRÈS trois décennies de combats, les Erythréens l'ont emporté: leur pays s'achemine vers l'indépendance. Mais d'autres forces centrifuges continuent de miner l'ancien empire d'Ethiopie. Dans la Somalie voisine; l'Etat s'est écroulé; Djibouti est plus fragile que jamais; le Soudan demeure déchiré. L'ensemble de la Corne de l'Afrique, région ravagée par guerres et famines, risque de poursuivre, dans de très dures conditions, sa difficile mutation.

Epuisés par des conflits de caractère religieux et ethnique - souvent présentés comme des guerres régionales, reflets de la grande compétition Est-Ouest, mais qui servaient en fait à un trio de potentats appuyés sur des minorités pour maintenir leur loi, - les pays de la Corne implosent, alors que des millions de personnes commencent à souffrir de la famine longtemps annoncée, et que des centaines de milliers de réfugiés, à nouveau ballottés, traversent des frontières éclatées. En l'espace de quelques mois, c'est un énorme changement de partie, dans ce triangle qui pourrait se croire maudit, aux confins orientaux de l'Afrique.

Le fait majeur est le naufrage de l'empire éthiopien. En dépit des tentatives actuelles de raccommodage, ce pays de légende, où l'on se vantait d'une indépendance trois fois millénaire, est en voie de désintégration. L'armée, devenue avec l'aide des Soviétiques la quatrième du continent, s'est effondrée en quelques mois; la capitale, siège de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), est tombée comme un fruit mûr, sans combat, moins d'une semaine après la fuite de M. Menguistu Haïlé Mariam. Avec l'indépendance de fait de l'Erythrée, l'Ethiopie se retrouve privée d'accès souverain à la mer: un renversement géopolitique que les Américains et les Israéliens, puis les Soviétiques, avaient longtemps tenté d'empêcher (1).

Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), émanation du Front populaire de libération du Tigré, qui a pris le pouvoir à Addis-Abeba avec le feu vert américain, ne représente qu'une minorité - le pays compte cinq à six millions de Tigréens, sur trente-cinq millions d'Ethiopiens, - même s'il a tenté de se rallier des fractions oromo, amharas ou afar. Devenu maître de la capitale grâce à un concours de circonstances plus qu'à sa propre popularité, il ne contrôle complètement ni l'Ouest, ni le Sud, ni l'Est, où de larges espaces sont coupés du monde.

Au mieux, si l'étincelle des guerres civiles ne se rallume pas, les provinces de l'ancien empire devront s'auto-administrer durant plusieurs mois, dans un contexte de semi-anarchie, tandis que s'est engagé à Addis-Abeba un marathon de conférences pour tenter de reconstituer une ébauche de pouvoir central, s'entendre sur une nouvelle Constitution et sur une loi électorale, et s'efforcer de régler la "question nationale".

Les états généraux de la nation éthiopienne réunis au début de juillet à Addis-Abeba permettent d'augurer un avenir meilleur. Une "charte des libertés" a été adoptée par les représentants de vingt-quatre groupes ethniques et partis politiques, qui s'engagent à respecter la liberté d'expression, les droits de l'homme et à garantir le multipartisme. Un "conseil général", à vocation législative, sera mis en place, selon la règle du pluralisme: aucun groupe ne devra, à lui seul, y être majoritaire, le FDRPE à dominante tigréenne et ses alliés s'assurant une minorité de blocage (36 sièges sur 87). De même, pour la constitution du gouvernement provisoire, le principe d'un panachage ethnique et politique a été retenu.

L'héritage du "Négus rouge" est déjà presque oublié. Après une fuite piteuse, peut-être arrangée par les services secrets américains et israéliens, celui qui a été pendant seize ans le maître sans partage de l'Ethiopie laisse un pays profondément différent de l'ancien empire: personne ne songe vraiment à un retour à la monarchie; le féodalisme à l'ancienne, théocratique et agrarien, n'est plus de mise; la nationalisation des terres, malgré ses remises en cause, a déstabilisé durablement l'ancienne classe de "koulaks" amharas qui soutenait l'empereur Haïlé Sélassié.

Paradoxalement, M. Menguistu a peut-être été le digne - et dernier? - héritier de l'empereur, se ralliant au traditionnel slogan nationaliste "Ethiopia tikdem" ("Ethiopie d'abord"), lançant ses "marches rouges" sur les maquis érythréens et tigréens, recourant à tous les moyens pour maintenir l'intégrité du pays. Il a pourtant laissé entier, à son départ, le problème déjà posé lors de la chute de son prédécesseur: celui des relations entre le centre amhara, hautain et oppressif, et la périphérie d'un empire millénaire...

A Addis-Abeba, en 1963, l'Organisation de l'unité africaine avait adopté une charte proclamant "l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation". Il s'agissait d'une mesure conservatoire, afin d'éviter la multiplication des conflits de souveraineté et la balkanisation du continent. Erigée en dogme, elle a été à l'origine de l'échec de tentatives de sécession (Biafra, Katanga) et a légitimé certaines luttes de libération (Sahara occidental), mais laissé insatisfaits des peuples entiers, notamment dans la Corne de l'Afrique.

Près de trente ans plus tard, c'est dans cette région que le dogme est le plus malmené: l'indépendance de fait de l'Erythrée, la déclaration d'indépendance du Somaliland, le souhait de certaines ethnies ethiopiennes (comme les Oromos) de se prononcer également sur leur avenir, la sécession qui se poursuit dans le sud du Soudan, etc, risquent d'avoir un effet de contagion sur le continent.

La lutte armée en Erythrée était la plus ancienne guérilla indépendantiste du continent africain. Elle fut déclenchée en 1962 par la décision de l'empereur Haïlé Sélassié de proclamer l'annexion d'un territoire à majorité musulmane qui était jusque-là, sur mandat des Nations unies, une entité autonome, fédérée à l'Ethiopie, avec son gouvernement, son drapeau, son Parlement, sa langue, etc.

Le Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), de tendance marxiste, qui avait supplanté les autres courants du mouvement nationaliste à partir de 1970, est le véritable vainqueur du régime de M. Menguistu Haïlé Mariam, et de son armée qu'il avait obligée à d'incessantes contre-offensives.

Refusant d'entrer dans un gouvernement de transition à Addis-Abeba - "On ne s'est pas battu pour avoir des postes ministériels", a expliqué M. Issayas Afexorki, le chef historique du mouvement, - le nouveau pouvoir à Asmara est en quête de reconnaissance internationale. Beaucoup dépendra de la qualité de ses relations avec le FDRPE au pouvoir à Addis-Abeba, avec qui il avait conclu une alliance, surtout militaire, maintenant confrontée à l'épreuve des faits (lire ci-dessous l'article de Gérard Prunier).

Le Front populaire de libération de l'Erythrée, qui ne souhaite pas s'aliéner les Afars - majoritaire dans la région d'Assab, et soucieux de conserver l'unité de l'Ethiopie pour éviter l'éclatement de leur propre ethnie, - a conclu début juillet un accord de principe pour faire du port d'Assab un "port franc" desservant l'ensemble de l'Ethiopie. En échange, les états généraux de la nation éthiopienne ont confirmé l'accord pour l'accession de l'Erythrée à l'indépendance, qui sera formalisée dans les deux ans par un référendum d'autodétermination.

Retour des Etats-Unis

C'EST le gouvernement américain qui - après deux ans de diplomatie opiniâtre, relayant les efforts de médiation de l'ex-président Carter - a recueilli la reddition des autorités d'Addis-Abeba et ouvert les portes de la capitale aux rebelles tigréens. Peut-être a-t-il aussi organisé la sortie peu glorieuse de Menguistu, en liaison avec Israël (qui en a profité pour mener à bien, en urgence, son opération "Salomon" pour le transfert en Israël d'une quinzaine de milliers de juifs falachas).

A 15 000 kilomètres de distance, Washington a retrouvé les moyens de tirer les ficelles en Ethiopie: étonnant retour, pour une Amérique qui était "chez elle" à Addis-Abeba, au temps de l'empereur Haïlé Sélassié, qui avait soutenu la politique d'annexion de l'Erythrée, et installé dans cette province une importante base de télécommunications militaires.

Retour en forme de coup de poker: les fronts avec lesquels Washington a entamé une lune de miel se réclamaient, il n'y a pas si longtemps, d'un marxisme pur et dur. Et la création d'un Etat érythréen indépendant - que les Américains ne parviendront sans doute pas à empêcher - peut entraîner des réactions en chaîne dans la Corne et sur tout le continent.

Cet accouchement d'un nouveau régime en Ethiopie par une Amérique encore auréolée par son expédition victorieuse contre l'Irak, était en fait programmé depuis que les Soviétiques avaient abandonné le terrain: dès 1988, des voix s'étaient élevées, à Moscou, pour regretter que les autorités éthiopiennes soient "omnubilées par les solutions militaires". Le numéro un soviétique évoquait la nécessité d'une "solution juste" pour l'Erythrée, et son gouvernement décidait, à partir de 1989, de mettre fin à son aide militaire à l'Ethiopie.

Un abandon contrastant avec la vigueur des engagements passés: les Soviétiques, dans cette même Corne, avaient joué un audacieux coup de roulette, en 1977, en changeant cavalièrement d'allié à l'occasion de la guerre de l'Ogaden, abandonnant la Somalie de M. Siad Barre pour conclure avec l'Ethiopie un traité d'amitié et de coopération unique en son genre en Afrique. Ils avaient fait de son armée la quatrième du continent, grâce à des investissements estimés à une dizaine de milliards de dollars sur douze ans, incluant des milliers de conseillers soviétiques et est-allemands, ainsi que la présence d'un corps expéditionnaire cubain.

Paradoxalement, la Somalie se retrouve dans la situation où elle était avant l'indépendance: un Nord autonome, dominé par le Mouvement national somalien (MNS), qui correspond à l'ancien protectorat britannique du Somaliland (et vient d'ailleurs de décider de reprendre cette appellation, et un Sud partagé entre les factions du Congrès de la Somalie unifiée, qui recouvre l'ancienne "Somalia" italienne (2).

Après 1960 et l'accession du pays à l'indépendance, le voeu des "unionistes" somaliens avait été de reconstituer l'ancienne Somalie précoloniale, avec ses cinq branches représentées sur le drapeau national: outre le Somaliland et l'ancienne "Somalie", Djibouti (que le président Siad Barre s'efforça d'attirer dans son giron, en appuyant les indépendantistes en butte à l'autorité française), l'Ogaden (pour la libération duquel le régime de Mogadiscio s'était engagé dans une guerre hasardeuse contre l'Ethiopie, perdant au passage son allié soviétique), et le nord-est du Kenya, un district semi-désertique abandonné aux shiftas ("bandits"). Un rêve démesuré, pour un pays si déshérité, qui a sombré dans les querelles ethniques, suscitant la mobilisation des exclus et la multiplication des fronts: il n'y avait plus de pouvoir central en Somalie depuis plusieurs années déjà.

La sécession du Nord, accompagnée d'une fin de non-recevoir à plusieurs offres de dialogue afin de "rétablir l'unité du pays", met en difficulté le Congrès de la Somalie unifiée, lui-même divisé, ainsi que les forces politiques qui se disputent le contrôle du reste du pays. A la fin juin, le nouveau pouvoir en place à Mogadiscio depuis janvier dernier n'avait d'ailleurs encore été reconnu officiellement par aucun Etat.

Le flot des réfugiés

QUANT au petit Etat de Djibouti, flanqué à l'ouest et à l'est de deux Etats nouvellement indépendants, il est plus que jamais en position de faiblesse. Il n'avait dû sa création, en 1977, qu'à la neutralisation mutuelle de ses voisins ennemis, et au parapluie militaire français.

Il aura affaire, désormais, à des partenaires moins accommodants dans des pays où résident d'importantes minorités afars (Erythrée) et issas (Somaliland) - les deux communautés majoritaires à Djibouti. On craint par-dessus tout, à Djibouti, que les Afars, des deux côtés de la frontière, ne fassent cause commune. Par ailleurs, le gouvernement de Djibouti a déjà été pris à partie, ces derniers mois, par l'organisation qui contrôle l'actuel Somaliland, en raison de l'aide qu'il aurait apportée aux minorités issas et gadabourcis, ou du zèle qu'il déploie pour essayer de réconcilier les différentes fractions somaliennes (3). C'est à cette situation régionale complexe, et à la permanence de l'intérêt stratégique de Djibouti pour son protecteur français, que le régime du président Gouled - caractérisé par le monopartisme et un pouvoir présidentiel autoritaire - doit de jouir d'une relative tranquillité, bien qu'il soit de plus en plus ouvertement contesté.

Enfin, au Soudan, la chute de M. Menguistu Haïlé Mariam a privé l'Armée populaire de libération de M. John Garang de son sanctuaire au nord-ouest de l'Ethiopie. Ses chefs ont dû fuir vers le Kenya; sa radio a cessé d'émettre; des réfugiés ont été repoussés vers le Soudan par les maquisards tigréens et oromos. Khartoum, qui de son côté offrait asile aux opposants éthiopiens et érythréens, a aussitôt fermé les bureaux du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien, un mouvement d'opposition de tendance libérale, à la demande des nouvelles autorités d'Addis-Abeba. La junte au pouvoir au Soudan s'est félicitée de la marche vers l'indépendance de l'Erythrée (qu'elle souhaite voir rejoindre la Ligue arabe), et ne serait pas hostile à un démembrement de son grand voisin.

Notes:
(1) Lire dans le Monde diplomatique, Philippe Leymarie: "Vieilles Guerres autour de la mer Rouge" (août 1990) et "la Corne de l'Afrique abandonnée par les Grands" (février 1991).
(2) Le MNS a dénoncé solennellement, le 18 mai 1991, le traité d'union entre le protectorat britannique et la colonie italienne, qui devait aboutir le 1er juillet 1960 à l'indépendance de la République de Somalie.
(3) Les événements en Ethiopie ont montré, une fois de plus, combien Djibouti est aux avant-postes de tous les conflits de la région: 20 000 soldats éthiopiens, fuyant l'avancée du Front populaire de libération de l'Erythrée, ont pénétré dans le pays à la fin de mai 1991; ils ont été désarmés par les forces françaises et djiboutiennes - qui ont saisi 20 000 armes, 200 blindés et 700 véhicules, - puis renvoyés dans une autre région d'Ethiopie.

Sanglante recomposition dans la Corne de l'Afrique 1992

PRUNIER GÉRARD

Tandis que les troupes soudanaises, armées par la Libye, l'Irak et l'Iran, lançaient une grande offensive militaire contre les rebelles sudistes, la situation restait tendue à Djibouti malgré les nombreuses médiations françaises. Le désengagement américain et soviétique de la région a contribué, paradoxalement, à attiser les conflits ethniques et à intensifier l'ingérence des puissances régionales qui cherchent à remplir le vide laissé par le départ des deux Grands.

L'apparition en novembre dernier d'un mouvement de rébellion armée dans la République de Djibouti a dissipé les illusions de ceux qui pensaient que "l'oasis de paix dans une zone de tumultes" créée par la France en 1977 avait des caractéristiques sociales et politiques qui la différenciaient radicalement des pays alentour. Tous les éléments typiques des problèmes régionaux sont en effet réunis: une ethnie (les Afars) marginalisée par le pouvoir en place; un mouvement de guérilla populaire (le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie, FRUD); un régime autoritaire enfermé dans le carcan usé du monopartisme (le Rassemblement pour le progrès, RPP, à la dévotion du président Hassan Gouled, désigne les soixante-cinq députés du "Parlement"; la plupart des ministres sont des créatures du pouvoir); une situation sociale explosive (chômage massif, économie étroitement dépendante) et un désir, peut-être naïf, mais très fort, d'une nouvelle donne politique.

De fait, il s'agit de la fin d'un calme trompeur, maintenu jusqu'à présent par un élément devenu archaïque, la présence massive, militaire et financière, d'un grand pays européen. La France a 12 000 citoyens à Djibouti, dont 4 000 soldats. Elle contribue pour près de 60 % au produit national brut (PNB) du pays, et c'est elle qui a installé et maintenu le régime actuel au pouvoir. Dans une région d'où l'URSS s'est retirée brutalement en quelques mois après y avoir pesé d'un poids énorme, où les Etats-Unis, incertains et peu intéressés, ne jouent plus qu'un rôle secondaire et où, seule des pays européens, l'Italie est intervenue, mais à un niveau plus proche du mafiosisme que de la diplomatie, le maintien de la présence française fait un peu figure d'anachronisme. Les puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Irak, Yémen, Egypte) qui ont débarqué sur les talons des grands impérialismes en retraite ne se font pas faute de le laisser discrètement sentir, et le dirigeant de l'Erythrée, M. Issayas Afeworki, qui a gardé de son passé de guérillero un certain franc-parler, s'est déjà interrogé publiquement et bruyamment sur la logique de la présence française.

Et pourtant si la situation à Djibouti est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, le catalyseur conjoncturel est l'effondrement du régime d'Addis-Abeba au printemps 1991. Le catalyseur, non la cause: ce sont tout simplement les armes abandonnées par les troupes gouvernementales éthiopiennes en déroute réfugiées à Djibouti qui ont permis au FRUD de devenir une force opérationnelle. Bousculé par l'effondrement de son armée, le gouvernement provisoire d'Addis-Abeba, qui avait assumé le pouvoir après la fuite du président Menguistu au Zimbabwe, n'avait eu aucune possibilité de faire valoir un quelconque point de vue lors de la "conférence" qui s'était tenue à Londres en 1991. Agissant de manière unilatérale, les Etats-Unis avaient simplement signifié qu'il fallait remettre les clefs du pouvoir au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE) de M. Meles Zenawi. Or cette organisation n'était autre que le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) assisté de quelques alliés de dernière heure (1).

Le FPLT est un mouvement ambigu dans la mesure où, représentant une région essentielle du vieux coeur abyssin de l'Ethiopie, mais politiquement marginalisée depuis la mort de l'empereur tigréen Yohannès (1889), il ne s'était jamais prononcé clairement sur le fait de savoir s'il luttait pour l'indépendance du Tigré, pour son autonomie, ou pour la conquête du pouvoir central à Addis-Abeba. Le savait-il lui-même? La lutte avait duré seize années, durant lesquelles les préoccupations principales des chefs du Front avaient consisté à survivre: trouver à manger, récupérer des munitions, maintenir un contrôle efficace sur les populations paysannes, négocier avec leurs alliés érythréens ou soudanais. Les buts de la lutte apparaissaient lointains.

L'Éthiopie menacée par un manque d'autorité

Les hommes qui viennent d'arriver au pouvoir sont donc solidement unis, mais largement déphasés par rapport au monde extérieur. Peu nombreux, souvent peu éduqués, étonnés eux-mêmes de leur soudain succès, ils n'ont que peu de moyens pour gouverner un immense pays de plus de 1 million de kilomètres carrés. Addis-Abeba, la capitale qu'ils occupent, ne les aime guère et méprise ces paysans parlant tigrinya. L'ancienne administration pratique une sorte de grève perlée permanente. Incertains quant à la nature de leur projet politique, les nouveaux venus tentent de transformer leurs faiblesses en atouts. Puisqu'ils manquent de cadres, ils laissent aux paysans une large marge d'auto-administration et ne collectent plus les impôts; puisqu'ils ne peuvent régner autoritairement, à la manière abyssine traditionnelle, ils admettent et même encouragent une autonomie ethnique qui dilate les pores du tissu social jusqu'à l'extrême limite de la déchirure. Marxistes-léninistes pro-albanais il y a dix-huit mois encore, ils sont devenus ultralibéraux au moins autant par nécessité que par souci de satisfaire leur parrain américain.

Les résultats sont contradictoires. Les paysans, heureux de ne plus être soumis au terrible arbitraire des gouvernements passés, peuvent enfin souffler. Il faut s'attendre à un redémarrage agricole, limité par le manque d'intrants importés, mais favorisé par la liberté du commerce. Les groupes ethniques autrefois dominés par les Amharas s'essaient à une liberté qu'ils maîtrisent mal. La liberté d'expression est réapparue, après des décennies de terreur, mais les médias sont toujours contrôlés. Et le problème fondamental qui se dessine, c'est l'implosion du coeur de l'Etat, le divorce entre celui-ci et son administration, entre le pouvoir et sa "classe ethnique", si l'on ose hasarder un tel concept. En effet, plus peut-être que par les Amharas de pure souche, l'Etat est incarné par les "amharisés", ces gens fréquemment de parentage mixte, nés dans les ketemma, villes à vocation militaro-administrative qui ont jalonné l'abyssinisation de l'espace éthiopien depuis la fin du XIXe siècle.

Les amharisés s'étaient toujours vus comme les Ethiopiens par excellence, et voilà qu'aujourd'hui on les somme de retrouver des "racines" abandonnées depuis longtemps. Pour eux, un tel geste, à condition qu'il soit encore possible, constitue une négation de leur idée de l'unité nationale. D'autant plus que les partis ethno-politiques conviés par M. Zenawi à la Conférence nationale du 1er juillet dernier ne brillent ni par leur représentativité pour les plus petits, ni par leur cohésion pour les plus importants. Les Oromos, notamment, qui sont plus de 20 millions en Ethiopie, mais que religions et modes de vie divisent en de nombreux groupes souvent antagonistes, s'affrontent sporadiquement dans l'Est avec divers clans somalis, menacent parfois de se battre avec les Amharas et encore plus souvent les uns avec les autres. Pour les Amharas et les amharisés du Shoa et des capitales administratives régionales, déjà traumatisés par l'indépendance de facto de l'Erythrée, cette situation de semi-anarchie est le prélude à un effondrement du pays.

Le paradoxe, après tant d'années d'autocratie, c'est que l'Ethiopie est aujourd'hui menacée par un manque d'autorité. Et cette absence est perceptible sur toute la périphérie de l'immense pays. Au mois de janvier 1992, lors de la visite du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères français, M. Alain Vivien, le président Zenawi a lancé un appel "à tous les citoyens éthiopiens, où qu'ils soient, qui se trouveraient en territoire djiboutien" à se retirer et à ne pas participer à la guerre civile en train de se développer dans l'Etat voisin. Il faisait bien sûr allusion aux Afars éthiopiens qui pourraient se trouver dans les rangs du FRUD; mais sa déclaration visait aussi les recrutements massifs de mercenaires par le gouvernement djiboutien en territoire éthiopien: anciens soldats de Menguistu, déserteurs du FPDRE ou du FPLE, miliciens du Front de libération Issa-Gourgoura (2), sont allés s'enrôler dans les forces nationales de sécurité djiboutiennes et prennent part aux combats contre le FRUD.

La guerre n'est pas populaire à Djibouti, et, si l'on excepte l'entourage du président Gouled, les Issas eux-mêmes sont conscients du fait que la marginalisation sociale et politique des Afars imposée depuis 1977 ne peut plus continuer. De plus, alors qu'une diminution de la présence militaire française paraît à terme inévitable, on se demande ce qu'est devenu l'argent de l'importante aide financière accordée à la petite République par Paris depuis quinze ans. Durant cette période, aucun projet n'a été mené à bien qui permettrait demain de prendre le relais d'une diminution des engagements français. Les rêves des années 1988-1990, lorsque Bagdad était perçu comme pouvant un jour remplacer Paris en tant que "parrain" militaro-financier, se sont évaporés avec la guerre du Golfe. L'avenir est inquiétant en cas de retrait français, même partiel, et les images de désolation fournies par la Somalie et l'Ethiopie voisines sont lourdes de menaces en cas de glissement vers une annexion directe ou déguisée.

Cette perception amène les Issas, même s'ils ne sont guère enthousiastes à l'idée de partager le pouvoir avec les Afars, à tenter de limiter le conflit pour ne pas aboutir à un retrait français et sans doute, à terme, à la disparition de la petite République. La "troisième force" qui tente aujourd'hui de s'organiser à Djibouti dans le sillage du ministre de la santé, M. Mohamed Djama Elabe, récemment démissionnaire, pourrait donc bien constituer une dernière chance. Pour sauver ce qui peut l'être, il faudrait qu'elle parvienne à imposer un dialogue réel avec le FRUD (ce que refuse le gouvernement) débouchant sur un cessez-le-feu et des élections pluripartites sous contrôle international (3).

Autre contrecoup de l'affaiblissement éthiopien, l'interminable conflit qui déchire la Somalie (4). Avant avril 1988 et le désengagement militaire total de l'Ethiopie, jamais les clans somalis n'auraient pu se permettre le "luxe" d'une telle guerre fratricide. Depuis l'effondrement de la dictature du général Siad Barre en janvier 1991, cinq forces inégales s'affrontent au Sud. D'une part, les deux fractions du Congrès de la Somalie unifiée (CSU), l'une dirigée par M. Ali Mahdi, président d'un gouvernement provisoire que personne ne reconnaît, et l'autre par le général Mohamed Farah Aydid, chef d'une faction militaire. Le second reproche au premier d'avoir regroupé autour de lui des proches de l'ancienne dictature et de reconstituer une sorte de siad-barrisme sans Siad Barre. Il faut reconnaître que M. Ali Mahdi a des amis compromettants, y compris à Rome où l'ancien lobby pro-Siad Barre, lié à la démocratie-chrétienne et à la Loge P2, tente de lui venir en aide. Installés à Mogadiscio, les deux chefs ont fait appel à leurs frères de clan, les Abgal dans le cas de M. Ali Mahdi et les Habr Gidir dans celui du général Aydid, ce qui a provoqué une véritable boucherie, qui dure depuis novembre 1991, dans les rues de la capitale. Par ailleurs, en brousse, les forces des clans majertines au nord et des clans ogadens au sud attendent leur heure, tandis que le général Siad Barre, malgré ses quatre-vingts ans, rôde dans l'arrière-pays avec sa petite armée de Marehans espérant que ses adversaires s'entredétruiront.

La majeure partie de la population est la victime passive des jeunes combattants armés poussés par les ambitions de leurs chefs. Il doit y avoir près d'un million de réfugiés, la plus grande partie non secourus, car il s'agit soit de "réfugiés intérieurs", statut non encore reconnu par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), soit de réfugiés ayant fui au Kenya ou en Ethiopie, mais que le HCR a le plus grand mal à atteindre. Quelques organisations non gouvernementales maintiennent envers et contre tout une aide dérisoire face à l'immensité de cette détresse. Dans le Nord, les clans Issas regroupés au sein du Mouvement national somali (MNS) ont proclamé l'indépendance en avril 1991, sous le vieux nom colonial de Somaliland et selon ses anciennes frontières. Le nouveau Somaliland vit dans le dénuement le plus tragique (son "gouvernement" n'a même pas le téléphone!), mais au moins il est majoritairement en paix, même si quelques accrochages ont eu lieu dans la région de Burao en décembre dernier.

Là aussi, la fin de la guerre froide n'a pas eu que des effets bénéfiques: l'immense base de Berbera, autrefois construite par les Soviétiques, est vide, et Washington, qui l'avait un moment louée au gouvernement du général Siad Barre sans jamais l'occuper effectivement, a déjà fait savoir son peu d'intérêt à la reprendre. Le MNS cherche aujourd'hui des appuis extérieurs; la France, partenaire naturel du fait de sa présence à Djibouti, a jusqu'à présent fait la sourde oreille. Un peu d'argent vient de l'Arabie saoudite, soucieuse de s'assurer à bon compte une influence régionale.

Les victoires du régime islamiste au Soudan

Mais les bouleversements en cours sont avant tout des victoires importantes pour le régime islamiste installé au Soudan depuis le coup d'Etat de juin 1989. M. Hassan El Tourabi, le secrétaire général du Front national islamiste (FNI), actuellement au pouvoir à Khartoum, est un homme remarquable, doué d'une vaste ambition et d'une volonté peu commune (5). Vétéran tant de la politique soudanaise que du mouvement islamiste, il a su profiter de la dictature du général Nemeiry pour faire passer en septembre 1983 des lois répressives enrobées d'un vernis islamique, qui sont devenues une terrible pomme de discorde au Soudan (6) en même temps qu'un remarquable moyen d'ascension politique. Tactiquement rallié pendant la guerre du Golfe au baasiste laïc Saddam Hussein qu'il détestait, il n'a cessé depuis l'effondrement de son "ami" irakien de recueillir son héritage international. Aujourd'hui, il voit mûrir les premiers fruits de son ambitieuse politique étrangère. L'Erythrée a un besoin vital de son soutien pour éviter de retomber dans la guerre civile entre chrétiens et musulmans qui avait failli engloutir la guérilla au début des années 70. Quant à Addis-Abeba, où le FPDRE a dû sa victoire en bonne partie au soutien logistique soudanais, le pouvoir affaibli est tributaire tant de Khartoum, relais de l'aide financière arabe, que d'Asmara, qui garantit la sécurité de M. Zenawi. Pour M. Hassan El Tourabi, il s'agit d'un véritable triomphe. En dépit de son délabrement économique, le Soudan a discrètement établi depuis mai 1991 son hégémonie politique sur l'ensemble de la Corne de l'Afrique. Le chef du FNI, qui se verrait volontiers étendant son influence du Maghreb au Proche-Orient, a noué des relations étroites avec les mouvements islamistes algérien et tunisien, tout en se rapprochant de Téhéran puisque Bagdad ne peut plus désormais lui servir à rien.

Il y a bien sûr du Picrochole dans cette politique. Mais en attendant, elle "marche", plus d'ailleurs par l'effet de l'épuisement où trente ans de guerre civile avaient plongé une Ethiopie devenue exsangue que par l'unique effet des habiles calculs du maître de Khartoum. Le chef du FNI doit cependant à court terme continuer à se préoccuper de l'interminable guerre du Sud qui ronge son régime. La faiblesse des belligérants est telle que la situation militaire est stationnaire depuis près d'un an. Et il devrait aussi (bien que cela ne corresponde guère à son tempérament) se soucier d'une économie complètement anémiée. Si l'opposition "arabe" n'est parvenue à rien au Nord, c'est qu'elle est empêtrée dans son angoisse d'avoir à abroger les vieilles lois "religieuses" de Nemeiry. Les antiques partis confrériques de la scène politique soudanaise sont totalement inadaptés à la lutte contre un mouvement islamiste moderne et dynamique. Privée d'un relais politique nordiste, la guérilla sudiste du colonel John Garang piétine et songe de plus en plus à faire sécession au lieu de renverser le pouvoir à Khartoum. Certains de ses membres pensent que l'engagement islamiste à la fois soudanais et international de M. Hassan El Tourabi pourrait l'amener à abandonner un Sud perçu comme un poids mort freinant ses plus vastes ambitions.

Déchirée par les formes nouvelles des anciens conflits, la Corne de l'Afrique ne s'est pas orientée vers la paix malgré la fin de trente ans de guerre en Ethiopie. Et dans les nouveaux rapports de force qui se sont ouverts avec l'extrême affaiblissement du pouvoir à Addis-Abeba, l'islamisme, encouragé et manipulé par Khartoum, est devenu un élément nouveau et essentiel du paysage politique, tandis que les grands impérialismes traditionnels sont remplacés par des structures charitables pour lesquelles la région est devenue une de leurs principales zones d'influence.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "En Ethiopie, des rivalités ethniques si anciennes, si profondes", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(2) Le FLIG est un "front" créé par le gouvernement djiboutien pour intervenir dans la représentation ethno-politique des Somalis issas au Parlement d'Addis-Abeba. Il est actif dans la région de Diredawa. Son chef, M. Bourh Dir, est un fonctionnaire du gouvernement djiboutien. Mais la créature a récemment tendu à s'émanciper de son créateur et les relations entre le FLIG et certains proches du président Gouled sont devenues très orageuses.
(3) En effet, il se posera la grave question de savoir qui est citoyen (et donc électeur) et qui ne l'est pas dans un pays où il n'y a pas d'autochtones. Le récent afflux de réfugiés dû aux guerres civiles voisines, ainsi que la distribution délibérée de cartes d'identité djiboutiennes aux partisans du gouvernement recrutés au Somaliland ou en Ethiopie viennent encore compliquer les choses.
(4) Lire Philippe Leymarie, "La Corne de l'Afrique en voie d'éclatement", le Monde diplomatique, septembre 1991.
(5) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(6) Connues sous le nom de charia, ces lois liberticides (dont 99 % des Soudanais ignorent le texte) sont abusivement sanctifiées par l'invocation du droit musulman. Aucune des grandes forces politiques n'ose parler de les abroger de peur de passer pour un ennemi de l'islam. Sur ces lois, lire Alain Gérard, "Le maréchal Nemeiry face à ses démons", le Monde diplomatique, juillet 1984.

Points de repère

Superficie: 2,5 millions de kilomètres carrés.
Population: 26,5 millions (tous les chiffres sont de 1992).
Dette extérieure: 16,2 milliards de dollars.
Importation de céréales: 654 000 tonnes.
Espérance de vie: 52 ans.
Taux d'alphabétisation des adultes: 28,2 %.
Mortalité infantile: 99 pour mille.

D'UNE DICTATURE À L'AUTRE

1881-1883: Révolte victorieuse du Mahdi contre l'occupation égyptienne.
1899: Conquête du Soudan par les troupes anglo-égyptiennes.
18 août 1955: Mutinerie de l'Equatoria Corps dans le sud du pays. Début de la guerre civile.
1er janvier 1956: Accession à l'indépendance.
17 novembre 1958: Coup d'État militaire.
Octobre 1964: Révolte populaire et instauration d'un régime parlementaire.
25 mai 1969: Coup d'État du colonel Jaafar El Nemeiry.
Juillet 1971: Tentative de prise de pouvoir par des officiers d'extrême gauche. Exécution des dirigeants du puissant Parti communiste.
Mars 1972: Signature des accords d'Addis-Abeba entre la rébellion sudiste et le gouvernement de Khartoum.
1983: Décision du colonel Nemeiry d'appliquer la charia. Reprise de la rébellion dans le Sud, sous la conduite du Mouvement populaire pour la libération du Soudan (MPLS) du colonel John Garang.
Mars-avril 1985: Émeutes à Khartoum et dans les principales villes. Chute de M. Nemeiry.
Avril 1986: Élections libres.
30 juin 1989: Des officiers proches des islamistes s'emparent du pouvoir : Coup d'État du général Omar El Béchir

Au Soudan, le pouvoir islamiste se consolide 1994

GUEYRAS JEAN

ISOLÉ sur les plans international et régional, miné par l'inflation et les pénuries, englué dans son interminable guerre contre les rebelles sudistes, le pouvoir militaire soudanais n'en a pas moins consolidé ses positions depuis cinq ans, même si des désaccords se font jour entre les différents courants du Front national islamique, principal pilier du régime. Mais l'atout essentiel de Khartoum reste les divisions d'une opposition qui se révèle incapable de proposer une stratégie de rechange.

Lorsque, le 30 juin 1989, une junte militaire renversa le gouvernement pluraliste de M. Sadek El Mahdi, au pouvoir à Khartoum depuis quatre ans (1), nombreux furent ceux qui estimèrent que les jours du nouveau régime étaient comptés. Cinq ans après la "révolution de salut national", la junte est toujours solidement installée au pouvoir et rien ne semble pour l'instant menacer directement un règne qui cependant fait face à de nombreux défis.

L'une des raisons du succès du coup d'Etat du 30 juin 1989 tient au subterfuge employé par ses auteurs qui l'ont présenté comme le "sursaut national" d'un groupe d'officiers nationalistes "révoltés" par l'impuissance du régime parlementaire. Ils ont été jusqu'à emprisonner, avec les autres dirigeants des partis désormais bannis, M. Hassan El Tourabi, chef du Front national islamique (FNI) et idéologue du coup d'Etat. C'est cette ruse qui a semé la confusion quant aux véritables objectifs de l'entreprise.

Aujourd'hui encore, les dirigeants soudanais s'accrochent obstinément à leur mystification. Pour eux, le FNI a été dissous, comme les autres formations politiques. Ils admettent bien que les anciens membres du Front participent au pouvoir, mais minimisent leur rôle. M. Tourabi tourne en dérision ceux qui, dit-il, "pensent que c'est moi qui gouverne le pays". "J'ai plus de soixante ans et ne suis pas particulièrement intéressé par les affaires quotidiennes. Je n'ai pas un esprit de clocher étriqué", ajoute-t-il, laissant ainsi entendre que sa principale préoccupation est l'avenir du Congrès populaire arabe islamique (2), dont il est secrétaire général.

M. Sadek El Mahdi, le premier ministre déchu, semble partager en partie le point de vue de son beau-frère, M. Tourabi. Autorisé à recevoir les journalistes dans sa demeure familiale d'Omdourman ­ il a été arrêté fin juin 1994 ­ il qualifie le régime d'"hydre à multiples têtes qui constituent autant de centres de pouvoir totalement indépendants". Selon lui, M. Tourabi ne représente que l'un de ces pôles et le général Bechir un autre. Ce qui expliquerait bon nombre de contradictions dans les décisions prises en haut lieu.

De l'avis général, cependant, il existe bel et bien une structure, étroitement contrôlée par le FNI, qui coordonne les activités de ces différents centres, même si ce parti n'a plus d'existence formelle. Les cadres et militants les plus notoires du Front ­ aussi bien civils que militaires ­ ont été placés aux postes de commande des différentes institutions politiques, militaires et économiques du pays: au palais présidentiel, ils encadrent le général Bechir, qui, nominalement, détient le pouvoir exécutif, mais ne l'exerce que peu dans la pratique. C'est eux, aussi, qui contrôlent les activités du Parlement, du gouvernement central et des organes exécutifs des vingt-six Etats récemment créés dans le cadre de la politique de décentralisation du Soudan et qui, en fin de compte, veillent à ce que toutes les décisions prises soient conformes aux principes fondamentaux de la charia, la législation islamique.

"Le Soudan est actuellement gouverné par une direction occulte qui n'ose dire son nom", note un intellectuel, qui précise que le FNI a copié les méthodes de travail du Parti communiste en les perfectionnant. "Ce que nous voyons, ajoute-t-il, est la partie visible de l'iceberg. Les décideurs importants restent dans l'ombre." Certains affirment même que le Front, en prévision d'un possible renversement de la situation, maintient sciemment son appareil dirigeant dans la plus stricte clandestinité. Dans ce contexte, M. Tourabi, "l'homme des synthèses", jouerait un rôle de coordination décisif entre les différentes tendances du Front, qui ne constitue pas un bloc monolithique. Une sourde lutte oppose les tenants d'un ordre islamique pur et dur aux partisans d'une ouverture, comme en témoigne l'affaire du journal Soudani el Dawliya.

Autorisé à paraître en janvier dernier dans le but de diversifier une presse officielle sclérosée, ce nouveau quotidien s'est transformé, à la grande joie et à la surprise des Soudanais, en un organe de dénonciation des abus du pouvoir, critiquant en particulier la corruption et le népotisme. Harcelé par les services de sécurité, il a été interdit au début d'avril à la suite de la publication d'un article critiquant le silence de M. Ali Osman Taha, ministre de la planification sociale et chef de file des radicaux du FNI, devant la multiplication des affaires de corruption, silence qui équivaut, selon le journaliste, à "une trahison des milliers de martyrs morts dans le Sud au cours de la guerre sainte contre les rebelles" et constitue une injure à l'égard "des pauvres de plus en plus nombreux qui supportent leur sort pour donner une chance à l'islam de s'accomplir dans notre pays". Pis encore, l'article citait le cas d'un trafiquant du marché noir arrêté en flagrant délit, mais aussitôt libéré "parce qu'il était le fils d'un "grand homme". Allusion on ne peut plus claire au fils de M. Hassan El Tourabi, connu pour sa réussite rapide dans les affaires. Lâché par ses amis du Parlement transitoire (désigné), dont il est membre, le propriétaire du journal, M. Mahgoub Aroua, islamiste bon teint, accusé d'être un agent saoudien stipendié, a été privé de son immunité parlementaire et incarcéré.

Sous leur apparente sérénité, les dirigeants paraissent d'autant plus préoccupés que les gens n'ont plus peur de parler et que la contestation s'étend: elle a récemment gagné certains milieux religieux traditionnellement apolitiques. C'est ainsi que les dirigeants de la secte wahhabite Ansar el Sunna, qui prône une interprétation rigoureuse de la charia, ont peu à peu pris leurs distances à l'égard du régime. Certains de leurs prédicateurs ont même mis en cause ouvertement le FNI, l'accusant de se servir de l'islam à des fins politiques.

Dans ces conditions, le massacre du 4 février dernier, au cours duquel plus d'une vingtaine de fidèles en prière ont été tués à la mitraillette dans une mosquée d'Omdourman relevant de la secte Ansar el Sunna, a été aussitôt attribué aux autorités. Devant l'émotion générale, celles-ci ont procédé rapidement à l'arrestation des auteurs ­ des hommes de main yémenites, mauritaniens et marocains ­ et ont promis de les châtier sévèrement. Si la responsabilité du pouvoir est loin d'être avérée, cette triste affaire confirmerait, comme le remarque un observateur, que "le Soudan est devenu un refuge de terroristes en tout genre", à la suite de la décision de Khartoum d'accorder l'asile à tout musulman qui en fait la demande. S'il n'existe aucune preuve concrète que les groupuscules radicaux islamistes accueillis au Soudan se livrent à des activités terroristes contre leurs pays d'origine, il reste que leurs membres grossissent les rangs des milices paramilitaires constituées par le FNI en vue d'écraser dans l'oeuf tout mouvement insurrectionnel similaire au soulèvement populaire qui a mis fin en 1985 au régime militaire de Nemeiry.

Les Forces de défense populaires (FDP), entièrement encadrées par les militants du Front, qui forment la garde prétorienne du régime, sont la plus puissante de ces milices. Créées d'abord pour "surveiller" l'armée traditionnelle, dont la loyauté à l'égard du pouvoir demeure suspecte, malgré les multiples purges et mises à la retraite (3), ces forces sont devenues le fer de lance de la bataille pour l'islamisation et l'arabisation menée dans le Sud. Leurs éléments les plus motivés, les moudjahidins, que la télévision présente, dans ses émissions d'inspiration manifestement iranienne, partant à l'assaut des lignes ennemies aux cris de "Dieu est le plus grand", ont fini par donner au conflit du Sud le caractère d'une guerre de religion. La propagande officielle leur attribue le mérite des récentes victoires sur la rébellion et leur accorde la palme du martyre.

Une opposition en déroute

EN fait, ces succès s'expliquent surtout par la chute, en mai 1991, du président Hailé Mariam Mengistu, qui avait fait de l'Ethiopie la base arrière de la rébellion, et par les différentes scissions qui se sont succédé dans les rangs de l'Armée populaire pour la libération du Soudan (APLS) du colonel John Garang (4). Mettant à profit la saison sèche, les troupes gouvernementales ont lancé, en février dernier une "offensive finale" en direction de Nimoulé, de Kajokeji et de Kaya, trois localités stratégiques situées à la frontière de l'Ouganda et du Zaïre. En cas de succès, les rebelles ne contrôleront plus que la province de l'Equatoria-Oriental. A Khartoum, les dirigeants pavoisent déjà, en affirmant que la guerre est pratiquement terminée et qu'ils ont prouvé que le conflit du Sud pouvait être réglé militairement. Une illusion: car même si les troupes gouvernementales parviennent à occuper la plupart des centres urbains, elles ne pourront jamais venir à bout d'une guérilla solidement implantée dans les zones rurales.

La poursuite de cette interminable guerre, qui engloutit le gros des revenus du pays (5), a aggravé la pauvreté. Elle a déjà complètement détruit les structures économiques des villes du Sud, devenues totalement dépendantes de l'aide extérieure, créant des zones de famine dans certaines régions difficiles d'accès. On ne peut encore parler de famine dans le Nord, mais d'un début de pénurie alimentaire due à l'augmentation du coût du carburant dont l'importation est sévèrement contingentée et à la rareté des devises étrangères, consacrées en priorité à l'acquisition d'équipements militaires. L'autosuffisance alimentaire, obtenue en 1991 grâce à l'extension de la culture du blé, n'est plus qu'un souvenir. En 1993, la récolte a été catastrophique, en raison de conditions climatiques défavorables et de la fronde des agriculteurs, qui, s'estimant insuffisamment rétribués, se sont contentés de cultiver pour leurs propres besoins.

Une inflation galopante, estimée à environ 200% par an, a entraîné la dépréciation de la livre soudanaise (6) et une folle hausse des prix. Le kilo de viande, qui, en 1989, coûtait 150 livres, en vaut maintenant 1 200. Durant la même période, le gallon d'essence est passé de 25 à 750 livres. Le salaire minimum mensuel a bien augmenté (3 000 livres), mais, de l'aveu même des officiels, "dix fois moins que les prix". M. Badreddine Suleyman, président de la commission économique et financière du Parlement, reconnaît la gravité de la situation, mais annonce avec flegme une période de "dix années de sacrifices et de souffrances" pour assurer le succès de l'économie de marché dont il s'enorgueillit d'être le promoteur. M. Osman Ismaïl Fahmy, secrétaire général de l'influent Conseil international pour l'amitié entre les peuples, est moins serein: "Le peuple souffre et est sous constante pression. Il ne peut accepter cette situation indéfiniment et finira par se soulever contre nous. Mais il ne souhaite nullement le retour de l'ancien régime. Tel est son dilemme."

Particulièrement féroce et généralisée au cours des premières années du pouvoir islamique, la répression est devenue cyclique et plus sélective, mais n'a rien perdu de sa brutalité. Selon les autorités, le nombre des personnes détenues ne dépasse pas la soixantaine, et les sinistres byout el achbah (maisons des fantômes), dont les emplacements en plein centre de Khartoum sont connus de tous et où sont interrogés, voire torturés, les suspects en dehors de toute légalité, ne seraient que "le fruit de l'imagination de la presse occidentale". Les récentes manifestations contre les pénuries et la hausse des prix ­ à Obeid, dans le Kordofan, en novembre et février, et à Wad-Madani et dans plusieurs villes du Centre en avril ­ ont été brutalement réprimées.

"Le peuple est prêt à se soulever, mais ne dispose pas d'une direction crédible digne de ce nom", affirme un opposant lucide. Au Caire, l'Alliance démocratique nationale (ADN), qui regroupe l'ensemble de l'opposition en exil, est en pleine déconfiture et n'a pas été capable d'élaborer un programme d'action mobilisateur. Ses deux principales composantes, l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et le Parti démocratique unioniste de M. Osman El Mirghani, sont discréditées ­ le peuple les tient en grande partie pour responsables de la faillite de l'expérience de démocratie parlementaire (1986-1989) ­ et divisées en chapelles rivales. Représentant respectivement les confréries religieuses des ansars et des khatmias, elles ne désirent nullement la défaite de l'option islamique.

Autrefois tout-puissant, le Parti communiste, affaibli par quinze années de clandestinité sous le régime de Nemeiry, est, pour sa part, miné par la fronde de la jeune génération, qui reproche aux dirigeants leur immobilisme doctrinal. Plus grave encore, depuis l'adoption récente par le colonel Garang du principe du droit à l'autodétermination du Sud, qui laisse entrevoir la possibilité d'une division du Soudan en deux, un véritable fossé s'est creusé entre les opposants du Nord et leurs alliés du Sud, dont l'appartenance à l'ADN n'est plus que symbolique.

"Un dialogue civilisé" avec la France

CONFORTÉ par ces divisions, le pouvoir a pour principal souci de rompre son isolement international. Khartoum sait gré à la France, avec laquelle il entretient des relations presque cordiales, de ne pas s'être placée, à l'instar de certains de ses partenaires de l'Union européenne, à la tête de la croisade antisoudanaise et de "mener avec nous un dialogue civilisé", selon les termes de M. Hanafi Bahaeddine, un des conseillers du président Bechir. Eduqué aux Etats-Unis, où il a séjourné pendant quatorze ans, il déplore les "préjugés injustifiés de Washington contre l'islam en général et le Soudan en particulier". "Les Américains, poursuit-il, devraient comprendre que le Soudan, avec ses cadres éduqués en Occident, est le plus qualifié pour défendre leurs intérêts. Mais, hélas, ils ne veulent pas nous écouter!"

Au moment où le Fonds monétaire international (FMI), "à l'instigation de Washington", s'apprête à entamer une procédure d'expulsion du Soudan (7) mettant ainsi fin à tous les espoirs d'une aide financière alors que tous les indicateurs de l'économie sont en rouge, Khartoum multiplie les discrets appels du pied à l'adresse de Washington. Certes, en l'absence d'un projet de rechange crédible, les Etats-Unis ne semblent pas chercher à renverser le régime, mais, avant de normaliser leurs relations avec lui, ils souhaitent que les dirigeants soudanais négocient sérieusement avec le Sud, respectent les droits de l'homme et mettent fin à leur politique d'exportation de la révolution islamique et d'appui aux groupuscules terroristes.

Isolé sur le plan international et régional, échaudé par ses malheureuses tentatives de rapprochement avec la Libye et l'Iran, qui se sont montrés des partenaires économiques peu fiables et réticents, en conflit presque permanent avec ses voisins les plus immédiats, dont l'Egypte, menacé de banqueroute, le régime de Khartoum aurait tout intérêt à accepter un tel accommodement. Mais, pour cela, il faudrait qu'il consente à envisager des modifications radicales dans sa politique intérieure et extérieure et, surtout, à édulcorer son militantisme islamique. Une éventualité que l'aile dure du régime, qui a actuellement le vent en poupe à Khartoum, rejette catégoriquement.

Notes:
(1) Lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", le Monde diplomatique, octobre 1989.
(2) Ce congrès regroupe des organisations islamistes et nationalistes ainsi que des intellectuels de plus de soixante pays.
(3) Près de trois mille officiers ont été mis à pied depuis le coup d'Etat.
(4) Lire Gérard Prunier, "Sanglante recomposition dans la corne de l'Afrique", le Monde diplomatique, avril 1992; Jean Gueyras, "Le Soudan à l'épreuve de la rébellion sudiste", le Monde diplomatique, juin 1989; Alain Gresh, "Le Soudan après la dictature", le Monde diplomatique, octobre 1985.
(5) Longtemps estimé à 1 million de dollars par jour, le coût de la guerre s'élèverait actuellement à plus de 2 millions.
(6) Le dollar, qui valait 14 livres soudanaises en 1989, fluctue autour de 500 livres sur le marché parallèle.
(7) Le Soudan avait déjà fait l'objet d'une mesure de suspension, en août 1993, à la suite de son refus d'assurer le service de sa dette extérieure, qui s'élève à plus de 16 milliards de dollars.

"Guerre du vide" aux confins Sud du Soudan 1995

BADER CARMEN ET COMA SYLVIE

MEURTRI par un des plus longs conflits du continent africain - un million de morts et trois millions de réfugiés au cours des douze dernières années -, le Sud du Soudan voit s'affronter une improbable armée et une guérilla "invisible". Dans cette "guerre du vide" menée aux confins du monde se jouent l'unité du géant soudanais, la survie d'un État, la mince chance d'une coexistence ethnique et religieuse que refusent à la fois les docteurs de la théocratie nordiste et les dirigeants rebelles sudistes...

Même à très basse altitude, on ne voit rien. Tout se fond et se confond. Les seuls repères dans cette immensité désertique sont les eaux du Nil qui se perdent en toute liberté en des entrelacs de rivières, de marais et de lacs... De loin en loin, quelques cases de terre brune se détachent sur le jaune des herbes brûlées par le soleil... Il est difficile de déceler au Sud du Soudan la moindre trace de vie dans ce paysage désolé où, depuis douze ans, la seconde guerre civile oppose le gouvernement arabo-musulman du Nord aux rebelles chrétiens et animistes du Sud.

1983 marque un tournant dans l'histoire mouvementée du pays: cette année-là, le dictateur Gaafar El Nemeiry viole l'esprit et la lettre des accords d'Addis-Abeba qui, à l'issue d'un premier conflit de dix-sept ans, garantissaient au Sud la liberté religieuse et une certaine autonomie régionale; il instaure également, au mois de septembre, la charia, la loi islamique (1). Les rêves nés du renversement de la dictature en 1985 et de l'instauration d'un régime parlementaire ne dureront pas. En 1989, les derniers espoirs de paix s'évanouissent avec le coup d'État militaire du général Omar El Béchir, appuyé par les fondamentalistes du Front national islamique (FNI) (2). Désormais les Soudanais vont vivre à l'heure de la répression, des déportations de masse et de la guerre. Mais l'immensité du théâtre des opérations où s'éparpillent des populations toujours en fuite étouffe le bruit des armes de cette tragédie en vase clos. "Vu du ciel, il n'y a pas de guerre. On ne voit jamais de colonnes militaires. On n'entend aucun tir de DCA. C'est vraiment la guerre du vide", répètent à l'envi tous les gens de terrain.

Pourtant "cette guerre du vide" mobilise toujours plus d'hommes de part et d'autre. Les estimations les plus crédibles font état, pour Khartoum, de 80 000 soldats et d'un nombre encore plus élevé de miliciens des Forces de défense populaire. Le général-président Omar El Béchir prévoit même pour cette année l'entraînement au maniement des armes d'un million supplémentaire de Soudanais. De leur côté, les rebelles sudistes de l'Armée populaire pour la libération du Soudan (APLS) compteraient 50 000 hommes. En douze ans, le conflit a déjà fait 14 million de morts et trois fois plus de personnes déplacées et de réfugiés. Le Sud, où vivaient avant la guerre 6 millions d'habitants, s'est vidé de sa population.

Autrefois, cette vaste région de 800 000 kilomètres carrés, une fois et demie la surface de la France, était une terre d'aventures et un réservoir d'esclaves. Aujourd'hui, les affrontements achèvent de la désertifier. Les villages sont laissés à l'abandon. Les hommes valides partent au combat et le gros des civils erre d'un point à l'autre du pays, en quête de nourriture et de soins prodigués par les rares organisations humanitaires présentes sur le terrain. Jamais la logistique pour aider des populations en danger n'a été aussi difficile à mettre sur pied: l'immensité du champ d'action, l'absence de routes, le déplacement des habitants pris de panique, éloignent sans cesse les victimes des secours. L'essentiel de l'aide passe par une base des Nations unies installée au Kenya, à proximité de la frontière. Elle regroupe une quarantaine d'organisations humanitaires qui ne peuvent intervenir au Sud du Soudan qu'en avion.

"Nous devons soumettre nos plans de vol à toutes les parties au conflit. Une fois cet obstacle franchi, chaque déplacement représente une véritable expédition et l'évacuation d'un seul blessé coûte en moyenne 1 000 dollars." Pour les responsables du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), l'action humanitaire au Sud du Soudan se solde par d'énormes frustrations: celles de ne pouvoir secourir qu'une infime partie des victimes. L'hôpital de guerre de Lopiding, au Kenya, accueille environ 400 blessés, dont les plus jeunes ont une dizaine d'années. "Mais, pour une personne évacuée, combien meurent en route! Nous récupérons ceux qui ont été transportés à dos d'homme ou qui ont eu la force de marcher jusqu'à la piste de fortune que nous avons construite en plein bush... N'arrivent à l'hôpital que les blessés légers. La plupart du temps il nous faut quand même les amputer du fait des infections contractées en route. C'est d'autant plus désolant qu'au départ on aurait pu sauver leur jambe ou leur bras, car il s'agit le plus souvent de blessures par balle, les mines antipersonnel étant très peu utilisées dans ce conflit."

Cette certitude de ne soigner qu'une minorité des victimes se transforme en véritable malaise quand, parmi les "privilégiés", il faut encore trier. Aux abords des pistes de brousse, des groupes de malades, d'affamés, de gens attaqués par les hyènes ou les serpents, espèrent en vain être évacués. Seule l'extrême gravité de leur état permet à des organisations comme le CICR de déroger à la règle qui veut qu'on n'embarque que les seuls blessés de guerre. Pour les ventres creux et les autres, le destin est scellé d'avance: c'est la mort à brève échéance. Le pouvoir de Khartoum freinant de surcroît la distribution des secours dans les zones échappant à son contrôle, l'opération de très grande envergure Lifeline Sudan, déclenchée en 1989 par les Nations unies, est en partie un échec.

A Kongor, en zone dinka d'où est partie l'insurrection contre le pouvoir central en 1983, les habitants se nourrissent de baies sauvages. "Depuis longtemps on ne cultive plus. Beaucoup d'habitants ont pris la fuite. La mortalité infantile dépasse les 50 %..." L'homme qui parle montre du doigt les dégâts des bombardements gouvernementaux. Autour de lui se forme en silence un petit groupe de malades hébétés. Les ventres sont gonflés, les yeux éteints, les jambes couvertes d'oedèmes. Ici plus qu'ailleurs les habitants ont souffert des attaques de l'armée et des luttes fratricides entre rebelles, déclenchées au lendemain de la chute du président éthiopien, M. Hailé Mariam Mengistu, en mai 1991.

Au ban de la communauté internationale

LE changement de régime à Addis-Abeba a en effet privé la rébellion soudanaise de sa principale base arrière, et réveillé de profondes rivalités ethniques: jusque-là unie, l'APLS vole en éclats. Et les civils se retrouvent pris en tenaille entre le clan, à majorité dinka, dirigé par M. John Garang, le chef historique de la rébellion et les sécessionnistes, avant tout nuers, de M. Riek Mashar regroupés au sein de l'Armée pour l'indépendance du Sud du Soudan. A Kongor, on a tout vu, tout subi: "En septembre 1991, les Nuers ont attaqué... Ils ont tué, pillé, brûlé... Un an plus tard, c'était au tour des gouvernementaux. Ils ont kidnappé 150 adolescents qu'on n'a jamais revus... Khartoum veut des soldats." Si dans cette localité, repassée depuis deux ans sous contrôle de l'APLS, Khartoum reste l'ennemi de toujours, les ressentiments contre les "frères ennemis" sont également très vifs. Et dans la faction rivale, malgré l'accord de cessez-le-feu conclu le 12 février dernier entre MM. John Garang et Riek Mashar, certains responsables nuers traitent M. John Garang de "potentat mégalomane".

La rébellion paie très cher cette crise interne. Ces trois dernières années, les gouvernementaux ont repris la plupart des villes du Sud, qu'ils ont transformées en garnisons. De Juba, la capitale de la région, à Kajo Keji en passant par Bor, Wau, Malakal, Torit ou Kapoeta, les troupes de Khartoum gagnent du terrain sur les rebelles qui quadrillaient encore récemment l'essentiel du territoire. A Juba, la forteresse-symbole du gouvernement, tout est miné sur une centaine de kilomètres à la ronde. C'est de là que partent les avions de combat. Les services de sécurité sont omniprésents. Le couvre-feu est respecté à la lettre par les quelque 150 000 habitants. Sur les visages se lisent la peur et la méfiance. Une chape de plomb écrase cette ville autrefois connue pour sa douceur de vivre. On évoque à voix basse la multiplication des disparitions et des détentions. La répression s'est accentuée depuis 1992, après que l'APLS eut réussi à occuper la ville pendant deux jours. Bouclée sur elle-même, cette capitale ne survit qu'au rythme des vols d'approvisionnement de Khartoum, à plus de 1 600 kilomètres de là.

"On est comme le gardien d'un phare au milieu de nulle part. Nous n'avons pratiquement pas de contacts avec la population locale et même la marche à pied dans la ville nous est interdite." Avec lassitude, un des rares expatriés en poste à Juba évoque l'ampleur de la tâche humanitaire. L'hôpital civil regorge de déplacés venus s'échouer dans la ville. La petite équipe médicale doit faire face à tous les symptômes de la famine et de la misère. Plusieurs milliers de tuberculeux ont ainsi été enregistrés et leur nombre ne cesse d'augmenter. Le personnel, payé en rations alimentaires, a le sentiment de travailler en vain et sans fin. La foule des personnes déplacées ne cesse d'augmenter au fur et à mesure que les campagnes se vident. Et c'est là le point faible d'une armée qui campe dans l'immensité d'un territoire pratiquement désert. La stratégie militaire classique s'adapte mal au terrain. Chaque jour, les quelques avions basés à Juba partent en opération pour des bombardements souvent aveugles.

Cette guerre prend parfois des allures de Far West: une partie des renforts et du matériel destinés à l'armée cantonnée au Sud est acheminée à bord d'une centaine de wagons tractés par trois locomotives, sur une voie ferrée de plus d'un millier de kilomètres. De Khartoum à Wau, le voyage aller et retour dure trois mois. L'expédition est ponctuée de razzias menées par les miliciens qui marchent en colonnes de chaque côté des rails. Les chevaux transportés dans le train leur servent à fondre sur les villageois, premières victimes d'un conflit qui s'enlise.

De chaque côté de la rivière Aswa, non loin de la frontière ougandaise, les soldats de Khartoum et les rebelles piétinent depuis des mois. Cette situation a suscité des vocations de seigneurs de guerre chez des petits chefs de clan, qui se livrent à de multiples trafics. Khartoum en profite et joue à fond la carte de la division tribale en aidant les Shilluk, les Murles ou les Toposas. Tous, à des degrés divers, sont inquiets de la prééminence des Dinkas, l'ethnie de M. John Garang. Certains commandants, comme MM. William Nuyon, Kérubino, Martin Kéni et une dizaine d'autres, naviguent d'alliances en mésalliances, intensifiant le processus de "libérianisation".

Au Kenya, dans le camp de réfugiés de Kakuma, Dinkas et Nuers vivent dans des campements séparés. Les sous-entendus, les silences et les regards témoignent d'une méfiance mutuelle, que n'a pas dissipée le récent accord de cessez-le-feu entre l'APLS et l'AISS, même si les deux factions clament un peu trop fort que leur seul ennemi est désormais le régime de Khartoum. M. John Garang essaie de capitaliser la nouvelle donne, en déclarant vouloir "porter la guerre civile dans le nord du Soudan". Mais, sur le terrain, la faiblesse des moyens de la rébellion, cantonnée essentiellement dans des actions de guérilla, relativise cette surenchère. Et la conception d'un Etat laïque unifié plus que jamais défendu par M. John Garang, ne convainc pas le mouvement de M. Riek Mashar, attaché pour sa part à l'indépendance du Sud.

"De tous les côtés et sur tous les plans, c'est l'impasse la plus totale, déclare un haut fonctionnaire de l'ONU. Pour Khartoum, le temps n'a pas d'importance, seule compte la renaissance islamique, de l'Afrique à l'Insulinde." Les "villages de la paix" où sont rassemblés des milliers d'enfants enlevés dans le Sud sont là pour en témoigner. A marche forcée on leur inculque le coran. Le régime en la personne du président, persiste et signe: "Certains tremblent lorsque les forces de l'arrogance s'en prennent à eux, mais au Soudan nous nous réjouissons quand elles manifestent leur colère, car cela prouve que nous sommes dans le droit chemin."

Mais, au-delà des discours, les faits sont têtus: la dette extérieure du Soudan est de plus de 16 milliards de dollars et le produit national brut par habitant inférieur à 200 dollars. La monnaie nationale est sans cesse dévaluée. Le Soudan est un des pays les plus démunis de la planète, malgré des réserves pétrolières considérables mais inexploitées, estimées à plus de 20 milliards de barils. Le pays est désormais au ban de la communauté internationale. Les Etats-Unis ont pris la tête d'une croisade contre "la nouvelle plaque tournante du terrorisme islamiste". Avec leurs partenaires en Afrique et au Proche-Orient, ils sont persuadés de la "capacité de nuisance du régime soudanais sur la scène israélo-arabe". Des responsables du mouvement palestinien Hamas et du groupe d'Abou Nidal auraient toujours droit de cité à Khartoum.

L'isolement régional de Khartoum est presque total. Outre leur différend frontalier de Halaïb, l'Égypte et le Soudan s'accusent mutuellement de soutenir leur opposition respective. Avec l'Ouganda, la crise est ouverte: l'aviation de Khartoum aurait récemment bombardé le nord de ce pays, nouveau sanctuaire des rebelles soudanais. L'Erythrée, en décembre dernier, a rompu ses relations diplomatiques avec le Soudan et conclu avec l'Éthiopie un pacte de sécurité collective. Le président ougandais et ses homologues éthiopien et erythréen, tous les trois issus d'ethnies chrétiennes, peuvent compter sur l'appui américain pour contrer la "subversion islamiste" en Afrique.

Face à cette levée de boucliers et du fait de sa situation économique désastreuse, le régime a lancé une double offensive: d'un côté, en direction d'alliés objectifs comme l'Iran et la Libye, de l'autre auprès de pays occidentaux dont la France, qui préside l'Union européenne jusqu'en juillet 1995. Khartoum a en effet compris tout le bénéfice qu'il pouvait tirer de la rivalité franco-américaine dans la région. Outre la "livraison" du terroriste Carlos, le régime soudanais accueille régulièrement des délégations d'hommes d'affaires français et envoie lui-même ses émissaires à Paris. M. Hassan El Tourabi, l'éminence grise du pouvoir, passe pour francophile. Il est en effet persuadé de la nécessité de maintenir des passerelles avec l'Occident pour sortir son pays du marasme économique.

En attendant, une majorité de Soudanais supportent difficilement la crise et de plus en plus de jeunes tentent d'échapper au service national et à l'enrôlement dans les milices. Cependant, l'opposition reste divisée (3) et l'armée, inquiète de la montée en puissance des Forces de défense populaire, a été épurée d'une partie de ses officiers. Mais c'est à l'aune de la guerre qu'on pourra mesurer sa détermination à soutenir un régime qui a décidé une fois pour toutes d'en finir avec la rébellion.

Notes:
(1) Alain Gresh, "Le maréchal Nemeiry face à ses "démons", Le Monde diplomatique, juillet 1984.
(2) Alain Gresh, "Le Soudan après la dictature", Le Monde diplomatique, octobre 1985.
(3) Jean Gueyras, "Au Soudan, le pouvoir islamiste se consolide", Le Monde diplomatique, juillet 1994.

Le Soudan au centre d'une guerre régionale 1997

PRUNIER GÉRARD

Depuis des semaines, la plus grande incertitude règne sur l'issue des conflits qui se déroulent dans deux des plus vastes pays du continent africain, reliés par une frontière commune: le Soudan et le Zaïre. Dans l'un et l'autre cas, des régimes à bout de souffle sont menacés par des mouvements de guérillas. Leur victoire bouleverserait les rapports de force et les intérêts géostratégiques des grandes puissances. Si, au Zaïre, une contre-offensive gouvernementale, encadrée par des mercenaires, semble remporter quelques succès, le régime islamiste du Soudan doit faire face à l'union de l'opposition politique nordiste, de la guérilla du Sud et de ses voisins exaspérés par de permanentes ingérences de Khartoum.

Le 28 décembre 1996, près de la bourgade d'Hamish Koreb dans la province de Kassala, dans l'est du Soudan, un violent affrontement militaire mettant aux prises deux brigades de l'armée gouvernementale et environ 1 500 rebelles armés venus de l'Erythrée voisine a marqué un tournant dans la guerre civile entre le régime de Khartoum et son opposition. Le Soudan islamiste se trouve maintenant impliqué dans une guerre régionale non déclarée où il est menacé de déstabilisation par une opposition désormais unifiée s'appuyant sur les gouvernements que Khartoum tentait de faire tomber.

Nouveau renversement d'alliances dans les guerres de l'Afrique orientale, qui durent sous diverses formes depuis plus de quarante ans, la rupture entre le Soudan et ses voisins semble par moments ramener aux logiques bipolaires des années 60, 70 et 80. En effet, lorsque le régime communiste éthiopien avait succombé aux coups de la guérilla du Front populaire de libération du Tigré (FPLT) en 1991, Khartoum était apparu comme l'allié local privilégié du nouveau pouvoir. Cette situation, qui n'était paradoxale qu'en apparence, tenait à la vision géopolitique de Washington à la fin de la guerre froide. L'accélération de la guerre civile en Afghanistan, à partir de l'intervention militaire soviétique de décembre 1979, avait amené le département d'Etat et la CIA à tout tenter pour trouver des appuis antisoviétiques dans le monde islamique.

Partout, les diverses branches nationales du mouvement des Frères musulmans (1), radicalement anticommunistes, avaient reçu l'aide clandestine des Etats-Unis. Mais, à partir de 1989, toute une série d'événements - chute du mur de Berlin, évacuation de l'Afghanistan par l'armée rouge, montée du Front islamique du salut (FIS) en Algérie, etc. - avaient radicalement changé la donne. Les alliés d'hier, dont on s'apercevait tout à coup qu'ils étaient au moins aussi anti-occidentaux qu'ils étaient anticommunistes, commençaient à devenir gênants.

L'arrivée au pouvoir du FPLT en Ethiopie et la victoire militaire de son allié le Front populaire de libération érythréen (FPLE) dans une Erythrée qui allait bientôt devenir indépendante (avril 1993) s'étaient produites pendant ce que l'on pourrait appeler l'"interrègne", c'est-à-dire le moment où Washington n'avait pas de politique bien définie dans la région. Les Etats-Unis utilisaient discrètement le Soudan depuis 1988 comme canal de leur aide aux mouvements luttant contre le régime du colonel Haïlé Mariam Mengistu en Ethiopie et cette politique s'était poursuivie sans à-coups avec le nouveau pouvoir islamiste installé à Khartoum en juin 1989. Vingt-deux mois plus tard, elle débouchait sur le renversement du régime marxiste et sur l'entrée triomphale dans Addis-Abeba des guérilleros du FPLT accompagnés de tankistes soudanais. Très satisfait de cette ultime victoire de la guerre froide, Washington ne s'était pas autrement formalisé de l'appui du gouvernement soudanais islamiste aux nouveaux maîtres de l'Ethiopie puisque le FPLT avait bénéficié d'un solide soutien diplomatique américain lors de la conférence de paix de Londres (avril 1991).

Le problème, c'est que la nouvelle équipe au pouvoir à Khartoum avait une vision très claire de la politique d'extension de l'islam militant à l'Afrique noire qu'elle entendait mener. Les alliés du moment étaient, de ce fait, appelés à devenir les cibles de demain. Le Front national islamique (FNI) qui gouvernait désormais le Soudan avait plusieurs visages: celui bonhomme et cultivé de son dirigeant, M. Hassan El Tourabi, celui des affairistes comme MM. Khalid Osman El Moudawi et Abdel Rahim Hamdi, l'homme de la banque Faysal, mais aussi celui des "durs" de la révolution islamiste comme l'actuel ministre des affaires étrangères, M. Ali Osman Mohamed Taha, et son adjoint, M. Ghazi Salah El Din Attabani. Pour ces derniers - et ils n'en faisaient pas mystère -, le Soudan était trop pauvre et trop marginal pour servir de base à un islamisme à vocation universaliste correspondant à leur vision.Il importait donc d'étendre le mouvement fondamentaliste le plus vite possible en commençant par les pays de la région. Il s'agissait d'une sorte de "trotskisme révolutionnaire musulman" refusant l'enfermement qu'aurait constitué "l'islamisme dans un seul pays (2)".

Pour les tenants de cette vision, il n'y avait pas de différence entre la guerre "civile" dans le sud du Soudan et la subversion dans les pays voisins. Dans les deux cas, ces régions non musulmanes relevaient du concept classique de Dar El Harb (3). La démonstration se trouva faite en 1993 lorsque, à la suite d'offensives victorieuses contre la guérilla sudiste, les forces de Khartoum parvinrent au contact direct de l'Ouganda, à l'extrémité méridionale du pays. L'obsession du régime était que le président ougandais Yoweri Museveni, qui connaissait depuis longtemps le colonel John Garang, chef de l'Armée de libération des peuples du Soudan (APLS), puisse venir à son aide au nom d'une solidarité à la fois culturelle (l'"africanisme" face à la "poussée arabe") et idéologique (M. Museveni comme le colonel Garang appartenaient à l'ancienne gauche progressiste et bien sûr laïque).

Dès 1993, donc, le régime islamiste se mit en devoir d'aider une petite guérilla résiduelle qui végétait sur la frontière ougandaise en pays acholi. Il s'agissait de l'Armée de résistance du Seigneur (ARS), mouvement millénariste héritier de la révolte de la prophétesse Alice Lakwena, qui s'était soulevée contre le gouvernement ougandais en 1987 et qui, battue, s'était réfugiée au Kenya. Le chef de l'ARS, M. Joseph Kony, n'est pas un "fondamentaliste chrétien" comme on l'a trop souvent écrit, mais un illuminé qui se prétend inspiré par des esprits, qui badigeonne ses combattants d'une substance magique censée les protéger des balles et dont le programme politique se résume au respect des dix commandements bibliques et à l'installation de la banque d'Ouganda à Gulu.

Sans se formaliser de ce syncrétisme délirant, les islamistes de Khartoum l'aident depuis trois ans et demi. Les forces de l'ARS, qui sont passées dans ce laps de temps de deux cents à trois mille hommes, tuent les cyclistes, les vieux et les instituteurs (trois phobies de M. Joseph Kony), violent les écolières dans les pensionnats avant de leur couper nez et oreilles et brûlent les voyageurs vivants dans les autocars de campagne. Bien qu'elle n'aime guère le président Yoweri Museveni et qu'elle ait voté massivement pour l'opposition légale à l'élection présidentielle de 1996, la population civile acholie, épouvantée, fuit vers les villes. Mais l'aide militaire de Khartoum permet toujours de ramasser suffisamment de jeunes chômeurs ruraux pour alimenter cette guérilla de l'Apocalypse.

Au début de 1996, Khartoum a trouvé un autre relais anti-ougandais, le Front de libération de la rive occidentale du Nil (FLRON). Celui-ci est plus "classique" que la guérilla millénariste de M. Joseph Kony et opère à partir du territoire zaïrois dans la région de Kaya. Il est composé de représentants de certaines ethnies locales (nubi, kakwa, aringa) à dominante musulmane dont les cadres sont des anciens de l'armée d'Idi Amin Dada. Il a de vagues buts "politiques", jusqu'à présent jamais explicités dans un document cohérent. Moins violent que l'ARS, il est aussi moins efficace militairement.

Une alliance hétéroclite

LE dernier venu dans le trio des organisations combattantes anti-Museveni, l'Alliance des forces démocratiques (AFD) qui opère dans l'ouest de l'Ouganda à partir du territoire zaïrois, est symptomatique des alignements géopolitiques dans la région. En effet, l'AFD est un "produit" conjoint soudano-zaïrois (4) construit à partir de quatre sources: des combattants musulmans appartenant à la secte Tabligh (5) réfugiés au Zaïre au printemps 1996 après l'échec de la constitution d'un maquis près du lac Albert ; des chômeurs de diverses origines ethniques (baganda, banyoro, batoro) ; des combattants bakonjos (6) ; enfin des Hutus rwandais partisans de l'ex-gouvernement responsable du génocide de 1994 et qui ont fui les camps de la région de Goma lors du récent "nettoyage" du nord du Kivu par les forces rebelles de M. Laurent Kabila, appuyées par le nouveau régime à dominante tutsie au pouvoir à Kigali depuis trois ans(lire, ci-dessous, l'article de Colette Braeckman).

On a donc face au régime du président Museveni une alliance hétéroclite où se retrouvent les islamistes de Khartoum, le régime du président Mobutu Sese Seko, l'ex-pouvoir hutu rwandais, les illuminés de M. Joseph Kony et les anciens officiers du général Idi Amin Dada. Ce conglomérat regarde vers Paris avec l'espoir que la vague sympathie française, motivée par l'obsession du "complot américain", se transformera en une aide sérieuse, ce qui n'a jamais été le cas.

Alors qu'il était assez logique que le pouvoir de Khartoum considère l'Ouganda "infidèle" comme un terrain de manoeuvre pour ses visées d'exportation islamiste, les ex-alliés du Soudan dans la lutte contre le régime communiste du colonel Mengistu ne devaient pas être mieux traités, en dépit de leurs fortes populations musulmanes (7). A partir de 1992, les émissaires du FNI ont tenté de recruter tous les mécontents de la politique de "fédéralisme ethnique" qu'Addis-Abeba était en train de mettre en place (8). Les principaux étaient les Oromos. Mais la direction politique du Front de libération oromo (FLO), la vieille organisation qui avait longtemps lutté contre le pouvoir du colonel Mengistu, était à dominante chrétienne et n'accepta pas de s'allier avec Khartoum malgré son hostilité envers le régime du président Meles Zenaw.

Le pouvoir soudanais en fut réduit soit à créer des organisations oromos purement islamiques comme le Front islamique pour la libération de l'Oromiya (FILO), qui ne furent jamais bien efficaces, soit à jouer sur le problème des minorités musulmanes non abyssines comme les Somalis. De ce côté-là, Khartoum a eu plus de succès. Le groupe islamiste al-Ittihad al-Islami (l'Union islamique), né vers 1991, est un produit de la décomposition de la société somalienne à travers l'épreuve de la guerre civile. Grâce à l'idéologie islamiste, des jeunes de diverses origines claniques tentaient de retrouver une expérience minimale de cohésion "nationale". Mais, malheureusement, al-Ittihad est très vite devenu un instrument de la politique extérieure de Khartoum, proclamant le djihad contre l'Ethiopie "impie" et y commettant régulièrement meurtres et attentats par l'intermédiaire de la forte population somalie qui y vit.

L'un de ces attentats, la tentative d'assassinat de M. Abdul Majid Hussein à la mi-1996 (9), a été très mal pris par le régime d'Addis-Abeba. Lorsque des arrestations dans les milieux somalis de la capitale éthiopienne ont mis au jour l'étendue du complot, la réaction du gouvernement a été de frapper militairement les bases arrière d'al-Ittihad dans le Gedo, de l'autre côté de la frontière somalienne. En représailles, Addis-Abeba s'est également mis à coopérer activement avec l'opposition soudanaise en exil. Celle-ci était d'ailleurs déjà installée en Erythrée. Lui aussi "proche" du Soudan au moment où il avait pris le pouvoir, le président érythréen, M. Issayas Afeworki, n'en avait pas moins toujours considéré les hommes du FNI de manière très circonspecte. Lorsque, en janvier 1994, un premier commando en provenance du Soudan avait été intercepté en territoire érythréen, le gouvernement d'Asmara avait réagi vigoureusement en menaçant Khartoum de représailles. Devant la multiplication progressive des escarmouches dans le courant de l'année, les opposants soudanais, et notamment les opposants musulmans qui avaient un certain mal à s'identifier à la lutte "africaine" et "chrétienne" de l'ALPS sudiste, commencèrent à arriver à Asma. Priés au début d'être discrets, ils devinrent "officiels" l'année suivante lorsque le gouvernement érythréen finit par rompre les relations diplomatiques avec Khartoum et par faire cadeau de l'ambassade du Soudan à Asmara aux opposants. C'est à ce moment que la politique soudanaise de subversion, trop confiante dans les effets rapides du prosélytisme islamique révolutionnaire, commença à perdre le contrôle des événements. Lorsque le soutien érythréen à l'opposition soudanaise nordiste devint militaire dans le courant de 1996, il n'y eut aucune protestation dans le monde arabe. Et en octobre de la même année, à la suite de fortes pressions exercées par le président Issayas Afeworki sur les opposants musulmans, ceux-ci acceptèrent le chrétien John Garang comme chef militaire suprême.

Le rôle de Washington

L'ULTIME pièce du dispositif anti-Khartoum - après les premières sanctions prises par les Nations unies en avril 1996 - vint des Etats-Unis. Washington annonça que 20 millions de dollars d'équipements militaires "non meurtriers" (c'est-à-dire des tentes, des uniformes et des chaussures) allaient être donnés à l'Ouganda, à l'Ethiopie et à l'Erythrée.

Malgré les molles dénégations américaines, chacun savait que, derrière ce cadeau "innocent", il y avait une volonté anti-Khartoum et probablement d'autres sommes discrètement allouées à des achats plus offensifs. Le déclenchement d'opérations militaires générales par l'opposition soudanaise à partir de toutes ses bases étrangères est en cours. Son issue est incertaine, comme celle de toute bataille. Le vice-président soudanais, M. Zubeyr Mohamed Saleh, est allé au Caire pour tenter de ranimer chez les Egyptiens les vieilles peurs d'un "complot anti-musulman", et plus concrètement d'une menace sur le contrôle des eaux du Nil. Mais, quel que soit le succès de Khartoum dans sa recherche d'appuis militaires extérieurs, le régime islamiste soudanais, usé par la guerre civile et par la déconfiture économique, devenu un paria international et ayant suscité l'hostilité de la majorité de ses voisins par ses opérations de subversion, se trouve dans une situation d'une extrême gravité.

Notes:
(1) Fondé par l'Egyptien Hassan El Banna en 1928, l'organisation des Frères musulmans a été la première organisation islamiste moderne. Les Frères ont ensuite essaimé en de nombreux chapitres nationaux hors d'Egypte.
(2) De ce point de vue, on peut dire que la direction du FNI soudanais était composée d'"internationalistes" convaincus, ce qui est loin d'être le cas de tous les mouvements islamistes. Les islamistes algériens et égyptiens, par exemple, sont beaucoup plus nationalistes. Sur le régime islamique, lire Alain Gresh, "Les militaires soudanais en quête de légitimité", et Jean Gueyras, "Le pouvoir islamiste se consolide", Le Monde diplomatique, respectivement octobre 1989 et juillet 1994.
(3) Selon une conception de l'islam classique, Dar El Harb représente toutes les terres non musulmanes où il est donc licite de pratiquer le djihad, la guerre pour la foi.
(4) Ce n'est pas la première fois que Khartoum et Kinshasa coopèrent. Depuis 1992, à chaque offensive des forces gouvernementales soudanaises contre l'APLS, les troupes islamistes pénètrent au Zaïre avec l'accord du gouvernement et de Paris, qui tolère la traversée du territoire de la RCA.
(5) Cette secte musulmane d'origne pakistanaise est devenue en Ouganda une secte islamiste radicale violente.
(6) Les Bakonjos luttent depuis plus de quarante ans contre tous les gouvernements de Kampala pour protester contre leur inclusion forcée par les Anglais en 1904 au sein du Royaume (aujourd'hui District) de Toro. Ils vivent sur les pentes très boisées du massif du Ruwenzori, terrain idéal pour la guérilla.
(7) Les véritables statistiques qui permettraient de connaître le rapport chrétiens/musulmans en Ethiopie et en Erythrée n'existent pas. Une estimation sommaire donnerait à ces deux pays entre 35 % et 50 % de musulmans.
(8) Le régime éthiopien postcommuniste pratique une étrange "démocratie" où les seuls partis politiques autorisés sont les partis ethniques. Obligatoire en Ethiopie, le "fédéralisme ethnique" est au contraire strictement interdit en Erythrée chez les alliés proches du régime d'Addis-Abeba, là où le même "noyau dur" ethnique possède une majorité relative.
(9) Somali né en Ethiopie, Abdul Majid Hussein est le "M. Somali" du président Meles Zenawi, pour qui il a réussi à prendre en main la région de l'Ogaden.

Grandes manoeuvres autour du Soudan 1997

PENINOU JEAN-LOUIS

APRÈS le Zaïre, l'année 1997 pourrait voir la chute d'un autre "géant" du continent, le Soudan, où la plus grande incertitude règne sur l'évolution de la situation militaire, aux frontières orientales et dans le sud du pays. Le sort du régime islamiste de Khartoum semble dépendre de l'attitude du nouveau bloc géopolitique apparu en Afrique de l'Est autour del'Ouganda (et de son allié la République démocratique du Congo), de l'Ethiopie et de l'Erythrée. Sous le regard vigilant de l'Afrique du Sud, impatiente de s'interposer comme médiateur.

Un fort vent d'est continue à souffler en tempête sur l'Afrique. En six mois et trois grandes offensives, dans la province du Nil Bleu (par la frontière éthiopienne), dans celle de Kassala (par la frontière érythréenne), puis dans le Sud (par la frontière ougandaise), l'Alliance nationale démocratique (AND) a radicalement modifié la situation militaire au Soudan (1).

Au cours du printemps 1997, le régime de Khartoum a perdu le contrôle de la majorité des frontières orientales, qui, sur plus de 2 000 kilomètres, la séparent de quatre pays emblématiques de la "nouvelle Afrique" : l'Erythrée de M. Afeworki Issayas, l'Ethiopie deM. Meles Zenawi, l'Ouganda de M. Yoweri Museveni et la République démocratique du Congo de M. Laurent-Désiré Kabila.

C'est dans le Sud que l'armée soudanaise a subi ses revers les plus sérieux. Mais la grande nouveauté fut l'établissement de bases à l'Est, au coeur de régions traditionnellement arabo-islamiques, avec la création d'une poche de plus de 500 km2 le long de la mer Rouge, au nord de l'Erythrée, où le Congrès beja - une organisation influente parmi les tribus bejas qui nomadisent entre la mer Rouge et le Nil - a mis en place, au nom de l'AND, une ébauche d'administration civile. La possession d'Agig, petit port sur la mer Rouge, donne même à la rébellion un accès direct à la mer.

Pour la prise de Kurmuk (Nil Bleu), les rebelles ont bénéficié d'un sérieux soutien militaire éthiopien. AddisAbeba avait, en cette affaire, ses propres objectifs: détruire les bases de deux mouvements d'opposition armée au régime de M. Meles Zenawi, le Front de libération oromoet le Front des Beni Shanguls. Ce qu'ils firent, avant de se retirer. De même, il y a de forts soupçons que des troupes érythréennes aient participé à l'opération sur Agig (2).

L'AND, la coalition anti-islamiste soudanaise, groupe neuf organisations, dont les principales sont l'Armée populaire pour la libération du Soudan (APLS)de M. John Garang, représentée au nord par la New Sudan Brigade, et les deux grands partis musulmans traditionnels rivaux, l'Oumma de M. Sadek El Mahdi et les Démocrates unionistes de M. Osman El Mirghani (3).

Les sudistes de l'APLS et les forces politiques traditionnelles du Nord ont pu se mettre d'accord sur une plate-forme politique commune dès juin 1995, mais il a fallu de longs mois pour s'entendre sur le principe d'une organisation militaire unique. Sur ce point, rien n'est encore vraiment joué. Même si l'objectif "une seule armée, plusieurs partis" est, depuis la dernière conférence de l'opposition, en juin 1997, la ligne affichée de l'AND.

Un haut commandement militaire commun a été constitué, formé de sept représentants des différentes factions. Il a pour dirigeant M. John Garang et, pour numéro deux, le général Abderahmane Said, ancien chef d'état-major de l'armée. Que les partis traditionnels du Nord, à majorité arabo-musulmane, aient accepté comme chef militaire unique M. John Garang, par ailleurs seul patron des forces de l'APLS dans le Sud (où vit une population animiste ou chrétienne), en dit long sur l'évolution des esprits. Pour autant, les fronts Est et Sud demeurent distincts. D'autant que l'APLS agit militairement avec des brigades, alors que le niveau d'organisation sur le front Est était toujours, ces dernières semaines, celui de la compagnie.

La tâche ardue d'organiser ce front est a été confiée au général Abderahmane Said, ancien chef d'état-major adjoint de l'armée soudanaise. Entre les nomades bejas, qui sont sur leurs terres, les militants des partis traditionnels venus de Khartoum et les déserteurs, l'amalgame n'est pas facile. Chaque organisation a sa branche armée, l'établissement d'une hiérarchie unifiée requiert du temps et certains, dans l'opposition, préféreraient que le régime du Front national islamique (FNI) s'effondre "à la soudanaise" - comme en octobre 1964 et en mars-avril 1985 - sous les coups d'émeutes populaires dansla capitale, plutôt qu'à l'issue d'une lutte armée incertaine.

Le régime, en tout cas, est bien décidé à résister et lève des troupes, en dépit de l'état économique catastrophique du pays. Issu des milieux urbains et intellectuels, peu enraciné dans les masses rurales, le Front national islamique a eu besoin de l'armée pour prendre le pouvoir le 30 juin 1989, mais il se méfie d'elle et favorise la formation de milices tribales et de forces populaires de défense. Choix dangereux, qui a fait faire un bond d'un siècle en arrière à tout le Soudan central. Du Darfour au Kordofan, sur un terrain fertile, on a vu se multiplier conflits tribaux et raids de pillages et, au nom de la guerre contre les rebelles, plusieurs tribus, au Kordofan notamment, ont même repris sur une assez large échelle les antiques rafles d'esclaves(4).

Au Sud, l'habileté du leader islamiste Hassan El Tourabi à jouer des antagonismes tribaux et rivalités personnelles entre chefs sudistes a également abouti, au printemps, à la création d'une nouvelle milice. Pour ce faire, il n'a pas lésiné sur les concessions politiques. Le 21 avril 1997, à Khartoum, en présence de plusieurs chefs d'Etat voisins, était solennellement signé un étonnant "accord de paix" avec cinq groupes sudistes dissidents de l'APLS. Ce texte satisfait sur le papier pratiquement toutes les revendications de la rébellion sudiste depuis 1983. Il prévoit même un référendum d'autodétermination dans quatre ans, la mise en place d'un conseil de coordination qui dirigera le Sud d'ici là et la possibilité pour les Etats du Sud de ne pas appliquer la charia. Le 7 août, M. Riek Machar, ancien compagnon de M. Garang, était officiellement intronisé président du Conseil de coordination du Sud. En échange, les factions sudistes ralliées fusionnaient en un nouveau mouvement, les Forces de défense du Sud-Soudan, pour mener la guerre contre l'APLS.

Fort de cet "accord de paix ", le président soudanais, Omar El Bechir, s'est lancé dans une action diplomatique visant à diviser ses trop nombreux adversaires.

Première tentative: apaiser l'Ethiopie. En avril, l'influent délégué du Soudan à l'ONU, M. El Fatih Ourwah, fit le voyage d'Addis Abeba pour y proposer au premier ministre Meles Zenawi le marché habituel: le non-soutien aux oppositions respectives. Des trois Etats de la coalition anti-Tourabi, l'Ethiopie est le seul à n'avoir pas rompu ses relations diplomatiques avec Khartoum, et l'ambassadeur du Soudan à AddisAbeba, M. Osman El Sayed Fadal El Said, ancien patron de la Sécurité soudanaise, sait de longue date quel langage peuvent entendre les dirigeants éthiopiens, dont la situation intérieure est fragile. M. El Fatih Ourwah revint d'Addis Abeba tout souriant, assurant qu'il n'y avait plus aucun nuage entre les deux pays. A New York, on admira l'aplomb du diplomate. Mais, le15 mai, le Soudan annonçait la fermeture des bureaux à Khartoum de deux groupes opposants éthiopiens, le Front de libération oromo (FLO) et le Mouvement de libération de l'Ethiopie (MDLE). Au fil des semaines, les polémiques entre les deux pays disparurent des médias officiels, tandis que les autorités de Khartoum reconnaissaient qu'il n'y avait plus de troupes éthiopiennes sur le sol soudanais.

A Nairobi, début juillet, le sommet de l'Autorité intergouvernementale sur la sécheresse et le développement (Igadd) fut pour le président Bechir une occasion manquée. L'Igadd, présidée par le Kenyan Daniel arap Moi, est le cadre régional internationalement accepté depuis plusieurs années pour trouver une solution aux problèmes du Sud-Soudan. Elle agit sur la base d'une "déclaration de principes" qui reconnaît le Soudan comme une société multiethnique, multiculturelle et plurireligieuse, et s'efforce, sous la houlette des chefsd'Etat de la région (Soudan, Ouganda, Ethiopie, Erythrée, Djibouti, Somalie, Kenya), d'organiser une négociation de paix. En septembre 1994, le gouvernement de Khartoum avait rompu ces négociations. Mais, aujourd'hui, il a besoin de gagner du temps, et l'Igadd présente pour lui un avantage inappréciable: elle ne s'occupe que du Sud-Soudan et ne connaît pas l'AND.

M. Bechir déclara solennellement à l'ouverture du sommet qu'il acceptait la déclaration de principes de l'Igadd comme "base de discussion". Leprésident arap Moi, ravi, essaya, sur cette base, d'organiser une rencontre entre M. Bechir etM. Garang. Mais ce dernier ne s'y prêta pas et proposa que la rencontre ait lieu... plus tard.Finalement, rien ne se conclut. D'autant que le président ougandais, M. Museveni, pour marquer sa mauvaise humeur, n'était pas venu à Nairobi. Il exigeait, en préalable, que le Soudan libère un groupe de jeunes filles ougandaises enlevées par l'Armée de résistance du seigneur (LRA) et détenues au Soudan.

Quant au président érythréen, M. Issayas, il exposa consciencieusement devant le sommet que son voisin de table, M. Bechir, était un assassin qui venait de dépêcher un officier pour le tuer; le capitaine Khairat, capturé en Erythrée, avait fait des aveux complets et circonstanciés sur les inspirateurs de sa tentative (5). M. Bechir traita alors M. Issayas dedictateur sanglant et le sommet s'arrêta là.

Tout au long de l'été, le gouvernement de Khartoum a poursuivi l'effort pour dissocier le problème du Sud de son conflit avec l'opposition. Le 14 juillet 1997, le ministre des affaires étrangères, M. Ali Osman Mohamed Taha, confirmait, devant l'Assemblée nationale contrôlée par les islamistes - déjà inquiète des "risques" pris lors de l'accord avec M. RiekMachar -, être toujours disposé à rencontrer M. John Garang et vouloir mener de front "paix interne" (l'accord d'avril) et "paix externe" (les négociations dans le cadre de l'Igadd).

Quelques jours plus tard, Khartoum recevait avec le tapis rouge un ministre de M. Kabila et se félicitait hautement de ce que le chef d'Etat congolais envisage (ce qu'il n'avait nullement dit lui-même) d'entreprendre une médiation avec son vieil ami Garang. Au mois d'août, c'était au tour de M. Nelson Mandela d'être sollicité. Le président Bechir effectuait le pèlerinage de Pretoria en compagnie deM. Riek Machar et pressait le président sud-africain d'amener M. Garang à la table de négociations, obtenant de lui "un appel au cessez-le-feu" au Sud.

Les alliés de l'AND sont convenus, dès le premier jour de leur entente, qu'ils ne négocieraient pas séparément avec le régime de Khartoum. Lors de la dernière Conférence de l'AND, en juin, à Asmara, l'APLS a cependant rappelé à ses partenaires qu'elle était seule conviée aux pourparlers de l'Igadd et il a été - secrètement - admis qu'elle pourrait continuer à y participer.M. John Garang, au risque de se séparer de ses alliés de l'opposition nordiste, peut-il, au travers d'une négociation dans le cadre de l'Igadd, prendre les dirigeants soudanais au mot et rallier le "processus de paix" amorcé avec M. Riek Machar? Cela paraît douteux, et l'attitude des Etats de la région sera déterminante.

Le président érythréen est certainement le plus résolu. Convaincu qu'il n'y a rien à attendre du Soudan tant que M. Hassan El Tourabi reste au pouvoir, il milite activement pour une solution militaire et ne ménage pas son soutien à l'AND. Recevant le présidentKabila à Asmara, le 23 juillet 1997, quelques jours après lui avoir apporté son soutien au sommet "de solidarité" de Kinshasa, M. Issayas l'a emmené visiter les confins soudano-érythréens pour le convaincre de soutenir l'opposition soudanaise.

A Addis Abeba, en revanche, on est plus mesuré. Le régime duprésident Meles est minoritaire et, malgré l'enthousiaste appui des Etats-Unis et desorganisations internationales, fait face à de trop nombreuses oppositions pour ne pas se montrerprudent vis-à-vis du Soudan. Sept ans après la chute du régime de Mengistu, la mise enplace du"fédéralisme ethnique"anti-amhara se révèledécevante et l'Ethiopie a plus de raisons que l'Erythrée de se contenter, à Khartoum, d'un régime, quel qu'il soit, qui lui garantirait de ne plus soutenir ses opposants.

Le président ougandais Museveni est, pour le moment, plus proche de M. Issayas que deM. Meles. Des trois alliés, il est le seul à sembler, par moments, favorable à la création d'un Sud-Soudan indépendant. Il serait le seul, en tout cas, à y trouver quelque avantage. Un Sud-Soudan indépendant serait nécessairement tourné vers l'Ouganda.M. Museveni est par ailleurs un ami personnel de M. John Garang, peu favorable à la sécession, tout en se prêtant périodiquement à des réconciliations fugitives avec les dirigeants de Khartoum, qui déconcertent ses alliés.

Ces "nouveaux dirigeants africains" n'ont pas uniquement en commun d'être d'anciens chefs de guérilla victorieux. Ils sont également habiles à utiliser les grandes puissances extérieures sans trop en dépendre. L'image d'"un camp américain" fait bon marché d'une réalité où Washington, certes sollicité par tous, n'est jamais convié à trancher les différends.

L'administration Clinton, qui doit tenir compte de l'indignation des organisations humanitaires - pour qui la situation des droits de l'homme au Soudan est apocalyptique - et d'un Congrès farouchement anti-islamiste, est d'ailleurs moins militante qu'il n'y paraît dans son opposition au régime soudanais. Entre le soutien à "une évolution en douceur" et la voie militaire, elle semble hésiter. Washington s'est officiellement félicité de la déclaration du président soudanais à Nairobi et, le 24 juillet 1997, M. Gare Smith, sous-secrétaire d'Etat adjoint, était le plus haut responsable américain à se rendre à Khartoum depuis quatre ans.

Il en va de même pour la France. Khartoum n'arrête pas de se féliciterà haute voix de son attitude "positive". Depuis la livraison spectaculaire de Carlos à l'équipe du ministre de l'intérieur Charles Pasqua, en août 1994, la région bruisse de rumeurs sur les liens supposés entre services secrets soudanais et français, et les seuls voisins du Soudan qui ont manifesté une sympathie active pour le régime de Khartoum étaient, jusqu'à ces dernières semaines, le Tchad et le Centrafrique, réputés clients de Paris. Le profit que la France peut tirer d'une telle attitude étant bien énigmatique, les pays de la région espèrent que l'alternance à Paris sera l'occasion d'un changement.

Notes:
(1) Lire Gérard Prunier, "Le Soudan au centre d'une guerre régionale", Le Monde diplomatique, février 1997.
(2) Pour avoir rapporté, quelques jours plus tard, des propos du président Issayas faisant état, au cours d'une réunion fermée de cadres du parti au pouvoir, de la présence de soldats érythréens sur le sol soudanais, la correspondante de l'AFP à Asmara, Ruth Simon, a été arrêtée le 25 avril. Les autorités érythréennes ont formellement démenti cette " déformation grossière" des propos présidentiels. Mais Ruth Simon, une ancienne maquisarde du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), demeure, sans procès, emprisonnée.
(3) Les autres factions sont: les Forces démocratiques soudanaises, le Parti national soudanais (à majorité composé de Nubas), le Commandement légitime de l'armée soudanaise, les Forces alliées soudanaises du général de brigade Abdelazziz Khalid, l'Alliance fédérale démocratique (faction de la région du Darfour dirigée par le Dr Cherif Herir) et le Congrès beja.
(4) Le rapporteur spécial de l'ONU, M. Gaspar Biro, a remis à ce sujet un rapport accablant en avril 1996. Pusieurs reportages de presse et rapports d'ONG ont confirmé depuis la poursuite des rafles d'esclaves.
(5) L'Erythrée a déposé, au mois de juillet 1997, une plainte à ce sujet devant le Conseil de sécurité de l'ONU, comparant cette tentative à celle menée contre le président Hosni Moubarak à Addis Abeba, en 1995. Les aveux du capitaine Khairat ont été publiés dans la presse érythréenne. Mais cet officier des services de sécurité soudanais n'a pas été présenté à la presse internationale et aucun procès public n'a été annoncé.

1998

« DES terroristes, qui ont enlevé et réduit en esclavage des enfants trop jeunes pour savoir ce qu'est la mort... » Mme Madeleine Albright, secrétaire d'Etat américain, n'a pas eu de mots assez durs contre l'Armée de résistance du Seigneur [ARS, Lord's Resistance Army] et ses alliés soudanais, lorsqu'elle s'est rendue dans le nord de l'Ouganda en décembre 1997, après l'adoption, par Washington, de sanctions commerciales contre le Soudan.

Cette rébellion, qui opère dans le nord du pays depuis 1986, aurait capturé jusqu'à dix mille enfants, à l'issue parfois de véritables rafles : ainsi, plus de 130 jeunes filles du St Mary's College, un pensionnat catholique d'Aboke, ont été enlevées dans la nuit du 9 au 10 octobre 1996, acte coïncidant avec le quatorzième anniversaire de l'indépendance.

Bien qu'elle bénéficie du soutien du Soudan - en contrepartie, le régime de Khartoum se sert de l'ARS comme d'une milice dans le conflit qui l'oppose dans le sud du Soudan à l'Armée populaire de libération -, cette rébellion s'appuie surtout sur le peuple acholi, l'une des quarante tribus d'Ouganda, affirme lutter pour le « pluralisme démocratique » et contre le « régime dictatorial » du président Yoweri Museveni (1).

Onze ans après les premiers enlèvements, la communauté internationale commence à prendre conscience de la cruauté de cette guérilla, qui réinterprète le christianisme en le liant à la magie. Le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef) a sonné l'alarme en publiant un rapport dénonçant le rapt des 130 jeunes filles du St Mary's College. L'agence de l'ONU s'est par la suite associée à World Vision, une organisation non gouvernementale américaine chargée d'accueillir les enfants-soldats secourus par l'armée régulière, pour publier un recueil de récits troublants (2).

Des organisations de défense des droits humains comme Human Rights Watch, dont le siège est à New York, et Amnesty International, à Londres, ont diffusé récemment des rapports accablants sur cette guérilla.

« Les témoignages des enfants qui se sont échappés révèlent qu'une violence extrême est employée pour les empêcher de s'enfuir et pour terroriser les civils, écrit Amnesty International. Dans les campagnes, les commandants de l'ARS obligent ces derniers à se conformer à leurs directives, leur interdisant notamment de circuler à bicyclette (les cyclistes pourraient facilement atteindre les bases de l'armée), d'habiter près des routes (ils pourraient être témoins de l'installation de mines explosives ou de la préparation des embuscades), et de garder des porcs (ce qui semble être une concession au gouvernement islamiste du Soudan) (3) . »

Le conflit a débuté avec l'arrivée au pouvoir de M. Yoweri Museveni, en janvier 1986. Issu de la tribu des Banyankolés, dans le sud-ouest de l'Ouganda, le chef de guérilla s'était appuyé sur des ethnies du Sud, notamment des Tutsis rwandais qui s'y étaient réfugiés depuis la fin des années 50. Il avait, à l'issue de quatre années d'une sanglante guerre civile (4), renversé un « conseil militaire » constitué d'officiers acholis qui venaient d'évincer le président Milton Obote.

Dans leur fuite vers le Soudan, de nombreux soldats acholis traversèrent le nord de l'Ouganda, notamment le district de Gulu, où ils cachèrent armes et munitions. Dès août 1986, regroupés au sein de l'Armée populaire et démocratique d'Ouganda (Uganda People's Democratic Army, UPDA), ils attaquèrent la ville de Gulu. Ils furent défaits à l'issue de combats où la nouvelle armée « régulière » se livra à de graves exactions, notamment des exécutions sommaires. A la faveur de vastes opérations de contre-insurrection, des populations civiles furent déplacées et des récoltes détruites.

Le comportement des troupes n'arrangea rien aux tensions entre les tribus du Nord et celles du Sud, que les Britanniques s'étaient employés à exacerber. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, ils s'étaient appuyés sur le royaume des Baganda, au Sud, pour occuper le territoire qui allait devenir un protectorat en 1894. Mais les Britanniques eurent tôt fait de désarmer les Baganda pour se rabattre sur les Acholis, plus grands de taille, alors considérés comme une « race martiale » (5). Les Acholis occupèrent dès lors une place importante dans l'armée, où les rejoignirent des Langis, une tribu nilotique voisine qui parlait la même langue. Même si le général Idi Amin Dada, au pouvoir entre 1971 et 1979, fit massacrer un grand nombre d'officiers acholis et langis, les hommes du Nord ont continué à être massivement présents dans l'armée, mais à des postes subalternes.

C'est parmi ces ex-soldats acholis qu'une ajwaka (« guérisseuse », « médium », en langue acholie) du nom d'Alice Auma a réussi à lever une armée en 1986. On surnommait « Lakwena » (« messager ») cette femme qui annonçait l'avènement du Jugement dernier : elle avait été envoyée sur Terre par le Saint-Esprit pour annoncer aux pécheurs qu'ils pouvaient se racheter. Il leur suffisait de se joindre à elle dans son combat contre l'armée pour purifier le pays où le sang avait tant coulé...

A la tête des Forces mobiles du Saint-Esprit, Alice attira d'ex-militaires tentés par le repentir. Leur « guerre contre la guerre » devait ramener la paix et se conclure par une inondation et un tremblement de terre qui préluderaient à deux cents ans de paix (6).

Il fallait que les combattants acceptent de se soumettre à un rituel de purification pour qu'Alice puisse les soustraire à l'emprise des sortilèges : brûler gris-gris et amulettes, avant de jurer, la Bible dans la main droite, qu'ils ne se livreraient plus à aucune forme de sorcellerie. Pour finir, ils étaient aspergés d'une eau leur assurant la protection des esprits = même contre les balles ! Cette défense n'était efficace que si les adeptes obéissaient aux vingt commandements de « Sa Sainteté le Lakwena » : plusieurs d'entre eux renvoyaient au Décalogue, mais quelques-uns avaient été édictés par Alice elle- même. « Tu exécuteras les ordres et uniquement les ordres du Lakwena », avait-elle pris soin de préciser.

Avant de lancer ses disciples au combat, Alice attendait des instructions du Saint-Esprit, censé lui dicter la tactique à adopter. Entourée de ses plus proches collaborateurs, tous réunis autour d'un brasero, elle faisait son apparition en kanzu (sorte de djellaba) blanc et, chapelet au cou, dressait un plan de bataille détaillé. Si ses combattants étaient blessés ou tués, il fallait conclure que les vingt commandements n'avaient pas été respectés. Même ces pécheurs, toutefois, seraient un jour ressuscités - après la chute de Kampala : au terme d'un bref séjour dans l'au- delà, ils reviendraient sur Terre et se verraient octroyer une maison et une voiture...

Alice remporta ainsi une série de batailles importantes contre l'armée. Même si ses hommes la croyaient à l'abri des balles, elle fut néanmoins défaite, en novembre 1987, près de Jinja, là où le lac Victoria se jette dans le Nil. Elle s'exila alors au Kenya.

Un jeune homme qui affirmait être le cousin d'Alice, Joseph Kony, s'engagea lui aussi dans ce mouvement (7). Il s'empressa, après la fuite d'Alice, de rallier les opposants aux pourparlers de paix engagés avec le gouvernement ougandais dès 1988. A l'instar d'Alice, Kony faisait appel aux esprits et aux commandements divins. Il fit toutefois abroger le commandement interdisant les relations sexuelles hors du mariage (alors qu'Alice avait déjà fait exécuter un homme et une femme pour ce motif). Au contraire, les combattants de Kony allaient accumuler de nombreuses « épouses », souvent à peine sorties de la puberté. Sous une kyrielle de noms - Armée du Seigneur, Mouvement du Saint-Esprit, Armée chrétienne démocratique unie et, aujourd'hui, Armée de résistance du Seigneur -, ils allaient commettre les pires exactions contre la population civile, qui les surnomma les otontong (« coupeurs ») parce qu'ils mutilaient à la machette ceux qu'ils accusaient de collaborer avec l'armée régulière.

La dépolitisation de l'Afrique

CERTES, des facteurs économiques ont joué : la guerre en pays acholi, l'une des régions les plus pauvres d'Ouganda, est une bonne affaire pour l'armée. Certes, l'aide du Soudan - base arrière du mouvement de Joseph Kony - est essentielle. Mais l'emprise des esprits sur les esprits ? Déjà, en 1965, au Congo-Kinshasa, Che Guevara s'était étonné, dans son Journal de guerre, de l'importance que ses camarades, pourtant marxistes, accordaient à la dawa, une protection surnaturelle (8). Au Zimbabwe (pendant la guerre de libération), au Mozambique (contre la Renamo) et au Soudan (dans les rangs de l'APLS sudiste), des combattants n'ont pas hésité à faire appel aux esprits. Récemment, alors que les troupes de M. Laurent-Désiré Kabila occupaient l'est du Zaïre à la fin de 1996, des enfants-soldats Mai Mai se pensaient à l'abri des balles parce qu'aspergés d'une eau qui les rendait invincibles.

L'ethnologue allemande Heike Behrend, l'une des seules à s'intéresser à cette guerre magique, avoue avoir envisagé d'abandonner l'objet de son étude par crainte de donner dans « des stéréotypes trop proches de certaines images coloniales des »sauvages« violents et guerriers (9) ». S'y étant néanmoins consacrée pendant une dizaine d'années, elle voit, dans l'émergence du Mouvement du Saint-Esprit, une conséquence de la dépolitisation de l'Afrique.

« Le politique n'est pas en train de disparaître, mais il s'articule en un discours plus religieux que politique, écrit Heike Behrend. Ce sont davantage des prophètes et des médiums que des politiciens et des chefs de parti qui sont à l'origine et à la tête des nouveaux cultes et mouvements. Ne commettons pas l'erreur de comprendre ce phénomène comme une démarche rétrograde s'appuyant sur des attitudes prémodernes et coloniales : il est l'expression des évolutions récentes et des réactions qu'elles engendrent. Car l'Afrique continue à inventer, dans un dialogue avec Dieu, les dieux et les esprits, sa propre modernité (10). »

MICHEL ARSENEAULT.

(1) Il existe très peu de textes de l'ARS. On peut cependant en trouver quelques-uns sur un site Internet hébergé par l'université Columbia, à New York : http://www.columbia.edu/~bo23/lra.htm.

(2) Une quinzaine d'adolescents racontent comment ils ont dû tuer pour ne pas être tués. Cf. Unicef/World Vision, Shattered Innocence : Testimonies of Children Abducted in Northern Uganda, Kampala, 1997.

(3) Amnesty International, « Breaking God's Commands : The Destruction of Childhood by the Lord's Resistance Army », Londres, 1997.

(4) Certains historiens considèrent qu'au moins 300 000 personnes ont été tuées entre 1981 et 1985. Cf. Phares Mutibwa, Uganda Since Independence : A Story of Unfulfilled Hopes, Hurst, Londres, 1992.

(5) Gérard Prunier et Bernard Calas, L'Ouganda contemporain, Karthala, Paris, 1994.

(6) Cf. Heike Behrend, « Is Alice Lakwena a witch ? The Holy Spirit Movement and its fight against evil in the north », in Holger Bernt Hansen et Michael Twaddle (sous la direction de), Changing Uganda, James Currey, Londres, 1991.

(7) Le père d'Alice, Severino Lukoya, qui avait momentanément pris la relève des Forces mobiles du Saint-Esprit après la défaite de sa fille, nous a toutefois affirmé qu'il n'existait aucun lien de parenté entre Alice et Kony.

(8) Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che, Payot- Métailié, Paris, 1996.

(9) Cf. Heike Behrend, La Guerre des esprits en Ouganda 1985-1996. Le Mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwen, L'Harmattan, Paris, 1997.

(10) Ibid.

LE SOUDAN VEUT BRISER SON ISOLEMENT MARS 2000

Bien qu'affaibli par des rivalités de palais et des retournements d'alliances, par l'affrontement entre le chef de l'Etat et le président du parlement, le Soudan, dans le but de sortir de son isolement international, affiche depuis quelques mois de nouvelles ambitions diplomatiques. Sur fond de chasse aux pétrodollars, une nouvelle ère s'ouvre pour la junte de Khartoum. Mais si l'état d'urgence décrété par le général Omar El Bechir doit prendre fin à la mi-mars, la guerre civile dans le sud du pays n'a toujours pas trouvé de solution, dix-sept ans après son déclenchement

En se réconciliant, fin janvier, avec l'idéologue de son régime, M. Hassan El Tourabi, président du parlement, le général Omar El Bechir, chef de la junte soudanaise, met un terme provisoire à cinq mois de crise. C'est le dernier épisode en date d'une vieille querelle de pouvoir, doublée d'un conflit de génération : depuis le coup d'Etat de juin 1989, la dualité à la tête de l'exécutif n'a cessé d'exacerber les antagonismes et de compliquer la répartition des tâches au sein des institutions.

Le gouvernement formé le 24 janvier 2000 a permis au président El Bechir de rétablir la continuité gouvernementale tout en neutralisant son ennemi : le général demeure plus que jamais l'homme fort du pays et dispose d'un cabinet entièrement dévoué à sa cause. En contrepartie, M. El Tourabi conserve son siège de secrétaire général du Parti national du congrès (PNC). Il reste aussi chargé de l'orientation idéologique du nouveau gouvernement.

M. Hassan El Tourabi, qui cherchait depuis longtemps à s'imposer sur le devant de la scène, a dû entériner une nouvelle alliance de fortune, à quelques semaines de la fin de l'état d'urgence, et à l'approche de nouvelles élections parlementaires. Le « mauvais génie » du régime aura tout tenté pour se débarrasser du général Omar El Bechir. M. Tourabi avait investi les organes dirigeants du PNC, faisant dissoudre les instances dirigées par le chef de l'Etat : il s'était fait nommer au poste de secrétaire général et était devenu président d'un nouveau bureau exécutif.

« Secouer » le parti présidentiel

Depuis sa création en 1992, le PNC n'est que la version édulcorée du Front national islamique, le mouvement politique « tourabiste » à l'origine du renversement, en juin 1989, de l'ancien premier ministre modéré Sadek El Mahdi. Si M. El Tourabi a pris le risque de « secouer » ainsi le parti présidentiel sur sa base, c'est qu'il souhaitait faire passer en force une réforme constitutionnelle de taille : le rétablissement du poste de premier ministre et l'élection des vingt-six gouverneurs des provinces soudanaises, jusque-là nommés par le président.

Cette prise de contrôle du PNC intervenait à un moment crucial : le gouvernement soudanais préparait depuis quelques mois son nouveau visage, le général Omar El Bechir menant campagne pour le retour des partis et chefs d'opposition qui avaient été progressivement exclus du jeu politique et exilés, de fait, au nord du pays. Le président soudanais et M. Sadek El Mahdi, chef du principal d'entre eux - le parti Umma -, avaient surpris en signant un accord de paix, en marge d'un sommet de chefs d'Etat de la région, à Djibouti, en novembre 1999 : une déclaration d'intention en cinq points, appelant à la résolution pacifique du conflit au Sud-Soudan, à la restauration de la démo cratie et à la tolérance ethnique et religieuse. M. Omar El Bechir manifestait ainsi sa volonté de rétablir des liens avec une frange de l'opposition intégrée à l'Alliance nationale démocratique (AND), mouvement hétéroclite constitué en 1995, associant les partis d'opposition du nord et plusieurs factions rebelles armées du sud. Des élections parlementaires étant prévues en avril, le président soudanais verrait d'un bon oeil la présence d'une opposition légale.

Sur la scène internationale, M. El Bechir a tenté de briser l'isolement de son régime. Le Soudan, longtemps au coeur d'une guerre régionale (1), a voulu rompre le cycle des conflits larvés qui l'opposent à ses voisins. L'Erythrée de M. Issayas Afeworki est le premier pays à avoir rétabli des liens diplomatiques avec le régime de Khartoum. En mai 1999, les deux nations ont même signé, au Qatar, un accord de coopération. L'ambassade érythréenne au Soudan a pu rouvrir le 20 janvier dernier : un rapprochement inédit, alors que Khartoum accuse Asmara de soutenir l'alliance de l'opposition, basée notamment en Erythrée, dont le sort n'est pas évoqué par l'accord.

Le volontarisme diplomatique de M. Bechir ne s'est pas arrêté là : début décembre 1999, le Soudan et l'Ouganda lancent à leur tour des pourparlers de paix. L'accord signé à Nairobi stipule que les deux pays doivent cesser de soutenir toute activité terroriste par l'entremise de groupes rebelles. Depuis 1995, Khartoum accuse en effet Kampala de soutenir l'Armée de libération des peuples du Soudan (APLS) de M. John Garang. L'Ouganda repro che en retour au Soudan son aide militaire au mouvement fondamentaliste chrétien, l'Armée de résistance du Seigneur (ARS) de M. Joseph Kony (2).

La fin des hostilités entre le Soudan et l'Ouganda marquerait un tournant pour le régime de Khartoum. Le Soudan souhaite clairement que l'Ouganda fasse pression sur M. John Garang afin de ramener l'APLS à la raison ; les négociations de paix, menées sous l'égide de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) (3), n'ont jamais débouché sur des réalisations concrètes. De son côté, l'Ouganda espère en finir avec les « illuminés » du pays Acholi, menés par M. Joseph Kony. Mais les deux Etats devront chercher à concrétiser leur avancée diplomatique. Le président ougandais Yoweri Museveni a déjà accusé son homologue soudanais de ne pas respecter leur accord. La question épineuse du retour des enfants captifs (?) ainsi que le désarmement de l'Armée de résistance du Seigneur restent en supens.

Un rapprochement durable entre les deux pays serait une percée déterminante pour la politique soudanaise, l'Ouganda étant une plaque tournante de la diplomatie américaine en Afrique. C'est la fondation de l'ex-président James Carter qui a favorisé et parrainé cette alliance plutôt embarrassante pour l'administration Clinton, laquelle avait fait bombarder, en août 1998, une fabrique de médicaments des environs de Karthoum présentée - à tort d'après tous les témoignages - comme une usine d'armes chimiques. L'ancien président américain a d'ailleurs estimé, le jour même de la signature de l'accord entre Kampala et Khartoum, que « le plus gros obstacle à la paix au Soudan est la politique du gouvernement américain lui-même. Les Etats-Unis veulent renverser le régime de Khartoum. Tous les efforts de paix sont donc voués à l'échec ».

L'administration américaine semble partagée. Certains, comme le sous-secrétaire d'Etat Thomas Pickering, sont favorables à la réouverture de l'ambassade américaine à Khartoum. L'exécutif, à Washington, a d'ailleurs envisagé de ne plus fournir d'aide alimentaire directe aux rebelles chrétiens opérant dans le sud, contrairement aux voeux d'une fraction du Congrès américain. Mme Susan Rice, la secrétaire d'Etat adjointe chargée des affaires africaines, pèserait au contraire de tout son poids en faveur d'une politique isolationniste.

La politique de « diabolisation » du régime est de moins en moins acceptée, en revanche, par les autres pays occidentaux, et par les pays arabes - dont l'Egypte, qui entretient de meilleures relations avec Khartoum. Depuis 1995 et la tentative d'assassinat du président Hosni Moubarak, les liens entre les deux pays s'étaient détériorés. Mais, en août 1999, l'Egypte et la Libye ont proposé au Soudan un nouveau processus de réconciliation nationale : une « vision arabe de la paix » , selon le président égyptien, pour débloquer les négociations entre la rébellion et le régime de Khartoum. Depuis, Le Caire et Karthoum ont restauré les relations diplomatiques au plus haut niveau, avec l'espoir de résoudre enfin leur conflit sur le sort du « Triangle de Halaïb » (4).

En quelques mois, le régime soudanais aura donc rétabli des liens avec tous les pays de la région, y compris l'Ethiopie et les pays du Golfe. Le président El Bechir a su briser ainsi la manoeuvre d'encerclement de nations qui passaient pour être d'obédience américaine.

Un renouveau politique

Fort de ces succès sur la scène diplomatique africaine, M. Omar El Bechir n'a pas hésité à risquer l'épreuve de force à l'intérieur, le 12 décembre 1999, en proclamant l'état d'urgence et en prononçant la dissolution du parlement, deux jours avant le vote de la réforme constitutionnelle proposée par M. Hassan El Tourabi. Ce dernier, après avoir dénoncé le complot, a dû composer avec son partenaire militaire pour pouvoir retrouver une part de son pouvoir, tandis que l'ensemble du monde arabe saluait le geste du président soudanais.

L'Egypte, l'Ouganda et l'Erythrée avaient cru saisir là l'occasion de se débarrasser du pôle islamiste international organisé autour de l'idéologue du régime soudanais, exégète d'un islam théocratique et triomphant, devenu un obstacle aux arrangements de paix et aux ambitions économiques régionales. C'était sans compter sur les capacités du « couple » formé par MM. Tourabi et El Bechir à rebondir, fût-ce sur des bases différentes. A la fin du mois de janvier 2000, Le Caire se déclarait inquiet du retour sur la scène de M. Hassan El Tourabi.

En desserrant l'étreinte internationale et en cherchant une répartition plus favorable des pouvoirs dans son pays, le numéro un de la junte soudanaise a voulu tenir compte de la nouvelle donne économique et se rapprocher des critères imposés par le Fonds monétaire international (FMI). Son pays est criblé de dettes (25 milliards de dollars). Le revenu moyen annuel par habitant y est de l'ordre de 1 800 francs. En 1996, l'inflation avait culminé à 133 %. Avec pour objectif de convaincre le FMI, les créanciers et les investisseurs, le Soudan avait lancé dès 1997 un plan drastique de réformes pour stabiliser la monnaie, garantir les investissements étrangers, réformer les droits de la propriété, et privatiser une partie des sociétés d'Etat. En 1999, l'inflation est retombée à 14 %. Un programme économique sur deux ans a pu être négocié en mars 1999 avec le FMI, désormais satisfait de son élève.

Cette recherche de stabilité avait également pour but de susciter à nouveau l'intérêt des compagnies pétrolières. Le renouveau diplomatique soudanais s'est accompagné d'une course aux pétrodollars. En août 1999, le Soudan est devenu officiellement pays exportateur de pétrole. Le général Omar El Bechir se rendit à Port-Soudan pour saluer le départ d'une première cargaison de brut à destination de Singapour.

Après des années d'efforts, le projet pétrolier du grand Nil (Greater Nile Oil Project) - un partenariat de 1,4 milliard de dollars, entre des intérêts chinois (40 %), malaisiens (30 %), canadiens (25 %) et le gouvernement soudanais (5 %) - produisait ses premiers effets, grâce à la mise en service d'un oléoduc de 1 610 kilomètres de long. Sa construction, qui a coûté un milliard de dollars, a permis de désenclaver six champs pétrolifères (5) de la région d'Abyeï (province de l'ouest-Kordofan), jusqu'au site de raffinage et d'exportation sur la mer Rouge, le port de Beshair.

Cet oléoduc constitue désormais une cible pour l'opposition armée. Mais aussi un instrument capital pour atteindre une plus grande indépendance énergétique et obtenir des rentrées en devises. Même si la très grande majorité des revenus du pétrole revient aux compagnies étrangères, le Soudan exporte 180 000 barils de pétrole brut par jour : une prime de 200 à 300 millions de dollars par an, au mépris des retombées auxquelles pourraient prétendre les populations du sud.

En novembre dernier, les Nations unies ont publié un rapport dénonçant les campagnes militaires dans les zones d'exploration pétrolière. Selon son rapporteur, M. Leonardo Franco, l'armée soudanaise a bombardé régulièrement les régions où vivent les Dinkas Nuers, pour obtenir le déplacement forcé des populations. Des villages ont été rayés de la carte (6).

Pour les organisations non gouvernementales, le Soudan ne fait qu'appliquer la loi du profit. Une trentaine de sociétés pétrolières sont en négociation avec son gouvernement, dans un pays aux réserves potentielles évaluées à 2 milliards de barils, à un coût de production très bas (4 dollars le baril), et où les compagnies peuvent espérer profiter au maximum d'une flambée des cours mondiaux. Le gouvernement soudanais compte sur son complexe pétrolier, financé en grande partie par des proches du régime, pour raffiner le pétrole nécessaire à ses besoins domestiques, gagner ses galons d'exportateur et en tirer profit et considération interna tionale (7).

M. John Garang, chef de l'Armée de libération des peuples du Soudan, a beau jeu de rappeler que la manne pétrolière doit servir le peuple, pas les canons. Dans un pays miné par une guerre civile régionale qui dure depuis dix-sept ans et qui a provoqué la mort de près de 2 millions de personnes et le déplacement de 4,3 millions d'habitants (8), la course à l'or noir du sud risque à nouveau d'exacerber les antagonismes politiques et les intérêts économiques.

NICOLAS VESCOVACCI.

(1) Gérard Prunier, « Le Soudan au c ur d'une guerre régionale », Le Monde diplomatique, février 1997.

(2) Lire Michel Arsenault, « La folle guerre de l'armée de résistance du Seigneur », Le Monde diplomatique, février 1998.

(3) L'Intergovernmental Authority for Development (IGAD), organisation régionale créée en 1992, est composée de 7 Etats : l'Erythrée, l'Ethiopie, l'Ouganda, le Soudan, la Somalie, le Kenya et Djibouti.

(4) Le Triangle de Halaïb est un territoire de 17 000 km2 situé au nord-est du Soudan qui dispose d'une ouverture sur la mer Rouge, ce qui en fait un point stratégique pour les deux pays.

(5) Cette concession représente une réserve de 800 millions de barils. Elle correspond aux anciennes parcelles de la compagnie américaine Chevron.

(6) Une journaliste canadienne a pu se rendre sur place. Lire Stéphanie Dolen, « Oil drilling makes refugees of Sudanese tribes people », The Globe and Mail, Toronto, 8 décembre 1999.

(7) Cette année, le pétrole ne représentera encore que 21 % des revenus de l'Etat soudanais, estimés à 1,2 milliard de dollars.

(8) Chiffres du Comité américain pour les réfugiés, 21 décembre 1999.

Source :
Le Monde Diplomatique1987-1997


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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